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L'écriture du nom propre

320 pages
La transcription des noms de personnes occupe une place particulière dans l'histoire de la communication écrite puisqu'elle ne délivre pas de message mais permet de désigner les membres d'une société donnée en combinant à la forme orale de leur nom des qualités expressives empruntées au domaine graphique. L'objet de ce livre est de montrer la diversité des formes qu'a suscitées l'écriture du nom propre à partir d'une comparaison entre civilisations de l'idéogramme et de l'alphabet, et également de s'interroger sur la nature et la permanence de ses usagers.
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L'ÉCRITURE

DU NOM PROPRE

Le Centre d'étude de l'écriture

a publié:

1977 « L'espace et la lettre », Cahiers Jussieu na 3, UGE 10/18,440 p. 1979 « Dire, voir, écrire; le texte et l'image », 34144na 6, 110 p.
1982 Ecritures 1Actes du colloque de 1980, Le Sycomore, 410 p.

1985 Ecritures 1/, Le Sycomore, 384 p. «Ecritures paradoxales », Textuel 34144na 17,86 p. 1988 Ecritures III : Espaces de la lecture 1Actes du colloque de 1985, Retz, 272 p. 1989 Le texte et son inscription 1Actes du colloque de 1984, Editions du
CNRS, 236 p. 1990 « L'appropriation de l'oral », Cahiers Textuel na 7, 70 p. Section « Espaces de l'écrit» du Grand Atlas des littératures, Encyclopredia universalis. 1992 Qu'est-ce qu'une promesse? 1Actes du colloque de 1990, Aarhus University Press, 146 p. « Le conte et l'image », Romantisme na 78, 137 p. 1993 « Ecrire, voir, compter », Textuel na 25, 157 p. 1994 illettrismes, Ecritures IV 1 Actes du colloque de 1991, Edition BPI I Centre Pompidou - Textuel, 308 p.

@L'Harmattan

1998 -

ISBN: 2-7484-7083-1

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L'ÉCRITURE DU NOM PROPRE
Textes réunis et présentés par Anne-Marie Christin

Viviane Alleton, Catherine Becchetti, François Bizot, Monique Bourin, Dominique Charpin, Michel Davoust, lean-Marie Durand, Béatrice Fraenkel, Dario Gamboni, Michel Garel, ¥uzuru Hayashi, Ségolène Le Men, Michel Melot, Nicole de Mourgues, Michel Offerlé, Richard Schneider, lacqueline Sublet, Nicolas Valin, Gilles Veinstein, Pascal Vernus

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L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 PARIS - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques MONTRÉAL (Qc) - CANADA H2Y I

Cet ouvrage reprend la plupart des communications faites lors du colloque international organisé du 8 au 10 juin 1995 par le Centre d'étude de l'écriture en collaboration avec la Bibliothèque nationale de France, avec le soutien du Centre national de la recherche scientifique, du Ministère des Affaires étrangères et de la Fondation du Japon.

Les auteurs remercient Marc Arabyan et Annie Renonciat qui ont relu, corrigé, maquetté et mis en page cet ouvrage. Les usages bibliographiques et les transcriptions des langues non latines propres à chaque auteur ont été respectés.

Anne-Marie

C hristin

Présentation

Le nom de personne est un mot, ou un énoncé, qui possède dans toutes les cultures le même statut paradoxal. Il permet à une société de désigner l'un de ses membres comme un individu singulier, mais lui-même ne peut enfreindre les lois de la parole commune. Que l'on reçoive son nom d'un père, d'une mère, d'un époux ou d'une communauté - ou que l'on ait pris soi-même l'initiative de se l'attribuer - il demeure cette formule par laquelle un groupe s'approprie l'identité des individus qui l'incarnent dans le temps même où il leur reconnaît le droit à l'autonomie. C'est pourquoi l'analyse de ce nom ne saurait être simple et univoque. L'anthroponymie relève d'ailleurs de deux disciplines différentes: la linguistique et l'anthropologie, et elle est loin de représenter pour chacune un domaine clairement défini 1. Pour l'anthropologue, le nom de personne assume deux fonctions complémentaires et contradictoires à la fois. D'une part il introduit entre les individus d'une même société des catégories distinctives d'ordre synchronique -leur niveau d'appartenance à ce groupeou diachronique - par exemple le rapport symbolique que peut exprimer leur nom entre l'état présent de la société et son origine mythique -, et selon des principes de classification eux-mêmes très divers. De l'autre, il constitue l'instrument qui autorise ces mêmes individus à s'affirmer comme des sujets. Les modalités selon lesquelles la fonction classificatrice du nom se traduit concrètement dans une langue apportent de leur côté au linguiste
~-~_.__._-_.._.

1. Voir Langages, n° 66, juin 1982, Le Nom propre, en particulier l'article de Christian Bromberger: « Pour une analyse anthropologique des noms de personne », p. 103-124.

