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L'Imaginaire Linguistique

De
153 pages
Ce recueil place au centre d'une réflexion collective l'imaginaire linguistique, c'est-à-dire les évaluations péjoratives ou mélioratives que l'on porte sur une langue, la plupart du temps sans savoir pourquoi. A-M Houdebine-Gravaud, avec quelques vingt autres auteurs, passent en revue les différents aspects de cette évaluation et analysent les paroles des sujets pour dégager leur production langagière, leurs représentations sociales et subjectives en face de leur parler et de ceux d'autrui. Ce volume fait le point sur les travaux actuels dans différents domaines: en linguistique, en sémiologie, en littérature contemporaine...
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L'IMAGINAIRE

LINGUISTIQUE

Collection Langue & Parole
Recherches en Sciences du Langage dirigée par Henri Boyer

La collection Langue & Parole se donne pour objectif la publication de travaux, individuels ou collectifs, réalisés au sein d'un champ qui n'a cessé d'évoluer et de s'affirmer au cours des dernières décennies, dans sa diversification (théorique et méthodologique), dans ses débats et polémiques également. Le titre retenu, qui associe deux concepts clés du Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure, veut signifier que la collection diffusera des études concernant l'ensemble des domaines de la linguistique contemporaine: descriptions de telle ou telle langue, parlure ou variété dialectale, dans telle ou telle de leurs composantes; recherches en linguistique générale mais aussi en linguistique appliquée et en linguistique historique; approches des pratiques langagières selon les perspectives ouvertes par la pragmatique ou l'analyse conversationnelle, sans oublier les diverses tendances de l'analyse de discours. Il s'agit donc bien de faire connaître les développements les plus actuels d'une science résolument ouverte à l'interdisciplinarité et qui cherche à éclairer l'activité de langage sous tous ses angles.

Déjà parus

Florence LEFEUVRE, La phrase averbale enfrançais, 1999. Shirley CARTER-THOMAS, La cohérence textuelle. Pour une nouvelle pédagogie de l'écrit, 2000. Corine ASTESANO, Rythme et accentuation en Français, 2001. Iva NOVAKOV A, Sémantique du futur. Etude comparée françaisbulgare, 2001. Valérie BERTY, Littérature et voyage au XIr siècle, 2001. Alain COÏANIZ, Apprentissage des langues et subjectivité, 2001. Ursula BECK, La linguistique historique et son ouverture vers la typologie, 2001. Jeannine GERBAULT, TIC et diffusion dufrançais, 2002. Milagros EZQUERRO, Fragments sur le texte, 2002. Kofi ADD MANY AH, Introduction à la phonétique et la phonologie africaines, 2002.

L'IMAGINAIRE LINGUISTIQUE

Sous la direction de

Anne-Marie HOUDEBINE-GRA VAUD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

Edition préparée par Evangelia ADAMOV

Université Paris 5 - René Descartes Faculté des Sciences Humaines et Sociales - Sorbonne Département de linguistique générale et appliquée

@ L'Harmattan, ISBN:

2002

2-7475-3671-8

SOMMAIRE
AVANT -PROPOS L'IMAGINAIRE LINGUISTIQUE: UN NIVEAU D' ANALYSE ET UN POINT DE VUE THÉORIQUE Anne-Marie HOUDEBINE-GRA VAUD 1ère PARTIE APPROCHE THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE23 NORME, REPRÉSENTATION, IDÉAL, IMAGINAIRE LINGUISTIQUE ? Aziza BOUCHERIT PEUT-ON PRÉVOIR LA DYNAMIQUE LEXICALE? Evangelia ADAMOU LA DYNAMIQUE DES RELATIONS SPATIALES Colette FEUILLARD Gaële PARADIS LES RAISONS D'EFFACER SON ACCENT: ENTRE ACCOMMODATION ET INSÉCURITÉ Martine AMSTALDEN Pascal SINGY 7

