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La créolisation : théorie, applications, implications

De
480 pages
La créolisation est un concept dont les sciences humaines et sociales ont usé et abusé dans les dernières décennies. Au-delà d'une remise en cause des nombreuses idées reçues sur le sujet, ce livre propose une théorie de la genèse et du fonctionnement des créoles ; elle repose sur l'étude socio-historique et socio-linguistique de la formation des sociétés coloniales, où se sont développées ces langues, comme sur une analyse étendue des faits, anciens et/ou actuels.
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LA CRÉOLISATION: THÉORIE, APPLICATIONS, IMPLICATIONS

Collection Langues et développement Dirigée par Robert Chaudenson
La collection Langues et développement a été créée en 1988 par Robert Chaudenson dans le cadre d'un programme de recherche intitulé Langues africaines, français et développement dans l'espace francophone. Ce programme LAFDEF a permis la publication de nombreux ouvrages, réalisés le plus souvent par des chercheurs du Nord et du Sud, engagés dans les projets ainsi financés. L'idée, clairement mise en lumière par le titre même de la collection, est que le développement, quelle que soit l'épithète qu'on lui accole (exogène, endogène, auto-centré, durable, etc.), passe intévitablement par l'élaboration, la compréhension et la transmission de messages efficaces et adaptés, quel que soit le domaine concerné (éducation, santé, vulgarisation agricole, etc.). Ce fait montre toute l'importance des modes et des canaux de communication, c'est-à-dire des langues. On peut donc dire que le développement dépend, pour une bonne part, d'une connaissance précise et d'une gestion éclairée des situations linguistiques.

Déja parus
Chaudenson Robert (éd.), L'Europe parlera-t-elle anglais demain? 2001. Chaudenson Robert et Calvet Louis-Jean (éds.), Les langues dans l'espace francophone: de la coexistence au partenariat, 2001. Tirvassen Rada (éd.), Ecole et plurilinguisme dans le Sud-Ouest de l'océan Indien, 2002. Carpooran Arnaud, lie Maurice: des langues et des lois, 2002.

Robert CHAUDENSON

LA CRÉOLISATION. THÉORIE, APPLICATIONS, IMPLICA TIONS

Préface de Salikoko S. MUFWENE

Agence Intergouvernelnentale de la Francophonie Institut de la Francophonie

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5608-5 EAN : 9782747556088

PREFACE*

Salikoko S. Mufwene Université de Chicago La recherche sur les créoles s'est intensifiée depuis les années 1970, plus informée et marquée par des débats de mieux en mieux éclairés tant par I'histoire économique coloniale que par les développements en linguistique théorique. La créolistique ne peut désormais plus être considérée comme un domaine périphérique des sciences du langage. Elle se rattache davantage à d'autres domaines de recherche linguistique, tels que la grammaticisation, l'apprentissage de la langue seconde, et le développement de la langue des signes. Comme je l'ai exprimé dans Mu:fwene (2001), il est temps désormais que la créolistique cesse d'être un « consommateur» d'idées formulées ailleurs et qu'elle puisse tirer profit de la dialectique scientifique normale entre données et théorie pOUf,à son tour, faire sa contribution à la linguistique générale, dans des domaines relevant tant de la diachronie que de la synchronie, sous des aspects structurels comme sous des aspects sociolinguistiques. Nous devons cette émancipation intellectuelle de la créolistique à plusieurs chercheurs éminents, dont l'auteur de ce livre, le Professeur Robert Chaudenson, qui synthétise ici sa recherche depuis les années 1970 sur le développement des vernaculaires créoles et fait une critique brillante et incisive de l'état de notre savoir sur l'émergence de ces derniers. Dans ce livre, Chaudenson clarifie certaines de ses positions, donne au lecteur davantage de données qui les justifient, et énonce clairement des questions de recherche intéressantes pour l'avenir. J'ai, moi-même, dans ma propre recherche sur le développement des parlers créoles, été très influencé par les arguments et les hypothèses de Chaudenson. C'est donc pour moi un grand honneur d'avoir été invité à écrire cette préface et de pouvoir ainsi situer certaines de mes positions par rapport aux siennes. Bien que j'aie identifié mon approche du même sujet comme « écologique» - dans le contexte plus général de l'évolution linguistique et sur le modèle de la genèse des populations et de la macro-écologie Mufwene (2001) - il apparaît très clairement que nos points de vue se sont beaucoup rapprochés au cours de la dernière décennie, davantage encore depuis la publication de Chaudenson (2001).

<Je tiens à remercier Cécile B. Vigouroux pour sa lecture très attentive du brouillon de ce texte et pour toutes les corrections qu'elle a suggérées. J'assume seul la responsabilité de toutes les erreurs restantes.

Dans les quelques pages qui suivent, je voudrais mettre l'accent sur certains de nos points communs, tout en clarifiant certains de nos points de divergence, peu nombreux d'a illeurs, même si le choix des sujets discutés ci-dessous pourrait suggérer le contraire. Mon intention est ici d'engager plus avant le lecteur dans une réflexion portant sur des sujets qu'avec Chaudenson je considère comme fondamentaux dans un domaine de recherche que je propose d'identifier comme « créolistique génétique» (à l'instar de la linguistique génétique, centrée sur la diversification langagière) ainsi que dans le domaine plus vaste de l'évolution linguistique. Cette réflexion a l'avantage de nous permettre d'aborder aussi des sujets tels que la vitalité des langues, qui, si elle fait partie de l'écologie de la diversification langagière, est pourtant rarement discutée dans la linguistique génétique même à une époque où la mort des langues est devenu un sujet populaire.l Pour ce qui est de l'évolution linguistique, la recherche globalisée que préconise Chaudenson sur le développement des créoles, reliant des évolutions structurelles à des facteurs sociohistoriques, lui donne un éclairage extrêmement intéressant dont il convient de prendre toute la mesure. Mais il nous faut commencer par revenir sur certains concepts de base, sur lesquels Chaudenson attire à juste titre l'attention du lecteur dès l'Avant-Propos de ce livre. Les linguistes ont tout intérêt à les réexaminer dans la présente démarche scientifique, car leurs échanges intellectuels sur certains sujets seraient autrement stériles, entravés par des malentendus gênants. Pour des raisons pratiques, il nous paraît évident de commencer par discuter les notions mêmes de 'créole' et de 'pidgin' ainsi que leurs dérivés 'créoliser' /'créolisation' et 'pidginiser' / 'pidginisation', car les créolistes ne les conçoivent pas exactement de la même façon.2 Les vernaculaires créoles sont-ils vraiment des pidgins nativisés ou vernacularisés?3
1 J'utiIise le terme vitalité d'une façon générale pour aller au-delà des discussions courantes sur les langues en péril et la mort des langues, afin de mieux comprendre les facteurs écologiques (surtout d'ordre ethnographique) qui favorisent le maintien de certaines langues ou parfois la naissance de nouvelles variétés (dialectales ou langagières). Comme je vais le montrer ci-dessous, les contextes socio-historiques dans lesquels se sont développés les vernaculaires créoles nous permettent bien d'étudier ces sujets (voir aussi Mufwene 2001, à paraître). Après tout, les langues coloniales européennes ont prévalu non seulement sur les langues non européennes mais aussi sur d'autres langues européennes. Cette observation devrait nous prémunir de conclusions trop hâtives, à l'exemple de celle tendant à affirmer que c'est en raison de leur interdiction que les langues serviles ont (rapidement) disparu dans les colonies européennes de peuplement. Le lecteur se rendra bientôt compte de la raison pour laquelle j'ai inversé avec un peu de subversion l'ordre presque idiomatique aujourd'hui dans lequel le mot pidgin précède le terme créole, alors qu'il n'y a rien dans les règles d'usage du ftançais ou de l'anglais (les langues dans lesquelles je publie d'habitude) qui exige cet ordre. La force des habitudes mise à part, il y a certainement des locuteurs qui auraient préféré l'ordre que je propose, car, étant donné que les deux termes ont deux syllabes sonores, celui qui commence par une lettre plus proche du début de l'alphabet peut venir en premier. La discussion qui suit fait référence à l'histoire coloniale pour expliquer ma préférence pour l'ordre dans lequel j'utilise les termes.
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Les créolistes entendent par 'nativisation' le processus par lequel un parler acquiert des locuteurs natifs, bien

qu'il ne soit pas clair si un parler est nativisé à partir du moment où il y a dans la population de ses locuteurs quelquesuns qui le parlent comme "langue" maternelle, ou à partir du moment où toute la population de ses locuteurs principaux l'ont appris pendant l'enfance comme langue première (Singler 1992). En revanche, on parle de 'vernacularisation' dans les cas où un parler devient l'idiome principal d'un locuteur dans sa pratique réguIière de communication en famille, avec des amis ou des familiers, et en dehors des contextes qui exigent un langage spécialisé.

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Quelles sont les hypothèses que 1'histoire des territoires où se sont développés ces nouveaux parlers corrobore le mieux? Le fait que les pidgins anglais du Cameroun et de la Papouasie se soient nativisés et vernacularisés chez beaucoup de leurs locuteurs fait-il de ces idiomes des créoles? Les créoles et les pidgins sont-ils mieux définis par leurs structures que par les conditions de leur « genèse» (entendue ici comme 'origine')4 ou, comme dans le cas des autres idiomes, plutôt en référence aux populations qui les parlent et/ou en relation avec les conditions spéciales de leur usage? Y a-t-il des structures uniquement propres aux créoles ou aux pidgins? Si la thèse de McWhorter (1998) était correcte, les créoles seraient les seules langues au monde qu'on pourrait définir par leurs traits structurels. Il n'y a pas de définitions structurelles des langues germaniques, romanes, bantu, ou de n'importe quelle famille génétique, parce que chaque famille est marquée par une variation interne. En dépit de l'effet des contacts langagiers sur certaines d'entre elles ou des évolutions structurelles motivées par des facteurs purement internes, on n'ose pas dire par exemple que l'anglais est moins germanique que le néerlandais ou l'allemand. Certains lecteurs pourraient vouloir m'objecter que je fais ici une comparaison abusive entre les créoles comme groupe non génétique et des familles génétiques. Ce qui importe le plus est qu'une langue ne se définit pas par ses traits structurels et qu'on ne peut concevoir des classements basés sur de tels traits que pour établir des typologies. Or, comme je vais y revenir, les classements typologiques sont généralement essentialistes, dans le sens où soit une langue membre possède tous les traits structurels associés à la classe, soit elle ne les possède pas. Il n'y a pas de langues plus, ou moins, isolantes; plus, ou moins, agglutinantes; ou plus, ou moins, flexionnelles que d'autres, sauf peut-être, dans les deux derniers cas, dans la mesure où on se met à compter le nombre des morphèmes que chacune d'elles utilise et/ou peut combiner. C'est en effet un regroupement typologique que McWhorter propose pour les créoles, dans le sens de la typologie globale qui prend en compte un amalgame de traits structurels, comme dans le cas des langues agglutinantes ou polysynthétiques. Cependant, il rend sa typologie plutôt idiosyncratique, car il se voit obligé d'invoquer des prototypes, afin de soutenir une thèse essentialiste qu'il ne pourrait autrement pas justifier empiriquement. La raison de cet écart à la pratique normale en typologie est que la plupart des créoles ne partagent qu'un sous-ensemble des critères que McWorther invoque. Réitérant une de mes vieilles positions (voir Mufwene 1986), je soutiens dans Mufwene (2000-a) que la
Celui-ci peut être un registre ou un dialecte de la même langue, ou une toute autre langue. La vemacularisation n'implique pas nécessairement que le parler en question devienne une langue autonome, bien qu'il Y ait cette association de processus dans le cas des créoles. Plus on y pense, plus on doit se rendre compte que les notions de 'nativisation' et de 'vemacularisation' n'ont rien à voir avec des changements structurels, bien que dans les études des créoles et des pidgins on trouve presque communément cette association. Ainsi la nativisation est souvent faussement associée à l'expansion de la structure d'un pidgin (voir ci-dessous). Les deux concepts en question ici ont plutôt à voir avec la façon dont un locuteur a acquis la variété qu'il parle (dans le cas de 'nativisation') ou avec la ftéquence d'usage (dans le cas de 'vemacularisation').

4 J'utilise ici le mot genèse entre guillemets dans le cas des créoles, pour la même raison que je l'omets entièrement, saufpour expliquer ma position là-dessus, dans Mufwene (2001). J'interprète la notion de 'genèse' dans le sens d'origine, ce qui est contraire aux débats traditionnels qui portent plutôt sur le développement des créoles.

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perspective proposée par McWhorter est elle-même invalidée par le fait que celui-ci inclut dans sa proposition cette idée même des catégories à prototypes. Selon sa thèse, tous les créoles ne seraient pas égaux; seuls ceux qu'il considère comme prototypiques réuniraient les trois critères qu'il estime comme essentiels pour l'identification typologique d'un parler comme créole, à savoir 1) l'absence d'inflexions, 2) l'absence de tons, et 3) l'absence de dérivations. DeGraff (2001) a bien démontré que le critère de dérivation n'est pas validé par le créole haïtien, que McWhorter avait au départ inclus parmi les prétendus prototypes structurels.5 Il apparaît clairement que ce dernier n'a pas compris le caractère essentialiste des groupements typologiques, qui exigent que tous les membres partagent le ou les traites) à partir duquel/desquels ils sont définis. Proposer une classe structurelle créole à prototypes et à non-prototypes implique aussi l'identification des membres périphériques. C'est pourtant une position qui laisse une porte grande ouverte à l'inclusion, dans cette typologie, de parlers que I'histoire coloniale ne nous inviterait pas à identifier comme créoles, comme par exemple le mandarin, qui a un système tonal complexe, mais n'a ni dérivations ni inflexions. Par ailleurs, le papiamentu (un créole d'origine surtout portugaise mais influencé par l'espagnol et le néerlandais, parlé aux Antilles Néerlandaises), pourrait être exclu de la classe créole parce qu'il a un système tonal très développé ainsi que des dérivations. Pourtant l'histoire de son développement suggère qu'il conviendrait de l'y inclure au même titre que le sranan (un créole d'origine anglaise mais influencé par le néerlandais, parlé dans la zone côtière du Surinam) ou le saramaccan (un créole d'origines partiellement anglaise et partiellement portugaise, parlé à l'intérieur du Surinam). Et si on continuait à donner cours à certaines des libertés non contrôlées de nombreux créolistes qui se sont permis d'identifier des créoles même parmi des langues sans base lexicale européenne et en dehors des colonies de peuplement à plantations, on pourrait s'accorder avec Owens (1998) pour dire que de vrais prototypes s'identifieraient dans des langues tel que le (kikongo- )kituba, dans lesquelles on peut recenser un plus grand appauvrissement morphologique.6 La perversion épistémologique pourrait même nous empêcher de comprendre les processus évolutifs et les facteurs « écologiques» qui produisent les créoles que Chaudenson identifie comme « historiques», et que je discute ci-dessous. La démarche proposée par McWhorter est aussi inutile que la liberté des linguistes, à laquelle je viens de faire allusion, qui ne prennent comme seul critère que le contact langagier pour identifier un parler comme créole ou pidgin, selon qu'il a des locuteurs
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La démonstration de DeGraff pourrait également s'appliquer à d'autres prétendus « prototypes créoles» si l'on
Cette démonstration serait

entreprenait une analyse aussi fouillée sur un des autres critères proposés par McWhorter. une digression peu justifiée dans cette préface.
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Owens part du constat que les langues européennes que les créolistes identifient comme «lexificatrices» des

créoles (voir ci-dessous) ont déjà une morpho syntaxe pauvre par rapport aux langues agglutinantes, tel que le kikongokimanyanga (parlé en République Démocratique du Congo), qui est à la base du (kikongo- )kituba. Il est aussi intéressant de noter que les langues européennes en question n'ont pas de tons non plus, ce qui remet en cause la démarche de McWhorter, car l'absence de tons dans les créoles qu'il prétend être «prototypiques» est une caractéristique vraisemblablement héritée de ces langues «lexificatrices» et n'aurait rien à voir avec le processus de formation des créoles.

