La conversation banale

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De quoi parlons-nous quand nous commentons la pluie et le beau temps ? De quoi rions-nous quand nous attendons le bus ? En investissant volontairement le terrain par son côté paradoxal, cette étude interroge ce qui fait de la banalité une oeuvre de sociabililté. En ce sens, la conversation banale serait-elle plus qu'une interaction ? Comment le banal façonne-t-il nos échanges quotidiens ? En confrontant l'interaction à l'épreuve du banal par les voies esthétiques et théoriques, l'étude permet de redécouvrir les fondements communicatifs du quotidien.
Publié le : mardi 1 mars 2011
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EAN13 : 9782296454552
Nombre de pages : 219
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LA CONVERSATION
BANALE
REPRÉSENTATIONS D’UNE SOCIABILITÉ QUOTIDIENNE

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13958-9
EAN : 9782296139589

SYLVAIN QUIDOT

LA CONVERSATION
BANALE

REPRÉSENTATIONS D’EUNE SOCIABILITÉ QUOTIDIENN

L’Harmattan

EspacesDiscursifs
Collection dirigée par Thierry Bulot

La collectionEspaces discursifsrend compte de la participation des
discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à
l’élaboration/représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux,
géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,… – où
les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications
sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des
terrains, des approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du
seul espace francophone – autant les langues régionales que les
vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans
un processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses
variétés d’une même langue quand chacune d’elles donne lieu à un
discours identitaire; elle s’intéresse plus largement encore aux faits
relevant de l’évaluation sociale de la diversité linguistique.

Derniers ouvrages parus

Logambal SOUPRAYEN-CAVERY,L’interlecte réunionnais.
Approche sociolinguistique des pratiques et des
représentations, 2010.
Jeanne ROBINEAU,Discrimination(s), genre(s) et urbanité.
La communauté gaie à Rennes, 2010.
ZsuzsannaFAGYAL,Accents de banlieue. Aspects prosodiques
du français populaire en contact avec les langues de
l'immigration, 2010.
PhilippeBLANCHET etDanielCoste (Dir.),Regards critiques
sur la notions d'»interculturalité ».Pour une didactique de la
pluralité linguistique, 2010.
MontserratBenítezFERNANDEZ,JanJaap deRUITER,
YoussefTAMER,Développement du plurilinguisme. Le cas de
la ville d’Agadir, 2010.
FrançoiseDUFOUR,De l’idéologie coloniale à celle du
développement, 2010.
BernhardPÖLLetElmar SCHAFROTH,Normes et
hybridation linguistiques en francophonie, 2009.

INTRODUCTION

« En général dès qu’une chose devient utile, elle cesse d’être belle. »
Théophile Gautier, (1832) préface aux Poésies Complètes

1
I. Le quotidien de la conversation banale

Dans la vie quotidienne, il n’est pas rare d’entamer des
conversations avec des inconnus. Un échange qui se terminera
aussi rapidement qu’il avait commencé en fonction des
disponibilités et de l’intérêt de chacun. Du plus anodin des
événements au plus profond des sentiments, le «monde
2
social »n’est pas avare d’échanges spontanés et de moments
3
favorables à une communication avec «les gens». On
considère un échange tissant une toile, une concaténation de
relations éphémères ; une sociabilité qui fait de la conversation
banale le lieu par excellence de la confrontation publique
d’arguments. Ainsi balisée, la conversation banale sera
considérée dans cette étude commeune conversation entre
inconnus dans les espaces de libre circulation.

1
On utiliseconversation quotidienne, échange quotidien,
échange banalcomme équivalents àconversation banale.
2
Le « mondesocial » au sensgoffmanien du terme : « Toute personne
vitdans un mondesocial qui l’amène à avoirdescontacts, face à face
oumédiatisés, avec lesautres» et, lorsde cescontacts, «l’individu
tend à extérioriserce que l’on nomme parfois une ligne de conduite,
c’est-à-direun canevasd’actes verbauxetnon-verbauxqui luisertà
exprimer son pointdevuesurlasituation, etpar-là l’appréciation
qu’il portesurlesparticipants, eten particulier surlui-même »
(Goffman, 1974 : 9).
3
« Lesgens»représententl’acception populaire de «l’inconnu
soocial »udu« passantordinairLe ».’importance de cetermesera
soulignéetoutaulong de l’étude.

