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La Polysémie

De
420 pages
La polysémie occupe une place d'élection dans les recherches linguistiques contemporaines. Le propos de cet ouvrage est d'offrir un panorama des réflexions menées sur le sujet depuis Bréal. L'objectif est de définir une théorie et une méthode, rigoureuses et immanentes, pouvant servir de cadre aux analyses. Celles-ci portant sur trois verbes : aller, partir et tirer, dont il s'agit de déterminer l'identité et les principes de variation.
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La polysémie. Réflexion théorique, méthodologique et application à la lexicographie. L’exemple des verbes aller, partir et tirer en français contemporain.

L’Harmattan Émilie Pauly

La polysémie. Réflexion théorique, méthodologique et application à la lexicographie. L’exemple des verbes aller, partir et tirer en français contemporain.

SOMMAIRE

Introduction …………………………………………………………………. 15

Première partie. Pour une sémantique linguistique des unités polysémiques. Réflexion théorique. Chapitre 1 – La polysémie à travers l’histoire de la sémantique. Genèse d’un concept et premières réflexions sur le sujet ……………………. 21 Chapitre 2 – Les linguistiques contemporaines. Examen des différents modèles théoriques développés en sémantique lexicale pour résoudre les questions liées à la polysémie ……………………. 51

Deuxième partie. Étude de la polysémie des verbes aller, partir et tirer en français contemporain. Réflexion méthodologique et application à la lexicographie. Chapitre 3 – Le traitement lexicographique de la polysémie des verbes aller, partir et tirer …………………………………………………………. 157 Chapitre 4 – Principes méthodologiques ………………………………….. 195 Chapitre 5 – Analyse de la polysémie des verbes aller, partir et tirer ……. 221

Conclusion …………………………………………………………………. 301

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PRÉFACE

La polysémie a le vent en poupe. Depuis une trentaine d’années, la sémantique lexicale, délaissant les paradigmes structuraux qui dominaient dans les années 1960-1970, a mis au premier plan ce phénomène, considéré comme fondamental dans les langues naturelles. Les recherches se sont particulièrement intensifiées dans les quinze dernières années, renouvelant en profondeur la réflexion sur le sens. Le fait de poser un mot comme polysémique oblige en effet à s’interroger sur le principe d’unité qui tient ensemble une pluralité de significations souvent hétérogènes. La question de l’un et du multiple, de l’identité et de la variation se trouve donc au cœur des préoccupations actuelles. Les écoles et les théories qui tentent de répondre à cette question sont elles-mêmes plurielles… Bon nombre d’entre elles ont toutefois en commun de prôner une sémantique a-référentialiste, qui, à partir et au-delà des significations observées en contexte, cherche à dégager un principe d’unité de niveau supérieur, capable de subsumer toutes les significations sans qu’aucune hiérarchisation soit faite entre sens propres et sens figurés. C’est dans cette perspective actuelle, ouverte, porteuse de modélisations stimulantes et de débats souvent passionnés que s’inscrit l’ouvrage d’Émilie Pauly. Parmi les théories proposées, la sémantique constructiviste, inspirée des travaux de Culioli et appliquée au lexique entre autres par Jean-Jacques Franckel et Denis Paillard, a sa préférence. Avec une clarté remarquable, l’auteure articule une partie théorique dans laquelle elle expose les raisons de ce choix et une partie descriptive où elle fournit, à partir du concept culiolien de forme schématique, une analyse fine et rigoureuse de trois verbes de mouvement hautement polysémiques aller, partir, tirer en français contemporain. Mais cet ouvrage va au-delà d’une recherche théorique et appliquée, si exemplaire soit-elle, menée dans le cadre d’une école linguistique. Par sa curiosité, son sens de l’argumentation, son exigence intellectuelle, Émilie Pauly apporte ici une contribution très originale et très précieuse à la réflexion menée sur le sens, d’un point de vue théorique, méthodologique et épistémologique. Dans la première partie, en effet, l’auteure ne se contente pas de présenter la théorie qui constitue le cadre de la description empirique. Elle situe cette théorie dans un ample panorama de l’histoire sémantique, qui va de l’Antiquité jusqu’aux modèles théoriques les plus récents, en soulignant l’importance de la rupture saussurienne fondatrice d’une sémantique linguistique. Les modèles de la linguistique moderne et contemporaine sont exposés avec perspicacité et clarté. Émilie Pauly s’attache d’abord aux figures emblématiques de la sémantique structurale, Hjemslev, Greimas, Pottier, à la sémantique interprétative de François Rastier pour qui la polysémie n’est qu’un artefact de la linguistique du signe. Après un détour par la théorie des formes sémantiques de Pierre Cadiot et Yves-Marie Visetti, l’auteure aborde la côte Ouest des États-Unis, accordant une large place à la sémantique cognitive, à la théorie du prototype et au sys9

tème conceptuel de la métaphore de Lakoff et Johnson. La linguistique guillaumienne est représentée par les travaux de Jacqueline Picoche. Enfin, Émilie Pauly développe la théorie des opérations énonciatives de Culioli et explicite le concept de forme schématique qui est au cœur du modèle constructiviste de la polysémie lexicale élaboré par les adeptes de ce courant de pensée. Ce parcours apporte, sur une question complexe et sur des théories souvent difficiles d’accès, un véritable plaisir de lecture. On ne peut que saluer, à chaque étape de cette présentation théorique, la culture linguistique de l’auteure, sa connaissance des textes dont témoigne l’utilisation judicieuse d’extraits et de citations, la précision et la clarté d’exposition dont elle fait preuve. Et surtout, ce qui stimule particulièrement le lecteur, c’est le fil rouge de la réflexion personnelle de l’auteure, qui fait constamment dialoguer ces théories entre elles, les rapproche ou les met en contraste, les soupèse et les discute afin de proposer de manière argumentée son choix final. Ainsi la notion de forme schématique apparaît-elle dans sa spécificité au terme d’une évaluation critique qui traverse le noyau sémique de Greimas, le motif de Cadiot-Visetti, le concept d’image-schéma de Langacker ou encore le signifié de puissance de Picoche... La seconde partie est consacrée à l’étude de la polysémie des verbes aller, partir et tirer. On y retrouve les mêmes qualités de clarté d’exposition et de rigueur dans l’analyse. Là encore, Émilie Pauly ne se contente pas d’une simple application de la théorie dont elle a montré la pertinence. Elle inscrit son analyse dans une double perspective, qui lui permet de développer à nouveau une réflexion et une argumentation personnelles. La première perspective est lexicographique. Afin de mieux poser les questions relatives à la polysémie, l’auteure prend appui sur cinq dictionnaires (Grand Robert, Grand Larousse de la langue française, Trésor de la langue française, Lexis et Dictionnaire du français usuel) et procède à l’analyse comparée des articles des verbes concernés. Cette analyse lui permet de mettre en évidence, par contraste avec les inévitables limites que rencontre la pratique lexicographique, les exigences que doit avoir une analyse linguistique dont l’objectif est de dégager de manière pertinente l’unité et la cohérence des mots polysémiques. Elle s’articule très logiquement avec une seconde perspective, qui conduit à mettre en place une méthodologie robuste à partir des principes d’analyse éprouvés du structuralisme, tant au plan des relations paradigmatiques de sens (hyponymie, méronymie, synonymie, antonymie) que des relations syntagmatiques largement ouvertes aux « manipulations d’énoncés » selon Culioli. Forte de cet outillage, Émilie Pauly entreprend l’analyse de la polysémie des verbes aller, partir, tirer, non sans avoir au préalable circonscrit son corpus d’étude, judicieusement constitué d’exemples attestés écrits, oraux et d’énoncés construits. Cette analyse est menée avec beaucoup de méthode et une grande finesse, dégageant à chaque fois l’identité sémantique du polysème par-delà la diversité des emplois observés. La pluralité des significations du mot polysémique résulte de l’application d’un principe unique très abstrait – la forme schématique – à des domaines différents, 10

sans qu’une primauté soit attribuée à certains emplois et sans que soient mis en jeu des processus de dérivation de sens figuré. Outre l’intérêt qu’elles présentent pour la sémantique lexicale, ces analyses sont mises au service d’un projet lexicographique et pédagogique. On peut concevoir en effet, sur le modèle des articles proposés par Émilie Pauly, un très utile lexique des verbes de mouvement français destiné à un public averti. On le voit, cet ouvrage apporte une contribution riche et diversifiée aux recherches actuelles sur la polysémie lexicale. Non seulement Émilie Pauly fournit au lecteur un accès à une théorie réputée difficile, qu’elle explicite et met en application de manière très éclairante, mais elle inscrit son travail dans une réflexion plus vaste, qui articule la mise en perspective historique avec les modélisations les plus récentes, qui croise ces deux disciplines connexes mais souvent opposées que sont la lexicologie et la lexicographie, qui développe une méthodologie exigeante, sans jamais perdre de vue, à travers le phénomène de la polysémie lexicale, les questions fondamentales que pose le sens. Dans un temps où l’extrême spécialisation conduit à un relatif cloisonnement des disciplines, des théories et des méthodes, l’« honnête homme » – ou, pour mieux dire, l’honnête linguiste – des temps modernes trouvera là une solide matière à réflexion doublée d’un véritable plaisir de lecture. Sylvianne Rémi-Giraud Professeure à l’Université Lumière Lyon 2

