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La Féminisation des Noms de Métiers

De
194 pages
Si on parlait plus souvent d'une ministre de la justice, d'une garde des sceaux, n'y aurait-il pas davantage de vocations politiques chez les femmes ? Les nommer au féminin dans leurs fonctions est une façon de les faire apparaître dans la vie sociale, comme les citoyennes qu'elles sont aussi. La circulaire de féminisation des noms de métiers, titres et fonctions répond à cette exigence. Cet ouvrage présente les travaux de la commission qui l'a produite et l'état des lieux de la féminisation en français, dans les usages oraux et les discours écrits.
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sous la direction d'Anne-Marie HOUDEBINE-GRA

VAUD

LA FÉMINISATION DES NOMS DE MÉTIERS
EN FRANÇAIS ET DANS D'AUTRES LANGUES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Actes de la JOURNÉE D'ÉTUDE du 27/05/97
Université René Descartes Paris V des Sciences Humaines et Sociales Sorbonne

Faculté

-

THEDEL

E.A.1643

sur

LA FÉMINISATION DES NOMS DE MÉTIERS EN FRANÇAIS ET DANS D'AUTRES LANGUES

DIRECTION SCIENTIFIQUE Anne-Marie HOVDEBINE-GRA VAVO Suivi des travaux: Béatrice JEANNOT, Jean-Philippe RIVIERE, Béatrice SIMONIN

RELECTURE

ET MISE EN FORME Rafaële COSSON

DU MANUSCRIT

"Qu'est-ce qu'une femme? Pour la définir il faudrait la connaître: nous pouvons aujourd'hui en commencer la définition, mais je soutiens qu'on n'en verra le bout (sic) qu'à la fin du monde" MARIVAUX (La surprise de l'alnour, 1-2)

"Ne pleure pas. Nous arriverons bien un jour à nous dire..." Luce IRIGARA Y

SOMMAIRE
A.M. HOUDEBINE-GRA VADD: PRÉFACE A.M. HOUDEBINE-GRA VADD : De la féminisation des noms de métiers
PREMIÈRE PAR TIE : LA FÉMINISATION DES NOMS DE MÉTIERS EN FRANÇAIS -Etat des lieux et Dynamique des discours écrits (offres d'emploi, ouvrages et brochures de présentation de métiers) DEUXIÈME PARTIE : DÉTOURS PAR D'AUTRES LANGUES (Hongrois, Coréen, Russe, Arabe, Créole Martiniquais)

Il 17

41

91

TROISIÈME PARTIE: LA FÉMINISATION DES NOMS DE MÉTIERS EN FRANÇAIS Etat des lieux et Dynamique des usages oraux et des Imaginaires (enquêtes et attitudes des sujets parlants)

-

147

QUATRIÈME PARTIE: LA FÉMINISATION DES NOMS DE MÉTIERS AU QUÉBEC (état des lieux et dynamique)
BIB L lOG RAP HIE.

