L'art de conjuguer en fang

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Ce livre a pour but de favoriser l'apprentissage de la langue fang à partir de la maîtrise de sa conjugaison. Le lexique de 4000 verbes fang-français sera un apport indispensable à l'enrichissement du vocabulaire. Etant donné l'importante numérique de ses locuteurs dans la sous-région d'Afrique Centrale, cet ouvrage participe également à la redécouverte d'un autre aspect de la culture fang au travers de la langue, un élément fondamental du patrimoine culturel de ce peuple.
Publié le : mardi 1 septembre 2009
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EAN13 : 9782296237582
Nombre de pages : 320
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Remerciements Je remercie d’abord Marc MVÉ BEKALE, grâce à ses conseils et remarques, j’ai amélioré tant le fond et la forme de ce manuel. Je n’oublie pas Nicolas NGOU MVÉ, pour ses encouragements et son soutien indéfectible. Je pense aussi à Gisèle AVOME MBA, pour ses sages conseils, son soutien moral et son estime. Je pense à Steeve ELLA, pour ses encouragements, conseils et son soutien matériel irréfutable dans l’élaboration de cet ouvrage. J’adresse également mes remerciements à Isaac MEBIAME MINKANE Mohamadou Sani HAMADOU, Aboubacar MOUSSA, Hanatou HAMADOU, Asta HAMADOU, Éric LINGOMBE LIVIKOU, MOUHAMADOU Yaya, Mariella OYANE et Synthia ÉYANG MBA pour leurs conseils et leur soutien moral. Je n’oublie pas mes nièces et neveux Emma BETENI, Mimi, Arlette, Diane, Astrid, Marie-Rita YOTSE, Zikri et Abigaïl ESSINGONE, pour leur impérissable amour, soutien et affection. Je pense à Louis Fulbert NGUEMA ONGBWA et Henri NGUEMA ALLO, pour leur amitié, leurs conseils pratiques ainsi que leur disponibilité. Je remercie indubitablement Tatiana KOUNGA, pour son aide matérielle, ses conseils et soutien à tous les niveaux. Mes remerciements vont aussi à l’endroit de Clotaire MESSI ME NNANG, Léon Modeste NNANG NDONG, Grégoire NGUEMA AMBASSA, Wilfried BIVEGHE BI NDONG pour leur soutien moral et matériel. Par le biais de certains d’entre eux, j’ai eu l’occasion de visiter les Editions L’Harmattan à Paris, et me rendre compte de la non-existence des publications relatives à la langue fang (conjugaison, vocabulaire, grammaire, etc.). Ce jour fut déterminant pour la publication de cet ouvrage. Je pense bien entendu à Nadia ASSENGONE NKOGHE, pour ses encouragements, ses conseils, son aide matérielle et son soutien à tous les niveaux. Je n’oublierai pas Mme et M. Nathalie et Rodolphe NDONG NGOUA, pour leur soutien moral et leur estime.

Mes pensées vont aussi à l’endroit de Corine Anna BITOUDI et Nina Émeline MBOUMBA, pour leur soutien moral. Je pense également à Madame Thérèse IBINGA, pour sa contribution matérielle. Sans laisser de côté l’Association des Étudiantes et Étudiants du Département de l’Okano à Mitzic (ÉLAM) de l’Université Omar Bongo (U.O.B), qui a su forger mon caractère lors de ma présidence à sa tête et m’a appris les valeurs de la solidarité, de l’entraide et de l’amour pour ma localité, mes concitoyens et mon pays. Et à tous ceux qui font la promotion du multiculturalisme à travers le monde entier, qu’ils reçoivent, ici, l’expression de ma profonde gratitude.

In memoriam :

Mon défunt père : Simon-Pierre AKOMO-ZOGHE ESSINGONE Ma mère : Martine ANDEME OVONO OBAME Mes défunts grands-pères : Pierre-Médard ESSINGONE AKOMEZOK MEZA et Charles OVONO OBAME OYE Mes défuntes grands-mères : Simone-Marie BANG NDONG MILO et Christine MEDZA ME NGOUA Mes défuntes grandes sœurs : Merryl NZE AKOMO ZOGHE et MariePierrette BELLA AKOMO Mes défunts petits frères : Vivien ESSONO AKOMO et Alfred EKORE AKOMO dit « Pompidou » Mes défuntes tantes : Pauline ÉTOUNE ÉNVOK ESSINGONE et Radegonde NZE ESSINGONE Mes enfants et neveux : Ayvra Trécy OBONE AKOMO, Alexandra OTÉTÉGNE AKOMEZOGHE, Simon-Pierre AKOMO ZOGHE, Gwull Rosdal ESSONO AKOMO, Lévitique AKOMO ZOGHE Mes frères et sœurs: Paul DZIME AKOMO dit « fanfan », Isaïe AKOULMBANG AKOMO, Bob OYONO AKOMO, Pierre-Médard ESSINGONE AKOMO, Simone YOTSE née NENY, Radegonde NZE AKOMO, Ruth ÉYANG AKOMO, Simone-Marie BANG AKOMO Et à tous ceux que j’aime.

(…) Le soir, je laisse le champ des autres Pour revivre mon histoire Avec les mots de chez moi (…) Pierre Claver Zeng, Massa.

Motivations Depuis la prise de possession du Gabon, près de trente ans ont été nécessaires pour produire les premiers éléments de la tradition orale susceptibles d’orienter les recherches historiques sur les Fang. Il faut attendre la fin du XIXe siècle, pour que les observations retiennent tout l’intérêt de la démarche et recueillent directement auprès des intéressés légendes, mythes et coutumes1. Il est vrai, selon X. Cadet, qu’entre-temps les ambitions économiques et politiques de la colonie s’accordaient mal avec une étude minutieuse des populations soumises ; ce n’est pas un hasard si, au début du XXe siècle, l’affirmation de l’autorité coloniale par l’administration complète du Gabon coïncide avec de nouvelles études2. Le pas est franchi, poursuit-il, grâce à une nouvelle génération d’hommes directement impliqués dans l’occupation du pays, dont la curiosité pour les populations qu’ils côtoient amène à reprendre les recherches de leurs aînés. Grâce à leurs travaux, les connaissances sur les Fang dépassent largement le simple cadre de l’observation3. Qualifié de belliqueux, intelligent, guerrier…, « l’archétype fang », comme on le désignait à cette époque, attira aussitôt l’attention de l’épistèmê occidentale qui souhaitait à tout prix déceler le mystère qui l’entourait. C’est dans cette optique que plusieurs missionnaires français, tels qu’Henri Trilles, Samuel Galley, et d’autres chercheurs aussi bien français qu’allemands tels que Georges Balandier, Avelot, Günter Tessmann, Largeau…, affectionnèrent très tôt la culture et la langue fang au point de laisser à cette communauté des ouvrages de référence. C’est ainsi qu’en 1863, Paul Belloni du Chaillu publie Voyages et aventures en Afrique équatoriale – rappelons-le, il fut le premier Occidental à visiter le « pays fang ». Il n’est pas officier français mais travaille pour Libreville : en mars 1850, il est compté parmi le personnel du comptoir4. Ses récits trahissent, comme le souligne X. Cadet, un esprit d’aventure doublé d’une recherche de sensationnel, quitte à amplifier la nuance quand l’émotion est trop faible5. Il compte intégrer les cercles scientifiques en pénétrant le premier au cœur de l’Afrique et en rapportant des informations inédites sur les hommes et l’histoire naturelle6. Ce faisant, en même temps que Largeau, le père Henri Trilles se penche sur les légendes et mythes, et vient conforter l’hypothèse d’une origine orientale des Fang. Affecté au Gabon le 15 août 1893, ce missionnaire spiritain est d’abord nommé à Lambaréné. L’année suivante, il est chargé du ministère extérieur chez les Fang dans l’Estuaire7. Ses longs séjours auprès
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X. Cadet, Histoire des Fang, peuple gabonais, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 253. Idem. 3 Idem. 4 Ibidem, p. 49. 5 Ibidem, p. 51. 6 Du Chaillu, cité par X. Cadet, op. cit., p. 51. 7 X. Cadet, op. cit., p. 262.

