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Intervenir : appliquer, s'impliquer ?

De
297 pages
Ce volume présente les Actes issus du Ve Colloque International du RFS, soit une trentaine de contributions. Les nombreux thèmes (migrations, contacts de langues) sont traités à la fois dans une perspective épistémologique, méthodologique et descriptive. Ils constituent autant de questions sensibles, qui sont envisagées à partir de différents terrains (Afrique du Sud, Belgique, Canada, France, Maghreb). Ces travaux tentent de cerner les enjeux pertinents au plan social, scientifique et institutionnel de ces questions.
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LE VEME COLLOQUE DU RFS :
BILAN ET PERSPECTIVES
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Un colloque, un dispositif2
Les colloques du RFS – 2000 à Tours (avant la lettre), 2001 à Grenoble, 2003 à l’ENS-SHS de Lyon, 2005 à Paris V – suscitent depuis leur création une participation croissante3. La cinquième édition des colloques du RFS (actuellement Réseau Francophone de Sociolinguistique), qui s’est déroulée à Amiens les 13-15 juin 2007, s’est appuyée sur cette dynamique en se donnant comme objectif une ouverture explicite. Cette volonté s’est traduite d’une part par le choix d’une dimension internationale et d’autre part par un questionnement central pour le réseau, devenu depuis le colloque de Grenoble de plus en plus saillant, et que reprend en l’état l’intitulé du présent volume – « Intervenir : appliquer, s’impliquer ? ». En termes d’organisation, nous avons opté, comme à chacune des rencontres précédentes, pour un dispositif adapté et particulier. Pour l’essentiel celui-ci se caractérise ici par : - deux volumes de textes dont le présent volume d’Actes ; - neuf tables rondes, en plus des quarante-six communications acceptées ; - un format d’écriture particulier pour les Actes.

Isabelle Pierozak, Jean-Michel Eloy, Université de Picardie Jules Verne, LESCLaP-CEP. Nous tenons à remercier de leur soutien financier et/ou logistique le Conseil régional de Picardie, le Conseil scientifique de l’UPJV ainsi que son Président, le comité d’organisation du colloque dont tout particulièrement, pour leur aide précieuse, M. C. Rey ainsi que Mme A. Masset. 2 Cette présentation appelle également la lecture complémentaire de notre texte introductif, dont l’exposé a ouvert le colloque, et qui se trouve, pour cette raison, placé juste après. 3 Les Actes successivement édités sont rappelés à la fin du texte.

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Il est important de rappeler comment se sont déroulées les opérations pour caractériser le produit que constituent ces Actes : nous allons donc revenir sur ces trois points brièvement. Une édition en deux temps Le présent ouvrage fait écho à un autre ouvrage, qui a été publié en amont de la tenue du colloque, au printemps 2007. Cette première publication, constituant le premier numéro des Carnets d’Atelier de Sociolinguistique, est centrée sur trois longs textes de Ph. Blanchet, L.-J. Calvet et D. de Robillard, d’orientation explicitement épistémologique. En voici les intitulés : - L.-J. Calvet : « Pour une linguistique du désordre et de la complexité » - D. de Robillard : « La linguistique autrement : altérité, expérienciation, réflexivité, constructivisme, multiversalité : en attendant que le Titanic ne coule pas » - Ph. Blanchet : « Quels ‘linguistes’ parlent de quoi, à qui, quand, comment et pourquoi ? Pour un débat épistémologique sur l’étude des phénomènes linguistiques » dans CAS n°1, Un siècle après le Cours de Saussure : la Linguistique en question4. Ces textes ont donné lieu à l’une des neuf tables rondes (« Les linguistiques sont-elles contextuelles ? »). Le dispositif était alors le suivant : les participants avaient eu accès au préalable à ces textes, par voie électronique puis papier, pour qu’il en soit débattu lors de l’ouverture du colloque. Les débats qui ont suivi, et qui ont animé le colloque jusque dans ses intermèdes, ont d’abord permis de donner à l’épistémologie une place centrale parmi nos multiples sujets de préoccupation. Sans doute les enjeux, en l’occurrence de nature interventionniste, sont-ils apparus plus nettement ? Les mêmes débats ont aussi permis de visibiliser des points de vue pluriels voire opposés, qui auraient pu passer – s’il n’en avait été
Le numéro peut être acheté et/ou consulté via : http://www.upicardie.fr/LESCLaP/spip.php?rubrique55
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question de manière approfondie – pour de « simples » différences de « méthode », ou de « méthodologie » ou bien encore de « cadrage théorique ». Au final, c’est-à-dire bien après la tenue du colloque, le présent volume témoigne très explicitement comme nous le verrons infra, de ce souci épistémologique, qui, après le débat d’idée, s’est donc aussi traduit lors de l’écriture. En cela, on peut parler ici d’une édition « rétro-anticipatrice », témoignant d’une réelle cohérence entre les deux temps – en amont et en aval – de ce colloque. Tables rondes et communications Deux formats d’exposé ont été proposés : soit sous la forme d’une table ronde discutante (s’apparentant au format des panels mais sur un temps néanmoins plus réduit), soit sous la forme d’une communication classique. L’intitulé de beaucoup de tables rondes a été formulé sous la forme d’une question, afin de favoriser les débats. S’il est impossible et inutile d’énumérer les intitulés de la cinquantaine d’exposés tout format confondu, nous mentionnerons cependant les seuls intitulés des tables rondes, que rien ne distingue dans la table des matières, si ce n’est un volume de signes un peu plus conséquent. - M. Ali-Khodja et al. : « Vivre dans les marges : espaces de liberté ou de contraintes ? Réflexions sur la condition du chercheur en milieu minoritaire » - V. Castellotti et al. : « A propos de la notion de compétence plurilingue en relation à quelques concepts sociolinguistiques ou du rôle de l’implication et de l’intervention dans la construction théorique » - I. Léglise et al. : « Applications / implications : des réflexions et des pratiques différentes en fonction des (sous)disciplines ? »5
A signaler ici, dans le cadre de cette présentation du colloque, l’ouvrage Applications et implications en sciences du langage, édité
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M. Matthey et al. : « Intervenir... Oui, mais... y a-t-il une demande sociale ? » - A. Millet et al. : « Surdité et contacts de langues : quelles implications socio-didactiques ? » - L. Mondada et al. : « Etudier les pratiques professionnelles plurilingues : enjeux analytiques, défis pratiques » - M. Richards et al. : « Transnationalisme et postnationalisme : langues et identités en mouvance. Comment saisir les changements discursifs ? » - M. Rispail et al. : « Quelle implication et quelle intervention pour quels enseignants-chercheurs dans l’enseignement des langues au Maghreb ? Le cas de l’EDAF en Algérie » Dès leur intitulé parfois, ces tables rondes – comme bon nombre d’autres communications également – articulent leurs réflexions à la fois sur l’intervention et sur des considérations épistémologiques. Ce trait mérite d’être souligné dans la mesure où l’on peut lire ici cette articulation en termes de conséquences de l’une vers les autres (cf. infra). Pour autant, on ne peut que regretter l’insuffisance de la participation de ce qu’il est convenu d’appeler problématiquement des « professionnels ». Soulignons l’intérêt que présente leur apport, venant de domaines affinitaires (enseignants, etc.), quand ils développent une réflexivité sur leurs pratiques, en particulier au sein d’équipes de recherches. Un format d’écriture particulier Le présent volume comporte au final trente-six textes, tout format d’exposé confondu, qui ont été assez drastiquement limités en termes de volume. Cette contrainte – d’autant plus ressentie que les volumes sont habituellement plus généreux – ne répond pas seulement à l’objectif pratique d’éditer en un seul volume autant de contributions.
en 2006 par I. Léglise, E. Canut, I. Desmet et N. Garric, chez L’Harmattan.

