La quantification en latin

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Le présent ouvrage représente les actes d'un colloque intitulé "La quantification en latin" qui s'est tenu à l'Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) les 5-7 juin 2006. En entendant la quantification au sens étroit ou large, les articles abordent des questions variées, inspirées des concepts de la linguistique contemporaine, pour étudier les faits en latin en synchronie aussi bien qu'en diachronie.
Publié le : vendredi 1 avril 2011
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EAN13 : 9782296458338
Nombre de pages : 458
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La quantification en latin Collection Kubaba
Série « Grammaire et linguistique »
dirigée par Michèle Fruyt et Michel Mazoyer
La quantification en latin
Michèle FRUYT et Olga SPEVAK (éds.)
Centre Alfred ERNOUT Association KUBABA
(E.A. 4080 de Paris IV) Université de Paris I – Panthéon-Sorbonne
Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) 12, Place du Panthéon
28, rue Serpente, 75006-Paris 75231-Paris CEDEX 05
L’Harmattan Maquette : J. -M. Lartigaud
Photo de Jacques Lundgren
Cahiers KUBABA
Directeur de publication : Michel Mazoyer
Directeur scientifique : Jorge Pérez Rey
Comité de rédaction
Trésorière : Christine Gaulme
Colloques : Jesús Martínez Dorronsorro
Relations publiques : Annie Tchernychev
Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard
Comité scientifique de la série Grammaire et linguistique :
Marie-José Béguelin, Michèle Fruyt, Anna Giacalone-Ramat, Patrick
Guelpa, Lambert Isebaert, Ekkehard König, René Lebrun, Michel
Mazoyer, Anna Orlandini, Dennis Pardee, Eric Pirart, Paolo Poccetti,
Paolo Ramat, Christian Touratier, Sophie Van Laer, Roger Wright
Ce volume a été imprimé par
© Association KUBABA, Paris
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13799-8
EAN : 9782296137998 Bibliothèque KUBABA (sélection)
Série Grammaire et linguistique
DOROTHÉE, Stéphane : À l’origine du signe, le latin signum
FRUYT, M. / VAN LAER, Sophie (éd.) : Adverbes et évolution
linguistique en latin
THIBAULT André (éd.), Gallicismes et théorie de l’emprunt
linguistique
NADJO, Léon, La composition nominale. Etudes de linguistique latine,
Textes réunis par F. Guillaumont et D. Roussel
NADJO, Léon, Du latin au français d’Afrique noire, Textes réunis par
F. Guillaumont et D. Roussel
Série Antiquité
AUFRÈRE, Sydney H. : Thot Hermès l’Égyptien
BRIQUEL, Dominique : Le Forum brûle
FREU, Jacques : Histoire du Mitanni
MAZOYER, Michel (éd.) : Homère et l’Anatolie
M, Michel : Télipinu, le dieu au marécage
PIRART, Éric : Georges Dumézil face aux démons iraniens
PGuerriers d’Iran
PIRART, Éric : L’Aphrodite iranienne
PL’éloge mazdéen de l’ivresse
SERGENT, Bernard : L’Atlantide et la mythologie grecque
STERCKX, Claude : Les mutilations des ennemis chez les Celtes
préchrétiens
Les Hittites et leur histoire
FREU, Jacques / MAZOYER, Michel, en coll. avec Isabelle KLOCK-
FONTANILLE : Des origines à la fin de l’ancien royaume hittite : Les
Hittites et leur histoire, vol. 1
FREU, Jacques / MAZOYER, Michel : Les débuts du nouvel empire
hittite : Les Hittites et leur histoire, vol. 2
FREUAZOYER, Michel : L’apogée du nouvel empire
hittite, vol. 3
FREU, Jacques / MAZOYER, Michel : Le déclin et la chute du nouvel
eempire hittite, vol. 4 (2 édition)

Remerciements


Que soient ici remerciés tous les collègues ayant participé au colloque dont
rend compte le présent volume ainsi que tous ceux qui ont contribué au
récolement, à la réception et à relecture des textes, notamment Aurélie
André-Estrate et Tatiana Taous.
Ce volume doit également beaucoup à Vincent Martzloff, qui lui a
apporté son expertise scientifique, et à Michel Mazoyer, qui nous a fourni
des appréciations de spécialiste sur le fond et la forme et a accueilli ce
volume dans la collection Kubaba.
Sommaire 13

SOMMAIRE



Introduction ................................................................................... 15
Ouvrages de références et abréviations ......................................... 19

Les intensifieurs

Ekkehard KÖNIG : Le latin ipse et ses équivalents dans d’autres
langues : essai de typologie des intensifieurs ......................... 21
Michèle FRUYT : Interprétation du latin ipse comme un
« intensifieur » ........................................................................ 39