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des Fang, certifie X. Cadet, lui permettent d’apprendre la langue, de recueillir les traditions, coutumes, contes, légendes, devinettes, pour constituer la plus riche des compilations de littérature orale fang qu’il publie régulièrement lors de ses séjours en France. Cependant, malgré une connaissance approfondie des Fang et un attachement évident aux populations gabonaises, il ne peut s’extraire ni du contexte colonial ni de sa mission évangélisatrice8. En 1901, Largeau, cité par X. Cadet, publie une Encyclopédie Pahouine, ouvrage monumental, dont l’ambition est de compiler l’ensemble des connaissances sur le groupe, sous la forme d’un dictionnaire dont les entrées sont traduites phonétiquement en fang par la transcription en signes et lettres de l’alphabet français. Il traite notamment des questions religieuses, de l’organisation sociale, de la cosmogonie et rapporte quelques légendes à caractère historique, signant là un ouvrage qui demeure à ce jour très précieux pour la recherche9. H. Trilles publie en 1905, Proverbes, contes et légendes fang dans le but de comprendre non seulement la vision cosmogonique des Fang mais également leur façon de transmettre les pans de leur culture par le biais de l’oralité. En 1907, l’Allemand Günter Tessmann s’installe en Guinée espagnole. Il entame auprès des « Pangwe », appellation germanisante des Pahouins, la première mission ethnographique qu’il réussit à faire financer, notamment, par le musée ethnographique de Lübeck contre l’envoi régulier de pièces. Un premier séjour de trois ans au Cameroun lui a permis de se familiariser avec les langues et les cultures locales. Il passe deux nouvelles années au milieu des Ntumu et des Fang, d’abord à Alen puis à Woleubourg, sur le Woleu10. Il rassemble ses descriptions et ses interprétations dans une monumentale monographie qu’il écrit à son retour en Europe en 1909. Dans leurs écrits, Grébert publie un article intitulé « Art en voie de disparition au Gabon » en 1934, et Schweitzer quant à lui publie en 1952, A l’orée de la forêt vierge, les deux dépeignent la triste réalité des Fang dont la décomposition des structures sociales est en marche. Le premier signe en est l’abandon de leur culture matérielle, notamment de leur industrie. Les artisans disparaissent. La poterie est éteinte, les armes traditionnelles sont remplacées par les fusils, les masques, les tambours, les colliers, les coiffures se raréfient, les rares productions sont destinées pour la vente aux Blancs. L’autre signe est la perte des valeurs traditionnelles11. Le premier Fang à écrire sur les siens connaît un destin plus controversé. Né en 1902 dans l’Estuaire, Léon Mba Minko écrit deux articles en 1938 dans le Bulletin de la Société de Recherches Congolaises, à Brazzaville : « Essai de droit coutumier pahouin », suivi d’une « Origine des coutumes pahouins », qui sont souvent repris en bonne place dans la bibliographie. Il y
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X. Cadet, op. cit., p. 262. Ibidem, p. 254. 10 Ibidem, p. 270. 11 Ibidem, p. 275.

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peint des pratiques religieuses, qui lui viennent du rang qu’il occupe dans les sociétés secrètes12. Tandis que Dugast travaille sur les populations du sudCameroun, Georges Balandier, également sociologue, et le géographe Gilles Sautter travaillent sur les Fang du Gabon. Ils ouvrent une période féconde de recherches qui se traduit par une volumineuse publication. A lui seul, tel que le signale X. Cadet, Balandier constitue un corpus aussi considérable que celui de Trilles ou Tessmann. La force des travaux de Balandier est d’avoir appliqué une méthode scientifique moderne, qui lui a permis de se distinguer des nombreuses études réalisées précédemment. « Observation de la société fang, il se place non plus au milieu ou à côté de cette société, mais au-dessus d’elle13 ». Pour autant, Balandier ne parvient pas à se départir d’une certaine vision occidentale des Fang. En 1949, il publie un premier article dans lequel apparaît pour la première fois sa célèbre expression : « Les "Fan" du Gabon, des conquérants en disponibilité14 ». En 1955, Balandier publie son ouvrage maximal, Sociologie actuelle de l’Afrique noire, il reste l’ouvrage de référence sur la société fang. En 1964, André-Charles Henry nous livre, ici, le témoignage du missionnaire français Samuel Galley à propos de sa rencontre avec la langue fang, dans l’avant-propos de son ouvrage, Dictionnaire Fang-FrançaisFrançais-Fang:
Dès ses premiers séjours en Afrique, Samuel Galley éprouva, après beaucoup d’autres, le charme indéniable de la langue fang et reconnut, à son tour, le rôle de premier plan que cet idiome pourrait jouer un jour comme agent de liaison et de culture entre les différents peuples du Gabon15.

Il ajoute :

L’avenir de la langue fang au Gabon est lié à l’importance numérique et sociale du groupe ethnique. […] A côté du français, qui reste au Gabon la langue « politique » et la langue « culturelle » enseignée dans toutes les écoles, le fang peut courir sa chance, comme le souhaitait Samuel Galley, de devenir demain non seulement une grande langue de relation pour toute l’aire SudCameroun et le Nord-Gabon, mais le lien entre tous les autres peuples de la République16.

En 1965, les descriptions, la linguistique, l’anthropologie, la sociologie semblent être parvenues au terme de leur contribution. Pourtant, à cette période, la recherche est loin d’avoir épuisé toutes les méthodes et envisagé

Ibidem, p. 294. X. Cadet, op. cit., p. 279. 14 G. Balandier, « Les Fan, conquérants en disponibilité », Tropiques, cité par X. Cadet, op. cit., p. 272. 15 S. Galley, Dictionnaire Fang-Français - Français-Fang, Neuchâtel, Ed. Messeiller, 1964, p. 9. 16 Ibidem, p. 10.
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tous les domaines. Des pans entiers de la culture fang méritent une investigation approfondie. Laburthe-Tolra, quant à lui, se rend au Cameroun en 1966, pour comprendre l’évolution religieuse et la conversion rapide et massive des habitants de Minlaaba, mission catholique du diocèse de Mbalmayo, au sud de Yaoundé. L’enquête ethnographique dure six ans. Elle constitue sa thèse de Doctorat soutenue en 197517. Il rappelle dans cette étude que les mots « Beti » ou « Fan » désignent davantage la condition de « vrais hommes », et que la pratique de « naturalisation » est largement répandue en Afrique centrale, il souligne la légèreté des « appellations ethniques telles que Bulu ou Ntumu [qui] fonctionnent comme des noms qualificatifs, des titres d’honorabilité, plutôt que comme des noms propres18 ». Une nouvelle ère s’ouvre en 1960 avec l’indépendance. Les élèves gabonais obtiennent des bourses pour poursuivre en France des études supérieures. Une première génération d’Africains diplômés apparaît au tournant dans les années 1960, engagés dans l’anthropologie, la linguistique et la sociologie. Elles leurs autorisent de s’exprimer enfin sur leur propre culture, en rétablissant parfois les erreurs passées. C’est le cas du sociologue Gabonais Paulin Nguema Obam19. Concernant les Fang proprement dits, les premières études apparaissent au début des années 1970. D’abord, Tsira Ndong Ndoutoume révèle l’épopée du Mvett au grand public et plus tard, en 1975, il écrira le deuxième tome20. Ensuite, Jean-Emile Mbot s’attache aux contextes de production des témoignages, récits et légendes. Après deux travaux préliminaires sur les contextes sociaux et le genre oral21, il établit en 1972 une méthode d’analyse des corpus où il met en évidence les différents enjeux qui font la relation entre l’informateur et l’ethnologue-collecteur22. Toujours en 1970, Soter Azombo, un des tout premiers étudiants à présenter une thèse de Doctorat d’Etat sur les Fang, sous la direction de Georges Balandier23, stigmatise les écrits de Trilles. Enfin, au cours de la même année, les relations entre les

P. Laburthe-Tolra, Minlàaba. Histoire et société traditionnelle chez les Béti du sudCameroun, Thèse de Doctorat, cité par X. Cadet, op. cit., p. 290. 18 X. Cadet, op. cit., p. 291. 19 P. Nguema Obam, « De la justice et de la guerre chez les Fan, République du Gabon », Notes Africaines, cité par X. Cadet, op. cit., p. 294. 20 T. Ndong Ndoutoume, Le Mvett, épopée fang, 1970, tome I ; Le Mvett, Livre II, 1975, cité par X. Cadet, op. cit., p. 298. 21 J.-E. Mbot., Wa kobe Za nkobe?, Université Dominicaine su Sauchoir; Ebughi bifia, " démontrer les expressions", Mémoire de l’Ecole pratique des Hautes Etudes, cité par X. Cadet, op. cit., p. 295. 22 J.-E. Mbot., Nos pères mangeaient la lance, un récit d’initiation à la guerre chez les Fang, cité par X. Cadet, op. cit., p. 295. 23 S. Azombo, Séquence et signification des cérémonies d’initiation So, Thèse de Doctorat d’Etat, cité par X. Cadet, op. cit., p. 295.