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Il s’agissait aussi, par ce choix, de susciter des textes (re)travaillant la manière de s’énoncer en tant que texte scientifique, pour notamment se focaliser davantage sur l’essentiel, à savoir ce pour quoi le texte est rédigé, généralement exprimé ici en termes d’enjeux / positionnements / questionnements sociaux, disciplinaires ou institutionnels (cf. l’appel initial). Un regret peut-être : étant donné la difficulté à s’extraire des normes de l’écriture scientifique6, le « savoir-communiquer » nos recherches, qui est aussi une forme d’intervention à ne pas négliger, aurait sans doute dû être l’objet d’une table ronde. Ce savoir-communiquer concerne non seulement ce que l’on appelle la diffusion (pour ne pas dire à l’heure actuelle la médiatisation), mais aussi nos propres communautés scientifiques. En effet les fonctionnements discursifs de ces dernières sont potentiellement menacés par un certain nombre de risques, favorisés par les normes scientifiques actuelles : redites partielles d’un texte à l’autre chez le même chercheur, déséquilibres entre la part d’exposition des divers cadrages et celle des apports liés au regard original du chercheur, etc.

Lecture des contributions : intervenir donc se questionner comme (/ sur le) scientifique ?
Venons-en à l’organisation des textes, c’est-à-dire à la lecture – une parmi d’autres – que nous proposons, par l’ordonnancement dans ce volume, des diverses contributions, que nous ne présenterons pas une à une. A première vue, il pourrait sembler que certaines manifestent une relation non immédiate, en tout cas peu explicite, avec la thématique du colloque. On pourrait ainsi rassembler d’une part des textes essentiellement axés sur la formulation de questionnements de
Par exemple, on remarque parfois chez les plus jeunes des contributeurs que l’exposé des « corpus » et autres « méthodologies » de cadrage tend à surconsommer du temps de parole ou de l’espace d’écriture.
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fond, touchant par exemple aux positionnements du chercheur, à ses outils de cadrage, etc., et d’autre part des textes prioritairement focalisés sur des terrains, comptes rendus d’expérience, etc. Comment la question de l’intervention est-elle alors traitée ? Comment avons-nous choisi de rendre compte de ce traitement ? A l’inverse de la solution généralement adoptée dans les recueils qui touchent à la thématique de l’intervention, assez nombreux ces dernières années, les textes n’ont pas été organisés selon les disciplines ou domaines convoqués. Cela aurait été peu approprié concernant ceux, dans ce réseau notamment, qui se vivent non seulement comme des linguistes (certes le terme est pour le moins marqué) mais aussi (surtout ?) comme des chercheurs en sciences humaines, pour qui les langues sont des voies privilégiées à l’humain (ré-)envisagé dans son unité. Cela l’aurait été aussi pour ceux chez qui ont prédominé, à partir de leurs propres « terrains » ou expériences, les questionnements épistémologiques, centrés sur la responsabilité des chercheurs par rapport à « la science », conçue comme ensemble de ressources, évolutives, en matière de pratiques/représentations. La question de l’intervention appelle une reformulation en apparence triviale : qui est-on pour faire quoi ? Et/ou corollairement que fait-on pour être qui ? Ce qui peut aussi diversement se décliner : par exemple, comment se perçoit-on / est-on perçu ?, etc. Cette simple remarque permet de comprendre pourquoi l’intitulé du colloque, « Intervenir : appliquer, s’impliquer ? », a donné lieu en grande partie à un traitement épistémologique de l’intervention. « Epistémologies » que nous envisageons ici au pluriel étant donné les conceptions diverses, s’opposant parfois, ou tout simplement articulant et/ou subordonnant diversement à ce terme d’autres termes, comme ceux de positionnement, posture, méthode, méthodologie, théorie, etc. Au-delà donc du premier volume édité, entièrement consacré à ces questions, plus de la moitié des textes ici présentés témoignent explicitement d’une réflexion épistémologique, parfois mise en avant dès leur

