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La notion modale de possibilité en basque

De
362 pages
Au croisement du français et de l'espagnol, la langue basque fait ici l'objet d'une analyse linguistique, notamment grammaticale, qui en montre l'évolution structurelle. Ce livre compare les différents dialectes, met en évidence l'influence des langues indo-européennes et le rôle de la standardisation récente du basque.
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Gerd JENDRASCHEK

La notion modale de possibilité en basque
Morphologie, syntaxe, sémantique, variations diachronique et sociolinguistique

L'Harmattan

@L.Ha~ttan.2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03895-0 EAN : 9782296038950

AVANT-PROPOS
- "De Kere speaks like a native. He 's completely fluent, and his accent exactly matches everybody else 's. [...] He 's got to be a native. " - "Maybe he 's a linguist. " Michael Chrichton, Timeline Bi- or multilingualism supplies the advantages of a strong local identity and a global communication network at almost no cost, since children 's capacity for spontaneous language learning is almost limitless. The negative attitude to multilingualism often voiced in the press in the US and Britain reflects more the dominant class 's resentment of any form of knowledge or organization they do not control than any real problems associated with it. Daniel Nettle & Suzanne Romaine, V anishing Voices

La citation de Michael Chrichton ci-dessus reflète la perception populaire du linguiste: quelqu'un qui a percé le mystère «des langues ». Alors qu'elles restent incompréhensibles pour le reste de l'humanité, elles constitueraient l'eau dans laquelle le linguiste nagerait dans toutes les directions. Sa maîtrise de la natation linguistique lui permettrait de s'approprier les langues des autres. Le linguiste deviendrait ainsi polyglotte, voyageur et ambassadeur. Cette perception est bien sûr incorrecte, ou du moins simplificatrice, mais on peut se demander si le linguiste ne peut pas trouver, dans cette description, une inspiration. Un polyglotte peut parler plusieurs langues sans se poser de questions sur ces langues. Et le linguiste peut se poser des questions sur des langues qu'il ne parle pas. Néanmoins, toutes choses étant égales par ailleurs, il me semble que le polyglotte a de meilleures chances de devenir un bon linguiste que le monolingue. Inversement, le linguiste a de meilleures chances de devenir polyglotte

que celui qui ne s'est jamais intéressé à la linguistique. Ni l'un ni l'autre ne sont des automatismes, mais des perspectives. Les linguistes et les polyglottes peuvent profiter les uns des autres, s'enrichir mutuellement, s'aider à mieux comprendre leurs activités respectives ('se poser des questions sur les langues' vs. 'parler plusieurs langues '). De manière plus générale, avoir conscience de la diversité et du fonctionnement des langues aide à s'intégrer dans la société mondiale, une société mondiale qui ne peut pas fonctionner sans les polyglottes, et plus il y a de polyglottes, mieux elle fonctionnera. Après tout, l'acquisition d'une langue est un pas vers l'autre, une manifestation d'intérêt, un signe de respect et une mesure de valorisation. Dans ce contexte, il est significatif que cette publication porte sur le basque. Un sujet tel que la langue basque dépasse ainsi la seule description linguistique. Comme pour la culture en général, les langues européennes moins étudiées comme le basque, le luxembourgeois, le frison ou le gallois, malgré les différences, se révèlent riches en enseignements pour la linguistique générale: leur standardisation récente, leur caractère hybride, leur rôle dans un contexte multilingue et leurs spécificités structurelles offrent des points de vue intéressants à celui qui ne connaît le plus souvent que des langues de grande diffusion. J'espère que cela sera aussi le cas du présent travail. Ce livre a vu le jour en tant que thèse doctorale à l'Université de Toulouse-Le Mirail, soutenue le 10 décembre 2004. En vue de la publication, ont été incorporées quelques-unes des recommendations des membres du jury, mais il faut accepter qu'un travail scientifique n'est jamais vraiment tenTIiné et il faut un jour présenter son travail au public et assumer la responsabilité des résultats et conclusions présentés, tout en sachant que ces résultats et conclusions ne pourront en être le dernier mot. Après la fin de ma thèse, mes recherches m'ont conduit hors d'Europe, en Papouasie Nouvelle-Guinée, où j'étudie le iatmul, une langue parlée le long du fleuve Sépik par quelques dizaines de milliers de locuteurs. Cette langue n'est pas utilisée dans les médias, ni dans l'administration, elle ne s'écrit pas, il n'y a pas de villes dans son aire linguistique et elle est menacée par l'avancée de la linguafranca du pays, le tok pisin, un créole à base anglaise. Les Iatmuls ne disposent évidemment pas d'institutions académiques ou politiques qui pourront aider à assurer la survie de leur 8

Avant-propos

langue à long terme. Je me suis alors rendu compte à quel point le succès des politiques de promotion du basque est extraordinaire. Depuis la perspective des langues de grande diffusion, le basque est une langue exotique, qualifiée de régionale et minoritaire. Mais rétrospectivement, vue depuis la Papouasie, la langue basque apparaît comme un géant, avec ses corpus informatisés, ses institutions, ses médias en ligne, sa littérature, ses villes et écoles bilingues, l'ancienneté de la recherche linguistique et la multiplicité des publications contemporaines. Autrement dit, le basque est une langue de petite taille parmi les grandes langues, mais une langue de grande taille parmi les petites langues. Je veux dire par là que, à l'échelle mondiale, le basque est fmalement une langue relativement accessible, contrairement à la perception populaire répandue. Avant et pendant ma thèse, j'ai bénéficié de l'aide d'un grand nombre de personnes. Je passe sur l'époque pré-universitaire, bien qu'elle soit déterminante dans ma formation linguistique, pour commencer avec celui qui m'a enseigné les principes de la linguistique, notamment la linguistique diachronique et la comparaison typologique, et qui retrouvera sûrement quelques-unes de ses idées dans cette publication: Christian Lehmann. Ensuite celui qui a été le premier à me faire écouter des enregistrements en basque (entre autres) et a ainsi réveillé mon intérêt pour cette langue, Nils Jahn. Dans la recherche d'une université d'accueil pour une thèse sur le basque, j'ai profité des conseils de Martin Haase, Jean-Baptiste Orpustan, Benat Oiharzabal et Georges Rebuschi (et aussi Jacques Allières qui avait établi la réputation toulousaine en recherches basques et qui m'a renseigné, mais qui est décédé beaucoup trop tôt). Ayant ainsi repéré l'Université de Toulouse-Le Mirail, la décision de m'y transférer a été consolidée par Andrée Borillo, Michel Aurnague et Marc Plénat. Les deux premiers ont ensuite dirigé la thèse avec une répartition des tâches et une attitude dans la direction que j'ai beaucoup appréciées. Dans ce contexte, je remercie également les deux rapporteurs, Jon Landaburu et Carl Vetters, ainsi que Patrick Sauzet, pour leur participation au jury. La thèse a été financée par la fondation Gottlieb Daimler et Karl Benz dans le cadre d'un programme permettant aux étudiants allemands de continuer leurs études dans un autre pays. Il m'a ensuite fallu plusieurs années pour retrouver Alan King qui travaillait depuis peu en El Salvador sur une langue amérindienne. 9

J'avais découvert qu'il s'intéressait aux mêmes sujets en linguistique basque et que ses publications font preuve de beaucoup d'ouverture et de lucidité, conciliant souvent description scientifique et vulgarisation. Bien que nous ne nous soyons jamais rencontrés, il m'a fourni des commentaires très détaillés sur différents aspects de ma thèse et a attiré mon attention sur des points que je n'avais pas vus. Il est dommage que sa thèse de doctorat - où les considérations sémantiques, pragmatiques et stylistiques jouent un rôle important - n'ait pas été diffusée plus largement. Pour ceux qui s'y intéressent, il en reste un exemplaire à la bibliothèque de HABE à Donostia. Je remercie particulièrement tous les bascophones qui m'ont aidé à comprendre le fonctionnement de la langue basque, en particulier Antton Amestoy, Larraitz Aranburu, Michel Aurnague, Maria Jesus Lasa Barandiaran, Odei Bimboire, Xabi Chabagno, Ramuntxo et Sébastien Christy, Maider Duguine, Arantxa Eyherabide, Igor Herrarte, et Ainoa Labeyrie, et les participants aux cours du soir d'AEK à Toulouse, en particulier Mayalen Planche et Isabelle Petrissans. Je suis également reconnaissant à mon équipe d'accueil, l'ERSS (Equipe de Recherche en Syntaxe et Sémantique), et, en dehors des personnes déjà mentionnées, en particulier à Dejan Stosié, Françoise Mignon, Franck Floricié, Fabio Montermini et Francis Cornish, avec qui j'ai pu échanger beaucoup d'idées, linguistiques et autres. Merci à Jacques Durand et Laurence Lamy pour m'avoir permis d'assister à des colloques à Lille, Athènes, Manchester, Cambridge, Bayonne et Mayence où j'ai pu présenter différents aspects de mes travaux. Pour ce qui est de l'Australie, où je travaille actuellement, je suis reconnaissant à Alexandra Aikhenvald et Bob Dixon pour m'avoir encouragé et aidé à publier ce travail. Finalement, je remercie Maria Jesus Lasa Barandiaran pour son accueil chaleureux lors de mes séjours à Donostia (<< nere etxean zaudenean Zu ni lasai nago ») et je félicite le personnel des bars de Donostia pour leur professionalisme et leur créativite dans la composition des pintxos, ainsi que les sagardotegiak (cidreries) Petritegi et Alorrenea (à Astigarraga, Gipuzkoa) pour leurs recettes traditionnelles et d'une excellente qualité. On egin ! Melbourne (Australie), mai 2007