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natifs ou n'en a pas (assez). Le cadre restreint de cette préface m'empêche ici de reprendre l'une des thèses centrales de Mufwene (2001), à savoir la futilité de croire que, dès qu'on se trouve en présence d'une langue, dont l'histoire du développement inclut le contact de populations et de langues, elle doit être (forcément) un créole si elle a aussi des locuteurs natifs, faute de quoi elle doit être un pidgin. Il suffirait de réexaminer l'histoire du monde en termes de mouvements et de contacts de populations et de langues pour arriver à la conclusion, évidemment fausse, que toute langue moderne doit avoir commencé comme un créole - ou serait-ce plutôt comme un pidgin? Et alors, quel intérêt - d'un point de vue

historique et/ou linguistique

-

tirerions-nous d'avoir, dans la métalangue de notre

recherche, les mots créole et pidgin ainsi que leurs dérivés? Il Ya déjà eu des tentatives de comparer le développement des langues romanes à celui des créoles (voir Schlieben-Lange 1977 et des études qu'elle cite). Bailey et Maroldt (1977) ont proposé une explication similaire pour l'évolution du moyen anglais. Ils auraient pu, en fait, être nettement plus convaincants en discutant plutôt la naissance du vieil anglais, car les tribus germaniques qui ont colonisé la Britannie (aujourd'hui I'Angleterre) au yème siècle n'ont pas amené avec elles une langue commune anglaise. Le vieil anglais est le résultat des contacts des langues germaniques entre elles et probablement aussi des contacts avec les langues celtiques britanniques. Le développement du moyen anglais est tout à fait semblable à celui du moyen français, conçu traditionnellement plutôt comme une évolution interne à la langue en dépit de l'influence externe. On pourrait d'ailleurs pousser plus loin les analogies de ces linguistes, d'ailleurs pas aussi injustifiées qu'on le croit, même si je rejette cette démarche (cf infra). L'histoire de l'Europe de l'ouest montre que l'allemand par exemple se parle aujourd'hui dans une région qui fut surtout celtique au yème siècle. Nous savons que les langues celtiques indigènes n'y sont plus parlées alors que plusieurs dialectes allemands s'y sont maintenant développés. L'histoire de l'Europe nous rappelle également que les Indo-Européens ont immigré dans des territoires auparavant peuplés de populations non indo-européennes. Ils ont, pour un moment, coexisté ou cohabité avec ces populations plus indigènes avant de remplacer la majorité de leurs langues (qui ont survécu aujourd'hui à travers le basque et le lapon par exemple). La diversification indo-européenne peut-elle être le résultat de l'appropriation de l'indo-européen, ou des variétés initiales de l'indo-européen, par les populations pré-indo-européennes assimilées par les Indo-Européens? Une histoire semblable se retrouve dans l'évolution du chinois (Li 1995). Comme je le suggère dans Mufwene (2001), on pourrait aussi supposer que la diversification des langues bantu n'a pas été motivée uniquement par des processus évolutifs internes, indépendants des contacts avec des langues non bantu. Il paraît bien justifié de supposer que les contacts des langues bantu avec les langues pygmoïdes et xoisannes ont joué un rôle important dans ce processus de diversification. Après tout, dans les cas de contacts langagiers, la langue qui l'emporte sur ses rivales ne gagne qu'une victoire à la Pyrrhus, ayant été modifiée par ces mêmes rivales. Je cite tous ces exemples seulement dans le but de montrer que le contact de langues se rencontre partout et qu'en fin de compte on pourrait être tenté d'identifier toutes les langues du monde d'aujourd'hui comme ayant des origines créoles. Et si toute langue est Il

créole (comme, après tout, c'est l'histoire de son émergence qui définit un créole, et non pas ce qui advient à ses structures après sa formation), c'est que nous n'avons pas du tout besoin de la notion de 'créole' comme d'un phénomène typologique structurel. Il ne nous reste plus qu'à nous contenter du slogan anglais « What' s in a name?» Il nous devient alors pertinent de recourir à l'approche sociohistorique coloniale proposée par

Chaudenson (1992, 2001, et dans ce livre) - tout en nous rappelant que ces vernaculaires ont pour nous surtout une valeur heuristique - parce que cette approche nous permet de
soulever des questions intéressantes omises dans les travaux de recherche antérieurs. La plupart des hypothèses adoptées jusqu'à ce jour sur l'évolution linguistique sont fondées sur des informations sélectionnées par des accidents de I'histoire: elles sont généralement incomplètes et « télescopées» (car elles omettent bien des détails variables à différentes étapes des processus évolutifs, sans oublier des informations « écologiques» importantes dont elles se dispensent d'habitude). Bien que toujours incomplètes, les diverses informations, à la fois plus riches et moins sélectionnées dont nous disposons

aujourd'hui sur le développementdes créoles - grâce à leur histoire plus récente - nous
rappellent la façon apparemment moins uniforme, plus diversifiée, et peut-être moins ordonnée selon laquelle se déroule l'évolution linguistique, en dépit des régularités que nous reconnaissons dans des processus tels que l'appauvrissement morphologique (sous la forme de la perte des marques de cas et/ou de genres) et le développement d'une syntaxe à ordre plus rigide des constituants. Ces développements langagiers nous rappellent le rôle important du contact dans l'évolution linguistique, même au seul niveau des dialectes, et nous invitent à remettre en question la distinction entre les changements linguistiques motivés par des facteurs internes et ceux motivés par des facteurs externes, distinction que remet en cause, et à juste titre, Chaudenson dans ce livre. C'est, à mon avis, une distinction qui a une importance plutôt «écologique» que structurelle. Comme je l'explique dans Mufwene (2001), chaque langue a une écologie interne et externe (dont des facteurs socio-économiques) dont dépendent, de façon directe ou indirecte, sa vitalité et l'évolution de ses structures. Des changements dans l'écologie externe de son usage l'affectent d'une façon ou d'une autre, donc déterminent son évolution.? On comprendra alors que Chaudenson s'applique à clarifier les notions de 'créole' et de 'pidgin'. Seule une conception adéquate fondée sur I'histoire coloniale allant du Xyème au XIXèmesiècles nous permettra de bien recontextualiser le sujet de la diversification langagière en linguistique génétique. Nous avons aussi tout intérêt à nous demander si nous pouvons continuer à utiliser les termes créoliser/créolisation et pidginiser/pidginisation. Ces termes devraient normalement dénoter des processus dont la fin est bien définie et la nature structurelle identique. McWhorter (1998) nous a déjà
7 Après tout, c'est la dynamique des différences inter-idiolectales (natives ou xénolectales) qui conduit à l'évolution linguistique, à travers les accommodations mutuelles que se font les locuteurs pendant leurs actes de parole. Ce sont les locuteurs qui gèrent individuellement la concurrence entre les variantes linguistiques (Mufwene 2001). En dépit des ressemblances familiales wittgensteiniennes entre leurs idiolectes, les locuteurs ne s'organisent pas comme une équipe sportive dans l'usage de leur langue (Mufwene 2002-c), où les actions apparemment insignifiantes s'accumulent pour produire des changements linguistiques. Les mécanismes de sélection au niveau communautaire ont jusqu'ici reçu peu d'attention et restent assez obscurs, bien que je les compare à la sélection des gènes dans une population biologique et invoque, dans ce cas, le rôle important de l'écologie (Mufwene 2001).

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facilité la tâche en nous montrant que les créoles varient structurellement entre eux, puisqu'ils ne sont pas tous « prototypiques». En effet, les créoles varient bien entre eux selon des traits structurels qu'on a souvent associé à la « créolisation », tel qu'un système élémentaire de temps et d'aspect (voir, par exemple, les études publiées sous la direction de Singler 1990), la nature et l'importance des séries verbales, la perte du genre grammatical dans le système pronominal, la perte de l'article indéfini, et enfin la perte de la copule, pour ne citer que ceux-ci. Il en va de même pour les pidgins. Les parlers créoles et pidgins sont loin de constituer des catégories langagières uniformes du point de vue structurel. Bien que nous puissions retenir les termes créole et pidgin pour leur valeur sociohistorique (comme des parlers qui ont été identifiés par ces noms dans une période coloniale particulière), leurs dérivés créoliser/créolisation et pidginiser/pidginisation, qui dénotent des processus, sont inutiles, n'apportant pas d'informations précises. Nous sommes alors invités à résister à la tentation de décrire l'évolution des langues romanes, par exemple, comme un processus de créolisation ou de pidginisation, et à interpréter l'usage que fait Chaudenson dans ce livre des notions 'créoliser' /'créolisation' et 'pidginiser' /'pidginisation' dans un sens strictement sociohistorique, c'est-à-dire: 'l'émergence d'une/des variété(s) identifiée(s) à un moment de J'histoire comme créole ou pidgin'. Plusieurs créolistes seront peut-être irrités de voir un bon nombre des suppositions de la créolistique caractérisées de racistes par DeGraff (à paraître-a). Ceux-là ont tort d'oublier que même des personnes non ou anti-racistes peuvent avancer ou soutenir des hypothèses racistes. Le fait est que, même si certaines des erreurs que Chaudenson critique dans ce livre relèvent de l'ignorance, on constate très souvent un laisser-aller intellectuel quand il s'agit d'expliquer des phénomènes linguistiques ayant trait à des populations non européennes (Mufwene 2001), comme si celles-ci avaient une faculté de langage relevant de principes différents de ceux des populations européennes ou de la moyenne humaine. On comprend alors que des hypothèses telles que le "baby talk", la relexification (ou tout autre modèle privilégiant l'influence substratique sans mécanisme de sélection), et le bioprogramme (qui favorise un rôle extraordinaire des enfants, apparemment révolutionnaires) jouissent aujourd'hui même d'une popularité surprenante parmi des linguistes distingués. Dans ce dernier cas, je ne veux pas du tout remettre en question le fait que les enfants, en tant qu'agents de sélection (Mufwene 2001, 2002-a) et futurs transmetteurs du parler courant aux prochains apprenants (DeGraff 1999a, 1999b), ont joué un rôle important dans l'évolution graduelle de la structure d'un créole. Je ne veux pas non plus nier le fait, d'ailleurs reconnu par Chaudenson (1992, 2001, ce livre) que les langues substratiques ont, d'une façon sélective, influencé (surtout par congruence des structures) les systèmes créoles. Je suppose également moi-même que des processus et des contraintes universels d'apprentissage ont joué un rôle important dans ces évolutions linguistiques. Ces genres de principes sont reconnus dans d'autres études portant sur les changements linguistiques, y compris celles de la grammaticisation (par exemple, Heine & Kuteva à paraître). Mais rien de tout cela n'implique que l'on doive nier l'importance de la langue même qui était ciblée par les populations serviles, forcées par les circonstances à l'apprendre pour leur propre 13

survie (voir ci-dessous). C'est en somme oublier que « l'accent étranger» se manifeste en dépit de tous les efforts que l'apprenant fait pour parler aussi naturellement que les locuteurs natifs. Malgré les interprétations selon lesquelles les populations serviles voulaient développer un moyen de communication inter-ethnique à elles toutes seules (Baker 1997), rien dans l'histoire ne prouve qu'elles voulaient parler une langue séparée du vernaculaire colonial parlé par les populations européennes. Le développement des créoles peut aisément s'expliquer comme étant en partie la conséquence de la ségrégation raciale qui a limité la fréquence des interactions entre Européens et non-Européens. Cette ségrégation a ainsi eu pour conséquence la divergence des variétés parlées par les populations serviles, en raison de la proportion croissante des bossales pendant la phase des plantations et des influences substratiques qui ont favorisé des variantes différentes dans les éléments des mêmes langues coloniales parlées par les Européens. Rien de ce que je reconnais ne justifie non plus l'attribution, aux seuls enfants, d'un rôle prépondérant dans le développement des créoles. Vouloir discuter ces évolutions langagières indépendamment des spécificités sociohistoriques (ou « écologiques» externes), des rencontres des populations et de leurs modes d'interaction, pour suggérer in vacuo que les adultes devaient attendre la naissance de leurs enfants pour que ceux-ci leur fabriquent une langue naturelle est une déshumanisation des populations serviles que les créolistes devraient être embarrassés d'avoir soutenue. Les communautés créoles seraient les seules au monde où les enfants développent des vernaculaires auxquels ni la population adulte - avec laquelle ils continuent à vivre et de laquelle ils dépendent d'ailleurs - ni même l'environnement social dans lequel ils évoluent, n'auraient en rien contribué.8 Et on aurait bien sûr des difficultés à expliquer l'influence substratique évidente sur ces nouveaux vernaculaires, car ce ne sont pas des universaux de langage ou de la faculté de langage qui les ont engendrés. Si les enfants les copient de leurs parents, c'est que ceux-ci contribuent effectivement au développement des créoles. On ne peut donc nier leur action, conjointement à celle des enfants dans ces évolutions linguistiques et langagières, comme le professe DeGraff(1999a, 1999b, à paraître-b). (voir aussi Mufwene, à paraître) Bien qu'il ne se soit jamais identifié comme uni formitarien, je ne me trompe probablement pas en supposant que Chaudenson souscrit à la position admise explicitement par DeGraff (2001, à paraître) et par moi-même (Mufwene 2001 :1) selon laquelle les parlers créoles se sont développés selon les mêmes processus de restructuration qu'on peut observer dans l'évolution d'autres langues, la variation inter-langagière étant
8 Notons que même dans l'invention de la langue des signes chez les enfants sourds-muets du Nicaragua on a de la peine à nier le rôle joué par la population adulte dans ce développement. Selon Kegl et alii (1999) et Senghas & Coppola (2001), la différence entre le langage des enfants et celui des adultes consiste surtout en ce que le scénario de cette invention, ou de cette systématisation d'une langue par des enfants, n'est pas aussi semblable qu'on peut être tenté de le croire à celui du développement d'un créole. Ce dernier se développe graduellement à partir d'une langue déjà bien développée alors que les enfants sourds-muets du Nicaragua n'avaient pas un système très dévelopPé au départ. Le scénario des enfants du Nicaragua ressemble bien à celui que les linguistes ont jusqu'ici préféré (en dérivant les créoles de pidgins antérieurs), mais que I'histoire coloniale nie absolument.

