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LA LANGUE DU QUARTIER

De
222 pages
Les jeunes issus de l'immigration maghrébine voient dans la banlieue un point d'ancrage social et identitaire : le point d'une nouvelle identification à laquelle ils rattachent un langage métissé qui leur est propre. Quelle influence la banlieue exerce-t-elle sur les pratiques langagières ? Quelles sont les caractéristiques linguistiques de ce métissage ? Quelles sont les représentations sociolinguistiques attachées à cette pratique ?
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LA LANGUE DU QUARTIER
Appropriation de l'espace et identités
urbaines chez des jeunes issus de l'immigration
maghrébine en banlieue rouennaise Collection Espaces Discursifs
Dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces Discursifs rend compte de la participation des
discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels ...) à l'élaboration/
représentation d'espaces sociaux, géographiques, symboliques,
territorialisés, communautaires ... où les pratiques langagières peuvent
être révélatrices de modifications sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des
terrains, des approches et des méthodologies, et concerne — au-delà du
seul espace francophone — autant les langues régionales que les
vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un
processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses
variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un
discours identitaire ; elle s'intéresse plus largement encore aux faits
relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique. Fabienne MELLIANI
LA LANGUE DU QUARTIER
Appropriation de l'espace et identités
urbaines chez des jeunes issus de l'immigration
maghrébine en banlieue rouennaise
Préface de Paul Siblot
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Dalla L'Harmattan L'Harmattan Inc.
Via Bava, 37 5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3
10214 Torino 75005 Paris Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest
ITALIE H2Y 1K9 HONGRIE © L'Harmattan, 2000
ISBN : 2-7384-9729-2 PRÉFACE'
D'où viennent-ils ? — « De leur pays d'origine », dit-on.
Qu'est-ce à dire ? Ce truisme ne vaut donc pas pour tout un
chacun ? L'absurdité devient manifeste quand certains leur
enjoignent de retourner chez eux, auxquels ils répondent qu'ils
sont là où ils sont nés et ont grandi. Où vont-ils ? C'est
précisément ce sur quoi ils s'interrogent. Qui sont-ils ? Ils le
cherchent et nous l'ignorons. Eux, nous, d'où vient cette
partition ? De ce qu'il y aurait, disent-ils, des « Français à part
entière » d'un côté et eux de l'autre, « Français entièrement à
part ».
Et voici que sous le jeu des mots transparaissent les
« alluvions historiques que les individus charrient avec eux »
(p. 38) ; celles déposées par l'histoire coloniale d'une
République qui distinguait dans son empire entre « citoyens » et
« sujets français », et dont la loi accordait aux uns, qu'on
I Paul Siblot, Directeur de l'U.M.R. CNRS 5475, Université Paul
Valéry, Montpellier III. 8 Préface
appelait alors « Français à part entière », ce qu'elle refusait
aux autres. Les problèmes d'aujourd'hui seraient-ils ceux
d'alors, quand on s'interrogeait sans fin sur la délicate question
de l'intégration des allogènes à la citoyenneté « de la plus
grande France » ? La condition préalable pour être assimilé,
disait-on, n'était-elle pas d'être assimilable ? Or ceci ne
pouvant se vérifier que par le constat d'une assimilation
réussie, il fallait bien admettre qu'on était par là renvoyé aux
prémices et, puisque le terminus ab quo se confondait avec le
terminus ad quem, par voie de conséquence à la quadrature du
cercle. Serait-ce cette équation digne de Sganarelle, autrefois
posée hors du territoire national, qui serait de nouveau posée,
aujourd'hui, à l'intérieur des frontières ?
C'est précisément de frontières dont il s'agit. Frontières qui
ne délimitent pas seulement des espaces mais partagent aussi
les individus, de part en part, et s'inscrivent dans les mots dont
on use pour les nommer, ou qu'ils revendiquent eux-mêmes. Le
problème apparaît d'emblée, dans les désignations. II faut en
effet distinguer les «français -français » (p. 62) des « marocos-
francos » (p. 165), à ne pas confondre avec les « marocains-
francos » (p. 158). Ces dénominations duales balisent une zone
d'ambivalences où les lignes de partage se brouillent sous
l'emprise de ce qu'on appelle diversement et confusément
l'interculturel, le mixte, l'entre-deux, le métissage... à l'image
de la diversité et de la confusion qui y règnent. On y observe un
phénomène analogue à celui constaté en théorie sémantique à
propos de la catégorisation en classes lexicales. Si on peut
dessiner le prototype d'un «français à la Charles-Henri » (p.