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Conventions rédactionnelles
Exemples: dans les exemples analysés, la première ligne contient l'original et les morphèmes sont séparés par -. La deuxième ligne est une traduction interlinéaire où les morphèmes lexicaux reçoivent une traduction correspondant au sens de base, tandis que les morphèmes grammaticaux reçoivent une glose en majuscules indiquant leur fonction. La fonction de < ou > dans les gloses des auxiliaires basques est de signaler le rapport entre les deux actants; la pointe est dirigée vers l'actant à l'absolutif. La traduction interlinéaire est précédée d'une abréviation du nom de la langue de l'exemple, ou indique dans les exemples basques de quelle variété il s'agit (basque général, régional, dialectal, classique etc.). Si l'exemple ne sert pas à illustrer une variété spécifique, la notation

par défaut est BAS pour 'basque' (général, neutre ou standard). Les
abréviations des gloses et des noms des langues sont listées dans la

section

ABREVIATIONS

à la fin. La dernière ligne des exemples

contient une traduction française qui peut être relativement libre ou plus littérale, selon le contexte. Terminologie: les 'termes' introduits en tant que métalangage sont entre ". Lorsqu'ils représentent des concepts ou des notions plus

généraux, ils peuvent apparaîtreen PETITESMAJUSCULES.Un terme
qui joue un rôle central dans le paragraphe apparaît en gras. Les « ... » signalent un emploi particulier, des citations intégrées au texte, des traductions, une expression métaphorique ou une terminologie contestée. Des expressions considérées comme appartenant à la langue-objet apparaissent en italiques lorsqu'elles sont intégrées au texte. Occasionnellement, l'emploi d'italiques peut signaler l'importance d'un passage ou d'un mot. Citations: des citations plus longues apparaissent dans un paragraphe séparé ou dans une note de bas de page. Lorsqu'elles ne sont pas dans une des deux métalangues utilisées (français et anglais), elles sont suivies d'une traduction. L'emploi occasionnel de l'anglais comme métalangue (surtout dans les citations) est inévitable étant donné son rôle de lingua franca scientifique.

INTRODUCTION
« Gauza asko pentsa ditzaket », je disais, un de ces mercredis, pendant les cours de basque auxquels je participais, et, cela veut dire, ou plutôt, j'ai voulu dire par là, quelque chose comme «je peux imaginer beaucoup de choses ». A travers les réactions, on pouvait noter que d'autres participants avaient du mal avec l'auxiliaire ditzaket, traduisible par «je peux» (plus exactement: je-peux-Ies). Ce n'est pas, en basque, la seule façon d'exprimer la notion de 'pouvoir', et parmi les différentes constructions disponibles, ce n'est pas, apparemment, la plus simple. Ramuntxo, un des professeurs, a alors transformé la phrase en Gauza asko pentsatzen ahal ditut, construction plus facile à analyser, à construire, et à comprendre, au moins dans le cadre d'un cours de basque à Toulouse. Mais si cette substitution de l'auxiliaire ditzaket par la construction à particule ahal ditut a réglé le problème de compréhension ce jour-là, la coexistence de ces deux façons de s'exprimer continuait d'être source de malentendus. Pourquoi fallait-il apprendre une construction manifestement complexe, alors qu'il existait une construction plus simple pour exprimer la même chose? Et une fois appris les deux constructions, quand employer l'une ou l'autre? Ne pouvait-on pas se passer de l'une des deux? Pourquoi, après tout, y avait-il une telle redondance de structures pour un même sens? Ce problème constitue un bon exemple pour illustrer en quoi la linguistique peut aider à l'apprentissage d'une langue. Là où les locuteurs natifs ont tendance à dire « c'est comme ça, on ne peut pas l'expliquer », le linguiste répond « on peut regarder les contextes, regarder qui dit quoi dans quelle situation, faire des comparaisons avec d'autres époques, avec d'autres langues, pour y voir plus clair ». Quand les gens parlent, il y a un nombre potentiellement infini d'énoncés contenant soit l'auxiliaire, soit la particule, et, en en prenant une seule occurrence, il est impossible d'expliquer la présence de l'un ou de l'autre. Leur nombre potentiellement infini rend également impossible d'examiner toutes les occurrences de ces deux constructions. Et c'est là que réside l'intérêt de la recherche scientifique: «On peut défmir la science comme la réduction de la multiplicité à l'unité. Elle s'efforce d'expliquer les phénomènes indéfmiment divers de la nature en négligeant de propos délibéré le caractère unique des événements

particuliers, pour se concentrer sur ce qu'ils ont de commun et en abstraire finalement quelque 'loi' qui permette d'en rendre compte de façon logique et de travailler sur eux. [...] Le désir d'imposer l'ordre à la confusion, de faire naître l'harmonie de la dissonance et l'unité de la multiplicité est une sorte d'instinct intellectuel, une tendance originelle et fondamentale de l'esprit» (Huxley 1958/1998:32-33). Ainsi, la linguistique, comme toute science, peut offrir des solutions en réduisant la variation perpétuelle et omniprésente des faits observables à quelques règles générales. Pour résoudre le problème décrit ci-dessus, la première approche sera globale: on essaie de se faire une idée de « la langue basque ». Celle-ci présente un cas particulier pour le linguiste descriptif, ou de manière plus générale, pour toute personne désireuse d'apprendre cette langue. Ces curieux peuvent, d'une part, se procurer des dictionnaires, des grammaires, des publications scientifiques sur le basque, ou bien fréquenter des cours de langue. Ils peuvent ainsi, initialement, avoir l'impression que le basque est une langue comparable aux langues qu'ils ont pu connaître pendant leur scolarisation. Une langue où l'on sait distinguer ce qui est correct de ce qui est faux, une langue vers et à partir de laquelle on traduit, une langue qui permet de communiquer sur un territoire géographique déterminé qui semble délimité par la portée de la diffusion des médias audiovisuels dans cette langue. Pourtant, tôt ou tard, l'apprenant se rendra compte de quelques problèmes inattendus. Un de ces problèmes est la variation synchronique, c'est-à-dire la variation d'une même langue parlée au même moment dans des endroits et des situations différentes. C'est un phénomène à prendre en compte si l'on veut décrire le basque ou communiquer avec des Basques. Même si notre apprenant est conscient de la variation régionale dans les langues de grande diffusion qu'il connaît, il sera étonné par l'ampleur de ce phénomène en basque. S'il s'est familiarisé avec la prononciation et le vocabulaire du Guipuscoa, le premier territoire au sud de la frontière franco-espagnole, il reconnaîtra facilement que le basque que l'on parle au Labourd, au nord de la frontière, est différent. Quand il allume la télévision pour regarder ETB I, la seule chaîne bascophone, la langue qu'il va entendre est encore différente. 14