Réciprocité et distributivité

Bernard BORTOLUSSI : Alius : réciprocité et distributivité ....... 75

Les indéfinis

Anna GIACALONE RAMAT et Andrea SANSÒ : L’emploi
indéfini de homo en latin tardif : aux origines d’un
« européanisme » .................................................................... 93
Pierluigi CUZZOLIN : Impersonnels et quantificateurs en latin :
quelques observations préliminaires ....................................... 117
Carole FRY : Les expressions latines de la pluralité extensive et
de la singularité compréhensive (omnes homines / omnis 127
homo) ......................................................................................
Alessandra BERTOCCHI, Mirka MARALDI, Anna
ORLANDINI : La quantification binaire en latin .................. 141
Gualtiero CALBOLIication et les textes juridiques
latins ........................................................................................ 157

La quantification dans le syntagme nominal

Christian TOURATIER : Syntagme nominal et quantification
en latin .................................................................................... 171

La quantification des procès

Harm PINKSTER : Les adverbes de fréquence en latin ............... 183
Benjamín GARCÍA-HERNÁNDEZ : Quantification dans
l’action verbale : intensité, fréquence et réitération ............... 193
Sophie VAN LAER : La quantification des procès : le cas des
verbes « fréquentatifs » ........................................................... 207 14 Sommaire



Quantification et suffixation nominale

Gerd V. M. HAVERLING : La suffixation « diminutive » du
latin préclassique et classique au latin tardif .......................... 225
Chantal KIRCHER : Le suffixe -osus est-il un quantificateur ?
Examen du problème à partir du corpus plautinien ................ 259

La quantification relationnelle : degré et comparaison

Paolo POCCETTI : Vltimus et proximus entre fonctions
anaphoriques et fonctions déictiques du latin et des langues
sabelliques aux développements romans ................................. 273
Michel POIRIER : Superlatif relatif et superlatif absolu : cette
distinction est-elle pertinente ? ............................................... 291
Antonio María MARTÍN RODRÍGUEZ : Comparación léxica y
comparación gramatical en latín. Los verbos comparativos ...... 303
Julie GALLEGO : Les structures en [comparatif + quam + ut
+ subjonctif] ............................................................................ 319
Colette BODELOT : Quam : marqueur de degré interrogatif et /
ou exclamatif ? ........................................................................ 335
Jean-Pierre AYGON : Quantifier l’émotion ? Quelques emplois
exclamatifs de tantus et quantus dans la poésie latine ........... 353

Quantification et sémantique lexicale

Jean-François THOMAS : Le groupe plerusque, reliquus,
ceterus : quantification et nombre grammatical chez Plaute
et Térence ............................................................................... 377
Claude BRUNET : La quantification numérique dans les Libri
coloniarum .............................................................................. 395
Mauro LASAGNA : Le lexique du nombre « trois » dans le
Griphus ternarii numeri d’Ausone ......................................... 409
Claude MOUSSY : La polysémie de secundus ............................. 425
Stéphane DOROTHÉE et Sophie ROESCH : Les emplois de
numerus et numerare .............................................................. 437



INTRODUCTION


Le présent ouvrage représente les actes d’un colloque intitulé « La
quantification en latin », qui s’est tenu à l’Université de Paris IV-Sorbonne
les 5-7 juin 2006, organisé par Michèle Fruyt, Claude Moussy et Anna
Orlandini, au nom du centre Alfred Ernout et du GDR 2650 du CNRS
« Linguistique latine ». En entendant la quantification au sens étroit ou large,
les articles abordent des questions variées, inspirées des concepts de la
linguistique contemporaine, pour étudier des faits latins et ce, en synchronie
aussi bien qu’en diachronie.
Une première partie traite des intensifieurs, terme pris ici au sens de
l’anglais intensifiers : elle est inaugurée par Ekkehard König, qui a très
largement contribué à l’élaboration et à la diffusion de ce concept. Abordant
ce thème dans une perspective typologique, il présente, dans des langues
variées, les principaux emplois et valeurs des intensifieurs, dont le prototype
pourrait être, par exemple, la série anglaise des pronoms personnels
intensifiés : myself, yourself, himself, etc.
Ce cadre typologique permet de saisir les spécificités du lexème latin
ipse, dont le fonctionnement fait l’objet de la contribution de Michèle Fruyt ;
recherchant les emplois « exclusifs » et les emplois « inclusifs » de ipse, elle
montre que l’entité soulignée par ipse se trouve au sommet d’une hiérarchie,
que celle-ci soit permanente dans la société et la communauté linguistique ou
bien seulement occasionnelle et liée à des conditions d’énonciation
particulières.
Un second aspect de la quantification concerne la réciprocité et la
distributivité : point de vue théorique et illustration en latin sont réunis dans
l’étude de Bernard Bortolussi, qui examine alius et ses emplois
« quantitatifs » pour en décrire les valeurs distributive et réciproque, en
prêtant une attention particulière aux réalisations syntaxiques.
Un groupe d’articles traite de certains indéfinis latins.
La grammaticalisation de homo – terme générique en latin pour dénoter
l’être humain - dans le pronom indéfini des langues romanes (fr. on, etc.),
qui relève de la quantification universelle, est abordée par Anna Giacalone-
Ramat et Andrea Sansò ; cette tendance de la formation des indéfinis est bien
représentée dans nombre de langues et pourrait constituer un
« européanisme » dans le cadre de la linguistique aréale ; elle a commencé
pour homo en latin tardif, les auteurs estimant qu’un rôle décisif fut joué
dans cette évolution par le texte biblique et les auteurs chrétiens. 16 Introduction