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déterminée dans chaque cas par le terminus a quo ainsi que par d'autres facteurs « écologiques ». Depuis Les créoles français (1979), Chaudenson souligne en effet qu'on peut reconnaître dans le développement des créoles &ançais le choix de variantes déjà en usage dans le « français zéro» (dans lequel on peut identifier la totalité des variantes lexicales et structurelles de la totalité des parlers français - voir plus spécifiquement Chaudenson 1993) ainsi que l'extension des principes autorégulateurs qui produisent, sous de nouvelles conditions sociohistoriques, des variantes systémiques plus autonomes. Sous l'influence des langues substratiques, surtout là où se sont identifiées certaines congruences structurelles (voir aussi Corne 1999), les créoles auraient exploité à un degré plus généralisé et peut-être même plus régularisé certaines constructions qu'on peut reconnaître aujourd'hui dans les français marginaux de l'Amérique du Nord ou de Saint Barth, qui nous donnent une idée du &ançais qu'auraient parlé les colons au XVIlèmeet au XVIllèmesiècles. De même, on peut conclure que les langues romanes se sont développées en exploitant des variantes structurelles observables dans le latin vulgaire et partagées par les langues celtiques locales entre le yèmeet le XIXèmesiècles.9 L'hypothèse que les créoles se seraient développés à partir des pidgins ne semble être corroborée par l'histoire socio-économique d'aucun des territoires créolophones.lo C'est à
9 J'avance ici des dates très approximatives que les romanistes pourraient certes rectifier. Je les propose pour les raisons suivantes: 1) paradoxalement c'est après le départ des Romains que les masses des populations celtiques s'approprient le latin parlé par leur élite administrative ou politique locale (alors que le latin classique n'est utilisé que par l'élite intellectuelle); 2) l'histoire suggère que les Celtes auraient adopté le latin d'abord comme une linguafranca et ensuite comme un vernaculaire, plus ou moins de la même façon que le français se parle aujourd'hui en Afrique, surtout dans les centres urbains, quoique sa vernacularisation soit encore loin d'y être générale; 3) ce changement de vernaculaires s'est fait de façon graduelle, comme en témoignent de nombreux actes parlementaires français qui, siècle, suggèrent qu'il y a des citoyens fiançais qui ne parlent pas encore la « langue jusqu'au début du ~me nationale», à vrai dire officielle; et 4) la gallicisation du latin n'est rien d'autre qu'un processus d'indigénisation où le latin vulgaire subit de plus en plus d'influences substratiques qui le transforment petit à petit en fiançais tel qu'on le connaît aujourd'hui et que nous pourrions tout aussi bien nommer latin gallicisé. L'ancien ftançais reste plus proche du latin que le moyen fiançais, et ce dernier est plus proche du latin que le français moderne. De même, il ne serait pas déplacé de supposer que les créoles sont des koïnès françaises populaires qui ont été indigénisées par leurs locuteurs principaux dans les sociétés coloniales des plantations. (En effet, Hall 1966:xiii interprète 'nativisation' aussi comme 'indigénisation', dans le sens de 'devenir indigène à un endroit' .). Cependant, comme Chaudenson le montre bien dans le cas de l'lie Maurice, il y a aussi des usagers principaux qui arrivent trop tard pour influencer le développement d'une langue. Il n'y a presque pas d'influence structurelle indienne dans le créole mauricien, tout comme les immigrations massives de l'Europe continentale jusqu'aux Etats Unis depuis la deuxième moitié du XIJrme siècle ont eu une influence négligeable sur la structure de l'anglais américain, qui était déjà formé. Somme toutes, les démarches évolutives sont à peu près les mêmes dans tous les cas, autant pour les créoles que pour les non-créoles.
10 On devrait éviter ici de confondre 'pidgin' et 'interlangue'. Un pidgin est une variété langagière établie, qui a une norme communautaire. Si variable qu'elle soit (n'est-ce pas d'ailleurs le cas de n'importe quelle langue?), cette norme est partagée au moins partiellement par la population de ses locuteurs. Par contre, une interlangue est une variété idiolectale en transition, suggérant que l'apprenant progresse vers une compétence plus avancée et stable. Un pidgin n'est pas une population, ou un ensemble, d'interlangues. Le modèle du développement des créoles que soutiennent Chaudenson (1992, 2001, ce livre) et Mufwene (1996, 2001) suggère que les esclaves qui n'apprennent pas le vernaculaire colonial local comme langue maternelle passent par une phase transitoire d'interlangues et parlent cette langue-cible avec accent. Comme je l'ai déjà observé ci-dessus, cet accent (à concevoir comme un ensemble d'éléments xénolectaux dans la compétence linguistique d' un locuteur) va contribuer graduellement et de façon sélective à l'émergence d'un créole. Mais il n'est nullement besoin d'invoquer un ancêtre pidgin pour expliquer le développement d'un créole, pas plus qu'il est utile de le faire pour expliquer, par exemple, la divergence, par rapport aux dialectes de l'anglais britannique, des variétés de l'anglais américain parlées surtout par des populations d'origines européennes.

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dessein que je parle ici d'« histoire socio-économique », car la colonisation a été dès le départ une entreprise économique. Elle était généralement motivée par des intérêts économiques. Il est impossible de comprendre les changements linguistiques apparus dans ces territoires sans comprendre les contextes socio-économiques qui ont déterminé, entre autres, les variétés langagières auxquelles les populations serviles étaient exposées. Et dans le même contexte de détermination «écologique» se posent aussi les questions suivantes: quels types d'interactions les esclaves ont-ils eu avec les populations européennes et à quelle ftéquence ? Les Européens parlaient-ils des variétés uniformes au sein des leurs communautés et/ou étaient-ils tous des locuteurs natifs? Pendant la phase des sociétés de plantation les locuteurs natifs étaient-ils nécessairement des Européens? En bref: l'histoire socio-économique des territoires concernés nous donne une idée de la façon dont les communautés créolophones se sont développées et imposent des limites réalistes à nos hypothèses sur les évolutions langagières à partir des koinès coloniales européennes jusqu'aux vernaculaires créoles. De ce point de vue, mieux encore que dans ses publications antérieures, Chaudenson nous engage dans ce livre à une réflexion profonde sur l'évolution linguistique en général et sur l'importance des facteurs « sociohistoriques» (les facteurs « écologiques» chez Mufwene 2001 f) pour en comprendre les mécanismes. Il est curieux que beaucoup de linguistes aujourd'hui soient encore aussi attachés à l'idée de Bloomfield (1933) selon laquelle les créoles se seraient développés à partir des pidgins. Sans vouloir reprendre ce que discute Chaudenson dans ce livre (voir aussi Mufwene 2001), il suffit d'examiner la distribution géographique de ces parlers pour se rendre davantage compte que cette explication traditionnelle est très peu crédible. S'il est vrai que le développement d'une compétence linguistique s'organise à partir de structures simples pour aller vers des structures complexes - tant dans l'apprentissage de la langue maternelle que dans l'appropriation d'une langue seconde par un adulte - il est tout autant vrai que l'histoire de plusieurs langues du monde atteste de l'évolution d'une morphosyntaxe complexe à une morphosyntaxe simplifiée. Ceci est aussi vrai du développement des langues romanes à partir du latin que de l'évolution de l'anglais moderne à partir de son ancêtre le vieil anglais, qui avait des structures morphologiques

plus proches de l'allemand et du néerlandais.Il On aurait besoin de preuves indépendantes
pour supposer que les créoles doivent s'être développés d'antécédents pidgins. On doit aussi se garder d'extrapoler, à partir du développement de la compétence linguistique chez les locuteurs individuels, sur l'évolution de la langue comme système

lIOn

peut bien évidemment

émettre la réserve que ce que nous savons jusqu'ici

de I'histoire de ces langues se

fonde surtout sur les variétés écrites et peut-être plus complexifiées, et que l'évolution de l'anglais, par exemple, pourrait bien illustrer des tendances d'autorégulation que les autres variétés non écrites de la même période n'ont pas partagé avec le vieil anglais que nous connaissons. Les transformations qui ont abouti à l'anglais moderne pourraient donc ne pas avoir connu autant de simplifications que je le suggère. Cet argument contraire pourrait tout aussi bien être invoqué pour soutenir davantage la position de Chaudenson selon laquelle les structures des créoles seraient, dans une grande mesure et sous certaines conditions sociohistoriques spécifiques, l'aboutissement logique de certaines tendances d'autorégulation dans les parlers populaires européens eux-mêmes. Ainsi, comme je le soutiens dans Mufwene (2001), il n y a aucune raison de stipuler que les créoles seraient le résultat d'évolutions linguistiques aberrantes.

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communautaire. L'évolution d'une langue communautaire (la phylogénie), par opposition à celle d'un idiolecte (J'ontogénie), procède souvent du passage d'un système complet à un autre, bien que les structures changent de formes, surtout s'il n'y a pas eu de rupture dans l'évolution de la communauté. Or, contrairement à ce que beaucoup de créolistes prétendent, 1'histoire des sociétés créolophones ne présente aucune preuve de rupture, ou d'interruption, dans leur évolution depuis les sociétés d'habitation jusqu'aux sociétés de plantation, ni même de preuve d'interruption dans la transmission des langues-cibles à partir des locuteurs courants aux nouveaux apprenants, bien que l'identité raciale des transmetteurs ait changé et la compétence desdits transmetteurs ne soit pas toujours restée

à majorité maternelle (Mufwene 2000-b, 2001; Chaudenson, ce livre).12 Mais il n'est pas
du tout requis qu'une langue se transmette seulement par des locuteurs natifs ou compétents. Il suffit à ce propos d'observer comment les langues internationales se répandent dans le monde pour se faire une idée de ma remarque. Elles sont de plus en plus transmises aux nouveaux apprenants par des locuteurs alloglottes, surtout en Afrique et en Asie. Les linguistes ont aussi perdu de vue le fait que la terminologie utilisée par les colonisateurs pour identifier certains de ces nouveaux parlers n'était pas motivée par les mêmes critères que les créolistes nous demandent d'utiliser maintenant. Je suis certain que l'identification d'un parler comme baragouin oujargon par les colons ou les colonisateurs français n'avait aucune autre justification que le fait que l'idiome était pour eux « barbare» ou difficile à comprendre. Ils n'en faisaient aucune analyse structurelle. D'ailleurs ils appliquaient ces termes parfois à des parlers indigènes qui ne relevaient pas des contacts de langues. Il est tout à fait intéressant que les colons n'ont pas du tout utilisé le terme pidgin. Même les colons anglais n'ont pas utilisé ce mot, qui est de date plus récente, 1807 selon Baker et Mühlhüusler (1990). Ils ont eux aussi utilisé le mot jargon, d'origine française, dans le sens d"idiome barbare, inférieur, etlou incompréhensible'. Dieu seul sait pourquoi on trouve chez Mühlhausler (1986, 1997), par exemple, l'hypothèse selon laquelle les pidgins se seraient développés à partir d'une étape de jargon. Il n'y a rien dans la distribution de ces termes dans l'usage colonial qui suggère une telle trajectoire évolutive de ces termes. Tout au contraire, l'histoire semble indiquer que ces termes sont utilisés comme synonymes d'une colonie à l'autre. Le fait même que le terme pidgin English ne soit pas attesté dans toutes les colonies britanniques au début du XIXèmesiècle rend encore plus suspecte l'étymologie favorite donnée par des linguistes qui veulent dériver ce nom de business English, qui s'écrivait aussi au début comme pigeon English. Notons que le nom apparaît pour la première fois à la colonie de traite de Canton, loin des territoires où se parlent les créoles classiques de la zone américano-caraïbe et de l'Océan Indien. Or le cantonnais a une construction phonologiquement plus proche du mot pidgin que le vocable anglais business, sous la forme bei chin 'donner (de) l'argent; payer'. Comme l'expliquent Comrie, Matthews, et Polinsky (1996 : 146), les Cantonnais dévoisent le phonème /hl au début du mot, ce qui le

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Chaudenson (1979,

1992, 2001) suggère déjà cette position en parlant d'« approximations des
au carré », des koïnès coloniales du fiançais.

approximations

», ou d'« approximations

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transforme en [p] pour les étrangers. Sans négliger le rôle de la convergence dans cette étymologie, il me semble plus facile de dériver pidgin de la construction cantonnaise que du mot anglais, même si on peut supposer que les Cantonnais ont probablement aussi dévoisé le /bl de business dans leur parler. Encore faut-il nous rappeler que, comme le mot créole, pidgin n'est attesté que plus tard dans d'autres territoires et que dans certains cas il a été introduit par les linguistes qui ont supposé des critères inconnus dans l'usage colonial. Il Y a aussi un mythe dans la façon un peu mystérieuse dont on parle du développement des pidgins, comme si dès le début des colonies de traite, toute la population indigène y interagissait directement avec les Européens. L'histoire coloniale de l'Afrique, au moins, parle des Africains qui ont été emmenés de gré ou de force en Europe et qui, à leur retour quelques années plus tard, ont servi d'interprètes. Hancock (1986) souligne aussi l'importance linguistique des forts de traite où les « lançados» européens (des indésirables condamnés à l'exil en dehors de l'Europe) forment des unions avec des femmes indigènes et ont des enfants avec celles-ci. Si ces femmes n'ont peut-être pas nécessairement parlé couramment les langues européennes de leurs compagnons, il me semble que leurs enfants auraient été des locuteurs natifs des variétés linguistiques de leur pères, contrairement à la conclusion de Hancock lui-même, qui suppose qu'ils auraient parlé des créoles. Quoi qu'il en soit, cette distinction importe peu maintenant. Qu'ils aient parlé un créole (comme Hancock le prétend) ou des approximations proches des dialectes de leurs pères (comme je le suppose), ces enfants métis, sinon créoles (Berlin 1998, 2000), doivent avoir servi d'interprètes à l'âge adulte, s'ils n'ont pas eux-mêmes pratiqué la profession de leur père. Il importe aussi de noter, dans le même contexte, le rôle des A&icains que Hancock identifie comme grumettes, des intermédiaires dans la traite entre Européens et A&icains. Leur présence dans cette histoire suggère que les contacts de traite entre les marchands européens et les vendeurs africains n'étaient pas nécessairement directs dans la plupart des cas avant le XVIIIème ou peut-être même avant le XIXème siècle (voir cidessous) et qu'il n'est pas nécessaire de supposer qu'un pidgin ait été utilisé comme langue de traite aux XVIèmeet XVIIèmesiècles. Peu importe la nature de la langue restreinte sans doute - que les grumettes utilisaient avec les Européens; il n'était pas nécessaire que les A&icains trafiquant directement avec ces intermédiaires la parlent aussi. 13 Dans le cas de la Chine, Bolton (2000, 2002) nous informe d'ailleurs du rôle

13 Dans le cas du Nouveau Monde, je conclus que les Européens se sont engagés dans deux types de colonisation parallèles. Ils ont développé des colonies de peuplement sur les concessions qu'ils ont usurpées aux populations indigènes, avec lesquelles ils ont cependant maintenu des rapports de traite (colonisation de traite). C'est graduellement qu'ils se sont emparé, du XYlème au xrxème siècles, du reste de leurs territoires, élargissant les colonies de peuplement. En Amazonie, il semble qu'en réalité la colonisation de peuplement a continué jusque tard au ~me siècle, si non pas jusqu'à présent, ce qui explique la survie d'un plus grand nombre de langues indigènes dans cette partie du monde (Mufwene 2002-b).

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primordial joué par les interprètes dans les premières rencontres entre Européens et Chinois. En Chine, comme en A:&ique, c'est à partir du moment où les échanges commerciaux s'intensifient (accroissement des visites des Européens et du volume du commerce) que les contacts entre les populations deviennent de plus en plus directs. La lingua franca de traite aurait alors été utilisée par de plus en plus de gens qui ne la connaissaient pas bien. C'est pour cette raison qu'elle se restructure et diverge de plus en plus de l'original parlé auparavant uniquement par les Européens et les interprètes non européens. La restructuration est donc le résultat à la fois du manque de contacts réguliers avec des locuteurs courants et du fait que les non-Européens n'ont pas besoin de cette langue pour communiquer entre eux. On ne peut pas non plus être surpris par le fait qu'aucun des pidgins basés sur une langue européenne ne semble s'être développé avant la seconde moitié du XVIllème siècle (voir, par exemple, les citations dans Baker 1995), donc pas plus tôt que les créoles correspondants, que nous soupçonnons de s'être développés à partir du début du XVIllème siècle, quand commencent les grandes plantations de canne sucre ou de riz (dans le cas de la Caroline du Sud et plus tard dans celui de la Georgie, aux Etats Unis). L'évolution que je propose pour les pidgins est tout à fait parallèle à celle que j'emprunte à Chaudenson pour les créoles, c'est-à-dire à partir des approximations les plus proches des langues européennes jusqu'aux structures de plus en plus divergentes, la divergence étant surtout fonction du fait que les apprenants sont de moins en moins exposés à un modèle natif et apprennent de plus en plus la langue européenne de locuteurs qui ne la connaissent pas bien (Chaudenson 1992, 2001, ce livre; Mufwene 1996, 2001). J'espère pouvoir clarifier ces conjectures ci-dessous. Une des caractéristiques intéressantes d'un mythe est qu'il engendre facilement d'autres mythes. Par exemple, à partir du mythe que des pidgins se seraient développés partout sur la côte occidentale a:&icaine, depuis le début des explorations européennes du XVèmesiècle ou peu après, s'est aussi développé un autre mythe selon lequel les esclaves en provenance de l' A:&ique de l'ouest auraient appris l'un de ces pidgins, soit dans les dépôts de la côte a:&icaine soit pendant la traversée de l'Océan Atlantique (<< Middle the Passage» en anglais). C'est plus ou moins cette thèse que reprend McWhorter (2000). Répondant à une publication antérieure de ce même auteur, Huber (1999) avance que le seul pidgin qui semble avoir été en usage au XVIllèmesiècle est portugais et qu'il aurait été utilisé par tous les marchands européens.14 Les pidgins anglais se seraient développés plus récemment, donc plus tard que les créoles anglais de l'autre côté de l'Atlantique. Nous savons aussi très bien que si on doit traiter des variétés telles que le :&ançais populaire d'Abidjan comme pidgins, ils sont d'une origine bien plus récente. Si non, il ne s'est développé en A:&ique aucun pidgin :&ançais comparable au pidgin anglais du Nigeria ou du Cameroun.