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CONVENTIONS TYPOGRAPHIQUES

« » – Les guillemets chevrons (ou guillemets français) encadrent les citations d’auteurs. Dans les références bibliographiques, ils encadrent les titres d’articles. Ils sont également utilisés pour référer aux signifiés (ex : aller signifie « se déplacer d’un lieu vers un autre ») ou aux sèmes. Dans les analyses, ils permettent de repérer les énoncés attestés provenant de sources écrites (romans, journaux, forums de discussion, blogs, etc.). “ ” – Les doubles guillemets (ou guillemets anglais) permettent, dans les analyses, de repérer les énoncés attestés extraits de corpus oraux (c’est-à-dire entendus à la radio, à la télévision ou au cours de conversations). ‘ ’ – Les guillemets simples marquent la distance énonciative (ex : Il s’agit de ‘circuler’ à travers le sens). [ ] – Dans les citations, les crochets encadrent les ajouts, commentaires ou modifications apportés au texte d’origine pour le rendre plus explicite ou l’intégrer au texte de l’ouvrage. Ex : « À aucun moment, et contrairement à l’apparence, celle-ci [la langue] n’existe en dehors du fait social (…) » ; « La langue [peuton lire dans le CLG] existe dans la collectivité sous la forme d’une somme d’empreintes (…) » ; « (…) le mot se défini[t] comme une forme de scénario (…) ». < > – Ces symboles sont utilisés pour encadrer les procès et les états (ex : le procès < aller à Paris > a pour résultat < être à Paris >). Ils sont également employés pour référer au schéma de lexis de Culioli (voir § 2.4.1.3). 〈 〉 – Ces signes sont utilisés pour référer aux domaines notionnels, au sens culiolien de domaines structurables en zones (Intérieur, Extérieur, Frontière). Ex : le domaine 〈 chien 〉 possède un Intérieur (< être chien >), un Extérieur (< ne pas être chien > ou non chien) et une Frontière (pas vraiment chien, pas tout à fait chien, etc.). L’italique note les signifiants (ex : le verbe tirer est polysémique). Il est également utilisé, dans les références bibliographiques, pour noter les titres d’ouvrages. Par ailleurs, tous les énoncés analysés ou simplement mentionnés dans le texte apparaissent en italique, qu’il s’agisse d’exemples attestés extraits de corpus écrits (ils sont alors encadrés de guillemets chevrons), de corpus oraux (ils sont encadrés de doubles guillemets anglais), ou qu’il s’agisse d’exemples inventés (non encadrés de guillemets). L’italique sert aussi à noter les expressions latines (ex : in vivo, in praesentia). Enfin, dans les analyses, les séquences précédées de ? sont présentées comme ‘bizarres’ ; celles précédées de ?? comme difficilement attestables, et celles précédées de * comme inattestables. 13

INTRODUCTION Le projet de cet ouvrage – version remaniée d’une thèse de doctorat soutenue en 2009 à l’université Paris Descartes – est né d’un intérêt porté à l’épistémologie de la sémantique linguistique et plus précisément à la sémantique lexicale. La question du sens, notamment du sens des mots, suscite des questionnements depuis l’Antiquité. Parmi ces questionnements, celui qui porte sur la place de la polysémie dans les langues est récurrent. Le phénomène, d’abord présenté par les philosophes et les logiciens comme un défaut susceptible d’entraîner de dangereuses confusions – puisqu’un même ‘nom’ est attribué à des réalités de nature différente – est aujourd’hui conçu comme une richesse par les linguistes, dans la mesure où il permet à la fois l’économie des langues, la créativité et, par la grande souplesse qu’il donne dans l’expression langagière, l’efficacité de la communication. La polysémie, massive dans les langues, occupe une place d’élection au sein des recherches linguistiques contemporaines, ainsi qu’en témoignent les nombreux ouvrages et articles publiés sur le sujet ces quinze dernières années1. On définit généralement la polysémie comme la propriété, pour une unité linguistique, de posséder plusieurs sens, différents mais apparentés. La polysémie s’oppose donc d’un côté à la monosémie, de l’autre à l’homonymie. Mais cette définition, suffisamment générale et imprécise pour faire consensus, cache l’existence de vrais débats, de grandes différences de vue et de profonds désaccords entre linguistes. Au plan théorique, la polysémie pose au moins deux problèmes majeurs. Tout d’abord, on peut se demander comment les diverses valeurs ou acceptions d’un polysème se construisent. La question se pose de savoir si elles sont inscrites dans la langue ou si elles s’élaborent en discours, en relation avec les différents éléments contextuels susceptibles d’entrer en interaction avec le polysème. Par ailleurs, on peut s’interroger sur ce qui fonde l’unité et la cohérence d’une forme à sens multiples. Il s’agit de savoir sur quoi doivent reposer cette unité et cette cohérence. À ces deux interrogations, les linguistes répondent diversement selon leur appartenance théorique. Pour certains, les différentes acceptions d’une unité polysémique sont déjà inscrites en langue. Le contexte a pour rôle de sélectionner la valeur appropriée. Pour d’autres, qui adoptent un
1 Voir, entre autres : – Bernard VICTORRI et Catherine FUCHS, 1996, La polysémie. Construction dynamique du sens, Paris, Hermès. – Georges KLEIBER, 1999, Problèmes de sémantique. La polysémie en questions, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion. – Sylvianne RÉMI-GIRAUD et Louis PANIER (dir.), 2003, La polysémie ou l’empire des sens. Lexique, discours, représentations, Lyon, Presses Universitaires de Lyon. – Olivier SOUTET (dir.), 2005, La polysémie, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne. – Jacques FRANÇOIS, 2007, Pour une cartographie de la polysémie verbale, Louvain/Paris, Peeters.

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point de vue intermédiaire, seules certaines valeurs sont inscrites dans la langue : les valeurs les plus typiques. Celles-ci, en effet, ne sont pas sujettes à renégociation puisqu’elles sont bien ancrées dans la mémoire des locuteurs. Les valeurs les plus originales, les plus innovantes, font quant à elles l’objet d’une (re)construction particulière. D’autres enfin, adoptant une position dite constructiviste, considèrent que tout sens est construit, du plus typique au plus marginal (au plus original). Dans cette perspective, la polysémie n’est qu’un artefact, c’est-à-dire qu’elle n’existe pas en langue mais ne résulte que de l’interaction du signifié de l’unité avec différents éléments contextuels, ce qui a pour résultat d’engendrer des effets de sens variés. Le signifié en question peut être défini, selon le point de vue adopté, comme un noyau sémique (que le contexte vient enrichir en traits particuliers), une combinaison de sèmes (dont certains sont activés ou désactivés selon les instructions contextuelles) ou une forme abstraite (capable de se déformer en contexte). Quant à l’unité des polysèmes, elle peut reposer sur un sens premier à partir duquel les autres sens se déploient, sur la cohérence du chemin conduisant de l’une à l’autre acception ou sur un pôle d’invariance, défini comme noyau sémique commun, signifié de puissance, image-schéma, motif ou encore forme schématique, selon le cadre théorique considéré. La polysémie suscite également de vifs débats au plan méthodologique. On peut en effet s’interroger sur la méthode à suivre pour mettre au jour l’identité sémantique d’un polysème. La question se pose de savoir sur quels outils le linguiste doit se fonder et quelles données il doit prendre en compte pour dégager cette identité. Certains sémanticiens préconisent de ne prendre en considération que les emplois typiques (i.e. spatiaux) des unités ; d’autres accordent une attention particulière aux emplois figurés, figés ou idiomatiques ; d’autres encore ne privilégient aucun emploi, considérant qu’ils sont tous également primordiaux. Pour ce qui est des données prises en compte, certains s’appuient régulièrement sur des considérations d’ordre cognitif ou extralinguistique pour mener les analyses, cependant que d’autres prônent le travail exclusif sur les données linguistiques. Enfin, la polysémie pose des difficultés aux professionnels (linguistesinformaticiens, auteurs de dictionnaires, etc.) travaillant dans une perspective appliquée. La polysémie est un défi pour le traitement automatique des langues comme pour la lexicographie. Condamnés, pour les besoins de la présentation et la lisibilité, à n’offrir qu’un portrait ‘morcelé’ (i.e. divisé en plusieurs acceptions) du sémantisme des polysèmes, les lexicographes sont par exemple sans cesse confrontés à la question de savoir comment rendre compte de l’unité et de la cohérence des formes à sens multiples dans les articles qu’ils rédigent. Les questions qui viennent d’être évoquées (qu’elles soient d’ordre théorique, méthodologique ou qu’elles relèvent d’une perspective appliquée) sont toutes placées au cœur du présent ouvrage. Il s’agit d’examiner les conceptions de la polysémie proposées dans différents courants sémantiques, de voir com16

ment les représentants de ces courants définissent le signifié des unités et sur quels principes ils se fondent pour expliquer l’émergence des sens observés. Pour chaque cadre théorique, on s’interroge sur la méthode employée pour mettre au jour l’identité sémantique des polysèmes, leur unité et leur cohérence. La question de savoir comment mettre en relief cette unité et cette cohérence au sein d’articles de dictionnaire, tient également une place centrale dans notre propos. Pour répondre aux diverses questions posées et aux objectifs susmentionnés, nous proposons de suivre un plan en deux parties. La première partie, essentiellement théorique, a pour but de présenter un panorama de la sémantique linguistique depuis Bréal. Il s’agit d’évaluer différentes théories sémantiques. Le chapitre 1 se définit comme une histoire du sens depuis l’Antiquité jusqu’à Saussure. L’émergence des concepts de signifié et de polysémie y est étudiée. Il s’agit de montrer comment ces concepts sont nés, comment ils ont émergé dans les consciences en même temps que se constituait une sémantique autonome. Les notions saussuriennes de synchronie et d’arbitraire du signe sont abordées comme autant de notions-clés ayant contribué à l’avènement de la sémantique proprement linguistique. Le chapitre 2, consacré à la présentation et à l’évaluation critique d’un certain nombre de modèles théoriques, vise à faire l’état des lieux des réflexions menées sur la polysémie. Plusieurs courants parmi ceux qui ont marqué l’histoire de la sémantique et continuent d’inspirer les chercheurs sont examinés, avec en toile de fond la question de savoir comment est traitée la polysémie, sur quoi repose l’identité sémantique des polysèmes et comment est conçue la construction du sens. On s’interroge chaque fois sur la pertinence des analyses proposées, notamment sur leur capacité à rendre compte de l’unité et de la cohérence des signes à sens multiples mais aussi de leur variation en contexte. L’objectif est de situer le travail présenté dans l’un des mouvements théoriques précités afin qu’il serve de cadre à l’ensemble des analyses. La deuxième partie est consacrée à l’étude de cas, notamment à l’analyse de la polysémie des verbes aller, partir et tirer en français contemporain. Il s’agit, en relation avec le cadre théorique retenu, d’élaborer une méthode, de montrer comment l’identité sémantique des verbes à l’étude peut être mise au jour et comment les résultats de cette recherche peuvent être exploités par les lexicographes en vue de l’élaboration de définitions plus ‘linguistiques’, faisant mieux ressortir l’unité et la cohérence des polysèmes. Le chapitre 3, descriptif, se concentre sur l’examen critique de cinq dictionnaires contemporains de langue française : le Lexis, le Grand Larousse, le Grand Robert, le Trésor de la Langue française et le Dictionnaire du Français Usuel de Jacqueline Picoche. Les articles consacrés aux verbes aller, partir et tirer sont étudiés. Ce travail permet de poser un certain nombre de questions et de repérer certaines insuffisances auxquelles il convient de remédier lors des 17