9

25 31 37

43

LEXIQUE RÉGIONAL ET IMAGINAIRE LINGUISTIQUE : INSTABILITÉ ÉV ALUATIVE? (LE CAS DU FRANÇAIS PARLÉ EN PAYS DE VAUD) 49 Alexei PRIKHODKINE NOMS PROPRES: À NE PRENDRE QU' AVEC DES PINCETTES? François-Xavier NÈVE 55 L'IMAGINAIRE LINGUISTIQUE DU PURISTE Georges KASSAÏ 61

SUR LA DYNAMIQUE DES IMAGINAIRES LINGUISTIQUES DANS L'ÉLABORATION DES LANGUES À TRADITION ÉCRITE Ferenc FODOR 67 IMAGINAIRE LINGUISTIQUE ET IDENTITÉ ETHNIQUE: LE CAS D'UN ALLEMAND DE SIBÉRIE 73 Orest WEBER

5

STRUCTURATION DE L'IMAGINAIRE À PARTIR D'ÉLÉMENTS LEXICO-SÉMANTIQUES PRÉEXISTANT DANS LE DOMAINE DE LA DIFFÉRENCIATION SEXUELLE EN LANGUE FRANÇAISE Nicole PRADALIER-BREL 79 IMAGINAIRE LINGUISTIQUE ET PUBLICITÉ: QUAND LE MESSAGE PUBLICITAIRE PARTICIPE À LA STIGMATISATION D'UNE LANGUE FAUTIVE Karine BERTHELOT-GUIET 83 2ème PARTIE - EXTENSION DU MODÈLE LE LANGAGE ET L'ENFANT: ASPECTS DE L'IMAGINAIRE LINGUISTIQUE J.-M. Odéric DELEFOSSE UN MODÈLE LINGUISTIQUE AU SERVICE DE LA SANTÉ? Pascal SINGY IDENTITÉS DISCURSIVES ET IMAGINAIRES FIGURATIFS Jean-Claude SOULAGES 89

91 97 103

IMAGINAIRE GESTUEL ET COMMUNICATION NON VERBALE Elise MALAFOSSE Valérie BRUNETIÈRE 111 LA LANGUE DE L'AUTRE DANS LES RÉCITS DE VOYAGE EN EXTRÊME-ORIENT 117 Christine DEPREZ IMAGINAIRE LINGUISTIQUE ET MISE EN TITRE Marc SOURDOT 123

REPRÉSENT ATIONS DU LANGAGE DANS L INNOMMABLE DE BECKETT Véronique HENNINGER 129 CONSTRUCTION ET REPRÉSENTATION DU PARLER D'UNE FEMME ILLETTRÉE Carmen BOUSTANI LE SOCIAL, L'IDÉOLOGIE ET L'IMAGINAIRE LINGUISTIQUE Denis COSTAOUEC BIBLIOGRAPHIE TABLE DES MATIÈRES