Notons que cette pratique n'aurait pas été nouvelle pour les marchands européens. Une sorte de latin servait déjà de linguafranca dans le commerce international européen depuis l'Empire Romain jusqu'au xvnème siècle. On peut supposer que les marchands européens de la côte occidentale afticaine étaient plurilingues.

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Mais la thèse de McWhorter va plus loin en prétendant que les esclaves auraient appris le pidgin de leurs geôliers. On doit se demander s'il y avait entre les captifs et leurs geôliers des interactions qui auraient stimulé ou encouragé l'apprentissage de la langue européenne. Les geôliers ont-ils socialisé avec leurs prisonniers et essayaient-ils d'établir un dialogue avec eux? Le genre de communication qui s'est établi entre geôliers et esclaves (limité très certainement à l'exécution d'ordres spécifiques, en rapport à leur condition d'assujettis) était-il différent de celui entre Genie et ses parents, qui ne lui a pas permis d'apprendre l'anglais comme langue maternelle? Quel intérêt les captifs auraientils eu à apprendre la langue de leurs geôliers s'ils n'avaient pas le loisir d'interagir avec eux? Notons que Genie entendait ses parents parler, ainsi que la télévision; mais cette exposition passive à la langue ne l'a pas du tout motivée à apprendre la langue de son environnement social! D'autre part, si les grumettes et les geôliers africains servaient aussi d'interprètes, n'aurait-il pas été plus pratique de commander les esclaves dans les langues qu'ils connaissaient? Y avait-il un intérêt particulier à apprendre un pidgin européen aux captifs quand on ne savait pas dans quelle partie du Nouveau Monde ils allaient être envoyés et qu'on ne connaissait pas la langue coloniale parlée dans leur nouvelle résidence de l'autre côté de l'Atlantique? D'un point de vue historique il n'existe aucune preuve venant corroborer la thèse soutenant que les créoles du Nouveau Monde - surtout - auraient leurs origines dans des pidgins qui auraient été parlés à l'époque de la traite sur la côte occidentale de l'Afrique. Plusieurs facteurs viennent infirmer cette thèse. D'abord, ces pidgins plutôt mythiques, qui auraient précédé ceux que nous connaissons aujourd'hui n'auraient pas été parlé par beaucoup de gens. Les esclaves ne les auraient pas appris, en tous cas certainement pas dans les conditions de leur captivité et durant leur transport à travers l'Atlantique et l'Océan Indien. Rien n'explique pourquoi, du moins durant la phase des sociétés d'habitation, ceux qui auraient appris un pidgin en Afrique ou pendant la traversée de }'Atlantique, n'auraient pas davantage appris (des approximations de la) koinè européenne de leur destination. Et qu'est-ce qui aurait empêché les enfants de cette époque d'apprendre comme langue maternelle la langue coloniale européenne plutôt que le pidgin? Ils ont pourtant grandi ensemble avec des enfants européens et beaucoup d'entre eux étaient métis! Et s'il est vrai que seul un pidgin portugais aurait servi de lingua franca durant la période de la traite, du XVIèmeau XVIII ème siècles, est-il vraiment évident que cette linguafranca de la côte de l'Afrique occidentale ait pu jouer un rôle central dans le développement des créoles du Nouveau Monde au-delà de quelques rares mots, tel que pikin 'enfant' « pequenino) qu'on ne retrouve d'ailleurs que dans quelques créoles anglais de l'Atlantique? La plupart des études récentes sur la "genèse" des créoles ne montrent-elles pas plutôt un héritage (modifié) plus manifeste des variétés non standard des langues européennes? Il apparaît clairement que McWhorter explique mal l'absence des créoles espagnols dans le Nouveau Monde. Les colonies espagnoles n'auraient pas été les seules à être affectées par l'absence, en Afrique, de pidgins basés sur leur langue métropolitaine et officielle. Les colonies françaises et hollandaises auraient pu être tout autant affectées, car nous n'avons pas de preuve que des pidgins français et néerlandais s'y soient développés 20

pendant la traite esclavagiste. Il apparaît de plus en plus incontournable que l'on doive admettre une explication polygénétique sujette aux limites qu'observe Chaudenson (1992, 2001, ce livre), car on ne peut ignorer le fait que certains créoles ont évolué à partir des créoles importés d'autres territoires. C'est ce que propose d'ailleurs Winford (1997) au sujet du créole anglais de Guyana, territoire colonisé en 1740 à partir d'autres colonies anglaises qui étaient déjà créolophones.15 McWhorter aurait dû aussi être plus attentif au fait que le Brésil, une colonie portugaise fondée à peu près un siècle avant les colonies anglaises, ftançaises, et hollandaises et qui a appris l'industrie sucrière à toutes celles-ci (s'y étant lancé au moins un siècle plus tôt), n'a pas développé de créole. Notons que le Brésil était la seule colonie officielle du Portugal dans le Nouveau Monde et que les seuls créoles portugais qui y soient attestés se sont développés au Palenque (côte caraïbe de la Colombie) et dans les Antilles Néerlandaises. Dans le cas du Palenque, il s'agit de populations marronnes qui n'ont pas eu d'interactions suivies avec les locuteurs lusophones alors que dans celui des Antilles Néerlandaises les esclaves sont devenus de loin trop nombreux par rapport aux juifs lusophones, ce qui a entraîné la restructuration du portugais au point d'être identifié comme une langue nouvelle. Encore faut-il reconnaître dans ce cas l'importance croissante du néerlandais et surtout de l'espagnol du Venezuela sur le développement du papiamentu dans ces îles néerlandaises. Mais pour revenir au Brésil, la population servile y était déjà très importante,

constituant, à la fin du XVlème siècle, au moins la moitié - sinon plus - de sa population
totale (60.000 habitants), population y ayant été amenée pour travailler dans les plantations de canne à sucre. La population d'origine africaine y est aussi devenue majoritaire au XIXèmesiècle, comme dans les territoires créolophones. Une différence importante se manifeste alors dans la structure socio-économique du Brésil. D'abord la culture du sucre dans cette colonie portugaise n'était pas de même nature que celle faite dans les grandes plantations des Antilles vers la fin du Xlllème,période durant laquelle se serait accentuée la basilectalisation de la langue européenne. Au Brésil, la culture de la canne était entreprise sur de petites plantations par des fermiers qui se partageaient des raffineries (Schwartz 1987), contrairement aux grandes plantations des Antilles, qui, principale industrie au XVIllème siècle, s'adjugeaient la plus grosse part des populations serviles. Comme il y avait également beaucoup d'engagés portugais dans ces fermesplantations et que jusqu'au XVIlèmesiècle les écarts de populations n'avaient pas atteint les disproportions observables - en faveur des populations serviles - dans les Antilles ou dans
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Je m'accorde aussi avec Chaudenson dans ce livre sur l'importance de distinguer les «générations des colonies» des « générations des parlers ou des créoles». Alors qu'il est évident que d'un côté l'lIe Maurice et de l'autre la Jamaïque et la Caroline du Sud étaient des colonies de seconde génération, ayant bénéficié du développement des infrastructures des colonies antérieures - la Réunion dans le premier cas et la Barbade dans le second cas - il est douteux que leurs créoles ne soient pas de première génération. Aucun créole ne s'était encore développé dans les colonies-mères au moment des migrations qui fonderaient les secondes colonies. Ces considérations s'appliquent aussi au Surinam, où se sont dévelopPés des créoles considérés comme radicaux (<<prototypiques » pour McWhorter 1998). Ces créoles (par exemple, le sranan, le saramaccan, et le ndjuka) se sont dévelopPés après le départ des Anglais, sous la colonisation hollandaise, à peu près de la même manière que les langues romanes après le départ des Romains de la Gaule et de l'Ibérie.

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l'Océan Indien, (tout au plus 2 Européens contre 3 A&icains au Brésil), les conditions n'étaient pas favorables au développement d'un créole. Il n'y a pas de doute que le nombre d'esclaves importés au Brésil était toujours plus élevé qu'ailleurs (100.000 au XVlèmesiècle, 600.000 au XVIlèmesiècle, et 1.300.000 au XVIllème siècle, selon Aaron Myers 2000, Encarta Africana). Or la raison principale de cette particularité démographique est que le pays est immense et exige plus de main d'œuvre que toutes les îles antillaises réunies. Mais sa propre population blanche est très importante aussi et aujourd'hui majoritaire. La domination démographique des populations entièrement ou partiellement d'origine africaine a été éclipsée dans la seconde moitié du XIXèmesiècle. De surcroît, même au moment où ces populations serviles étaient majoritaires, beaucoup d'entre elles ont travaillé dans les mines et les plantations de café (plus petites que celles de canne à sucre), où les modes d'interaction leur permettaient d'acquérir la même variété langagière que celle des engagés européens. Contrairement aux Antilles, le Brésil a aussi énormément investi dans l'industrie minière. Il est également important d'identifier le temps le plus critique dans l'accroissement de la population noire. Si cette population s'est accrue plus au moins sur le modèle de celle de Cuba ou de San Domingo, que Chaudenson discute aussi (c'est-à-dire après qu'une masse critique lusophone noire se soit déjà constituée), il n'y a aucune raison de s'attendre à ce qu'un créole se soit développé au Brésil. Somme toute, cette colonie n'a pas réuni les conditions qui ont contribué à l'émergence des créoles dans les îles portugaises de l'est de l'Atlantique, plus près de l'A&ique. Ironiquement c'est parce que les engagés portugais ont quitté ces îles pour le Brésil et que celles-ci se sont transformées petit à petit en des dépôts d'esclaves, contribuant ainsi à la disproportion des apprenants par rapport aux locuteurs courants que se sont développés ces créoles d'Afrique. Une question que je ne peux absolument pas omettre de discuter ici est la disparition des langues africaines dans les territoires créolophones, car mon analyse est quelque peu différente de celle de Chaudenson. Les créolistes semblent être convaincus que les langues serviles ont disparu des plantations parce que l'usage de celles-ci leur était généralement interdit. C'est comme si cette interdiction pouvait être observée aussi facilement que l'interdiction de battre le tam-tam, qui semble avoir été réintroduit seulement récemment dans la musique des descendants des Africains dans le Nouveau Monde. Dans les grandes plantations, on aurait eu beaucoup de peine à mettre cette interdiction en vigueur, surtout à partir du moment où un système de ségrégation raciale était en place et que les esclaves n'entretenaient plus de rapports sociaux avec les Européens, du moins pas de façon régulière. La position que je récuse ne peut expliquer pourquoi beaucoup de langues européennes ont aussi disparu dans les colonies de peuplement si elles ne coïncidaient pas avec la langue officielle. Par exemple, l'allemand, l'italien, le néerlandais, le suédois, et le norvégien, pour ne citer que celles-ci, ne se parlent plus comme vernaculaires aux Etats Unis. Le français y est moribond. L'espagnol qui se parle aujourd'hui est une récente réintroduction, avec l'afflux de plus en plus important d'hispanophones. Si ces langues européennes ont disparu plus tardivement que les langues serviles, c'est parce que les populations européennes ne se sont réellement intégrées aux Etats Unis qu'au cours du XXèmesiècle. On peut le reconnaître facilement par la distribution de certains quartiers 22

résidentiels qui sont encore souvent désignés comme Italian ou German ou Jewish neighborhood, et China Town. Aucune loi n'exigeait de ces Américains d'origine non a&icaine qu'ils ne parlent plus leurs langues ancestrales comme des vernaculaires. Elles ont cependant disparu, en raison des avantages économiques que leur offie l'anglais dans ce pays, rendant superflu (dangereux dans le cas des Allemands après la première guerre mondiale) l'usage des autres langues, surtout au fur et à mesure que les populations s'intégraient au tissu social américain (Mufwene 2002-b). Il est bien évidemment inconcevable d'avancer exactement la même explication pour les populations serviles, sans avoir à nier que la langue européenne de leur colonie, au sein de l'habitation ou dans la plantation, leur était nécessaire, car elle s'imposait au départ comme lingua franca et rapidement comme vernaculaire aussi. Je soutiens la thèse que la trajectoire du développement des colonies de peuplement ayant des plantations comme industrie principale, depuis les sociétés d'habitation jusqu'aux sociétés de plantation,16 est un catalyseur important dans la mort des langues serviles. Minoritaires dans les habitations, et le plus souvent sans compagnon de la même origine ethnolinguistique, les esclaves se retrouvaient dans des situations ethnographiques où ils ne pouvaient plus parler leurs langues, même s'il ne leur était pas interdit de le faire. Cette situation est plus ou moins comparable à celle des immigrés qui se retrouvent dans des contextes sociaux où personne d'autre ne parle leur langue, dont ils perdent graduellement la compétence, par atrophie (identifié comme "attrition" en linguistique). C'est donc la langue coloniale que les enfants créoles des habitations apprennent comme vernaculaire, même si certains de leurs parents leur enseignent une langue non européenne. Dès le moment où les colonies se transforment en sociétés de plantation et que les esclaves créoles servent de modèles aux bossales (emmenés le plus récemment de l'A&ique et pas encore acclimatés), la pression de parler la koïnè coloniale européenne ou le créole comme vernaculaire se fait plus forte, tout comme la pression que ressentent les migrants ruraux dans les villes a&icaines pour parler le vernaculaire urbain. N'oublions pas que c'est le facteur de diversité langagière, dans les plantations comme dans les villes a&icaines, qui favorise la langue coloniale ou le vernaculaire urbain, surtout pour les enfants créoles qui naissent de parents bossales ou pour les esclaves importés comme enfants ou mineurs (Mufwene 2002-b). La pression pour s'insérer dans la nouvelle société s'exerce avec la même force sur les esclaves que sur les personnes libres. Même si les bossales adultes n'abandonnent pas leur langue parce qu'ils ont trouvé quelqu'un d'autre qui la parle, le catalyseur important dans l'évolution conduisant à la mort des langues a&icaines dans le Nouveau Monde se retrouve chez les enfants qui ne les apprennent pas ou ne les parlent que marginalement. Si les choses ne s'étaient pas déroulées (à peu près) de la manière dont je l'explique, les descendants des engagés a&icains et indiens (asiatiques) emmenés dans ces mêmes colonies après l'abolition de l'esclavage ne seraient pas devenus des monolingues
Comme je l'explique dans Mufwene (à paraître), il Y a des ressemblances entre la croissance démographique de ces colonies de peuplement et celle des vines afticaines. Cenes-ci se sont développées à partir de petits centres de commerce ou à partir de postes d'administration coloniale avant de devenir de grandes agglomérations, ayant une langue urbaine reconnue par toute la population de la ville et de la nation. Les modèles linguistiques y sont ceux qui sont nés et ont grandi sur place. 16

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créolophones (Mufwene, à paraître). J'espère que cette discussion préparera le lecteur à mieux comprendre certains des débats auxquels nous engage Chaudenson dans ce livre très détaillé. Il est évident que les créolistes ne peuvent pas développer une hypothèse adéquate du développement des créoles sans tenir compte des dimensions «écologiques» sur lesquelles l'histoire socioéconomique de la traite esclavagiste et des sociétés créolophones nous renseigne, tout en opposant celles-ci à d'autres colonies de peuplement qui n'ont pas produit de créoles. Chaudenson livre des informations qui doivent nous aider à mieux comprendre la problématique du développement des créoles et à formuler des interprétations que nous estimons plus adéquates que ses hypothèses si nous ne sommes pas convaincus par ses arguments. Le seul fait de nous inciter à faire de la recherche à la hauteur de sa critique est une contribution immense de Chaudenson à la créolistique génétique, si cet aspect de son ouvrage est le seul aspect que certains lecteurs apprécieront. C'est aussi dans ce contexte sociohistorique qu'il importe de bien saisir une distinction importante et jusqu'ici mal saisie par beaucoup de créolistes entre, d'une part, la source ou l'origine des traits structurels des vernaculaires créoles et, d'autre part, l'influence qu'une langue autre que la langue-cible aurait exercée sur l'évolution de celleci, y compris le développement d'un créole. Chaudenson discute la « genèse» des créoles dans des termes tels que l'héritage et l'influence externe ne sont pas des alternatives exclusives. Malheureusement le débat sur ce sujet a été trop biaisé par des notions bizarres de 'langue mixte', telle que celle promue par Thomason & Kaufinan (1988) et Thomason (2001), selon laquelle un créole serait une langue dont seul le vocabulaire serait hérité de la langue-cible tandis que la grammaire proviendrait de sources multiples.I? Comme le conteste Chaudenson (2001, ce livre), cette supposition sur la façon non guidée d'apprendre une langue seconde, en mémorisant seulement un vocabulaire sans faire du tout attention aux principes de son usage pour les dériver surtout, sinon exclusivement, d'autres langues qu'on parle déjà n'a été prouvée dans aucune étude sur l'apprentissage de la langue seconde. A ma connaissance quiconque apprend une langue seconde le fait avec le souci de la parler aussi bien que ses locuteurs natifs ou courants. Il est évident que la plupart des apprenants atteignent cet objectif à des degrés de satisfaction variables, certains restant très loin de leur objectif: malgré leurs efforts.Is
17

Cette définition est en effet comparable
récuse.