64), il devient difficile de dresser la liste des CNS pour être
français. La binarité commode qui permettait de trancher
nettement par traits, en positif ou en négatif, est devenue
insuffisante puisque « avoir la nationalité française », premier
exemple de l'article «français » du Petit Robert, ne suffit plus
pour qualifier un Français. D'autant que le domaine, traversé
d'évaluations contraires, s'avère régi d'antinomies et
Préface 9
d'injonctions paradoxales : « ici on est / mais j(e) veux dire ici
on est on est arabe / et au Maroc on s(e)ra français / alors on
ne sait plus où on est quoi / nous on est méditerranéens » (p.
165). Il y a effectivement de quoi s'y noyer.
C'est le non lieu déterminé par ce double rejet, ce no man's
land (zone comprise entre les premières lignes de deux armées
ennemies ; zone d'incertitude, du domaine de l'inconnu. Le Petit
Robert encore) que Fabienne Melliani a choisi d'explorer, en
sociolinguiste. Mais ses analyses de discours sur les
représentations de soi de ces nouveaux venus la conduisent
également vers des terrains de recherche parcourus par les
sociologues ou les psychologues. De la linguistique
praxématique, dont elle reprend la problématique, elle a retenu
l'essentiel : l'analyse dynamique de la production de sens. Aussi
ne décrit-elle pas le signifié figé de lexèmes mais la signifiance
de praxèmes, non des dénominations mais des actes de
nomination, non pas des mots qui diraient la vérité « en soi »
des choses et des êtres mais ce que ces derniers sont « pour le
locuteur ». La recherche en domaine interculturel interdit
l'illusion d'une compréhension immédiate de la réalité selon la
fameuse adcequatio rei et intellectus. Illusion depuis longtemps
repérée par von Humboldt, puis Sapir et Whorf mais à laquelle
conduisent la réification et l'essentialisation du sens au sein
d'une même culture et d'une seule langue. La pluralité des
points de vue sur le monde mis en concurrence dans les
situations de contacts de langues et de cultures, points de vue
structurant les systèmes de référence et enregistrés dans les
structurations lexicales, atteste la relativité des classifications
linguistiques. Elle impose de prendre en considération la
diversité de ces points de vue et des situations de
communication. L'exigence devient impérative lorsque les
systèmes en contact entrent en conflit et les sujets en relation
polémique, comme c'est ici le cas. Ainsi, selon les
circonstances, on observe que l'arabité est vécue comme une
discrimination (p. 147), ou est au contraire revendiquée jusqu'à
10 Préface
dire de l'arabe que l'on ne parle pas qu'il est sa langue (p. 61).
C'est cette dialectique paradoxale à laquelle l'analyse se
confronte.
La diversité et la richesse des parcours où la chercheuse
nous conduit témoignent de la grande attention de son regard,
de la parfaite intégrité de ses interprétations et de la profonde
humanité de sa démarche. Bachelard estimait que l'esprit
scientifique doit faire montre d'une « vigilance malveillante »,
d'une « antipathie préalable » à l'égard de son objet d'étude
pour espérer atteindre à quelque objectivité. Mais il ajoutait
aussitôt : « S'il s'agit d'examiner des hommes, des égaux, des
frères, la sympathie est le fond de la méthode » (La
Psychanalyse du feu, 1938, p. 1). L'analyste en sciences
humaines ne saurait dans ces conditions prétendre au point de
vue de Sirius ; il ne peut s'illusionner, « se la gabbar à la
Roberto » (p. 119). Il est lui-même embarqué, comme tout sujet
producteur de sens, et son seul atout consiste à assumer sa
situation, à expliciter la posture qu'il prend à l'égard de ce qu'il
observe. Il suffit, si on doute de cette implication, de voir d'un
peu plus près qui se consacre à l'examen de « l'interculturel » :
la plupart des chercheurs y sont, d'une façon ou d'une autre,
personnellement concernés par l'objet de leur recherche.