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intitulé. En aurait-il été autrement si le colloque avait porté sur « l’intervention », envisagée comme produit, et non sur « l’intervenir », envisagé comme processus nécessairement transformateur, de soi, des autres et des situations ? Une chose apparaît en tout cas avec certitude : l’épistémologie ose se discuter beaucoup plus ouvertement qu’auparavant. Des colloques à venir en témoignent à l’évidence : Questions vives en sociolinguistique (juin 2009) où l’engagement citoyen dans ses rapports avec la pratique scientifique en sociolinguistique est là aussi posé, dans une optique interventionniste pourrionsnous dire ; Pour une épistémologie de la sociolinguistique (décembre 2009) dont la formulation au singulier fera sans doute débats, etc. Autre tendance notable, les réflexions épistémologiques ne sont pas l’apanage des seuls chercheurs expérimentés, et leur appropriation de la part de jeunes chercheurs paraît salutaire aujourd’hui. Cette tendance augure certainement à l’avenir d’une meilleure prise de conscience de la diversité de conceptions en matière d’activité / résultat scientifiques ainsi que du statut de ces derniers y compris en dehors de la sphère scientifique. Au-delà de ce qui précède, il est une tendance encore plus centrale, qui ne surprendra sans doute pas nos lecteurs, mais qui s’affiche clairement, ce qui est loin d’être anodin. En effet si l’on considère l’emploi (notamment en termes comptables dans les textes) des termes (y compris leurs dérivés) composant l’intitulé du colloque, se dessine une réponse collective à la question posée par cet intitulé. Ainsi une très nette majorité des participants ne semblent pas se reconnaître dans la traditionnelle frontière entre sciences fondamentale et appliquée. L’intervention, massivement entendue comme processus implicatif de soi et des autres, est à ce titre profondément, redisons-le, de nature épistémologique, car reconfiguratrice de conceptions scientifiques, encore ressenties comme trop massivement tournées vers le paradigme des sciences dures. La seconde moitié des textes ne fait pas l’impasse sur cette dimension épistémologique, mais la focale est généralement

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autre. Nous avons fait le choix de visibiliser, parmi ces dix-huit textes, huit textes dans leur dimension francophone et dix textes dans leur dimension didactique. Cela nous semble refléter au demeurant des courants forts au sein du réseau – en matière d’enjeux didactiques qui constituent classiquement le cœur de nos réflexions – de même que l’évolution récente du réseau, désormais explicitement « francophone » – adjectif renvoyant, au-delà de l’une des langues de travail possibles, surtout aux problématiques traitant de francophonie (cf. infra). La partie, intitulée « Parcours et contacts francophones », regroupe ainsi des réflexions sur des migrants, des jeunes, en faisant notamment le choix que ce qui se passe en France (la moitié des textes ici) concerne tout autant la francophonie. Néanmoins, on trouvera peu de réflexions en matière de politique linguistique du domaine francophone, ce qui nous semble être un manque problématique, donc à questionner, au regard de la thématique du colloque. Cette organisation en trois parties des dynamiques de réflexions ne parvient pas – et sans doute heureusement – à éviter les intersections et croisements, ou à l’inverse quelques textes « hors limites » catégorielles. Nous pouvons ainsi croire que l’objectif visé par la présente organisation de construire des échos entre les textes est un peu rempli.

Perspectives
Les colloques du RFS ont en commun une organisation à chaque fois propre, qui comporte cependant toujours des temps forts de réflexion sur les aspects pratiques, la dynamique, le devenir du réseau, qui permettront notamment de se projeter jusqu’au colloque suivant. Au même titre que les actions et manifestations recensées dans l’historique du réseau sur le site correspondant7, il nous paraît important de faire état ici de ces séances, généralement

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Consultable à l’adresse suivante : http://rfs.univ-tours.fr/

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traitées dans le cadre de comptes rendus, quand ils existent, malheureusement volatils en tout état de cause. Concernant le colloque d’Amiens, la pré-organisation de ces séances a notamment favorisé l’émergence d’une liste de diffusion (février 2007) puis d’une liste de discussions du réseau8 – avec comme conséquence ultérieure intéressante de donner de la visibilité (y compris pour nous-mêmes) à la densité de nos activités, aux lieux privilégiés d’édition, etc. Les discussions durant le colloque ont abouti quant à elles à plusieurs décisions importantes : - organiser le prochain colloque en 2009 à Rennes 2 ; - changer le nom du réseau, appelé par ailleurs à devenir une association (loi 1901) pour laquelle un groupe de travail a été chargé d’élaborer des statuts ; - constituer, dans la perspective de pouvoir répondre à des appels d’offres (de type ANR, projets européens, etc.), un Groupement d’Intérêt Scientifique (GIS) intitulé « Pluralités Linguistiques et Culturelles » (PLC). Ce type de groupement s’opère entre des équipes et non des individus. Les responsables des équipes initiatrices et intéressées ont ainsi été chargés de sa mise sur pied. Concernant ces deux derniers points, l’association pourrait donc aussi permettre d’accueillir des chercheurs dont les équipes de rattachement ne feraient pas partie du GIS. Depuis mai 2008, le RFS, initialement Réseau Français de Sociolinguistique, est ainsi devenu le Réseau Francophone de Sociolinguistique, ce qui peut être vu comme l’explicitation de fonctionnements antérieurs notamment au plan des collaborations et des thématiques de travail. Nous achevons là notre présentation du volume dont il ne nous reste plus qu’à espérer que la lecture vous sera agréable et contribuera à faire émerger en écho d’autres manifestations scientifiques. L’une d’entre elles se tiendra à Rennes en juin prochain. Il s’agira plus précisément du premier colloque
Cf. http://listes.u-picardie.fr/wws/info/rfs, http://listes.u-picardie.fr/wws/info/discussions.rfs
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conjoint du RFS et du GIS, intitulé « Langue(s) et insertion en contextes francophones : discriminations, normes, apprentissages, identités… ».

Références bibliographiques des précédents colloques du RFS
AUZANNEAU M. (ss la dir. de), 2007, La mise en œuvre des langues dans l’interaction, L’Harmattan, Paris. BILLIEZ J., RISPAIL M. (Eds.), 2003, Contacts de langues : modèles, typologies, interventions, L’Harmattan, Paris. CASTELLOTTI V., ROBILLARD D. de, (Eds.), 2002/2003, France, pays de contacts de langues, CAHIERS DE L’INSTITUT DE LINGUISTIQUE DE LOUVAIN, tomes 1 (n°28.3-4) et 2 (n°29.1-2). VAN DEN AVENNE C. (Ed.), 2005, Mobilités et contacts de langues, L’Harmattan, Paris.