8 Introduction
a) Une distribution spatiale
Si certainslieuxprivilégiésde la conversation banalesont
traditionnellementidentifiables- les transportsen commun, les
abribusoulesmarchés, d’autresmoins remarquablescomme
lesmusées, lesbibliothèquesou tout simplementla piscine
municipalesont toutaussi favorablesà l’échange banal.

La conversation banale estindissociable de lavie
quotidienne. Elle estprésente àtoutmomentde notre
circulation et,si elle estconditionnée parcertainseffetsde
routine, ellerevêt un caractère exceptionnel carproduite au
coursd’un événement unique avec des« individus uniques»
quesont« lesinconnus». En cesens, onsuppose que les
conditionsd’existence de l’échange banalsontassujettiesà des
normesinformellesetcommunes relayéespardes sensibilités
personnelles. Untrottoir renduglissantparla neigesera
l’occasion de donnerauxautrespassantsconseilset
recommandations, et, éventuellement, d’introduire quelques
remarquesconnexesintroduisantchezcertains unsensplus
personnel, de l’humour, oubienunevision critique.
Leslieux spécifiquesde la conversation banale nese
matérialisentni par une notion de frontière, ni par une
opposition entre public etprivé, maispar une mise en action,
une «mise ensituat» qion banaleui prend forme dans son
rapportau temps. Laplantine (2005 : 42) souligne la distinction
entretoposetchorosdans son modèle chorégraphique du
social. Letoposdécritl’endroit stable etdéfini danslequel
l’individu se déplace, lechorosdésigne au-delà dulieu,
« l’intervalle de la mobilité du spatial etcelle de la
transformation dansletemps». Cetterelation du tempsetdu
lieu structure les situationsde conversation banale. Il est
tentantde parlerde « communication desituation » à l’opposé
de «situationsde communication ».
Une liaison étroite entre le lieuetlespersonnes
conditionne l’existence de l’échange banal. De fait,
chora,souligne Laplantine, estpluspropice à définir un lieuen
perpétuel mouvement, « l’être ensemble duchœurqui désigne

Introduction 9
à la foisle lieuoùl’on danse etl’artde danser». Cette
approche dutopospermetd’envisagerlesespacesde
conversation banale comme intimementliésauxacteursetaux
événementsquiymènent une « chorégraphie ».

b) Une organisation temporelle
4
Qu’ellesoitlongue oubrève, la durée potentielle d’une
conversation banale modélise l’échange parl’anticipation
d’une prévisibilité corrélative dulieu. Ilsemble que des règles
informellesde l’échange banal déterminentla duréerelative au
tempsque l’on peutaccorderàun inconnu. De lasorte,temps
etlieux semblentêtretoutà faitassimilablesoudumoins
« contrôlables» parlesactants.
Une conversation banale extrêmementbrèvese produitpar
exemple lorsqu’au volantd’unevoiture bloquée dans un
embouteillage, desmimiquesetdesgestesd’énervement
s’échangententresautomobilistes. À l’extrême opposé, au
musée, lescommentairesetéchanges surla beauté d’une
œuvre amènentàun échange pluslibéré descontraintesde
tempsainsi qu’àun engagement sémantique plusimportant.
Cette durée indéfinie instaureunevision d’untemps« en
devenir».
Plusgénéralement, latemporalité prévisible de la
fréquentation d’un lieuprédispose favorablementla
conversation banale. C’estle casdans un ascenseur, oubien,
pour untempspluslong, lorsd’unvoyage en avion. Dansce
cas, cette prévisibilité encourage l’existence etl’anticipation
d’éventuelséchangesavec lesproches voisins. Une courtoisie
et une écoute plusmarquéesqu’à l’habitude facilitentles
échanges spontanés. Ne pourrait-on pas y voirégalement une
solidarité éphémère avec desinconnusqui, commevous,
confientleurs viesaupilote?

4
L’usage du termepotentielreflète ici le caractère indéfini et
spontané de l’échange banal marqué parlesincertitudesaussi biensur
l’intention desindividusquesurla durée deséchanges.