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populations fang et l’autorité française sont étudiées par A. Ratanga Atoz qui soutient un mémoire, dirigé par Henri Brunschwig24. En 1973, dans son mémoire de maîtrise, Ndoume Assebe analyse la personne d’Emane Tole à travers les événements de Ndjolé. Le chef fang y est décrit comme le défenseur des intérêts fang dans la région de Ndjolé25. Les questions historiques sont traitées d’une manière circonspecte. En 1974, Bonaventure Ndong, qui étudie, La marche des enfants d’Afiri-Kara à travers ses différents aspects dans la culture traditionnelle fang, critique Trilles pour l’orientation de ses descriptions de la Trinité chez les Fang tout en adhérant à ses thèses sur le rapprochement avec la civilisation pharaonique26. Les études les plus ambitieuses sur l’histoire ancienne des Fang sont le fruit de Marc-Louis Ropivia. En 1981 et 1984, il publie trois articles dans lesquels il collecte des éléments pour recomposer la migration des Fang depuis leur origine jusqu’au Gabon. Géographe, son travail repose essentiellement sur l’analyse des Mvett dans lesquels il scrute les moindres indications toponymiques, géomorphologiques, qui sont pour lui autant d’éléments irréfutables27. De plus, en 1981, l’historien gabonais Nicolas Meteghe N’nah analyse la plupart des conflits qui opposent l’autorité coloniale aux populations locales, en particulier fang, comme l’expression d’une résistance organisée, farouche et déterminée28. Travaillant sur les Bulu, le Camerounais Samuel Eno Belinga mentionne, en 1982, combien les épopées véhiculent la culture du fer dans le groupe pahouin29. D’autres ouvrages ont encore vu le jour ces vingt dernières années. Malgré toute la littérature existante sur le peuple fang, entre autres, des ouvrages afférents à la culture, l’histoire, l’anthropologie, la sociologie sans oublier l’art et la peinture, le volet linguistique demeure, quasiment, moins nanti. Toutefois, l’œuvre du linguiste gabonais P. Ondo-Mebiame, Essai sur les constituants syntaxiques du fà - túmù, publiée récemment en 2008, aux Éditions Raponda Walker (Libreville-Gabon), est à l’évidence, la toute première qui porte sur la langue fang. En effet, cette dernière ne possédait

A. Ratanga Atoz, L’immigration des Pahouins au Gabon au XIX e siècle- Histoire de leurs relations avec l’administration et les tribus voisines, Mémoire, cité par X. Cadet, op. cit., p. 295. 25 Ndoume Assebe, Emane Tole et la résistance à la conquête française dans le Moyen Ogooué, Mémoire de maîtrise, cité par X. Cadet, op. cit., p. 296. 26 B. Ndong, La marche des enfants d’Afiri-Kara à travers ses différents aspects dans la culture traditionnelle fang, thèse de Doctorat de 3e cycle, cité par X. Cadet, op. cit., p. 295. 27 M. Ropivia, « Les fang dans les Grands Lacs et la Vallée du Nil », Présence Africaine ; « Migrations Bantu et tradition orale chez les Fang (Le Mvett) : interprétation crirtique », Le mois en Afrique, cité par X. Cadet, op. cit., p. 297. 28 N. Meteghe N’nah, L’implantation coloniale au Gabon, résistance d’un peuple, tome 1, cité par X. Cadet, op. cit., p. 297. 29 S. Eno Belinga, K. Watanabe, folklore en Afrique d’aujourd’hui, Actes du Colloque, cité par X. Cadet, op. cit., p. 299.

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pas, jusqu’à cette date, un manuel de linguistique pouvant favoriser son apprentissage de façon convenable. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu combler ce vide en élaborant cet ouvrage de conjugaison, le premier du genre. Loin de moi la prétention d’avoir exploré tous les aspects de la conjugaison fang, ce manuel se doit d’être considéré, à juste titre, comme étant une petite contribution sur l’art de conjuguer de la manière la plus sommaire qui soit. Étant moi-même nonspécialiste de la linguistique, j’ai seulement voulu faire œuvre utile. Cependant, des spécialistes de cette question trouveront indubitablement des aspects à approfondir étant donné sa complexité aussi bien sur le plan syntaxique que sur le plan syntagmatique. Amateur en linguistique, je demanderais, d’avance, la clémence des spécialistes de la langue fang pour d’éventuels manquements et maladresses qu’ils observeront ci et là. Car tel que le souligne A. Jacquot : « Les travaux d’amateurs, même récents, souffrent tous de mêmes maux : faiblesse ou absence totale de données phonétiques, tonalité non perçue ou confondue avec l’accentuation, étude grammaticale s’appuyant sur la grammaire traditionnelle des langues européennes ou même des langues dites classiques (latin et grec) et ignorant des pans entiers de la structure des langues décrites30 ». Néanmoins, cet ouvrage se voit investi d’une mission qui consiste à jeter les bases de l’apprentissage du fang mais également à permettre aux locuteurs naturels et apprentis locuteurs de mieux appréhender ses richesses dans toutes ses formes. Pour mener à bien cet immense projet, je me suis appuyé sur le système orthographique élaboré par Samuel Galley dans son mini Dictionnaire FangFrançais - Français-Fang. En effet, il fut l’un des premiers missionnaires à avoir élaboré un manuel didactique de la langue fang. Il est vrai que son caractère succinct a fait en sorte que nous restions, un tantinet, sur notre soif à cause de l’inexistence des règles pouvant favoriser une bonne compréhension et une maîtrise parfaite de nombreux idiotismes et autres tournures idiomatiques fang. Car, il existe dans l’étude de cette langue une infinité de tournures qui ne s’apprennent qu’au fur et à mesure que l’on approfondit son étude. Sur le plan lexicographique, le manuel didactique du Guinéo équatorien Lorenzo Bacale Andeme, Vocabulario Castellano-FangCatalà m’a également donné matière à traduire des vocables spécifiques à la fin de cet ouvrage. Eu égard à ce qui précède, les lecteurs verront indubitablement une légère dissimilitude entre l’ancienne transcription de la langue fang faite par les premiers missionnaires chrétiens et celle que j’ai utilisée dans ce livre.

A. Jacquot, Le Gabon, dans Inventaire des études linguistiques sur les pays d’Afrique Noire d’expression française et sur Madagascar, Paris, CILF, 1978, p. 496

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Origines et migration du peuple Fang « Les Pahouins arrivent !». Ce cri éveillait autrefois chez les Nègres de la côte comme chez les Européens presque autant d’effroi que dans la Rome antique : « Hannibal ante portas » (« Hannibal est à nos portes31 ! »). Le débat sur l’origine du peuple fang reste encore de nos jours un enjeu pour la recherche scientifique. Les différents chercheurs qui ont traité de cette question et qui continuent de s’atteler à prouver ses origines ne s’accordent pas tous là-dessus. Les uns affirment que les Fang viennent de la vallée du Haut Nil en Egypte et d’autres restent sceptiques quant à la véracité de ces dires et préfèrent, à toutes fins utiles, retenir l’hypothèse selon laquelle les Fang viendraient d’une région proche du fleuve Sanaga ou du Soudan. Cependant, des travaux savants et de grande érudition ont été publiés sur la localisation géographique du foyer préhistorique des Fang et sur sa datation. Selon Grégoire Biyogo, tous les spécialistes de cette question situent le « berceau primitif des populations fang » dans le Bahr-el-Gazal, près du Nil ; dans le pourtour du Soudan ancien, dans l’Abyssinie, ancienne Nubie32. Il précise que ce n’est que dans cette région du Haut Nil qu’auraient débutées les migrations Fang33. Nous comprenons par là qu’il n’y a pas eu qu’une migration sinon des migrations fang partant d’Egypte jusqu’en Afrique centrale. L’on évoque également des arguments ethnographiques et ethnohistoriques. À ce propos, P. Mba Abessolo écrit : « Après ses investigations, LARGEAU est arrivé à la conclusion que le peuple Fang revient du sud du Nil, passant par le soudan, traversant presque le milieu de l’Afrique, pourchassé et pourchassant d’autres peuples qui voulaient lui barrer la route. Il était prévu qu’il devait rencontrer, venant du côté de la mer sans doute leur frère blanc, Joseph AMBOUROUET AVARO confirme que ce peuple venait du font des forêts tropicales et que la couleur de sa peau était presque blanche34. » P. Ondo-Mebiame, quant à lui, souligne que : « dans les pratiques religieuses des Fà , l’on constate des influences antiques. Il est dit en l’occurrence que l’influence antique de la religion égyptienne, ou celle d’un peuple ayant habité l’ancienne Egypte, paraît avoir joué un rôle assez considérable dans la formation des idées religieuses de ceux-ci. Ainsi, penset-on, le peuple Fà a eu des relations avec l’Egypte35 ». Ropivia (1981), cité par P. Ondo-Mebiame, pense qu’« à partir de ce rapprochement fait à la suite de son parcours du texte de Tsira Ndong Ndoutoume, délimité ce qu’il appelle « l’œkoumène primitif fang », il résulte de son analyse que l’étude géographique qu’il a faite, confirme la connaissance du Nil et de ses sources
P. Laburthe Tolra, Christiane Falgayrettes Leveau et Günter Tessmann, op.3 cit., p. 181. G. Biyogo, Encyclopédie du Mvett Tome 1-Du Haut Nil en Afrique centrale, Bonneuil, Editions Menaibuc, 2002, p. 165. 33 Idem. 34 P. Mba Abessole, Aux sources de la culture fa , Paris, L’Harmattan, 2006, p. 22. 35 P. Ondo-Mebiame, Essai sur les constituants syntaxiques du fà - tùmù, Libreville, Éd. Raponda Walker, 2008, p. 10.
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par les Fà anciens. Il paraît plus aisé, suite à cela, de circonscrire avec plus de netteté, le domaine primitif du peuple fà ; et moins hasardeux, et en réalité plus sûr, de soutenir qu’à l’origine, les Fà étaient établis dans les régions du Haut-Nil et de la Nubie antique ; un vaste territoire englobant aujourd’hui quatre Etats : l’Egypte, le Soudan, l’Ethiopie et l’Ouganda36 ». Pour renchérir ce point de vue, on compare ses dialectes et le zandé se rapprochant des civilisations du Haut Nil. Le père H. Trilles a rassemblé quelques mots de la langue égyptienne et la langue fang pour mettre leur similitude lexicale en relief. Il affirme qu’il ne s’agit pas là de ressemblances fortuites. Aussi, semble-t-il judicieux de le souligner, en 1941, la linguiste Lysias Homburger soulève les deux questions essentielles de l’histoire des Fang. Elle reconnaît également une parenté entre les dialectes zandé et fang et classe le Fang dans un groupe intermédiaire entre les langues bantu et soudanaises37. Pourtant, devant les limites de sa discipline, Homburger préconise prudemment de parler de semi bantou à propos des Fang38. Bien des comparaisons ont été faites à ce niveau, mais il n’en demeure pas moins que deux visions manichéennes s’affrontent, à ce propos, sur l’origine de la langue fang. Pour les uns, c’est une langue semi bantu, c’est la raison pour laquelle P. Ondo-Mebiame précise que: « cette thèse est défendue par certains auteurs, en particulier Baumann et Westermann (1948) d’une part, et Hombert (1952) d’autre part, refusent de classer la langue que parlent les populations composant l’unité linguistique de composition, parmi les langues bantu ; en raison essentiellement de la fréquence élevée de ses syllabes fermées, et certaines de ses caractéristiques phonétiques comme l’existence de labiovélaires39 ». De son côté, P. Mba Abessole est encore plus ferme et déclare : « le récit de leur migration indique clairement leur pays d’origine. A partir de là, il est bien évident qu’ils [les origines du fang] n’appartiennent pas au groupe bantou. Mais il faut retenir qu’il est en relation depuis longtemps avec les Bantous. De sorte que la langue qu’il parle aujourd’hui a une typologie de langue bantoue dont elle se distingue cependant par certains phonèmes que l’on ne retrouve qu’en Afrique de l’Ouest ; il s’agit, concernant les consonnes : des vélaires /nk/, / / ; des labio-vélaires : /kp/, /nkp/, /ngb/ et pour ce qui est des voyelles : du / / (le e muet français) et de /ü/ (le u français), dont le point d’articulation est central40 ». Il convient là de rappeler que P. Mba Abessole, reprenant les arguments développés par H. Trilles, et Houis rattache la langue fang à l’égyptien ancien. Et pour d’autres, la langue fang est indubitablement d’origine bantu, au demeurant, si l’on se fie à la classification de Guthrie (1953 et 1971), elle se