Comment dès lors éviter l'artefact de quelque projection, ou du
moins l'incidence de leur engagement ? Confrontée à la
nécessité de recueillir un corpus qui ne soit pas altéré par
l'intrusion d'une personne extérieure, l'enquêtrice a pris la
précaution de recourir à un intercesseur, membre du groupe,
évitant ainsi des dcultés majeures. Il est plus difficile, dans
l'examen des données, de déjouer les pièges inhérents au cadre
nécessairement culturalisé de l'analyse. C'est du moins
l'impression que donne le traitement de deux domaines
particulièrement sensibles, le racisme et la religion, sources
récurrentes de tensions, de drames, de polémiques et de
déferlements médiatiques ; domaines qui resurgissent
naturellement dans l'enquête.
Préface 11
La réalité de conflits à composante raciale est connue et
sans doute surmédiatisée. La focalisation de la presse sur les
expressions les plus violentes et l'exploitation politicienne de la
xénophobie tendent à faire oublier qu'au quotidien la très
grande majorité des rapports interethniques n'est pas source
d'affrontements. Reste qu'en certains lieux, à certains moments,
les «jeunes issus de l'immigration maghrébine » sont
confrontés à des attitudes désobligeantes, hostiles, agressives.
Ces évidences premières livrent les données immédiates des
discriminations ordinaires. L'analyse les dénonce à bon droit
mais ne peut s'en contenter. Le racisme, une des choses bien
partagées au monde, ne saurait être envisagé en seuls termes
réactionnels ; il trouve aussi ses motivations dans les références
« d'origine ». Ainsi le « gawri » (p. 108, 169), est-il le « bicot »
de l'autre. Traiter les noirs de « bounty » (p. I 70) ou pejorer les
« chleuhs » (1 71) signale dans le camp des dominés le jeu des
hiérarchies et des stigmatisations dénoncées quand elles
viennent d'ailleurs. « Qu'une fille qu'une fille Arabe e(lle) sorte
avec un français d'ici ? / c'est TROP grave ça / c'est TROP
grave / j(e) te jure / moi ma soeur j(e) pourrais pas la voir avec
un français sur la tête de ma mère & le mec je le tue / c'est
grave je le tue / ici » déclare un enquêté (p. 140). Imaginons un
instant le jugement que nous porterions sur de telles menaces si
elles étaient faites au sein de la société française normée. Peut-
on légitimement parler de « tendances conservatrices » d'une
part, et de l'autre de « racisme » ? Certes l'agression n'est que
verbale, et le parallèle comporte un artifice puisque les valeurs
endogamiques qui motivent le propos ne valent pas dans la
société française. Cependant, c'est bien au sein de celle-ci que
le propos a été tenu (sauf à faire du « quartier » une
extraterritorialité : la périphérie et la marginalité des
« banlieues » sont précisément là). De ce test on retiendra qu'il
montre, pour l'analyse en empathie avec son objet d'étude en
même temps que critique aux manquements de sa propre
société, le risque d'être influencée par son engagement.
12 Préface
Quant à la religion, elle constitue sans doute aucun le point
le plus délicat, car le plus fondamental. Son autodéfinition
transcendante, qui illégitime a priori les remises en cause
séculières, en fait un domaine où la dialectique du Même et de
l'Autre rencontre, dans les relations franco-maghrébines
notamment, les cristallisations les plus fortes. C'est en elle que
les identités culturelles et nationales trouvent leur point
d'ancrage le plus ferme, et les adversaires de l'intégration leurs
derniers arguments. On sait que le cheikh Ibn Badis avait
résumé la légitimité du mouvement de libération national
algérien dans une brève trilogie, devenue un credo dont
l'énoncé affirme la primauté du religieux : « L'Islam est ma
religion, l'arabe ma langue, l'Algérie ma patrie ». Lorsque les
références nationales « d'origine » deviennent problématiques,
lorsque la langue se trouve en position dominée, restreinte à
l'usage familial ou communautaire, reste la religion comme
point de résistance, lieu d'affirmation, ou de reconquête pour
l'islamisme radical. L'« affaire du foulard » a forcé la France à
ne plus se voiler la face, à ne pas continuer d'ignorer ou de
tenir pour étrangère la seconde religion de son territoire, avec
4 millions de croyants. La polémique suscitée a posé à l'Etat et
à l'opinion publique une des questions centrales de « l'identité
des jeunes issus de l'immigration maghrébine ». Question qui
pourrait être formulée par Montesquieu : Comment peut-on
être musulman dans la République laïque d'une société
chrétienne ? Dans une société qui a cessé de se penser comme
religieuse, mais n'a pas forclôt son passé colonial.