135 141 147 151

6

AVANT-PROPOS

Les articles de ce volume témoignent de la réflexion menée lors du Colloque International Imaginaire linguistique qui s'est tenu à la Sorbonne, les 30 novembre et 1er décembre 2001. L'objectif était de faire le point sur les travaux actuels inspirés du modèle proposé par Anne-Marie Houdebine, en linguistique ainsi que dans d'autres domaines où des chercheurs en font une application fructueuse. A.-M. Houdebine expose en partie introductive la genèse du modèle, des premiers germes des années 1970 jusqu'aux évolutions récentes stimulées, entre autres, par les contributions et les discussions du Colloque. C'est le cas par exemple avec l'article d'Aziza Boucherit qui se penche sur les concepts voisins de l'imaginaire linguistique normes, représentations, idéal - qui tentent de cerner ce qui dépasse le linguistique tout en influençant sa dynamique. Denis Costaouec cherche quant à lui les frontières des concepts d'idéologie, de social et d'imaginaire et s'interroge sur leurs applications en linguistique. Le rôle des différents facteurs (internes, subjectifs et sociaux) dans la dynamique linguistique fait l'objet d'études précises, concernant différents niveaux: en syntaxe, Colette Feuillard et Gaële Paradis abordent la dynamique des prépositions spatiales; en phonologie, François-Xavier Nève se penche sur les noms propres; dans le domaine du lexique, Evangelia Adamou tente le pari d'une étude prédictive. Une série d'articles porte sur les questions traditionnellement traitées en sociolinguistique et en politique linguistique: Martine Amstalden et Pascal Singy étudient l'insécurité linguistique des locuteurs en Suisse romande et Alexei Prikhodkine leur instabilité évaluative. Orest Weber explore le rôle de l'imaginaire linguistique dans l'élaboration de l'identité ethnique, en s'appuyant sur le cas de l'allemand de Sibérie; l'étude de Ferenc Fodor traite la question sous un jour historique, en retraçant les étapes de la constitution de deux langues nationales d'Europe, le hongrois et le français.

7

Georges Kassaï se penche sur le purisme, un des constituants permanents de l'imaginaire linguistique, dans une étude du discours sur la langue chez un poète hongrois du début du 20èmesiècle, et Karine Berthelot-Guiet étudie quant à elle un exemple de purisme contemporain, relatif à la langue de la publicité. Dans un deuxième groupe d'articles, les auteurs proposent des applications de l'Imaginaire linguistique dans divers champs d'étude. Odéric Delefosse confronte le modèle aux problèmes de l'acquisition du langage et notamment à l'apprentissage de la lecture chez l'enfant. Pascal Singy voit la possibilité d'exploiter les acquis de l'Imaginaire linguistique pour consolider les programmes de médiation culturelle et notamment la formation des interprètes dans les hôpitaux. Etudiant des récits de voyage en Extrême-Orient Christine Deprez se penche sur l'altérité linguistique et notamment la représentation de la langue de l'autre. Trois articles envisagent l'application de l'Imaginaire linguistique dans les études littéraires: Marc Sourdot étudie l'imaginaire linguistique des romanciers, véhiculé par les titres de romans; Véronique Henninger décrit la façon dont la langue de Beckett fait entendre l'Innommable; Carmen Boustani, éclaire la question complexe de l'Imaginaire linguistique féminin prêté à un personnage littéraire. Nicole Pradalier-Brel aborde également la question de la différenciation sexuelle sous l'angle lexical et sémantique et JeanClaude Soulages s'intéresse à la distinction féminin-masculin telle qu'elle apparaît dans l'imaginaire figuratif d'un corpus publicitaire. Autre ouverture à la sémiologie, l'étude de Valérie Brunetière et d'Elise Malafosse explore le champ de l'Imaginaire Gestuel. Dans leur diversité, les textes regroupés ici montrent quelques applications actuelles de l'Imaginaire linguistique. Espérons qu'ils ouvrent à leur tour de nouvelles pistes de recherche et de réflexion théorique.

Evangelia ADAMOU

8

L'IMAGINAIRE LINGUISTIQUE: UN NIVEAU D' ANALYSE ET UN POINT DE VUE THÉORIQUE Anne-Marie HOUDEBINE-GRA VAUD Université Paris 5