Introduction

Mais la diversité interne de la langue basque ne s'arrête pas là: le locuteur d'une langue européenne de grande diffusion est habitué à pouvoir lire des livres plus anciens, et il lui faut remonter assez loin dans le temps, quelques décennies ou quelques siècles selon la langue, pour avoir des difficultés de compréhension. Dans sa langue, les changements récents sont graduels et les grandes réformes linguistiques datent, dans la plupart des cas, d'avant le 16e siècle. La grande réforme du basque par contre date de la deuxième moitié du 20e siècle. La standardisation et l'officialisation ont été brusques et elles ont bouleversé la langue au point que les « anciens» ne la reconnaissent plus. Il s'agit là de la variation diachronique, d'une variation dans le temps. Il faut également décrire les effets linguistiques du contact entre communautés linguistiques. Pour ce faire, la description d'une langue doit prendre en compte « la façon de vivre d'un groupe parlant une langue connue [...] et leurs rapports politiques, sociaux et linguistiques avec des groupes voisins parlant d'autres langues» (Dixon 1997:1). Il s'agit là d'une approche sociolinguistique. Ces réflexions nous ramènent à notre apprenant qui découvre le basque d'abord dans sa version guipuscoane. Inévitablement, il constatera que la prononciation de cette variété du basque « ressemble à l'espagnol, mais elle est plus dure », ou que « c'est comme l'espagnol, sauf que l'on ne comprend rien ». C'est une impression que partagent beaucoup de bascophones du côté « français ». Et, si l'on veut décrire la langue et la culture basques correctement, en restant fidèle à la réalité, il est inévitable d'insister sur la « francité » et « l'hispanité » des différentes composantes du Pays basque, car l'appartenance à ces deux Etats n'est pas purement administrative, elle a engendré des cultures de synthèse, y compris des langues de synthèse. Cela n'a rien de spécifiquement basque, car « toutes les langues sont en contact constant avec d'autres langues, et avec le temps, des langues en contact commencent à se ressembler, sur le plan lexical et structurel» (Gil 2001:122, voir aussi Dixon 1997). En effet, dans les zones de multilinguisme, « il est souvent le cas que les grammaires des langues qui existent dans de telles conditions de contact intense ont 'convergé', et deviennent typologiquement similaires, ou même quasiment identiques» au point que, dans des cas extrêmes, « il est tout à fait possible pour un locuteur 'd'imiter' exactement la structure d'une deuxième langue quand ilIa traduit» (Hale 2001 :87). 15

Entre des variétés linguistiques voisines, il y a d'une part un « fond commun », d'autre part des fonds propres à chacune des variétés. Dans le cas de divergence, le fond commun diminue, dans le cas de convergence, il devient plus important. Le « prestige» des langues en contact détermine largement la direction de la convergence (Dixon 1997:22; 79). Le mot 'prestige' est ici employé au sens large et décrit la perception que les locuteurs (du basque, mais aussi ceux des langues romanes) ont d'une langue vis-à-vis d'une autre langue. Jusqu'à une époque récente, la perception du basque était celle d'une langue rurale, de gens pauvres, alors que le castillan était la langue de l'élite urbaine (sur ce point, voir le 93.1). En ce sens, le basque avait moins de prestige que les langues romanes officielles, ce qui explique pourquoi on trouve davantage d'emprunts et de calques romans en basque que vice versa. C'est un facteur sociolinguistique à prendre en compte dans la description du basque. La complexité grammaticale, ou plutôt l'impression de complexité chez les locuteurs des langues en contact, joue aussi un rôle dans la convergence (Dixon 1997:23). La perception du basque comme une langue difficile à apprendre, alors que les bascophones ne semblent pas avoir trop de mal à apprendre une langue romane, renforce la tendance d'emprunter aux langues romanes pour ainsi « simplifier» le basque, de manière inconsciente dans la plupart des cas. Néanmoins, le basque reste typologiquement très différent des langues romanes, ce qui limite la convergence. Elle est pourtant suffisamment perceptible pour avoir engendré une divergence entre les différentes variétés basques, les unes se rapprochant du castillan (devenu « espagnol »), les autres ressemblant par certains aspects au français ou au gascon, autre variété romane parlée dans cette zone. Le domaine étudié dans le cadre de livre, l'expression de la possibilité et de la capacité, fait ressortir des changements importants à propos des propriétés typologiques de cette langue. Le système casuel très élaboré ou les longues séquences de morphèmes font penser à une langue agglutinante, mais les difficultés de segmentation, les morphèmes devenus cumulatifs, et les phénomènes de supplétion rapprochent le basque des langues fusionnantes, caractéristiques de la famille indoeuropéenne. Et comme c'est le cas dans beaucoup de ces langues 16

Introduction

fusionnantes, les structures que la fusion, l'oblitération morphologique, ont rendues irrégulières sont remplacées par des constructions plus analytiques. Ces changements sont graduels, et souvent imperceptibles. Pourtant, même s'ils sont graduels, en basque comme dans toute autre langue, l'évolution du basque est particulièrement intéressante. Il s'agit d'une évolution qui remodèle considérablement la morphologie et la syntaxe. La langue basque constitue par conséquent un terrain fertile pour l'étude du changement linguistique. C'est là qu'intervient un autre facteur sociolinguistique: la standardisation. La définition d'un standard est en quelque sorte le défi de vouloir supprimer la variation synchronique et diachronique, la tentative de faire une photographie du moment, une image dont on efface les irrégularités. La standardisation crée une norme basée sur un inventaire des structures, souvent de manière arbitraire. Telle forme, pourtant localement très répandue à l'oral, est étiquetée comme étant « à éviter », tandis que telle autre forme, de fréquence très réduite, est imposée par les grammairiens. La standardisation, la fixation et l'élaboration du corpus, n'a de sens que si elle est accompagnée d'une « normalisation », compris comme l'introduction de la langue dans tous les domaines de la vie sociale 1. Alors, inévitablement, la langue se diversifie en registres, en différents styles. Le style littéraire essaiera de profiter de toute la richesse structurelle de la langue, pour exprimer des nuances, pour varier les expressions, et il contribue ainsi à la conservation de structures qui ont disparu du langage informel. Celui-ci sera moins affecté par la standardisation, et trouve souvent des compromis entre la norme et l'habitude. La richesse structurelle est exploitée par tous ceux qui veulent exprimer des contenus complexes, mais elle reste inaccessible aux débutants qui apprennent .la langue. Il s'agit alors, dans la description linguistique, de classer les structures, de distinguer ce qui est central et caractéristique de la langue de ce qui est marginal. A cet égard, l'étude de la variation est importante: l'étude de l'évolution diachronique permet de dire que telle
1

[...] por normalizaci6n ha de entenderse "que el euskera se convierta en la lengua de
uso normal". « Par normalisation, il faut entendre que le basque devienne la langue d'usage normal ». (http://suseOO.su.ehu.es/euskonews/0018zbk/media1801 es.html)

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structure est obsolescente, telle autre émergente; l'étude de la diversité synchronique peut permettre de donner des recommandations quant aux restrictions d'emplois, comme la distribution régionale ou les connotations stylistiques. Et comme l'expression de la possibilité en basque est un domaine où ces variations sont particulièrement manifestes, une telle description variationniste me semble une contribution utile aux grammaires existantes du basque. De manière plus générale, il ne peut être que bénéfique pour la linguistique descriptive de la considérer comme « matière première» exploitable par la linguistique appliquée, et l'on revient ainsi à ce que j'ai écrit au début de cette introduction. Le livre est composé de sept chapitres. Le chapitre 1 présente le cadre descriptif. Il comprend des réflexions préalables à une description linguistique: les erreurs à éviter, la relation entre ce qui est universel (les besoins communicatifs) et ce qui est spécifique d'une seule langue (les signes linguistiques), ou la nature du cadre théorique en linguistique descriptive. On constate que toutes les langues subissent des évolutions structurelles comparables: réduction de séquences fréquentes, remplacement de structures complexes, grammaticalisations, etc. Ces changements seront présentés à la fin du chapitre 1, car il sont importants pour comprendre ce qui se passe en basque. Le chapitre 2 fournira une introduction au domaine de la modalité en linguistique. Il sera question de la grande hétérogénéité des définitions, de la distinction entre modalités radicales, aléthiques et épistémiques, entre modalités externes et internes, du rôle de l'évidentialité, des glissements entre différentes catégories modales mais aussi entre la modalité, la temporalité, et l'aspectualité. Avec le chapitre 3, nous passerons à la description du basque. L'évolution interne du basque est indissociable de son histoire externe, c'est-à-dire l'histoire de ses locuteurs: la romanisation du Pays basque, le rétrécissement de son aire linguistique, le déclin de la langue, et les migrations. La standardisation et l'officialisation du basque ont finalement renversé le cours de l'histoire. Le basque contemporain est le résultat de ces différents facteurs; la description linguistique doit en tenir compte. Après une courte présentation de la phonologie, les principes de la morphologie nominale et verbale seront expliqués. A la fin du chapitre, 18