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des infOlmations précieuses sur la genèse et les structures de cette langue. Mais c'est la définition du sujet impliquée par le nom de personne qui concerne celui-ci en premier lieu. Deux interprétations opposées du sujet peuvent en effet être associées à son nom. L'une prend appui sur l'autorité de celui qui « donne» le nom et l'impose, autorité qui contraint, au risque même de l'annihiler, celle de l'individu ainsi « nommé ». Elle repose sur une conception de l'énonciation qui n'est pas celle du locuteur censé cependant parler « en son nom» propre, mais de « l'Autre », considéré comme l'origine et le paradigme de toute énonciation véritable. Cette interprétation a joué un rôle décisif dans l'élaboration de la théorie psychanalytique du sujet. Mais la vertu magique que la plupart des sociétés orales - sinon toutes - reconnaissent à l'anthroponyme, liée au fait qu'elles ne le considèrent pas comme une représentation de la personne qu'il désigne mais comme son substitut, témoigne d'une autre forme d'ancrage du sujet dans le groupe où il s'exprime. Les deux champs de l'anthropologie et de la linguistique doivent être convoqués ensemble pour l'aborder. Car si le pouvoir d'énonciation de celui qui porte un nom participe nécessairement de la valeur de ce nom il n'est pas, dans ce second cas, l'unique facteur de son crédit. La situation du locuteur, le lieu d'où naît sa parole, y joue un rôle beaucoup plus déterminant. Ce n'est pas que son discours puisse sembler garanti par une autorité supérieure qui justifie l'aura d'un tel sujet, c'est qu'il participe étroitement et directement, par son nom, d'une structure collective spécifique. Ce nom remplit en effet deux fonctions qui, du point de vue de la collectivité qui l'agrée, sont primordiales. Celle de manifester de façon explicite la co-présence de ses membres et l'équilibre institutionnel de leurs échanges, et celle de pouvoir signaler également d'emblée le danger principal qui menace cet équilibre, tout porteur de nom étant susceptible de transgresser par une parole imprévue, et qui peut être irrémédiable, les lois non formulées de son clan. Le nom de personne est un je-objet, une énonciation indicielle, de même que les marques inscrites ou peintes sur un visage font de ce visage un masque, c'est-à-dire l'élément pivot d'un processus de communication différent de l'échange langagier mais tout aussi fondamental. Car le nom n'est pas le seul moyen qu'utilisent les membres d'une société pour signifier leur singularité. Si l'enjeu du nom est d'exprimer l'appartenance d'un individu à un certain univers verbal, à la fois ciment du groupe et réserve de sa mémoire, les diffé-

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rents codes formels mis en jeu à des fins de parade visuelle - de l'ornement au blason -lui permettent aussi de s'affirmer comme tel, mais dans le cadre d'une stratégie sociale d'un autre ordre. Ce phénomène joue un rôle particulièrement important dans les sociétés sans écriture. Le masque, dans ces sociétés, constitue un véritable nom-visage, une formule-spectacle destinée à l'au-delà, à laquelle les génies eux-mêmes ont recours lorsqu'ils désirent s'intégrer au monde des hommes. C'est la frontière d'invisible exposée par la face humaine aux yeux de l'Autre, homme ou dieu, le microcosme lisible dans ses traits et entourant comme d'autant d'espaces fabuleux l'infini présent dans son regard, qui a servi de modèle à la singulaIité sacrée du masque, et donné à son silence la dimension du divin. Aussi est-ce sur son modèle, en retour, que l'on a conçu le visage humain. Selon la tradition africaine, deux zones doivent être distinguées dans un visage: le « triangle de l'héritage », où se situent les organes réceptifs - nez et oreilles -, et le « triangle du don », celui de la communication, unissant les yeux et la bouche2. C'est sur le premier de ces « triangles» que s'effectuent les scarifications grâce auxquelles un individu peut signifier son appartenance à un groupe et, selon l'expression des Bwaba, «naître chez les ancêtres »3. Marques d'origine divine, les incisions faites sur son front et ses joues tiennent également leur valeur du fait qu'elles ont été reproduites et perpétuées, génération après génération, sur la face de ses aïeux successifs. Elles seules le feront reconnaître parmi les siens et lui assureront un accès, après sa mort, au sein de la société d'ombres où se réunissent ses pères défunts. Monde des dieux et monde des humains sont ainsi, dans les sociétés orales, intimement unis l'un à l'autre par l'intermédiaire du visible. Mais on y appréhende ce visible de deux manières tout à fait distinctes. En tant que tel, il constitue l'unique moyen dont disposent les hommes pour communiquer avec l'invisible, où l'on ignore la parole humaine et les lois de son gouvernement. Mais la trace réalisée de main d'homme, équivalent graphique de sa parole, en est aussi le transfert analogique. Elle peut donc signifier,

2. 3.

Voir à ce sujet François Ney t, « L'héritage et le don », Masques, catalogue d'exposition, Éditions Dapper, 1995, p. 133-163. Michèle Coquet, «Faire naître un visage », Dédale n° 1-2, automne 1995, p. 196-206.

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comme le nom, la participation de l'individu à la structure sociale dont il relève. Cette dualité fonctionnelle nous permet de comprendre pourquoi, dans les civilisations de l'écriture, le nom de personne a donné lieu à deux modes d'authentification individuelle différents : le sceau et la signature. Le sceau est un procédé de validation qui repose sur le diagramme révélé par son empreinte et sur l'identification visuelle qu'il requiert, plus que sur l'acte qui en détermine l'impression. La signature fonde sa validité, au contraire, sur I'intervention physique de son auteur, confirmant de sa propre main la fiabilité d'un document. Le premier place le processus d'authentification sous la responsabilité d'un lecteur, le second sous celle du locuteur garant de l'origine d'un texte.

