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L'écriture, l'espace

De
192 pages
Dans ce livre, on a cherché à rapprocher l'écriture de sa nature profonde : l'espace. L'auteur se propose d'aborder la dimension de l'écriture en mettant en évidence les figures, les mouvements et les tracés, qui, dans l'univers humain, préfigurent, anticipent, voire engendrent les formes de l'écriture.
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L'ECRITURE,

L'ESPACE

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels...) à l'élaboration/représentation d'espaces - qu'ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés,

communautaires,.. .

-

où les pratiqueslangagièrespeuvent être révélatricesde

modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace francophone - autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique.

Jean-Marie COMITI, La langue corse entre chien et loup, 2005. Sophie BARNECHE, Gens de Nouméa, gens des îles, gens d'ailleurs... Langues et identités en Nouvelle-Calédonie, 2005. Cécile VAN DEN A VENNE (éd.), Mobilités et contacts de langues, 2005. Angeles VICENTE, Ceuta: une ville entre deux langues, 2005. Marielle RISPAIL (dir.), Langues maternelles: contacts, variations et enseignements, 2005. Françoise FELCE, Malédiction du langage et pluralité linguistique. Essai sur la dynamique langues/langage, 2005.
Michelle

VAN HaaLAND

(Ed.), Psychosociolinguistique,

2005.

Anemone GEIGER-JAILLET, Le bilinguisme pour grandir. Naître bilingue ou le devenir par l'école, 2005. Safia ASSELAH RAHAL, Plurilinguisme et migration, 2004. Isabelle LÉGLISE (dir.), Pratiques, langues et discours dans le travail social, 2004. C. BARRE DE MINIAC, C. BRISSAUD, M. RISP AIL, La littéracie, 2004. Marie LANDICK, Enquête sur la prononciation du français de référence. Les voyelles moyennes et I 'harmonie vocalique, 2004. Eguzki URTEAGA, La politique linguistique au pays basque, 2004.

Martine

COTIN

L'ECRITURE,

L'ESPACE

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KfN Xl Université de Kinshasa ROC
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Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITAllE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements vilIa 96 12B2260
Ouagadougou 12

www.Iibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusi on.harmattan@wanadoo.fr

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9486-6 EAN: 9782747594868

Préface

Le livre de Martine COTIN, L'écriture, l'espace se propose d'aborder la dimension de l'écriture en mettant en évidence les figures, les mouvements et les tracés qui, dans l'univers humain préfigurent, anticipent, voire engendrent les formes de l'écriture. La question de l'écriture proprement dite est ainsi abordée au terme d'un itinéraire qui étudie formes et mouvements dans les paysages naturels et urbains, vécus ou représentés, sous l'angle de l'irrégularité, de la répétition, ou encore de l'émergence de formes-clés, de signes graphiques, de métaphores-celle du tissage est ici privilégiée- qui par leur jeu sur la spatialité même conduisent au graphisme de la lettre écrite. Le livre propose un parcours raisonné dans les figures de la spatialité: il explore dans un premier temps les itinéraires, mythiques ou ritualisés, qui se matérialisent dès la scansion des signes paléolithiques, néolithiques ou protohistoriques tracés sur les parois des grottes ou gravés dans la pierre, mais aussi dans les processions religieuses, les itinéraires laïcisés de randonnées ou de promenades. Le chapitre suivant étudie le dynamisme du mouvement dans les ornements des meubles et des sculptures sur bois. L'assimilation du végétal au minéral, de la feuille à la pierre, se retrouve dans la peinture, et ces itinéraires dans le paysage explorent les parcours (du corps et du regard) qui l'humanisent, mais suscitent aussi une méditation sur la « déshumanisation» contemporaine des paysages, des traversées urbaines et interurbaines, des tracés rectilignes de l'autoroute et du TGV qui annule la réalité du paysage, abolissant en quelque sorte la spatialité. Un chapitre analyse les motifs iconiques qui peuplent notre univers urbain-souvent objets inaperçus ou négligés- et ceux qui scandent notre univers intime: le modeste papier peint, avec ses motifs répétés, végétaux ou animaux, personnages ou scènes champêtres, est ici un objet privilégié