L'enquête ne consacre que cinq pages (139-143) à « la
dimension religieuse », de sorte qu'on s'interroge. Est-ce l'effet
du protocole adopté, d'un choix de recherche, ou le reflet d'une
question devenue secondaire pour les intéressés ? La réponse
est décisive. Si cette portion congrue tient à une indifférence à
l'égard de la religion, elle constitue un signe d'intégration car
elle atteste, au coeur de la référence identitaire, une mise en
cause de la compréhension canonique du musulman (terme
13 Préface
dont la fréquence dans le corpus paraît faible) par l'adoption
d'une caractéristique de la société française. L'usage courant
de formules blasphématoires comme «piquer, foutre le dawa»
(prière) va dans ce sens. De même que le parler décrit, qui n'est
pas un sabir (système linguistique réduit, stabilisé, couvrant des
usages limités, né d'un besoin d'intercompréhension entre
communautés linguistiques différentes), ni même un pseudo-
sabir (mixage instable, évolutif, par lequel un locuteur
allophone s'efforce d'accéder à la langue dominante), mais
apparaît comme un sociolecte du français. Ses bases lexicales
et syntaxiques sont indéniablement celle du français, même si
celui-ci est marqué comme l'étude le montre d'emprunts et
d'interférences avec l'arabe, ou s'il est le lieu d'une créativité
linguistique « métissée ». Aussi les spécificités de la « langue
du quartier » semblent-elles, tout autant que l'affirmation d'une
identité propre, l'attestation d'une intégration en cours. Une
étude comparative avec la langue des « français français» du
même quartier devrait pouvoir en donner confirmation.
Cela nous mène au coeur de l'étude. Ce sont bien les
manifestations « d'identités dynamiques » que Fabienne
Melliani observe à travers des pratiques langagières où ces
identités se montrent dans leur construction, leur évolution et
leur reconstruction. Il nous faudrait là des jalons plus précis
dans le temps, car la focalisation sur les différences pourrait
nous faire oublier le positif qui de fait est majoritaire. On ne le
remarque pas, puisqu'il constitue la norme, la normalité
partagée. Se souvient-on d'une longue marche entreprise, voilà
quelques années, par des « beurs » et des militants pour leur
intégration ? A bien lire Fabienne Melliani, il semble qu'on ait
depuis avancé sur ce chemin. Et ce constat n'est pas un des
moindres attraits de l'ouvrage. Qu'on sorte de sa lecture
enrichi de données et de connaissances, c'est la raison même de
toute recherche. Qu'on le fasse avec optimisme, cela est devenu
assez rare pour qu'on salue ce mérite supplémentaire.
INTRODUCTION
L'IDENTITÉ MIXTE
France et pays des origines : ces deux termes ne semblent,
chez les jeunes issus de l'immigration maghrébine, s'appeler en
écho que pour mieux s'opposer. Les représentations qui y
prévalent agissent en effet, d'après leurs dires, dans le sens
d'une déconstruction permanente de leur identité : ils sont
immigrés en France, et Français au Maghreb. Considérés
comme des « immigrés de naissance », ces jeunes font
l'expérience de la conflictualisation linguistique et culturelle
avant tout au travers du regard que les sociétés impliquées
portent sur eux : ainsi tantôt des Français à part entière, tantôt
des Français entièrement à part, des Maghrébins, des Arabes,
des Beurs. Ces représentations parcellaires se doublent par
ailleurs d'un sentiment d'enfermement dans l'espace de
banlieue : le discours sur la violence dite urbaine servant le plus
souvent à justifier ce confinement.
Paradoxalement, ces jeunes voient dans leur quartier leur
seul îlot de sécurité. Cet attachement résidentiel va de pair avec
la constitution d'un nouveau comportement sociolangagier.