à la notion de 'langue lexificatrice',

qui suggère la même chose et que

Chaudenson
18

Certains créolistes comme Baker (1997) craignent que le langage que j'utilise précisément ici pour cette

discussion suggère que les populations serviles ont échoué dans leur apprentissage de la langue-cible. En fait, Baker nie même qu'il a existé une langue-cible dans les conditions qui auraient conduit les esclaves à plutôt « créer» un «médium de communication inter-ethnique». Parler de degrés différents de succès ne suggère pas du tout un échec pour certains apprenants. Dans les conditions d'apprentissage non guidé, où l'apprenant doit inférer lui-même le système sans être guidé par un instructeur, les modes d'acquisition d'une langue sont différents de ceux de l'école. Mais on pourrait aussi parler de degrés d'échec pour tout le monde, car personne ne reproduit parfaitement la langue de son environnement social avec toute sa variation interne. Chaque locuteur construit graduellement, par sélections à partir du « feature pool» de son environnement social, des variantes qui constituent son idiolecte. D'autre part, la variation linguistique dans la population des locuteurs de la langue européenne n'implique pas non plus l'absence d'une langue-cible. La reconnaissance même de la notion « d'idiolecte» implique la variation qui existe dans toute

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Compte tenu du peu d'espace qui me reste, je n'entrerai pas ici dans les détails de la position que je viens d'esquisser. Nous pouvons cependant nous poser les questions suivantes: le processus de l'apprentissage non guidé d'une langue seconde est-il fondamentalement différent de celui de l'apprentissage de la langue maternelle? Y a-t-il des différences importantes dans la façon dont les apprenants infèrent les unités et les principes de la langue-cible ou dans la manière dont des divergences émergent chez les apprenants des modèles qui sont ciblés? La reconnaissance de l'influence substratique dans le cas de l'apprentissage d'une langue seconde implique-t-elle une différence processuelle par rapport à l'apprentissage d'une langue maternelle? Y a-t-il des différences dans la façon dont s'opère la sélection pendant le développement d'un idiolecte durant l'apprentissage d'une langue seconde et durant l'apprentissage d'une langue maternelle? Tous les locuteurs natifs sont-ils de manière identique compétents dans leur langue? Et tous les apprenants ont-ils des aptitudes identiques dans l'apprentissage d'une langue seconde ou maternelle? Connaissons-nous des locuteurs qui reproduisent (parfaitement) la compétence de leur mère, de leur père, d'un autre parent, ou de n'importe quel autre locuteur de leur environnement social? Peut-il y avoir un apprentissage parfait d'une langue? La problématique de l'apprentissage de la langue seconde n'est-elle pas mal abordée en focalisant excessivement l'attention sur l'influence exercée par la langue maternelle, ou par toute autre langue apprise avant la langue-cible? L'interprétation biaisée des symboles et des principes de la langue-cible est-elle nécessairement une négation de l'apprentissage de ceux-ci? Je me contenterai ici de poser des questions auxquelles j'esquisse des réponses dans Mufwene (2001). Chaudenson, quant à lui, formule dans ce livre des réponses à la fois différentes et complémentaires des miennes. Le lecteur intéressé devrait le lire très attentivement. C'est parce que nos questions de recherche se recouvrent partiellement et que notre parcours universitaire, si différent soit-il, nous a conduits à partager de nombreux points de vue que Robert Chaudenson m'avait initialement invité à écrire des réponses ciblées sur quelques-uns de nos points de divergence. J'ai trouvé l'entreprise délicate, d'abord parce que j'aurais pu être tenté d'ajouter ici et là, et avec peut-être trop de zèle, des notes de bas de page qui auraient pu exagérer des différences somme toute sans grande importance. Et d'autre part, à trop croire que nos différences sont négligeables, j'aurais pu finir par n'écrire rien d'important non plus et par lasser le lecteur avec des acquiescements peu utiles. C'est alors que j'ai plutôt proposé de rédiger cette préface, choisissant ainsi d'introduire cette nouvelle œuvre de mon collègue et ami en abordant certains sujets que nous considérons tous deux comme fondamentaux et en laissant au lecteur le soin de déterminer où nos point de vue divergent et comment, et dans quelle mesure nous nous complétons. Après tout, partager des positions sur des questions scientifiques peut être
communauté linguistique. Tout n'est plus que question de degré. Et pour finir, les créoles ne sont pas des créations délibérées avec l'intention de résoudre un problème «babélique» (si je peux me permettre ce néologisme) et de manque (absolu) de communication dans une communauté. Les créoles sont des évolutions aussi accidentelles que les langues romanes ou le vieil anglais par exemple. En disant cela il convient, on l'aura compris, de ne pas procéder à un retournement pervers en décidant d'appeler ces langues également des créoles.

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comparé, plus ou moins, à parler des idiolectes d'un même dialecte, au sein desquels les locuteurs ne partagent que des ressemblances familiales wittgen stein iennes sans manifester des connaissances linguistiques identiques. J'ai pensé qu'en lisant cette préface comme un texte intégré qui synthétise quelques-unes de mes positions sur le développement des créoles, certains lecteurs seraient mieux préparés à aborder les points soulevés par Chaudenson à la lumière d'un débat continu où les accords sont rarement absolus, même entre collègues qui partagent de nombreux points de vue. Cette préface se veut également une invitation adressée au lecteur à réfléchir avec nous et d'autres créolistes sur ces questions, et surtout à penser à des éléments qui nous aideraient à faire des progrès dans ce domaine de recherche. Je n'abuserai pas davantage de la patience du lecteur qui est, à n'en pas douter, impatient de découvrir les hypothèses que Chaudenson veut partager avec nous sur les créoles et/ou ce qu'il ajoute à ses publications antérieures. Le lecteur informé sera certainement aussi satisfait que je l'ai été à la lecture de cet ouvrage, tant Chaudenson clarifie ses positions, ajoute de nouveaux arguments pour contrer des positions contraires aux siennes et non convaincantes, et parfois revisite ses propres positions et les corrige. Ce livre est plus qu'une synthèse de la recherche de Robert Chaudenson sur les créoles depuis les années 1970. Il représente de toute évidence un progrès, même par rapport à Chaudenson (2001). Que le lecteur s'accorde ou non avec l'auteur, il appréciera sans doute cette source précieuse d'informations et ses nombreuses invitations à des réflexions intellectuelles stimulantes et d'un niveau très élevé. Références: Bailey, Charles-James N. & Maroldt, Karl. 1977. The French lineage of English. In Pidgins - creoles -languages in contact, éd. par Jürgen Meisel, 21-53. Tübingen: Narr. Baker, Philip. 1995. Some developmental inferences from the historical studies ofpidgins et creoles. In The early stages of creolization, éd. par Jacques Arends, 1-24. Amsterdam: John Benjamins. Baker, Philip. 1997. Directionality in pidginization and creolization. In The structure and status of pidgins and creoles, éd. par Arthur Spears & Donald Winford, 91-109. Amsterdam: John Benjamins. Baker, Philip & Peter Mühlhausler. 1990. From business to pidgin. Journal of Asian Pacific Communication 1.87-115. Berlin, Ira. 1998. Many thousands gone: The first two centuries of slavery in North America. Cambridge, MA: Harvard University Press. Berlin, Ira. 2000. Atlantic Creoles: The charter generations. Microsoft Encarta Africana 2000. CD. Bloomfield, Leonard. 1933. Language. New York: Holt, Rinehart, & Winston. Bolton, Kingsley. 2000. Language and hybridization: Pidgin tales from the China coast. Interventions, 5, 35-52. Bolton, Kingsley. 2002. Chinese Englishes: From Canton jargon to global English. World Englishes, 2i, 181-199. Chaudenson, Robert. 1979. Les créoles français. Paris: Fernand Nathan. Chaudenson, Robert. 1992. Des îles, des hommes, des langues: essais sur la créolisation 26

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AVANT-PROPOS
Projet de vacances L'Hermitage (La Réunion), août 2001]9 Allant en vacances à la Réunion (qui fut mon premier terrain de recherches sur les créoles) durant le mois d'août 2001, j'avais l'idée de consacrer une bonne partie de mon temps à mettre au net quelques idées sur la créolisation linguistique. Le propos peut sembler étrange dans la mesure où, dans les dix dernières années, j'ai publié trois livres sur les créoles (1992, 1995, 2001), ainsi qu'un nombre important d'articles consacrés à ce même domaine. En fait, aucun de ces ouvrages ou de ces travaux ne correspond exactement à ce que je voudrais faire aujourd'hui. Le livre de 1992, Des îles, des hommes, des langues. Essai sur la créolisation linguistique et culturelle visait, comme son sous-titre le souligne, à proposer une hypothèse globale sur la créolisation linguistique et culturelle. De ce fait, les aspects proprement linguistiques n'y ont qu'une place limitée, volontairement réduite pour éviter de rebuter des lecteurs non spécialisés. Dans la version anglaise, actualisée et augmentée, publiée en collaboration avec S. Mufwene qui en a assuré la traduction (2001), sous le titre Creolization of Language and Culture, les aspects linguistiques ont été un peu augmentés (en particulier pour ce qui concerne les exemples), mais les contraintes éditoriales n'ont pas permis d'ajouter tous les développements et les compléments que j'aurais souhaités. L'ouvrage de 1995, dans la petite collection" Que sais-je? ", est très court et destiné à un public non spécialisé. Les nombreux articles que j'ai publiés s'inscrivent à peu près tous dans la perspective théorique que je voudrais essayer de mettre au net et d'illustrer ici; s'ils en constituent des éléments, ils sont dispersés, malaisément accessibles et surtout ils ne font pas apparaître de façon nette les liens qui les unissent et la cohérence de l'ensemble qu'ils constituent. Toutefois, ce projet de devoirs de vacances pour l'année 2001 a rencontré un obstacle de taille, dans la mesure où je me suis trouvé fort limité quant au nombre et au poids de mes bagages. Je ne pouvais pas emporter tous les documents nécessaires à une telle entreprise ni même les textes que j'avais écrits depuis dix ans. Je n'avais même pas le temps de les réunir avant mon départ, rendu quelque peu précipité par l'accumulation de

19 Une fois de plus, j'ai pu compter, dans la relecture et le mise au point de ce livre, sur l'aide efficace et diligente de Michel Carayol,« mon ami de trente ans ». Son concours a été d'autant plus méritoire qu'il connaît depuis longtemps nombre de mes positions et que mes propos n'ont donc même pas eu pour lui le charme, modeste, de la nouveauté.

tâches ultimes à accomplir en dernière minute. Faisant de cette nécessité une loi, j'ai donc décidé de n'emporter qu'un seul livre. J'ai hésité alors entre trois ouvrages récents que j'avais sous la main et que j'avais déjà parcourus. Le premier était le livre de M. Parkvall, Out of Africa, entreprise sympathique et ambitieuse d'un jeune chercheur plein d'allant. Toutefois, j'avais pu voir que, par sa démarche et son contenu, il offrait plus matière à exciter ma veine critique qu'à m'inciter aux réflexions de portée générale que je voulais conduire. La trouvaille majeure de Out of Africa est, sans le moindre doute, ce titre qui va peut-être gagner à la cause qu'il défend toutes les admiratrices de Robert Redford! Ce livre, comme souvent les travaux de M. Parkvall, attire la sympathie par l'énergie que déploie dans ses recherches ce jeune créoliste nordique. Toutefois, il suscite l'étonnement dans la mesure où le comparatisme qui l'anime est, en quelque sorte, totalement hémiplégique. En effet, la visée générale, comme le titre l'indique clairement, est d'évaluer dans les créoles atlantiques l'apport africain. Fort bien, mais comment peut-on engager une telle démarche sans la compléter, pour les faits présumés, parfois non sans audace, d'origine africaine, par une vérification dans les créoles d'autres zones (l'océan Indien en particulier) où l'on ne peut pas postuler les mêmes apports africains? Comment négliger une pareille chance scientifique dans une démarche qui se réclame du comparatisme linguistique? Il est d'autant plus étrange de ne pas prendre cette précaution minimale que les créoles français de l'océan Indien ont fait l'objet de descriptions bien plus étendues que ceux de la zone américano-caraïbe (R. Chaudenson, Ph. Baker, Ph. Baker et V. Hookoomsing, A. Bollée), exception faite de l'haïtien avec la thèse magistrale de D. Fattier. Le deuxième livre que j'ai songé à emporter est l'ouvrage édité par Ingrid NeumannHolschuh et Edgar Schneider, Degrees ofrestructuration in pidgins and creoles (2000). Il réunit les actes du Colloque de Regensburg (1998); j'avais moi-même été invité à ce colloque (ma communication figure dans l'ouvrage) et j'avais donc déjà pris connaissance d'une bonne partie du contenu de ce livre. C'est ce qui m'a conduit, en dépit de son importance et de son intérêt évident, à ne pas le mettre dans ma valise, dans l'intention d'emporter avec moi un texte dont le contenu serait pour moi plus nouveau. C'est donc le troisième que j'ai retenu, Language Change and Language Contact in Pidgins and Creoles, édité par J. McWhorter (2000). J'avais eu plaisir à dialoguer avec John McWhorter à la suite du Colloque d'Aix-en-Provence durant l'été 1999 et nous avions pu dissiper quelques malentendus sur nos positions respectives. Je me réjouissais de poursuivre ce dialogue et j'ai été un peu déçu de voir que J. McWhorter n'était qu'éditeur de ce volume qui ne contient, de lui, que la brève préface qui l'ouvre. Toutefois, il m'est apparu, à la simple lecture de cette préface et du sommaire que cet ouvrage était sans doute le plus propre à me permettre d'engager les réflexions de natures diverses que je souhaitais conduire, d'autant que ces problèmes étaient éclairés par un texte d'une vingtaine de pages que M. DeGraff avait envoyé par courrier électronique à la fin du mois de juillet et dont j'avais pris avec moi un tirage, mais sans avoir eu le temps de le lire avant mon départ [la rédaction du présent ouvrage ayant duré près d'un an, ce texte a été aujourd'hui publié par M. DeGraff: ct: infra]. Bien sûr, on le devine déjà, de nombreux passages de ce livre ont été laissés en 30

