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La Famille et les Langues

De
286 pages
Une étude sociolinguistique de la deuxième génération de l'immigration africaine dans l'agglomération rouennaise.
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LA FAMILLE ET LES LANGUES

La collection Sémantiques est née du constat qu'il est devenu de plus en plus difficile pour les chercheurs en linguistique de faire paraître en librairie des ouvrages relativement pointus, leur science passant apparemment pour trop difficile et leur lectorat trop restrei nt, tandis que leurs travaux souffrent énormément du manque de publicité, tant pour s'exposer à la critique de leurs pairs que pour être appréciés hors du premier cercle des spécialistes. Collection ouverte à toutes les recherches en cours, Sétnantiques a pour but de faire connaître ce qui se passe dans les universités, les instituts et les laboratoires dans les domaines qui sont les siens : linguistique générale et appliquée-confrontée à la psychologie, à la sociologie, à l'éducation et aux industries de la langue. Le rythme de parution adopté - un à deux titres par mois - permet la publication rapide de thèses, de mémoires et de recueils. Sémantiques s'adresse principalement aux linguistes, mais son projet éditorial la destine aussi aux chercheurs, formateurs et étudiants en lettres, en langues et en sciences humaines, ainsi qu'aux praticiens lexicographes, traducteurs, interprètes, orthophonistes.. .
Marc Arabyan Université Paris XII !lIT de Fontainebleau 77300 FONTAINEBLEAU

C L'Harmattan,

1997

-

ISBN: 2..7384..6026..7

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direction

Fabienne Leconte LA FAMILLE ET LES LANGUES
Une étude sociolinguisique de la deuxième génération de l'immigration africaine dans l'agglomération rouennaise

Préface de Louise Dabène

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 PARIS - FRANCE

L'Harmattan me.
55, rue Saint-Jacques MONTRÉAL(Qc) - CANADA H2Y 1K9

Conventions I Il III (u.)

pausebrève
pause moyenne pause longue coupure dans la transcription suite de syllabes incompréhensibles

xxx
QYi d'accord [sexule] (rires) pas:
NON kaflf/J

souligné: énoncés qui se chevauchent crochets: transcription phonétique parenthèses: manifestation extralinguistique deux points: allongement anormal de la voyelle
capitales: segment prononcé avec une intensité forte italiques: segment en langue africaine

Cet ouvrage est tiré d'une thèse de doctorat en Sciences du langage dirigée par M. le Professeur Claude Caïtucoli de l'Université de Rouen.

Préface

LES TRA VAUX portant sur les populations immigrées et sur les générations qui en sont issues se sont multipliés ces dernières années dans le contexte français. Quels que soient les présupposés théoriques et les domaines scientifiques auxquels ils se rattachent, ils ont permis d'avancer dans la connaissance des différentes communautés et, plus généralement, de faire progresser la réflexion sur les situations de contact culturel et linguistique. La mise en lumière de la spécificité des attitudes et des pratiques langagières développées dans ces situations a permis, par exemple, de faire justice de certaines notions éculées comme celle de handicap, souvent hâtivement employée dans les considérations portant sur les enfants d'origine non francophone, et d'y substituer d'autres outils conceptuels plus adéquats et surtout moins marqués idéologiquement. La communauté africaine, cependant, était restée en dehors de ces travaux et, pour diverses raisons, dont le multilinguisme africain n'est pas la moindre, n'avait guère retenu l'attention des chercheurs. C'est assez dire que le travail de Fabienne Leconte arrive à point nommé pour combler cette lacune. Riche, nourri de l'expérience acquise par l'auteur dans ses fonctions d'institutrice, il apporte de précieuses informations sur ces enfants, sur leurs attitudes par rapport aux langues, par rapport à l'école, sur leur maniement du langage que l'auteur a eu le grand mérite d'appréhender sans le séparer de l'environnement familial et social.

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LA FAMILLE Er LES LANGUES

C'est en fin de compte toute une communauté qui prend vie sous nos yeux, avec ses pratiques culturelles, ses difficultés d'insertion dans la société française, et surtout ses besoins et ses attentes. Un tel ouvrage, qui prendra place dans l'ensemble des travaux que le phénomène migratoire a inspirés aux chercheurs, rendra, sans aucun doute de grands services aux enseignants. Il est à souhaiter qu'il éclaire également les responsables éducatifs dans le sens d'une meilleure prise en compte des langues et des cultures représentées par une fraction non négligeable de la population scolaire française. Louise Dabène Professeur à l'Université Stendhal de Grenoble

Introduction

L'EMPLOI du terme Black s'est généralisé ces dernières années dans le vocabulaire courant et médiatique non seulement pour désigner les langues africaines mais surtout les enfants et les jeunes nés et/ou socialisés en France, les termes Africain, Congolais, Malien ou Sénégalais étant de plus en plus souvent réservés aux adultes de la première génération. La situation sociale urbaine et le phénotype des individus fondent la terminologie qui ne signifie plus l'origine géographique et l'appartenance à un autre État-nation ou terroir que la France. La diffusion du terme Black construit par analogie avec la situation américaine marque l'inscription des personnes d'origine africaine dans la société urbaine française en même temps qu'elle signe son caractère durable et l'aspect irréversible de la migration. Ainsi, l'idiome parlé par les enfants dans les couloirs du collège ou dans la cité sera qualifié par des enseignants de black faute de pouvoir désigner par une étiquette lexicale la langue entendue. L'emploi d'un terme renvoyant au phénotype des individus illustre assez bien la méconnaissance de la situation sociolinguistique des enfants et des adolescents originaires d'Amque noire par les acteurs sociaux qui ont en charge une part de leur éducation et de leur socialisation. Dans le même temps, les particularités linguistiques et culturelles interrogent, cette méconnaissance étant souvent perçue comme une gêne ou un handicap par ces acteurs dans leur pratique professionnelle. Cependant, certains traits spécifiques à la migration d'Afrique noire vers la France expliquent aisément la méconnaissance des pratiques langagières et culturelles des populations originaires d'Afrique noire. Le regroupement familial africain s'est déve-