Introduction

il sera question de l'érosion morphologique du système verbal, phénomène qui jouera un rôle important au chapitre suivant. Après ces introductions séparées de l'évolution des structures dans les langues (ch. 1), de la modalité (ch. 2), et du basque (ch. 3), le chapitre 4 constitue, avec le chapitre 5, la partie centrale du livre. Le chapitre 4 fait un inventaire des structures que l'on trouve, en basque, pour l'expression de la possibilité. Une grande partie de ce chapitre sera consacrée aux auxiliaires: leur construction, leur complexité interne, leur fréquence, leur évolution. Il en découle que les auxiliaires du potentiel se laissent regrouper en cinq catégories, des plus fréquentes aux plus rares, autrement dit, ceux qui se trouvent au centre du système et ceux qui se trouvent à sa périphérie. Après les auxiliaires, on traitera des particules ahal et ezin et leurs dérivations, et de quelques constructions plus marginales. Le chapitre 5 décrit les particularités sémantiques de certaines formes présentées au chapitre 4. L'évolution du suffixe -ke jouera un rôle central. Les évolutions divergentes en basque méridional et septentrional seront discutées. La distinction entre scénarios réels et virtuels est importante pour l'emploi épistémique des auxiliaires. On trouve aussi bien des désambiguïsations que des neutralisations d'oppositions modales. Outre les structures qui expriment essentiellement une possibilité, on trouve des structures pour lesquelles l'expression de l'épistémique est secondaire, comme le futur dit 'conjectural', ou simplement des moyens lexicaux (verbes, adverbes). Il sera aussi question des particules épistémiques. Le chapitre 6 se focalisera sur les aspects théoriques qui découlent des chapitres précédents. Après les fouilles en profondeurs dans la langue basque, on reviendra à la surface pour examiner des phénomènes similaires dans d'autres langues. Quelles conclusions peut-on tirer de la comparaison? L'une d'elles est la notion de 'courbe modale' qui rassemble des distinctions modales et temporelles: le sommet de la courbe modale représente l'actuel, les flancs représentent le virtuel. Cette distinction est centrale dans la communication. Les structures que l'on trouve dans les différentes langues pour exprimer qu'une situation est virtuelle ont des fonctions pragmatiques secondaires. La plus importante de ces fonctions est. la 'désactualisation'. Celle-ci est importante pour formuler des 'actes directifs atténués', c'est-à-dire des demandes polies. 19

Le chapitre 7 s'éloigne de la description de données et ferme le cercle en revenant à la question plus fondamentale sur la nature des facteurs qui déterminent ou favorisent l'évolution d'une langue. Il est évident qu~ le basque serait aujourd'hui une langue très différente s'il n'avait pas subi la romanisation, s'il était resté isolé d'autres langues, ou s'il avait été en contact avec des langues typologiquement plus proches ou plus éloignées. Il s'agit là d'un phénomène socioculturel. Une langue est le produit d'un contexte socioculturel: c'est un ensemble de conventions qui sont regroupées autour d'un noyau attracteur. Quand le noyau attracteur perd sa force, la langue s'appauvrit. Des comparaisons avec d'autres phénomènes socioculturels, notamment ceux relevant de la sociologie urbaine, pourront aider à expliquer le fonctionnement du langage.

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1

CADRE DESCRIPTIF

1.1 Théorie de grammaire, théorie du langage, théorie de l'analyse linguistique Un des défis de la linguistique descriptive et comparative est de décrire les relations qui peuvent exister entre des catégories présumées universelles et les structures d'une langue spécifique. Pour que les catégories puissent être considérées comme universellement applicables, elles sont nécessairement extralinguistiques. Par conséquent, elles sont complètement détachées de toute structure. Cette précaution est nécessaire pour éviter ce qu'on pourrait appeler «le piège des langues modèles ». Ce piège consiste à essayer de retrouver dans une langue inconnue des « catégories» qui sont en réalité des structures spécifiques d'une langue ou de certaines langues. Par exemple, la linguistique occidentale prend sa source dans la grammaticographie greco-latine qui amenait à chercher dans les autres langues les cas nominaux du grec et du latin. Il est clair qu'un phénomène comme l'ergativité ne peut pas être décrit de manière adéquate selon cette méthode, et par conséquent, on a souvent traité l'absolutif, cas non marqué en basque, comme un 'nominatif étendu. Lafitte (1944/2001:433-434) distingue ainsi un cas « nominatif» d'un cas « actif ». Ce dernier correspond à ce qu'on appelle en terminologie moderne 'l'ergatif, et la distinction de Lafitte est alors tout à fait sur le bon chemin et on ne peut pas lui reprocher de ne pas avoir utilisé une terminologie qui n'existait pas encore à son époque, mais on sent un certain malaise devant ce phénomène « insolite ». Nous savons aujourd'hui que l'organisation syntaxique selon un schéma ergatif-absolutif n'a rien d'exotique et qu'elle est au contraire très répandue à travers le monde. Et pourtant, la poignée de langues connue sous le label 'Standard Average European' (cf. Haspelmath 1998 pour une illustration des traits caractéristiques de ces langues) reste un guide parfois fallacieux dans la description linguistique, même si les présuppositions théoriques qui en découlent ne sont plus assumées, par la plupart des linguistes descriptifs, que de manière inconsciente. Et cela est valable pour toute structure linguistique, aussi universelle qu'elle puisse paraître. Considérons par exemple la distinction entre le nominal et le verbal qui sous-tend toutes

Chapitre 1

les grammaires occidentales, et qui se retrouve dans la distinction entre la déclinaison et la conjugaison, et bien évidemment dans toutes les théories syntaxiques. Il s'agit pourtant d'une distinction qui est loin d'être universelle, et qui n'est pas très utile pour la description de certaines langues. Une langue comme le tagalog (parlée aux Phillipines) « se passe simplement des parties de discours traditionnelles: elle ne distingue pas entre noms, verbes, et adjectifs» (Gil 2001: 114). Cela signifie que le linguiste doit parfois «désapprendre les traditions grammaticales eurocentriques », et qu'il doit être extrêmement prudent quand il est tenté d'adopter une approche théorique particulière qui risque de biaiser son travail descriptif. Il vaut alors mieux « laisser parler les données» (Gil 2001:127). Cela ne signifie pas que l'approche doit être athéorique, ce qui est bien évidemment impossible puisque toute formation et terminologie linguistique est basée sur des assomptions de nature théorique. Cela signifie seulement que l' a~proche théorique doit être souple et modeste, de préférence éclectique, en tout cas adaptable aux particularités de la langue étudiée. Le modèle théorique ne peut pas être fixé avant qu'une première description des données ait eu lieu. Il est évident qu'une telle démarche exclut des formalismes restrictifs et ne conserve que ce qui peut être décrit comme le cadre théorique de base qui est commun à tous les travaux dans le domaine de la description des langues. Cet appareil s'est construit sur des décennies, mais ce n'est que récemment qu'on lui a donné le nom de «Théorie Linguistique de Base» pour le distinguer des divers «modèles». ou «cadres théoriques» formels (Dixon 1997:131-135). Certaines descriptions du domaine de la modalité emploient en effet des formalismes. L'absence de ce genre de formalismes dans le présent travail ne doit pourtant pas être prise comme une lacune; elle est au contraire voulue et la conséquence du choix de la Théorie Linguistique de Base pour la partie descriptive (voir Dixon 1997:128-135 et Dryer 2003 pour une définition de cette théorie).
2 Dryer (2003:5) remarque que l'apparent mélange d'approches théoriques en Théorie Linguistique de Base est le résultat de son éclectisme historique: il s'agit de grammaire traditionnelle qui a été modifiée (corrigée, améliorée, et enrichie) par d'autres approches théoriques. Il s'agit donc d'une approche théorique relativement unifiée, d'un éclectisme collectif: plutôt que d'un éclectisme individuel des différents linguistes qui l'utilisent. 22

Cadre descriptif

Un des risques d'une formalisation excessive est en effet l'idée qu'on puisse imaginer le langage comme un système autonome, détaché du contexte dans lequel il est employé; il est au contraire une activité libre qui est orientée vers un but (Coseriu 1974:169). Les participants à l'énonciation sont des êtres socialement conscients, et leur comportement - y compris linguistique - à une finalité. C'est cette fmalité qui distingue les sciences de la culture des sciences naturelles où il s'agit de chercher des causalités (Coseriu 1974: 166). La description des comportements est l'objet des sciences sociales. Les comportements conventionnalisés - parmi lesquels les langues - forment une culture. La linguistique est par conséquent une science socioculturelle. Le langage est impensable sans les locuteurs, ce n'est donc pas un objet d'étude qui puisse, comme un objet physique, exister à l'extérieur d'une communauté. Ses fonctions sont dérivées des buts communicatifs, et son évolution est en grande partie déterminée par les conditions dans lesquelles vivent ses locuteurs (cf. le 93.1 et le ch. 7). Prenons l'exemple des variétés du francique mosellan qui se parlent dans une zone qui couvre le Luxembourg, et une partie de la Belgique, de la France et de l'Allemagne. Dans ces quatre Etats, l'évolution du francique mosellan a été divergente. Cette évolution est la conséquence de l'influence du contexte social et culturel, et non pas d'une logique interne (Fehlen 2002:81).