PARTIE 1

DYNAMIQUES EPISTEMOLOGIQUES

POUR UNE LINGUISTIQUE HUMANISTE ?1
Nous voudrions ici amorcer une réflexion, à partir d’une lecture possible de la problématique qui nous réunit. L’intitulé de notre colloque n’est pas nouveau. Au sein du RFS, par exemple, le deuxième colloque qui s’est déroulé à Grenoble fin 2001, interrogeait déjà, dans son intitulé, la notion d’intervention (Billiez, 2003). Mais ces interrogations, au sein de la communauté scientifique, sur les positionnements des uns et des autres doivent ouvrir plus largement le débat sur la conception même de la discipline « sciences du langage » (cf. la bibliographie pour quelques références récentes). La question que nous posons est : quels sont donc les effets de cette problématique de l’intervention sur notre activité / identité de chercheurs ? Et au fond, que signifie l’adjectif dans la lexie « sciences humaines » ? Que pourrait être une pleine prise en compte de « l’humain » ? En quoi le concept d’humanisme peut-il exprimer une perspective intéressante ?

L’intitulé du colloque : réfléchir en termes de processus et retrouver la spécificité des sciences « humaines » ?
Il n’est pas anodin de reformuler les termes du débat sur l’intervention (implication / application) à l’aide de verbes plutôt que de noms. En pointant davantage sur les processus que sur les produits, on remet au premier plan les acteurs concernés. Ainsi, le terme d’implication réfère à deux procès bien distincts : être impliqué, et/ou s’impliquer. Faut-il vraiment démontrer que tout chercheur est impliqué ? Il suffit de rappeler que la contextualité est constitutive de tout discours, et que le chercheur lui-même est constitutif d’un contexte. Autrement dit il n’y a pas de démarche scientifique n’obéissant qu’à une nécessité propre, indépendante des acteurs
Jean-Michel Eloy, Isabelle Pierozak, Université de Picardie Jules Verne, LESCLaP-CEP.
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individuels et collectifs, qui la produisent (cf. le choix des thématiques, des approches ou des concepts). Si donc on est forcément impliqué, alors que signifie s’impliquer ? Cela pourrait se résumer à expliciter résolument et systématiquement – autant que nous le pouvons – comment nous construisons nos discours en contexte ; car du même coup nous sommes en position de mener la critique réflexive de notre propre démarche, en portant une attention particulière aux dynamiques qui nous construisent, et en acceptant pleinement notre propre présence de sujet social au cœur même de notre discours scientifique. Etre impliqué, forme verbale passive, peut donner l’impression que c’est à son corps défendant, dans une situation finalement subie. S’impliquer, forme active et réfléchie, introduit, au contraire, l’idée d’une attitude délibérée, assumée, voire revendiquée. Or si l’on considère les positionnements scientifiques attestés en sciences humaines, il semble qu’on soit passé, ou qu’on soit en train de passer, d’une conception de la science rêvant de fonctionner à la façon d’une usine automatisée (cf. l’approche positiviste), à une conception selon laquelle non seulement nos objets, mais aussi nos discours scientifiques doivent inclure la complexité de l’être humain, celle-ci étant bien entendu assumée comme construction. Ce à quoi nous avons l’ambition de travailler, c’est une conception de la science qui tire pleinement parti de cette présence du sujet (social, psychologique, historique... : chercheur, communauté scientifique, témoins, autres acteurs...) dans le discours scientifique. C’est ainsi que nous essayons d’envisager ici une linguistique se revendiquant comme humaniste.

Langue(s) du linguiste : scientifique (?) / humaniste (?)
Il y aurait beaucoup à apprendre de la difficulté que nous éprouvons à dire nos recherches : comment vivons-nous cette langue qui se veut scientifique au risque d’être déshumanisée ? Il s’agit d’un vieux problème récurrent, qui transparaît

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d’ailleurs dans nos productions mais qui est rarement explicité et thématisé en tant que tel. Cette difficulté à communiquer est liée au fait que nos positionnements ne sont pas toujours cohérents avec les termes usuels du discours scientifique dominant, et son idéal de neutralité. Nous continuons à parler de données, mais aussi, plus anodins encore, d’objets, de faits... L’usage du fameux il « apersonnel » (vs le « je s’impliquant »), sorte d’« énonciateur fantôme », est du même ordre. En bref, ces choix disent en creux – souvent à l’insu de leurs utilisateurs – des positionnements qu’il faudrait – au moins – expliciter pour éviter des incohérences. Surtout derrière ces questions de terminologie, que nous voudrions cohérentes avec un positionnement d’implication réflexivée2, il y a de vrais enjeux et des choix lourds de conséquences, liés à la valeur que nous donnons à l’adjectif de la lexie « sciences humaines ».