185

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 193

TABLE DES MATIÈRES LES CIRCULAIRES

195 197

PRÉFACE

Ce recueil est le témoignage d'un travail mené dans le cadre du laboratoire de théorie et description linguistique (THEDEL) de l'Université René Descartes, Paris V, par des étudiantes de DEA et des doctorantes, sous ma direction. J'ai été en effet une des premières, parmi les quelques linguistes qui en France s'y sont intéressés, à me préoccuper de féminisation des noms de métiers. Ceci après la mise au jour des linguistes et des féministes sur le marquage du sexe dans les langues (dits rapports de sexuation). J'ai noté dans un article déjà bien ancien (Tel quel 74, 1977, "les femmes et la langue") que les divers relevés des linguistes et dialectologues sont restés longtemps remarques connexes ou anecdotiques avant de devenir, du fait des féministes, américaines d'abord, un objet d'étude à part entière. Lors d'une séance au Centre G. Pompidou, pour la journée nationale des femmes en 1983, je concluais mon intervention sur le thème de la différence des sexes dans les langues par une remarque linguistique et politique tout à la fois: les femmes restent dans les représentations, individuelles et collectives, essentiellement épouses et mères comme si c'était là leur seul destin, alors qu'elles sont de plus en plus nombreuses à exercer un métier, souvent nouveau pour elles, c'est-à-dire autrefois strictement pratiqué par les hommes. Or l'identité sociale passant par la nomination, pourquoi les femmes ne seraient-elles pas nommées dans leurs métiers par des désignations spécifiques qui les feraient reconnaître aussi comme citoyennes et êtres sociaux? Cela d'autant que la langue française connaît uniquement deux genres et que le masculin-neutre n'est qu'une construction idéologique de grammairiens; mais pas de tous les grammairiens, certains ayant fait remarquer il y a déjà nombre d'années l'absurdité des mentions Madame le. Ils vont jusqu'à les déclarer "écoeurantes et grotesques" (Damourette et Pichon). D'autres notent l'incohérence grammaticale de "le professeur est absente" ou sémantique "le professeur est absent pour cause d'accouchement" (cf. plus récemment "le capitaine Dominique Prieur a accouché d'un beau garçon"). Il

A cette conférence assistait la Ministre des Droits de la femme, Yvette Roudy, qui, quelques mois plus tard, me demanda d'animer, sur le plan linguistique, la commission de féminisation des noms de métiers, titres et fonctions, présidée par Benoîte Groult. et mise en place le 29 février 1984 (J.O. du 3-3-84, décret n084-153). D'autres linguistes se joignirent à cette commission qui travailla deux ans (Michèle Bourgoin, Nina Catach, Edwige Khaznadar, André Martinet, Josette Rey-Debove, Jackie Schon). Notons que parmi les 23 commissions de terminologie existant à cette époque elle fut la seule, à ma connaissance, qui pratiqua des enquêtes synchroniques et diachroniques. - synchroniques: dans les usages en interrogeant des gens de diverses professions à l'aide des listes que les ministères nous fournissaient, - diachroniques: dans les romans historiques et les dictionnaires de diverses époques. Nombre d'enquêtes et de recherches diachroniques ont été menées dans le cadre du séminaire de maîtrise de sciences du langage que je dirigeais à Angers, cela à l'aide d'une subvention de 30.000 francs - pas plus! - pour les recherches des étudiants et étudiantes. Je passe sur l'accueil de la commission et les controverses qu'elle suscita, comme nombre d'autres. En effet quand on veut "toucher" au français, à "l'outil de communication" qu'est la langue, en France, on dirait que des tremblements de terre secouent certains cénacles, l'Académie tout d'abord et quelques censeurs médiatiques ou autres. La langue française est pourtant comme d'autres langues, toujours en évolution, langue vivante se nourrissant ici et là d'emprunts, gages d'échanges entre les peuples. Ainsi firent nos ancêtres parlant qui gaulois, qui bas latin, qui germain, pour nous donner "la langue de chez nous", véritable Koïné (mélange) non seulement de dialectes et de patois mais de mots d'origine étrangère même si la base de notre langue est latine du fait de la colonisation romaine. Nous ne parlons plus ni gaulois, ni latin mais ce français que d'aucuns voudrait figé, immuable. Qu'on touche à l'orthographe ou à un point bien minime du lexique comme celui de la féminisation des noms de métiers et voilà que des querelles éclatent qui n'épargnèrent donc pas la commission de féminisation. Je ne m'attarderai pas sur ce point et parlerai maintenant du travail d'enquête et de description présenté dans ce recueil. Dix ans après la parution de la circulaire élaborée par cette commission (11 mars 1986, J.O. du 16 mars 1986), en 1996 donc, j'ai proposé cette recherche sur l'état des lieux de la féminisation des noms de métiers en français et dans d'autres langues. 12