suspens lors de la rédaction initiale, durant le mois d'août 2001; les uns concernent des études de détail que j'avais déjà rédigées et que je n'avais qu'à reprendre et à adapter, d'autres correspondent à des références précises qui, naturellement, étaient nombreuses à me manquer, vu mes conditions de travail, d'autres enfin renvoient à des contributions plus récentes sur des domaines que j'aborde et sur lesquels je ne peut pas ignorer totalement des points de vue nouveaux, peut-être importants, voire décisifs. Ce projet s'étant finalement étalé sur un an et demi, j'ai naturellement renoncé à mon intention de m'enfermer dans une seule lecture, mais j'ai choisi de raconter les origines de ce livre car elles peuvent éclairer certains de ses caractères. Quelques lectures estivales de 2001 dans Language Change and Language Contact in Pidgins and Creoles. " Chacun a sa méthode" proclamait déjà Arnolphe dans l'Ecole des femmes; il en est ainsi pour la lecture. Pour ce qui me concerne, par exemple, je lis toujours les journaux à l'envers. Je regarde la première page et les titres d'abord; je passe ensuite à la dernière page pour revenir au début au cours de ma lecture qui s'opère donc à rebours. Je ne sais pas si cette démarche relève d'une psychopathologie particulière, mais cette méthode d'accès à la presse me convient et je m'y tiens depuis longtemps. Pour les livres, je procède autrement. Je lis d'abord le sommaire puis la préface, quand il yen a une; c'est le cas dans le livre de J. McWhorter et cette lecture a été, je l'ai dit, un élément de mon choix. Je consulte ensuite la bibliographie quand elle existe (dans le cas présent, il y a une liste de références par articles et la chose n'est donc pas possible). On peut par là voir rapidement dans quelles perspectives s'inscrit l'ouvrage Ge vois d'ici le sourire narquois de mon lecteur, mais je ne me borne pas à voir si je figure dans ladite liste !). Dans le cas, fort heureusement de plus en plus fréquent, où l'ouvrage est pourvu d'un index, je le consulte sur trois points. D'abord, j'y cherche les références à mes propres travaux, s'il y en a, ce qui est loin d'être un cas fréquent, en particulier dans le domaine de la créolistique, où on lit rarement les auteurs qui écrivent en français. Il ne s'agit pas pour moi de satisfaire mon ego, mais plutôt, en général, de voir d'emblée quelles sottises on me fait dire! Je puis juger par là, sur des textes que je connais bien, la qualité de lecture et la fidélité de la restitution des points de vue (On aura compris que ces méthodes pour aborder la lecture des ouvrages scientifiques résulte, pour partie, de la nécessité d'avoir eu à évaluer un grand nombre de thèses !). En l'occurrence, le livre que j'ai choisi (Mc Whorter 2000) n'a pas d'index nominum; je reviendrai sur ce point pour deux exemples précis où l'on me fait dire tout autre chose que ce que j'ai dit (pages 55 et 103). Mieux vaut donc parfois ne pas être cité du tout que de l'être dans de telles conditions. Ensuite je considère les références à des analyses concernant des créoles dont je suis un peu familier. Ce point est très important pour moi. Si, aux passages repérés grâce à l'index, je trouve des erreurs ou des contresens sur les créoles que je connais, je suis porté à croire qu'il risque fort d'yen avoir aussi pour ceux que je ne connais pas. Dans le livre en cause, il y a peu de références aux créoles français, quoiqu'un article soit consacré au créole français de Sainte Lucie; en dehors de ce cas dont l'orientation est très particulière et peu pertinente pour mon propos, on en trouve seulement cinq avec un seul renvoi; parmi 31

celle qui m'intéressent particulièrement, l'une concerne le mauricien (mais c'est une allusion générale), l'autre le seychellois (l'index indique page 65, mais je n'ai rien trouvé qui concerne ce créole à cette page). En fait, l'index concerne plutôt les concepts linguistiques car, à la lecture des textes, j'ai ensuite trouvé bien des exemples empruntés aux créoles français qui ne sont pas mentionnés dans l'index. Enfin, je cherche dans l'index les références à des sujets qui m'intéressent particulièrement. J'ai noté avec satisfaction sous" history (of colonies) " un grand nombre de renvois, mais j'ai été très étonné de ne pas voir apparaître quelque terme que ce soit évoquant la sociolinguistique ou même, plus généralement encore, les aspects sociaux de la créolisation, ce que laissait pourtant espérer le titre même de l'ouvrage. Les index, si commodes par ailleurs, sont toutefois trompeurs. Ainsi, on ne trouve pas moins de 34 références pour" creolization " et 18 pour" pidginization ", mais on ne peut en conclure qu'on trouvera, par exemple, à l'une ou l'autre des pages citées, une simple défmition de ces termes ou même une évocation un peu consistante de leur nature et de leurs caractères. L'informatique fait bien son travail de repérage, mais elle le fait de façon purement mécanique et rarement intelligente. Aussi ai-je renoncé à établir un tel index pour ce livre qui comporte une table des matières détaillée. Mon propos n'est nullement ici de rendre compte de cet ouvrage de façon classique et je ne dirai rien de certaines contributions que j'ai tout juste parcourues. En revanche, les textes que j'examinerai de plus près seront davantage pour moi des prétextes à aborder les questions qui m'intéressent que des objets d'études propres. L'avantage de cette démarche est que les auteurs étant tous des spécialistes des questions qu'ils traitent, on peut admettre que leur approche prend en compte l'essentiel de la documentation récente, y compris celle qu' offient des textes que je ne connais pas. Cette démarche me conduira à aborder successivement les problèmes que je souhaite traiter sans qu'ils tiennent toujours une place centrale dans les textes qui me servent de point de départ. Le problème de la genèse des créoles sera le fil conducteur de cette approche. En effet, non seulement cette question demeure une des plus fascinantes dans les sciences du langage comme en témoigne la récurrence permanente des travaux et des hypothèses sur cette question, mais elle est aussi essentielle, au-delà du cas même des créoles, pour des questions aussi fondamentales que celles de l'appropriation et de l'évolution linguistiques. Mon but sera aussi, et ce point est tout aussi essentiel à mes yeux, de démontrer la validité de la théorie que je propose par une étude comparative et génétique des systèmes que constituent les créoles :&ançais des deux zones où ils sont en usage. Je suis en effet frappé depuis longtemps par le fait que la plupart des théories, substratistes en particulier, limitent leur champ d'application à des aspects tout à fait marginaux des systèmes (topicalisations ou verbes sériels), sans aborder de ITont le problème central du comparatisme qui est, bien entendu, la comparaison des systèmes eux-mêmes et non celle d'éléments disparates et isolés, dont le principe de sélection et la finalité essentielle sont de donner l'impression qu'ils confortent l'hypothèse qui a conduit à les choisir. On sait, depuis la création de la grammaire comparée, au XIXe siècle, qu'on doit comparer des 32

systèmes et j'ai fait si souvent cette remarque que je m'abstiendrai de la renouveler ici. La démarche que je propose ici est donc, dans une première partie, d'établir une théorie de la créolisation en la situant, par la nature même de la démarche (confrontation à des points de vue différents), puis dans une seconde partie, exclusivement linguistique et illustrative, de fonder le point de vue soutenu à travers l'étude, comparée et génétique, des principaux éléments des systèmes que constituent les créoles français. On constatera, à me lire, que mes points de vue se rapprochent sur plusieurs points des théories de S. Mufwene, même si nous divergeons sur d'autres. C'est d'ailleurs cette relative proximité de nos idées qui a conduit S. Mufwene a traduire et à adapter mon livre de 1992 Des îles, des hommes, des langues en anglais dans la mesure où, comme on le verra plus loin, les travaux en français sont rarement lus par les chercheurs anglophones, même lorsqu'ils concernent les créoles français. Cette traduction, augmentée et complétée est parue en 2001 sous un titre plus explicite que l'original, Creolization of Language and Culture. Si le présent ouvrage paraît un jour, en ligne, sous une forme interactive, comme je le souhaite, chacun pourra y apporter sa contribution, sous forme d'illustration, d'approbation, de modification ou de critique. Toutefois pour les problèmes dont je vais traiter, je renvoie d'ores et déjà, sans pouvoir les citer toujours dans leurs détails, à plusieurs articles de S. Mufwene dont le titre lui-même est tout à fait explicite comme « Les langues créoles peuvent-elles être définies sans allusion à leur histoire?» (Etudes créoles, 1986, IX, 135-150) ou « Jargons, pidgins, créoles and koinès : what are they?» (in Spears and Winford (éd.), 1997), mais aussi et surtout à son grand livre The Ecology of Language Evolution (2001). Mon point de vue se rapproche aussi, à bien des égards (et cette convergence, comme la précédente, me conforte et me rassure), des conclusions majeures de la thèse d'Etat de L.F. Prudent, encore inédite, « Pratiques langagières martiniquaises: genèse et fonctionnement d'un créole », 3 volumes, Université de Rouen, 1993). Le titre, à lui seul, suffit à montrer la proximité de nos approches, même si, fort heureusement, nous avons des points de divergence et donc de débats.

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PREMIERE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

DE LA VOGUE DE LA CREOLITE

1.1 AIMEZ-VOUS

LE CREOLE?

ON EN A MIS PARTOUT.

Avant d'aborder la question proprement linguistique, je voudrais illustrer le titre de cette section « Aimez-vous le créole (ou la créolisation...)? On en a mis partout» par un exemple que me fournit l'actualité. En effet, dans une interview du 29 juillet 2002 parue dans le Figaro, E. Glissant, reprenant une position à laquelle il nous a déjà habitués, déclare pour démontrer que le monde entier « se créolise » : « Tout le monde se rend compte que le monde est en train de devenir composite, c'està-dire créolisé, et que ce qui était vécu par les Antillais comme une espèce d'insuffisance est vécu désormais comme une sorte d'avantage ». De nombreux points pourraient être discutés dans son texte, mais comme ce n'est nullement le centre de mon propos, je me limiterai à cette phrase qui me semble réunir plusieurs affirmations des plus discutables. Soutenir que le monde devient composite au moment où l'on assiste, partout, à un afITontement, souvent sanglant, des nationalismes comme des intégrismes religieux me paraît faire quelque peu difficulté. Toutefois, ce qui me paraît essentiel est qu'E. Glissant voit dans la «créolisation» une écume de la mondialisation qui elle-même serait véhiculée essentiellement par le mercantilisme et les médias internationaux. Les exemples qu'il allègue lui-même pour illustrer sa pensée sont Bob Marley et la pizza. Je crois qu'il y a là le signe de deux points qui me paraissent majeurs et dont je traiterai largement dans les pages (hélas nombreuses) qui suivent. D'une part, la créolisation (la vraie) est liée à des contextes sociohistoriques qui sont tout autres que ceux que nous vivons; les évolutions culturelles et linguistiques majeures

du passé, de la diaspora des Indo-Européens aux conquêtes arabes ou aux colonisations européennes du XVIe au XVIIIe siècle, en passant par l'empire romain, sont engendrées par des invasions et des conquêtes, dans des conditions socio-historiques qui n'ont qu'un rapport lointain avec l'ouverture d'une pizzeria à Kaboul et d'un MacDonald à Oulan

Bator ou la production d'un disque de « seggae»

«

séga + reggae) à l'lIe Maurice.

Assimiler la créolisation à des épiphénomènes de ce genre me paraît un peu réducteur. D'autre part, et nous nous rapprochons de notre sujet auquel nous allons venir sans plus tarder, la créolisation conduit à l'émergence de systèmes culturels nouveaux (dont les langues) qui ne résultent nullement d'un simple « mélange» d'autres systèmes et dont les caractères se limiteraient à la simple addition d'éléments préalables. Ils possèdent leurs dynamiques propres et évoluent essentiellement sous l'action de ces facteurs internes. Les cultures ne sont pas des liquides qu'on mélange dans une éprouvette; certes on peut produire par une telle opération des liquides nouveaux, mais, dans ces cas, leurs caractères et leurs propriétés se déduisent simplement des caractères premiers des composants et des modalités de l'opération. J'ai écrit, Dieu seul sait où et quand, que la créolisation est non pas un mélange, mais une catalyse. J'y reviendrai plus loin (3.3) et peut-être d'ici là auraije retrouvé la référence de ce propos. L'image du mélange est douteuse et inadaptée; E. Glissant s'en rend compte d'ailleurs. Il fait une allusion quelque peu inattendue aux Etats-Unis. Il voit en cet Etat « un grand pays de l'avenir [...] parce que c'est un pays où toutes les ethnies, toutes les religions, toutes les philosophies, toutes les cultures du monde sont représentées. Ce sera un grand pays quand tout cela sera créolisé, ce qui n'est pas encore arrivé; toutes les cultures sont là, mais sans réactions les unes par rapport aux autres. ». E. Glissant connaît trop, je pense, les Etats Unis pour ne pas percevoir ici ce que son propos a d'inattendu, voire d'inadéquat. Ces remarques me conduisent à une autre mise au point sur l'usage même du terme « créole» (soit comme adjectif: soit comme substantif) car elle explique le titre de cette section (<< Aimez-vous le créole? On en a mis partout»). La créolisation et le métissage sont à la mode; de ce fait, on use de ces termes à tout propos et, pour m'en tenir aux langues qui sont ici mon intérêt majeur, on désigne par là des réalités fort différentes. D'une part, on qualifie ainsi (et je limite ici mon propos aux créoles français), les langues qui sont ce que je serais tenté de nommer les « créoles historiques» (sur lesquels se centre mon intérêt personnel); elles sont parlées dans les Départements d'Outre-Mer français comme la Guadeloupe (440.000 habitants), la Guyane (150.000), la Martinique (410.000), la Réunion (730.000) et des Etats indépendants comme Haïti (8 millions d'habitants), Maurice (1.100.000), la Dominique, Sainte Lucie, les Seychelles, etc. II y a, bien entendu, des "créoles historiques", issus, aux mêmes époques d'autres langues européennes et j'y ferai, ici ou là, allusion. Toutefois, on voit aussi désignés comme "créoles", d'autre part, des langues qui tiennent souvent, dans la littérature créoIistique, en particulier anglo-saxonne, et dans la théorie linguistique, une place importante sans qu'on sache trop par combien de locuteurs et où elles sont parlées. On débat à l'infini sur ces langues, souvent sans avoir la moindre expérience du terrain et en se repassant, de main en main, des attestations qui ne sont jamais vérifiées. Il est clair que je me limiterai ici aux créoles français et avec une 36

prédilection particulière pour les terrains sur lesquels j'ai effectivement travaillé.
1.2. QU'EST-CE QU'UN CREOLE?