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LA FAMILLE ET LES LANGUES

loppé durant les années soixante-dix et quatre-vingt rendant plus visible une migration qui était restée très discrète lorsqu'elle concernait en majorité des travailleurs vivant en foyer. Après l'arrivée des femmes, est venue la naissance des enfants sur le sol français et l'émergence d'une deuxième génération d'autochtones. De plus, les Africains sont surtout concentrés en HauteNonnandie et en région parisienne pour des raisons historiques, liées aux réseaux migratoires et aux choix professionnels. Les Africains venus dès l'après guerre ont préféré travailler dans les industries et les services plutôt que dans le bâtiment pour ne pas subir les rigueurs du climat. Les régions de résidence des Africains suivent ]a vallée de la Seine de la banlieue parisienne jusqu'au Havre où la concentration en usines automobiles et chimiques est particulièrement dense. A cela s'ajoute le fait que, la majorité des migrants est originaire de pays dont la langue officielle est le français, les services statistiques de l'État français continuant d'ailleurs de classer les personnes originaires d'Afrique noire en fonction de la langue officielle du pays d'origine (francophones vs non francophones). Enfin, la situation socioHnguistique dans les pays d'origine apparaît comme particulièrement complexe à des Français habitués bien souvent à considérer l'équivalence «un pays égale une langue ». Si fausse qu'elle soit, cette représentation n'en demeure pas moins collectivement partagée. Je suis moi-même confrontée depuis une dizaine d'années, en tant qu'institutrice de maternelle accueillant dans sa classe des enfants africains non francophones avant leur entrée à l'école, au manque d'informations sur leurs pratiques langagières et culturelles. Le fait que les six enfants sénégalais d'une même classe parlent quatre langues différentes et qu'une cinquième soit utilisée par leurs parents comme langue commune ne peut manquer de poser problème, de même que les écarts de compétences en français des adultes. Ma compréhension de ces phénomènes de multilinguisme serait restée très lacunaire sans les explications d'amis africains et quelques séjours en Afrique. Ce livre doit beaucoup à la curiosité que m'ont apportée mes jeunes élèves africains.

INTRODUCfION

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Je me suis intéressée aux relations des enfants originaires d'Afrique noire à leurs langues quelles que soient les pays d'émigration de leurs parents et leurs langues premières alors que l'Afrique est le continent du multilinguisme, les situations sociolinguistiques étant aussi variées qu'évolutives. Cependant il est indéniable que certains traits culturels sont communs aux Mricains vivants en France. Il suffit par exemple d'observer le regroupement spontané des étudiants africains sur un campus pour s'en apercevoir. Ces traits culturels se trouvent renforcés par la communauté d'histoire et de relations avec le pays de résidence. De plus, parallèlement aux changements sociaux et aux migrations urbaines qui ont affecté le continent, les recherches sur la situation sociolinguistique dans les différents pays d'Afrique noire se sont développées à partir des années soixante-dix. Dans le même temps, les études sur les populations alloglottes dans les pays développés et les phénomènes de bilinguisme ont connu un essor important. Le bilinguisme qui a longtemps été considéré comme un phénomène marginal, valorisé quand il s'agissait de l'élite ou à éradiquer chez les populations rurales puis migrantes est en voie de concerner la majorité de la population mondiale, ce qui oblige à penser différemment les problèmes de démocratie culturelle et de scolarisation. Cette étude a bénéficié des avancées de la connaissance sur les phénomènes de contacts de langues et de cultures en milieu urbain. Un des points communs aux phénomènes de contacts de langues et de cultures sur tous les continents est le rôle primordial de la famille dans la transmission des langues minoritaires aux enfants et partant des cultures qu'elles véhiculent. L' importance de la famille comme instance de transmission des langues minoritaires est en outre accentuée quand les langues ne bénéficient d'aucun soutien institutionnel ou de statut reconnu. Le grand nombre de langues africaines représentées en France, la diversité d'origine nationale, sociale et culturelle permettent de poser un certain nombre de problèmes qui intéressent autant la recherche que les acteurs sociaux: quels critères influencent la transmission des langues africaines en France? Du reste, l'étude des relations des enfants d'origine africaine à leur langue permet aussi de cerner l'acceptation du patrimoine d'origine par les enfants ainsi que leurs revendications identitaires.

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LA FAMILLE ET LES LANGUES

Le bilinguisme des enfants originaires d'Afrique noire n'existe pas en dehors des conditions sociales qui contribuent à le créer et à le façonner. Or, la deuxième génération (toutes origines confondues) est au cœur du débat politique français alors que les études sociologiques ou sociolinguistiques la concernant sont relativement récentes si on compare avec la tradition existant de l'autre côté de l'atlantique. Le vocabulaire employé pour désigner les phénomènes migratoires et l'intégration des populations d'origine étrangère est souvent emprunté à l' anglo-américain alors que I'histoire des migrations, les traditions d'accueil et d'intégration sont fort éloignées en France, en Angleterre, aux États-Unis et au Canada. Or, la terminologie employée pour désigner les populations migrantes ou ayant immigré n'est jamais neutre car elle signe l'idéologie du chercheur, sa représentation des populations étudiées et la place que l'auteur leur assigne dans la société. Compte tenu des enjeux sociaux et politiques, il est nécessaire de discuter et éventuellement de critiquer des concepts élaborés dans des contextes politiques, économiques et culturels différents avant de les utiliser en tenant compte des spécificités de l'immigration d'Afrique sub-saharienne en France. Parmi les théories sociologiques, l'ensemble des travaux connus sous le terme « école de Chicago» sont particulièrement intéressants puisque c'est au travers de l'étude de l'immigration aux États-Unis au début du siècle que s'est forgé ce courant de pensée qui continue à marquer profondément l'étude des migrations et des sociétés urbaines pluriethniques, tant sur le vieux continent que de l'autre côté de l'Atlantique. Les relations sociales des immigrants dans la société d'accueil ont été décrites sous la forme d'un cycle organisation sociale désorganisation - réorganisation par W. Thomas et F. Znaniecki [1907]. L'organisation sociale est un ensemble de conventions, d'attitudes et de valeurs collectives qui l'emporte sur les intérêts individuels d'un groupe social. La désorganisation sociale, qui correspond à un déclin de l'influence des règles sociales sur les individus, se manifeste par un affaiblissement des valeurs collectives et par un accroissement et une valorisation des pratiques individuelles. A cette période de désorganisation fait suite une réorganisation, sans pour autant que le groupe d'immigrants soit totalement assimilé au groupe d'accueil.