Le premier objectif vient du constat que souvent invitée à traiter de féminisation des noms de métiers, par divers groupes féministes ou syndicalistes ou universitaires, j'ai rapidement repéré que la circulaire était la plupart du temps ignorée et peu appliquée. Suivant régulièrement la question dans les médias oraux et écrits, j'ai constaté que certains termes se féminisaient, mais que les discours manifestant les résistances idéologiques étaient quasiment inchangés, malgré les diverses démonstrations faites. Le deuxième objectif vient du fait que le laboratoire de recherche et département dans lequel ce travail s'inscrit est de linguistique générale, que la description des langues diverses est notre domaine fondamental et que nous accueillons des étudiantes et des étudiants dans ce cadre. Or un bref sondage parmi les inscrit(e)s en DEA m'avait montré que dans bien des langues cette question de la féminisation n'était pas encore abordée. De plus, en linguistique générale, la qu'estion du genre est un problème complexe, intéressant à traiter, tant du point de vue historique (cf. Meillet, Martinet, etc.) que de celui de son articulation dans les diverses langues du monde: une partie d'entre elles ne possédant pas de genre (voir ici-même le coréen et le hongrois). Connaître les représentations, l'articulation des réalités, dans d'autres langues est toujours passionnant et conduit à des comparaisons intéressantes avec la nôtre. D'autres civilisations sont ainsi abordées, et le statut linguistique et social des femmes à travers les noms de métiers et leur évolution. Le travail mené sur ce thème a été si passionnant qu'une journée d'étude a été organisée à la Sorbonne le 27 mai 1997. Ce volume donne témoignage de la plupart de ces travaux et concerne donc la féminisation des noms de métiers en français dans les usages oraux, les discours écrits, et dans quelques langues, des plus proches du français (créole, québécois), aux plus lointaines par l'éloignement géographique ou la structure (coréen, hongrois). A travers les articles présentés, on découvrira l'état des lieux de la fénlinisation des noms de métiers chez les sujets parlants grâce aux différentes enquêtes de Cécile VALLETOUX, Christine MOHAUPT, Emmanuelle CARTIGNIES (troisième partie). Elles nous montrent que la féminisation des noms de métiers est largement majoritaire et en constante extension, mênle si un petit nombre de sujets, suivant en cela L'Académie française, n'y sont pas favorables.1

1 Ce qui n'est pas le cas de nos gouvernants comme leurs prises de position les plus récentes, en décembre 97 et en mars 98, en ont donné témoignage (note de juin 1998).

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Cette évolution et ses blocages sont aussi analysés, dans une 1ère partie, à travers une brochure de l'ONISEP (Valérie BRUNETIERE) et deux ouvrages présentant des métiers aux enfants (Karine PHILIPPE). Elles nous décrivent les distorsions existant entre les images et les mots, les changements sociaux et les représentations ainsi que la constance des stéréotypes impliquant une distribution spécifiée des métiers pourtant ouverts à tous (à tous ?) et toutes. Il en va de même dans l'analyse du discours des offres d'emplois (Corinne BOIVIN) où se lisent les difficultés d'appliquer la loi de juillet 1983 sur la non discrimination sexuelle par un marquage féminin (-e) ou des deux sexes (H/F). Ce qui repose la question du genre en français et de ses emplois sexués ou neutralisés au pluriel (un journaliste, une journaliste, les journalistes) voire considérés comme neutre (un éditeur, une éditrice, les élliteurs (H/F) ? Et les éditrices? (ou élliteurs/-trices). Aux recherches des étudiantes sur les langues sans genre, coréen!)e (Suji LEE et Ok Won SEO) et hongroise (Csilla PUSKAS-JUHASZ) qui indiquent comment la référenciation sexuée opère, sont adjoints des travaux sur la féminisation en russe (Ekaterina PACCAUD-SOLOVIEV A), en ~!abe dialectal chez des bilingues arabe/français (Labiba DAIFALLAH et Mouni KAOULA). On trouvera aussi dans cette IIème partie un aperçu de la situation dans une langue proche du français, le créole de la Martinique (Béatrice JEANNOT). Un travail sur la situation en français québécois est présentée en dernière partie (Geneviève PREVOST). Il s'imposait pour parler de l'état des lieux de la féminisation dans la francophonie. Des Québécoises, des Belges et des Suisses (dont Thérèse Moreau, créatrice de nombreux articles sur ce domaine et d'un dictionnaire non sexiste) étaient présentes lors des travaux de la commission. Tous les idiomes ne pouvant être présentés, celui du Québec a été retenu puisqu'il a été pionnier en la matière: un texte de "recommandations d'usages" (au féminin) a été produit dès juillet 1978 par l'Office de la langue française. En introduction, je rappelle les travaux de cette commission, les règles de féminisation proposées, réactivées le 8 mars 1998 par le Premier ministre. Ces règles, issues d'analyses des usages et des attitudes des sujets parlants (des imaginaires) en 84-86, sont suffisamment justes et précises pour que nous repérions dix ans après les mêmes tendances linguistiques profondes tant au niveau de l'usage que des attitudes (utilisations de féminisations ou résistances). Les évolutions relevées nous donnent à penser que nos propositions restent valables et que, même ignorées, elles s'appliquent de plus en plus. Preuve qu'elles 14