d'analyse, où se noue une dialectique de l'intérieur et de l'extérieur, de la nature sauvage et de l'espace de la chambre. Le livre est écrit dans un style incisif et précis, alerte, sans fioritures, mais pourtant suggestif. On songe aux travaux de Simon Schama (Le paysage et la mémoire, Seuil, 1999) et à ses analyses de « l' humanisation» de la nature dans la peinture, à Gaston Bachelard, et à ses analyses de l'imaginaire et de la poétique des éléments et à André Leroi-Gourhan, non seulement pour son étude rigoureuse et synthétique de la distribution des peintures rupestres dans l'espace des grottes ornées, mais aussi pour sa sensibilité aux formes et à leur devenir. Ce travail nourri de la sémiotique de Roland Barthes, de la grammatologie de Jacques Derrida, des études contemporaines de la spatialité urbaine, des travaux d'anthropologues tels que Jack Goody ou Marc Augé, a une portée théorique forte: il s'attache cependant aussi à l'étude minutieuse du quotidien, à l'analyse des lieux vécus et parcourus tout au long d'une vie, de la maison d'enfance aux peintres, de l'architecture médiévale de Besançon à l'univers désincarné de Marne-la-Vallée. Cet ouvrage renferme une riche iconographie, tableaux de Breughel et de Courbet, calligramme de l'auteur; mais aussi photographies de paysages, de processions, d'ex voto et de meubles anciens, ornements et tracés présents sur d'innombrables plaques urbaines (plaques d'égouts, d'électricité, etc.), dessin des volets et des rambardes de balcons. Cette iconographie originale joue un rôle essentiel dans le développement du propos, elle est ici présentée de façon très soigneuse, précisément décrite et analysée dans les chapitres successifs. J'ai lu ce livre avec un très grand intérêt, avec aussi le plaisir de découvrir au fil des pages un regard personnel, original, incisif, nourri d'un savoir très vaste et muni d'instruments d'analyse efficaces, qui guide le lecteur, plus encore, qui lui apprend à voir. Au fil de la lecture, on voit surgir et se développer une pensée cohérente et puissante dans sa simplicité, qui livre, page après page, le cheminement d'un regard original sur les choses et sur le monde.
II

Travail de spécialiste, qui inspirera tant le linguiste que le préhistorien, I'historien que le sociologue, l'urbaniste ou l'anthropologue, cette réflexion passionnante à l'itinéraire totalement maîtrisé, écrite dans un style dénué de jargon, sera parfaitement accessible à un vaste public. L'ouvrage de Martine COTIN est neuf, intéressant, important. Je ne puis qu'en recommander la lecture!

Madame Claudine COHEN Centre de recherche sur les arts et le langage Directeur de recherche Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales Paris (cohen@ehess.fr)

III

Introduction
« Etre exact suppose un tremblement» Philippe Denis

L'Ecriture et l'espace
La spatialité de l'écriture.

Les rapports entre l'Ecriture et l'Espace, concourant à une réhabilitation jamais terminée de la dimension écrite en linguistique générale, ont été traités à di verses reprises. Question initialisée par Jacques Derrida depuis longtemps, suivi par Anne-Marie Christin de l'université de Paris VII qui intitule un livre dans les années 70 «L'espace et la lettre », et par François Dagognet du Collège de France qui s'est intéressé surtout aux graphes, schémas, formules mathématiques. Puis, en Angleterre, c'est Jack Goody qui crée la notion subsumante de « logique graphique» d'un point de vue, cette fois, anthropologique. L'essai, ici proposé, traite la question d'une manière synthétique à partir de considérations touchant à l'espace, à l'accès aux lieux (publics et privés) et aux sites. Il considère aussi les déambulations en s'approchant de formes-clefs repérées, comme régulier/irrégulier, aussi bien sur des monuments que sur des illustrations familières pour revenir à une définition du signifiant graphique rendu plus complexe par un rapport ouvert à l'environnement urbain. Enfin tissage et écriture entretiennent un dialogue dans l'histoire et le tissage peut même s'avancer comme une métaphore interculturelle de l'écriture. Pour les peuples sans écriture, ce recours à l'image du tissage fait office de figure culturelle anticipatrice de l'écriture,