analyses. Il stimule donc la réflexion linguistique en même temps qu’il ouvre la voie à l’application lexicographique par la proposition d’articles nouveaux (de définitions nouvelles). Le chapitre 4 est dédié à la mise au point d’une méthode. Il s’avère en effet indispensable, avant que de se lancer dans l’étude de cas particuliers, de préciser sur quels outils l’on s’appuie et sur quelles procédures on se fonde. Un certain nombre de techniques proposées dans le cadre des structuralismes européen et américain, connus pour leur exigence de rigueur scientifique, peut être repris. Le titre de la première partie du livre : Pour une sémantique linguistique des unités polysémiques, dit d’ailleurs assez bien notre point de vue sur ces questions de méthode. D’une part il s’agit de travailler en langue donc de rechercher l’identité sémantique (ou signifié) des unités – ce qui n’exclut pas un travail en aval sur la variation de sens en contexte – d’autre part il s’agit d’élaborer une méthode d’analyse qui réponde aux exigences de l’immanentisme, c’est-à-dire qui s’impose de partir des « formes linguistiques » – pour reprendre les termes de Culioli – et de les analyser en profondeur. L’examen des données linguistiques doit ainsi selon nous toujours précéder celui des faits extralinguistiques. Enfin, le chapitre 5 présente l’analyse proprement dite des verbes aller, partir et tirer. Le corpus y est présenté. Il est hétérogène puisque constitué d’énoncés à la fois construits et attestés, émanant dans ce cas de sources diverses (dictionnaires, romans, bases de données textuelles, conversations mais aussi média : radio, télévision, Internet, sans oublier notre propre compétence). La question de la fluctuation des jugements d’attestabilité et celle du métalangage sont également abordées. Suivent les analyses. Chaque verbe est étudié du point de vue de son identité et de sa variation. Pour aller comme pour partir et tirer, une caractérisation générale est proposée à partir de laquelle il est possible de déduire les effets de sens ou acceptions observé(e)s. Viennent ensuite les propositions d’articles de dictionnaire. Il s’agit chaque fois de formuler des définitions mettant en relief l’unité et la cohérence des polysèmes décrits, de même que leur spécificité sémantique et leurs limites d’emploi.

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PREMIÈRE PARTIE POUR UNE SÉMANTIQUE LINGUISTIQUE DES UNITÉS POLYSÉMIQUES. RÉFLEXION THÉORIQUE.

CHAPITRE 1 La polysémie à travers l’histoire de la sémantique. Genèse d’un concept et premières réflexions sur le sujet.

1.1. L’époque pré-saussurienne 1.1.1. Le point de vue des philosophes de l’Antiquité 1.1.1.1. La langue comme nomenclature ou répertoire de désignations Bien que la sémantique en tant que science linguistique se soit constituée récemment, les réflexions sur le sens ne datent pas d’hier. Les philosophes de l’Antiquité s’y intéressaient déjà. Leur attention s’est en particulier portée sur les mots, qui ont été l’objet de nombreuses interrogations. L’une des plus connues concerne le rapport d’adéquation entre le mot dans sa matérialité (phonique et/ou graphique) et ce à quoi il renvoie dans le monde. Dans le Cratyle, traité sur la justesse des noms écrit vers 385 av. J.-C., Platon met en scène deux personnages défendant chacun des thèses opposées. Cratyle, représentant du naturalisme, prétend que les mots sont des imitations des choses du réel : le rapport entre le mot et la chose, de nature onomatopéique, est pour lui motivé. Hermogène, représentant du conventionnalisme, incline au contraire à penser que les mots sont des représentations des choses par convention : rien, dans la chose, ne permettrait de justifier le choix de tel mot plutôt que de tel autre pour la désigner. Hermogène voit ainsi dans la langue une sorte de contrat implicite par lequel les étiquettes dénominatives sont arbitrairement attribuées aux réalités mondaines. Les thèses naturaliste et conventionnaliste sont toutes deux empreintes d’un réalisme naïf. Quelle que soit la position adoptée, l’idée sous-jacente est la même : le monde entier s’ordonne en catégories d’objets parfaitement distinctes ; catégories que les mots, conventionnels ou motivés, n’ont plus qu’à désigner. Cette conception de la langue comme nomenclature (ou répertoire de désignations), qui réduit le sens à la référence, trouve son origine dans les réflexions platoniciennes mais aussi (et peut-être plus encore) dans les méditations aristotéliciennes. Aristote, disciple de Platon, institue ainsi un modèle triadique de la signification, appelé communément triade aristotélicienne ou triade scolastique. Depuis Ogden et Richards1, on a coutume de représenter ce modèle par un diagramme en forme de triangle :

1

Voir Charles Kay OGDEN et Ivor Armstrong RICHARDS, 1923, The Meaning of Meaning. A Study of the Influence of Language upon Thought and of the Science of Symbolism, Londres, Routledge and Paul Kegan.

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conceptus (concept)

vox (parole)

res (chose)

Schéma n° 1. Le triangle sémiotique. Ce modèle de la signification, qui pose que « le mot signifie [la chose] par l’intermédiaire de concepts » (vox significat [rem] mediantibus conceptibus selon la maxime scolastique), présente le langage comme un système de représentation dans un rapport d’adéquation à un autre système de représentation : celui que constituent les concepts ou idées, réputé(e)s universel(le)s. Les différences entre langues se ramènent ainsi à de simples différences de désignations : l’organisation des objets du monde dicte celle des idées, qui à son tour dicte celle des mots, réduits à de purs symboles. Connaître le sens de ces motssymboles revient donc à connaître les choses auxquelles ils renvoient par le truchement des concepts. L’étude de la sémantique se réduit, dans cette perspective, à celle des réalités du monde telles qu’elles sont naturellement (ou rationnellement) organisées. Ainsi que le souligne Vincent Nyckees : « Les significations (…) n’ont guère été perçues dans notre tradition que comme l’équivalent des êtres et des choses désignés par les mots ou, à la rigueur, de nos concepts. Une telle conception ne laissait aucune place à une véritable science des significations, celles-ci relevant logiquement soit d’une « science des idées », soit de l’une des sciences prenant pour objet les réalités du monde naturel (physique, chimie, biologie, géologie, géographie physique…). Quelle que fût la voie choisie, la signification se dissolvait dans autre chose. »1. 1.1.1.2. Place de la polysémie dans cette perspective Dans la perspective philosophique traditionnelle, les phénomènes de polysémie ne peuvent être perçus que comme une imperfection de la langue, laquelle attribue par erreur la même étiquette dénominative à des réalités hétérogènes. En effet, si chaque catégorie d’objets (ou concept) distingué(e) par la pensée rationnelle se voit assigner dans la langue un ‘nom’ particulier, il doit ou devrait exister autant de ‘noms’ différents qu’il peut être recensé de catégories d’objets ou de concepts différent(e)s. Par conséquent, si un nom comme boa par exemple, se trouve pouvoir désigner aussi bien un type de serpent (appartenant au règne animal) qu’un tour de cou en plumes ou en fourrure (à ranger parmi les
1

NYCKEES, 1998, La sémantique, Paris, Belin, p. 12.

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parures vestimentaires), ce ne peut être qu’en raison d’une défectuosité de la langue, qui réunit malencontreusement deux réalités de natures différentes alors même qu’elle est censée établir une relation terme à terme entre catégories de choses et mots. Pourtant, en dépit d’une différence de nature certaine, le boa« serpent » et le boa-« tour de cou en plumes ou en fourrure » comportent une propriété commune susceptible de justifier leur appariement, à savoir : « de forme longue et onduleuse ». Une telle observation ne peut qu’échapper aux défenseurs de la langue-nomenclature, pour qui aucune distinction théorique n’existe entre les cas d’homonymie (fruits du pur hasard) et ceux de polysémie (motivés). Les deux phénomènes sont pour eux sur le même plan : conçus comme des défauts de la langue, ils révèlent chacun des lacunes à l’intérieur du lexique, susceptibles d’entraîner de dangereuses incompréhensions. Le modèle triadique de la signification, dont l’origine remonte à Aristote, est resté dominant durant de nombreux siècles, empêchant qu’une théorie du sens linguistique puisse se constituer ; empêchant du même coup que la polysémie puisse être conçue comme une spécificité et une richesse des langues. Le modèle triadique domine encore nettement les grammaires générales des XVIIe et XVIIIe siècles1 et ne se trouve véritablement remis en cause qu’à l’avènement de la sémantique historique puis, plus radicalement, au moment de la réforme saussurienne. 1.1.2. La sémantique historique Avec la sémantique historique qui se développe à la fin du XIXe siècle, s’ouvre une nouvelle ère. Les travaux de linguistes tels qu’Arsène Darmesteter et Michel Bréal2, qui visent à décrire les modifications du sens des mots3, excluent désormais de concevoir la langue comme un répertoire de désignations. Si tel était le cas, si la langue n’était qu’« un docile instrument de représentation des choses au service de la pensée rationnelle »4, les significations attachées aux mots seraient stables. Or il n’en est rien. Tout comme les formes, les significations linguistiques évoluent sans cesse à travers le temps, ce qui suffit à démontrer l’existence d’une interaction entre l’homme, son histoire et le langage5. Dès

Voir en particulier la Grammaire de Port-Royal (Antoine ARNAULD et Claude LANCELOT, 1997 (1ère édition 1660), Grammaire générale et raisonnée, Paris, Allia). 2 Nous devons à Bréal les termes de sémantique (proposé en 1883) et de polysémie (1887). Récemment, un ouvrage a été publié en sa mémoire, réunissant une douzaine de contributions (voir Gabriel BERGOUNIOUX (dir.), 2000, Bréal et le sens de la Sémantique, Orléans, Presses de l’Université d’Orléans). 3 Voir en particulier La vie des mots (1887) par Darmesteter et l’Essai de sémantique de Bréal (1897). 4 NYCKEES, La sémantique, ouvr. cité, p. 12. 5 Nous verrons, au § 1.2.4.1, que Ferdinand de Saussure s’appuie sur les avancées de la linguistique historique pour récuser la problématique philosophique de la référence et imposer son