allaient et vont dans le sens de la dynamique linguistique, quoiqu'en pense l'Académie. Bien que cette institution ait témoigné récemment, par la plume de trois de ses membres, éminents bien entendu - le masculin l'emportant sur le féminin largement dans ce cadre - de son irritation et de son incompréhension de la situation tant linguist1que que sociale, la féminisation des noms de métiers s'impose de plus en plus dans les journaux, sur les ondes et dans les paroles malgré les rancoeurs ou incompréhensions prescriptives2. Au lieu de les masquer sous le masculin, la féminisation des noms de métiers fait apparaître les femmes comme êtres sociaux à part entière, et permet aux petites filles (comme aux grandes) de rêver à de nouvelles professions en entendant ces noms dans les paroles quotidiennes. Elle montre aussi que notre langue peut témoigner dans ses règles, dans son système et dans ses usages, de nouvelles réalités sociales. Et peut-être de nouvelles mentalités.

Anne-Marie HOUDEBINE-GRA VAUD (Université René Descartes Paris V)

2Ce jour même 30-06-98, une circulaire du ministre Claude Allègre reprend ces règles pour les mettre en application dans l'Education nationale.
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INTRODUCTION

DE LA FÉMINISATION DES NOMS DE MÉTIERS

Ouverture
Quelques éléments glanés ici et là, en fond de décor: "Le premier ministre du Rwanda a été assassiné". Il faudra quelques dépêches d'agence utilisant le prénom pour que notre ignorance repère qu'il était question d'une femme, Agathe Uwilingiyimana. "L'écrivain est menacée". Le -ée nous alerte. Il s'agit de Taslima Nasreen. "Ça s'dit pas une professeur c'est pas dans le dictionnaire", "Pompière? impossib!e, c'est pas joli !". "Une secrétaire d'accord, mais une secrétaire d'Etat, ah non ça ferait dactylo" (C. Sarraute). Vraiment? On pçut donc dire une dactylo, une secrétaire mais pas une secrétaire d'Etat. L'exemple est clair. Aux femmes les menus métiers mais non les réelles responsabilités ou bien dans ce cas masquées (c'est-à-dire parlées en termes abstraits de fonction). Pourquoi pas! Mais pourquoi puisque les hommes eux - les humains mâles - sont nommés dans leurs métiers? En effet si l'un d'entre eux accède à une profession jusqu'alors féminine, tout le monde s'inquiète, Académie y compris et lui trouve une désignation: assistant social, dérivation réussie venue des usages, voire maïeuticien, création ratée de l'Académie pour un homme sage-femme. Alors pourquoi faudrait-il masquer les femmes? Parce qu'au féminin le métier est (serait) dévalorisé. Mais par qui? Ce sont bien les gens qui ont ces réactions. C'est leur responsabilité que d'avoir de tels jugements et de les laisser se perpétuer. "Ambassadrice, mais non c'est l'épouse!". "Et l'époux de la générale, comment l'appelle-t-on ?" - "appelez-moi colonel" (dit-il). On ne nomme pas l'époux par le nom de l'épouse. Pourquoi maintenir une ancienne façon de dire - désigner l'épouse par le féminin du nom de la fonction de l'époux - puisque des femmes peuvent devenir ambassadrice, colonelle ou générale? Pourquoi ne pas les nommer comme telles ainsi que dans l'exemple cité, extrait 19