7

sous forme de prémisse, dans une conception scripturale - donc déjà spatiale - approchée imaginairement. Certaines images poétiques peuvent apparaître tout aussi bien comme figuration totale de l'écriture comme le Wanderer en Allemagne, ce rêveur qui va « par la nature» au XIXèmesiècle, aventurier de l'écriture éternellement en mouvement, éternellement changeant et présent aux sollicitations qui, au fur et à mesure, s'offrent à lui sur son chemin. De leur côté, les écritures personnelles qui ont su se constituer peuvent apparaître chacune à la base d'un style reconnu (sauf épigones) comme proposition d'un nouvel espace disponible, accessible, une expression de nouvelles élaborations linguistiques acceptées par le public, du moins progressivement. Rentrer dans «l'espace littéraire» de Jean Racine n'est pas rentrer dans celui de Raymond Roussel bien qu'ils aient en commun le recours à l'alexandrin. Toutes ces variétés montrent combien la poésie peut s'affirmer comme le laboratoire graphique de la langue. Ainsi, les «Espèces d'espaces »1 depuis l'hominisation sont allées en se multipliant et surtout en se complexifiant. De l'aire scripturale préhistorique sur roc aux tissages damassés de plus en plus compliqués, des espaces se tressent, s'inventent, en passant par les plans des technopoles contemporaines jusqu'à des types d'écriture littéraire familiers, pour déboucher enfin sur l'écran d'Internet. Car écritures et espaces ne peuvent qu'entretenir un dialogue changeant, grandement diversifié, mis à la disposition de chacun selon des comportements individuels fort différents, même à l'intérieur de sa propre culture. Les espaces physiques et mentaux évoluent et s'adaptent tout en ne cessant pas de se multiplier. Tout d'abord, nous avons voulu dégager quelques aspects, liés à l'importance de l'accès aux lieux que la mentalité soit symbolique-rituelle, personnelle-expressive ou simplement organisationnelle. Puis, nous nous en tiendrons, comme exemple-échantillon, à la notion culturelle à double face de

1 _ Georges PEREC, Espèces d'espaces, Galilée, 1974.
8

régularité et d'irrégularité et à ses répercussions en termes de valeurs culturelles, accompagnée de nombreux transferts de supports au cours du temps: pierre, os, bois, céramique, papier, toile virtuelle. Le terme de toile est cependant toujours là avec cette idée de croissance, de production, d'avancée constante, en fait depuis toujours c'est la même fascination de l'homme pour l'espace ouvert devant lui et l'en priver, c'est le punir gravement; cette privation qui s'est maintenue, elle aussi au cours des âges. Dérivant de l'espace environnant, l'attention se porte ensuite sur le paysage et le rapport fugué qui s'établit entre deux de ses éléments constitutifs: le végétal et le minéral. Bientôt à notre vision, se découvrent des signes graphiques prégnants qui scandent véritablement l'espace urbain mais aussi rural et celui des grottes préhistoriques déjà, comme si ces trouvailles de l'époque pionnière devenaient un acquis définitif. Il faut d'ailleurs noter au passage que la prise en considération des grandes découvertes préhistoriques a encore trop peu de répercussions dans la réflexion des sciences humaines. Négligées, les origines demeurant toujours par héritage, celles des habitudes des siècles précédents, les gréco-latins continuant de régner en maîtres au-delà desquels se répand un immense flou, peu de motivation et peu de sûreté. C'est à cette source préhistorique, puisqu'elle est désormais accessible, que la pensée devrait s'axer car un creuset de signes s'élabore là définitivement. Nous tenterons de reconsidérer les terminologies liées au signifiant graphique parce que les théoriciens, de leur côté, n'ont eu qu'une image tronquée et superficielle du signe linguistique moderne. Toutes ces dimensions passées en revue ne devraient plus être considérées comme indépendantes, mais fonder au contraire, constituer une approche enfin plus équitable de l'écriture dont les critiques ont fait un objet mortuaire glacé,

sans exception. Même Maurice Blanchot (<<L'espace littéraire») y a contribué malgré ce lien qu'il retrouve avec majesté entre l'espace et l'écriture, espace d'invention qui renouvelle la perception du réel tout autant et à une autre échelle que les grands travaux projetés sur le territoire (autoroutes, architectures de prestige, administration des 9

parcelles et parcellarisation en réforme et réajustements à chaque époque). Le texte esthétique refonde aussi la nature qui ne serait existante qu'à la dérobée sans une conscience de l'humain pour la modeler. Avec la littérature et maintenant l'interculturalité, différents accès au sens se construisent, non pas ex nihilo, mais individuellement dans l'univers souple et mouvant des langues-cultures où tout écrivain rêve de rester inscrit. Cette mise en mouvement constante du monde se communique aussi par le recours à l'écriture sous toutes ses formes. Il n'est plus possible depuis la sémiologie de Roy Harris2 de dissocier complètement l'Espace de l'Ecriture. L'on distingue désormais des types d'espaces. Anne Cauquelin3 dans Le site et le paysage examine l'espace en le partageant en deux parties
distinctes: l'environnement - courant, administratif