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lors, il devient possible d’envisager l’existence de la polysémie, phénomène qui ne pouvait être pensé dans le cadre logico-référentiel. Conçue comme le résultat d’une transformation du sens en lien avec l’évolution de la civilisation, la polysémie (ainsi que tous les autres changements du langage) s’explique par des lois de l’esprit humain, en progrès perpétuel selon Bréal. 1.1.2.1. L’apport de Bréal Alors que la linguistique historique s’intéresse surtout, dans ses premiers développements, à l’aspect phonétique des langues, Bréal recherche les principes généraux gouvernant le changement de sens des mots. Pour lui, cette étude est plus instructive que celle des changements phonétiques en ce qu’elle « parle à l’homme de lui-même »1, en ce qu’elle lui montre « comment il a construit, comment il a perfectionné, à travers des obstacles de toute nature et malgré d’inévitables lenteurs, (…) le plus nécessaire instrument de civilisation. »2 : « Pour qui sait l’interroger, le langage est plein de leçons, puisque depuis tant de siècles l’humanité y dépose les acquisitions de sa vie matérielle et morale : mais encore faut-il le prendre par le côté où il parle à l’intelligence. Si l’on se borne aux changements des voyelles et des consonnes, on réduit cette étude aux proportions d’une branche secondaire de la physiologie (…). Il y a, ce me semble, autre chose à faire. Extraire de la linguistique ce qui en ressort comme aliment pour la réflexion, et – je ne crains pas de l’ajouter – comme règle pour notre propre langage, puisque chacun de nous collabore pour sa part à l’évolution de la parole humaine, voilà ce qui mérite d’être mis en lumière (…). »3. S’opposant par ailleurs à l’épistémologie régnante chez les linguistes du XIXe siècle, Bréal refuse de classer la linguistique parmi les sciences naturelles. Il rejette la thèse organiciste défendue par les néo-grammairiens (thèse dominante en Allemagne, en raison du succès connu par le transformisme darwinien, qui présente le langage comme un organisme vivant évoluant selon des lois naturelles). Pour lui, une telle conception, qui se couvre d’une apparence scientifique, ne peut relever que de la fantasmagorie : « Il faut fermer les yeux à l’évidence pour ne pas voir qu’une volonté obscure, mais persévérante, préside aux changements du langage. »4. « On doit étonner étrangement le lecteur qui pense, quand on lui dit que l’homme n’est pour rien dans le développement du langage, et que les mots – forme et sens – mènent une existence qui leur est propre. (…) Nous avons vu les
propre modèle de la signification, fondé sur la thèse de l’arbitraire du signe, qui s’oppose directement à la conception de la langue comme nomenclature. 1 BRÉAL, 1982 (1ère édition 1897), Essai de sémantique, Brionne, Gérard Monfort, p. 2. 2 Ouvr. cité, p. 2. 3 Ouvr. cité, p. 1-2. 4 Ouvr. cité, p. 7.

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langues traitées d’êtres vivants : on nous a dit que les mots naissaient, se livraient des combats, se propageaient et mouraient. Il n’y aurait aucun inconvénient à ces façons de parler s’il ne se trouvait des gens pour les prendre au sens littéral. Mais puisqu’il s’en trouve, il ne faut pas cesser de protester contre une terminologie qui, entre autres inconvénients, a le tort de nous dispenser de chercher les causes véritables. »1. Pour Bréal, le développement du langage, plus particulièrement le changement de sens des mots, s’offre en vertu de lois intellectuelles d’ordre psychologique, qui sont des lois de notre nature en ce qu’elles s’attachent à nos volontés et à nos habitudes. Si la linguistique est une science, elle appartient donc plutôt aux sciences humaines et historiques. Des lois intellectuelles ou psychologiques qui président à la transformation des langues, Bréal donne de riches exemples dans la deuxième partie de son Essai. Commençant par rejeter l’hypothèse selon laquelle les mots ont des tendances – « rien, au fond, n’est plus chimérique »2, affirme Bréal ; « il faut reléguer ces tendances parmi les « forces » dont la science du moyen âge peuplait la nature »3 – l’auteur explique que les prétendues tendances des mots sont en fait le résultat d’influences venues du dehors. C’est ainsi que la tendance péjorative « (…) est l’effet d’une disposition très humaine qui nous porte à voiler, à atténuer, à déguiser les idées fâcheuses, blessantes ou repoussantes »4 (tendance à l’euphémisme). Or, « (…) en donnant des noms honnêtes aux choses qui ne le sont pas, on déshonore les noms honnêtes »5. « La prétendue tendance péjorative a encore une autre cause », ajoute Bréal : « il est dans la nature de la malice humaine de prendre plaisir à chercher un vice ou un défaut derrière une qualité »6. Il illustre son propos par un exemple : « Nous avons en français l’adjectif prude, qui avait autrefois une belle et noble acception, puisqu’il est le féminin de preux. Mais l’esprit des conteurs (peut-être aussi quelque rancune contre des vertus trop hautaines) a fait dévier cet adjectif au sens équivoque qu’il a aujourd’hui. »7. Les changements sémantiques, qui n’ont d’ailleurs pas toujours pour conséquence la disparition d’un sens au profit d’un autre (voir justement les cas de polysémie), sont donc conçus comme le résultat de certaines propensions de l’esprit humain. Évoquant par exemple la métaphore, Bréal note qu’elle reflète « le besoin que nous portons en nous de représenter et de peindre par des images ce que nous pensons et ce que nous sentons »8 ; car, dit-il, « le langage

BRÉAL, Essai de sémantique, ouvr. cité, p. 2-3. Ouvr. cité, p. 99. 3 Ouvr. cité, p. 100. 4 Ouvr. cité, p. 100. 5 Ouvr. cité, p. 102. 6 Ouvr. cité, p. 100-101. 7 Ouvr. cité, p. 101. 8 Ouvr. cité, p. 287-288.
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ne s’adresse pas seulement à la raison : il veut émouvoir, il veut persuader, il veut plaire. »1. L’auteur n’en appelle cependant pas qu’à des lois psychologiques pour rendre compte des évolutions de sens des mots. Il s’efforce d’expliquer ces évolutions en les resituant dans leur contexte socio-historique. De fait, ce sont parfois les événements de l’histoire qui permettent d’éclairer l’élargissement ou la restriction d’un sens2. La diversification des groupes sociaux à l’intérieur d’une communauté linguistique peut également contribuer à faire la lumière sur certaines évolutions, notamment sur les phénomènes de spécialisation en divers sens de mots auparavant très généraux, qui ont ainsi l’air de ‘se multiplier’. De ce phénomène de spécialisation ‘tous azimuts’, Bréal fournit un exemple intéressant lorsqu’il évoque le cas du mot opération (issu du latin operatio, -onis, « action, ouvrage ») : « À mesure qu’une civilisation gagne en variété et en richesse, les occupations, les actes, les intérêts dont se compose la vie de la société se partagent entre différents groupes d’hommes : ni l’état d’esprit, ni la direction de l’activité ne sont les mêmes chez le prêtre, le soldat, l’homme politique, l’artiste, le marchand, l’agriculteur. Bien qu’ils aient hérité de la même langue, les mots se colorent chez eux d’une nuance distincte, laquelle s’y fixe et finit par y adhérer. L’habitude, le milieu, toute l’atmosphère ambiante déterminent le sens du mot et corrigent ce qu’il avait de trop général. Les mots les plus larges sont par là même ceux qui ont le plus d’aptitude à se prêter à des usages nombreux. Au mot d’opération, s’il est prononcé par un chirurgien, nous voyons un patient, une plaie, des instruments pour couper et tailler ; supposez un militaire qui parle, nous pensons à des armées en campagne ; que ce soit un financier, nous comprenons qu’il s’agit de capitaux en mouvement ; un maître de calcul, il est question d’additions et de soustractions. Chaque science, chaque art, chaque métier, en composant sa terminologie, marque de son empreinte les mots de la langue commune. »3. C’est ce phénomène de multiplication des sens que Bréal propose d’appeler polysémie. L’apparition de la polysémie dans la langue résulte, selon l’auteur, de la complexification croissante de la société et notamment de la diversification des activités.
BRÉAL, Essai de sémantique, ouvr. cité, p. 288. Par exemple, « le mot Busse, qui voulait dire « réparation » (soit au propre, soit au figuré), a pris avec le christianisme, le sens de « pénitence » : une fois le sceau religieux imprimé, les autres emplois tombèrent en désuétude. ». (Ouvr. cité, p. 114). Autre exemple (d’élargissement de sens cette fois-ci) : « le substantif français gain témoigne de la vie agricole de nos ancêtres. Gagner (gaaignier), c’était faire paître ; un gagnage était un pâturage ; le gaigneur était le cultivateur ; le gain (gaïn) était la récolte. Il en est demeuré un témoin qui n’a pas varié : c’est le re-gain. Quant au simple gain, à mesure que la vie s’est compliquée, il a étendu sa signification : il a désigné le produit obtenu par toute espèce de travail, et même celui qui est acquis sans travail. ». (Ouvr. cité, p. 118). 3 Ouvr. cité, p. 285-286.
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1.1.2.2. L’apport de Darmesteter : une dette oubliée envers un linguiste à la pensée féconde Darmesteter s’est lui aussi intéressé à la sémantique. Comme le souligne Brigitte Nerlich : « Dès 1876, dans un compte rendu du livre La Linguistique d’Abel Hovelacque (…), Darmesteter propose un plan de travail précis et clair pour ce que Bréal appellera sept ans plus tard la sémantique, un plan que Bréal n’avait qu’à suivre à la lettre dans ses propres travaux sur la sémantique. »1. Avant Bréal, Darmesteter avait donc posé les jalons d’une science des significations. Il avait également noté l’existence du phénomène de polysémie mais sans le nommer, ainsi qu’en témoigne le passage ci-après extrait de La vie des mots : « Il semblerait que le langage dût posséder autant de termes que d’idées simples, et créer un mot pour chacune d’elles. Mais les ressources dont il dispose sont souvent insuffisantes pour rendre ainsi les nouvelles idées, et d’ailleurs la mémoire serait écrasée sous le poids des mots. L’esprit recourt à un procédé plus simple ; il donne à un même mot plusieurs significations. »2. Si Bréal accomplit la tâche de désignation, c’est donc à Darmesteter, trop souvent laissé dans l’ombre, que revient pour une grande part d’avoir accompli la tâche de conceptualisation de la sémantique et de la polysémie3. Nous lui devons, entre autres, les notions de rayonnement et d’enchaînement, qui n’ont pas manqué d’inspirer, parfois à leur insu, les sémanticiens des générations qui ont suivi. Pour illustrer le phénomène de rayonnement, Darmesteter s’appuie, entre autres exemples, sur le mot racine : « Le rayonnement se produit quand un objet donne son nom à une série d’autres objets, grâce à un même caractère commun à tous. (…) Exemple : racine (d’une plante). Le nom de racine passe à la racine d’un mot, à la racine d’un mal, à la racine d’une quantité algébrique, parce que le mot, le mal, la quantité algébrique, sont considérés comme des développements d’un élément primitif que l’on compare à la racine d’une plante. »4.