P. Ondo-Mebiame, op. cit., p. 11. X. Cadet, op. cit., p. 276. 38 Ibidem, p. 277. 39 P. Ondo-Mebiame, op. cit.,p. 10. 40 P. Mba Abessole, op. cit., p. 84.
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classe dans la zone A du domaine bantu, dans le groupe 70 (Yaunde-Fang Group), et sous le sigle A. 7541. Quant à moi, je pense que la langue fang, par le truchement des récits oraux, tels que le Mvett, les contes et légendes ainsi que l’histoire de sa migration montrent que ce peuple a vraiment vécu en Égypte. L’usage du nom « Pharaon » dans le terme comparatif fang : « ane Pharaon », en français, comme Pharaon, pour exprimer le comparatif dans le cadre d’un litige, d’un pugilat, d’une dispute, etc., est révélateur. On dit : « one me tâ ane Pharaon, maâbis ki, tu peux m’injurier comme Pharaon, je m’en contrebalance ». L’emploi, donc, du nom Pharaon dans la langue fang n’est pas fortuit, cela montre indubitablement et je l’affirme que les Fang reviennent d’Égypte. Par ailleurs, certains documents chronologiques indiquent quelques dates de l’histoire migratoire fang. Certains historiens signalent que, dès le milieu du XIXe siècle, le peuple fang arrive en Afrique centrale et précisément dans les régions correspondant au Cameroun, Gabon, Guinée équatoriale et Congo. L’historien français, X. Cadet, délimite, à ce sujet, l’arrivée des Fang au Gabon vers les années 1848-186342. Ces dates varient selon les ouvrages. Au dire d’A. Fourneau, les Fang sont arrivés au Gabon vers la seconde moitié du XVIIIe siècle, c’est-à-dire en 1760; Trezenem quant à lui place leur arrivée dans le Moyen Ogooué (Gabon) au début XIXe siècle c’est-à-dire en 1850 précisément ; à l’extrême pointe de leur poussée, ils atteignent la région de Setté-Cama (abords de la lagune Sounga) vers 1890, attirés par les factories qui s’y trouvaient alors43; sans occulter du Chaillu qui parle d’eux en 185644. Or, les conclusions des recherches archéologiques menées par B. Clist, dans la province du Woleu-Ntem, au nord du Gabon, montrent que les Fang y ont habité depuis le XVe et XVIIe siècles45. L’historien gabonais N. Meteghe N’nah soutient la même thèse dans son ouvrage intitulé, Histoire du Gabon des origines à nos jours46. Les travaux de P. Laburthe-Tolra dans, Les Saints de la forêt et ceux de Jan Vansina : Paths in the Rainforests, dans Brève histoire de la Guinée Equatoriale coordonné par M. Liniger-Goumaz, arrivèrent à la même conclusion. D'autres explorateurs et anthropologues ont envisagé l'hypothèse, conforme à la vulgate scientifique de l'époque, selon laquelle les Fang seraient des Blancs venus de la région des Grands lacs, voire du Haut Nil. La même année, du Chaillu soutient avec intensité et vigueur que les Fang appartiennent à une « famille qui diffère de la race nègre du littoral, aussi

P. Ondo-Mebiame, op. cit., p. 9. X. Cadet, op. cit., p. 45. 43 G. Balandier, Sociologie actuelle de l’Afrique noire, Paris, Presse Universitaire de France, 1963, p. 76. 44 P. Mba Abessole, op. cit., p.18. 45 B. Clist, Gabon : 100 00 ans d’Histoire, Libreville, Sépia, 1995, pp. 211-212. 46 N. Meteghe N’nah, Histoire du Gabon des origines à nos jours, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 33.
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bien que les autres tribus que j'avais déjà vues47 ». Il accentue : « Les Fang sont les plus beaux « nègres » d’Afrique équatoriale48 ». D’après Poutrin, les statistiques anthropométriques montrent des taux très élevés de brachycéphalie chez les Fang alors que les populations gabonaises seraient plutôt dolichocéphales. S’appuyant sur ces résultats, Cottes revient sur l’identité bantu des Fang et défend leur supériorité sur les populations gabonaises49. X. Cadet, à son tour, déclare dans l’introduction de son ouvrage que : « de toutes les populations d’Afrique noire et particulièrement du Congo français, les « Fang » ou « Pahouins » sont les plus célèbres. A l’exemple des Océaniens, Maori ou Marquisiens, ils exercent une étrange fascination qui tient beaucoup au paradoxe entre, d’un côté, la haute esthétique de leur art que traduisent les audacieux partis pris stylistiques et, de l’autre, la brutalité de leurs mœurs : on les dit cruels, féroces, conquérants anthropophages, descendus des rives du Nil jusqu’au Gabon en un flux continu, exterminant ou assimilant les populations qu’ils envahissent. Certains auteurs vont jusqu’à affirmer leur supériorité sur l’ensemble de la « race nègre »50 ». L’arrivée du peuple fang constitua, donc, un tournant décisif sur le plan non seulement démographique, politique, mais aussi économique et culturel dans ces différents pays. Cette migration ne laissa pas indifférents les Colons et les ethnies autochtones qui, jadis, vivaient dans ces territoires nouvellement envahis. Après s'être complaisamment attardé sur le « cannibalisme fang » par le biais des préjugés relatifs à leurs mutilations corporelles (la taille des dents, scarifications, tatouages, etc.), leur force physique, etc., P. du Chaillu affirme en 1863:
Les Fang paraissaient être le peuple le plus remarquable que j'eusse encore vu dans cette partie reculée de l'Afrique. D'une couleur plus claire qu'aucune des tribus de la côte, forts, grands, bien bâtis, ils témoignent d'une grande activité; leur regard me semblait aussi plus intelligent que celui des Africains qui n'ont pas encore eu des rapports avec les blancs51.