L'Imaginaire linguistique: rappel historique

de la notion au concept

-

bref

L'imaginaire linguistique est une notion qui apparaît vers 1975 lors des analyses des enquêtes menées pour la thèse de doctorat d'état (sous la direction d'André Martinet) sur la phonologie du français contemporain et sa dynamique dans un français régional, intéressant en cela que dans la région étudiée passe la limite d'ocoïll. Il est dû aux observations des difficultés, des inhibitions des sujets parlants à témoigner dans les enquêtes de leur « rapport à la langue », la leur en particulier et celle des autres locuteurs ou moqués (ceux du village voisin) ou valorisés (certains individus médiatiques, certaines personnalités politiques, en l'occurrence de Gaulle ou Pierre Bellemare, ou tel enseignant; cela surtout quand les élèves ont été marqués par la langue de l'école primaire). Un amour de la «belle» langue est ainsi inscrit en même temps qu'une dévalorisation de son propre usage, voire une culpabilisation, comme l'a noté Robert Lafont pour la région occitane avec la notion de culpabilité linguistique. Il faut noter que ces réflexions ont pour cause une spécificité linguistique: la fonction méta-linguistique: toute langue comprend
1

La variété et la dynamique d'un français régional (Poitou). Etudes
phonologiques. Analyses des facteurs de variation à partir d'enquêtes à grande échelle dans le département de la Vienne (Poitou), Paris V, 1979 (trois volumes, 1164 p.). 9

une capacité de mise à distance, de distanciation permettant une sorte de récursivité sur elle-même et partant des sujets sur la langue et les discours, les leurs et ceux d'autrui. Que ce phénomène soit linguistique ou cognitif n'est pas ici le propos. Il participe sans doute de ces deux aspects et favorise autant l'apprentissage des langues, que leur description et leur idéalisation, fictive, ou légiférante (dite académique) et parfois pénalisante pour les individus. En effet ce qui apparaît très vite lors des entretiens individualisés et des passations des questionnaires d'enquête c'est l'amour du parler régional (patois) et en revanche le désintérêt voire le mépris qu'encourent les formes courantes du parler utilisé à savoir le français. Locuteurs et locutrices s'étonnent de voir une universitaire s'y intéresser et refusent souvent de répondre aux enquêtes à cause de leur "mauvais français". Cette dépossession de leur propre langue par les sujets, en situation de diglossie, souvent repérée dans les études linguistiques, sociolinguistiques ou dialectologiques, oblige à approfondir cette attitude des locuteurs eu égard à leur parler, pour pouvoir les étudier afin de vérifier leur influence (s'il y a lieu) dans la dynamique linguistique (dans la synchronie dynamique selon la conceptualisation d'André Martinet). Cela afin de vérifier si cet aspect peut entrer comme causalité dans la description linguistique. «Ouvertement ou tacitement la causalité rest(ant) le fil directeur de toute investigation scientifique» (Martinet)!. D'où la notion avancée d'Imaginaire linguistique, pour prendre en compte ce « rapport du sujet à la langue, la sienne et celle de la communauté qui l'intègre comme sujet parlant-sujet social ou dans laquelle il désire être intégré, par laquelle il désire être identifié par et dans sa parole; rapport énonçable en termes d'images, participant des représentations sociales et subjectives, autrement dit d'une part des idéologies (versant social) et d'autre part des imaginaires (versant RluS subjectif) » - comme j'ai écrit lors de ces premières réflexions. Notons que ces deux termes peuvent se conjoindre, nos imaginaires se construisant aussi dans la communauté culturelle et dans sa transmission historique et sociale (cf. notion d'imaginaire social chez Castoriadis3).
1 «The internal Conditioning of Phonological Change », Revue de phonétique appliquée, 1979, vol. 49-50, p. 59-67. 2 Ces citations sont extraites de la thèse citée note 1. 3 Cf. L'institution imaginaire de la société, Points, Seuil, 1975.