NERLICH, 2000, « La sémantique et la polysémie. De la conceptualisation à la désignation de domaines et concepts linguistiques nouveaux », Bréal et le sens de la Sémantique, dir. BERGOUNIOUX, ouvr. cité, p. 186. 2 DARMESTETER, 1950 (1ère édition 1887), La vie des mots étudiée dans leurs significations, Paris, Delagrave, p. 37-38. 3 Voir à ce sujet l’article de NERLICH, « La sémantique et la polysémie. De la conceptualisation à la désignation de domaines et concepts linguistiques nouveaux », art. cité, dans lequel l’auteure montre comment Darmesteter et Bréal se sont influencés l’un l’autre. 4 DARMESTETER, La vie des mots (…), ouvr. cité, p. 73.

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Il généralise ensuite en ces termes : « Soit N le nom d’un objet A, soit a une qualité quelconque que l’on considère dans A, ce nom N passera à d’autres objets B, C, D, E, F, G, etc., grâce à la même qualité a que chacun de ces objets possèdera au milieu d’autres. »1. Un schéma fait parfaitement voir la chose :

Schéma n° 2. Le rayonnement selon Darmesteter (1)2. Mais la langue peut également considérer dans un objet A de nom N, non pas une mais plusieurs qualités, si bien que le nom N peut s’étendre à diverses séries d’objets, qui ont en commun avec l’objet A, l’une une qualité a, l’autre une qualité b, l’autre une qualité c, etc. Le schéma ou schème (pour reprendre la terminologie de Darmesteter) est alors le suivant :

Schéma n° 3. Le rayonnement selon Darmesteter (2)3. Darmesteter illustre ensuite le phénomène d’enchaînement en se fondant sur l’exemple du mot mouchoir : « Le premier sens est : objet avec lequel on se mouche. Le hasard de nos habitudes veut que cet objet soit une pièce carrée d’étoffe, soie, fil, coton, etc. De là, par oubli de la destination (l’idée de se moucher), et par considération unique de la nature et de la forme de l’objet, le mot mouchoir s’applique à des pièces d’étoffes de même genre : se mettre un mouchoir autour du cou. Le mouchoir que les femmes se mettent autour du cou retombe en pointe triangulaire sur leurs épaules. Considération d’un nouveau caractère : de là le sens de
DARMESTETER, La vie des mots (…), ouvr. cité, p. 74. Ouvr. cité, p. 74. 3 Ouvr. cité, p. 75.
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mouchoir que le mot prend dans la langue de la marine : pièce de bois triangulaire. »1. Il synthétise en ces termes : « Soit N le nom du mouchoir, A l’objet, a la qualité caractéristique qui lui a fait donner ce nom. Ce nom N passera à l’objet B (mouchoir de cou) grâce à la qualité b commune au mouchoir de poche et au mouchoir du cou (pièce carrée d’étoffe légère) ; ce même nom N passera de B à C (pièce triangulaire de bois) grâce à une nouvelle qualité c, commune à B et C (forme triangulaire) »2 :

Schéma n° 4. L’enchaînement selon Darmesteter3. Pour finir, l’auteur précise que rayonnement et enchaînement, s’ils peuvent être mobilisés séparément comme dans les exemples précités, ont également la possibilité de se combiner entre eux pour étendre la signification des mots4, ainsi que le montre le schème ci-dessous :

Schéma n° 5. Rayonnement et enchaînement selon Darmesteter5. 1.1.2.3. Influence des réflexions de Darmesteter sur les sémantiques synchroniques contemporaines Les schèmes de Darmesteter ont inspiré nombre de chercheurs contemporains, qui pourtant ne font guère référence aux travaux de leur devancier. Une analyse de la polysémie du nom rampe telle que celle proposée par Robert Martin par exemple, emprunte beaucoup au schéma n° 4 de Darmesteter illustrant l’enchaînement :
DARMESTETER, La vie des mots (…), ouvr. cité, p. 76. Ouvr. cité, p. 76-77. 3 Ouvr. cité, p. 77. 4 Voir l’exemple de timbre (ouvr. cité, p. 81-83). 5 Ouvr. cité, p. 81.
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« Une rampe est : 1) un « plan incliné aménagé pour permettre la communication entre deux points qui ne sont pas de niveau », 2) une « balustrade placée le long d’un escalier pour servir d’appui ou de garde du corps », 3) un « alignement d’objets, en particulier, au théâtre, une rangée de sources lumineuses ». (…) Seuls des traits communs (…) unissent [ces sens] – au moins deux à deux : – entre 1 et 2, on peut discerner le trait commun d’/inclinaison/ ; le plan est « incliné » et l’escalier est aussi un objet en pente ; – entre 2 et 3, on peut relever le trait commun d’/alignement d’objets/ : • la balustrade est une rangée de balustres (de colonnettes supportant un appui) ; • la rampe, au théâtre, est une rangée de sources lumineuses. Il existe donc une connexité entre les sens distingués, mais indirecte, rien ne permettant de relier (…) les sens 1 et 3. »1. Bien que cette analyse (synchronique) fasse écho au phénomène diachronique d’enchaînement mis au jour par Darmesteter, le linguiste n’est cité nulle part dans le texte de Martin. Les analyses de Jacqueline Picoche, sur lesquelles nous revenons en détail au § 2.3.2., rappellent elles aussi certains schèmes de Darmesteter. La notion de signifié de puissance par exemple, peut apparaître comme une transposition au plan synchronique des schèmes n° 2 et 3, illustrant le rayonnement. Comme le montre l’auteur de La vie des mots, l’existence d’une propriété commune à plusieurs objets A, B et C peut expliquer le recours au même nom N pour les désigner. S’inspirant de ces réflexions, Picoche s’efforce de mettre au jour les sèmes communs aux diverses acceptions d’une unité linguistique ; sèmes dont l’existence justifie l’emploi d’une même étiquette dénominative. L’acception première (dite plénière) de l’unité doit ainsi contenir tous les ingrédients permettant d’expliquer l’émergence des acceptions secondes, figurées ou dérivées, que Picoche qualifie de subduites. Contrairement à Martin, Picoche reconnaît sa dette envers Darmesteter. Dans son ouvrage intitulé Structures sémantiques du lexique français, elle rend hommage au linguiste ainsi qu’à ses collaborateurs, Adolphe Hatzfeld et Antoine Thomas2. Enfin, les analyses développées dans le cadre de la sémantique cognitive (qui propose de fonder l’unité des polysèmes sur un déploiement de sens à partir d’une acception de base, généralement spatiale, jugée centrale ou prototypique) peuvent elles aussi apparaître comme une transposition des réflexions de Darmesteter3. Le modèle de la ressemblance de famille par exemple, élaboré dans le

MARTIN, 2001, Sémantique et automate, Paris, PUF, p. 32. Voir PICOCHE, 1986, Structures sémantiques du lexique français, Paris, Nathan, p. 66. 3 La sémantique cognitive, que nous ne faisons qu’évoquer dans ce paragraphe, fait l’objet d’une présentation détaillée au § 2.2.
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cadre de la « version étendue de la sémantique du prototype »1, n’est pas sans rappeler le schéma n° 5 de Darmesteter, qui combine phénomènes de rayonnement et d’enchaînement. Une ressemblance de famille consiste en un réseau de relations métaphoriques, métonymiques, etc., sur lequel repose l’unité du polysème. Ses divers sens se trouvent ainsi apparentés de proche en proche, comme dans le schéma précité de Darmesteter. Dans son ouvrage intitulé La polysémie, co-écrit avec Catherine Fuchs, Bernard Victorri n’hésite pas à pointer les ressemblances entre sémantiques historique et cognitive2. D’autres linguistes, tels que Dirk Geeraerts, ont également souligné la grande proximité des analyses proposées dans les deux courants3. Nyckees, quant à lui, se montre plus réservé. Certes, il existe des points de convergence entre certains schèmes présentés dans le cadre de la sémantique historique et les analyses proposées en sémantique cognitive. Mais les deux approches ne sont guère superposables dans la mesure où les sémanticiens s’inscrivant dans la lignée de la linguistique historique sont dans l’ensemble plus méfiants à l’égard des tropes que ne le sont les linguistes cognitivistes d’aujourd’hui. Alors que les cognitivistes s’appuient sur une théorie ‘associationniste’ à base tropologique pour expliquer les changements de sens et les polysémies, les sémanticiens historiens tels que Bréal s’efforcent « de réduire la discontinuité apparente des changements de sens en s’appuyant sur la prise en compte des données historiques, linguistiques et sociales. »4. Pour Nyckees, cet effort constitue un progrès. Selon lui, les analyses en termes de tropes ne fournissent pas d’explication adéquate aux changements de sens (ni à la polysémie) dans la mesure où toute chose est susceptible de ressembler à une autre sous un rapport ou sous un autre ; autrement dit, tout rapprochement est conceptuellement envisageable. On peut alors se demander pourquoi certaines associations d’idées naissent et se propagent dans la communauté linguistique, là où d’autres, tout aussi justifiables sur le plan cognitif, n’affleurent pas à la conscience des locuteurs. Pour Nyckees, la réponse est claire : il faut se référer à l’histoire des interactions de l’homme avec son environnement, qui seule fournit un point d’appui raisonnable pour expliquer les rapprochements observés. La linguistique historique, qui recherche les modalités concrètes selon lesquelles les changements de sens ont pu s’effectuer, va ainsi plus loin que la sémantique cognitive actuelle, laquelle s’en tient à des généralités sur la cognition qui n’ont qu’un faible pouvoir explicatif. Si la sémantique cognitive est à rapprocher d’une tradition, c’est donc plutôt de la rhétorique classique. Reste que sémanticiens historiens comme linguistes cognitivistes fondent l’unité des polysèmes sur la cohérence du chemin conduisant de
Voir Georges KLEIBER, 1990, La sémantique du prototype. Catégories et sens lexical, Paris, PUF. 2 Voir VICTORRI et FUCHS, La polysémie. Construction dynamique du sens, ouvr. cité, p. 49. 3 Voir en particulier GEERAERTS, 1993, « Des deux côtés de la sémantique structurale : sémantique historique et sémantique cognitive », Histoire, Épistémologie, Langage, 15-1, p. 111-131. 4 NYCKEES, 1997, « Pour une archéologie du sens figuré », Langue française, 113, p. 55.
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l’une à l’autre acception, ce qui suffit, à nos yeux, à justifier le rapprochement proposé par Victorri et Geeraerts. 1.2. La rupture saussurienne Saussure est, nous semble-t-il, le véritable fondateur de la sémantique linguistique, c’est-à-dire de la sémantique autonome. Avec Bréal et les sémanticiens de la fin du XIXe siècle, la sémantique se confond encore avec les sciences historiques, la psychologie, etc. Saussure signe la rupture avec toutes ces disciplines. Par ailleurs, en rejetant la thèse de la langue comme répertoire de désignations et en élaborant une véritable théorie de la signification (fondée sur l’arbitraire du signe), il rend lui aussi possible (et peut-être plus nettement encore que les sémanticiens historiens) la conceptualisation de la polysémie1. Ses vues sur la langue (opposée à la parole) le conduisent enfin à élaborer une grammaire sémantique qui n’a pas manqué d’inspirer les linguistes des générations suivantes, de Gustave Guillaume à Antoine Culioli. 1.2.1. L’œuvre de Saussure Saussure fait ses premiers pas dans la linguistique au moment où domine l’école néogrammairienne allemande. Après avoir écrit un Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes puis une thèse de doctorat intitulée De l’emploi du génitif absolu en sanscrit2, le jeune linguiste abandonne presque totalement les recherches de linguistique historique et comparée pour se consacrer à une tâche fort ambitieuse : la refonte d’ensemble de la science du langage. Dès 1891, lors des leçons inaugurales de sa chaire genevoise, il formule ce projet de restructuration du champ de la linguistique. Trois ans plus tard, en 1894, alors que la nécessité de réformer la discipline se fait de plus en plus pressante à ses yeux, il écrit, dans une lettre adressée à Antoine Meillet : « Sans cesse l’ineptie absolue de la terminologie courante, la nécessité de la réforme, et de montrer pour cela quel espèce d’objet est la langue en général, vient gâter mon plaisir historique, quoique je n’aie pas de plus cher vœu que de n’avoir pas à m’occuper de la langue en général. Cela finira malgré moi par un livre où, sans enthousiasme ni passion, j’expliquerai pourquoi il n’y a pas un seul terme employé en linguistique auquel j’accorde un sens quelconque. Et ce