P. Laburthe-Tolra et J.-P. Warnier pour leur part soulignent, à propos de la symbolique des mutilations corporelles des Fang, qu’elles ont pour effet d’inscrire (douloureusement) dans le corps la mémoire de l’initiation, de marquer dans l’ordre naturel un événement culturel. Leur but, poursuiventils, est de signifier la « puberté sociale », l’obtention du statut comportant les droits et devoirs des adultes, et non la puberté physique, par rapport à laquelle le rite est souvent décalé dans un sens ou dans l’autre. Pour
F. Bernault, op. cit., p. 7. Du Chaillu, cité par X. Cadet, op. cit., p. 52. 49 A. Cottes, La mission Cottes au Sud-Cameroun, (1905-1908), p. 99, cité par X. Cadet, op. cit., p. 268. 50 X. Cadet, op. cit., pp. 11-12. 51 F. Bernault:« Dévoreurs de la nation: Les fang au Gabon ». In: Coquery-Vidrovitch & Issiaka Mandé, Etre étranger et migrant en Afrique au XXe siècle, Paris, l’Harmattan, p. 6.
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l’initiation So des Béti, une même promotion pouvait associer des petits garçons impubères (de l’âge de sept ou huit ans) et des hommes de plus de vingt ans déjà mariés52. C’était, donc, par ignorance et à tort que l’on traitait les Fang de « cannibales », sous prétexte qu’ils taillaient leur dentition pour la circonstance. Or, la taille des dents n’était qu’un fait culturel, lié à l’initiation aux divers rites de passage et d’intégration que l’on retrouve encore de nos jours en pays fang. Tout l’intérêt porté sur la compréhension et la connaissance des Fang, dès le XIXe siècle jusqu’à nos jours, se justifie également par le nombre de publications faites sur eux aussi bien par les Africains que par les Occidentaux. On y recense ainsi, près mille publications environs, partant des articles, ouvrages, thèses de Doctorat, Mémoires, etc. Aussi, faut-il rapporter que les textes de plusieurs administrateurs européens, convertis en anthropologues amateurs, sont venus à la rescousse des fantasmes missionnaires en laïcisant la légende "hamitique" fang. C'est une première tentative d'interprétation de la culture et la tradition fang jugées très complexes. Alors, poussés par les invasions et les djihads islamiques, et après avoir traversé la Sanaga sur le pont providentiel au sujet duquel les récits ne s’accordent pas quant à la nature de ce gué, ainsi que le souligne M.-R. Abomo-Maurin, les Fang débarquent dans la région Nanga Eboko, appelée aussi de son nom originel Yom53. Pour sa part, J. Ki-Zerbo, dans son ouvrage Histoire de l’Afrique Noire, cité par Paul Mba Abessole, déclare:
Les Pahouins ou Fang, apparentés aux Béti et Boulou et aux Ewondo, sont venus du Nord-Est, peut-être par suite de l’ébranlement causé à travers le Cameroun actuel par les vagues Peul d’Ousman Dan Fodio. Ils traversent la Sanaga en se bousculant avec les Beti et s’enfoncent dans la forêt. Il continue en disant que les Fang, qui fonçaient vers le sud, Boulou marchant vers l’Ouest, et Ntoumou ou Fang intermédiaires54.

C’est à l’issue des multiples soubresauts qu’il a connu durant ces différents flux migratoires, notamment lors de l’Odzamboga, que le peuple fang s’est disséminé dans ce vaste territoire d’Afrique centrale en assimilant d’abord, dans ce processus, tous ceux qu’il rencontrait sur son chemin et en se fondant ensuite culturellement avec les peuples autochtones qui partagèrent avec lui les mêmes territoires. Trezenem, cité par Georges Balandier, estime que la plupart des légendes situent très loin, au nord-est, le premier pays habité par les Fang ; pays qui possède une faune très différente de celle du Gabon, qui est peuplé par des hommes blancs disposant de
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P. Laburthe-Tolra, et J.-P. Warnier, Ethnologie Anthropologie, Paris, PUF, 1993. M.-R. Abomo-Maurin, Parlons Boulou langue bantou du Cameroun, Paris, L’Harmattan, 2006, pp.8-9. 54 P. Mba Abessole, op. cit., p. 23. 54 Idem.
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chevaux et maîtres dans le travail du fer55. Il précise que l’arrivée dans la région forestière serait symbolisée par la légende, dite du trou de l’adzap, indiquant l’obligation où se trouvèrent tous les groupes de migration de passer au travers d’un trou creusé dans l’arbre adzap56. Car, il y avait de part et d’autre de cet arbre un précipice, en langue fang Ye’e, qui barra le chemin aux fils d’Afiri Kara. Il fallait donc que ces derniers frayassent un chemin au milieu de l’arbre afin de continuer leur odyssée vers la terre promise. Cette légende, tel que l’évoque le Guinéo équatorien J. Bibang Oyee, a forgé le caractère belliqueux des Fang et a favorisé une meilleure préservation de leur religiosité, notamment, le culte byer ou (biéri). Au-delà des récits livresques présentant la culture et la tradition fang de façon panoramique, nonobstant, l’axe principal de sa religiosité est basé sur le culte des Ancêtres. En effet, Le culte Byer est rendu aux mânes des ancêtres par le truchement de leurs crânes. Il imposait un autel par nd’e bot prééminent, établi dans la « case de l’aîné », Ntol fam ou aux abords immédiats de celle-ci. Il requerrait des sacrifices (réguliers et circonstanciels) et demandait à être consulté avant toute action d’intérêt commun57. Pour ce qui concerne les mouvements migratoires des Fang, dulu, il convient de noter que plusieurs conséquences funestes s’observèrent, à savoir : la perte des vies humaines afférente à la guerre et la dislocation de la famille d’Afiri kara, leur ancêtre. Assurément, c’est à Odzamboga que les six familles comprenant les six fils d’Afiri Kara, en particulier, Fang Afiri, Ntumu Afiri, Bulu Afiri, Nküign Afiri, Okak Afiri ainsi que les jumeaux Mevume-Afiri et Nden Afiri, qui formèrent les deux une seule famille, se fragmentèrent une fois pour toute. Ils se séparèrent après avoir frayé un chemin à l’intérieur de l’adzap. Nküign Afiri, quant à lui, décida de se désolidariser de ses cinq frères après leur avoir montré le chemin de la terre promise58. Grâce aux guerres sanglantes et à la razzia, le peuple fang construisit une personnalité ainsi qu’une réputation de guerrier. C’est donc un peuple qui vivait de guerres. La plus populaire d’entre elles, c’est-à-dire celle qui est restée dans les mémoires collectives, c’est la guerre fratricide que les historiens et les Fang appellent communément l’Oban. Elle eut lieu vers les années 1885-189559 et opposa les Bulu et Ewondo aux Ntumu, Mvègn et Okak60. Caractérisés par leur nomadisme pendant leur migration, l’administration coloniale se heurta longtemps à ce qu’elle nomme la « manie migratoire des Fang61. Il faut penser que les migrations à travers le Gabon sont les plus
G. Balandier, op. cit., p. 76. Ibidem, p.77. 57 Ibidem, p. 143. 58 Ondua Enguru Dulu Bong Be Afrikara (1954-1973). Traduit en espagnol par le Guinéoéquatorien Julián Bibang Oyee, sous le titre: La Migración fang, Ávila, Editorial Malamba, (1995), pp. 55-61. 59 Ibidem, p. 119. 60 P. Laburthe Tolra, Christiane Falgayrettes Leveau et Günter Tessmann, op. cit., p. 182. 61 G. Balandier, op.cit., p. 130.
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récentes (sans doute le point de départ d’une phase nouvelle destinée à une plus grande amplitude) et que l’Ogooué ne représente la limite du pays fang (en réalité le front avancé de ce peuple) qu’en raison de l’occupation française. Les Fang n’ont renoncé que tardivement à une politique de conquête à laquelle ils excellaient du fait de leur valeur combattante et de leur capacité assimilatrice62. Jusqu’à la veille de 1914, l’administration s’est heurtée à des associations guerrières, les Bizima, opérant aux abords de la rivière Okano à Mitzic. Selon Balandier, il est certain que les Fang ont longtemps fait pression pour accaparer et contrôler les routes et les centres de la traite anciennement établis; les légendes qui lient à une marche vers l’Ouest, la découverte des véritables richesses, le montrent. Dès le milieu du XIXe siècle, l’explorateur du Chaillu observe comment cette pression guerrière est complétée par une conquête pacifique, à la faveur « d’alliances » formées par les mariages avec les étrangers. Et le Dr Cureau, cité par Balandier, constate cinquante ans plus tard, que « le contrôle du commerce de l’Ogooué est passé sous la coupe des populations fang63 ». Pour mieux conforter leur domination et leur unité, les Fang de la sousrégion de l’Afrique centrale se réunirent à Mitzic, dans le quartier dénommé Feck Sole, en français, « la stratégie est cachée », en 1947, lors d’un Congrès qui porta son nom et qu’on appela aussi, Elat Meyong ou l’Unifang, afin de trouver des solutions aux différentes revendications des populations. Cellesci tournèrent autour d’une politique sanitaire et d’un enseignement de l’hygiène, désir de contrôler puis de consolider la « famille » ainsi qu’une forte réaction face à l’état moderne de la société fang, la tentation du retour à un passé où tout était mieux, où « il y avait beaucoup d’hommes et beaucoup d’enfants » ; ces revendications exprimèrent la tendance à la « contreacculturation64 », le retour aux sources, aux mœurs de leurs Ancêtres ; la préservation de leur unité, l’agnosse, l’obangam et de leur code moral, etc., cf. article intégral sur les sites : Monefang.com, l’Unifang et celui de l’histoire des Fang de Mitzic. Quant à leur culture, particulièrement la danse ainsi que le chant, elle constitue un répertoire traditionnel riche et varié. La danse, en fang abokh, est pour le fang la mémoire du temps, la chronique des événements, le journal quotidien65 ; elle est quelque chose qui se transmet de personne à personne, de personne à groupe, de groupe à groupe66. Citons par exemple le fanki, l’esana, l’akom, l’akoma mba, le nlup, l’omias, l’ozila, le mengan, le ngon ntang, l’élugh mengang, engem, etc., qui sont des danses très populaires chez les Fang. Pour ce qui se rapporte au chant, il est une invitation au voyage, une exploration du temps, il est l’archéologie d’une
G. Balandier, op.cit., p. 130. Idem. 64 Ibidem, p 101. 65 P. Nguema Obam, Fang du Gabon. Les tambours de la tradition, Paris, Karthala, 2005, p. 43.
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Ibidem, p. 40.