10 Introduction
Au-delà de cesconsidérationsgéographiqueset temporelles
dontla dimension «chorégraphique »paraîtessentielle, la
conversation banalese détermine avant toutcommeune
situation de communication instrumentée parla notion de
circulation.

c) Un espace de libre circulation de la conversation banale

« Cottardvivait complètement retiré dans son appartement et faisait
monter ses repas d’un restaurant voisin. Le soir seulement, il faisait des
sorties furtives, achetant ce dont il avait besoin, sortant des magasins pour se
jeter dans des rues solitaires[...]Le jour de la déclaration préfectorale, il
disparut complètement de la circulation.»
Albert Camus, La Peste, (1947)

Comme Cottard, nouscirculonsdanslaville, physiquement
enserendantd’un pointàun autre, immatériellementen
échangeantnosidéesetnoscommentaires. Cetéchange,
indissociable detout« comportement»social, estdéfini chez
Weber(192« N1) :’importe quel contactentre leshommes
n’estpasde caractèresocial, mais seul l’estle comportement
propre quis’oriente d’aprèsle comportementd’autruLai. »
circulation, notion clé de la conversation banale, fabrique à la
foisl’aspectphysique du terrain etl’aspectimmatériel des
idées. L’échange banalsupposeune double compétence
cognitive, qui présume à la foisducomportementdesautreset
de l’interprétation du sien en le conjuguantà l’anticipation et
à la prévisibilité des situations.

d) Une esthétique de la conversation banale
Lavie courante, le quotidiensontautantd’appellations
pourdésigner une certaine idée de larépétition, de l’ennui et
de lareconductionsansfin d’habitudes socialesqui conduisent
à l’élaboration deroutines. Quellesensontles
représentations ?Il estconvenude ne pasproduireun
panorama exhaustif de lareprésentation esthétique de la
conversation banale; travailsémiotique immense dontilsera

Introduction 11
simplementintéressantde glanerici etlà des visionsde la
banalité des relationsordinaires. On relèvera ici plutôt des
pistes de réflexion pour donner du sens à la conversation
banale.

Le parcoursesthétiquesuivra lavoie ouverte parTodorov
(1997), qui, dansÉloge du quotidien,insiste avec forcesurles
conditionspopulairesde l’existence de lavie quotidienne au
traversdes représentationspicturalesdansla peinture flamande
e
duXVIIsiècle. Ensuite, on envisagera le quotidien de Paris
chezCaillebotte ouMarquet, qui dégagentdes représentations
singulièresde l’échange banal. Parallèlement, cette exploration
sera mise enrelation avec la peinture américaine à partirdu
travail duGroupe desHuitoud’Edward Hopper.

II. Les schèmes d’analyse

a) Interroger l’interaction
Partantduconstat transdisciplinaire exprimé
parKerbratOrecchioni (1990), l’interactions’avère laborieuse à manier.
Lesoutils théoriques, méthodologiquesetépistémologiques
relèventbiensouventd’unevéritable jonglerie de concepts.
Desfamillesd’approches se démarquent, notammenten
sciencesdulangage. L’apprinoche «teractpionnelle »roposée
parKerbrat-Orecchioni (1990:7)se concentre sur les
propriétés linguistiques des conversations, et l’auteur de
souligner, à juste titre, que la «description des interactions
relève d’abord de l’analyse du discours – mais il est vrai
qu’elle en excède les frontières pour déboucher sur une
éthopsycho-sociologie des communications.» Dans la même
famille, non moins épistémologiquement située, les travaux
menés par Traverso (1996)surconla «versation familière »
conduisentàuneréflexionreposanten partiesurles travauxen
analyse conversationnelle de SacksetSchlegoff (apparentésà
l’ethnométhodologie).Cette pratique descriptivesystématique
cherche à modéliserdes récurrencesdansle cadre d’une
conversation. D’une certaine manière,unetendance
« linguistique de la communication » orienteuneréflexionsur

12 Introduction
lespratiqueslangagièresà l’œuvre aucoursde l’interaction.
De la même manière,une dispositiontransdisciplinaire est
égalementprésente chezJaveau(2003), qui, d’une certaine
manièrdébe, «rouille »l’interaction dans une «sociologie du
quotidien » qui, cela dit,restetoujoursà construire. Danscette
optique, l’étude de la conversation banalereconsidèrera la
valeurheuristique de l’interaction quotidienne dans une
perspective de genretel que l’envisage Bakhtine.