INTRODUCI10N

Il

Cette notion de cycle, considérée par les auteurs comme un continuum, peut être adaptée à l'étude de l'immigration africaine en France si l'on prend en compte la situation sociale du pays de départ et les transformations provoquées par les migrations. Au demeurant, cette notion a été forgée aux Etats-Unis au début du siècle alors que l'expatriation des migrants était perçue d'emblée comme définitive par les acteurs et que les conditions ne permettaient pas de voyages dans les pays d'origine, ce qui n'est pas la situation des migrants africains. Il faut donc prendre en compte les conséquences sociales de l'émigration sur les structures de la communauté de départ. Pour étayer mon propos je citerai l'exemple extrême du Mali où les transferts d'argent effectués par les émigrés représentent trois fois le budget de l'État. La situation de dépendance économique engendre nécessairement des pressions considérables sur les émigrés qui ont la responsabilité de nourrir les membres de leur communauté et de réaliser les infrastructures manquantes. La société de départ exige de ses émigrés qu'ils marquent fortement leur allégeance aux valeurs centrales de leur communauté (comme la solidarité ou les pratiques matrimoniales par exemple) puisqu'une rupture brutale de leur part mettrait en cause la survie du groupe et provoquerait une désagrégation rapide des structures sociales traditionnelles. La question de la langue ou des langues et de leur transmission, qui peuvent être des valeurs centrales de la culture, trouve toute sa place ici. Le continuum organisation sociale - désorganisation - réorganisation doit être appliqué aux deux sociétés en considérant que les transformations sociales engendrées par la migration dans le pays de départ et de résidence s'influencent réciproquement et entretiennent des rapports dialectiques. Ainsi, les structures sociales des communautés d'origine ont joué un rôle considérable dans l'organisation sociale des premiers migrants africains en France, les foyers de travailleurs reproduisant presque à l' identique les structures sociales des villages. La période de désorganisation n'est vraiment apparue qu'avec le développement du regroupement familial, qui oblige à penser différemment l'insertion dans la société d'accueil. La présence des femmes et la naissance des enfants sur le sol français entraînent aussi des modifications sociales dans les régions les plus touchées par l'émigration lesquelles influenceront ensuite les attitudes des migrants en France.

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LA FAMILLE ET LES LANGUES

La prise en compte de l'influence de l'émigration sur les structures sociales des pays de départ m'amène à définir, à la suite de M. Poinard [1992 : 17], la migration comme: Un processus autonome qui trouve en lui-même, c'est-àdire dans la tension constante entre deux systèmes sa propre rationalité, mais aussi une trajectoire provisoire qui dure et se légitime par la propre incertitude de son devenir.

La migration dans cette optique est considérée comme une relation entre deux espaces politiques, géographiques et sociaux. Le cycle organisation - désorganisation - réorganisation a par la suite été complété par R. Park [1921] qui distingue quatre étapes jalonnant I'histoire des interactions entre les groupes sociaux autochtones et immigrants: rivalité, conflit, adaptation et assimilation. Mais la notion d'assimilation telle qu'elle a été définie par R. Park en 1921 ne recouvre pas les acceptions que ce terme a dans la société française d'aujourd'hui. Le terme assimilation est connoté en France par le passé politique et colonial de l'ancien Empire. Il évoque le rejet des droits linguistiques et culturels des minorités ethniques censés porter atteinte à l'intégrité de la langue et de la culture nationale ainsi que la volonté de soumettre les étrangers et leurs enfants aux normes et aux valeurs de la société réceptrice, sans laisser une marge quelconque à l'expression de différences linguistiques ou culturelles. Or, dans les États-Unis des années vingt, R. Park prônait le développement et la promotion de la culture du groupe y compris sous ses aspects langagiers. Cette théorie sera à l'origine de la métaphore du melting-pot américain, remplacée par la suite par celle du salad-bowl où les ingrédients sont réunis sans se mélanger. L.-J. Calvet [1994a : 26] souligne que le cycle organisation désorganisation - réorganisation de W. Thomas ou la succession
rivalité

- conflit

- adaptation - assimilation de R. Park procèdent

d'un grand optimisme. J'ajouterai que si le recul penn et d'observer que ce modèle a été efficient pour les populations d'origine européenne, il s'est avéré caduc pour rendre compte de la situation sociale des populations d'origine non européenne qui continuent, même lorsqu'elles sont installées depuis très longtemps sur le sol américain, à subir de plein fouet les maux de la société américaine (chômage, pauvreté, délinquance, drogue, etc.). Les conditions socio-historiques qui ont amené à la migration puis à l'installation d'une population continuent à peser sur son devenir

INTRODUCTION

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dans le pays de résidence. La place que la société octroie aux immigrants, la classe sociale dont ils font partie sont des éléments déterminants dans les processus d'intégration. Du reste, les cycles des relations ethniques de W. Thomas et de R. Park ont été critiqués très tôt par des sociologues de l'école de Chicago qui leur reprochaient leur inadaptation à la situation des Noirs américains. F. Frazier [1939] a alors introduit une distinction entre acculturation et assimilation. Selon A. Coulon [1992 : 50-51], « l'acculturation est un phénomène par lequel un individu acquiert la culture du groupe» alors que « l'assimilation est un processus qui englobe l'acculturation, mais qui suppose surtout une complète identification de l'individu au groupe ». Bien que la distinction opérée reste centrale, la définition que donne A. Coulon de l'acculturation est trop statique. L'individu ou le groupe qui possédait une culture A acquiert une seconde culture B sans que l'on considère les influences mutuelles entre les cultures. S. Abou définit au contraire l'acculturation comme un processus dynamique [S. Abou 1990 : 129] :
.

Ensemble des interférences culturelles que les immigrés et

leurs enfants subissent à tous les niveaux de l'adaptation et de l'intégration par suite de la confrontation constante de la culture d'origine et de la culture d'accueil.

L'emploi du terme interférence marque que la résultante de l'acculturation n'est pas seulement une variante de la culture de départ A à laquelle s'ajoute des éléments de la culture du pays de résidence B, mais que la culture A est profondément modifiée du fait de sa confrontation avec B. Néanmoins cette définition est restrictive car le processus d'acculturation est considéré comme débutant avec l'installation dans un autre pays. En ce qui concerne les migrants africains en France, le processus d'acculturation est toujours antérieur à la migration puisqu'il s'inscrit dans un contexte historique né de la colonisation et des conséquences de celle-ci sur la situation politique, économique et culturelle des pays de départ. Toutefois, le degré d'acculturation ne sera pas le même avant l'arrivée en France entre des ruraux non scolarisés venant de villages reculés de l'ancienne Afrique Occidentale Française et des citadins dakarois ou kinois ayant poursuivi des études longues.