Revenons au propos central de ce livre. Dans l'ouvrage édité par J. McWhorter, W. Samarin, qui soutient, avec constance, depuis près d'un demi-siècle et contre des avis divergents, que le sango (langue de la République Centrafticaine), est un pidgin ou un créole, déclare (2000 : 304), que" le fait que le sango est la langue première de plusieurs milliers de gens en fait aussi un créole, selon un des sens les plus connus accordés à ce mot" (cette traduction, comme celles qui suivront, est de moi). Par ailleurs, dans le même livre, S. Goyette consacre un article au fait de savoir si le passage du latin au roman constitue un cas de créolisation partielle; le propos n'est pas totalement nouveau puisque les créoles ont été qualifiés depuis longtemps de parlers" néoromans" (à tort, car certains sont issus de langues germaniques comme l'anglais et le néerlandais) et qu'au Colloque de Linguistique et de Philologie Romanes de Trêves, la section qui accueillait les communications sur les créoles se nommait" Romania nova" (ce qui est également discutable et pour les mêmes raisons). On s'est aussi longuement interrogé pour savoir si l'anglais est un créole (S. Goyette lui-même s'est engagé dans ce débat) et, en Afrique, on évoque très souvent la créolisation du français à Abidjan ou à Yaoundé. On se souvient peut-être aussi qu'il y a trente ans déjà, H. Wittmann, dans La linguistique (9 : 1973), se posait la question suivante: "Le joual [ftançais populaire de Montréal] c'est-tu un créole?". Enfin, tout récemment, B. Cerquiglini (in Le français dans tous ses états, 2001) a pu définir le français comme" un créole qui a réussi". Cet usage du mot" créole", un peu abusif à mes yeux, a été sans doute accentué encore, ces dernières années, par la vogue déferlante du métissage et de la diversité que je viens de signaler, mais il a, les exemples cités le montrent, des origines plus anciennes et, en tout cas, le problème de la définition mérite examen. S. Goyette, au début de son article, rappelle le point de vue émis sur cette question par A. Meillet. J'avais moi-même évoqué cet auteur dans ma thèse (1974), en citant un autre ouvrage de Meillet où ce dernier dit la même chose. Ces réflexions, comme celles de F. Brunot dans son Histoire de la langue française (Tome VIII), sont naturellement incontournables pour qui s'intéresse à ce problème. Je ne veux pas reprendre le détail des affirmations de Meillet ou de Brunot; on peut les résumer par une phrase du premier: " Les esclaves nègres des anciennes colonies, en acceptant le ftançais ou l'espagnol, ont entièrement transformé ces langues. Ils leur ont donné une prononciation nouvelle: ils en ont simplifié la grammaire" ( Meillet, 1928, 122, cité in S. Goyette, 2000, 104. Meillet tenait des propos tout à fait identiques dès 1921 dans Linguistique historique et linguistique générale). Il Y a là un problème et peut-être une confusion ce qui nous ramène à la question des références que j'évoquais plus haut. S. Goyette qui, dans son article, entend montrer que " la créolisation a joué un rôle dans la genèse des langues romane à partir du latin" (2000, 103) me classe parmi les adversaires d'une telle position. Je sais d'autant moins sur quoi il se fonde pour l'affirmer qu'il ajoute que je me serais contredit moi-même sur ce point. 37

Je cite le texte orignal pour éviter ici tout problème lié à la traduction: " Radical though this position may appear, many créolists having clearly stated their opposition to it (e.g. Chaudenson 1995, in a seeming reversal of Chaudenson 1983)" (2000, 103). Cette remarque me confirme dans mon opposition farouche à ce que je nomme les citations décoratives, fort prisées par certains, mais que j'interdis à mes étudiants, dans leurs mémoires ou leurs thèses. Faute de précision de pages dans la référence, comment savoir à quel propos fait ici exactement allusion S. Goyette? Mon livre de 1995 a 128 pages et l'article de 1983 est pratiquement aussi long! Comment retrouver et vérifier ces références (qui ne comportent pas de réelles citations), sans relire l'ensemble de ces textes? En l'occurrence, je me suis épargné la peine de le faire, car je sais à quoi m'en tenir sur ce que j'ai pu écrire. En tout cas, je n'ai pas le sentiment d'avoir en quoi que ce soit changé de position sur cette question et je ne puis que réaffirmer ici mon opposition, effectivement assez radicale, à l'usage abusif du mot" créole" à propos de tout et n'importe quoi. Je puis résumer ma position très simplement, en deux points que je commenterai brièvement. 1.2.1. Premier point: Dans un souci de clarté, je suis d'avis de réserver strictement l'usage du mot" créole" aux idiomes issus des langues européennes et qui se sont formés dans les sociétés coloniales entre le XVI et le XVIIIe siècle. Je ne vois pas l'intérêt de nommer" créole" toute langue qui évolue ou se forme au contact d'autres systèmes linguistiques et, en particulier, de qualifier ainsi les formes véhicularisées de langues vernaculaires et/ou les langues véhiculaires elles-mêmes. Faut-il rappeler, au passage, qu'une langue « véhiculaire» est un idiome qui permet la communication entre des individus ou des groupes de langues différentes? Il peut s'agir d'une langue destinée à cet usage spécifique, qu'elle se soit développée de façon « naturelle », comme la « lingua franca» (également nommé « sabir») de la Méditerranée, ou qu'elle ait été créée à cette fin (comme 1' espéranto), mais une langue naturelle peut aussi être utilisée comme véhiculaire soit de façon occasionnelle et conjoncturelle, soit de façon plus permanente. Dans ce dernier cas, on constate souvent que son système se trouve modifié par ce type d'usage (véhicularisation); ce cas est, en particulier, celui de plusieurs langues africaines. Cette restriction dans l'usage du mot « créole» a plusieurs justifications, les unes générales, les autres particulières. Sur le plan général, le contact interlinguistique est si généralisé dans I'histoire du monde que si l'on donne une extension maximale au terme" créole ", on classe comme telles les langues romanes bien sûr, mais aussi l'anglais et probablement des milliers d'autres langues. Je ne vois pas le profit heuristique qu'on peut tirer d'un classement qui fait entrer dans une seule et même catégorie l'immense majorité des langues du monde. Sur un plan particulier, dans la mesure où je pense que les créoles sont définis essentiellement par les modalités socio-historiques très spécifiques de leur formation, il me semble peu probable qu'on ait des opportunités réelles de fonder des extensions multiples 38

de l'emploi de ce terme. Je reviendrai plus loin sur le caractère, somme toute exceptionnel, de la créolisation. 1.2.2. Second point: individus et langues Sans reprendre dans son détail l'étymologie du mot" créole" depuis longtemps établie (R. Arveiller, 1963; R. Chaudenson 1974, 1992, 2001); on peut rappeler que le terme s'est appliqué d'abord aux individus et non aux langues. La plus courte et la meilleure définition initiale est celle que donne, en latin, un des premiers dictionnaires espagnols: " Criollo : Indus pa/ria, Hispanus genere " " Indien par la patrie, Espagnol par le sang". Rappelons ici, s'il en est besoin, qu'à cette époque la zone américano-caraïbe est ce qu'on appelle les" Indes"; on les nommera ensuite " occidentales" pour les distinguer de la région indo-pacifique dite" Indes orientales ". C'est ce sens qu'ollie en &ançais même, le premier dictionnaire &ançais qui relève ce terme. On lit en effet chez Furetière (1690) "Crioles : c'est le nom que les Espagnols donnent à leurs enfants qui sont nez aux Indes" (" Criole" est, en &ançais, une forme plus ancienne que" créole", mais les deux variantes alternent dans les textes du début du XVIIIe siècle; cf R. Chaudenson, 1974, 609-610). Le terme, qui désigne donc, à l'origine, les enfants nés de parents européens aux " Indes", s'applique bientôt à des métis et des mulâtres, dans la mesure où les femmes européennes sont, toujours et partout, en nombre très inférieur à celui des hommes. L'élément sémantique majeur de "créole" devient donc très vite l'indigénéité (cf R. Chaudenson, 1974a, mais plus spécifiquement encore" Mulâtres, métis, créoles", 1991). L'emploi de " créole" va, partout, s'étendre rapidement à la plupart des êtres vivants. Les espèces animales (cheval, cochon ou bœuf) indigènes sont dites" créoles" par opposition aux animaux importés. On va aussi user du mot pour caractériser beaucoup de réalités locales, qu'il s'agisse de végétaux (" café créole") ou de réalités culturelles (cuisine ou chansons créoles). Cette opposition s'exprime aussi souvent, dans les créoles ftançais, par la distinction péi (== local < pays) vs déor (==importé < de dehors). " Créole" ne dénote donc nullement au départ, comme on a fini par le croire, le "mélange" ou le "métissage ", mais le caractère local et/ou indigène. L'usage du terme pour qualifier les langues locales, dont les désignations anciennes (au XVIIIe siècle) et les autonymes actuels sont partout patwa, est l'un des plus tardifs dans les colonies ftançaises, même si la première attestation du mot est de 1688 comme l'a montré R. Arveiller (au Sénégal; pour le détail, cf R. Chaudenson, 1992 : 12). Ajoutons que l'ingénieuse idée qu'a eu, un moment S. Mufwene, de proposer de considérer que les langues" créoles" sont celles qui sont parlées par des individus qui sont eux-mêmes des" Créoles" rencontre deux obstacles majeurs. Le premier est que des locuteurs, qui refusent très nettement d'être désignés comme " Créoles", parlent des langues qui sont regardées, non sans raisons, comme des créoles. Ce cas est celui de l'lIe Maurice où l'ethnonyme "Créoles" s'applique à des Mauriciens qui ne sont ni "Franco-Mauriciens" (Blancs), ni Indo-Mauriciens (la grande majorité de 39

la population mauricienne), ni Sino-Mauriciens (Mauriciens d' origine chinoise). C'est pourquoi d'ailleurs D. Virahsawmy (qui, on le devine, est un Mauricien d'ascendance indienne) a toujours combattu pour qu'on nomme la langue de Maurice, le "mauricien" et non le " créole mauricien ", car, dans ce cas, du moins pour un Mauricien, on associe à la dénomination de la langue commune à toute la population mauricienne, un adjectif qui paraît ne la rattacher spécifiquement qu'à un groupe particulier, nommé localement, " créole". Le second cas est constitué par les locuteurs qui se désignent comme" Créoles" et qui parlent une langue qu'on ne saurait regarder comme un créole. Sur ce point le titre même d'un article d'A.M. D'Ans, "Créoles sans langue créole: les" Criollos" d'HispanoAmérique" (1997 : 29-50) se passe de commentaire; ces "Créoles" parlent en fait l'espagnol. Le fait que je m'abstienne de considérer les diverses évolutions du " latin tardif" (S. Goyette se refuse à user du nom" latin vulgaire", ce qui est son droit) comme des créoles n'implique en aucune façon que je juge sans intérêt la comparaison entre l'évolution qui conduit du latin aux langues romanes et celle qui va du ftançais (ou de toute autre langue européenne) aux créoles. J'en saisis bien la pertinence, mais je suis aussi sensible aux considérables différences qui s'établissent entre les processus qui ont conduit à l'émergence, d'une part, des langues romanes et, d'autre part, des créoles. Je dirais simplement ici, car je reviendrai sur ce point important, que j'admets tout à fait l'homologie des processus linguistiques (avec de grandes différences sociolinguistiques), sans pour autant voir l'intérêt d'une confusion des termes. Ce qui me ftappe, dans le texte de W. Samarin que je citais en commençant ce chapitre et qu'on retrouve dans les propos de S. Goyette, est, si l'on peut dire, " l'impasse" qui est faite sur la définition même du mot" créole ". W. Samarin fait allusion à l'un des" sens les plus connus" de ce mot. La formule est bien vague! Quoique Samarin ne cite pas cet auteur, il se réfère, implicitement mais clairement, à la définition du " life cycle" de R. Hall Jr. (1962, reprise dans son livre de 1966), selon laquelle un créole est un pidgin qui est devenu la langue première d'un groupe de locuteurs. Il est d'ailleurs curieux que la plupart des auteurs qui contribuent à l'ouvrage édité par J. McWhorter ne proposent aucune définition du mot" créole"; le seul texte qui fasse allusion de façon précise à ce problème est celui de S.J. Roberts qui, (ibidem: 257-258), évoque des différends sur cette question et la mise en cause de la théorie de Hall à laquelle je faisais ci-dessus référence. On n'y trouve pas pour autant une définition! Il est curieux, à mes yeux du moins, que S. Goyette, comme bien d'autres, s'engage dans un débat pour savoir si les formes anciennes issues du latin tardif (" early Romance") sont des" créoles ", sans avoir préalablement défini ce qu'est un créole. Elles se développent, selon lui à partir du " contact entre des variétés de latin créolisées et non créolisées (qu'on pourrait qualifier de "créoloïde" ou "semi-créole" ajoute-t-il) (2000 : 105). Ces termes, souvent employés par J. Holm, sans que je sache s'il faut lui en attribuer la paternité, fi' ont toujours parus des plus étranges. Peut-on définir ce qui est 40

" ovoïde" si l'on ne sait pas définir l' œuf? Depuis longtemps, on a observé, dans les restructurations qui conduisent du latin aux langues romanes, des processus et des tendances homologues à ceux qu'on peut relever dans les restructurations qui conduisent des langues européennes aux créoles. Cela impose-t-il cet usage abusif du mot" créoles"? Cela justifie-t-il la mise en avant de concepts comme" créoloïdes " ou " semi-créoles ", que l'absence de définition linguistique du concept de " créole" rend inévitablement incertains, pour ne pas dire inconsistants? Cette homologie dans les restructurations, souvent regardées, de façon un peu sommaire, comme des" simplifications", se marque par des tendances qu'on observe, partout et toujours, dans la véhicularisation d'un vernaculaire, mais aussi dans la pratique d'une langue vernaculaire dans les contextes sociaux de réduction de la pression normative (R. Chaudenson, "Norme, variation, créolisation" 1985) comme également dans l'usage exolingue d'un idiome20. Pour le français, elles sont mises pour partie en évidence dès l'ouvrage classique de Frei, La grammaire des fautes (1929), Le " français avancé" qu'il décrit n'est pas pour autant un créole; cela n'empêche pas, comme je l'ai montré (R. Chaudenson, 1974), que les créoles trançais, sur bien des points, présentent et surtout prolongent des évolutions dont le trançais avancé montre la voie. En fait, les processus d'évolution linguistique, qu'il s'agisse de créolisation, de pidginisation, de véhicularisation, de koïnéisation ou d'autorégulation (dans le cas du français, " avancé" selon le mot de Frei ou " ordinaire" selon l'expression de F. Gadet), semblent déterminés par trois ordres majeurs de facteurs qui relèvent, les premiers du contexte socio-historique, les deuxièmes de la ou des langues en cause, les derniers des locuteurs eux-mêmes. A cet égard, l'ouvrage de S. Mufwene, The Ecology of Language Evolution (2001) a le mérite de proposer une approche « intégrée» dont la hardiesse théorique va très au-delà de mon modeste propos et qui a surtout le mérite d'utiliser les notions de l'écologie au delà de la métaphore et/ou de l'effet de mode auxquels on réduit trop souvent la référence à cette science. Ces opérations que l'on définit, de façon grossière et impropre, comme des " simplifications" ou, de façon plus précise et exacte à mon sens, comme des " restructurations " (que S. Goyette ramène, dans sa conclusion, à la seule" élévation radicale du degré d'analyse", ce qui est un progrès, mais une réduction un peu abusive à un ordre particulier de phénomène) procèdent, probablement, de la prédilection de l'esprit humain pour certaines formes d'organisation, quelle que soit la dénomination qu'on leur donne. Toutefois, bien entendu, ces tendances se manifestent aussi bien dans l'usage endolingue (autorégulation interne sans contact interlinguistique) que dans l'usage exolingue (appropriation linguistique et communication approximative); elles ont bien entendu des manifestations qui dépendent, pour une part importante, des systèmes linguistiques dans lesquels elles s'exercent. En d'autres termes, la "simplification" (terme que je récuse mais dont j'use provisoirement ici par commodité) ne sera pas du même ordre selon qu'elle s'exerce sur une langue bantoue (où elle affectera, en particulier,
20 «Exolingue»

s'applique compétence réduite.