L’exemple des « langues proches »
Le LESCLaP travaille depuis quelques années sur la problématique de la proximité des langues (Eloy 2004 ; Eloy et Ó hIfearnàin, 2007). Dans bon nombre de situations, aussi bien les citoyens que les linguistes ne savent pas s’ils ont affaire à deux « langues » (ou plus), ou à un autre phénomène à l’intérieur d’une seule « langue ». Pour les uns comme pour les autres, le problème est que les conceptions héritées, concernant le terme de « langue », rendent difficile l’« appréhensionconstruction » des réalités – les deux termes étant indissociables. Ces questions majeures de notre discipline sont dépendantes du contexte où nous les rencontrons (par exemple,
La tournure (nominale) idéale aurait été : un positionnement de « s’implication ». Le « se » réfléchi témoigne de l’investissement de l’enseignant-chercheur, que ce dernier est – professionnellement – amené à réfléchir / « réflexir » (Symposium juin 2007, Tours : Vers un paradigme réflexif ? Conditions, modalités, conséquences).
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le cas du français, ossifié par six ou sept siècles de consensus institutionnalisé, n’incite pas à se poser ce type de questions)... Le consensus sur les limites de langue, surtout, fait problème dans ces situations de langues proches. En effet les conflits de langues sont particulièrement prégnants, au point qu’il est particulièrement impossible, sur ces sujets, de croire ne pas prendre position. Ainsi s’intéresser à certaines variétés « basses » suffit bien souvent à assigner le linguiste au rôle de « défenseur des langues régionales » étant donné que le « black out » est le traitement politique dominant de ces variétés (alors que ne pas s’y intéresser, ce qui est moins visible, est pourtant tout aussi « impliqué »). Nous pourrions formuler notre position à la manière du « constructivisme moderniste » (cf. A. Wendt) selon lequel « la réalité sociale n’est ni objective ni subjective, mais intersubjective, c’est-à-dire qu’elle est ce que les agents, euxmêmes constitués par la structure des significations partagées tout en coconstituant celle-ci, sont d’accord pour dire ce qu’elle est »3. Les construits sont des réalités à part entière, mais socialement situées, et auxquelles appartient aussi le regard qui les construit. En tenant compte de cela, le discours, au prix d’une explicitation critique de son contexte, peut légitimement prétendre exprimer un sens partageable. Cette position exige une analyse complexe – dynamique, multidimensionnelle, non mécaniste, dialectique, récursive et réflexive. Nous sommes amenés en effet, particulièrement dans ces situations de « proximité » linguistique, à prendre en compte à la fois les contraintes systémiques (ce à quoi certains limitent la linguistique !) et les processus anthropologiques : le concept de « collatéralité » vise tout cela. Cette complexité implique un modèle de connaissance ouvert, parce que l’étendue et le degré d’hétérogénéité des phénomènes à prendre en compte ne sont pas fixés a priori.

Nous reprenons là la formulation de D. Battistela dans SCIENCES HUMAINES 183, p. 56.

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Retours sur la notion d’humanisme
Travailler selon une approche humaniste, c’est-à-dire dans la multidimensionnalité, n’est guère aisé. Pour le dire simplement, il nous arrive de regretter de ne pas être à la fois sociologue, ethnologue, psychologue, logicien, historien, etc. pour saisir l’être humain dans ses langues. En même temps, sortir de sa « spécialité » présente des risques, comme celui d’utiliser des « outils » sans en avoir la légitimité institutionnelle et la compétence reconnue. Mais quelle « spécialité » en sciences humaines a aujourd’hui4 la légitimité de la « prise en charge » disciplinaire de cette multidimensionnalité, constitutive d’une approche humaniste ? A minima, cela signifie donc que notre domaine, centré sur le langage et les langues, doit s’y risquer. Nous devons assumer cette nécessité, justement parce qu’il ne s’agit pas d’additionner des connaissances segmentées. Dans cette perspective, il est un autre aspect décisif. Un chercheur ne disparaît pas derrière son objet : ses expériences, motivations, objectifs, stratégies, etc., qui sont de tout ordre, doivent être explicités pour que son discours sorte de la « clôture » et surtout prenne sens pour / avec les autres. Cette réflexion sur les implicites, trop souvent tus car subjectifs (donc non scientifiques ?...), est en fait loin d’être superflue. Elle est constitutive également de ce que nous appelons ici une « linguistique humaniste ».

Conclusion
C’est donc bien une perspective proprement « scientifique », que nous envisageons. Ce thème de l’humanisme, dont l’on connaît la polysémie et surtout les diverses utilisations, peut être glosé en termes plus techniques de multidimensionnalité, de complexité et d’« implication réflexivée » : il rejoint des
La précision a son importance étant donné le projet de ce qui constitua la philosophie, avant que celle-ci n’évolue à son tour en « spécialités » segmentées.
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approches déjà bien éprouvées – réhabilitation du « sujet parlant », « écologie des langues », etc. C’est aussi une proposition ambitieuse pour la linguistique, en tout cas bien plus ambitieuse que la linguistique de la clôture, du système désincarné, asocial et anhistorique (cf. les CARNETS D’ATELIER DE SOCIOLINGUISTIQUE 1). Par cette entrée « langage / langues », qui présente un intérêt majeur parmi les sciences humaines, il s’agit en effet d’explorer, dans une perspective complexe, les rapports des êtres humains à leurs langues car les langues ne sont que dans ces rapports. Compte tenu de la conception ici esquissée d’une « linguistique humaniste », l’« application » tend à nous mettre devant certaines contradictions. En effet, à partir des connaissances accumulées, qui sont, en sciences humaines, multidimensionnelles, complexes et contextuelles, l’application reste le plus souvent la production de savoir-faire, de technologies, peu ou pas multidimensionnelles et complexes, et largement décontextualisées. Voilà pourquoi, dans nos domaines, les chercheurs sont souvent insatisfaits des applications, ou bien, dès qu’ils les examinent dans un esprit critique, regrettent la complexité et la contextualité perdues. Pensez à l’apprentissage de la lecture, et à l’incompréhension d’un ministre de l’Education... A n’en pas douter, les contributions réunies à l’issue de ce colloque donnent maintes occasions de mener cette exploration des diverses facettes de l’« intervenir ».

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Références bibliographiques
BILLIEZ J. (Dir.), 2003, Contacts de langues. Modèles, typologies, interventions, L’Harmattan, Paris. BRETEGNIER A. (Ed.), 2007, Langues et Insertions : Recherches, interventions, réflexivité, coll. « Espaces discursifs », L’Harmattan. CASTELLOTTI V., ROBILLARD D. de, (Eds.), 2001, Langues et insertion sociale, LANGAGE ET SOCIETE 98. Colloque VALS-ASLA 7-9.02.08 (à venir), « Sociétés en mutation : les défis méthodologiques de la linguistique appliquée ». ELOY J.-M. (Ed.), 2004, Des langues collatérales. Problèmes linguistiques, sociolinguistiques et glottopolitiques de la proximité linguistique, L’Harmattan (en coédition avec le LESCLaP), Paris. ELOY J.-M., Ó HIFEARNÀIN T. (Ed.), 2007, Langues proches, Langues collatérales, Actes du Colloque international de Limerick (18-06-2005), L’Harmattan (en coédition avec le LESCLaP), Paris. JACQUET-PFAU C., SABLAYROLLES J.-F., (textes réunis par), 2005, Mais que font les linguistes ? Les sciences du langage, vingt ans après, L’Harmattan, Paris. LEGLISE I., CANUT E., DESMET I., GARRIC N., 2007, ss la dir. de, 2007, Applications et implications en sciences du langage, L’Harmattan, Paris.