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LA FAMILLE ET LES LANGUES

Considérant d'une part que la confrontation à d'autres cultures entraîne nécessairement une restructuration de la culture de départ, que ce soit pour des individus ou pour des groupes, et que, d'autre part, le processus d'acculturation ne débute pas avec l'installation sur un autre territoire, je préfère retenir la définition suivante de l'acculturation [R. Redfield, R. Linton et M. J. Herskovits 1936 1] : Ensemble des formes qui résultent du contact direct et continu entre des groupes d'individu de cultures différentes, avec les changements subséquents dans les patterns culturels
de l'un ou des deux groupes.

Ici le processus est perçu comme dynamique et ne se limite pas à des personnes ou des groupes ayant été amenés à se déplacer. Les enfants et les jeunes issus de l'immigration sont parfois considérés comme étant «entre deux cultures» lesquelles seraient des entités étanches sans communication l'une avec l'autre. La vision figée d'entités culturelles autonomes conduit à employer le terme de culture interstitielle pour désigner la culture de la deuxième génération, qui ne possède pas tout à fait la culture des parents ni celle du pays de résidence. Bien que les jeunes issus de l'immigration soient confrontés à des univers symboliques différents, l'image de l'interstice me semble gênante car elle évoque un « très petit espace vide» selon la définition du dictionnaire Le Robert entre des espaces discrets, ce qui peut sous-entendre une échelle de valeur entre des cultures nationales qui seraient les seules légitimes et une culture mixte née des interactions entre les deux. De plus, cette image ignore le pluralisme, elle évoque une nette séparation entre des grands

blocs, des « cultures nationales» qui, dans la tradition culturaliste, pour être cohérentes doivent être homogènes. Cette vision peut conduire à nier les processus d'acculturation chez les parents et l'influence des cultures des migrants sur les autres groupes. En outre, les enfants et les jeunes de milieu populaire (ceux qui vivent dans les banlieues) ne sont pas porteurs de tous les traits de la culture dominante, loin s'en faut. L'existence d'une

rupture fondamentaleentre « céfrans » se reconnaissantdans la
1 Cité par A. Tabouret-Keller [1994 : 26].

INTRODUcnON

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culture dominante telle qu'elle est véhiculée par l'école par exemple et « blacks» ou « beurs» éprouvant des difficultés à décrypter la culture dominante du fait de leur enculturation dans une culture première différente reste à démontrer. A mon sens on a plus affaire à une différence de degré qu'à une différence de nature. C'est pourquoi je préfère appeler la résultante de ces processus d'acculturation cultures de contact à la suite de A. TabouretKeller, notion qui contient les présupposés et implicites suivants [A. Tabouret-Keller 1994 : 32] : ... L'idée que toute culture est complexe, qu'aucune ne saurait être pure, qu'elles ont toutes, à des moments divers de leur histoire, intégré des éléments d'autres cultures et qu'elles sont constamment en voie de changement. Cette vision dynamique de la culture permet de prendre en compte les phénomènes qui sont à l'œuvre dans les établissements urbains et les banlieues pluriethniques en particulier où des cultures naissent, des traditions se créent. Elle va à l'encontre de la vision européenne traditionnelle: «un pays égale une langue, égale une culture ». La France représente un cas extrême d'une nation totalement identifiée à une langue et qui, en outre, défend l'intégrité de cette personnalité dans tous les secteurs de la vie sociale. L'institution du français comme langue officielle puis nationale s'est faite au cours d'un long processus historique durant lequel le pouvoir central a assuré son emprise, entre autres moyens par l'imposition d'une langue unique, celle du Roi puis celle de la Nation2. L'imposition du français s'est accompagnée d'une dévalorisation des langues autres que le français parlées sur le territoire, qualifiées de dialectes ou patois. La France est devenue au cours de ce long processus historique un pays idéalement monolingue. Les politiques linguistiques de l'État français depuis l'ancien régime n'ont pas supprimé le plurilinguisme en tous les points du répertoire, loin s'en faut, elles en ont supprimé la légitimité. De minoritaires les langues sont devenues minorées. Aujourd'hui encore, les représentations sociales du bilinguisme et particulièrement du bilinguisme enfantin sont entachées des connotations produites par plusieurs siècles de lutte
2 Voir R. Balibar, L'institution dufrançais, Paris, PUP, 1985.

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idéologique de l'État pour l'institution d'une langue unique sur le territoire. Le bilinguisme des migrants a toujours mauvaise réputation, la connaissance et la pratique de langues autres que le français étant parfois perçues comme un signe de l'appartenance à un autre État-Nation et donc d'une possible remise en cause de l'identité ou de l'intégrité nationale. fi est aussi considéré à tort comme étant à la source de problèmes d'échec scolaire chez les enfants. La politique linguistique consistant à imposer le français dans tous les secteurs de la vie publique et à tenter d'éradiquer les langues régionales s'est prolongée dans les colonies. Au Sénégal, qui fut un des premiers pays africains colonisés par la France, l'enseignement en français n'a dans un premier temps concerné que les élites indigènes des quatre communes (Dakar, Gorée, Saint-Louis et Rufisque) dont les résidents étaient les seuls à avoir le statut de citoyens français, les autres habitants de l'AOF3 n'étant que des indigènes. L'enseignement en français était fortement associé à l'éducation chrétienne et au prosélytisme religieux. La volonté d'éradiquer les parlers africains non seulement en classe mais en dehors de la classe est affirmée dès le début du XIXe siècle par les administrateurs. Le Sénégal est alors perçu comme une sorte de Bretagne noire. Comme dans la métropole, on y pratique le port du symbole, objet honteux, bouteille ou vieille chaussure que les enfants étaient obligés de porter lorsqu'ils étaient surpris à parler leur langue première à l'école jusqu'à ce que l'un de leurs camarades fasse de même. L'élève qui gardait le symbole à la fin de la journée était non seulement sévèrement battu ou puni mais était obligé de le ramener chez lui. L'idéologie assimilationniste et son corollaire linguistique se maintiendront lorsque l'enseignement primaire s'étendra à d'autres couches de la société et perdra son caractère de prosélytisme religieux. Le port du symbole a d'ailleurs perduré au Sénégal jusqu' à l~ fin des années soixante c'est -à-dire une dizaine d'années après l'indépendance. Rappelons qu'à la source du phénomène colonial, outre les justifications économiques, se trouve la certitude établie de la suprématie européenne en matière de civilisation, certitude renforcée par le positivisme ambiant. Cette conception de la mission civilisatrice conduira à considérer le français comme langue de
3 Afrique Occidentale Française.