ici à une communication

entre un locuteur à compétence complète et un interlocuteur

à

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les classes nominales, sans qu'on observe d'ailleurs dans un tel cas" une élévation radicale du degré d'analyse») ou sur une langue européenne (où elle concernera plutôt les systèmes verbaux dans lesquels elle réduit, voire supprime, la flexion ). 1.3. De la variabilité des langues. On pourrait certes exiger de ma part une définition liminaire de la pidginisation et de la créolisation. J'en ai une, mais je préfère conduire le lecteur à la découvrir progressivement, tout en le laissant libre de se reporter à la table des matières s'il est trop impatient de la connaître. Je reviendrai en effet longuement sur ces points en les illustrant, dans la seconde partie de cet ouvrage. D'ores et déjà, on peut dire qu'il y a deux grands ordres de causes de la variabilité linguistique (indépendamment de ce que l'on nomme, traditionnellement, les facteurs externes qui sont d'ordre extralinguistique) : 1. Le premier tient, dans toutes les langues, à ce que j'appelle les" processus autorégulateurs "; ils engendrent des zones constantes de variabilité qui peuvent n'être qu' " intralinguistiques " et provoquent donc des variations hors de toute situation de contact interlinguistique; toutefois, bien sûr, ces aires de variabilité peuvent aussi accueillir, d'autant plus facilement que ce sont des zones fragiles et mobiles, des influences inter linguistiques en cas de contact avec d'autres langues. C'est cet ensemble de variables (observé, pour faciliter les choses, dans des situations hors contact linguistique) que j'ai appelé" français zéro" (1983), mais on peut mettre en évidence un ensemble de ce type pour n'importe quelle langue. 2. Le second ordre tient à ce qu'on peut appeler la " faculté de langage ".L'homme possède la " capacité d'apprendre" une ou des langues (facultas discendi pour faire savant et original, "Language Acquisition Device", "Language endowment", etc.). Elle se manifeste à travers des stratégies d'appropriation linguistique qui opèrent aussi bien dans l'acquisition (de la langue première) que dans l'apprentissage ultérieur d'autres langues. C'est ce qui fonde une distinction qui me semble fort utile même si elle m'est personnelle et se distingue de celle que les didacticiens font entre des termes; j'use en effet d'appropriation comme d'un hypéronyme qui englobe l'acquisition de la LI et l'apprentissage d'une Ln. Dans le cas de l'étude de la créolisation, ce micro-système terminologique me semble éclairer la question du substrat puisque ce dernier est mis hors jeu, de facto, dans l'acquisition (LI), tout en conservant une place, d'ailleurs à évaluer, dans l'apprentissage; en revanche, à travers l'appropriation, on peut considérer dans leur ensemble les stratégies communes de l'acquisition et de l'apprentissage. Cette distinction est essentiellement opératoire car, bien entendu, la vis loquendi est, en fait, l'élément fondamental des deux ordres. S'approprier une langue (par acquisition pour la LI ou par apprentissage pour une langue 2, 3 ou n) n'est pas autre chose que procéder à des (re)structurations successives de ce que l'on perçoit du système-cible, en s'en rapprochant progressivement jusqu'à l'adopter complètement. Ces aspects ont été mis en évidence depuis longtemps par nombre de linguistes de Meillet (1929) à Hagège (1993). On peut retrouver ces éléments dans le développement que S. Mufwene consacre à la définition de l'écologie du langage (<< What is the ecology of language? » op. cit., 2001 : 21-24; on aura, dans cet ouvrage, outre le point de vue de cet auteur, toutes les références 42

qu'on peut souhaiter sur cette question). De façon purement pratique et pour clarifier un peu, on peut distinguer trois ordres de faits: A. La variation intralinguistique B. Les stratégies d'acquisition (langue première donc à partir d'une tabula rasa, sans intervention d'éléments de substrats). C. Les stratégies d'apprentissage (avec intervention d'une langue-source, donc d'un substrat). Schéma 1 L' APPROPRIATION LINGUISTIQUE APPROPRIA TION LINGUISTIQUE

[stratégies de l'appropriation [langues-cibles]

linguistique]

ACQUISITION LINGUISTIQUE [pas de langue-source] [non guidée] [enfants]

APPRENTISSAGE LINGUISTIQUE
[langue (s)-source(s)]

[guidé] [en£ ][adu. ]

[non guidé] [en£ ][adul]

En fait dans les cas de variation, d'appropriation, de véhicularisation, de pidginisation, de koïnèisation, de créolisation, on est toujours, à des degrés divers et selon des modes différents, dans ces deux grands ordres de stratégies et de processus Dans la variation, on peut supposer que l'acquisition peut jouer un certain rôle; par exemple les enfants :tfançais préfèrent de beaucoup, dans les premières années de l'acquisition, l'auxiliaire" avoir" à l'auxiliaire" être" : par exemple, "j'ai grande" pour "je suis grande"; ce trait s'observe aussi, pour d'autres emplois, dans le :tfançais ordinaire ou relâché: "j'ai monté" pour ''je suis monté" (mais aussi «je suis été» pour «j'ai été» dans le domaine :tfanco-provençal!). Autre exemple, au cours de I'histoire du :tfançais cette fois, le passage de "amons " à " aimons ", si cher à Marcel Cohen, qui a sans doute son origine dans la tendance à "l'analogie" (Frei) ou "l'homoclisie" (A. Sauvageot) dont les enfants sont coutumiers dans le cours de l'acquisition (" je mangera"; "j'ai peindu ", etc.). Le :tfançais du Québec ou des Acadiens de Louisiane est intéressant pour la créolisation car là on est, le plus souvent, en présence de la seule autorégulation, car bien des locuteurs ont été et sont parfois encore sans aucun contact avec les langues indiennes (dans le passé) ou l' anglo-américain (actuellement, surtout dans les variétés archaïques). L'évolution" sauvage" du :tfançais des colons des Isles est aussi très intéressante; le cas de Saint Barth et de son fTançais archaïque, nommé" patois" et parlé dans la zone sous le Vent de cette île, est aussi capital à ce point de vue (ct: L.I. Calvet et R. Chaudenson, 1998 43

ou R. Chaudenson, 2001). Le point A peut naturellement se combiner à C, mais il est préférable, dans l'étude de cas précis, de tenter de bien distinguer les situations. Aussi, dans Vers une étude panlectale de la variation du français (1993), avons-nous traité les faits présentés par les français d'Afrique comme des éléments" périphériques ", en centrant l'étude sur les variétés" natives" de français. Dans l'appropriation se pose, bien entendu, le problème de la variation, diachronique et synchronique, dans la langue-cible. Ce point est capital. Il explique pourquoi les études actuelles sur l'appropriation du ftançais ne sont pas, pour l'étude de la créolisation de cette langue, aussi pertinentes et ftuctueuses qu'on pourrait l'espérer; en effet, le ftançais contemporain, qui est la langue-cible des adultes immigrés qui l'apprennent aujourd'hui en situation non guidée (donc comme les esclaves des plantations), n'est plus du tout le même que celui dont les colons du XVIIe siècle usaient et que se sont approprié leurs esclaves. L'exemple le plus évident est celui du système verbal; les apprenants ne sont plus en présence du système des particules préverbales dont on constate qu'il a été la base de tous les systèmes verbaux des créoles ftançais (cf seconde partie); on ne peut donc s'attendre à retrouver dans leurs productions verbales les mêmes stratégies d'appropriation puisque la langue-cible n'est plus la même à certains égards. La véhicularisation est un cas particulier de l'appropriation dans des conditions sociolinguistiques spécifiques; souvent, elle concerne, en outre, des langues-cibles qui elles- mêmes ont été déjà koïnèisées21. Dans la pidginisation, le premier rôle est celui de C, alors que B et C interviennent dans la créolisation. Une théorie comme celle de D. Bickerton privilégie le rôle de C dans la phase initiale de la colonisation, mais voit dans la créolisation l'action du seul facteur B; le créole serait" créé" par la première génération d'enfants qui, faute de modèle linguistique cohérent, aurait dû et pu forger une langue conforme au bioprogramme linguistique de I'homme. On ne doit toutefois pas perdre de vue, dans la plupart des cas, le rôle évident de A (au plan de la variation intralinguistique, mais aussi de la koïnèisation préalable). Par exemple, bien des éléments du bourbonnais (parler de Bourbon avant 1721 qu'on ne pourrait nommer "créole" sans imprudence), procèdent d'une koïnèisation du français sous l'effet d'une autorégulation d'autant plus active qu'il n'y a, dans l'île, aucune superstructure socioculturelle (pas d'école ni de modèle linguistique foumi par une classe dominante). Toutefois, dès ce stade du bourbonnais, certains traits peuvent venir d'apports étrangers (en particulier des éléments lexicaux malgaches et indiens), lors d'une
La véhicularisation est, comme je l'ai dit rapidement un peu plus haut, l'usage d'une langue naturelle comme medium de communication entre des communautés de langues différentes; il en résulte des restructurations qui ne sont pas sans homologies avec des faits relevés dans la créolisation. Il n'y a là rien d'étonnant comme on le verra dans la seconde partie. La koïnéisation est l'émergence d'une variété commune (du grec« koïnè », commune, terme appliqué à la langue issue des divers dialectes du grec). Les colons parlant sans doute des variétés régionales de fiançais, on peut penser que, dans les premières décennies des colonies, s'est opérée une forme de koïnèisation à partir de ces différentes variétés dont certains traits préfigurent ou annoncent la créolisation. Je reviendrai en détail sur ce point dans la seconde partie. 21

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appropriation approximative du français; ces éléments vont passer sans le moindre problème dans le créole, quand ce dernier va commencer à émerger vers 1725-1730 avec les arrivées massives de "bossales" qui caractérisent le début de la mise en place de l'agroindustrie du café (Pour ce problème, et: R. Chaudenson, "Norme, variation, créolisation ", AlLA, 1985). On comprend aisément par là, comment, en présence de pidgins et de créoles issus de langues dont on ignorait souvent l'état ancien et dont on négligeait la variation intralinguistique comme la variabilité interne (processus autorégulateurs, c'est-à-dire A), on a déduit, généralement à tort mais pas nécessairement, des relations génétiques entre les créoles et des pidgins qui les auraient précédés à partir, dans le meilleur des cas, du simple constat d'homologies structurelles entre ces deux types d'idiomes (au plan des stratégies comme des faits). Je dis dans le meilleur des cas car la plupart du temps, on ne sait rien de ces prétendus pidgins. Je reviendrai sur ce point à propos des relations, hautement hypothétiques, entre le « baragouin» des Caraïbes et les créoles des Petites Antilles.

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CHAPITRE DEUXIEME

LES IMAGES D'EPINAL DE LA CREOLISATION DE QUELQUES IDEES RECUES

:

Les idées sur les créoles sont souvent faussées par des vues erronées. Elles procèdent, pour partie, de jugements approximatifs qui établissent une relation, confuse et inconsciente, entre les langues et les populations qui en usent. Ainsi un Français qui, au Marché de Fer de Port-au-Prince, entend parler des Haïtiens, dont l'apparence est tout à fait celle de Noirs de l'Afrique de l'Ouest (on a souvent dit qu'Haïti était un morceau détaché de l'Afrique) et dont la langue lui est totalement incompréhensible, se laissera facilement persuader que cet idiome est issu d'une langue africaine; le même touriste français à Triolet (lIe Maurice), au milieu d'une population manifestement indienne et usant d'une langue qu'il ne comprend pas davantage (et qui, en l'occurrence, serait le créole et non le bojpouri), supposera volontiers que cet idiome exotique est plus ou moins d'origine indienne. Cet aspect est illustré par une anecdote historique. Marius Valkhofl: linguiste hollandais qui enseignait en Afrique du Sud, est l'auteur d'un des premiers articles sur le créole réunionnais paru dans African Studies en 1960. Ce travail s'inscrit dans une hypothèse qui voit dans les créoles français des parlers issus d'un pidgin afro-français (ou afro-portugais) de l'Afrique de l'Ouest. Dans cette étude, M. Valkhofl: présente des données sur la population de Bourbon (ancien nom de l'lIe de la Réunion). Il note et souligne, au début du XVIIe siècle, un important déséquilibre entre les populations blanche et noire. Je le cite: "1550 whites against 10.950 negroes and half-breeds. These figures are approximates, but the discrepancy between the two races which they demonstrate, show how favourable a habitat had been laid out for the birth of a Creole language" (1960 : 235). Hélas pour lui et son hypothèse, ces données sont totalement fausses; nous le savons, de façon sûre, par confrontation avec toutes les autres sources. Valkhoffne peut d'ailleurs être tenu pour responsable de cette bévue, car il suit sur ce point l'Histoire de la langue

française de F. Brunot, qui comporte là une erreur, sans doute matérielle (un zéro de trop multiplie par 10 le nombre des Noirs !). En fait, nous savons qu'à cette époque, les Blancs et les Noirs sont en nombre à peu près égal (ct: R. Chaudenson, 1974). Toutefois, M. Valkhoff aurait pu se méfier, car on voit mal comment, au stade de développement socio-économique que l'île connaît à cette époque (l' agro- industrie du café n'a pas encore commencé !), il aurait pu y avoir dix fois plus de Noirs que de Blancs. Mais M. Valkhoff: dans cette affaire, est d'autant moins porté à vérifier ce chiffre étonnant qu'il y trouve un élément opportun de validation de son hypothèse globale!
2.1. LE " LABORATOIRECREOLE"

Dans L 'homme de paroles (Fayard, Paris, 1985), C. Hagège consacre aux créoles le deuxième chapitre et l'intitule" le laboratoire créole". Je ne suis pas sûr que ce soit un très bon titre, car il conduit à confondre l'in vitro (le laboratoire) et l'in vivo (les sociétés coloniales). Ce qui me frappe, dans ce chapitre, en dehors du caractère très lacunaire et/ou incertain des références (J. Bernabé y est classé comme «afrogénétiste »!), est plutôt l'affirmation suivante qui l'ouvre: "Les pidgins et créoles [notons une fois de plus l'association systématique des deux termes] semblent attendre que celui qui s'en éprendra les intègre à une théorie linguistique cohérente" (1985, 29). Le lecteur, évidemment alléché par cette remarque, est tenté de conclure que les études créoles ont enfin trouvé leur grand théoricien, mais force est de constater que C. Hagège ne leur consacre qu'un bref chapitre de son ouvrage et que l'auteur ne semble pas avoir une connaissance très approfondie de la question. C. Hagège se fait des créoles une idée un peu étonnante, qui me paraît justiciable des idées reçues que j'aborderai plus loin. Il tient en effet à plusieurs reprises des propos discutables; ainsi page 35, il évoque" les langues des premiers esclaves africains ". Comme un relecteur mieux informé a dû l'alerter sur le caractère un peu contestable de ce propos, il ajoute, mais sans modifier son texte, une note étrange, qui ne corrige pas grand-chose: " Les pidgins et créoles ne sont pas tous parlés par des descendants d'Africains, mais ces derniers sont en majorité parmi les pidginophones et leur cas est exemplaire" (note 9, page 35). Le propos est à l'évidence faux puisque les Africains ne sont nullement concernés par la majorité des pidgins parlés dans le monde; on aimerait savoir, par ailleurs, pourquoi et en quoi ce cas est réputé" exemplaire". Autre propos étonnant: " Les langues du maître [C. Hagège veut parler ici des diverses langues européennes qui ont connu des pidginisations et/ou créolisations] se sont greffées sur les structures des langues africaines largement homologues bien que de familles différentes" (ibidem, 35). Cette métaphore hybridologique rappelle L. Adam dont les points de vue ont plus d'un siècle et ne sont plus guère pris au sérieux. Il me paraît inutile de discuter ces points sur lesquels je reviendrai sur un plan général, mais il est tàcheux qu'un ouvrage de référence comme L 'homme de paroles contienne des formules si discutables, pour ne pas dire inexactes. A l'image du " laboratoire créole", je préfère de beaucoup la comparaison avec une expérimentation linguistique imaginaire que j'ai souvent proposée. Je veux dire par là que 48