de l'Événement du jeudi 20-26 août 1987, traitant de la magnifique
carrière de Valérie André, générale. "Coureuse? Ah ah ah". Et le rire se fait lourd de sousentendus. Pourtant Jany Longo revendique ce titre et peu à peu ses exploits installent le terme dans les usages. France-Inter 30-1-98. (Une femme qu'on présente comme maire est interrogée). Le journaliste: "Madame la Maire ou le Maire? - (Elle): "Madame Le maire, Madame le Ministre. On a pris la place d'un homme on assume". On a pris la place? Qu'est-ce à dire? Quelle serait la place réservée aux hommes? Celle d'un être social, ayant un métier, et les
femmes, non moins citoyennes pourtant

- il

est vrai depuis peu en

France (cinquante et quelques années) - devraient rester au foyer, être seulement épouses et mères? Mais les temps changent. La majeure partie d'entre elles se veut "femme active" (Le Point 14-987) alors même que les rigueurs économiques les renvoient davantage grossir les rangs des personnes au chômage. Des félninisations en français Depuis longtemps pourtant la langue française produit des féminisations pour les fonctions sociales des femmes. Si l'on recherche des attestations dans les romans historiques, les ouvrages anciens, les dictionnaires ou les archives diverses, nombre de noms de professions, titres ou fonctions au féminin sont relevés. La médecine dans le Trévoux (dictionnaire du XVIIIème siècle) en l'occurrence épouse du médecin; les tisserandes ou les portières (d'un couvent) comme les officières témoignent des potentialités de dérivation de la langue. Il en va de même des maçonnes, non seulement abeilles mais membres d'une loge maçonnique. Marine et marinette ont été attestés lors de la dernière guerre. J'ai recueilli ce dernier dans le discours d'un général, me faisant visiter les locaux d'un centre audiovisuel de l'armée (1992). Facteuse et non factrice, comme on relève aujourd'hui, est utilisé en 1917 (Petit Journal, supplément illustré du 24 janvier). Les exemples pourraient être accumulés. Ainsi, quand il s'est agi de critiquer, plus ou moins violemment - car les injures furent parfois féroces - la commission de féminisation des noms de métiers, titres et fonctions, mise en place le 29 février 1984 (J. O. du 3-3-84, décret n084-153) par Yvette Roudy alors Ministre du droit des femmes et présidée par Benoîte Groult, les détracteurs ou délateurs utilisèrent le féminin. Je dis délateurs car ce furent surtout des hommes1 même ceux qu'on
lCitons seulement quelques titres d'articles pour en donner témoignage "S.D.S pour les mâles"; plus exact: "Nous sommes tous un peuple de gaulois machos" ou
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n'attendait pas comme Levi-Strauss ou Dumezil. On sait aujourd'hui qu'ils furent les prédécesseurs de Ms Druon et Bianciotti et de Me2 Hélène Carrère d'Encausse en rédigeant la lettre accusatrice de l'Académie (voir Le Figaro du 23-6-84 et celui du 9-1-98). Car bien entendu on rencontre également des femmes dans cette position, comme l'exemple de la maire l'indique ou celui de C. Sarraute (ci-dessous). Des usages et des ilnagillaires linguistiques Quiconque écoute les paroles a pu entendre ou lire des exemples du même ordre que présentés plus haut. Ils manifestent l'ignorance de la créativité des usages, le fait que ce sont les sujets parlants qui font les langues et non les ministres, député(e)s ou Académiciens3. C'est d'ailleurs pourquoi on entend plus de féminin qu'on en lit, comme toutes les enquêtes menées le montrent4, l'oral étant plus libre, plus proche des règles de la langue (ou norme systémique) que l'écrit où règne la prescription souvent enseignée par l'école, qui diffuse cette illusion insécurisante, que l'écrit serait la langue, que celle-ci se trouve dans les grammaires, dans les dictionnaires et non chez les sujets parlants. Illusion sociale instaurée pour hiérarchiser les usages, et partant