C'est ainsi que, fomentée par un sentiment d'exclusion, se fait
jour l'affirmation d'une spécificité identitaire propre. Des
pressions politiques particulièrement fortes en faveur du
monolinguisme auraient dû, en effet, entraîner la disparition de
la langue maternelle des immigrés en deux ou trois générations.
Mais à l'heure actuelle, au lieu de se trouver face à une
assimilation uniforme, se dessine une identification nouvelle.
D'une part, les jeunes issus de l'immigration maghrébine
remettent généralement en cause le modèle de l'intégration, 16 Introduction
ordinairement appliqué aux générations précédentes ; d'autre
part, ils tendent à se démarquer de la culture des origines, le
tout les conduisant à combiner, à leur manière, francité et
maghrébinité, à revendiquer une identité mixte. Cette mixité
identitaire ne signifie cependant pas pour autant que les
locuteurs ont plusieurs identités. Selon René Gallissot (1987 :
14), l'identité mixte « est toujours unique ou synthétique, mais
se traduit par une formulation complexe qui dit avec force que
l'on est dans le système de relation et de démarcation hic et
nunc » Ainsi, chaque individu intègre à la structure de sa
personnalité des identités de classe diverses (ethniques,
culturelles...), ces identités catégorielles contribuant à
« constituer l'identité " réelle " qui en tant que système
dynamique actualise et met en oeuvre un modèle unique de
personnalité » (Pantalacci E., 1993 : 57). Si la mixité peut être
une réalité partagée par le groupe, chaque individu compose, à
sa manière, avec les références identitaires dont il dispose.
Par ailleurs, dans le cas de ces jeunes, si mixité identitaire il
y a, elle n'est pas totalement « naturelle », en ce sens où elle se
produit sur un fond de conflit linguistique et de tensions
sociales plus ou moins latentes. Ainsi, les inégalités sociales,
notamment en matière d'accès au travail, se durcissent ; et si
cette situation frappe communément toute une jeunesse issue
des classes les plus fragilisées par la conjoncture économique,
elle ne peut que se trouver exacerbée par le contexte
d'immigration. C'est à ce titre que le métissage peut être dit
expression d'une revendication identitaire. C'est pourquoi il est
plus juste de parler, comme le fait Isabelle Taboada-Leonetti
(1990: 70), de « recomposition identitaire » au sens de
«production d'une nouvelle identité collective, née de la
communauté de traitement opéré par le majoritaire, ainsi que
d'une certaine communauté de destin ».
De la même manière, et contrairement aux hypothèses des
thèses sur l'assimilation, l'implication grandissante des
générations issues de l'immigration dans la société accroît le
L'identité mixte 17
plus souvent la conscience ethnique. Certains auteurs ont ainsi
mis à jour le paradoxe dit de l'ethnicité, selon lequel le
« maintien, voire l'accentuation d'identifications ethniques,
s'affirment très fortement à partir de statuts ethniques de plus
en plus dépourvus d'un contenu social réel » (Poutignat P.,
Streiff-Fenart J., 1995: 77). La question n'est cependant pas de
savoir si les jeunes issus de l'immigration maghrébine
constituent ou non un groupe ethnique. Il importe, en revanche,
de chercher à savoir pourquoi telle ou telle identification est
préférée à un moment donné. Ainsi, se dire Arabe, pour un
jeune Français issu de l'immigration, c'est exhiber un trait
ethnique, mais cette exhibition ne s'effectue sans doute pas au
hasard.
Aussi l'analyse porte surtout sur la manière dont les jeunes
construisent leur identification. La première partie rend tout
d'abord compte de l'émergence du métissage, en prenant pour
point d'appui le discours épilinguistique des locuteurs :
l'objectif est ici de déterminer la manière dont ces derniers se
représentent leurs propres pratiques langagières. Puis l'étude,
située dans une perspective de contact de langues, se tourne
vers les pratiques langagières effectives de jeunes issus de
l'immigration maghrébine. Il s'agit de dégager la spécificité
d'une pratique de métissage mettant en contact le français et,
notamment, les variétés maternelles de l'arabe (principalement
la variété marocaine). La seconde partie concerne l'étude des
représentations langagières associées au discours métissé ; la
valorisation par les locuteurs de cette forme de discours
constitue en effet une composante essentielle du processus de
métissage. L'interrogation porte également sur le système des
valeurs partagées par le groupe, consistant notamment en un
fort attachement résidentiel et en un tissage particulier des
relations infra- et intergroupales. Il s'agit ici de voir comment
les jeunes mettent en mots leur identité, de cerner les difficultés
qu'ils rencontrent à se dire, l'objectif étant, avant tout, de
déterminer le plus justement possible « qui parle ».