b) Questionner le genre
DansEsthétique de la création verbale,Bakht:ine (1984
5
272) considère la «valeurfondatrice »de la nature de
l’énoncé etdesgenresdudiscoursdansl’étude de la fonction
communicative dudialoglangage. Le «uerindiqéel »ue que
touslesénoncésdisposentd’une formetyperelativement
stable, cettestructuration estforte d’unricherépertoire de
discoursorauxen pratiqueutilisésmaisdontl’existence
théoriquereste ignorée. Pourparleravec desinconnus, nous
utilisonsà peuprès toujourslesmêmescodesoraux sansavoir
forcémentconscience d’utiliser un genre, ce quisuppose
l’existence derègles tacitesetinformellesensituation de
conversation banale.
Lavie quotidienne estdoncsoumise à cette contrainte de
genre qui permetauxactantsde construireun échangeverbal
identifié et situé à dessein. EtBakhtine de préciser(1984 :
271) :

À chaque époque deson développement, la langue écrite est
marquée parlesgenresdudiscoursetnonseulementparlesgenres
seconds(lesgenreslittéraires,scientifiques, idéologiques), mais

5
« L’étude de lavaleurde l’énoncé etdesgenresde discoursa
unevaleurfondatricesi l’onveutdépasserlesnotions
simplifiéesqui concernentlavieverbale, ce qu’on nomme le
"flux verbal", la communication etc. » Bakhtine (1977 : 72)

Introduction 13
aussi parlespremiers(les typesde dialogue oral – la langue des
salons, descercles, le langage familier, quotidien, le langage
politique,socio-politique, philosophique…).

La conversation banalese pratique cependantdansdes
formes toutà faithétéroclites. En cesens, elle pourrait
s’inscrire dans une perspective créative. CommeBakhtine le
suggère (1984 :285) : « L’échangeverbal danslavie courante
n’estpas sansdisposerde genrescréatifs. »

Bien que la conversation banalesembleunsujet voué àun
cadre derecherchetraditionnel centrésurla description de
6
l’interaction ,l’inévitable polysémie desensconstitueun
obstacle majeuràune approchethéorique baséesur
l’observation etnécessite d’autresouvertures. De fait, letravail
proposé estde dégagerparlerécitlesmodesd’existence etles
représentationsde la conversation banale.

III. Les hypothèses

Leshypothèsesintroductivescherchentdans un premier
tempsàsituerletravail. Elles seront reconduitesdansla
première partie :
a) Le quotidien estconstitué desituationsde
communication quisontle lieuparexcellence de la
confrontation publique d’arguments. La conversation banale
en estl’expression constitutive fondamentale,un genre
communicationnel ancré paressence dans son contextesocial
de production. La conversation banale-rencontre entre
inconnusdanslesespacesde libre circulatpeion -rmet
d’identifier un genre de discours spécifique quirenvoie à des
représentationscommunicativesdumondesocial,tantôt

6
André-Larochebouvy(1984), attribue à la conversation quotidienne
l’unique «butavoué que celui de converser» etconfère à la
conversation banaleune dimensionutilitaire.

14 Introduction
intuitives,tantôt réguléesetconsidéréescommeun événement
quotidien.
b) Lasphère de l’échange banal entretient unerelation
communicationnelle expérientielle entre lesactantsetle
mondesocial. De cette manière, lavie quotidiennetelle qu’elle
estenvisagée dépasse l’apparencestandardisée etfactuelle
qu’elle laissesupposer. Cette dichotomie, emblématique de la
banalité deséchangesquotidiens, formalise desenjeux
contextuels, communicatifsetculturels. La conversation
banale, bien que de nature polysémique, estmodélisée dans un
genre de discours spécifique qui possède des règlesinformelles
de construction aumoyen dereprésentations subjectivesdu
mondesocial qui dépassentle « contexte de l’interaction ». La
banalité estpeut-êtretropvite classée, elle n’estpeut-être pas
là oùl’on estcensé latrouver.

IV. Les conceptions et les représentations de la
conversation banale

Les dimensions communicationnelles de la conversation
banale
La conversation banale est une expérience derelation
socialetoutà fait subjective, maiscadrée dans un ensemble de
règles tacitesetinformelles. On pense par exemple aux règles
de la courtoisie ou de la politesse remarquablement définies
parGoffman etdontonretrouve aujourd’hui descontinuations
chezPicard (1995).
L’idée de produire dudiscours surla conversation banale
laissetoutefoisapparaîtreune matérialité et une fonctionnalité
qui dépasse le cadre observable de l’interaction comme le
suggèrentDucrotetTodorov(1972: 17) :

On appelle situation de discours l’ensemble des circonstances
au milieu desquelles se déroule un acte d’énonciation (qu’il soit
écrit ou oral). Il faut entendre par là à la fois l’entourage physique
et social où cet acte prend place, l’image qu’en ont les
interlocuteurs, l’identité de ceux-ci, l’idée que chacun se fait de
l’autre (y compris la représentation que chacun possède de ce que

Introduction 15
l’autre pense de lui), lesévénementsqui ontprécédé l’acte
d’énonciation (notammentles relationsqu’onteuesauparavantles
interlocuteurset surtoutleséchangesde parolesoù s’insère
l’énonciation en question).