A un niveau plus général, toute démarche scientifique - et a fortiori dans les sciences culturelles et sociales - s'inscrit dans un contexte
social. Cela signifie que les scientifiques cherchent à fournir des réponses à des questions qui émanent de ce contexte. Dans le cas de la linguistique, il s'agit de décrire le fonctionnement, l'emploi et la nature du langage, de faire un inventaire de la diversité linguistique, de démontrer ce qui est caractéristique d'une langue, d'un groupe de langues, ou de toutes les langues. Pour ce faire, le linguiste doit se servir d'un cadre théorique qui lui permette de produire des descriptions tout en évitant les pièges de la linguistique traditionnelle ou formelle. La prudence du linguiste est avant tout nécessaire en ce qui concerne la théorie de la grammaire. Comme les grammaires des langues individuelles sont extrêmement différentes, une théorie de la grammaire doit être souple. Mais les théories de la grammaire ne sont pas les seules théories possibles en linguistique: une théorie du langage essaie 23

Chapitre 1

d'expliquer la nature du langage, ses fonctions, son évolution, les rapports entre le langage et son environnement, le rôle des locuteurs etc. (voir par exemple Croft 2000 pour une théorie du langage très exhaustive). La conception que l'on a de son objet de recherche détermine les questions que l'on se pose, la façon dont on les pose et les méthodes qu'on utilise pour trouver des réponses à ces questions. La théorie du langage détermine ainsi la théorie de l'analyse linguistique. Le 91.2 essaie d'esquisser une telle théorie, certes encore à élaborer, de l'analyse linguistique. 1.2 Les niveaux d'analyse linguistique Commençons par des considérations très élémentaires. Quelle doit être la première approche vis-à-vis des données? Comme il s'agit de les présenter à un public qui ne connaît pas forcément la langue étudiée, les exemples doivent être traduits dans un premier temps. N'oublions pas qu'il faut é'galement fournir une traduction interlinéaire morphème par morphème, même si elle n'est pas indispensable au début. Elle sera de toute façon constamment affinée au fur et à mesure que l'analyse grammaticale progresse. La traduction libre est plus élémentaire, et c'est un exercice utile qui contraint le linguiste à se poser des questions sur les correspondances entre la langue-objet et la métalangue. La langue-objet est la langue étudiée, la métalangue est la langue dans laquelle. se fait la description, vers laquelle on traduit les données. Il s'agit dans la quasitotalité des cas d'une des grandes langues européennes, ce qui peut en partie expliquer le « piège ». Un seul et même élément peut se traduire de diverses façons, ou différents éléments peuvent être traduits de la même façon: dans ces cas, les correspondances ne sont pas biunivoques. Supposons un schéma très simple avec les éléments 'A', 'B', et 'c' dans la langue-objet, et des éléments 'X', 'Y', et 'Z' dans la métalangue, comme l'illustre SI.

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Cadre descriptif

81. Corres ondances entre Ian ue-ob .et et méta/an e si nifiants catégories « interlinguales » Ian ue-ob-et métalan ue dans l'espace sémantique X micro-domaine A macro-domaine y micro-domaine B micro-domaine z macro-domaine C micro-domaine Une telle répartition permet une comparaison, qui à son tour, permet une première hypothèse: puisque les signifiés de X et de Y peuvent être représentés par un seul signifiant, celui de A, en langue-objet, on peut postuler que le signifié de A recouvre un macro-domaine fonctionnel, une portion continue dans l'espace sémantique. Puisque, d'autre part, Z doit être différencié en B et C, on peut assumer que les signifiés de B et de C se distinguent par des traits précis. Au bout du compte, notre première hypothèse permet de parler de l'existence de deux macrodomaines représentés par les signifiés de A et Z, qui sont différenciables en sous-domaines X/Y et B/C, respectivement. Cette hypothèse devra être affinée par la suite. Les signifiés dans deux systèmes linguistiques différents ne sont pas toujours immédiatement comparables. Mais c'est justement cette comparaison qui permet de déterminer des concepts interlinguaux. Ces concepts sont des constructions théoriques qui existent à un niveau intermédiaire situé entre le niveau des langues individuelles et le niveau supposé universel. Les concepts interlinguaux sont communs à un groupe de langues, mais pas à toutes. Ils servent à faire des comparaisons et, le cas échéant, des regroupements typologiques (cf. Lehmann & 8hin & Verhoeven 2000:3 ; 36-37). Certes, une comparaison entre deux langues est trop réduite pour pouvoir fournir des catégories susceptibles de permettre la description d'un grand nombre de langues. Mais c'est un début: ces premières hypothèses nous facilitent la description d'autres données qui, à leur tour, donneront lieu à la recherche de nouvelles correspondances, de nouvelles comparaisons, celles-ci permettant de formuler de nouvelles hypothèses. C'est un processus qu'on peut appeler 'théorisation'. La séquence description-comparaison-théorisation est cyclique, comme le montre 82.

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Chapitre 1

La description d'une langue donnée et la typologie comparative s'enrichissent mutuellement. Une telle approche présuppose plusieurs niveaux d'analyse. Les niveaux les plus fondamentaux sont le niveau structurel et le niveau fonctionnel: Le niveau structurel Les structures sont propres à une langue individuelle et ne sont analysables qu'à l'intérieur de cette langue. Prenons l'exemple de l'auxiliaire modal français devoir: il n'existe sous cette forme, avec cette prononciation, qu'en français, c'est donc une structure particulière du français. Une telle structure correspond au signifiant d'un signe linguistique du français et est associée à un signifié particulier. Une structure complexe correspond à un -signifiant complexe, c'est-à-dire un ensemble de signifiants simples. En effet, le terme 'structure' seul ne dit rien sur la complexité du signifiant: c'est ce qui distingue la structure de la construction qui, elle, est par définition complexe. Le niveau fonctionnel Les fonctions correspondent à des besoins communicatifs partagés par toutes les communautés linguistiques. En l'occurrence, on pourrait prendre la notion d'OBLIGATION. L'expression d'une obligation répond à un besoin communicatif auquel aucun locuteur, quelle que soit sa langue, ne peut échapper, même si les formules choisies pour l'exprimer varient d'une langue à l'autre. Mais au niveau fonctionnel nous faisons abstraction de ce qui est variable pour dégager ce qui est universel. L'obligation est un domaine fonctionnel (au sens de «notionnel », « conceptuel ») comme la possession, la qualification, l'expressivité, l'orientation spatiale etc. Pour réduire la part de subjectivité 26

Cadre descriptif

eurocentri que, les domaines fonctionnels sont établis sur la base de la comparaison entre langues. D'une part, on a affaire à des traits communs qui peuvent être dégagés sur la base d'un échantillon représentatif des langues du monde, comme l'existence de structures modalisantes. D'autre part, on extrait à partir des langues individuelles ce qui y est central, c'est-à-dire les structures les plus grammaticalisées qui déterminent le système, en admettant que les langues grammaticalisent davantage ce qui est primordial pour le fonctionnement de la communication. Cette prémisse est réaliste puisque les structures grammaticales sont des « outils tout faits» adaptés à un usage fréquent et immédiat. Bien évidemment, on constate que ce qui est central dans une langue ne l'est pas dans une autre, mais on peut légitimement admettre que ce qui est marginal dans toutes les langues l'est aussi sur le plan communicatif, ou autrement dit .au niveau fonctionnel. Inversement, une structure qui occupe une position centrale dans la grammaire d'au moins une langue individuelle (qui y est intégrée à des paradigmes, qui est obligatoire, affixée etc.) n'y est pas arrivée accidentellement, mais en raison de son importance fonctionnelle. Qu'une langue ait des structures grammaticales dans un domaine fonctionnel qui est négligé dans d'autres langues est justement une des caractéristiques de cette langue. L'existence de telles structures nous aide donc à comprendre cette langue particulière et en même temps le fonctionnement du langage en général. Le niveau sémantique L'établissement des domaines fonctionnels présumés universels nécessite des niveaux intermédiaires. Tout d'abord, bien sûr, le niveau sémantique où l'on range les signifiés, le deuxième volet du signe linguistique. Les signifiés portent les informations nécessaires à l'usage d'un signe linguistique dans une langue donnée, y compris toutes les restrictions et connotations spécifiques. Le niveau catégoriel Nous disposons pour l'instant des niveaux du signe linguistique, à savoir le niveau structurel et le niveau sémantique d'une part, et le niveau fonctionnel, présumé universel d'autre part. Mais pour pouvoir comparer les structures modales, par exemple les auxiliaires de différentes langues, il nous manque encore un niveau qui 27