INTRODUCI10N

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culture opposée aux parlers des indigènes non civilisés désignés dialectes ou patois: on en viendra à aligner pro gressivement le système éducatif dans les colonies sur le modèle métropolitain dans le courant de la première moitié du XXe siècle. L'impérialisme culturel de la France s'est distingué de ses homologues britannique, allemand ou néerlandais par sa politique assimilationniste, les pays de tradition protestante ou anglicane ayant fait une plus large place aux langues locales tant dans l'enseignement que dans les autres secteurs de la vie publique. De même, le colonisateur belge a instauré au Congo- Kinshasa un enseignement en langues locales dans les premières années de l'école primaire ce qui ne fut pas le cas dans les pays colonisés par la France. En Afrique noire, les diverses politiques linguistiques coloniales ont abouti à ce que la langue de l'ancienne puissance coloniale soit choisie comme seule langue officielle par la quasi-totalité des jeunes États lors de leur accession à l' indépendance même si, dans la plupart des cas, elle n'est parlée et comprise que par une faible minorité de la population. Les conséquences du passé colonial sur les situations linguistiques africaines ne permettent pas de comparer la situation des langues africaines en France à celles d'autres migrants, ibériques par exemple, qui bénéficient d'une longue tradition littéraire et sont langues officielles des pays d'origine. La dévalorisation

que les languesafricaines subissent en tant que « langues d'immigrés» se trouve redoublée par leur absence de statut de langue officielle dans les pays d'origine. Dans le contexte de minoration des langues africaines en France, les familles migrantes opèrent des choix linguistiques dès leur arrivée en France qui seront confirmés ou infirmés à partir de la scolarisation des aînés. En dehors de tout soutien institutionnel, la transmission des langues premières des adultes s'effectue avant tout dans cette instance qui a une importance primordiale dans le développement langagier de l'enfant puisque c'est dans la famille que le tout-petit effectue ses premiers apprentissages. Les stratégies linguistiques mises en place par les adultes peuvent être considérées comme similaires des politiques linguistiques des instances officielles. Lorsque deux ou plusieurs langues cohabitent dans une famille, des questions concernant les langues parlées aux enfants, devant les enfants, avec les en-

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LA FAMILLE ET LES LANGUES

fants peuvent être comparées aux questions que se posent les états concernant les langues officielles, de scolarisation, des médias, etc. Dans les deux cas les décisions prises pour gérer le plurilinguisme, promouvoir ou maintenir une des langues du répertoire des locuteurs, que ce soit au niveau sociétal ou familial, re~èventle plus souvent de choix conscients et expliqués comme tels par les acteurs. Le concept de glottopolitique, développé par L. Guespin et J. B. Marcellesi est particulièrement adapté pour rendre compte des stratégies linguistiques mises en place par les fa~illes migrantes puisqu'il englobe sous un même terme les décisions prises pour codifier les langues ou influer sur les pratiques langagières et ce à tous les échelons de la société [L. Guespin et J. B. Marcellesi, 1986 : 15]. Les actes glottopolitiques sont non seulement tous les cas de promotion, interdiction, équipements, changement du statut d'une langue mais aussi des actes minuscules etfamiliaux. En outre, les glottopolitiques familiales sont révélatrices des stratégies identitaires des adultes. Les pratiques langagières ne peuvent être dissociées de pratiques culturelles plus globales, un certain nombre de valeurs et de traits culturels ne pouvant être transmis en dehors de la langue dans .laquelle elles s'actualisent. Les familles migrantes africaines font toutes le choix d'un apprentissage précoce du français par les enfants puisque la totalité d'entre eux fréquentent l'école maternelle dès deux ou trois ans alors que celle-ci n'est pas obligatoire. Ce faisant, les familles se plient aux habitudes éducatives du pays d'accueil pour permettre une meilleure réussite scolaire de leurs enfants. La scolarisation précoce des enfants est en contradiction avec les habitudes éducatives traditionnelles. En Afrique, un enfant est rarement scolarisé aussi jeune puisque l'école maternelle n'existe que dans les grandes villes et qu'il s'agit souvent d'écoles privées payantes fréquentées par la petite bourgeoisie urbaine. Ce choix d'un apprentissage précoce du français n'est pas forcément contradictoire avec le désir de maintenir la communication dans une langue africaine à l'intérieur de la famille. Cependant, la majorité des parents parlant plusieurs langues africaines, ils adoptent obligatoirement une attitude particulière vis-à-vis de chacune d'entre elles. Par attitude, j'entends, selon la définition de W. Lambert [1987] :