Le construitcommunicatif d’une conversation banale dans
une concaténation derelationsetd’expériences socialesforge
en chacununrapportd’usage particulierà la conversation
banale, ce queBakhtine (1984)souligne comme
« l’exhaustivité de l’objetdu sens». De lasorte, enrevenant
auxquestionsfondamentalesdugenre, la conversation banale
s’étudie autourdetroisdimensionscommunicationnelles:
esthétique, imaginaire, idéologique.

PREMIÈRE PARTIE
LE«PAYSAGE»DE LA CONVERSATION
BANALE

« Cela devraitêtre la chose la plus facile du monde: nous sommes tous
pris dans des interactions sociales, nous vivons tous en société; et nous
sommes tous des animaux culturels, et pourtant ces liens restent élusifs. »
Latour (2006)

La première partie de cette étude proposeune approche
paradigmatique etesthétique qui cherche àsaisirla place de la
conversation banale dansle quotidien. Un premierchapitre est
consacré au repérage desdifférentschampslexicauxdubanal
etàsesproblématiques. Dans un deuxièmetemps, ils’agitde
mettre en perspective le banal au traversde notions
cléscomme l’ordinaire etle populaire. Ce nécessaire chemin
introductif interroge la légitimité herméneutique d’une
définition de la conversation banale dansle cadre de
l’approchesociosémiotique.

Le deuxième chapitres’intéresse aux représentations
esthétiquesde la conversation banale afin de mieuxensaisir
lespratiquesetles représentations. Une cartographie
esthétique estproposée couvrant une période allantdes
primitifsflamandsà l’avant-garde américaine. De cette
manière, leterrain empirique estinvesti par son côté
paradoxal, c’est-à-dire parlavoie desmanifestationsde
l’espritqui élèventle banal au rang de l’œuvre.

CHAPITRE1
LE BANAL DANS LE PARADIGME QUOTIDIEN

« Le quotidien s’invente avec mille manières de braconner. »
De Certeau (1980)
Si vous rencontrez, en montantlaroute, quelqu’un qui n’est
pasdupaysetqui la descend,vouslui dites: alorson descend?Et
lui,s’il est un homme de bon lieu vous répond : descendre on fait.
Si ce quelqu’un estdevosconnaissances,vous vousarrêtezàsa
hauteurquandvousjugezquevousêtesle plus vieux. Et vous
échangezquelquesmots, maisaucun devousnetraverse laroute
pouraller trouverl’autre, à moinsde nécessité. Larègle estqu’il ne
fautjamais se dépasser sansparlerlorsque l’on appartientà la
société bretonnante. Il ne coûterien de dire : la nuitarriverLea !s
vents tournent! Ilyauneventrée de pluie là-haut! Etlaréponse
vient: elle arrive ! Ils tournent! Il est tempsdese mettre à l’abri !
Detrèsbonne heure on m’apprend quesurlaroute, quand jesuis
seudoil, jes regarderlesgrandespersonnesque je croise et
attendre qu’ellesm’adressentla parole. Vous voilà, petit! La
réponse n’estpascdifficile :’estoui. Si ellesne disent rien, c’est
quellesontété mal élevéesouqu’ellesméprisentlespetitspaysans.
Dansce derniercas, celasevoitdansleurs yeuxquandvousles
regardezdroitdedans. Alors,vousallez un peuplusloin,vous vous
arrêteznet,vous vous retournezpourlesobservercomme desbêtes
curieusesqu’elles sont. Il faut s’instruire, mon fils. Maisn’allez
toutde même pasjusqu’à cracherpar terre. Voilà quel estnotre
savoir-vivre.