Le lien entre les quantificateurs et les verbes impersonnels – question qui
a, jusqu’à présent, peu retenu l’attention des chercheurs – est abordé par
Pierluigi Cuzzolin, qui dégage des quantificateurs se présentant dans les
constructions impersonnelles.
Carole Fry met en œuvre les concepts logiques de ‘pluralité extensive’ vs
‘singularité compréhensive’ appliqués au lexème latin omnis, en prenant
comme point d’ancrage la confrontation entre le singulier omnis homo et le
pluriel omnes homines.
Alexandra Bertocchi, Mirka Maraldi et Anna Orlandini étudient, dans le
cadre de la quantification binaire renvoyant à un ensemble de deux éléments,
le fonctionnement des lexèmes uterque, neuter, ambo, uteruis, alteruter et
alter en relation avec leur fonctionnement sémantique par rapport au « carré
d’Aristote ».
Gualtiero Calboli analyse les formules de quantification universelle
signifiant « si quelqu’un », « celui qui » dans les textes juridiques latins, où
elles sont récurrentes, tout en étudiant l ‘expression de l’hypothèse dans ces
textes souvent formulaires, dont il rappelle l’ancienneté toute particulière
dans les attestations des langues indo-européennes.
La quantification offre également des liens avec diverses unités
linguistiques fondamentales comme le syntagme nominal et le verbe. Pour le
syntagme nominal, Christian Touratier adopte la perspective de G. Van
Hout, pour lequel les déterminants représentent des morphèmes d’ensemble
c’est-à-dire de quantification, et propose une analyse générale de la structure
du syntagme nominal en latin.
La notion de procès, le signifié verbal, peut être concernée par une forme
de quantification, qui peut être exprimée tout d’abord par des moyens
lexicaux, tels les adverbes de fréquence : la prise en considération des
niveaux variés sur lesquels ces adverbes opèrent permet à Harm Pinkster de
saisir les différences entre eux et de cerner leurs capacités combinatoires.
La quantification portant sur un procès peut également s’exprimer par des
moyens lexico-morphologiques avec des préverbes ou suffixes verbaux dans
le cas de morphèmes de sens intensif, fréquentatif, itératif : ce sont
essentiellement pour le latin les verbes « fréquentatifs » suffixés en -tare,
étudiés par Benjamín García-Hernández, qui s’interroge sur les difficultés
dont souffrent les analyses des grammairiens anciens et modernes, et par
Sophie Van Laer, qui adopte un modèle d’analyse formulé par Robert Martin
dans un corpus unitaire, celui de l’Énéide de Virgile, en étudiant
conjointement suffixes et préverbes.
Si le suffixe -tare est ainsi un quantificateur verbal, il existe aussi en latin
des suffixes nominaux qu’on peut considérer comme des quantificateurs, par
exemple les suffixes diminutifs formant des substantifs et des adjectifs, qui
font l’objet de la contribution de Gerd Haverling ; plurifonctionnels du point
de vue sémantique, ils sont étudiés dans la diachronie du latin, avec des
points de vue précis sur leur devenir en latin tardif. Introduction 17