INTRODUCfION

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Une manière organisée de penser, de ressentir et de réagir face aux gens, aux groupes ou, plus généralement, à tout événement dans l'environnement4. Les attitudes langagières des adultes qui déterminent le choix de la langue à transmettre sont dépendantes d'un ensemble de facteurs affectifs et sociaux. En Afrique noire, un individu est souvent conduit à apprendre cinq, six langues ou même plus au cours de son existence. Bien que les situations soient très variables, on peut imaginer le scénario théorique suivant ":un enfant africain pourra apprendre en premier lieu la langue de son père, qui deviendra sa langue ethniqueS et celle de sa mère si elle est différente de la précédente, puis les langues des coépouses éventuelles et des groupes voisins et alliés. Il apprendra aussi, par la suite, une ou plusieurs langue(s) véhiculaire(s)6 du pays ou de la région. Enfin, s'il est scolarisé, il apprendra la langue européenne médium d' enseignement. Au-delà de la richesse objective des répertoires linguistiques, il faut tenir compte des connotations affectives attachées à chaque langue. Dans ce domaine, il faut sans doute distinguer les sociétés rurales, plus homogènes et plus communautaires, des grandes agglomérations urbaines, où les brassages de population sont plus nombreux et où les solidarités ethniques s'estompent au profit de la promotion individuelle. En milieu rural traditionnel, la hiérarchie affective recoupe le plus souvent l'ordre d'acquisition des idiomes: on trouvera tout en haut de l'échelle des valeurs la langue ethnique, qui rattache l'individu à un groupe ethnoculturel déterminé; viendront ensuite les langues de la mère (ou du père dans les sociétés matrilinéaires), des autres personnes proches 4 ... an organised and conscient manner to thinking, feeling and
reacting to people, groups social issues or, more generally to any event in the environment. Traduit par mes soins. 5 La grande majorité des Africains présents en France appartiennent à des cultures patrilocales où l'appartenance ethnique est celle du père. Néanmoins certaines cultures d'Afrique centrale, peu représentées, sont matriarcales et matrilinéaires. Dans ce cas, l'appartenance ethnique est celle de la mère. 6 Le terme véhiculaire qualifie les langues employées pour la communication interethnique entre des personnes ayant des langues premières différentes.

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affectivement et des groupes alliés; les langues apprises par nécessité, langues de commerce, langues véhiculaires ou de scolarisation, se trouveront en bas de cette échelle de valeurs. En revanche, dans les grandes villes, les solidarités ethniques tendent à se diluer et le véhiculaire local, qui permet l'intégration à la ville, peut bénéficier de connotations positives, de même que la langue européenne, qui est la langue de la réussite sociale et de la modernité. Les statuts ou les valeurs sociales des langues ne recoupent pas forcément la hiérarchie affective des idiomes. Si elle s'en rapproche en ville, l'échelle est inversée en milieu rural. Au niveau sociétal, la langue européenne domine toutes les langues africaines en tant que langue officielle, de l'élite intellectuelle, du pouvoir et des médias. De plus, elle permet l'accès au travail salarié et notamment à la fonction publique avec tous les avantages que cela est censé représenté. Les langues véhiculaires dominent à leur tour les langues vernaculaires 7, car elles ont souvent le statut officiel de « langues nationales» et sont les langues du commerce et du secteur informel. Du reste, elles bénéficient souvent d'une écriture et peuvent être enseignées dans les premières années de scolarisation. D'autres paramètres interviennent dans les valeurs des langues comme leur nombre de locuteurs, leur expansion, leur taux de transmission et le fait qu'elles puissent être parlées sur le territoire de plusieurs États. Enfin, toutes les langues n'ont pas le même prestige du fait de l'histoire et du contenu culturel qu'elles véhiculent. Les attitudes langagières des adultes sont aussi dépendantes de l'histoire des individus avant leur venue en France. Vu le grand nombre de langues africaines et de pays repr~sentés en France, il est impossible de présenter tous les cas de figure possibles. Je me limiterai donc aux situations les plus fréquentes dans la région rouennaise. Le Sénégal présente une situation de diglossie8 enchâssée. Le français y est langue officielle, langue des bureaux, de l' enseigne-ment, des. médias, du pouvoir et domine largement la
7 Le terme vernaculaire qualifie les langues ou les variétés parlées sur un territoire déterminé. 8 Le terme diglossie désigne les situations où deux ou plus de deux langues se partagent les usages de la communauté en ayant des statuts inégaux.

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communication écrite. Six langues ont le statut de langue nationale, le diola, le manding, le poular, le serere, le soninké et le wolof, ce qui leur donne théoriquement un accès fonctionnel plus large que les huit autres langues qui n'ont aucun statut. Parmi ces « langues nationales », toutes n'ont pas la même diffusion, le wolof est la langue première d'environ 40 % de la population et langue seconde ou troisième de 80 % des Sénégalais, c'est aussi la langue de la capitale et de l'intégration à la ville et la langue véhiculaire du pays. Les langues vernaculaires, autres que le wolof sont ainsi dominées à la fois par le français langu~ officielle et par le wolof. Le wolof urbain se distingue du wolof rural par de nombreux emprunts au français [N. Thiam, 1994] alors que la variété parlée en milieu rural emprunte plus volontiers à l'arabe. L'expansion du wolof est souvent perçue par les locuteurs de langues minoritaires comme une menace pour leurs langues et cultures. Les deux langues les plus représentées dans l'immigration africaine en France (immigration familiale et hommes seuls vivant en foyer confondus), sont le soninké ou sarakholé et le poular (ou « pulaar ») appelé aussi peul, foula, fulle, ou fulfude selon les régions. Les poularophones sont dans la plupart des cas des Toucouleur9 originaires de la région du Fouta Tora (basse vallée du fleuve Sénégal) alors que les Soninké occupent la même région plus en amont. Le migrant, qui souvent n'a pas ou peu été scolarisé, parle les autres langues de la région: bambara-manding, soninké, poular. S'il a vécu dans un autre pays d'Afrique avant de venir en France, généralement la Côte d'Ivoire, il parle en plus quelques langues de ce pays (jula-manding et attié). Les femmes parlent souvent moins de langues que leurs maris car elles sont souvent arrivées directement de leur village d'origine. Il ou elle aura appris plus ou moins de wolof selon la durée de son séjour à Dakar et éventuellement un peu de français d'Afrique.

9 Les marques de genre et de nombre des noms et des adjectifs désignant certaines langues et/ou ethnies africaines sont problématiques. Les expressions la communauté wolofe ou les Toucouleurs iraient sans difficulté, mais que penser de la population manjake ou la langue fone ? Par souci de cohérence, je considère tous les vocables de ce type comme des unités invariables.