* * *
Son passage par l'écriture ne contribue donc pas à éclairer, et encore moins à simplifier, le statut du nom personnel. Non seulement il diffracte les ambiguïtés qui lui sont propres dans les représentations nouvelles qu'il en offre, mais il lui en apporte d'autres, dues au fait que ses références sont à la fois visuelles et verbales, et que celles-ci ont elles-mêmes subi d'importantes altérations en se combinant dans l'écrit. C'est en cela précisément que réside l'intérêt de l'écriture du nom propre. Elle permet d'aborder de façon inédite et spécifique les relations qu'entretiennent domaines de la parole et de l'écrit dans les sociétés qui les pratiquent l'une et l'autre, et d'envisager sous un autre angle les définitions qu'il convient de donner à la notion de « sujet ». Il n'est pas indifférent, par exemple, que le système de validation par le sceau ait précédé celui de la signature. Le principe de singularité inhérent à la figure du masque fait en effet déjà de lui, dans les sociétés orales, son ébauche prémonitoire. De cette marque individuelle élaborée à des fins collectives, c'està-dire indissociable du support particulier que constitue un visage mais également de l'espace social où on l'exhibe afin de mimer une vie qui soit autre à travers elle, à celle du sceau, la mutation est radicale, mais elle se caractérise aussi par un processus d' abstraction étonnamment cohérent. Les deux niveaux sur lesquels opère cette abstraction forment d'ailleurs système: l'un concerne le support d'individuation lui-même qui, d'une sorte de lieu figuraI prêt

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à accueillir une âme, devient une surface objective destinée à recevoir le schéma négatif d'un emblème, l'autre le modèle de sujet détenteur de son autorité. Devant le masque, ce sujet est un dieu ou un ancêtre. Devant le sceau, il est un lecteur. Les précédents travaux du Centre d'étude de l'écriture visaient à mettre en lumière le rôle décisif de ce lecteur dans la genèse de la communication écrite 4. Alors que « l'absence du locuteur» a été considérée pendant longtemps par les théoriciens occidentaux comme son principal trait pertinent5, il s'avère en effet, si l'on compare les formes initiales qu'elle a prises dans les trois civilisations qui l'ont créée -la Mésopotamie, l'Egypte et la Chine -, que c'est l'engagement du lecteur dans l'actualisation verbale de l'écriture qui en a déterminé l'apparition et qui a contribué à en définir les principes. L'archétype de ce lecteur, comme l'ont montré JeanMarie Durand pour la Mésopotamie et Léon Vandermeersch pour la Chine, est le devin, dont la fonction consiste à interpréter l'apparition, sur des supports choisis en raison de leur densité symbolique extrême - carapace de tortue et foie de mouton sont considérés l'un et l'autre, dans ces civilisations, comme des miroirs de la voûte céleste -, de traces dont on est persuadé qu'elles sont autant de signes émis de l'au-delà à l'intention des humains. La tradition chinoise a fondé sur la science divinatoire non seulement sa conception de l'historiographie - rédigées suivant le modèle des énoncés oraculaires, les Annales ont hérité de ces énoncés la même autorité décisoire - mais celle d'une relation essentielle associant le nom à l'écriture. Selon Confucius, le premier acte de gouvernement doit être de «rectifier les noms ». Il n'en4. Voir en particulier les articles de lean-Marie Durand, Léon Vandermeersch et Pascal Vemus dans Écritures, Le Sycomore 1982, Écritures Il, Le Sycomore 1985, et Écritures III, Espaces de la lecture, Retz 1989. J'ai commenté les conclusions auxquelles ils conduisent dans L'Image écrite ou la déraison graphique, Flammarion, «Idées et recherches », 1995. Parlant de la« permanence solide de la chose écrite », lacques Derrida affirme: « Celle-ci ne pourra jamais rencontrer dans son espace ce par quoi se constitue l'absence du signataire, sans parler de l'absence du référent. Or l'écriture est le nom de ces deux absences », De la grammatologie, Éditions de Minuit, 1967, p. 60. Et Jean-François Lyotard : « Supprimez la présence du locuteur, vous avez l'écriture; le trait pertinent est le rapport du sujet au discours », Discours, figure, Klincksieck, 1971, p. 217.

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tend pas par là coniger leur prononciation ou en changer la nature, mais restaurer leur forme écrite telle qu'elle se lit dans les Annales, car c'est en elle seule que réside leur légitimité. Tandis que la Vérité passe par le verbe selon la tradition judéo-chrétienne elle passe, pour la Chine ancienne, par l'écrit, et dans la mesure où cet écrit ne se définit pas lui-même comme une parole - on ne tient pas, dans cette culture, la parole en grande estime - mais comme une langue pour les yeux. Un des commentateurs de Confucius justifie d'ailleurs en ces termes la « rectification des noms» : « Elle rend visible concrètement ce qui est bien et ce qui est mal. C'est ce qui s'appelle saisir le vrai6 ». L'interprétation confucéenne de l'écriture du nom ne saurait être généralisée à d'autres cultures: elle relève d'une philosophie de la société, et des liens que celle-ci entretient avec l'ordre général du monde, spécifique à la Chine ancienne. Mais ce n'en est pas le seul motif. Cette philosophie repose en effet elle-même sur une conception de l'écriture à laquelle la civilisation chinoise est la seule à avoir fait traverser l'histoire jusqu'à nos jours, mais dont les principes étaient identiques en Mésopotamie et en Egypte, celle du système dit idéographique. On sait que le mot d'« idéogramme» ne traduit pas avec exactitude ce qui constitue l'originalité réelle d'un tel signe, et qui est sa capacité à assumer des fonctions verbalisantes différentes - de logogramme, de phonogramme ou de déterminatif (de clé), selon le contexte phrastique où il se trouve. Mais ce qu'il importe surtout de souligner ici est que cette flexibilité tient au caractère mixte, verbo-visuel, propre à ce premier système d'écriture. Son principe fondateur est que lire c'est voir avant tout, c'est-à-dire non pas déchiffrer un texte mais l'interroger des yeux et de la pensée. La conséquence en est que le lecteur d'une telle écriture doit demeurer un devin, et que le texte idéographique ne peut pas être isolé de son support, indispensable non seulement à l'établissement de sa cohérence mais au maintien de sa validité - d'un lecteur à un autre lecteur, voire d'une génération à la suivante. On comprend qu'un nom écrit dans un tel système ait pu être investi, en Chine, d'un prestige irremplaçable.