Le suffixe -osus adjectival et désubstantival exprime la grande quantité et
l’intensité, comme le montre Chantal Kircher lors d’une étude des adjectifs
en -osus, dont le corpus plautinien fournit de nombreuses occurrences, et
grâce à un classement selon le critère des bases de dérivation, qui permet de
saisir les valeurs spécifiques de ce suffixe.
La quantification peut aussi concerner la grammaire et la morphologie.
Peuvent également être considérés comme entrant dans la quantification les
morphèmes et lexèmes indiquant le degré et, en particulier, les degrés de
comparaison (comparatif et superlatif).
Paolo Poccetti étudie, en latin et dans les langues sabelliques, le
sémantisme des superlatifs de l’éloignement et la proximité (lat. ultimus et
proximus), dont il montre qu’ils assument deux fonctions : anaphorique, liée
au contexte, et déictique, liée au moment de l’énonciation. Il observe aussi
que, dans ce domaine comme dans d’autres, les langues sabelliques
anticipent les évolutions romanes, offrant à notre observation des
phénomènes évolutifs plus rapides que ceux du latin.
Michel Poirier critique la validité de la distinction traditionnelle entre
‘superlatif relatif’ et ‘superlatif absolu’ en latin et prête au superlatif une
valeur unique qui subsume les deux catégories habituelles.
Antonio Martín Rodríguez consacre une étude aux expressions lexicales
et grammaticales de la comparaison en latin. S’appuyant sur une typologie
générale, formulée à propos des langues modernes, il décrit les expressions
de la comparaison de supériorité et d’infériorité et procède à une
confrontation de ces deux catégories, afin de déterminer dans quelles
proportions elles apparaissent.
La quantification relationnelle concerne aussi la syntaxe de la structure
comparative, la construction du comparatif et en particulier du lexème quam,
étudié par Julie Gallego dans le tour signifiant « trop X pour » (constitué par
un comparatif + quam ut + subjonctif), dont elle présente la typologie ainsi
que les fonctions sémantiques et pragmatiques.
Colette Bodelot analyse le statut ambigu de l’adverbe quam marquant le
degré, interrogatif et exclamatif, et s’interroge sur l’identification de quam
exclamatif en latin, langue dont on ignore les intonations ; une étude portant
sur un large corpus permet, cependant, de séparer les valeurs interrogative et
exclamative de quam.
Les difficultés rencontrées dans l’identification des expressions
exclamatives est également ale sujet traité par Jean-Pierre Aygon pour
l’emploi de tantus et quantus dans la poésie latine : si l’on ne peut se fier à la
ponctuation, puisqu’elle reflète seulement l’interprétation d’un éditeur
moderne, on peut cependant déterminer l’existence d’une modalité
exclamative à partir d’indices contextuels précis, étudiés ici en détail.
Selon la tradition du centre Alfred Ernout, une grande part du recueil est
réservée aux études de sémantique lexicale. 18 Introduction

La quantification « floue » en latin est illustrée par Jean-François Thomas
à propos des expressions signifiant « la plupart », « le reste » : il dégage
entre ceteri, plerique et reliquum des différences distributionnelles liées à la
singularité ou à la pluralité qu’ils expriment.
La quantification numérique est abordée au sens strict dans les textes
d’arpentage, où la précision des mesures est, bien évidemment, de première
importance : Claude Brunet se concentre sur le rôle de la quantification
numérique dans les Libri coloniarum, notices administratives relatives aux
dimensions spatiales, et établit une distinction entre la ‘quantification
externe’ et la ‘quantification interne’, dont il étudie respectivement les
expressions linguistiques dans ces textes techniques d’arpentage.
La quantification numérique est également analysée dans ses ré-emplois
littéraires : Mauro Lasagna étudie le nombre ‘trois’ dans un poème d’Ausone
selon ses différentes manifestations morphologiques comme lexème, comme
morphème lié (premier terme de composé), etc.
La sémantique lexicale permet aussi de détecter des évolutions dans la
constitution, le statut et la signification de certains lexèmes.
Un nom de nombre ordinal comme secundus « second » peut résulter
d’une grammaticalisation, comme le rappelle Claude Moussy, qui montre
que secundus est polysémique et qu’il offre des points de contact avec alter.
Stéphane Dorothée et Sophie Roesch analysent la polysémie de deux
termes centraux dans ce champ sémantique et ayant une origine commune :
le substantif numerus et le verbe numerare ; elles montrent, néanmoins, que
leurs évolutions sémantiques ne sont pas strictement parallèles.

Le sujet abordé ici est vaste ; il a, en outre, suscité un vif intérêt de la part
des linguistes ces dernières années (il suffit de mentionner, entre autres
études, celles de M. Haspelmath, J. Van der Auwera), ce qui est parfaitement
justifié, puisque quantifier ne signifie pas seulement « donner la mesure de la
quantité », mais aussi « assurer la référence d’individus ou d’événements
dans le monde actuel et à travers les mondes possibles ». Nous espérons, par
ce livre, apporter nous aussi notre pierre à l’édifice.
Nous espérons, en effet, par le présent ouvrage, éclairer les problèmes
particuliers de la quantification en latin, mais aussi stimuler la réflexion sur
un phénomène linguistique « étudiable » dans toutes les langues. Par la
diversité des questions abordées, par les résultats obtenus, nous souhaitons
que ce volume puisse contribuer à l’élaboration de la théorie linguistique sur
un sujet particulièrement complexe, tout en soulignant l’intérêt spécifique
que présente, pour ce thème, une langue ancienne comme le latin.