Chapitre 1

dépasse les langues individuelles. Une structure étant particulière à une langue, elle ne nous dit à priori rien sur une autre langue. En d'autres termes, il nous manque un niveau pour ranger des structures « semblables» que l'on trouve dans différentes langues. Si nous comparons le futur basque avec le verbe devoir du français, nous trouvons des similitudes entre le futur en général et les verbes d'obligation ou des verbes du type 'devoir' en général. Notez la notation différente: le verbe devoir est un auxiliaire du français, tandis que le verbe 'devoir' représente un verbe d'obligation qui est représenté dans certaines langues par des verbes qui correspondent dans certains de leurs emplois au mot français devoir. Devoir est un signe linguistique du français, 'devoir' est une catégorie que l'on trouve dans beaucoup de langues où lui correspondent des structures comparables, comme müssen en allemand et must en anglais. Appelons ce niveau 'catégoriel' puisqu'il sert à définir des catégories linguistiques applicables à un grand nombre de langues. Le niveau cognitif Il n'est pas aussi facile de parler d'un niveau cognitif puisque, a priori, ce n'est pas en examinant les langues qu'on peut le dégager. Un besoin communicatif se reflète dans le langage, une pensée ne le fait pas nécessairement. Pourtant, la représentation cognitive crée le lien indispensable entre le niveau fonctionnel et le niveau catégoriel. Ce dernier correspond à une structure qui est indépendante d'une langue particulière, mais néanmoins «intralinguistique» (i.e. de nature linguistique), tandis que le niveau fonctionnel relève de l'environnement « extralinguistique ». Le besoin d'exprimer une obligation qui se situe au niveau fonctionnel est indépendant de l'existence du langage, l'obligation existe avant que le langage intervienne. Pour traduire le besoin extralinguistique en structure linguistique, on a besoin d'un niveau intermédiaire où cette transformation puisse s'effectuer, le niveau catégoriel n'en étant que le résultat. L'environnement extralinguistique doit d'abord être représenté dans la tête du locuteur avant que celui-ci puisse lui assigner des structures. En outre, tous les traducteurs savent que l'on ne traduit pas des mots, mais des idées, sans que celles-ci correspondent nécessairement à la réalité. Finalement, lorsque l'allocutaire se représente ce que l'on vient de lui dire, il lui fait 28

Cadre descriptif

correspondre des idées, sans pour autant recréer l'environnement extralinguistique. Des tests psycholinguistiques suggèrent d'ailleurs que les procès cognitifs sont moins indépendants de la langue du locuteur, et donc moins universels que les besoins communicatifs. Cela s'observe particulièrement bien dans le domaine de l'orientation spatiale où les comportements des locuteurs peuvent dépendre de la structure de leur langue. Prenons l'exemple de l'opposition entre un cadre de référence spatiale 'relative' vs. 'absolue'. Dans une langue à référence spatiale 'relative', on dirait Le chat est derrière l'arbre, compris comme « L'arbre se trouve entre le locuteur et le chat ». Dans ces langues, la position du locuteur doit être prise en compte dans la localisation d'un objet. Dans une langue à référence spatiale 'absolue' par contre, on dirait plutôt quelque chose comme Le chat est au nord de l'arbre: la position du locuteur est alors sans importance, car ce n'est pas le locuteur, mais une entité géographique « absolue» qui est prise comme point de référence. C'est le cas de certaines langues australiennes (Levinson 2003:3). Cette opposition a des conséquences cognitives pour les locuteurs de ces langues. A la différence des locuteurs de langues à référence relative, ils pensent en termes de points cardinaux: The choice of a predominant frame of reference in language correlates with, and probably determines, many other aspects of cognition, from memory, to inference, to navigation, to gesture and beyond (Levinson 2003:3). Et on peut en conclure que [. . .] human spatial thinking is quite heavily influenced by culture, and more specifically by language; when languages differ in crucial respects, so does the corresponding conceptualization of spatial relations (Levinson 2003: 18). La représentation cognitive peut alors être imaginée comme étant un niveau façonné par les niveaux voisins. Elle permet de transformer un environnement extralinguistique en langage (qui n'en exprime qu'une

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Chapitre 1

petite partie) et d'interpréter en même temps cet environnement en fonction des structures linguistiques disponibles. Tl résume les cinq niveaux d'analyse que nous venons de présenter:

fonctionnel cognitif

domaines fonctionnels, besoins communicatifs représentation, idées catégories abstraites de structures signifié signifiant

notion d'obligation interprétation de l'obligation auxiliaire d'obligation, 'devoir' [DEVOIR] devoir [d~vwaIf]

universel

ca tégo riel sémantique structurel

types de langues langue individuelle

Il y a rarement une correspondance un-à-un entre les différents niveaux, autrement dit, il n'y a pas de biunivocité : dans la colonne « exemple », vu d'en bas, le verbe devoir a d'autres fonctions que l'expression d'une obligation, comme l'expression d'une nécessité ou des emplois épistémiques. Vu du haut vers le bas, l'expression d'une obligation trouve des moyens différents, comme des affixes, des constructions impersonnelles où des expressions adverbiales. Ce qui est important, c'est l'existence de liens entre ces niveaux, qui permettent d'attribuer des fonctions aux structures en passant par les traits partagés, et le cas échéant par la représentation cognitive, et inversement. Une approche similaire se trouve dans Lehmann & Shin & Verhoeven (2000:3; 37), même si les différences principales avec le modèle présenté ici sont 1. l'assomption dans notre modèle que le niveau fonctionnel (comparable au «niveau de la réalité extralinguistique» chez 30

Cadre descriptif

Lehmann & Shin & Verhoeven) est, certes, extralinguistique, mais est à l'origine des représentations cognitives qui sont ensuite associées à des structures. On ne peut pas analyser la communication sans faire référence aux besoins communicatifs, la fonction du langage étant toujours un but extralinguistique de l'énonciateur (Croft 2000:88). Par conséquent, un énoncé réel s'inscrit nécessairement dans un contexte socio-communicatif; 2. l'assomption dans le modèle de Lehmann & Shin & Verhoeven que les représentations du niveau cognitif sont «en principe indépendantes de la langue et de sa structure ». Dans notre modèle, la transformation d'un besoin ou d'une situation extralinguistique en langage passe par le niveau cognitif qui, par conséquent, est lié aux deux niveaux voisins. Tandis que la relation entre le niveau fonctionnel et le niveau cognitif est unidirectionnelle, celle entre le niveau cognitif et le niveau catégoriel (ou « interlingual ») est bidirectionnelle, au moins dans certains cas. La pragmatique se situe à l'extérieur des cinq niveaux présentés en Tl. Elle concerne l'utilisation effective de la langue, autrement dit, la transformation de la langue en discours. Cela implique les relations entre les interlocuteurs et les effets produits par le discours: à la différence du niveau fonctionnel, la pragmatique est en règle générale liée à une langue particulière, car elle dépend des usages communicatifs d'une communauté linguistique. À la différence du niveau sémantique, sa description n'est pas limitée au signe, mais exige la prise en compte de toutes les composantes de l'énonciation, comme les interlocuteurs, leur contexte, et éventuellement l'endroit et le moment. La pragmatique doit également prendre en compte l'attitude, les croyances, et le savoir des participants à l'énonciation, ainsi que les inférences qui en découlent. Elle essaie de déterminer le « sens en discours », qui correspond au but communicatif. La sémantique, par contre, traite surtout de sens arbitraires qui sont relativement stables et donc indépendants du contexte, au moins idéalement. Elle essaie de déterminer le sens de base. (Hopper & Traugott 1993:69).