6. Léon Vandermeersch,

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Rectification des noms et langue graphique

chinoise », Extrême-Orient - Extrême-Occident, na 15, « Le juste nom », 1993, p. 11-21. Le commentaire de Confucius par Dong Zhonshu (190-105 avo notre ère) est cité p. 19.

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Il en va tout différemment de l'alphabet, tel du moins que les Grecs l'ont conçu, c'est-à-dire en substituant au système des « idéogrammes », au-delà de celui de consonnes dont l'assemblage obéit à des motivations sémantiques, comme l'avaient fait auparavant les Sémites, et comme on le retrouve aujourd'hui dans les écritures arabe et hébraïque, celui de signes ayant chacun une valeur strictement phonématique et alternative - de consonne ou de voyelle. Désormais la communication écrite avait perdu sa mixité primitive pour ne traduire graphiquement que la structure orale des textes. Ce n'était plus que par des moyens secondaires ou détournés que la prise visuelle de l'écriture pouvait s'exercer sur le lecteur, contrairement à ce qu'autorisaient tous les systèmes antérieurs. Encore moins pouvait-il être question d'envisager la relation du nom personnel à l'écriture à la manière des anciens Chinois.

* * *
Le colloque organisé en juin 1995 par le Centre d'étude de l'écriture' en collaboration avec la Bibliothèque nationale de France, sur L'Écriture du nom propre7 ne pouvait se donner pour but de résoudre l'ensemble des questions soulevées par un phénomène d'une telle complexité. Son propos a donc été d'établir un premier état des lieux, en tâchant d'ouvrir les enquêtes de la façon la plus large possible, et en faisant également en sorte que puissent s'instaurer des confrontations réellement significatives entre des options culturelles très éloignées les unes des autres. Les orientations qui ont été suggérées aux intervenants reflétaient les motivations qui nous avaient amenés à faire le choix d'une telle thématique. La représentation du nom de personne constitue en effet, du point de vue de la connaissance de l'écriture, un objet central. Non seulement s'y trouvent étroitement imbriquées les deux modalités du sujet que met en jeu la communication écrite -le locuteur et le lecteur - mais, dans les sociétés où ce nom prend la forme d'un énoncé, il est certain que sa transcription
7. L'Écriture du nom propre. colloque international organisé par le Centre d'étude de l'écriture en collaboration avec la Bibliothèque nationale de France du 8 au 10 juin 1995, avec le soutien de l'Université Paris-7Denis-Diderot, du Centre national de la recherche scientifique, du ministère des Affaires étrangères et de la Fondation du Japon.

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constitue l'amorce suffisante d'un système d'écriture complet, puisqu'elle est déjà celle d'un texte à elle seule. Les effets de la mutation historique introduite par l'alphabet et la réduction de l' écriture à une notation ponctuelle et linéaire de l'oral dont il a été responsable, représentaient un autre pôle d'intérêt très important pour nous. On pouvait l'associer au fait que les fonctions reconnues à l'écriture par la société qui en dispose sont éminemment variables. Un groupe peut en effet persister à privilégier un mode de communication fondé sur le langage, pour des motifs idéologiques ou culturels, alors même qu'il utilise par ailleurs l'écriture. Ce phénomène d'ignorance paradoxale a eu sur l'écriture deux conséquences originales. La première a consisté à susciter la valorisation magique du texte écrit. Si sa vocation initiale de support d'information est devenue sans objet, un texte ne constitue plus qu'un document où le tracé graphique, fût-il investi d'une parole clairement identifiable, peut être interprété comme il l'est au stade pré-scriptural de sa conception, c'est-à-dire comme une énigme d'origine divine. Dans d'autres civilisations, où la fonction informationnelle de l'écriture était reconnue et admise comme telle, son

usage a tendu à devenir d'autant plus inventif et créateur - c'est-àdire à multiplier les innovations visuelles - qu'elle-même était considérée comme un instrument secondaire. Dans l'un et l'autre cas, la transcription du nom personnel a constitué un terrain d'expérience particulièrement fécond. Quatre sections ont été distinguées dans ce colloque, correspondant chacune à un mode de relation différent des systèmes d'écriture à l'égard des ascendances iconiques qui leur sont communes à tous: les écritures de l'origine, où l'image participe encore directement de l'écrit à travers le pictogramme ou l'idéogramme - tel est le cas dans l'Egypte pharaonique, en Mésopotamie, en Chine, dans la civilisation Maya; les écritures de la métamorphose - celles du Japon, de la mouvance sémitique ou de l'Asie du Sud-Est; les écritures héritées, en l'occurrence celles qui sont dérivées de l'alphabet grec, où l'image a plus que dans toute autre perdu sa valeur fondatrice; les écritures « retournées à l'image» enfin, c'est-à-dire ces écritures que l'on introduit aprèscoup dans la peinture, dans l'estampe, ou sur tout support non livresque, et qui tâchent à renouer l'ancienne alliance. Il serait vain de prétendre tirer un bilan d'interventions qui, abordant chacune ces thèmes sous un angle particulier, que ce soit en raison de la spécialité scientifique de leur auteur ou de la nature