Michèle Fruyt et Olga Spevak

Ouvrages de référence et abréviations

Les références aux grammaires et dictionnaires latins principaux ainsi
que les abréviations, utilisées dans le présent volume, sont répertoriées ci-
dessous.

ERNOUT-MEILLET
4 Ernout Alfred, Meillet Antoine 1985 : Dictionnaire étymologique de la
langue latine, Paris, Klincksieck.

ERNOUT-THOMAS
2Ernout Alfred, Thomas François 1953 : Syntaxe Latine, Paris, Klincksieck.

HOFMANN-SZANTYR
2
Hofmann Johann Baptist, Szantyr Anton 1972 : Lateinische Syntax und
Stilistik, Lateinische Grammatik, Handbuch der Altertumswissenschaft, II
2, 2, Munich, Beck.

GAFFIOT
Gaffiot Félix, Flobert Pierre 2000 : Le grand Gaffiot : Dictionnaire latin-
français, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, Hachette.

KÜHNER-STEGMANN
Kühner Raphael, Stegmann Carl 1914 : Ausführliche Grammatik der
lateinischen Sprache, II, Satzlehre, 2 vol., Hannover, Hahn.

LEUMANN
Leumann Manu 1977 : Lateinische Laut- und Formenlehre, Lateinische
Grammatik, Handbuch der Altertumswissenschaft, II 2, 1, Munich, Beck.

WALDE-HOFMANN
Walde Alois, Hofmann Johann Baptist 1965 : Lateinisches etymologisches
Wörterbuch, 3 vol., Heidelberg, Winter.

KEIL
Keil Heinrich 1855-1880 : Grammatici Latini, 8 vol., Leipzig, Teubner.

CIL : Corpus inscriptionum Latinarum, Berlin 1863-

CUF : Collection des Universités de France (Collection Budé), Les Belles
Lettres, Paris.

3OLD : Oxford Latin Dictionary, ed. P. W. Glare, Oxford, Clarendon, 1984 .

ThLL : Thesaurus Linguae Latinae, Leipzig, Teubner, 1900-.

Pour les abréviations des auteurs latins et leurs œuvres, voir ThLL.
Pour les abréviations des revues dans les bibliographies, voir L’Année
philologique.
Le latin ipse et ses équivalents dans d’autres langues : essai de
1typologie des intensifieurs
Ekkehard KÖNIG
Université libre de Berlin
1. Introduction
1.1. Le latin
Le dogme de l’empirisme peut être résumé ainsi : Nihil est in intellectu,
quod non fuerit in sensu. « Rien n’est dans l’intelligence qui n’ait pas été
d’abord dans les sens. » G. E. Leibniz, dans une tentative pour réconcilier le
rationalisme de R. Descartes avec l’empirisme de J. Locke, ajouta la
proposition suivante : nisi intellectus ipse « si ce n’est l’esprit lui-même »,
réussissant ainsi une brillante synthèse des deux approches épistémologiques
majeures.
Cette citation m’offre le point de départ ainsi qu’un cadre tout à fait
adéquat pour cet article. La plupart des questions que je vais soulever, et les
réponses que je tenterai d’y apporter, ont en effet un lien avec cet exemple.
À quelle catégorie grammaticale appartient ipse ? Quelle est son étymologie
et quelle est sa contribution sémantique dans cette citation de G. E. Leibniz ?
Quelles sont, dans d’autres langues, les formes équivalentes à ipse ?
Combien d’emplois, et de quels types, peuvent assumer ces morphèmes ?
Quelles en sont les restrictions ? J’adopterai d’entrée de jeu une perspective
comparative et typologique. Je partirai du français pour illustrer les aspects
les plus généraux de la question, et présenterai ensuite des exemples dans
diverses langues afin de montrer la variation qui existe dans ce domaine à
2travers les langues. Auparavant, j’aimerais faire quelques remarques
concernant la catégorisation du latin ipse, ce qui nous servira de base pour
identifier ensuite les morphèmes semblables existant dans d’autres langues.
Dans quelle catégorie lexicale doit-on ranger la forme ipse du latin ? Si
l’on tient compte de son accord en genre, en cas et en nombre avec le nom
auquel il se rapporte (ipsam uitam dedit « il a donné sa propre vie »), nous
pouvons bien naturellement classer ipse dans la catégorie adjectivale,
d’autant plus qu’il existe une forme superlative, ipsissimus. Cependant,
d’autres emplois nous laissent entrevoir une autre analyse. En effet, dans les
exemples suivants, ipse semble avoir plutôt un emploi pronominal :
1 Cet article s’inspire en partie d’un article écrit avec Volker Gast (KÖNIG et GAST
2006). Merci à Claire Moyse-Faurie pour l’aide apportée à la traduction française. Je
tiens aussi à remercier Michèle Fruyt et Olga Spevak pour leurs commentaires
pertinents, grâce auxquels j’ai pu améliorer cet article.
2 Les données du latin sont présentées avec une bien meilleure compétence dans la
contribution de Michèle Fruyt (dans ce volume). 22 Le latin ipse et ses équivalents dans d’autres langues