leurs locuteurs et locutrices, transmise par l'école et par l'Académie, sensée gérer les possibilités de la langue vivante. Elle s'instaure de fait en tutelle conservatrice heureusement peu écoutée. Cela dès son origine. Il suffit de se souvenir de Furetière (XVIIe siècle) qui prédit que le dictionnaire de la "vieille dame du Palais Conti", alors en sa prime jeunesse, ne serait ni novateur, ni même conforme aux usages actuels (de l'époque, mais la phrase reste vraie). C'est pourquoi il produisit son propre dictionnaire. Cette illusion normative (dite norme prescriptive) crée l'insécurité des sujets parlants français, leur prescriptivisme à nul autre semblable. Dans quelle autre langue méjuge-t-on les êtres
plus ironique, comme dans le document cité dans l'Événenlent du jeudi: "les pectoraux velus frémissent devant la générale" . 2Me pour Madame afin que cette forme désigne autant Madame que Mademoiselle, puisque cette discrimination n'existe que pour les "hommes féminins que sont les femmes" (A. Peyrefitte). Équivalent du Miz des américaines (pour Miss ou Mistress). 3 Je les laisse au masculin puisqu'ils le revendiquent bruyamment. Une intense polémique se développe actuellement en France sur cette question, l'Académie française n'ayant pas accepté la position du gouvernement (du 15-12-97) de soutenir la féminisation et lui demandant de l'interdire (texte paru dans Le Figaro du 9-1-98). 4Cf. ici-même, Ille partie, les analyses dIE. CARTIGNIES, C. MOHAUPT, C. V ALLETOUX.

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jusqu'à les interrompre, les culpabiliser en fonction de leur façon de dire, de leur prononciation, de leur vocabulaire, ou de leur grammaire ?5. La "mise à distance" de la langue existe dans chacune d'entre elles, en chaque sujet parlant. Cette fonction métalinguistique permet de parler d'une langue, de l'évaluer; c'est-à-dire de la parler non pour informer son voisin ou sa voisine sur les affaires du monde ou du voisinage mais pour favoriser le développement d'idées plus ou moins justes - imaginaires, idéologiques - plus sociales ou subjectives qu'objectives. Tout se passe alors comme si la langue d'autrefois était belle et meilleure que celle d'aujourd'hui toujours décrite comme abâtardie ou s'abâtardissant. Les métaphores sont toujours les mêmes: celle de la transgression, ou de l'impureté, ou encore de la destruction. Il en fut ainsi pour le travail de la commission de féminisation, et de même pour celle constituée en vue de la réforme de l'orthographe. Pourtant, avec la féminisation des noms de métiers, il ne s'agit que d'un petit travail lexical qui ne change rien, ni à la prononciation, ni à la grammaire de la langue; même si cela concerne ses règles morphologiques et synthématiques de composition et de dérivation. Exemple de dérivation: un écrivain - une écrivaine, sur le modèle châtelain/châtelaine. Si vous entendez alors la vanité de vaine (écrivaine), demandez-vous pourquoi vous ne l'entendiez pas dans écrivain; un professeur - une professeure (Québec), un chef, une chèfe ou une cheffe (Suisse), un soldat, une solda te. Exemple de composition: utilisation de femme pour produire une féminisation alors que le terme paraît difficilement dérivable: un médecin, un médecin-femme (très rare), une femme-médecin, un soldat, une femme soldat. Féminisation dite minimale: maintien du terme masculin et utilisation du déterminant féminin. Cet usage conforme aux règles est aisé pour les noms terminés par -e (à l'écrit, et une consonne à l'oral) un journaliste, une journaliste. Cette procédure est utilisable dans tous les cas; elle est celle qui a été recommandée par la commission de féminisation (article 1) lorsque le dérivé n'existe pas ou lorsqu'on a difficulté à le produire, cela pour diverses raisons, souvent non linguistiques: une écrivain, une médec in, une professeur, une soldat, une bûcheron, une mineur, etc.