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du phénomène étudié, ont ouvert autant de problématiques nouvelles qu'elles ont contribué à éclairer celle de l'écriture du nom de personne. Si l'on demeure dans le cadre du projet tel qu'il avait été défini à l'origine, on peut constater cependant la récurrence d'un certain nombre de processus, révélant des similitudes inattendues entre des sociétés très différentes, et autorisant quelques conclusions. Je me permets de les indiquer ici comme autant de grilles de lecture, mais qui ne sauraient être limitatives. Le phénomène le plus remarquable, et le plus constant, qui s'impose à travers les textes que l'on va lire est le fait que, dans toutes les cultures écrites, le nom de personne se distingue des autres noms par des spécificités visuelles particulières à l'écriture : hypocoristiques graphiques (le recours à la majuscule dans la culture alphabétique, les formes du kaô au Japon, de la toughra dans le monde ottoman), ou isotopies spatiales (inscription du nom dans des marges privilégiées du texte, dans ses interlignes comme le surnom). L'influence de leur traduction écrite sur la genèse, voire sur la structure, des définitions onomastiques constitue un autre phénomène récurrent qui mérite d'être souligné, qu'il s'agisse du passage du nom de famille au nom de fonction, comme on le constate en Mésopotamie, de la substitution du récit biographique au nomtitre - en Egypte et dans la culture islamique -, ou de la signature : image-figure dans la toughra, elle est espace à parcourir du regard dans le cas du mantra bouddhique. L'importance déterminante réservée à la lecture du nom, dans la mesure où celle-ci constitue une appréhension essentiellement visuelle de l'écrit, apparaît également dans des civilisations où les traditions et les systèmes d'écriture diffèrent pourtant de façon notoire. Mais le contexte culturel dans lequel elle se manifeste est identique: c'est celui de la traversée qui mène du monde des humains à l'au-delà, où le regard du passant intervient comme un secours ultime et fugitif, maintenant un court instant le mort présent encore parmi les vivants, ou l'accompagnant en silence dans son errance vers l'invisible. Telles sont les tombes pharaoniques mais aussi les tombes ottomanes, où l'on remarque qu'un support anépigraphe peut parfois se substituer à un nom comme s'il devait suffire à satisfaire la mémoire pieuse des hommes. Mais l'écriture du nom propre n'est pas seulement de nostalgie : elle est aussi de pouvoir. On trouvera ici plusieurs exemples d'engagement social apparu avec l'inscription du nom: autorité du

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scribe, du notaire, marque de propriété d'un objet, valeur magique du nom représenté. Cette valorisation peut être liée elle-même aux incidences diverses de la nature d'objet propre à l'écrit sur les usages du nom de personne. On les rencontre, elles aussi, dans toutes les civilisations, qu'il s'agisse de J'attention portée à 1'« originalité» d'une signature, de la multiplication des noms suscitée par celle des sceaux, comme en Chine, des manipulations que rend possible cet objet-nom qu'est un bulletin électoral, ou des fonctions culturelles divergentes du nom écrit et du portrait. Cherchant à mettre en lumière les diversités de l'écriture du nom propre, révélatrices de certains des enjeux les plus intimes des civilisations de l'écriture comme des ambiguïtés inhérentes à la définition même du nom de personne, ce colloque a fait apparaître, d'une civilisation à l'autre, des comportements permanents. Ils témoignent de l'existence d'une mémoire humaine stable et profonde, antérieure à l'apparition de l'écrit, liée à cette dualité nécessaire du verbe et de l'image que l'on rencontre dans toutes les sociétés, et d'où l'écIiture, précisément, est née.

Première partie Les écritures de l'origine

Pascal Vernus

1 Le nom propre et son inscription dans l'Égypte pharaonique

J. Nom propre et écriture dans l'Égypte pharaonique
C'est l'un des constats de l'ethnographie que l'importance du nom propre dans le fonctionnement des sociétés sans écriture. Ce constat s'applique aussi à des sociétés anciennes qui possédaient l'écriture. Ainsi, l'étude la civilisation de l'Égypte pharaonique loin de le remettre en cause lui donne une amplification particulière en illustrant les rapports étroits qui lient le nom propre à l'écriture dans une société qui en a la maîtrise. Non seulement les croyances qui s'organisent autour du nom ont provoqué le développement d'un genre, l'autobiographie, mais, plus encore, il se pourrait que le nom intervienne dans la genèse même de l'écriture hiéroglyphique. 1. Le nom propre dans la genèse de l'écriture hiéroglyphique

L'écriture hiéroglyphique apparaît vers 3150 avant J.-c., quelque temps avant la naissance de l'état pharaonique proprement dit vers 3000 avant J.-C. (voir tableau), marquée par l'unification de l'Égypte - ce que les anciens Égyptiens appelaient la réunion de la Haute et Basse Égypte et la fondation de Memphis ou, à tout le moins, sa promotion comme capitale, à la charnière de ces deux régions. Dans quelles conditions s'est effectuée la genèse de cette écriture? Durant la période appelée « le prédynastique » se développe une culture de l'image en différentes étapes. De Naqada I à Naqada II, s'opère une évolution. A côté d'une organisation concentrique de l'espace, structuré autour d'un centre qui