ENTRE AUTONOMIE ET ENGAGEMENT PUBLIC : L’EXEMPLE DE PIERRE BOURDIEU ET

R AISONS D’AGIR 1

Comment concilier l’autonomie de la recherche et la volonté d’intervenir dans le débat public pour rectifier des idées fausses, diffuser des résultats ou des interprétations critiques sur les questions « d’actualité » ? Les chercheurs en sciences sociales, souvent suspects de fonder leurs analyses sur des postulats idéologiques, peuvent-ils conjuguer exigences de rigueur scientifiques et spécialisation et prises de position publiques (dans l’esprit de l’intellectuel spécifique cher à Michel Foucault) ? A quelles conditions de telles prises de position sont-elles possibles, légitimes, efficaces ? Autant de questions qui se sont posées dès les origines du collectif Raisons d’agir réuni autour de Pierre Bourdieu en décembre 1995, et devenu association en 1998. En se fondant sur une brève histoire des débats qui ont traversé ce collectif depuis ses origines, nous reviendrons sur les principaux enjeux, difficultés voire contradictions rencontrés par les chercheurs en sciences sociales lorsqu’ils souhaitent s’engager activement dans le débat public. Ils concernent aussi bien les formes d’intervention, les limites des savoirs scientifiques, que les contraintes posées par l’existence d’un champ politico-médiatique doté de ses propres règles ? S’il est une notion qui caractérise bien la sociologie de Pierre Bourdieu, et des chercheurs regroupés autour de lui, c’est celle d’« engagement » (Mauger, 1995). Pourtant, dès l’origine, cette notion est intrinsèquement problématique : dans la mesure où Pierre Bourdieu assigne à la sociologie un impératif d’autonomie scientifique, toute forme d’« implication » pratique hors de la production / diffusion de connaissances (par exemple dans le champ politique) peut apparaître comme une menace et un danger. Le savoir autonome s’accommode
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Frédéric Lebaron, CURAPP (UPJV-CNRS) et IUF.

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difficilement du « compagnonnage de route », fût-il « critique », ou des diverses formes d’expertise politique ou sociale auxquels les pouvoirs (économiques et politiques), mais aussi les partis et les militants, voudraient souvent réduire la contribution de la sociologie. Dès lors, les deux pôles de l’engagement du chercheur en sciences sociales sont assez nettement définis : d’un côté, chez la majorité des chercheurs, le retrait dans la sphère de la production et de la diffusion pédagogique des savoirs, de l’autre, pour une petite minorité, l’engagement direct dans l’action politique ou le « mouvement social » au risque de perdre tout lien avec la pratique scientifique et les avancées de la recherche. Entre les deux se déploie un espace de possibles combinant savoirs et actions ; les activités scientifiques, intellectuelles et militantes de Pierre Bourdieu lui-même offrent non seulement de cet espace un échantillon assez vaste (qui va de la signature de pétitions à la rédaction de textes engagés en passant par l’animation de collectifs « scientifico-politiques », la diffusion de travaux scientifiques méconnus et en rupture avec la doxa), mais elles fournissent aussi de nombreux éléments de réflexion pour tout chercheur en sciences sociales qui s’accommoderait mal de l’enfermement à vie dans sa « tour d’ivoire », selon la catégorie fréquemment mobilisée par les défenseurs des positions « interventionnistes »... En m’appuyant ici sur un travail mené avec Gérard Mauger il y a quelques années, lors de la relance du collectif Raisons d’agir après le décès de son fondateur (Lebaron et Mauger, 2003), je reviendrai brièvement sur quelques-unes des tensions suscitées et révélées par l’intervention du sociologue dans l’espace public, en les reliant à quelques enjeux lexicaux apparus alors. L’engagement de Pierre Bourdieu à travers le collectif Raisons d’agir peut être décrit comme une tentative visant à donner corps à un projet d’« intellectuel collectif » qu’il avait conçu et pour ainsi dire formalisé dans divers textes consacrés au champ intellectuel, notamment dans Les règles de l’art (Bourdieu, 1992). Mais il faut aussi situer le projet et les réalisations de Raisons d’agir dans l’histoire concrète des réseaux scientifiques, intellectuels et politiques et des