(1a) Ipse dixit « C’est lui-même qui l’a dit » (Cic. Nat. deor. 1.10 : dans la
bouche de Pythagoriciens, à propos de Pythagoras).
(1b) Trebonium legatum relinquit ; ipse... Genabum proficiscitur. (Caes.
Gall. 7.11.3)
« César laisse son légat Trébonius ; quant à lui, il part pour Genabum. »

Cependant, cette analyse se heurte à l’une des formes flexionnelles du
paradigme de ipse. En effet, à la place de la forme attendue, ipsud, pour
l’accusatif singulier neutre, nous trouvons ipsum. Étant donné que le latin est
une langue qui permet l’omission d’un sujet nominal aussi bien que
pronominal (Pro-drop), il est possible de rendre compte de ipse dans les cas
où il assume la fonction de sujet dans le syntagme pertinent. Et il existe
d’autre part, comme nous l’avons souligné précédemment, un emploi
adjectival. En définitive, ipse n’est peut-être ni un adjectif ni un pronom,
mais une marque de focus transcatégorielle, tout comme etiam, ne... quidem,
etc. Contrairement aux adjectifs ou aux pronoms, ce morphème est
compatible avec des adverbes (tum ipsum, nunc ipse) ainsi qu’avec des
noms, prenant alors une valeur que l’on peut qualifier d’emphatique :

(2a) primum omnium me ipsum uigilare, adesse, prouidere rei publicae (Cic.
Catil. 2.19)
« d’abord il y a moi qui veille, qui suis présent, qui prend soin de
l’État »
(2b) Sed iam me ipse inertiae nequitiaeque condemno. (Cic. Catil. 1.4)
« Mais déjà je me condamne moi-même à l’inactivité et à
l’inefficacité. »

Cependant, une telle analyse fait surgir d’autres problèmes. Elle ne rend
pas compte des exemples comme (1), et est en outre incompatible avec le
fait que ipse peut être focalisé (ipse-met). On rencontre des problèmes
similaires de catégorisation avec des expressions analogues dans d’autres
langues, de telle sorte qu’il est préférable de les classer dans une catégorie à
part. C’est cette approche que je voudrais à présent justifier, en proposant
d’assigner le terme d’« intensifieur » à de telles expressions (cf. König et
Gast 2006).

1.2. Une perspective comparative
Regardons à présent quels sont les équivalents du latin ipse dans d’autres
langues. Pour les langues indo-européennes, nous trouvons des termes
comme lui-même ou elle-même en français (X-même), stesso en italien,
mismo en espagnol, sam en russe et dans d’autres langues slaves, selbst en
allemand et X-self (myself, yourself, etc.) en anglais. Les données que nous
avons recueillies jusqu’à présent nous donnent à penser qu’il existe de tels Ekkehard König 23