-

fait

d'emboîtements, et le lieu représentant la mémoire, le vécu avec un interensemble qui est figuré par le site réel ou virtuel. A partir de cette dichotomie ordonnée, faussement ordonnée selon nous, elle établit une liste de caractéristiques en opposition. D'un côté, le calcul, la ville, le présent, l'objectif qu'elle résume en dénotation, terme emprunté à la linguistique et de l'autre la mémoire, le temps, l'extension, la profondeur, le qualificatif, l'intention, le subjectif qui sera, bien entendu, synonyme de connotation! Cette dernière notion au fil des années est devenue un véritable fourre-tout absorbant tout ce qui ne relèverait pas d'une logique appréhendable facilement ou trop chargée en mémoire culturelle. Ce qui gênait la compréhension du sens a fait l'objet d'une appréhension globale à part. Il est plus difficile mais plus formateur d'essayer d'envisager la complexité dans son ensemble c'est-à-dire sous forme d'une rationalité contemporaine partagée entre quantitatif et qualité du lieu. Pour cela, ce sont les notions de mouvement, de déplacement, de flux, qui animent l'espace et qui sont privilégiées. La dynamique de l'espace, c'est avant tout la
2 Roy HARRIS, La sémiologie de l'écriture, CNRS-Recherche, 1993. 3 Anne CAUQUELIN, Le site et le paysage, PUF - Quadrige, 2002. 10

mobilité dans tous les types de déplacement considérés, que l'on se rende au travail, au théâtre ou en vacances au Mont Saint-Michel. Tout déplacement est accompagné de repères, d'associations, de tensions qui ne sont pas différentes en nature, c'est l'objectif qui varie (travail, loisirs, tourisme ou pèlerinage, parcours santé). L'accès aux lieux n'est jamais indifférent même pour les petits parcours. D'après Guy Di Méo4 on peut distinguer entre l'espace de vie faisant l'objet d'une expérience concrète habituelle des lieux, et l'espace social. L'espace vécu qui est « la conceptualisation du rapport de représentation à une réalité spatiale qui fait partie des pratiques quotidiennes »5. L'auteur agrège, dans son analyse, l'imaginaire spatial que nourrissent les noms de lieux et de pays. Le second, l'espace social, est un ensemble d'interrelations sociales où cette fois c'est le collectif organisationnel qui domine. Mais toutes les dimensions de l'espace sur la terre (physique, personnel, social, fonctionnel) sont aujourd'hui à la fois fragmentées et imbriquées aussi bien naturellement que culturellement6.

4 Guy DI MEO, «Logique de l'espace », dans: Jacques LEVY, Michel LUSSAUL T (sous la direction de), Logiques de l'espace, esprit des lieux, Belin, 2000, p. 37. 5 A. GILBERT, «L'idéologie spatiale, conceptualisation, mise en forme et portée pour la géographie », dans: Espace géographique, n° 1, 1986, pp. 56-66. 6 Pour plus de détails sur la question de la fragmentation voir: Martine COTIN, Perception et cultures, Burs, Besançon, 2003. Il

Chapitre 1

Reconnaissance de l'espace Avancer dans l'espace géographique

Tout comme le paysage, l'espace n'est pas donné d'emblée, il est d'abord reconnu et investi par des traditions successives, puis construit, aménagé, et réaménagé certes inégalement. L'espace occidental, comme celui des sociétés primitives, est d'abord reconnu à partir de parcours racontés que ce soit une première occupation mémorisée (Vallée des Merveilles), des spécificités physiques repérées comme telles (le sabot de Vesoul, les nombreux rochers du Bonhomme) et mises en scène ou tout simplement, d'une manière plus circonscrite, des cérémonies diverses, de courtes déambulations connues depuis l'Egypte (transport des dieux sur la barque solaire, etc.). Espace et parcours, c'est-à-dire mouvement, sont indissociables. Le récit de la première occupation du territoire australien par les aborigènes, dit «temps du rêve» 7, relate d'une manière fragmentée des espaces de mémoire conjuguant mythe, mémoire, et repérages géographiques. Chaque clan familial conserve sous sa responsabilité une partie du récit et l'entretient vivante par des renvois-repères aux constantes spatiales: montagne, crevasses, sources, trous d'eau, etc. Ainsi se redéploient à la demande « les itinéraires mythiques inscrits dans le paysage de tous les héros appelés «des Rêves »8. Le déroulement de l'itinéraire commenté sous forme de mythe appartient au monde du dessous ( nommé kanunju) et
7 Barbara GLOWCZEWSKI, Yapa, peintres aborigènes Lajamanu, Baudoin Lebon Editeur, 1991. 8 Cyril HAVECKER, Le temps du rêve, Le Mail, Aix, 1987. 13 de Ba/go et