CetextraitduCheval d’orgueil(Hélias: 4, 199533)
représente la conversation banale commeun outil difficile à
manier. On relève qu’elle requiert apprentissage et expérience.
De fait, le cadre sociosémiotique de l’analyse devra interroger
les manières dont on peut appréhender ce qui est présenté ici
comme un «savoir-vivre »,et placer pour cela des balises
sémantiques et paradigmatiques. Il s’agit de discuter l’intérêt
de couplages significatifs entre le banal et le quotidien ou bien
le banal et le populaire, afin d’envisager la conversation banale
commeœuvrecommunicative.

20

Le banal dans le paradigme quotidien
Section 1 – Les balises sémantiques

1.1. A la recherche d’un champ sémantique du banal
Plutôtque de mener une enquête étymologique dontles
finalitésetlesinterprétations sont toujoursdiscutableset,
devantla porosité desacceptions synonymesdebanalou
assimiléesàson champ lexical –anodin, ordinaire,
quelconque,vulgaire, normal, insignifiant,usuel, convenu,
fréquent, courant, coutumier, populaire, habituel, quotidien,
journalier,routinier,etc.–;latâchesera detrouver un moyen
pertinentde croiserces termesentantque dénominateurs
communsà la conversation banale. Cette entreprisesert
davantage à positionneretinterrogerqu’à affirmer.
Traditionnellement, l’approche communicationnelle peine à
saisirle banal oula banalité entantqu’objet. La diversité des
étudesayantpour thème les relationsordinaires, aux
ressourcesépistémologiquesparfoiscontroversées,témoigne
de la difficulté à appréhender un objetderecherche dontla
portée heuristique n’estpeut-être pasaussi bien balisée qu’il
n'yparaît. Aussi, il n’estpas surprenantqu’un objetautocentré,
etpourrait-on dire nombriliste,sembleredécouvrir sanscesse
despratiquesetdesprocessusauxquelsl’école de Palo-Alto,
7
l’interactionnisme oulasémiotique (dans sa grande diversité),
a largementcontribué. Lesuccèsd’estime etlarelative
attractivité pourl’étude de lavie quotidienne ne doiventpasen
masquerla difficulté.

L’objectif de cetravail introductifsera de discuterces
approchesen intégrantle banal danslavie quotidienne, eny
relevant ses spécificités remarquables, c’est-à-diresesqualités.
De cette manière, c’esten croisantle banal etle quotidien qu’il
semble le plusprobable desituerplusprécisémentla
conversation banale dansleschampsdisciplinairesetd’en
justifierl’étude. Cette exploration contribue à l’élaboration

7
Comme entémoignentlesinnombrables référencesà Goffman.

Le banal dans le paradigme quotidien21
d’unterrain épistémologiquespécifique et recevable en
sciencesde l’information etde la communication.
1.1.1. Le banal
La polysémie du banal
Banalestemprunté aufranciqueban,« loi qui entraîneune
peinesi elle n’estpas respectée ».Il estégalementapparenté
aulatinfari,« parler»,augrecphemi,« dire ».Le banal,
publicus,estla chose publique. En cesenspremier,une
conversation banale,située etcommunicationnelle, exprimerait
de fait unetautologie équivalente àune «conversation
parlantDane ».s sonsens secondaire, le banal évoque le
manque d’originalité, le commun. La conversation banale est
triviale,sansoriginalité,pervagata et vulgaris res.
L’expression dubanal entre dansle domaine de ce que
Goffman (1973: 11) nomme la «vie publiquCee ».tte
polysémie manifeste cacheunregard poétique maiségalement
désœuvrésurnosactionsquotidiennes. Le banal convoque des
termeséquivoquesqui conduisentàune certaine confusion.
La valeur
Quand le banal est unevaleur, il estassocié à la médiocrité
de nosfaitsetgestesdansnotre environnement. On dit des
« choses banales » et l’on écoute « dire des banalités » qui font
sens dans le quotidien de nos actions. Le banal estaussiune
valeurau sensmatériel, ilse mesure grâce à l’ordinaire. Il
s’agitdesignificationsque l’onretrouve parexemple dansle
vocabulaire du témoignage etde l’identification policière. Si
l’onvousdemande de décrire lesobjetsquivousontété
dérobés, il n’estpas rare d’avoir recoursà la notion de banal,
etainsi despécifierque lesacvolé dans votrevoiture était un
sac «toutce qu’ilya de plusbanal ».Le banal estalors
comparé auconventionnel, etpeut seréféreràune
représentationsupposée ordinaire etpartagée d’unsac, ce qui
entraîne d’ailleurs souvent unesuperpositionsémantique entre
l’action etla chose banale.

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