10

Les analyses des attitudes subjectives s'approfondissant, se complexifiant et se développant en contact avec l'extension des descriptions sociolinguistiques, cette notion d'imaginaire linguistique, proposée pour prendre en compte ce rapport (ou ces représentations)! des sujets parlants à la langue, s'est vue approfondie et développée jusqu'à devenir un concept relativement stabilisé qui a permis de décrire les attitudes des sujets parlants en les précisant par la construction de catégorisations2; ce concept s'amplifiant jusqu'à intégrer les constructions théoriques linguistiques (les théories, voire les niveaux d'analyse)3 malgré leur souci d'objectivité ou plus justement dit de tension d'objectivité puisque celle-ci en tant qu'absolu (vérité) n'est pas atteignable.
L'Imaginaire linguistique: définition et catégorisation

Le terme imaginaire a alors été préféré à celui d'attitude ou de représentation étant donné leur polysémie et en particulier celle de ce dernier terme (représentation), même si cette notion empruntée à la psychologie (représentation mentale) puis à la sociologie (représentation collective - Durkheim - représentation sociale Moscovici) était de plus en plus utilisée en linguistique (sociolinguistique) et permettait de fédérer diverses remarques éparses dans les études précédentes concernant les «sentiments linguistiques» des sujets, leur valorisation des formes dites de prestige ou leur dévalorisation de leur parler voire leur culpabilité linguistique et bientôt leur insécurité linguistique (Labov). Bien que la thèse de doctorat, envisagée dans le cadre de l'étude synchronique dynamique des variétés comme l'avaient inaugurée diverses recherches menées sous la direction d'André Martinet (telles celles de Ruth Reichstein, Guitti Deyhime4) commencée avant l'émergence du terme sociolinguistique puisse être dite de sociolinguistique - étant donné le nombre des témoins interrogés
(vers 1200) et celui des variables prises en compte

- ce

terme

1 Terme qui est utilisé et peut l'être comme équivalent. 2 Cf. ci-dessous, tableaux 1-2 (1978). 3 Comme on pourra le constater plus loin, en les situant eu égard aux catégories établies pour étudier l'Imaginaire linguistique, par exemple telle normes communicationnelles pour la linguistique fonctionnelle ou normes prescriptives pour la grammaire générative par exemple ou maintes descriptions syntaxiques. 4 Citons aussi ceux d'Henriette Walter, et de Caroline luillard concomitants à mes propres travaux. Il

d'imaginaire a aussi été retenu pour rappeler, en ces temps de sociolinguistique dominante (années 80), que tous les sujets parlants d'un groupe géographique et socioéconomique homogène supposés avoir la "même" langue peuvent se différencier tant dans la forme de leurs discours (leur syntaxe, leur prononciation, leur lexique - ce qu'on peut désigner comme leurs comportements ou productions linguistiques) que dans leurs évaluations (auto- ou allo-évaluation) pour peu que l'on observe de près celles-ci. En effet rares sont ceux ou celles qui restent dans une évaluation neutre (autrement dit qui se préoccupent peu de leur façon de parler ou de celle d'autrui). Cela surtout dans les milieux provinciaux interrogés alors (années 1970-74). Au contraire, comme il a été dit au début je rencontrais surtout des évaluations négatives, péjoratives eu égard à son propre parler; cela avec des rationalisations (c'est -à-dire des raisons, des raisonnements) différentes. Pour pouvoir les étudier afin de vérifier leur influence (s'il y avait lieu) dans la dynamique linguistique (dans la synchronie dynamique selon la conceptualisation d'André Martinet), il convenait de les catégoriser; cela comme dans toute démarche scientifique un tant soit peu rigoureuse afin d'ordonner les matériaux de la réalité, quelque rigidification que ce type de méthode impose. Le modèle adopté permet donc de classer ces éléments (représentations, sentiments, évaluations spontanées ou recherchées par enquêtes ou entretiens) des fictions puristes, prescriptives se référant au bon français, au français correct (ou à l'inverse au mauvais français, ou aufrançais incorrect) aux fictions esthétisantes agitant le beau français, ou historisantes recourant au passé de la langue, ou encore s'appuyant sur une fonction plus pragmatique ou fonctionnelle des discours, avec l'accent mis sur le communicable, le compréhensible par tous, d'où l'aspect communicationnell. Une partie des rationalisations des locuteurs se présente comme très prescriptive et renvoie à un discours où l'orthographe joue un rôle déterminant, l'orthographe et l'écrit appris à l'école. Le discours institutionnel est là repris. Sans même connaître le terme métalinguistique, les sujets parlent de la norme, de la correction; ce que Denise François avait appelé à cette époque la norme prescriptive afin de bien mettre en évidence la différence

1

Tableau 2, adjonction

de 1983.