CHAPITRE
PRÉLIMINAIRE
VERS UNE SOCIOLINGUISTIQUE
URBAINE Chapitre préliminaire 21
Voyage au bout de la banlieue :
mise en scène et stigmatisation
Étudier les aspects sociolangagiers d'un groupe contraint à
dépasser les poncifs et lieux communs et à chercher la réalité
complexe qui se cache derrière les évidences. Pour ce faire, il
semble capital d'avoir avec la population d'enquête certaines
attaches susceptibles de fonder un lien de confiance mutuelle.
D'où le choix de la ville de Saint-Etienne-du-Rouvray qui
constitue, pour des raisons professionnelles, un terrain de
connaissance : en effet, suite à un emploi occupé dans un
établissement scolaire situé au coeur du quartier où a été menée
la recherche, toutes les personnes interrogées étaient connues
bien avant le début de l'enquête.
Ces préliminaires déontologiques étant posés, il convient
tout d'abord de dessiner les contours sociaux, économiques,
historiques et culturels de la ville qui sert d'arrière-plan à ces
pratiques, de manière à mieux saisir la dynamique des langues
en cette situation urbaine. Puis, la méthodologie utilisée est
présentée avec ses avantages et ses insuffisances dans ce cadre
particulier. Enfin, sont exposées les raisons qui justifient le fait
de considérer la population d'enquête comme groupe social à
part entière.
Saint-Etienne-du-Rouvray est une commune du département
de la Seine-Maritime, département qui, avec celui de l'Eure,
compose la région Haute-Normandie. Calée entre la Seine et la
forêt du Rouvray, voisinant avec Sotteville-lès-Rouen et Oissel-
sur-Seine, Saint-Etienne-du-Rouvray est, en nombre
d'habitants, la quatrième commune du département de la Seine
Maritime, derrière Le Havre, Rouen et Dieppe.
La ville fait partie de l'agglomération de Rouen, une unité
urbaine qui comprend 28 communes. Elle est encore, du point
de vue du nombre de ses habitants, la plus importante, après
Rouen. Par ailleurs, au sein de cette même agglomération,
22 Vers une sociolinguistique urbaine
Saint-Etienne-du-Rouvray est, par sa superficie -1750 hectares
dont 155 kilomètres de voirie communale-, la commune la plus
étendue. Elle est aussi ville ouvrière, avec ses traditions, sa
culture et ses luttes. Ainsi, en 1921, après le Congrès de Tours,
Saint-Etienne-du-Rouvray devient l'une des premières
municipalités de France à direction communiste ; cette
orientation politique est suivie depuis 1973, avec la nomination
à la tête de la mairie, de Michel Grandpierre, un ancien
cheminot. L'histoire et les grands mouvements ouvriers qui ont
marqué la ville ont ainsi servi de ferment pour unifier la
population.
Sur le plan linguistique, la ville connaît un plurilinguisme
récent, qui englobe les langues issues de l'immigration. Une
première approximation, pour la ville de Saint-Etienne-du-
Rouvray, du nombre des locuteurs de ces langues est possible -
du moins en ce qui concerne les principales nationalités- à
travers les chiffres de la population étrangère y résidant. Il va
sans dire que l'isomorphisme langue et nationalité est purement
indicatif, et ne donne aucune idée précise, en ce sens où la
nationalité d'un ressortissant donnée n'implique pas
nécessairement la pratique linguistique à laquelle on peut
s'attendre. Le tableau 1 donne le détail du recensement des
principales nationalités pour la ville.