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mémoire, le passé et le présent y sont dépeints en un langage dont l’opacité est de toute beauté67. Les chants afférents à l’amour, à l’enfant et ceux ayant trait à la vie quotidienne; l’épopée notamment celle du Mvett ainsi que tous les autres référents culturels constituent, de façon générale, le moyen par lequel la culture fang a pu survivre et se transmettre jusqu’à l’heure actuelle. Toutefois, nous pouvons attester sans équivoque que la prégnance de l’eschatologie chrétienne, dès le début de la colonisation, a fait en sorte que les Fang acceptent la religion chrétienne à plus de 80% et l’animisme perdant, ainsi, de plus en plus de fidèles. C’est dire en bref que nonobstant la vulgarisation des religions dites chrétiennes, les Fang ont quasiment gardé les fondements de leur culture et tradition. Pour comprendre l’origine de la sauvegarde de la culture fang, il faut aller se ressourcer dans sa société traditionnelle. Pour ce faire, P.-C. Zeng Ebome rappelle que : « cette société a une histoire. Elle vit une autre histoire aujourd’hui. Elle est en butte à des contradictions, à des incohérences sur le plan culturel. Je veux dire sur le plan social. Nous sommes en butte à des agressions…, le terme agression ne doit pas être pris au sens littéral. Tout peuple subit des agressions conscientes ou inconscientes en raison de son ouverture au monde. Et il se trouve malheureusement que certaines sociétés ont développé des moyens de protection plus importants et plus sophistiqués que d’autres. Or nous sommes encore dans cette phase d’expectative ou d’interrogation : qui sommes-nous aujourd’hui ? Est-ce que nous sommes des Occidentaux dont nous avons appris la langue, les coutumes, l’histoire ? Sommes-nous encore des Africains avec quelque chose de spécifique à apporter au monde ? Nous en sommes encore à ce questionnement. Le parti que moi je prends est de dire : nous avons une civilisation mais qui ne sera pas, loin de là, sans tache, parce qu’elle reçoit, comme je l’ai dit tout à l’heure, des influences, des agressions conscientes ou inconscientes. Mais puisque nous l’aimons, nous devons montrer sa spécificité, pour qu’elle puisse participer à la construction d’un universalisme culturel. Pour qu’elle survive68. » « L’occidentalisation » du peuple fang, par le biais de la destruction de ses traditions et croyances, par l’imposition de la religion chrétienne, de la langue, des us et coutumes du colonisateur, ainsi que toutes les tentatives visant à le dépersonnaliser aussi bien physiquement que moralement ont montré très tôt leurs limites. Cet ouvrage est donc un parfait exemple en vue d’illustrer l’énorme travail qui reste encore à faire en rapport avec la reconnaissance de la langue fang comme le moyen par lequel l’héritage traditionnel s’est transmis et doit continuer à se transmettre au fil des années. C’est grâce à l’intérêt capital que revêt cette langue en Afrique centrale que j’ai tenté de cerner la portée sociologique, anthropologique et symbolique de ce manuel au regard du nombre de locuteurs qui n’a cessé d’augmenter ces quatre dernières décennies.
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M. Mvé Bekale, Pierre-Claver Zeng et l’art poétique fang, esquisse d’une herméneutique, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 21. 68 M. Mvé Bekale, op. cit., pp. 102-103.

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Importance de la langue fang en Afrique centrale L’espace habité par les Fang s’étend sur une superficie de 18 000 km²: de la moyenne Sanaga (430 N) à l’embouchure de l’Ogooué (120.5) en latitude, et de l’Atlantique (9.30 E) à la moyenne Sanaga (14 E) en longitude69. Quant aux travaux de Günter Tessmann, le pays des Pahouins est situé sur la côte occidentale de l’Afrique, entre le premier degré de latitude sud et le cinquième degré de latitude nord, entre le neuvième et le quatorzième degré de longitude est70. Il couvre environ 176 600 km², soit un espace correspondant au tiers de l’ancien empire allemand. Eu égard à la vision coloniale, il est rattaché dans sa partie nord à l’ancien protectorat allemand du Cameroun, dans sa partie sud à la colonie du Gabon (Afrique Équatoriale Française (A.E.F.), ancien Congo français). Un secteur de la partie sud de l’ancien territoire allemand, depuis la côte jusqu’au onzième degré de longitude se trouve sous la souveraineté espagnole et porte le nom de Guinée espagnole, actuelle Guinée Équatoriale. La partie de la région pahouine rattachée au Cameroun couvre 94 000 km²71. Face à la grandeur de ce territoire, le nombre de locuteurs fang est aussi considérable, surtout, si l’on se réfère aux différents pays dans lesquels se trouvent les Fang. En effet, la langue fang est parlée dans cinq pays d’Afrique centrale, c’est-à-dire : le Gabon, Cameroun, Guinée Equatoriale, Congo et São Tomé et Principe. D’après P. Ondo-Mebiame :
En effet, les communautés humaines occupant le Sud du Cameroun, un pan de la frontière nord-ouest du Congo/Gabon, la moitié nord du Gabon, et toute la moitié est de la Guinée Equatoriale, peuvent être dites constituer une unité linguistique de composition car, il y a une parfaite intercompréhension entre elles72.