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Le poular est utilisé comme langue commune entre Soninké et Poular préférentiellement au wolof. Il existe une grande proximité culturelle entre les deux groupes qui cohabitent dans les mêmes régions depuis plusieurs siècles. En outre, les habitants de la région du fleuve Sénégal ont le triste privilège d'habiter une des régions où l'État réalise le moins d'investissement. Il n'est pas surprenant dans ce contexte que la langue qui représente le pouvoir central n'ait pas toujours très bonne presse. Par ailleurs, les connaissances acquises en arabe classique dans le cadre d'une éducation religieuse n'en font pas une langue parlée. Il s'agit souvent d'une connaissance limitée à l'apprentissage par cœur de sourates du Coran pour la pratique de la prière mais ne permettant pas la communication avec les arabophones. Les Mauritaniens émigrés en France sont originaires des mêmes régions (rive droite du fleuve) et parlent les mêmes langues africaines (poular, soninké et wolof). La marginalisation dont sont victimes les négro-africains dans le sud de la Mauritanie a abouti à un grave conflit frontalier entre la Mauritanie et le Sénégal et à l'exil de plusieurs centaines d'entre eux en 1989. Le français bénéficie de connotations positives puisqu'il est considéré comme la langue internationale pouvant faire contrepoids à l'arabe, langue officielle de la Mauritanie, dans la région. Les Manjak, originaires de Guinée-Bissau et du sud du Sénégal (Casamance), sont à la fois un des groupes les plus représentées en France et le plus nombreux. Le migrant manjak aura appris, en plus de sa langue première, le créole à base portugaise qui est la langue véhiculaire de Guinée-Bissau, éventuellement les autres langues du pays et de la région: peul, malinké, mancagne, diola et le portugais s'il ou elle a été scolarisé( e) avant de venir à Dakar, point de passage obligé de la migration manjak vers la France où il apprendra plus ou moins de wolof et un peu de français d'Afrique selon la durée de son séjour dans la capitale. Les connotations du wolof peuvent être différentes en Afrique et en France. Pour un de mes informateurs, « ... c'est le wolof qui nous unit ». Il ne perçoit pas le wolof comme une menace pesant sur la langue et la culture manjak. La pratique du wolof permet à la fois à des Sénégalais et Guinéens de communiquer entre eux et de créer une identité « sénégalaise» par opposition aux autres groupes présents dans l'environnement. Le wolof ne remplit pas seulement une fonction véhiculaire mais aussi grégaire. D'autres

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adultes, qui ont déclaré éviter le plus possible de parler wolof et ne l'utiliser que lorsqu'ils y étaient obligés, choisissent le français comme langue de communication interethnique. Les débats qui agitent la population sénégalaise sur les conséquences néfastes ou non de l'expansion du wolof se retrouvent aussi en France. Il n'y a pas de position unanime sur ce sujet. Le Congo-Kinshasa (ex-Zaïre) peut être considéré comme un cas typique de pays à forte hétérogénéité linguistique puisque l'on y dénombre plus de deux cents langues. Toutefois, cette hétérogénéité est compensée par l'existence de quatre langues véhiculaires (ki-kongo, ki-Iuba, ki-swahili et lingala), parlées chacune dans une des régions du pays. Le français domine l'ensemble des langues congolaises puisqu'il est la langue officielle du pays et bénéficie à ce titre d'un prestige important. La situation sociolinguistique du Congo-Kinshasa est donc aussi une situation de diglossie enchâssée avec le français en haut de l'échelle, tout en bas de celle-ci les langues ethniques dépourvues de statut reconnu et, entre les deux, les quatre grandes langues véhiculaires qui ont le statut de langues nationales. Le migrant congolais (Congo-Kinshasa), ayant vécu en ville avant sa migration parle non seulement la langue véhiculaire de sa région d'origine, une ou des langues ethniques qu'il aura acquises dans l'enfance et, bien souvent, le français car la migration du Congo-Kinshasa vers la France est fréquemment le fait de personnes ayant un bagage scolaire élevé. Même si le CongoKinshasa peut être comparé au Sénégal quant au nombre de bcuteurs effectifs du français, environ 10 % selon G. Manessy [1992b], les migrants maîtrisaient dans leur majorité le français avant la venue en France. Cette maîtrise du français est encore plus nette pour les personnes venant du Congo-Brazzaville qui ont quitté un pays où le taux de scolarisation est particulièrement élevé et où le français est employé comme langue véhiculaire dans la capitale. Son emploi permet de neutraliser les connotations ethniques attachées aux langues véhiculaires parlées chacune dans une des régions du pays. Le migrant a presque toujours appris le français dans ses formes scolaire et locale avant sa venue en France ainsi qu'au moins une des langues véhiculaires du pays et une ou plusieurs langues ethniques dans l'enfance. Les langues africaines parlées quotidiennement par les migrants congolais (Congo-

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Brazzaville et Kinshasa) avant la migration sont presque toujours des langues véhiculaires qui ne bénéficient pas des mêmes sentiments linguistiques que les langues vernaculaires parlées par les migrants sahéliens.

La richesse du répertoire linguistique des Africains remet en cause la définition traditionnelle du bilinguisme selon laquelle ne seraient bilingues que les personnes ayant une compétence égale à celle des locuteurs natifs dans chacune des langues. La langue vernaculaire peut n'être parlée que dans l'intimité alors que la langue véhiculaire sera employée pour le commerce et la langue européenne pour la communication écrite, etc. Du reste, cette conception revient à considérer les phénomènes du bilinguisme en prenant le monolingue comme idéal, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes. A l'opposé de cette conception, F. Grosjean [1993 : 14] définit

les bilingues comme « les personnes qui se servent de deux ou
plusieurs langues dans la vie de tous les jours ». A la suite de F. Grosjean, j'utiliserai le terme bilingue et ses dérivés pour qualifier la compétence dans deux ou plus de deux langues. Cependant, la restriction opérée sur la quotidienneté du phénomène me semble un peu excessive dans la mesure où il est possible qu'une personne ait très peu l'occasion d'utiliser une de ses langues sans que celle-ci soit oubliée. Il suffira d'un voyage dans le pays d'origine ou d'une autre circonstance comme la visite d'un parent non francophone pour que la compétence soit réactivée. Je préfère définir le bilinguisme comme l'aptitude facultative ou indispensable de communiquer dans deux ou plus de deux systèmes suffisamment différenciés pour que la communication entre les interlocuteurs en soit affectée ou exclue. Du reste, le potentiel communicatif du bilingue est difficilement décomposable en plusieurs monolinguismes puisqu'il comprend, outre la capacité du sujet à s'exprimer dans chacune des langues, le parler bilingue, c'est -à-dire le parler qui résulte du contact entre deux systèmes dans un certain type d'interactions [G. Lüdi 1990 : 327]. En d'autres termes ce que les jeunes issus de l'immigration appellent parler panaché ou mélange lorsqu'ils utilisent les deux langues dans la même intervention. Toutefois, lorsque des bilingues communiquent, le choix du code (langue A, B ou C ou parler bilingue) n'est p'as seulement

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fonction de la compétence des individus dans chacun des idiomes. Il dépend aussi de la compétence communicative qui va bien au-delà de la simple addition des compétences linguistiques. La compétence communicative est définie par D. H. Hymes [1984] comme: L'ensemble des aptitudes permettant au sujet parlant de
communiquer dans des situations culturelles spécifiques.