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rayonne dans toutes les directions, s'affirme parallèlement et progressivement une organisation quadrangulaire. Par ailleurs, durant la période de Naqada II, se met en place une thématique iconographique véhiculant ce qui semble incontestablement une idéologie monarchique, dans laquelle le monarque n'est pas encore le pharaon, mais un potentat imposant sa domination sur des royaumes ou des chefferies restreintes à une partie de l'Égypte. Cette thématique utilise tout à la fois des éléments hérités de la période antérieure et d'autres empruntés aux civilisations de Sumer et de l'Elam, et réinterprétés du mythologique au monarchique, par exemple le motif de l'homme entouré de deux animaux sauvages. Un des éléments de cette thématique mérite une particulière attention. Il s'agit de la représentation d'une façade de bâtiment surmontée par un faucon, ce qui est bien connu sous le nom de «serekh » à l'époque pharaonique comme symbole du roi régnant (fig. 1). A la fin du prédynastique, ce motif est déjà utilisé comme marque de possession du monarque sur les objets ou les lieux où il était apposé (fig. 2 et fig. 4). Mais il y a plus. C'est à l'intérieur de ce motif, dans l'espace vide de la façade, qu'apparaissent les plus anciens exemples connus de l'écriture dans la Vallée du Nil. Si tous les problèmes de lecture qu'ils posent sont encore bien loin d'être résolus, leur interprétation d'ensemble est incontestable: il s'agit de noms propres des rois, constituant ce que les égyptologues appellent« la dynastie 0 », c'est-à-dire des souverains ne régnant que sur une portion du territoire égyptien, avant l'unification et la première dynastie (fig. 6 et fig. 7). Particulièrement significatif est le nom de Nârmer, qui est soit le prédécesseur immédiat de Ménès, le fondateur de l'état pharaonique, soit Ménès lui même. On le trouve écrit: soit dans le serekh (fig. 10) soit hors du serekh, devant la représentation du roi (fig. 9) soit comme élément d'un pictogramme, l'un des deux signes constituant le nom, le silure étant muni de bras qui frappent avec un bâton les ennemis. Je reviendrai sur ce dernier cas un peu plus loin (fig. Il). Pour l'instant, une observation complémentaire: presqu'en même temps que l'écriture est utilisée pour actualiser celui qui remplissait la fonction monarchique, en écrivant son nom propre à l'intérieur du symbole de cette fonction, elle l'est aussi pour les

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cités étrangères vouées à être perpétuellement vaincues par le roi, en écrivant leurs noms propres à l'intérieur de l'enceinte crénelée, symbole de ces cités. Ainsi, sur deux palettes de l'époque protodynastique, et plus précisément, probablement du siècle immédiatement antérieur au début de la période pharaonique, l'une appelée « palette du tribut libyen» (fig. 3), l'autre, «palette au taureau» (fig. 8), le pictogramme exprimant la victoire du roi taureau sur ses ennemis est-il actualisé par l'inscription du nom de la cité (fig. 5 et fig. 8), à l'intérieur de l'enceinte crénelée. Le parallélisme entre l'emploi de l'écriture pour actualiser un nom de cité particulier à l'intérieur d'un élément iconique qui symbolise la cité en général, et pour un nom de roi particulier à l'intérieur d'un élément iconique qui symbolise la monarchie en général, est frappant. Il ne saurait être fortuit. Il semble bien, au contraire, que ce parallélisme à la fois sémiotique et chronologique montre ce qui fut le principal stimulus qui a amené à l'invention de l'écriture: le besoin de fixer visuellement des noms, noms propres ou noms géographiques. Et ce, pour deux raisons: D'abord, le pictogramme n'offrait pas de ressources appropriées à un encodage satisfaisant des noms propres. En effet, les noms propres peuvent véhiculer des énoncés complets, ou encore, en ce qui concerne les peuplades ou les cités vaincues, des noms immotivés dans la langue, ce qui, dans certains cas, à tout le moins, les rend difficilement exprimables à l'aide du pictogramme et requiert le recours à des notations phonétiques, et à son concept fondamental, le rébus à transfert. Ensuite, le nom propre, en ce qu'il nécessite d'être isolé, marqué comme segment - c'est l'effet de son inscription dans l'espace défini par les démarcations du serekh ou les contours de l'enceinte crénelée - introduit dans le domaine de l'image la notion de

linéarité, de directionnel, propre originellement à la langue. L'écriture du nom propre serait, à l'origine, en quelque sorte l'extrême floraison du pictogramme. 2. L'écriture du nom propre confinée aux énoncés-titres pendant cinq siècles Cela posé, la relation complémentaire de l'écriture avec le pictogramme se maintient pendant plus de quatre siècles après son apparition. Jusqu'au début de la IIIe dynastie, c'est-à-dire vers 2700 avant J.-C. en effet, les emplois de l'écriture demeurent restreints à des énoncés-titres, constitués de noms ou de leurs