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Chapitre 1

1.3 Aspects structurels de la description linguistique L'analyse des données passe par un inventaire des structures que l'on trouve dans le domaine fonctionnel étudié. Ces structures sont variées et évoluent avec le temps. Pour décrire ces variations, quelques conceptsclés doivent être introduits au préalable. Pour ce qui est de notre problème, il s'agit de l'alternative qui existe entre des constructions synthétiques et périphrastiques (91.3.1). Celles-ci se caractérisent par l'emploi d'auxiliaires et de particules. Lorsqu'on décrit les variations, il faut tenir compte du fait que le système linguistique n'est pas stable (91.3.2). Quelques-unes de ces instabilités s'expliquent par les allerretour et les chevauchements qui existent entre le lexique et la grammaire (91.3.2.1). Les éléments du lexique peuvent entrer dans la grammaire en se grammaticalisant. Dans ce contexte, le concept de 'marquage' joue un rôle important (91.3.2.2). Une grande partie des évolutions structurelles sont des exemples d'érosion morphologique (91.3.2.3). Ce terme désigne la perte de marques grammaticales. L'obsolescence et l'érosion vont de pair. L'obsolescence renvoie à la marginalisation des formes, un processus qui les différencie des autres formes qui continuent d'occuper une place centrale dans le système. L'érosion en est le corollaire: la perte de substance, la perte de structure interne, l'opacité, et le remplacement (91.3.2.4). Les exigences de la communication sont souvent contradictoires. Homogénéité et hétérogénéité ont toutes les deux leur raison d'être (91.3.2.5). En ce qui concerne l'analyse des données basques, il sera parfois nécessaire, dans ce qui suit, d'anticiper sur les chapitres suivants. Je conseille au lecteur de considérer ces anticipations comme un échauffement, une première familiarisation qui facilitera la compréhension de l'énorme masse de données et d'exemples présentés au chapitre 4 qui sera constitué d'un inventaire des différentes structures

que l'on trouve en basque dans le domaine de la POSSIBILITE.
1.3.1 Structures synthétiques et structures périphrastiques Lorsqu'on décrit la morphologie d'une langue, on se rend compte que des séquences de morphèmes peuvent être plus ou moins condensées. Pour prendre l'exemple des verbes, on voit que les catégories 32

Cadre descriptif

grammaticales peuvent être exprimées dans la même «unité» que l'information lexicale. Dans d'autres cas par contre, le complexe verbal contient plusieurs éléments plus ou moins «autonomes»: un élément qui contient l'information lexicale, un autre qui indique la personne et le temps, et éventuellement encore d'autres qui expriment une modalité ou une diathèse, par exemple. Pour illustrer ces deux types de conjugaison, comparons El du turc avec sa traduction française. El.
TURC

yap-abil-ecek-sin
faire-POT -FUT -2.SG

«(tu) pourras (le) faire» Dans la forme verbale turque, toutes les informations grammaticales, en l'occurrence la modalité (possibilité), le temps (futur) et la personne (2e personne du singulier) sont contenues sous forme d'affixes dans une même unité. Il s'agit donc d'une construction synthétique. Dans l'équivalent français par contre, les mêmes informations grammaticales sont encodées dans un auxiliaire (les modaux sont parfois appelés 'semiauxiliaires' pour les distinguer des auxiliaires centraux 'avoir' et 'être' .). Le prédicat verbal est composé de plusieurs éléments qui contiennent chacun une partie des informations. Une telle construction est périphrastique ou analytique. Au lieu ou en plus des auxiliaires, une construction périphrastique peut comporter des particules. Ce qui les différencie des auxiliaires, c'est surtout leur caractère invariable. Il s'agit généralement de mots brefs ayant des fonctions grammaticales ou discursives et qui sont souvent dérivés de mots lexicaux. C'est précisément la difficulté de définir leur statut grammatical ou lexical, leur degré d'avancement sur l'échelle de grammaticalisation qui favorise l'emploi d'une catégorie «particule» (Fernandez 1994:2-3). E2 montre la particule modale aha! du basque, qui correspond à l'auxiliaire pouvoir en français. A la différence de celui-ci, aha! n'est pas conjugué (voir le 93.3.2.2 pour une présentation plus détaillée des particules du basque et 94.2.3 sur aha! en particulier).

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Chapitre 1

E2.
LAB

Oraidanik
dès.maintenant

eros-te-n
acheter-NR-LOC

ahal

dira

sar-tze-a-k.

pouvoir PRS.3.PL entrer-NR-DET-PL

« Des entrées peuvent être achetées dès maintenant. » (www.herriak.info/lapurdi) La construction avec un auxiliaire ou une particule est une construction périphrastique minimale. Ces constructions peuvent être plus complexes et contenir des adverbes modalisants ou d'autres éléments lexicaux, moins grammaticalisés que les auxiliaires (pouvoirvs. être en mesure de). Selon les langues, une catégorie fonctionnelle peut être exprimée par des moyens grammaticaux (dans ce cas, son expression est le plus souvent obligatoire et laisse peu de choix) ou bien par des moyens lexicaux (facultatifs et permettant plus de choix). Il y a en général une certaine correspondance entre les expressions lexicales de différentes langues, tandis que les constructions grammaticales sont plus caractéristiques d'une langue particulière. Dans certains cas, une même catégorie grammaticale peut être exprimée par deux constructions différentes dont l'une est synthétique et l'autre périphrastique. En effet, il n'est par rare qu'une construction ancienne coexiste avec une construction plus récente. Une telle variation synchronique est une conséquence nécessaire du caractère graduel du changement linguistique (Lichtenberg 1991:37). Mais il est souvent difficile de déterminer si à une telle variation structurelle correspond une variation sémantique, car cette coexistence de deux formes représente un stade de transition. Très souvent, on peut observer une régression du champ d'application de la construction synthétique et une extension de l'emploi des formes périphrastiques: une éventuelle différence sémantique peut alors exister à certains stades, mais elle peut être neutralisée à d'autres stades. Regardons, à titre d'exemple, le cas des constructions synthétique (E3) et périphrastique (E4) du verbejoan « aller» en basque. E3.
BAS

Aitor (orain)
Aitor maintenant

hondartza-ra
plage-ALL

doa.
aller:PRS.3.SG

«Aitor va (maintenant) à la plage.»

34

Cadre descriptif

£4.
BAS

Aitor (normale an) hondartza-ra joa-te-n
Aitor normalement plage-ALL aller-NR-LOC

da.
PRS.3.SG

«Aitor va (normalement) à la plage.» A un stade ancien (encore au 16e siècle, cf. Trask 1997:237), la forme synthétique doa était aspectuellement neutre et pouvait ainsi exprimer aussi bien une action qui était en train de se passer (aspect progressif) qu'une action habituelle ou régulière. De nos jours, doa exprime l'aspect progressif et s'oppose à la forme périphrastiquejoaten da, employée pour exprimer l'aspect habituel. Cette distribution présuppose la connaissance des deux alternatives; les locuteurs qui n'utilisent plus la forme synthétique emploient joaten da comme forme aspectuellement neutre, de la même façon que les locuteurs d'il y a quelques siècles employaient doa dans tous les cas. La distinction aspectuelle serait alors neutralisée. Il peut y avoir un stade intermédiaire où cette distinction est maintenue, malgré l'obsolescence de la forme synthétique, par le recours à différentes constructions périphrastiques (Alan King, comm. pers.). Surtout les bascophones du nord évitent les formes synthétiques, et, dans certains cas, unifient l'aspect progressif et l'aspect habituel (Michel Aurnague, comm. pers.), mais pour la plus grande partie des locuteurs la distinction reste importante. La transition de la seule forme synthétique à la seule forme analytique est illustrée par S3. Le stade A n'existe plus en basque contemporain, le stade de transition représente la façon de parler dominante (par exemple au Guipuscoa), le stade B est fréquent parmi les jeunes locuteurs du nord.

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Chapitre 1

Ce schéma offre un « modèle de la métamorphose langagière» (Banniard 1997:29), à l'intérieur duquel les stades initial et final montrent un «diasystème stable». Le diasystème est instable pendant le stade intermédiaire qui se caractérise par un «polymorphisme intense ». A la fin du processus, le diasystème « s'est inversé », la forme anciennement marquée s'étant« démarquée» (Banniard 1997:30). On peut se poser la question de savoir pourquoi un tel changement à lieu, comment émerge l'emploi différencié des deux formes et pourquoi, une fois établi, il disparaît pour ne laisser subsister qu'une seule des deux constructions. Les explications ci-après essaieront de répondre à ce genre de question.