12

magistralement reprise dans un article par Alain Reyl régulièrement cité dans mes travaux - entre normal (la norme fonctionnelle de l'école de Prague ou systémique, celle du fonctionnement du système), et normatif (la norme prescriptive, le purisme ).
Typologie de l'Imaginaire linguistique

Ces divers éléments repérés m'ont donc amenée à proposer une sorte de typologie pour tenter de catégoriser les positions évaluatives repérées. Comme toute catégorisation celle-ci présente avantages et inconvénients. L'avantage est de permettre de regarder de façon plus précise les attitudes des sujets et surtout, dans une optique de linguiste ayant un objectif descriptif et explicatif, de repérer les interactions entre ces rationalisations, ces projections sur la langue et les productions des locuteurs. Autrement dit, de soutenir un point de vue synchronique dynamique. L'inconvénient est de figer un peu les attitudes alors qu'un sujet est plus ou moins mobile y compris dans ses imaginaires, et peut adopter diverses attitudes selon sa position névrotique (assurée ou insécurisée), sa position sociale ascendante ou non, voire la situation d'interlocution; surtout lors d'enquêtes. Dans de telles situations en effet, certaines personnes sont plus influençables que d'autres et partant fluctuantes, même si certaines restent stables2. Joue également le niveau linguistique étudié et la sensibilité du locuteur à la prononciation ou à la grammaire ou à la "justesse" du terme utilisé (le fantasme de non arbitraire des signes, de soutien d'une et une seule convention linguistique (celle supposée du dénoté), de la transparence, la méconnaissance de la polysémie etc.). Le terme norme a été gardé car il s'agissait d'établir l'interaction entre les normes objectives (fonctionnelles ou systémiques -termes déjà utilisés par des écoles linguistiques- et précisées ultérieurement en normes systémiques et normes statistiques, venues de l'analyse des usages des locuteurs recueillis dans les
1 Alain Rey, "Usages, jugements et prescriptions linguistiques" , Langue jrançaise,16, la norme, 1972, pp.4-28. 2 Voir sur cette question Evangelia Adamou, «De la stabilité de l'imaginaire linguistique », Langage et société, 99, 2002, Paris, Maison des Sciences de l'Homme, p. 77-95. 13

entretiens) et les imaginaires des locuteurs et locutrices dits normes subjectives (plutôt que attitudes, opinions, sentiments ou représentations, termes en usage dans les sciences humaines et en linguistique) . Quant au terme imaginaire, peu utilisé dans notre domaine, outre qu'il était peut être dans l'air du temps, comme les notions flottant qui viennent nous "regarder" et que nous saisissons, il insiste sur la différence entre opinion révélée et comportement pour permettre d'étudier leur interaction (cf. tableau 3 ci-dessous), et signaler - à qui veut bien l'entendre - la connotation ou l'indexation lacanienne entre Réel, Imaginaire et Symbolique. Si la langue peut être considérée comme une sorte de "prêt-à-porter symbolique"l offrant aux sujets une vision du monde dans ses désignations, catégorisations, son Réel (sa réalité profonde) est en quelque sorte inatteignable. Qu'est-ce qu'une langue, et même que La langue (Saussure)? La difficulté des linguistes à la définir et leur divergence de conceptions en témoignent. De plus d'autres approches que celle de la science linguistique montrent différents aspects ou fonctions des langues tout aussi intéressants voire éclairants. Qu'on songe à la poésie ou à la philosophie par exemple. Ce qui justifie à mon sens qu'on puisse avancer que la version qu'on donnera de la langue n'est que faite d'imaginaire. Cela même dans les travaux supposés scientifiques des linguistes. Cet aspect plus théorique et épistémologique du modèle de l'Imaginaire linguistique, que retient le tableau 2 présenté cidessous, apparaît vers les années 82-83 jusqu'à aujourd'hui. Toutefois soulignons que la première compréhension de ce terme (1975-82) concerne essentiellement le rapport du sujet parlant à sa langue, dont témoignent ses reprises (les siennes ou celles d'autrui). Les premiers corpus analysés sont ainsi constitués et font apparaître tant une langue idéalisée qu'une attitude essentiellement normative-prescriptive des sujets. D'où la première typologie publiée en 1982 dans "Imaginaire linguistique et phonologie du français contemporain,,2 opposant normes objectives3 (systémiques et statistiques) aux normes subjectives (évaluatives-neutres, fictives, prescriptives). Ces dernières arrivant d'un discours institutionnel faisant lien avec
1 L'expression est empruntée au psychanalyste Serge Leclaire. 2 Le Français moderne, p. 42-51. 3 ou objectivées mais les subjectives aussi sont objectivées d'où le maintien actuel des termes présentés malgré leur inadéquation, comme tout métalangage (cf. Lacan et sa réserve sur l'existence du métalangage). 14