5C'est en observant de tels phénomènes que des linguistes culpabilité linguistique (Robert Lafont) et d'insécurité Labov).

ont créé les notions de linguistique (William

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Féminisation dite maximale: le terme de départ est changé, comme dans de nombreux cas en français (cf. fille / garçon), d'où un soldat = une militaire, un barbier = une coiffeuse, un bûcheron
=

uneforestière, un docteur = une médecin6.

Mais restons un peu sur ces questions de norme et d'imaginaire. Les linguistes décrivent les paroles (usages) d'où ils/elles dégagent les règles du système (dites normes statistiques et normes systémiques). Ainsi sont décrites les langues. Les sujets parlants méconnaissent parfois ces réalités et construisent des représentations plus ou moins éloignées des usages réels ou des règles du système (imaginaire linguistique, normes subjectives, évaluations plus ou moins fictives, prescriptives, etc.?). n convient de connaître et ces réalités et ces imaginaires pour prévoir une planification linguistique, ou terminologique. Diverses enquêtes d'attitudes montrent la liaison de la morphologie (forme des mots), de la discrimination sexuelle et de L'Imaginaire Linguistique dans le fait du genre (masculin/féminin). Difficulté de dire. Le rapide corpus, en ouverture, en a donné témoignage. On a pu repérer les résistances ou blocages rencontrés. Ceux-ci sont de différents ordres, référentiels8, prescriptifs, fictifs. J'y reviendrai (cf. ~ Imaginaire linguistique et féminisation). Intervenir sur la langue? Dans nombre de communautés on entreprend régulièrement des réformes, lexicales, orthographiques, afin d'adapter "l'outil de communication" qu'est une langue aux usages ou nécessités existantes. Or dès qu'une pareille question est agitée en France, certains, certaines s'estiment quasi violé(e)s. Le français a évolué pourtant; nous pouvons nous en apercevoir. Nous ne parlons plus latin, ni même "bas latin" d'où provient en partie notre langue, mâtinée d'autres idiomes. Car une langue est d'abord cela, en termes savants une Koïné, un ensemble de parlers, de vocables, venus de diverses langues.

6Pour les termes bûcheron, soldat, barbier, etc. voir ici-même, Ille partie, l'analyse de C. MOHAUPT. 7y oir : Norme, imaginaire linguistique et phonologie du français contemporain", Le Français Mode rne, 1, 1982, p. 42-51. "Sur les traces de l'imaginaire linguistique", dans Parler.f mafculins, parlers féminins ?, Paris, DelachauxNiestlé, 1983, p. 105-139. "Elle parle français, la presse écrite ou La Belle au Bois Dormant des analyses de discours", La Presse, produit, production, réception, Paris, Didier-érudition, 1988, p. 131-149; et tableau ci-après. 8 ou pragmatiques cf. ici-même, Ine partie, C. y ALLETOUX, sur le français, et en ne partie, L. DAIFALLAH, M. KAOULA pour l'arabe dialectal.

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