non au monde actuel public dépendant désormais d'une autre occupation de l'espace à dominante administrative et touristique. Cependant les forces initiales, maintenant souterraines, sont appelées à régénérer sans cesse le monde du dessus quel qu'il soit, en se repérant aux marques visibles dites géographiques (ou géosymboles) mais aussi aux types de plantes trouvés régulièrement dans tel lieu. L'étonnant dans le cas des Aborigènes, c'est qu'il y a encore une connaissance directe de ces premiers déplacements liés à la prise de possession du pays à l'origine (40 000 ans) et à sa reprise après une période de déluge. Chaque groupe détient à la fois la mémoire de l'occupation reliée aux sites qui se fondent comme remarquables à ce moment-là, se chargent de sens et qui se perpétuent par les récits, plus proches de nous, par le médium de la peinture mais aussi par les cérémonies rituelles mimétiques de déplacement. Cette tissure reliée que devient le pays est le premier maillon du sens attribué à l'espace à la fois selon ses spécificités naturelles et selon le degré de pénétration-découverte régulière à l'intérieur des terres. Ces parcours ne sont pas uniformes mais ils sont nombreux, se recoupant, se doublant, formant un réseau très dense. Ces itinéraires sont de plus en plus représentés sur des peintures aujourd'hui bien reconnues9 qui ne sont jamais imaginaires mais plutôt des variantes réinterprétatives des mêmes récits fondateurs. Autrement dit: la recherche du sens est liée à l'occupation du territoire, lieu de mémoire, et de soulignement des spécificités curieuses, points de repère culturels où cérémonies rituelles et arts vont de pair pour les célébrer et les faire perdurer souvent d'ailleurs d'une manière discontinue. Un peu plus proche dans le temps (-2000 ans) et plus près de nous géographiquement, la Vallée des Merveilles située au nord de Nice (à une centaine de km) à proximité du Mont Bégo, qui est aujourd'hui transformée en parc naturel. Emilia Masson a

9 Barbara GLOWCZEWSKI, Yapa, peintres aborigènes Lajamanu, Baudoin Lebon, 1991. 14

de Balgo et

exploré ce site en 199310 et récemment un livre, sous la direction de F. Rastier11,. a fait état de ses travaux pour introduire «les configurations archétypiques» des premières expressions graphiques. D'abord la grande dispersion des gravures sur pierre lui apparut, entraînant peu à peu la conviction qu'il s'agissait en fait d'une disposition ordonnancée qui ne serait rien d'autre qu'un parcours processionnel progressant de degré en degré jusqu'à une montagne assimilée à un dieu à cause de sa forme. Partant d'une plate-forme qui est encore celle de l'arrivée des touristes à l'heure actuelle, le cortège passait à côté d'un lac (Lac Fourca), face à un rocher gigantesque, point d'attraction central du lieu. Ce rocher en forme de visage géant était assimilé à la divinité. Tout autour, les gravures, en surface plane se multiplient et montrent même sur un replat un rocher erratique miniature reproduisant la forme du grand mont à petite échelle... On s'achemine en montant ensuite vers le pic des Merveilles. De là, le parcours solaire est observé en totalité et gravé sous la forme d'un char, (dans les gravures rupestres, la roue solaire a précédé la croix dans le paysage culturel) ou encore des échelles, des spirales qui essaient d'approcher de l'au-delà. Les autres gravures représentent la culture de la terre: faux, hache, pics. E. Masson montre qu'il y a interaction entre le relief et les différents motifs qui réagissent également les uns par rapport aux autres même s'il n'est pas toujours facile d'expliciter les choix de l'époque, le tout restant orienté autour du massif dominant entouré d'éboulis et de petits lacs. Comme pour l'Australie, il y a là un site reconnu important sémiotiquement devant lequel l'homme, impressionné, s'est arrêté et y a déposé des gravures de figures

10 Emilia MASSON, «Vallée des Merveilles, un berceau de la pensée religieuse européenne », dans: Les dossiers d'archéologie, N° 181 H, Avril-Mai 1993 et les vallées de Fontanalba et des Merveilles, Archéologia, juillet-août 1994. Il François RASTIER et Simon BOUQUET, une introduction aux sciences de la culture,Puf, (formes sémiotiques), 2002, p.117. Et également Le Monde 5/8/2004, « Gravures sacrées sur le mont Bego ». 15