Or, les enfants apprennent la communication avant le langage dans un contexte culturel donné. Les enfants d'origine africaine doivent s'adapter à une culture différente de leur culture première quand ils sont scolarisés. Leur comportement linguistique est nécessairement lié aux cultures dans lesquelles ils sont socia1isés. Le choix du code à l'intérieur de la famille ou du groupe dépend à la fois des conditions sociales et culturelles et de la présence de monolingues mais aussi, d'autres facteurs interpersonnels et interactionnels. La compétence communicative permet au sujet de choisir tel code plutôt que tel autre et de structurer des interactions afin d'atteindre des buts qui lui sont favo rabIes. Néanmoins, le choix des langues n'a pas que des fonctions référentielles et pragmatiques. Parler c'est dire et faire en disant mais c'est aussi se dire, affirmer ou/et négocier son identité dans le cours même de l'interaction. Le changement de code ou l'emploi d'un code marqué dans une situation de communication donnée peut alors signifier les convergences ou les divergences identitaires des participants. La prise en compte des enjeux discursifs permet de redonner au sujet une place centrale dans l'analyse. Celle-ci ne peut se faire sans une prise en compte des fonctions symbolique et identitaire des langues en présence. Les langues africaines sont-elles parlées par la deuxième génération en France? Que représentent-elles pour les enfants et les adolescents? C'est à ces deux questions que souhaite répondre ce livre. Je le ferai en deux temps. La première partie sera consacrée aux pratiques langagières 10 dans et à l'extérieur de la famille, la
10 Je préfère déterminer les pratiques par l'adjectif langagier plutôt que par linguistique car comme l'écrit R. Delamotte-Legrand [1994 : 265] : Passer du linguistique au langagier, c'est prendre en

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seconde aux attitudes et représentations des enfants. J'exposerai dans le premier chapitre les modalités d'enquête qui ont permis de répondre aux caractéristiques de la population concernée (hétérogénéité, âge, plurilinguisme, distance culturelie). J'ai choisi d'enquêter dans]' agglomération rouennaise et elbeuvienne parce que j'y réside et que j'y travaille et parce que la Seine-Maritime est un département qui compte une proportion de personnes originaires d'Afrique noire supérieure à la moyenne nationale. Cependant, je ne dispose pas d'indications sur les langues africaines les plus représentées puisqu'aucun recensement linguistique n'est effectué en France. Du reste, les infonnations concernant la diffusion des langues dans les pays d'origine ne peuvent servir ici: ce sont souvent les membres de groupes minori taires qui émigrent. L'absence d' infonnations sur la diffusion des langues africaines en France impliquait d'interroger un grand nombre d'enfants grâce à une enquête par questionnaire écrit. Toutefois, cette forme d'enquête ne donnant accès qu'à des comportements déclarés, j'ai croisé les approches en effectuant des entretiens auprès d'adultes et d'enfants et en mettant ces données en relation avec les obser-vations que j'ai pu faire dans le cadre professionnel durant une quinzaine d'années. Le deuxième chapitre sera consacré à la transmission des différentes langues et à la communication familiale selon les langues. La diversité de la population étudiée, tant du point de vue du répertoire langagier des adultes que de leur histoire migratoire, permet d'étudier l'influence de la situation sociolin guistique dans les pays d'origine, notamment de la place, de la diffusion du fran çais, du statut et des fonctions de la langue africaine sur la transmission celle-ci. De même prendrai-je en compte l' influence de certaines variables sociales comme la structuration communautaire dans le pays d'accueil. J'aborderai ensuite les caractéristiques communes au bilinguisme des familles africaines en France que sont l'évolution lors de l'entrée dans l'adolescence, les phénomènes d'apprentissage
compte le processus de production des discours en intégrant les paramètres situationnels et humains. (...) Langagier renvoie au principe de réalité par lequel la structure va se confronter à des besoins communicatifs, des enjeux discursifs, des représentations sociales.

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réciproque dans les familles et la variation selon le sexe de l'en fant et du parent. Mais comme les familles africaines sont rarement isolées sur un quartier ou dans la région et continuent d'entretenir des relations privilégiées avec des membres de leur groupe, j'aborderai dans le quatrième chapitre l'emploi éventuel de la langue d'origine avec des membres du groupe étrangers à la famille (au sens européen du tenue). J'exposerai les circonstances d'emploi et les fonctions des langues que ce soit dans le groupe de pairs ou avec des adultes. La seconde partie sera consacrée aux attitudes langagières des enfants. Celles-ci ne peuvent être étudiées qu'une fois les pratiques langagières connues, des sentiments favorables vis-àvis d'une des langues du répertoire n'ayant pas la même signification selon que les sujets en aient une pratique intensive ou non. Si les attitudes des adultes sont déterminantes dans les choix linguistiques opérés par les famines, les attitudes et représentations des enfants sont divergentes de celles de leurs parents en raison des différences de vécu et de socialisation. Au demeurant, la manière dont les enfants se situent par rapport aux codes en présence est un révélateur puissant de la manière dont ils construisent leur identité. Je décrirai d'abord les sentiments linguistiques des enfants par rapport à leurs langues africaines et les mettrai en relation avec les pratiques déclarées et les attitudes des adultes par rapport à ces mêmes langues. J'aborderai ensuite la représentation des compétences des enfants en langue africaine et en français. Ceci me conduira à traiter le problème de l'insécurité linguistique. Enfin, c'est un truisme de rappeler que les langues africaines sont dans une situation de minoration importante vis-à-vis du français. Or, les récentes études psycholinguistiques américaines et canadiennes ont démontré l'importance, pour la construction d'une bilingualité harmonieuse, de la valorisation dans l'entourage de l'enfant des langues et cultures dans lesquelles il effectue sa socialisation première. Le dernier chapitre est consacré aux conséquences de la dévalorisation des langues et cultures premières des enfants sur leurs apprentissages langagiers et leur rapport au savoir.