Cela constitue un gros avantage dans le cadre de l’internationalisation de celle-ci dans la sous-région. Le chiffre indiquant le nombre exact de ses locuteurs varie selon les sources. D’après, P. Alexandre et J. Binet : « On arrive ainsi à des totaux variant entre 650 000 et 1 500 000 Pahouins, avec un indice différentiel nettement positif ou nettement négatif suivant les auteurs73 ». J. Binet continue en disant : « ma propre estimation, environ 820 000 ne tient compte que des Pahouins au sens étroit, en laissant de côté les tribus dont l’appartenance est contestée74 ». Il termine en ces termes : « le bulu est devenu la langue commerciale de la région de Kribi. En Guinée Espagnole, fang et bulu servent de langue commune aux immigrants venant
P. Mba Abessole, op. cit., p. 15. P. Laburthe Tolra, Christiane Falgayrettes Leveau et Günter Tessmann, Fang, Paris, Ed. Dapper, 2001, p. 177. 71 Idem. 72 P. Ondo-Mebiame, op. cit., p. 9. 73 P. Alexandre et J. Binet, le groupe dit Pahouin (Fang-Boulou-Béti), Paris, L’Harmattan, 2005 p. 12. 74 Idem.
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des territoires français. Au Gabon, des dialectes Myéné reculent devant le fang, de plus en plus utilisé jusqu’au chemin de fer Congo Océan. Dans les grandes villes Douala, Yaoundé, Libreville, Port-Gentil et même Dolisie des dialectes pahouins sont utilisés par des immigrants appartenant à d’autres groupes linguistiques 75 ». Or, si nous prenons en compte ces différentes tribus fang dont on laisse volontairement de côté pour des raisons souventes fois politiques, alors, selon l’extrait de l’ouvrage intitulé: Guinée Equatoriale : Cadre Naturel, Économique et socioculturel, de l’Economiste & Informaticien J. Manene Nsogo, la population fang s’étendrait à un total de 5 260 900 locuteurs. H. Trilles, à la suite de sa mission au Nord-Gabon et de la pénétration allemande au Cameroun, n’hésite pas à réunir sous le terme Fang tous les groupes qui leur sont apparentés du point de vue linguistique et à avancer le chiffre de plus de dix millions pour l’ensemble, dépassant ainsi toutes les estimations précédentes76. Par conséquent, la langue fang serait la langue la plus parlée de l’Afrique centrale en fonction du critérium territorial et démographique. Pour ce qui a trait à la bibliographie, il n’y a quasiment pas de manuel didactique de la langue fang. Seulement, le Dictionnaire de Samuel Galley; l’opuscule Eléments de grammaire fang de l’Abbé A. Raponda Walker; le manuel de linguistique de P. Ondo-Mebiame, Essai sur les constituants syntaxiques du fà - tùmù ; quelques thèses soutenues ci et là, mais rangées malheureusement dans les tiroirs par leurs différents auteurs sans pour autant les publier demeurent, plus ou moins, les seuls documents, sur le marché, susceptibles d’apporter quelques réponses sur les questions linguistiques du fang. Néanmoins, j’ai toujours été confronté à ce sempiternel problème de manque de sources bibliographiques sur la langue fang de façon générale. Par conséquent, n’étant pas spécialiste de ces questions, je le serine, ce manuel contribuera, manifestement, à l’apprentissage du fang à partir de sa conjugaison. Il est simple, élémentaire et vise toutes les couches sociales. Sur le plan structurel, ceux qui ont été en contact avec la langue fang sont aussi bien convaincus que moi qu’elle possède une multitude de parlers étant donné la diversité des prononciations qui existe entre ses divers groupes et sous-groupes (Zamane, Bene, Okak, Mekè, Ntumu, Mvègn, etc.). Pour Raponda Walker, le groupe linguistique fang se subdivise principalement en huit sous-groupes, à savoir : Betsi, Ntum (Ntumu), Bule (Bulu), Ewondo, Fong, Nzamane, Mékè et Bakwélé77. L’ouvrage de Guthrie intitulé, The classification of Bantu languages publié en 1948 montre que le groupe Pahouin compte sept dialectes, dont trois principaux, Alexandre et Binet n’en décrivent que les points communs, gommant, dit X. Cadet, les différences en les réduisant à des particularismes secondaires78. Cette forte
Ibidem, p. 19. X. Cadet, op. cit., p. 262. 77 A. Raponda Walker, Eléments de Grammaire Fang, Libreville, Éditions Raponda Walker, 1995, p. 3. 78 X. Cadet, op. cit., p. 283.
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« dialectalisation » que la langue fang connait en son sein, a conduit le linguiste gabonais J. Kwenzi-Mikaka à inférer, à son niveau, que « la littérature produite sur le peuple fà et l’idiome qui lui sert de médium de communication signalent la présence de six dialectes en son sein79 ». En effet, la cause fondamentale de cette diversité de parlers fang serait non seulement sa cohabitation avec d’autres peuples bantu mais aussi des influences exogènes liées aux innombrables péripéties rencontrées pendant leur migration. Cela m’a paru une préoccupation énorme, celle qui a consisté à la recherche d’une prononciation standardisée qui ferait l’unanimité des différents locuteurs. C’est le fruit d’une réflexion abyssale et d’une analyse ardue que j’ai menée au cours de l’élaboration de ce travail. Car, tel que le dit P.-C. Zeng, le fang est une langue majeure qui doit être parlée, écrite, chantée de façon sérieuse80. Cela dit, pour illustrer cette difficulté à trouver une prononciation uniforme, choisissons le mot : « homme » dont la prononciation varie selon que l’on se trouve en Guinée Equatoriale, au Cameroun, au Congo ou au Gabon. Ainsi, les Ntumus et les Mekès appellent Mot, les Zamanes prononcent Mur ou Mour, les Mvègn quant à eux disent Mor, les Okak et atsi à leur tour le désignent par Mort et les Bene l’appellent Môr, etc. Pour ce faire, dans le souci de rendre la langue fang plus accessible et intelligible, il m’a semblé utile de choisir la dénomination Mot, qui répond à l’origine de l’appellation des langues dites bantu ou semi bantu, qui désignent l’être humain au singulier, d’après J. Kwenzi-Mikala et S. Souindoula, cité par le professeur N. Ngou Mvé, par « Mu-ntu » et « Ba-ntu » au pluriel81. Autre exemple, « les ragots » se disent en fang okak, mekè, mvègn, « bikobekobe82, bidzôdzô ou bitètè », cependant, les Ntumu de Bitam disent, « bikôbokôbo, bitiètiè, et bidzôdzô », les Zamanes disent « bikobekobe, bitietie, bidzuedzue », etc. La prononciation varie selon la région, le dialecte et le pays. J’ai donc opté pour la dénomination « bikobekobe » parce qu’elle est la plus répandue en pays fang. De plus, il m’a paru essentiel de souligner que la langue fang est d’une grande complexité notamment pour la subtilité de sa prononciation qui connaît plusieurs accents toniques, à l’opposé du français monotone83. Ainsi, un accent mal placé ou une voyelle mal prononcée (ouverte ou fermée) peuvent donner lieu à une déformation du sens de la phrase ou du mot. Même Trilles, mentionne X. Cadet, qui pourtant produit d’importants efforts pour apprendre la langue se fait railler par ses hôtes alors qu’il tente de s’exprimer dans leur langue84. C’est dire combien la prononciation des mots joue un rôle crucial dans l’apprentissage du fang. Je le réitère, un mot mal prononcé en fang, change complètement de sens et de signification.
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P. Ondo-Mebiame, op. cit., p. 7.

N. Ngou Mvé, L’Afrique bantu dans la colonisation du Mexique (1596-1640), Libreville, CICIBA, 1995, p. 15. 82 L. Bacale Andeme, Vocabulario castellano- fang-català, Huesca, HU-160/99,1999, p. 13. 83 X. Cadet, op. cit., p. 254. 84 Ibidem, p. 277.

M. Mvé Bekale, Pierre-Claver Zeng…, op. cit., p. 105.

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Voyons en guise d’illustration, la prononciation du vocable « zam » : zàm (la lèpre ou le palmier raphia), zám (le goût, le plaisir), zaâ-me (viens me) et Zame (Dieu). En somme, les lecteurs verront dans cet ouvrage l’influence de mes origines ntumu d’Oyem, au village Mefoup, Canton Bissok du côté maternel et mon héritage okak et atsi, du village Miang, Canton Lalara à 100km de Mitzic, mes origines paternelles, dans la transcription des mots. Car, la population de Mitzic utilise un parler hybride, issu de l’atsi, du ntumu, et de l’okak, d’après les inférences des travaux de Flagel, Ondo, Ondo-Mebiame et Medjo Mvé ; cependant, le Mémoire de Maîtrise soutenu par P. Nsime N’nang en 2007 vient trancher, pour ne retenir que l’atsi majoritairement et l’okak85. Cette double identification m’a certainement influencé lorsqu’il s’est agi d’illustrer les verbes simples et composés et autres expressions idiomatiques tout au long de ce travail. Cependant, la méthodologie choisie ainsi que l’intérêt accordé à la thématique qui fait l’objet de notre étude doivent participer à la valorisation de ce travail.

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P. Ondo-Mebiame, op. cit.,p. 17.

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Méthodologie et intérêt culturel du manuel Pour une meilleure élaboration de ce projet, j’ai préféré une méthodologie qui consiste en une transposition des systèmes linguistiques de la langue française vers la langue fang. Le choix de cette translittération, dans ce manuel, concourrait à ce que tous les francophiles apprissent aisément la conjugaison fang sans y éprouver trop de difficultés. Par ailleurs, l’intérêt culturel et scientifique de ce travail est celui de lutter contre la recrudescence de l’aliénation culturelle qui caractérise, de nos jours, la jeunesse africaine de façon générale. Une jeunesse qui cherche des repères et qui se cherche entre la tradition et la modernité. En somme, mon but ici n’est pas d’opposer la tradition à la modernité, mais plutôt, comme le corrobore Aimé Césaire de souligner l’interaction entre ces deux champs, la coexistence de traditions dans la modernité, comme la possibilité d’avoir une modernité travaillée par la tradition86. Malheureusement, l’aliénation culturelle fait en sorte que, pour ces jeunes africains, l’incorporation des modèles de vie dictés par l’Occident deviennent pour eux un moyen d’intégration sociale, de réappropriation d’un monde qui échappe, de prendre possession de soi et de se restituer leur souveraineté personnelle. Toujours dans la même optique, le sociologue gabonais P. Nguema Obam, à propos de l’aliénation des jeunes Africains qui négligent de plus en plus leurs langues, nous livre cette réflexion:
Les jeunes Africains des villes connaissent de moins en moins bien la langue de leurs grands-parents. Ils pourront toujours se dire Africains quant à la couleur de leur peau. Mais il leur manquera toujours cette chance de pouvoir penser, se comprendre dans la langue qui, pour eux, vient du fond des âges, chargée de mystères et de sagesse. […] Celui qui ne connaît pas la langue de ses ancêtres est coupé de son passé et n’est jamais tout à fait luimême87.

Ces jeunes, qui, par mimétisme des valeurs occidentales, mélangent tout, sans pour autant faire le tri entre ce qui est conciliable avec leur évolution sociale et culturelle et ce qui ne l’est pas. Ce processus mimétique est performatif dans la mesure où il influe directement sur leur comportement de façon à rejeter leurs particularismes somatiques, phénotypiques et culturels. Ce qui les conduit irréfutablement à s’interroger sans cesse sur leur identité, leur rapport au monde et leur histoire. Nombre d’entre eux dénigrent les croyances et traditions ancestrales, ils les rejettent systématiquement, parce que disent-ils, elles ne concordent plus avec les réalités actuelles. Ils les qualifient d’anachroniques, d’arriérées et de désuètes. Ils oublient que l’être humain enrichit son patrimoine culturel en échangeant avec le monde extérieur, et non en s’aliénant, ou en s’assimilant culturellement. C’est
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A. Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai, Paris, Albin Michel, 2005, p. 85. P. Nguema Obam, op. cit., p. 120.