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équivalents syntaxiques: noms propres (de rois, de particuliers, ethniques, toponymes), noms communs, chiffres, infinitifs et noms d'action. Tout ce qui est discursif reste exprimé, non par l'encodage d'énoncés linguistiques complets, mais par des pictogrammes dont les noms propres permettent l'actualisation. Ainsi, l'inscription de Nârmer proclamant sa domination sur les étrangers (fig. Il), utilise-t-elle l'écriture proprement dite, avec des signes spécifiques (phonogrammes et déterminatifs) pour indiquer le nom des peuples voués à être assujettis, les Libyens (en égyptien Tehenou), et pour rendre le nom du roi (en égyptien Nârmer). Mais le « discours» idéologique lui-même est exprimé à l'aide des ressources de la pictographie. Ainsi, le signe qui écrit phonétiquement la première partie du nom du roi, et qui représente un silure, est-il pourvu de bras brandissant un bâton menaçant audessus des captifs libyens, disposés en trois registres superposés, c'est-à-dire en trois files côte à côte, selon les conventions du dessin égyptien. L'ensemble constitue une représentation, organisée selon les principes de l'image pour véhiculer un message qui ne saurait se réduire à un énoncé linguistique précis: en cela c'est donc un pictogramme. Toutefois, ce message est actualisé, historié pour ainsi dire, par des segments d'écriture, au sens propre du mot, c'est-à-dire véhiculant de manière biunivoque des éléments définis de la langue, en l'occurrence le nom du roi et le nom du peuple soumis. À l'origine, donc, le nom propre prend en charge l'indication du hic et nunc, dans un ensemble sémiotique où l'écriture demeure confinée à des énoncés-titres par l'exploitation intensive du pictogramme, et comme vouée par lui à la portion congrue.

II. Inscription et pérennisation du nom propre aux sources d'un genre, l'autobiographie: du nom au renom La civilisation pharaonique, comme bien d'autres, a forgé un ensemble de croyances relatives à la survie. Plus que d'autres, elle a donné à ces croyances des supports et des expressions concrètes, il serait trivial d'insister. Pour que la survie soit possible, il convient de maintenir l'intégrité de la personnalité. Le maintien de la personnalité physique est l'affaire de la momification. Celle de la personnalité sociale relève du nom propre. D'où l'inscription du nom dans la tombe et sur le mobilier funéraire, pour ceux qui en

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ont les moyens. Cette inscription du nom, en général multipliée autant que possible, vise non seulement à le pérenniser dans un matériau solide comme la pierre ou le bois, mais aussi à assurer l'identité de son possesseur. Un fait significatif: souvent les rites funéraires consistent en des formules rédigées à la première personne et censées être prononcées par le défunt. Mais dans les passages où celui-ci est identifié à une divinité, il arrive parfois qu'on substitue au pronom de la première personne son nom propre, parce que le nom est plus spécifique qu'un pronom personnel que tout énonciateur peut prendre à son compte. Mais il y a plus. Parmi les différentes formes de survie en lesquelles espéraient les anciens Égyptiens, celle qui paraissait la plus accessible et la moins incertaine était aussi la plus élémentaire: la survie dans la mémoire collective de la postérité. Chaque Égyptien souhaitait donc que « son nom fût prononcé dans la bouche des hommes», selon l'expression consacrée. Il convenait donc de se dépeindre et de raconter ses actions, car « le (re)nom d'un brave est dans ce qu'il a accompli ». Ainsi, les accomplissements d'un homme lui valaient de se perpétuer, à travers son nom-renom:
« Puissiez-vous prononcer mon nom à cause de ce que j'ai accompli ». « Puisses-tu faire que prospère mon nom à cause de ce que j'ai fait dans la nécropole ». « Que mon nom soit beau dans la bouche des générations dans la mesure où j'ai accompli des choses utiles dans le domaine d'Amon sous forme d'actes parfaits dans Louqsor ». « Vois, ton nom sera pour l'éternité dans le temple d'Oupouaout, ton souvenir étant parfait dans la salle à colonne. Qu'une génération le transmette à une autre génération au bénéfice d'une génération

suivante. » Ainsi, acquérir une image flatteuse, c'était survivre en se perpétuant dans la mémoire collective. Mais pour que le nom passe de bouche en bouche, il fallait d'abord qu'il fût inscrit sur un monument funéraire visible, sinon ostentatoire, et propre à donner de son propriétaire une bonne impression; le monument funéraire était l'expression de la personnalité. Par là s'est constitué un genre particulier consacré, par excellence, à dépeindre de manière évidemment positive celui dont le nom scandait la tombe en sa partie ouverte. Ce genre, c'est l'autobiographie. Au minimum,

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elle se présente comme une expansion du nom propre à l'aide d'une série d'épithètes ou à l'intérieur de la titulature. Elle se développe sous forme de proclamations de l'adhésion aux normes du comportement, utilisant des tours plus ou moins stéréotypés et variant selon les époques. Elle culmine enfin par des récits des res gestae de l'individu. Ce genre littéraire, qui apparaît à la quatrième dynastie (vers 2600 avant J.-C.), se maintient jusqu'à l'époque romaine, soit presque aussi longtemps que se maintient la maîtrise de l'écriture. Il s'affirme donc comme un des plus importants de la production écrite de l'Égypte pharaonique, et il est clair que son développement est l'une des causes du développement de l'écriture. En effet, par ailleurs, les pratiques administratives, annalistiques, et sans doute « scientifiques» limitent au maximum l'emploi de l'écriture en exploitant les ressources du pictogramme ou de l'investissement de l'espace. II n'y a guère que les textes rituels qui concurrencent l'autobiographie comme stimulant dans l'extension de l'écriture. Autrement dit, de l'écriture au service du nom on est passé au nom au service de l'écriture. Or, l'autobiographie est fondamentalement dominée par une contrainte apologétique dans sa finalité: l' énonciateur cherche à dresser de lui-même non pas un portrait détaillé et objectif, mais un portrait flatteur, susceptible de lui valoir un renom dans la postérité et d'accéder ainsi à la survie. Autrement dit, l'autobiographie vise à transmuer un individu en figure historique. À travers elle, l'écriture du nom s'amplifie en écriture du renom.