1 Notons que Saussure n’emploie jamais le terme de polysémie bien qu’il connaisse parfaitement l’œuvre de Bréal. On peut supposer que, s’efforçant de construire une linguistique synchronique, il ne tient pas à faire sienne une terminologie élaborée dans le cadre de la linguistique historique. 2 Ce sont ces deux ouvrages, surtout le Mémoire, qui ont valu à Saussure une grande part de sa renommée de son vivant.

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n’est qu’après cela, je l’avoue, que je pourrai reprendre mon travail au point où je l’avais laissé. »1. Du livre évoqué par le linguiste genevois dans les lignes ci-dessus, nous n’avons retrouvé la trace qu’en 1996, à l’occasion de travaux de rénovation dans l’orangerie de la demeure familiale des Saussure à Genève2. Auparavant, il fallait composer avec un seul ouvrage, le Cours de linguistique générale, rendu célèbre en ce qu’il permit le premier que fût diffusée la pensée du maître3. Bien que le Cours contienne quelques distorsions à la pensée saussurienne – pensée dont nous avons eu le souci de rendre compte le plus fidèlement possible en consultant les notes et ouvrages critiques4 – nous avons choisi de nous fonder en grande partie sur ce qu’il enseigne dans la mesure où c’est cet enseignement qui a servi de base au développement de la linguistique moderne. 1.2.2. L’autonomie de la linguistique : une nécessité L’une des préoccupations majeures de Saussure durant la deuxième moitié de sa vie fut de réfléchir au cadre dans lequel devait s’inscrire la linguistique. Ce cadre ne s’impose pas. Comme le fait remarquer Gadet : « (…) elle [la linguistique] s’est, successivement ou parallèlement, proposé de se rattacher à plusieurs disciplines : à la philosophie logique pour Aristote ou Port-Royal, aux sciences naturelles avec Schleicher au XIXe siècle, à l’histoire pour les théoriciens du comparatisme, à la psychologie chez Wundt ou Bally à la fin du XIXe… »5. Pour établir sa propre perspective, faisant de la linguistique une partie de la sémiologie (« science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale »6 et dont le principal objet est « l’ensemble des systèmes fondés sur l’arbitraire du

Cité dans Françoise GADET, 1996 (1ère édition 1987), Saussure. Une science de la langue, Paris, PUF, p. 16. 2 Les manuscrits découverts contenaient, entre autres, l’esquisse d’un livre sur la linguistique générale, intitulé De l’essence double du langage. Ils ont été publiés en 2002, sous le titre Écrits de linguistique générale. 3 Le Cours de linguistique générale, ouvrage posthume rédigé d’après les notes des étudiants qui avaient suivi les cours de Saussure entre 1906 et 1911, fut publié en 1916, par Charles Bally et Albert Sechehaye. 4 L’édition du Cours à laquelle nous nous sommes reportée (préparée par Tullio de Mauro) nous a été d’un grand secours dans cette entreprise en ce qu’elle contient de nombreux commentaires explicatifs. Parmi les ouvrages exégétiques consultés, nous pouvons citer celui de GADET, Saussure. Une science de la langue (ouvr. cité) et celui de Simon BOUQUET, 1997, Introduction à la lecture de Saussure, Paris, Payot & Rivages. Enfin, nous n’avons pas manqué de nous référer aux Écrits de linguistique générale récemment publiés, ainsi qu’à la biographie de Saussure rédigée par Claudia MEJÍA QUIJANO, 2008, Le cours d’une vie. Portrait diachronique de Ferdinand de Saussure, Nantes, Éditions Cécile Defaut. 5 GADET, Saussure. Une science de la langue, ouvr. cité, p. 72. 6 SAUSSURE, 1995 (1ère édition 1916), Cours de linguistique générale (CLG), édition critique préparée par Tullio de Mauro, Paris, Payot & Rivages, p. 33.

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signe »1), Saussure s’efforce de l’extraire des points de vue historique et philosophique, dominants à son époque. Comme il le note dans un document reproduit dans les Écrits de linguistique générale : « On a discuté pour savoir si la linguistique appartenait à l’ordre des sciences naturelles ou des sciences historiques. Elle n’appartient à aucun des deux, mais à un compartiment des sciences qui, s’il n’existe pas, devrait exister sous le nom de sémiologie, c’est-à-dire science des signes ou étude de ce qui se produit lorsque l’homme essaie de signifier sa pensée au moyen d’une convention nécessaire. Parmi tous les systèmes sémiologiques le système sémiologique « langue » est le seul (…) qui ait eu à affronter cette épreuve de se trouver en présence du Temps, qui ne se soit pas simplement fondé de voisin à voisin par mutuel consentement, mais aussi de père en fils par impérative tradition (…). Ce fait qui est le premier qui puisse exciter l’intérêt du philosophe reste ignoré des philosophes ; aucun d’eux n’enseigne ce qui se passe dans la transmission d’une sémiologie. Et ce même fait accapare en revanche tellement l’attention des linguistes que ceux-ci en sont à croire pour cela que leur science est historique ou éminemment historique, n’étant rien d’autre que sémiologique : par là complètement comprise d’avance dans la psychologie2, à condition que celle-ci voie de son côté qu’elle a dans la langue un objet s’étendant à travers le temps, et la forçant de sortir absolument de ses spéculations sur le signe momentané et l’idée momentanée. »3. Aux philosophes, Saussure reproche de négliger la dimension temporelle en même temps qu’il accuse les linguistes d’oublier qu’il y a des états de langue. C’est sans doute cette double opposition, à la linguistique historique et comparée d’une part et à la philosophie logique d’autre part, qui a conduit Saussure à élaborer deux concepts fondamentaux : celui de synchronie (opposé à diachronie) et celui de langue comme système de signes arbitraires et comme institution sociale (opposé à la parole). Ces deux concepts, intimement liés, permettent au maître genevois d’affranchir la linguistique de l’influence des points de vue historico-philologique et philosophique, et, partant, de fonder l’autonomie de la linguistique. Aussi Saussure peut-il légitimement être considéré comme le père de la linguistique moderne. 1.2.3. L’opposition synchronie ~ diachronie Alors que la plupart des linguistes de son temps s’intéressent à l’histoire des langues, Saussure recentre les études linguistiques sur une dimension quelque peu négligée depuis l’émergence de la linguistique historique : la dimension communicative du langage. Il fait remarquer que les locuteurs n’ont pas besoin
CLG, p. 100. Plus précisément, « dans la psychologie sociale » (voir CLG, p. 33). 3 SAUSSURE, 2002, Écrits de linguistique générale (ELG), texte établi et édité par Simon Bouquet et Rudolf Engler, Paris, Gallimard, p. 262.
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de connaître le passé de leur langue pour la parler et se comprendre. Il en déduit que pour rendre compte de l’intercompréhension linguistique, il est inutile de recourir au passé. Cette position se trouve illustrée dans le CLG par une comparaison fameuse avec le jeu d’échecs : « Dans une partie d’échecs, n’importe quelle position donnée a pour caractère singulier d’être affranchie de ses antécédents ; il est totalement indifférent qu’on y soit arrivé par une voie ou par une autre ; celui qui a suivi toute la partie n’a pas le plus léger avantage sur le curieux qui vient inspecter l’état du jeu au moment critique ; pour décrire cette position, il est parfaitement inutile de rappeler ce qui vient de se passer dix secondes auparavant. »1. Saussure établit ainsi une distinction radicale entre les deux points de vue que sont ceux de la synchronie et de la diachronie. Le point de vue diachronique considère la langue dans son évolution, en tant que théâtre du changement linguistique, tandis que le point de vue synchronique l’envisage à un moment donné de son histoire et s’attache à en décrire le fonctionnement. Il serait toutefois erroné de réduire l’opposition synchronie ~ diachronie à une simple opposition sur l’axe du temps. Ce qui oppose fondamentalement linguistiques synchronique et diachronique, c’est la perspective adoptée : l’une étudie des états de langue donnés, tels qu’ils sont intelligibles pour une conscience collective2, là où l’autre focalise son attention sur des phénomènes dont les locuteurs sont ignorants dans leur ensemble. C’est ainsi qu’une analyse linguistique qui accorderait une place trop prépondérante à l’histoire se verrait dans l’incapacité de rendre compte du fonctionnement de la langue telle qu’elle est sentie par les usagers : « Dans les mots français entier (lat. in-teger « intact »), enfant (lat. in-fans « qui ne parle pas »), (…) l’historien dégagera un préfixe commun en-, identique au in- privatif du latin ; l’analyse subjective des sujets parlants l’ignore totalement. »3. « L’analyse morphologique d’une forme donnée, qui sera vraie à un moment donné, ne l’est pas nécessairement à quelques siècles de distance en avant ou en arrière. (…) Si au nom de l’identité de substance entre enfant et infans j’opère en français l’analyse en-fant, qu’est-ce que je fais ? de la morphologie latine sur l’équivalent français d’une forme latine. Je fais de la morphologie rétrospective. Cette morphologie-là est, au fond, détestable. Elle est directement contraire à notre principe : elle ne s’appuie plus sur le sentiment de la langue. Et par conséquent, elle ne répond à aucun fait du langage. »4.