l'imaginaire social (Castoriadis). Plus tard vient s'adjoindre une norme communicationnelle. En travaillant avec des journalistes de province (Le Courrier de l'Ouest, La République, Centre presse) et de Paris (Le Monde, le Figaro) un autre mode de rationalisation a été mis au jour, celui d'une recherche de clarté communicationnelle, d'une facilité de compréhension entre locuteurs. Préférence est alors donnée par les journalistes au compréhensible, au communicable, cela même à l'écrit et avec méconnaissance ou connaissance de la norme prescriptive (exemple: mettre à jour pour mettre au jour ou pallier à, etc.) . On relève alors que leur conception linguistique soutient celle de la théorie fonctionnelle: c'est moins la grammaticalité ou l'esthétique qui les préoccupe que l'" outil de communication" même si cela se paie parfois d'une fiction de transparence autrement dit de ce qu'il est convenu de désigner comme un cratylisme quelque peu naïf. Ainsi le modèle de l'Imaginaire linguistique s'est-il enrichi au fil du temps, avec les travaux des doctorants ou les remarques des collègues, plus ou moins favorables à cette modélisation. C'est au travail de Corinne Baudelot et à ses enquêtes avec des journalistes ou à ma rencontre avec J.-P. Colignon, correcteur au journal le Monde, et sa notion de bon usage momentanément contemporain que cette norme communicationnelle, d'abord dite fonctionnelle par C. Baudelot, a été adjointe au modèle (tableau 2). Les recherches de Martine Delahaye enquêtant sur le tehuelche et relevant chez ses témoins des commentaires de l'ordre de l'imaginaire linguistique m'a donné à penser que cette notion était extensible aux langues exclusivement orales et de ce fait valable pour toutes les langues, et pas uniquement pour les langues à tradition écrite comme je l'avais d'abord envisagé en travaillant sur le français. La langue française est en effet connue pour être transmise de façon très prescriptive. Il en va de même de la façon dont elle est idéalisée par ses sujets parlants. Il convient de se souvenir qu'elle est une langue imposée par la législation royale dans des écrits non moins légiférants (actes notariés, cf. écrits de Villers-Cotterêts, 1539). Aussi malgré la richesse des apports de La Pléiade et de nombres d'écrivains, ce phénomène prescriptif se rencontre fréquemment et rend difficile voire impossible la gestion de la langue française par d'autres institutions que la seule Académie française, depuis le 17è~ siècle; et cela retentit sur les
1

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Linguistique

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communication

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Il,

Enseignement et medias, Didier, Paris, 1986, p. 58-64 avec Corinne Baudelot. 15