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entreprises collectives auxquels Bourdieu fut associé, pratiquement depuis ses débuts en tant que sociologue, à la fin des années 1950, et jusqu’à la fin de sa vie. A la fin des années 1980, une entreprise éditoriale internationale, la revue Liber. Revue européenne des livres, permet à Pierre Bourdieu de constituer un réseau de correspondants intellectuels dans différents pays européens. L’activité de Liber est centrée sur la diffusion d’ouvrages de littérature et de sciences sociales entre différents pays, qui fonctionnent le plus souvent comme des univers cloisonnés : l’internationalisation de la production culturelle est donc le point de départ de l’entreprise politique. Cette revue est diffusée avec les Actes de la recherche en sciences sociales, la revue scientifique dirigée par Bourdieu depuis 1975, mais aussi via l’adhésion à une association, le club Liber. A partir de la publication et du succès de La misère du monde (1993), la visibilité publique de Pierre Bourdieu et des chercheurs regroupés à l’occasion de cette enquête s’accroît très rapidement. Parmi les liens multiples qui vont se développer durant cette période, en dehors des réseaux de chercheurs proprement dits – qui vont également s’étendre dans différents pays2, Bourdieu est en contact avec une entreprise plus clairement politique visant à fédérer intellectuels critiques, syndicalistes de la « gauche syndicale » (gauche CFDT, SUDSolidaire, fractions critiques de la CGT…), militants associatifs et politiques, dont l’un des animateurs est alors Jacques Kergoat, principalement à travers la revue Politique-La Revue (relancée après une période d’existence sous le nom de PolitisLa Revue, Duval et al., 1998). On y trouve des militants syndicaux et d’associations de lutte, des chercheurs militants. Ces groupes seront présents lors des initiatives tournées vers les « mouvements sociaux », et bien sûr en premier lieu en novembre-décembre 1995. La dimension « militante », selon la catégorie utilisée, est fondamentale dans cet univers : il s’agit
La misère du monde sera non seulement traduite mais mise en scène et reproduite dans d’autres contextes (Bourdieu, 1993).
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de construire une force politico-intellectuelle susceptible d’intervenir efficacement dans le débat public. Les luttes intellectuelles de novembre-décembre 1995 vont accélérer le projet de constitution d’un intellectuel collectif. Le 23 décembre 1995, après un mois de prises de position diverses dans le champ intellectuel, a lieu au Collège de France la première réunion d’un collectif dont le nom n’apparaîtra qu’en février 1996 : Raisons d’agir. Si l’« agir » marque clairement la volonté de ne pas se contenter d’une observation de l’extérieur, les « raisons » rappellent que les sociologues mobilisent des savoirs à prétention rationnelle et se font les défenseurs de la rationalité dans l’espace public. Parmi les projets explicitement formulés dès la première réunion figure « la rédaction de ‘petits livres’ (128 pages) destinés à un public large (grande lisibilité, petit volume, petit prix) » et l’« ouverture d’une collection portant le label de l’organisation ». Les contacts de Pierre Bourdieu avec divers éditeurs intéressés (Albin Michel, Syllepse, etc.) aboutissent finalement dans le courant de l’année 1996 à la création d’une petite maison d’édition associative, qui s’appelle dans un premier temps Liber. La collection de petits livres s’intitule « Raisons d’agir ». Les éditions du Seuil en assurent la diffusion. Le projet éditorial s’impose très vite comme le moteur du collectif, mais des publications de petits articles de presse sont également envisagées, puis réalisées, dans Le Monde et Libération. Des contacts avec Le Monde diplomatique vont également se concrétiser par la publication de plusieurs articles et un projet de dossier spécial en mai 1999, qui ne sera finalement pas réalisé, révélant aussi les limites d’une implication plus concrète dans la publication de textes tournés vers un public plus large. Les diverses formes d’intervention qui se cristallisent durant cette période définissent un espace intellectuel qui, à la différence de ce que l’on observe avec Jean-Paul Sartre au sortir de la deuxième guerre mondiale, ne se structure pas autour d’une revue intellectuelle (Boschetti, 1985) : ni les Actes de la recherche en sciences sociales ni Liber ne remplissant exactement cette fonction d’engagement dans la « Cité », même

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s’ils sont des pièces importantes de l’entreprise collective autour de Bourdieu. Après deux ans d’existence informelle, le collectif Raisons d’agir décide de prendre la forme associative en mars 1998. En mai 1998, l’article « Pour une gauche de gauche » est publié dans Le Monde. Il suscite de nombreuses réactions dans la presse et dans le champ politique et une avalanche de courrier adressé à Pierre Bourdieu et à Raisons d’agir. L’expression connaîtra plus tard un certain succès dans la mouvance des collectifs unitaires postérieurs au référendum de 2005, lorsqu’elle sera reprise par des acteurs politiques comme Claude Debons ou Clémentine Autain, ou l’hebdomadaire Politis. C’est à partir de cette période (1998), et sans doute plus précisément des Rencontres européennes contre la précarité de Grenoble, fin 1997, que les contacts se font plus réguliers avec des chercheurs européens, en relation avec des financements de projets de recherche par la Commission. Ces contacts sont à la fois, selon les catégories alors mobilisées en permanence, « scientifiques » (avec ces projets de recherche en commun) et « politiques », avec l’idée chère à Pierre Bourdieu durant toute cette grande période de grands colloques internationaux qui auraient pour effet de contribuer à rendre visible le groupe, au niveau européen notamment, et simultanément de matérialiser le lien avec le « mouvement social européen ». Les réussites et les difficultés inhérentes à ce projet illustrent, plus largement, tout un ensemble de tensions liées à l’intervention publique des chercheurs en sciences sociales : facilitée par le fort capital symbolique d’une personnalité (Pierre Bourdieu sera décrit comme « l’intellectuel de référence du mouvement social » en France, voire en Europe), elle risque en même temps de perdre tout caractère collectif ; menaçant l’« autonomie » de la recherche et la garantie de « scientificité » liée à la production scientifique pour les pairs, l’intervention rencontre l’obstacle de la recherche de reconnaissance interne comme préalable à tout usage « externe » du capital symbolique accumulé ; inversement, elle peut parfois à juste titre apparaître comme une voie parallèle qui court-circuite les logiques de validation propres au champ scientifique. Si la mobilisation des

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chômeurs a pu être décrite par Bourdieu comme un « miracle » compte tenu des régularités sociales qui éloignent les chômeurs de l’action collective, connues depuis l’enquête de l’équipe de Paul Lazarsfeld à Marienthal dans les années 1930 (Lazarsfeld et al., 1982), l’engagement / implication des chercheurs en sciences sociales n’est peut-être pas loin d’être plus miraculeux encore.

Références bibliographiques
BOSCHETTI A., 1985, Sartre et « Les temps modernes » : une entreprise intellectuelle, Minuit, Paris. BOURDIEU P., 1992, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Seuil, Paris. BOURDIEU P., 1993, La misère du monde, Seuil, Paris. DUVAL J., GAUBERT C., LEBARON F., MARCHETTI D., PAVIS F., 1998, Le « décembre » des intellectuels français, Raisons d’agir, Paris. LAZARSFELD P., JAHODA M., ZEISEL H., 1982, Les chômeurs de Marienthal, préface de P. Bourdieu, Minuit, Paris. LEBARON F., MAUGER G., 2003, « Eléments pour une histoire », dans LES CAHIERS DE L’ASSOCIATION RAISONS D’AGIR 1, 3-6. MAUGER G., 1995, « L’engagement sociologique », dans CRITIQUE 579-580, 674-696.