CLG, p. 126-127. « (…) la linguistique synchronique n’admet qu’une seule perspective, celle des sujets parlants (…) » (CLG, p. 291). 3 CLG, p. 251. 4 ELG, p. 195.
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Comme le montre l’exemple supra, le linguiste ne peut espérer « entrer dans la conscience des sujets parlants qu’en supprimant le passé »1. « L’intervention de l’histoire, affirme Saussure, ne peut que fausser son jugement »2. Aussi le point de vue synchronique reçoit-il la prééminence dans le CLG : « (…) il est évident que l’aspect synchronique prime l’autre, puisque pour la masse parlante il est la vraie et la seule réalité (…). »3. L’objectif de Saussure, en défendant une telle position, n’est pas tant de nier l’intérêt des analyses diachroniques (auxquelles il s’est lui-même livré en un temps) que de contribuer à accréditer l’idée, peu populaire à l’époque, selon laquelle il est possible et même souhaitable d’adopter sur les données linguistiques un autre point de vue qu’historique. Il peut arriver, ce faisant, que l’on découvre une vérité synchronique qui soit la négation de la vérité diachronique. Point besoin en pareil cas de choisir entre les deux vérités, affirme Saussure, car l’une n’exclut pas l’autre. Pour nous en convaincre, il illustre son propos par un exemple : « La grammaire traditionnelle du français moderne enseigne que, dans certains cas, le participe présent est variable et s’accorde comme un adjectif (cf. « une eau courante »), et que dans d’autres il est invariable (cf. « une personne courant dans la rue »). Mais la grammaire historique nous montre qu’il ne s’agit pas d’une seule et même forme : la première est la continuation du participe latin (currentem) qui est variable, tandis que l’autre vient du gérondif ablatif invariable (currendō). La vérité synchronique contredit-elle la vérité diachronique, et faut-il condamner la grammaire traditionnelle au nom de la grammaire historique ? Non, car ce serait ne voir que la moitié de la réalité ; il ne faut pas croire que le fait historique importe seul et suffit à constituer une langue. Sans doute, au point de vue des origines, il y a deux choses dans le participe courant ; mais la conscience linguistique les rapproche et n’en reconnaît plus qu’une : cette vérité est aussi absolue et incontestable que l’autre. »4. Comme on le voit, Saussure était soucieux d’affranchir la linguistique de la tradition historico-philologique dominante. L’établissement d’une opposition entre synchronie et diachronie lui permet de réaliser cet affranchissement, si cher à ses yeux5. Pour analyser une forme telle qu’elle est sentie par les usagers
CLG, p. 117. CLG, p. 117. 3 CLG, p. 128. 4 CLG, p. 136. 5 On trouve des traces de cette opposition dans l’œuvre de Bréal, qui contenait déjà des éléments pour une sémantique synchronique. Ainsi peut-on lire, dans un passage de l’Essai de sémantique (ouvr. cité, p. 293) faisant allusion aux recueils de rhétorique : « Notre auteur [César Chesneau Dumarsais] a essayé de rendre visible aux yeux par des tableaux ou, comme on dit aujourd’hui, par des schèmes, le rayonnement et l’enchaînement des différents sens d’un mot. Tantôt c’est une étoile, tantôt une ligne brisée. Mais il faut bien se rappeler que ces figures compliquées n’ont de valeur que pour le seul linguiste : celui qui invente le sens nouveau oublie dans le moment tous les sens antérieurs, excepté un seul, de sorte que les associations d’idées se font toujours deux à
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d’une langue, les linguistes n’ont pas besoin de recourir à son histoire : ils ne doivent prendre en considération que les seules données auxquelles les locuteurs aient accès. Par exemple, pour analyser la forme plurielle gäste (« hôtes » en allemand), il n’est pas nécessaire de s’informer sur les différents changements phonétiques qui ont conduit de sa forme originelle gasti à sa forme d’arrivée gäste, puisque savoir que gäste a remplacé gasti ne procure aucun avantage pour l’usage de la langue. Il faut en revanche connaître l’alternance gast (« hôte ») ~ gäste (« hôtes »), qui révèle en synchronie l’opposition singulier ~ pluriel. Comme le souligne Saussure, le fait de synchronie « fait toujours appel à deux termes simultanés »1 car c’est dans leur relation les unes aux autres que les formes linguistiques font sens (« ce n’est pas gäste qui exprime le pluriel mais l’opposition gast : gäste »2). Tout ce qui est nécessaire à la compréhension et à l’usage de la langue est donc offert dans le système que manie le locuteur. Point besoin par conséquent de recourir à des éléments externes (considérations historiques, etc.) pour décrire la langue. Celle-ci est « un système qui ne connaît que son ordre propre »3 ; elle est « (…) un système de pures valeurs que rien ne détermine en dehors de l’état momentané de ses termes »4. La notion de synchronie contient comme on le voit des enjeux importants puisqu’elle permet tout à la fois de signer la rupture avec les approches fondées sur l’examen des changements et d’élaborer le concept de langue comme système d’oppositions (voir § 1.2.4.1 infra). Pour notre part, si nous choisissons de retenir la dichotomie saussurienne synchronie ~ diachronie, c’est parce que nous estimons préférable de bannir les explications historiques et étymologiques de nos analyses. Certes, le concept de polysémie est né avec la linguistique historique et c’est donc d’abord un critère diachronique qui a servi à le définir. Mais il faut se garder de confondre l’analyse objective des phénomènes linguistiques (fondée sur des explications qui ne rendent pas toujours compte du sentiment linguistique des utilisateurs5) avec l’analyse subjective ou synchronique des unités de la langue « faite à tous les instants par les sujets parlants »6 et qui, en dernier ressort, importe seule. Il n’y a polysémie en synchronie que s’il y a sentiment général d’unité. S’il
deux. Le peuple n’a que faire de remonter dans le passé : il ne connaît que la signification du jour. On a ingénieusement rappelé à ce propos ces hardis grimpeurs qui retirent sous leur pied droit le crampon qui le soutenait, après qu’ils ont mis le pied gauche sur le suivant. Le linguiste est seul à chercher la trace de ces mobiles échelons. ». Le point de vue ‘anti-étymologiste’ exprimé dans ces lignes a sans nul doute inspiré Saussure puisqu’on sait qu’il suivit à Paris les cours de Bréal. 1 CLG, p. 122. 2 CLG, p. 122. 3 CLG, p. 43. 4 CLG, p. 116. 5 Ainsi, deux ou plusieurs acceptions d’une même unité peuvent apparaître comme totalement disjointes en synchronie alors qu’elles ont une origine commune. Inversement, deux mots homonymes (issus d’étymons différents) peuvent subir une attraction en synchronie sous l’effet de leur ressemblance formelle. 6 CLG, p. 251.

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s’avère nécessaire de recourir aux explications historiques ou étymologiques pour rendre compte de cette unité, alors on ne peut plus parler de polysémie. Comme le souligne Picoche : « (…) porter un jugement de polysémie et en rendre compte relève en premier lieu de la synchronie, car il n’y a pas de polysème si l’on ne trouve un principe d’unité dans l’usage de l’époque considérée (…). »1. 1.2.4. Le concept de langue 1.2.4.1. La langue comme « système de signes arbitraires »2 Le concept de langue, censé assurer avec celui de synchronie l’autonomie de la linguistique, est défini par Saussure comme un système abstrait, c’est-à-dire un pur ensemble de relations : « (…) la langue est un système dont tous les termes sont solidaires et où la valeur de l’un ne résulte que de la présence simultanée des autres (…). »3. Pour montrer que les termes d’une langue se conditionnent réciproquement, Saussure prend un exemple aujourd’hui bien connu, celui de l’anglais sheep et du français mouton. Si les deux termes peuvent avoir la même signification, c’est-à-dire être substituables l’un à l’autre ponctuellement (ex : There are sheep in the meadow ~ Il y a des moutons dans le pré), ils n’ont certainement pas la même valeur, ce, pour une raison essentielle : « (…) en parlant d’une pièce de viande apprêtée et servie sur la table, l’anglais dit mutton et non sheep. La différence de valeur entre sheep et mouton tient à ce que le premier a à côté de lui un second terme, ce qui n’est pas le cas pour le mot français. »4. Le champ d’application du mot sheep est donc plus restreint que celui du mot mouton. La présence de mutton à côté de sheep, dans le système de la langue anglaise, en limite l’aire d’emploi, ce que l’on peut représenter par le tableau suivant : anglais sheep mutton français mouton

« animal vivant » « pièce de viande servie à table »

Tableau n° 1. Valeurs respectives de sheep, mutton et mouton en anglais et en français.

PICOCHE, Structures sémantiques du lexique français, ouvr. cité, p. 84. CLG, p. 106. Nous traitons simultanément des notions de système, d’arbitraire du signe et de valeur, qui sont des notions conjointes. 3 CLG, p. 159. 4 CLG, p. 160.
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Pour déterminer la valeur d’un terme, il est donc essentiel de prendre en considération les relations entretenues par ce terme avec ses voisins dans le système1. Ainsi le sens proprement linguistique ne repose-t-il pas sur la référence à des choses ou à des idées préétablies mais sur la différence entre des unités. En rejetant l’hypothèse d’idées préétablies que la langue n’aurait qu’à désigner, autrement dit en affirmant que les éléments linguistiques ne préexistent pas aux rapports qu’ils entretiennent à l’intérieur de l’organisation d’ensemble du système, Saussure s’oppose explicitement à la conception de la langue comme nomenclature, héritée de la tradition philosophique. Selon lui, la pensée pré-linguistique n’est qu’une « nébuleuse où rien n’est nécessairement délimité »2 ; elle n’est qu’une « masse amorphe et indistincte »3. Les idées ne préexistent pas au langage mais se forment avec lui et par lui : « Le rôle caractéristique de la langue vis-à-vis de la pensée n’est pas de créer un moyen phonique matériel pour l’expression des idées, mais de servir d’intermédiaire entre la pensée et le son, dans des conditions telles que leur union aboutit nécessairement à des délimitations réciproques d’unités. La pensée, chaotique de sa nature, est forcée de se préciser en se décomposant. Il n’y a donc ni matérialisation des pensées, ni spiritualisation des sons, mais il s’agit de ce fait en quelque sorte mystérieux, que la « pensée-son » implique des divisions et que la langue élabore ses unités en se constituant entre deux masses amorphes. »4. Pour bien faire entendre sa pensée, Saussure recourt à une métaphore aujourd’hui bien connue, celle de la feuille de papier : « La langue est (…) comparable à une feuille de papier : la pensée est le recto et le son le verso ; on ne peut découper le recto sans découper en même temps le verso (…). »5.