3morphèmes dans la plupart des langues du monde . Par ailleurs, il faut aussi
préciser que dans bien des langues, il n’y a pas seulement un terme
équivalent à ipse. En effet, les langues possèdent souvent plusieurs
intensifieurs, même si ces derniers diffèrent dans leur comportement
syntaxique. En français par exemple, la catégorie concernée, outre les formes
lui-même, elle-même déjà citées, inclut en personne, personnellement,
propre, en chair et en os, etc. Comme je l’ai déjà mentionné, il n’y a pas
encore d’étiquette catégorielle bien établie pour ces termes. Les désignations
les plus fréquemment utilisées sont celles d’« emphatiques », de « réfléchis
ou pronoms emphatiques », de « focalisateurs » et d’« intensifieurs ». C’est
ce dernier terme que nous utiliserons dans cet article, car il nous paraît être le
plus neutre et le moins controversé (cf. Moravcsik 1972, Edmondson et
Plank 1978).
À présent, comment peut-on identifier ces termes dans une langue donnée
et dans les diverses langues du monde ? Une simple comparaison entre le
latin, le français et l’allemand met en évidence le fait que nous ne pouvons
utiliser le critère morphologique. En effet, le latin ipse se fléchit en fonction
du cas, du genre et du nombre, tandis que l’allemand selbst est invariable et
que le français X-même ne se fléchit qu’en fonction de la personne et, pour
la troisième personne, du genre. Le critère purement syntaxique nous conduit
à des conclusions identiques, étant donné que l’ordre des constituants diffère
d’une langue à l’autre et que, même à l’intérieur d’une langue, les différents
intensifieurs peuvent avoir des comportements syntaxiques divergents. Seuls
des critères prosodiques et sémantiques peuvent nous aider à identifier de
façon fiable les différents intensifieurs existant dans les langues, et nous
fournissent la base d’une comparaison à travers les langues :

(i) ils sont toujours focalisés et accentués ;
(ii) ils sous-entendent d’autres référents possibles et expriment un contraste ;
(iii) ils s’utilisent comme déterminants (rarement seuls comme pronoms avec
fonction de sujet ou d’objet) ;
(iv) étymologie : ils proviennent généralement de termes référant à des
parties du corps, ou signifiant « vrai », « personne » (cf. les intensifieurs
ayant pour origine lat. persona « masque, personnage » : fr. en personne, it.
in persona, all. persönlich, angl. personally) ou encore de notions
spatiales ou de notions exprimant l’« exactitude » ou la singularité (‘seul’).

1.3. Différents emplois
En dehors de leurs propriétés sémantiques et prosodiques, les
intensifieurs présentent d’autres points communs quelle que soit la langue
concernée ; en particulier, ils ont des emplois bien caractéristiques (cf.

3
Notre base de données est accessible à l’adresse internet suivante :
http.//noam2.anglistik.fu-berlin.de/~gast/tdir/. Pour les langues océaniennes, voir en
particulier C. MOYSE-FAURIE (2008). 24 Le latin ipse et ses équivalents dans d’autres langues

Edmondson et Plank 1978 ; König 2001 ; König et Gast 2006). Très souvent,
quatre emplois différents peuvent être identifiés pour un intensifieur
particulier ; dans d’autres langues, seulement deux ou trois de ces emplois
seront couverts par le même intensifieur, tandis que les autres emplois seront
remplis par un autre intensifieur.

a) Emploi adnominal
Dans leur emploi adnominal typique, les intensifieurs se combinent au
syntagme nominal qui les précède. Cet emploi est largement répandu dans
les langues du monde. L’exemple suivant l’illustre en latin, et dans la
traduction française correspondante. Le corrélat sémantique est le suivant :
Catilina a une attitude opposée à celle de ses poursuivants ; il s’est enfui
alors qu’ils sont restés à Rome.

(3) Catilina ipse pertimuit, profugit. (Cic. Catil. 2.6)
« Catilina lui-même a pris peur et s’est enfui. »

b) Emploi adverbal exclusif ( « seul »)
Dans cet emploi, l’apport sémantique de l’intensifieur diffère nettement
de celui conféré par l’emploi adnominal. Il s’agit de mettre en avant l’action
indépendante, sans aide et sans délégation, de l’agent. En français, cet
emploi a des propriétés syntaxiques spécifiques : l’intensifieur s’accorde
toujours avec le syntagme nominal – dans les cas présentés ci-dessous, le
sujet – mais n’est pas adjacent. Dans cet emploi adverbal exclusif, le co-
constituant semble inclure tout le groupe verbal. D’autre part, en (4a),
l’intensifieur adverbal est sous la portée de la négation, ce qui n’est pas
possible dans un emploi adnominal.

(4a) Ipsi se curare non possunt.
« Ils ne peuvent pas se soigner eux-mêmes. »
(4b) Le directeur répare sa voiture lui-même.

c) Emploi adverbal inclusif ( « aussi »)
Cet emploi, que l’on peut paraphraser par ‘aussi’ n’est pas attesté dans
toutes les langues et je n’ai pas trouvé d’exemple convaincant en latin. La
paraphrase par ‘aussi’ n’est qu’une approximation, étant donné qu’un
intensifieur en emploi inclusif adverbal implique seulement que deux
personnes soient solidaires de la situation décrite par le contexte.