Ces chiffres sont approximatifs, car ne comprenant pas tous
les alloglottes immigrés. Comme il vient de l'être mentionné
supra, nationalité et langue maternelle ne coïncident pas
toujours : par exemple, dans le recensement des ressortissants
maghrébins, les minorités berbères sont indécelables. D'après
ces chiffres, Saint-Etienne-du-Rouvray présente, en 1990, un
taux de présence de la population étrangère de 12% pour une
population totale de 30 707 habitants, soit environ le double de
la moyenne nationale. De même, le nombre total des
ressortissants maghrébins est de 2020, ce qui représente 55% de
la population étrangère de la ville, et 6,6% de sa population
totale. A titre de comparaison, la population maghrébine à
+ no SUE 09
sun
6S-017
SIM 6£-SZ
Stre 17Z-S1
sun t I -0
23 Chapitre r
Rouen, qui compte 102713 habitants, représente 2,1% de la
population totale. Comme le tableau le laisse apparaître, ce sont
les ressortissants marocains, qui viennent en tête (916), suivis
des Algériens (612), puis des Tunisiens (492).
Tableau 1 : Répartition des principales nationalités en
résidence à Saint-Etienne-du-Rouvray (Source, INSEE, 1990)
Ensemble 30707 6933 5040 6801 6937 4996
Italiens 140 0 8 4 48 80
Espagnols 92 8 0 12 28 44
84 Portugais 776 92 96 224 280
Algériens 612 132 76 144 212 48
Marocains 916 376 168 184 180 8
Tunisiens 492 260 56 140 72 0
256 140 36 80 36 0 Turcs
Par ailleurs, Rouen étant traversée par la Seine, Saint-
Etienne-du-Rouvray se situe sur la rive gauche de
l'agglomération. Des travaux, tels que ceux menés par Nicolas
Tsekos, Thierry Bulot, et Sybille Grosse (1996) ainsi que ceux
de Thierry Bulot et Michèle Van Hooland (1997) ont montré
combien stigmatisée était cette rive gauche, faisant, le plus,
objet de ce que Christian Bachmann et Luc Basier (1989 : 43)
victimisation ». En effet, « le sens commun appellent une «
attribue à l'une et l'autre des deux rives ainsi constituées des
marqueurs identitaires forts : rive droite sont les bourgeois, les
nantis, les riches, la sécurité et le confort ; rive gauche, la
(Bulot populace, l'insécurité, les usines, la mauvaise banlieue »
T., Van Hooland M., 1997: 124).
Ces clichés sont nés en partie de ce que, au sein de ce
système qu'est la ville, des oppositions physiques de fait sont

Ensemble 24 Vers une sociolinguistique urbaine
apparues : entre la rive gauche (quartiers de friches
industrielles) et droite (zone de périurbanisation), cette réalité
visuelle se présentant sous plusieurs modes (économique,
social, voire ethnique). Ces oppositions multiformes constituent
des «fractures urbaines » (Bulot T., Tsekos N., Ed., 1999).
Saint-Etienne-du-Rouvray se trouve ainsi en banlieue de
Rouen. Etymologiquement, la banlieue est un territoire sur
lequel la ville exerce sa juridiction (le ban), et dont la limite
extérieure se situe à une lieue des limites géographiques de la
ville. C'est la révolution industrielle de la seconde moitié du
XIX' siècle qui amène l'incorporation de la commune à
l'agglomération de Rouen (Direction de l'Urbanisme et du
Paysage, 1984: 7) 1 . Des manufactures viennent s'agglutiner à
cette bourgade de la banlieue rouennaise, donnant ainsi à voir
ce que certains ont appelé « la boursouflure des faubourgs ».
L'implantation en 1865 d'une filature, celle de la Société
Cotonnière, « confirme définitivement le caractère ouvrier de la
ville et entraîne le développement autour du noyau ancien d'un
habitat ouvrier » (ibid.). Mais le caractère de la commune ne
change radicalement qu'après 1843, année où fut posée la ligne
de chemin de fer Paris-Rouen. Cette ouverture est suivie de la
construction d'importants ateliers (Ateliers SNCF des Quatre
Mares) et d'usines (la Fonderie Lorraine en 1916, aujourd'hui
remplacée par une usine de fabrication de matériaux isolants ; la
Société d'Applications Générales d'Electricité et de Mécanique
en 1945, ou encore les Papeteries de la Chapelle Darblay,
implantées dès 1928). La ville est ainsi rapidement passée à une
I Les indications relatives à l'histoire de Saint-Etienne-du-Rouvray
ont, pour la plupart, été fournies par le service de documentation de la
municipalité.