VIVRE DANS LES MARGES : ESPACES DE LIBERTE OU DE CONTRAINTES ? REFLEXIONS SUR LA
CONDITION DU CHERCHEUR 1 EN MILIEU MINORITAIRE

Introduction
Prenant acte des conséquences actuelles de la mondialisation sur la vitalité des communautés de langue française de par le monde et à leurs capacités à tisser de nouveaux liens entre elles et à créer, depuis une vingtaine d’années et dans des domaines divers, des réseaux de communication transnationaux inédits, les membres de l’atelier ont examiné de plus près ce qu’il en était à cet égard de la situation de la communauté acadienne2 de la province canadienne du Nouveau-Brunswick. Pour ce faire,
Mourad Ali-Khodja, Annette Boudreau, Sonya Malaborza, Isabelle Violette, Université de Moncton, Nouveau-Brunswick, Canada. 2 L’année 1604 marque la création de l’Acadie avec le premier établissement français en Amérique du Nord. Entre le Traité d’Utrecht qui cédait en 1713 l’Acadie historique aux Anglais et celui de Paris qui, en 1763, consacrait la suprématie anglaise en Amérique du Nord, les Acadiens, refusant de prêter serment à la Reine d’Angleterre, connurent en 1755 la Déportation vers la France, l’Angleterre et les Etats-Unis. Cet événement, qu’on désigna ensuite par « Grand Dérangement » et auquel l’Américain Henry Wadsworth Longfellow (1847) consacra son poème épique Evangéline, constitue l’un des moments fondateurs de l’histoire de l’Acadie. Par ailleurs, ce « Grand Dérangement » marqua également l’éclatement de l’Acadie historique et amorcera le processus de la minorisation des Acadiens et de leur dispersion dans les Provinces Maritimes. Aujourd’hui, l’Acadie des Maritimes comprend les provinces du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l’Île-du-Prince-Edouard. Etant donné le poids démographique des francophones qui composent près de 33% de sa population, il ne sera question ici que du Nouveau-Brunswick. Notons que c’est avec la Première convention nationale acadienne qui a lieu en 1881 que s’ouvre la période dite de la Renaissance acadienne.
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ils ont proposé une réflexion à plusieurs voix sur les pratiques sociolinguistiques de/dans la communauté acadienne tout en prenant en considération, dans un souci réflexif, le travail intellectuel et scientifique des chercheurs et leurs rapports avec le déploiement des savoirs en milieu minoritaire. Partant du constat que si la langue française est bien au cœur du dispositif symbolique, culturel et politique de la communauté acadienne et notant l’hétérogénéité des pratiques langagières et leurs variations entre les deux pôles opposés du continuum des langues officielles du Canada – l’anglais et le français standardisé – les membres de l’atelier se sont demandé comment analyser et comprendre cette diversité linguistique compte tenu de la fragilité des espaces francophones et de la légitimité politique restreinte dans lesquelles les confine généralement le contexte minoritaire ? Qu’en est-il par ailleurs du travail intellectuel et scientifique du chercheur en milieu minoritaire dont l’implication recouvre – pour reprendre une expression chère à Elias – « engagement et distanciation » autant face à ses objets qu’aux savoirs dont il dispose ? C’est en s’appuyant sur les perspectives ouvertes par la problématique de l’exiguïté proposée par François Paré (2001) telle qu’il l’a appliquée au champ littéraire, mais transposée à celui des sciences humaines et sociales (SHS) que les communications ont tenté chacune de répondre à toutes ces questions sans perdre de vue l’intrication permanente de l’objet à étudier – les pratiques linguistiques – avec la nature des savoirs auxquels les chercheurs en milieu minoritaire font appel tout en n’évacuant pas la part de réflexivité que recouvrent leurs implications. L’atelier a donc traité successivement de la problématique de l’exiguïté et de ses implications dans la construction des savoirs en milieu minoritaire, des pratiques linguistiques et des discours sur la langue dans un milieu de travail, dans les productions artistiques et dans les espaces « migrants ». Commençons par le concept d’exiguïté.

Vivre dans les marges… - M. Ali-Khodja et al.

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La pensée de l’exiguïté et les savoirs en milieu minoritaire
La transposition de l’analyse que François Paré a faite des « petites littératures » mérite tout à fait d’être étendue aux SHS en milieu minoritaire dans la mesure où elle permet de comprendre à la fois les logiques qui président à leur émergence, à leur construction et à leur coexistence et celles qui touchent aux rapports qu’elles entretiennent avec tous les paradigmes. Avant de voir ce que cela implique exactement, quelques précisions sont ici nécessaires afin de bien cerner ce que la pensée de l’exiguïté signifie exactement. Voyons d’abord ce qu’il en est des littératures. La situation des littératures en milieu minoritaire est d’autant plus précaire, souligne Paré, que les Grandes littératures constituent la référence ultime à partir de laquelle elles sont appréciées. Une telle référence en dévalorise le statut et entretient un doute permanent quant à leur existence. Exclues du Logos (2001 : 89-90) et privées de toute filiation légitime avec les Grandes Œuvres, les « petites littératures », placées en dehors de l’Histoire, n’existent que sur le mode de tous les manques – manque de style, manque de raffinement, manque de légitimité, manque de liberté(s), manque institutionnel. Ne vivant donc que dans l’espoir de parvenir à atténuer les forces de l’indifférence qui les aliènent et à poursuivre le travail symbolique qu’elles effectuent dans « l’urgence » et la « résistance », les « petites littératures » reproduisent souvent contre elles-mêmes et comme par « mimétisme », les formes dont elles prétendent s’émanciper. Et Paré de lier la situation de ces « petites littératures » à la culture minoritaire laquelle, déjà « largement infériorisée » et qui devient à son tour « infériorisante », accentuant ainsi son « insularité » et son « ambiguïté » (2001 : 7). Cela étant dit, bien que confinée aux marges, cette culture de l’exiguïté peut devenir le « symbole du refus de disparaître » (2001 : 12) et le vecteur de la lucidité tragique qu’induit sa condition, mais sans toutefois abdiquer le « travail critique » (2001 : 154-155) qu’elle doit impérativement effectuer et qui lui permettrait de faire pièce à