L'évolution des structures: grammaticalisation et érosion morphologique La distinction entre l'expression morphologique et périphrastique d'une catégorie est importante pour l'étude de la grammaticalisation en raison de deux tendances diachroniques: a) les constructions périphrastiques ont tendance à coalescer, c'està-dire s'agglomérer entre elles. Le résultat final de cette 36

1.3.2

Cadre descriptif

coalescence est la fusion. Elles deviennent ainsi des constructions synthétiques, c'est-à-dire morphologiques; b) les formes morphologiques sont souvent diachroniquement remplacées par des formes périphrastiques. C'est un renouveau des structures, même si les deux structures ne sont pas nécessairement identiques par rapport aux fonctions qu'elles accomplissent (Hopper & Traugott 1993:8-10). Pour comprendre ces évolutions, il est nécessaire de parler d'abord de l'opposition grammaire vs. lexique et ensuite des rapports entre les deux en synchronie, et surtout en diachronie. 1.3.2.1 Pôle grammatical et pôle lexical Il n'y a pas d'opposition dichotomique entre des expressions grammaticales et des expressions lexicales. On a plutôt affaire à un pôle grammatical (où on trouve des expressions grammaticales prototypiques) et un pôle lexical (où on trouve des lexèmes sans fonction grammaticale) (Geurts 2000:781). Entre ces deux pôles, il y a un espace continu où se trouve un grand nombre d'expressions. Celles qui se rapprochent diachroniquement du pôle grammatical subissent une grammaticalisation. Ce terme a été créé par Antoine Meillet en 1912, mais c'est surtout ces dernières décennies que le concept est devenu populaire. Il sert à désigner l'acquisition de propriétés grammaticales (et corollairement une perte de propriétés lexicales). On y reviendra plus tard, car pour parler de la grammaticalisation, il faut d'abord parler de la grammaIre. Sur un plan très général, on pourrait dire que la grammaire fournit des constructions dans lesquelles peuvent être insérées les unités inventoriées dans le lexique. Le matériau lexical a moins de complexité interne que le matériau grammatical: le lexique consiste typiquement d"unités' ou d"items', tandis que les 'constructions' et les 'paradigmes' sont caractéristiques de la grammaire. La dichotomie terminologique entre le lexique et la grammaire ne doit pas cacher qu'il y a beaucoup d'interaction entre les deux domaines. Même si, a priori, le lexique et la grammaire d'une langue accomplissent des fonctions différentes, il semble impossible de tracer une frontière entre les deux (Hopper 37

Chapitre 1

1991:19). Il y a des aller-retour constants entre la grammaire et le lexique et par conséquent il y a une zone de transition entre les deux. Les nombres peuvent fournir un exemple intéressant, car il est possible de montrer qu'ils partagent des propriétés grammaticales et lexicales. Plus précisément, les nombres inférieurs sont plus proches de la grammaire, tandis que les nombres supérieurs sont clairement plus lexicaux. Cette distribution s'explique par des différences de fréquence. De manière générale, on peut dire que les concepts fréquents sont grammaticalisés plus souvent. Dans ce contexte, la fréquence est à la fois cause et conséquence: un élément peut augmenter sa fréquence parce qu'il a été grammaticalisé, mais la fréquence peut également contribuer à ce processus et déclencher les changements qui caractérisent la grammaticalisation (Bybee 2001 :1, cf. aussi Bybee & Hopper 2001) Regardons, à titre d'exemple, le nombre d'attestations des numéraux sur Internet (source: www.google.com. vers 2003). La deuxième colonne de T2 donne le nombre d'attestations des numéraux 1 à 9 écrits en lettres (seulement en anglais), la troisième colonne celui des nombres écrits en chiffres (toutes les langues). T2. Lafréquence des nombres 1-9. nombre nombres en anglais comme chiffres (en millions ) (en millions) 1 250 958 2 128 763 3 69 593 42 502 4 5 35 456 26 373 6 7 16 332 13 341 8 10 287 9 Les deux colonnes montrent que' l'est le nombre le plus fréquent et que les nombres supérieurs diminuent en fréquence. Cela peut s'expliquer, en dernière instance, par des facteurs extralinguistiques : pour la perception humaine, il est plus facile de compter des entités en petits nombres, et des petits groupes d'entités se forment plus facilement que des groupes plus 38

Cadre descriptif

larges. Ces différences extralinguistiques entre les nombres inférieurs et supérieurs ont des répercussions sur la façon dont les nombres sont représentés dans le langage. Elles expliquent, par exemple, pourquoi seulement les catégories numériques fréquentes peuvent être grammaticalisées. La distinction conceptuelle la plus importante est celle entre 'un' et le reste, c'est-à-dire singulier vs. pluriel, mais beaucoup de langues ont des marques grammaticales différentes pour 'deux' (duel) ou 'trois' et 'quatre' (paucal, voir par exemple l'accord casuel après ces nombres dans les langues slaves). Par contre, il est peu probable de trouver une distinction numérale grammaticalisée entre, disons, quinze et seize, qui ressemblerait à celle entre singulier, duel et pluriel. En outre, seul les nombres inférieurs peuvent s'accorder en genre avec leurs compléments. Ce n'est pas un hasard que 'un' est souvent devenu un article indéfini et que beaucoup de langues ont également des formes distinctives pour 'deux'. La fréquence de certaines catégories numériques n'est pas seulement liée à la probabilité d'une grammaticalisation, mais a aussi des effets sur l'organisation lexicale du paradigme. En maya yucatèque, les mots indigènes pour les nombres ne sont utilisés que jusqu'à 'quatre', en coréen jusqu'à 'cent', en basque jusqu'à 'mil', et en turc jusqu'à un 'million'. On trouve donc une régularité selon laquelle on préfère ou garde des mots indigènes pour les nombres inférieurs (qui sont moins marqués), tandis que les nombres supérieurs sont des concepts moins familiers et exprimés par des termes empruntés. En outre, les nombres supérieurs montrent souvent des comportements syntaxiques particuliers qui sont la conséquence de leur statut plus lexical. En français, les noms comptés sont précédés du connecteur de à partir d'un million. En roumain, ce connecteur apparaît à partir de vingt, et le nom zece « dix» se met au pluriel (E6): E5.
ROD

zece
dix

me se
table:PL

« dix tables» E6.
ROD

doua-zeci
deux.F-dix:PL

de mese
de table:PL

« vingt tables»

39

Chapitre 1

Le paradigme numéral est seulement un exemple de cas où la grammaire et le lexique interagissent. Des distinctions apparemment sémantiques telles que l'empathie ou l'humanitude jouent un rôle important dans l'organisation du lexique et de la grammaire. Le sexe de l'allocutaire est grammaticalisé dans la conjugaison basque (les désinences -n/-k liées au pronom hi), comme le sont les relations sociales verticales dans plusieurs langues asiatiques. Le sexe est un trait sémantique distinctif dans beaucoup d'items lexicaux, mais il peut être grammaticalisé pour donner différents 'genres' (ce qui constitue par ailleurs une bonne illustration de l'érosion sémantique qui est une des conséquences de la grammaticalisation). Les moyens grammaticaux et lexicaux d'une langue sont deux façons différentes de faire la même chose, à savoir représenter des pensées et des situations et les entités qui y sont impliquées. Les moyens grammaticaux sont analytiques et employés pour des activités de « routine ». Si l'on prend l'exemple du domaine fonctionnel de la temporalité, cela renverrait à l'expression des catégories temporelles fondamentales. Les moyens lexicaux d'autre part sont idiosyncrasiques et permettent plus de choix: ils seraient employés pour exprimer le moment précis. Les langues se distinguent par rapport à l'importance qu'elles attribuent à la grammaire et au lexique; des concepts exprimés par des marques grammaticales obligatoires dans une langue peuvent correspondre à des périphrases lexicales optionnelles dans une autre langue. Quoi qu'il en soit, la grammaire n'est pas exempte d'idiosyncrasie, et le lexique contient des constructions. Les « éléments» d'une langue sont donc plus ou moins grammaticaux ou lexicaux, et diachroniquement, ils peuvent se rapprocher plus ou moins du pôle grammatical ou lexical. 1.3.2.2 La grammaticalisation et la suite La grammaticalisation peut être résumée comme étant « un processus de réduction phonétique, de rigidification syntaxique et d'abstraction sémantique» (Geurts 2000:782). Elle est considérée comme un processus irréversible qui crée dans une langue des expressions grammaticales nouvelles qui remplacent souvent des expressions plus anciennes. Ce 40