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pourquoi C. Wulf nous signifie que : « la formation de soi et la confrontation avec l’extérieur ont leur origine dans le même système : le monde extérieur et le monde intérieur sont ajustés l’un à l’autre, en continuité l’un avec l’autre, et ne peuvent être expérimentés que dans des relations d’échanges mutuels. Des ressemblances ou des correspondances naissent entre l’intérieur et l’extérieur, des rapports mimétiques se forment entre eux. Les hommes entrent dans des comportements de ressemblance avec le monde extérieur et se transforment eux-mêmes au cours de ce processus, transformant du même coup leur perception du monde extérieur et la perception qu’ils ont d’euxmêmes88 ». En effet, pour aborder dans le même sens, B. Mvé Ondo nous rappelle que tout homme cherche toujours à se comparer dans son être et dans sa collectivité, à se démarquer pour mieux se faire reconnaître, à se comprendre et à comprendre d’où il vient pour mieux appréhender où il en est aujourd’hui. Mais cette démarche, réaffirme-t-il, est toujours complexe, multiforme, jamais achevée et naturellement idéologique. Elle procède par allers et retours, fige certains repères et en passe d’autres sous silence. Bref, elle idéalise, mythifie et transforme89. En parlant singulièrement des jeunes Fang, P. Mba Abessole fait le même constat en notifiant que : « beaucoup de jeunes Fang, ne savent plus parler leur langue, surtout ceux de la diaspora90 ». Tous ces jeunes connaissent une crise identitaire très profonde, ils sont, pour ainsi dire, en conflit permanent avec eux-mêmes et ne savent plus comment concilier leur culture de départ, c’est-à-dire l’africaine et leur culture d’arrivée, l’occidentale. Au regard de cette lutte intérieure qui se produit entre ces deux entités, nombreux sont ceux qui optent pour la culture la plus en vue, cherchant dans le même temps à oblitérer la moins prisée. Sans vouloir brocarder au terme « identité » son amphibologie sémantique, je me limiterai uniquement à son sens profond tel que le mentionne M. Edmond: « l’identité oscille entre la similitude et la différence, entre ce qui fait de nous une individualité singulière et qui dans le même temps nous rend semblables aux autres. La psychologie montre bien que l’identité se construit dans un double mouvement d’assimilation et de différentiation, d’identification aux autres et de distinction par rapport à eux91. » Et dans l’identité, comme le souligne l’historien burkinabé J. KiZerbo, la langue compte beaucoup. D’après lui, la lente asphyxie des langues africaines serait dramatique, ce serait la descente aux enfers, pour l’identité africaine92. Il affirme qu’un peuple sans identité, est un objet de l’histoire, un

C. Wulf, Une anthropologie historique et culturelle, rituels, mimésis sociale et performativité, Paris, Téraèdre, 2007, p. 79. 89 J.-M. Aubame, Les Béti du Gabon et d’ailleurs, Tome I, Sites, parcours et structures, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 15. 90 P. Mba Abessole, op. cit., p. 33. 91 M. Edmond : « La construction identitaire de l’individu », in, Catherine Halpern et JeanClaude Ruano-Borbalan, Identité (s), Auxerre, Ed. Sciences Humaines, 2004, p. 34. 92 J. Ki-Zerbo, Á quand l’Afrique ? Gémenos, Éditions de l’Aube, 2003, p. 10.

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instrument utilisé par les autres : un ustensile93. A ce propos, ce sage africain préconise qu’il faut « infrastructurer nos cultures ». Car, conclut-il, une culture sans base matérielle et logistique n’est que vent qui passe94. Au demeurant, certains auteurs, plus hardis, ont essayé de se pénétrer de la culture négro-africaine, mais se sont heurtés à une série d’obstacles plus ou moins infranchissables : cadres, religions, langues, manque de documents historiques, traditions essentiellement orales aux formes d’expression très complexes95… Pour étayer les allégations de J. Ki-Zerbo, P. Mba Abessole note que : « de même qu’un homme ne peut pas vivre sans maison, de même il ne peut pas bien vivre sans savoir parler sa langue96 ». Toujours dans la même perspective, M. Mvé Bekale recommande que nous devions préserver nos identités dans un esprit d’ouverture à d’autres civilisations afin de célébrer le métissage des cultures, en ces termes :
En parlant de la préservation des identités premières, […] Il convient de préciser que la préservation ne signifie pas la quête hitlérienne d’une pureté absolue et meurtrière ; elle doit se réaliser dans l’interpénétration, la fusion, le métissage, afin de prévenir les crises existentielles qu’engendrerait un effacement de l’identité première97.

Pour É. Glissant : « une des beautés du métissage est que l’intérêt de ses mélanges est toujours à venir. Il ne sert à rien de récapituler ou d’analyser, sauf à des fins pratiques, les résultats d’un métissage. Le bonheur est dans le processus lui-même et dans les promesses qu’il fait naître et qu’il entretient. Autrement dit, les « créolisations », ces inattendus de tous les mélanges et de tous les contacts, sont l’accomplissement des emprises du métissage98. C’est pourquoi les « créolisations » sont si difficiles à connaître, et leurs processus d’abord si pénible à accepter. Quand le tout est mal perçu, il nous faut passer par l’exaltation légitime et dévorante des composantes99 ». Tout ceci revient à dire que tout Africain devrait de près ou de loin apporter sa pierre à l’édification de son patrimoine culturel ainsi que pour la préservation de son identité par le truchement des langues ancestrales. A cet effet, le Père P. Mba Abessole nous remémore que nos cultures ressemblent à des vases cassés dont il faut retrouver et recoller les différents morceaux. Chacun en détient un et que leur assemblage est urgent. Nous ne pouvons pas attendre, termine-t-il, que d’autres le fassent à notre place parce que nous sommes, plus que quiconque, habilités à parler de nous-mêmes100.
J. Ki-Zerbo, op., cit., p. 10. Ibidem, p. 11. 95 T. Ndong Ndoutoume, Le Mvett époppée fang tome I, Paris, Présence africaine, 1970 première édition et 1983 seconde édition, p. 9. 96 P. Mba Abessole, op. cit., p. 33. 97 M. Mvé Bekale, Gabon : La postcolonie en débat, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 30. 98 É. Glissant, Mémoires des Esclavages, Paris, Gallimard, 2007, p. 89. 99 Ibidem, p. 92. 100 P. Mba Abessole, op. cit., p. 92.
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En outre, la montée indéniable de la langue française en Afrique francophone m’a permis de traduire à chaque fois les exemples en français afin de faciliter la compréhension de nos lecteurs. Dans le but d’uniformiser l’écriture de la langue fang, j’ai tenté de proposer aux lecteurs un modèle relativement académique, standard, car j’ai personnellement remarqué que chaque Fang écrit cette langue selon sa sensibilité phonétique et phonologique. Vous trouverez, ainsi, dans cette étude, mon souci de rendre la langue fang moins hermétique et moins rigide. Aussi, convient-il de souligner que l’apprentissage de la langue fang aujourd’hui dans certains lycées et collèges africains a constitué, pour ma part, une source de motivation supplémentaire. Son alphabet, jusqu’à présent, se compose des lettres quelque peu difficiles à écrire et à prononcer, surtout pour ce qui est des non Fang. C’est pour cette raison que les phonèmes « ny ñ, , s » ont été moins usités au profit de « ng, gn, g, ss ». En revanche, j’ai conservé d’autres phonèmes et voyelles tels que « pw, bw, kw, ü, u » afin de respecter les particularismes et l’originalité de cette langue. Etant donné que toute culture évolue, la langue fang a également évolué, la preuve en est qu’elle possède, à l’heure actuelle, une kyrielle d’emprunts à d’autres langues, tant occidentales que bantu. Cependant, comme le soulignent P. Alexandre et J. Binet, si la langue fang s’est enrichie d’apports européens et africains non pahouins, il semble qu’elle se soit en même temps appauvrie de certaines nuances de sens, de termes techniques ou religieux, de tournures littéraires ou poétiques anciennes, ceci en grande partie sous l’influence européenne, à cause de la scolarisation en particulier101. La christianisation et l’enseignement scolaire colonial ont, en faisant reculer ou en détruisant l’éducation traditionnelle, entraîné une détérioration certaine de la langue102. C’est en partie ma principale préoccupation, celle qui consiste à sauver les quelques vocables qui restent encore en vigueur dans le parler fang actuel afin de parvenir à la survie de celui-ci et de pouvoir le transmettre à la postérité. En conséquence, B. Mvé-Ondo attire notre attention lorsqu’il précise qu’être un homme accompli, c’est reconquérir l’unité dans la hiérarchie des valeurs constitutives de l’être. L’homme, mentionne-t-il, condamné à vivre divisé au plus profond de lui-même à cause d’une activité qu’il ne maîtrise plus ou pas parfaitement, doit, sans se lasser, consacrer son existence à se redonner cette unité qui lui échappe. Le sens de sa vie, termine-t-il, il ne peut le trouver que dans cette quête et non pas dans l’immobilisme qui est le signe de la mort spirituelle103.

P. Alexandre et J. Binet, Le groupe dit Pahouin (Fang-Boulou-Béti), Paris, L’Harmattan, 2005, p. 21. 102 Idem. 103 B. Mvé Ondo, Sagesse et initiation à travers les contes, mythes et légendes fang, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 28.

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