Notons que Saussure n’élabore pas ex nihilo le concept de valeur. Là encore, on peut voir en Bréal un précurseur de la pensée saussurienne. Comme le fait remarquer François Rastier : « (…) les sémanticiens du siècle dernier, en étudiant l’histoire sémantique des mots, avaient remarqué que la signification d’un mot évolue corrélativement à celle de ses voisins, au sein d’une même classe sémantique. D’où la mise en évidence d’un principe général, que l’on a appelé la loi de répartition, et selon certains, la thèse que « l’histoire du langage est une série de répartitions » [BRÉAL, Essai de sémantique, ouvr. cité, p. 29]. (…) La définition par Saussure du sens comme valeur résulte du caractère systématique des langues : « la langue est un système dont tous les termes sont solidaires et où la valeur de l’un ne résulte que de la présence simultanée des autres » [CLG, p. 159]. Elle transpose de fait le concept de répartition de la diachronie dans la synchronie : elle définit ainsi la signification des mots au sein d’un paradigme : sœur, par exemple, se définit par rapport à frère. ». (François RASTIER, Marc CAVAZZA et Anne ABEILLÉ, 1994, Sémantique pour l’analyse. De la linguistique à l’informatique, Paris, Masson, p. 32). 2 CLG, p. 155. 3 CLG, p. 155. 4 CLG, p. 156. 5 CLG, p. 157.

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Chaque découpe opérée dans la feuille de papier correspond à un signe linguistique. Ce signe, entité psychique à deux faces, qui unit un concept ou signifié (tranche du recto de la feuille) et une image acoustique ou signifiant (tranche du verso de la feuille), est arbitraire, c’est-à-dire qu’il correspond à un découpage qui n’est imposé ni par la réalité extérieure ni par la logique. S’il en était autrement, si les langues étaient le miroir du monde ou de nos concepts (supposés universels), alors toutes se correspondraient parfaitement. Il n’en est rien. Comme le montre Saussure, les découpes opérées dans la feuille de papier, qui ont pour résultat l’apparition d’une structure (ou « forme de la langue »1), varient d’une langue à l’autre, en nombre et en finesse. Nous en avons vu un exemple avec sheep et mouton. En voici de nouveaux : « Le français dit indifféremment louer (une maison) pour « prendre à bail » et « donner à bail », là où l’allemand emploie deux termes : mieten et vermieten ; il n’y a donc pas correspondance exacte des valeurs. Les verbes schätzen et urteilen présentent un ensemble de significations qui correspondent en gros à celles des mots français estimer et juger ; cependant sur plusieurs points cette correspondance est en défaut. »2. La démonstration en faveur de l’arbitraire du signe aurait pu s’arrêter à la comparaison des langues exposée ci-dessus mais Saussure tire également argument des enseignements de la sémantique historique pour en établir la validité : non seulement le découpage de la réalité change d’une langue à l’autre, mais il change avec le temps, au sein d’une même langue : « Voilà (…) de quoi faire réfléchir sur le mariage d’une idée et d’un nom quand intervient ce facteur imprévu, absolument ignoré dans la combinaison philosophique, LE TEMPS3. »4. En effet, si les signifiés reflétaient des distinctions naturelles et objectives leur préexistant, ils ne seraient pas soumis au changement. Si les langues se réduisaient à des répertoires de désignations, elles ne se transformeraient pas avec le temps. Le changement (ou la mutabilité) du signe n’est possible que parce que celui-ci est arbitraire. Inversement, c’est dans la mesure où le signe est susceptible de se transformer que l’on peut affirmer qu’il est arbitraire. Car, comme le souligne Tullio de Mauro : « Si les signes n’étaient pas arbitraires, ils seraient naturels et donc en deçà de l’histoire. »5. On voit que la thèse de l’arbitraire du signe ne se résume pas, comme on l’a souvent pensé, à une prise de position au sein du débat opposant naturalistes et
Le terme forme s’oppose chez Saussure à substance : la substance est la réalité sémantique (ou phonique) non encore structurée ; la forme est le découpage spécifique opéré par la langue sur cette masse amorphe. 2 CLG, p. 161. 3 En majuscules dans le texte. 4 ELG, p. 231. 5 CLG, p. 448 (note 150).
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conventionnalistes, dont on trouve une illustration dans le Cratyle. Certes, Saussure, qui défendait l’autonomie de la langue par rapport à la réalité objective, soutenait avec vigueur la thèse conventionnaliste. Mais le conventionnalisme ne porte pas atteinte à la conception de la langue comme nomenclature, ainsi que nous l’avons vu au § 1.1.1.1 lorsque nous évoquions les positions respectives de Cratyle et Hermogène. Or, c’est à cette conception séculaire, faisant de la langue un instrument de désignation au service de la pensée rationnelle, que Saussure entend s’opposer prioritairement. André Martinet l’avait bien compris : « (…) l’attribution « arbitraire » de tel signifiant à tel signifié n’est qu’un aspect d’une autonomie linguistique dont une autre face comporte le choix et la délimitation des signifiés. En fait, l’indépendance de la langue vis-à-vis de la réalité non linguistique se manifeste, plus encore que par le choix des signifiants, dans la façon dont elle interprète en ses propres termes cette réalité, établissant en consultation avec elle sans doute, mais souverainement, ce qu’on appelait ses concepts et que nous nommerions plutôt ses oppositions (…). »1. Simon Bouquet, dans son Introduction à la lecture de Saussure, arrive aux mêmes conclusions : « (…) le fait de l’arbitraire, tel que Saussure le conçoit à l’apogée de sa réflexion, implique non seulement que le signifiant de chaque signe est, par essence, librement décrété par les langues, mais encore que la répartition – la « coupure » – de la « matière à signifier » s’opère elle-même au gré des langues. C’est ce double fait qui se conjugue dans un phénomène complexe pouvant (…) être appelé arbitraire du signe (…). »2. « Si le même terme, arbitraire, convient à recouvrir les deux relations, c’est en cela qu’il réfère dans les deux cas à une réalité transversale à ces relations : celle que postule la thèse de la généralité du spécifique, autrement dit cette réalité qu’une langue se définit, quant à ces deux relations, d’être différente des autres langues. »3. Si les découpages linguistiques (donc les signes) sont arbitraires, c’est-à-dire ne reflètent pas la structure objective du monde mais résultent d’une analyse particulière de ce monde effectuée par la langue, alors il est vain de prétendre s’appuyer sur le réel pour rendre raison de ces découpages. Les signes ne peuMARTINET, 1965, La linguistique synchronique. Études et recherches, Paris, PUF, p. 34. BOUQUET, Introduction à la lecture de Saussure, ouvr. cité, p. 285-286. 3 Ouvr. cité, p. 286. La thèse de la généralité du spécifique évoquée par Bouquet, au cœur de la pensée saussurienne, se trouve parfaitement synthétisée dans la phrase qui suit, de Martinet : « (…) rien n’est proprement linguistique qui ne puisse différer d’une langue à une autre [en gras dans le texte] » (MARTINET, 1991 (1ère édition 1960), Éléments de linguistique générale, Paris, Armand Colin, p. 21). Dès 1894, dans sa lettre adressée à Meillet, Saussure exprime son attachement à étudier les particularités de chaque langue : « C’est, en dernière analyse, seulement le côté pittoresque d’une langue, celui qui fait qu’elle diffère de toutes autres comme appartenant à certain peuple ayant certaines origines, c’est ce côté presque ethnographique qui conserve pour moi un intérêt. ». (Cité dans GADET, Saussure. Une science de la langue, ouvr. cité, p. 16).
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vent être définis que par les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres, autrement dit, que par ce que Saussure appelle leur valeur : « (…) si un mot n’évoque pas l’idée d’un objet matériel, il n’y a absolument rien qui puisse en préciser le sens autrement que par voie négative. »1. « Arbitraire et différentiel sont deux qualités corrélatives. »2. « (…) les valeurs restent parfaitement relatives parce que le lien est parfaitement arbitraire. »3. « Si ce n’était pas arbitraire, il y aurait à restreindre cette idée de la valeur, il y aurait un élément absolu. Sans cela les valeurs seraient dans une certaine mesure absolues. Mais puisque ce contrat est parfaitement arbitraire, les valeurs seront parfaitement relatives. »4. La boucle est ainsi bouclée et l’on reprend la démonstration au point où elle avait commencé : ce qui sert d’argument pour asseoir la thèse de l’arbitraire du signe, à savoir le caractère oppositif ou différentiel du sens linguistique (sheep et mouton ne sont pas équivalents puisque l’un est jouxté par un synonyme : mutton, là où l’autre ne l’est pas), fonctionne également comme conséquence de l’arbitraire : c’est parce que le signe est arbitraire que les signifiés ne peuvent être définis que les uns par rapport aux autres, et non positivement. 1.2.4.2. Apports de l’arbitraire du signe aux théories de la signification Les réflexions de Saussure conduisent comme on le voit au rejet du modèle triadique de la signification, qui n’accordait aux mots qu’une fonction de représentation : le signe, tel que conçu par Saussure, ne se définit plus comme l’union d’un nom et d’une chose (ou d’un nom et d’un concept donné d’avance) mais comme une solidarité, total du signifiant et du signifié, entièrement relative et arbitraire. Comme le souligne Rastier, rendant hommage à la pensée du linguiste genevois : « Le coup de génie de Saussure a consisté précisément à rapatrier le signifié dans les langues, en le distinguant du concept logique ou psychologique ; il permettait par là même que puisse se former une sémantique proprement linguistique. »5. Le terme de sémantique, que Saussure connaissait pour avoir suivi les cours de Bréal, n’apparaît certes jamais dans le CLG, mais il n’y a là rien de surprenant ; rien, en tout cas, qui invalide à nos yeux les vues de Rastier. Comme l’explique Alain Rey : « On voit mal comment le premier chercheur à conceptualiser la langue comme structure et à dégager l’indispensable abstraction méthodologique qu’est
ELG, p. 75. CLG, p. 163. 3 CLG, p. 464 (cité dans la note 228). 4 CLG, p. 464 (cité dans la note 228). 5 RASTIER, 1991, Sémantique et recherches cognitives, Paris, PUF, p. 74.
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