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Période

prédynastique Traditions iconographiques l'espace Émergence l'espace d'une à structuration radiale de

+4000 avant J.-c. : Naqada I (Amratien)

+3600 avant J.-c. : Naqada II (Gerzéen) structuration rectangulaire de

Influences mésopotamiennes et élamites en Égypte Thématique monarchique +3150 avant J.-C. : Naqada III (Protodynastique) Dynastie 0: écriture (restreinte à des énoncés-titres) Distinction entre écriture d'apparat et cursive tachygraphique

Période Dynastique Époque Thinite +3000 avant J.-C. : Fondation de Memphis, Ménès et la Première dynastie pharaonique. L'écriture est restreinte à des énoncés-titres
Existence d'une cursive tachygraphique +2780 avant J.-c. : Deuxième dynastie L'écriture est restreinte à des énoncés-titres Existence d'une cursive tachygraphique Ancien Empire +2635 avant J.-c. : Troisième dynastie Premiers textes constitués d'énoncés phrases complexes complets et de

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Jean-Marie Durand

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Le problème de la double dénomination en Mésopotamie

Le problème du nom propre en Mésopotamie cunéiforme est un sujet immense aux implications multiples. 1. L'écriture des noms propres constituait au Proche-Orient mésopotamien une branche particulière du savoir scribal avec un système propre de notations graphiques. Surtout les noms propres recourent à un panthéon, un lexique et une syntaxe volontiers archaïques ou déviants, qui ne coïncident pas souvent avec ceux qu'utilisent les textes de prose ou de vers. L'écriture des noms propres avait ainsi de façon naturelle engendré ses propres listes d'exercice. Nous les avons en partie retrouvées. 2. Un deuxième point mérite d'être souligné: écrire un nom propre mésopotamien est un fait d'une importance historique et linguistique considérable. Un nom propre constitue assurément l'expression la plus simple d'une inscription écrite, mais vu la structure même du nom propre au Proche-Orient, il restitue spontanément un texte complexe et articulé. Beaucoup de langues du Proche-Orient ancien ne nous sont ainsi plus aujourd'hui attestées que par un corpus onomastique. C'est uniquement à partir de l'analyse de ces noms propres que l'on peut décrire la morphologie et le lexique de ces langues aujourd'hui perdues. Cela concerne la plupart des idiomes voisins de la Mésopotamie dont des locuteurs se trouvent avoir été cités par des documents administratifs en cunéiforme akkadien. 3. D'une façon générale - réserve faite d'une onomastique très typée et immédiatement reconnaissable (Dada, Didi, Abba, Manannâ) et qui ne semble pas spécifique d'un domaine linguistique défini -, un nom propre au Proche-Orient était, dans la ma-

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jorité des cas, doté d'une signification immédiatement apparente aux contemporains. Cette onomastique ne se présente donc pas totalement démotivée comme nos noms de famille ou nos prénoms actuels. La typologie en est assez diverse, mais pas d'une complexité excessive: cela va d'une courte phrase (fragment de prière ou énonciation d'un fait) en passant par les diverses sortes de qualificatifs, sobriquets ou autres, jusqu'aux diminutifs. 4. Au début du lIe millénaire, période qui servira de moment de référence à l'étude actuelle, il est très fréquent que le nom propre ne décrive pas l'individu en lui-même mais le situe plutôt par rapport à ses Dieux ou son roi, de façon explicite (en les nommant) ou non (en y renvoyant de façon implicite). Il arrive fort souvent aussi que le nom propre situe l'individu dans son environnement humain (dans la majorité des cas, sa famille comprise de façon plus ou moins large), comme on le voit dans les exemples suivants: Iddin-Addu,« Le Dieu-Addu a fait un présent» (sans doute en référence à l'enfant qui vient de naître) : référence explicite; Sarkassum-Mâtum,« Le Pays lui a été donné» (en référence au roi) : référence implicite;

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- Ahu-Sunu,« C'est leur frère ». 5. Puisque le nom propre est signifiant, il doit refléter une volonté ou un souhait exprimés par les parents - ou une constatation faite par eux - au moment de la naissance. Souvent le nom propre se contente de dire que l'enfant a été donné par tel Dieu ou décrit une action divine particulière, ou dit que l'enfant est venu s'ajouter aux autres frères, ou qu'il est né à tel moment. Il peut s'agir simplement d'un terme descriptif. Malheureusement, rien ne nous renseigne à ce propos et ne nous dit jamais pourquoi tel ou tel a reçu son nom propre. Ainsi nous ne savons pas pourquoi père et fils vénèrent dans leurs anthroponymes des divinités différentes, etc. Nous n'avions jusqu'ici à notre disposition, pour nous renseigner sur la dévolution du nom propre au Proche-Orient, que les anecdotes un peu simplistes de la Bible où I'histoire des Patriarches nous dit effectivement souvent pourquoi tel nom a été donné à tel ou teL La plupart du temps, cependant, on comprend très vite que, lors de la rédaction du texte biblique, était perdu jusqu'au souvenir lui-même du sens réel du nom propre. Ce dernier