(5a) (Moi, je comprends tes problèmes). J’ai moi-même un chat.
(5b) Cro-Magnon toi-même ! (titre de l’ouvrage de Michel Raymond, 2008)

d) Emploi épithète
L’emploi épithète d’un intensifieur ayant également les trois autres
emplois déjà cités est rarement attesté dans les langues indo-européennes ;
ces langues possèdent en général un adjectif spécifique pour cet emploi Ekkehard König 25

attributif, tels que propre en français, own en anglais ou eigen en allemand.
L’exemple latin (6) semble cependant être un exemple d’emploi attributif de
ipse :

(6) ipsius ante oculos « devant ses (propres) yeux ».

Des exemples d’un même morphème pouvant avoir un emploi
adnominal, adverbal et épithète sont aisément fournis par le turc (kendi) et le
mandarin (ziji). Ainsi, kendi a un emploi adnominal en (7a) et attributif en
(7b).

Turc (Münevver Özkurt, c. p.)
(7a) Müdür-ün kendi-si bizim-le konusacak.
(adnominal)
directeur-GEN INT-3.POSS nous-avec parlera
« Le directeur lui-même nous parlera. »
(7b) kendi oda-m (épithète)
INT chambre-1POSS
« ma propre chambre »

Je vais à présent m’intéresser à l’analyse sémantique et à la typologie des
intensifieurs. Je montrerai tout d’abord que les intensifieurs ont une fonction
d’identité focalisée et qu’ils présentent, tant du point de vue de la forme que
du comportement syntaxique, des variations selon au moins trois paramètres
différents. Puis nous aborderons à nouveau le problème de la catégorisation.
Nous constaterons que les langues s’accommodent de diverses façons du fait
que chacun des quatre emplois a des exigences contradictoires relevant de la
syntaxe et de morphologie. Les caractéristiques de la morphologie de ipse
sont analysées en détail dans la contribution de M. Fruyt (dans ce volume).

2. Analyse sémantique
Examinons à nouveau la célèbre citation des empiristes, et la restriction
apportée par Leibniz, de l’exemple (1) repris ci-dessous. Il y est question du
rôle des sens dans l’acquisition de la connaissance. Quel est l’apport
sémantique de ipse dans ce contexte ?

(1’) Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, nisi intellectus
ipse.

Nous constatons tout d’abord que ipse exprime une sorte de contraste,
dans ce cas particulier, entre d’une part, les données des sens et, d’autre part,
l’esprit, qui est l’instrument permettant d’avoir accès à ces données. La
capacité d’acquérir la connaissance est dans l’intellect, contrairement aux
perceptions acquises grâce à cette capacité.
Un autre point important, peu évident en latin mais bien attesté dans de
nombreuses langues indo-européennes apparentées, est l’identité (partielle)
entre les intensifieurs et des morphèmes exprimant l’identité. En français : 26 Le latin ipse et ses équivalents dans d’autres langues

lui-même vs même ; en italien : stesso/a ; en allemand : selbst – derselbe ; et
en anglais himself vs the selfsame. Autrement dit, la contribution sémantique
des intensifieurs recouvre les points suivants :

(a) tous les intensifieurs découlent de la fonction d’identité ;
(b) les intensifieurs sont généralement focalisés et permettent d’envisager
d’autres référents que celui donné dans l’énoncé. Ces alternatives sont
définies en fonction du référent du terme associé à l’intensifieur
(intellectus dans notre exemple) ;
(c) les intensifieurs sont associés à des présuppositions, variables selon leur
emploi.

Si nous appliquons ces différents critères à l’exemple (8a), nous pouvons
mettre en évidence les étapes suivantes de la dérivation sémantique que subit
le sujet « le président lui-même ».

(8a) Le président lui-même va nous adresser la parole.
(8b) [ [ le président] lui-même] SN SN
(8c) [[ le président lui-même ]] = ID([[ le président]]) = [[ le président]]
(8d) secrétaire (du président) ; ministres (du président) ; porte-parole (du
président)

En nous basant sur les éléments constitutifs des intensifieurs que nous
avons dégagés précédemment, nous pouvons affirmer qu’ils ont une fonction
identificatoire. Cela signifie aussi que la valeur sémantique conférée par la
fonction d’identité est insignifiante (non pertinente). Appliquée à l’ensemble
‘le président lui-même’, cette fonction d’identité (ID) confère exactement la
même indication sémantique que celle obtenue par les simples termes ‘le
président’. C’est à cause de cette non-pertinence que les intensifieurs sont
toujours focalisés (Eckardt 2001). Cette focalisation sous-tend une autre
fonction qui permet, pour une valeur donnée (« le président »), d’envisager
une alternative définie en termes de la valeur donnée et, plus précisément,
des valeurs qui relèvent d’une fonction de la valeur donnée (le secrétaire du
président, les ministres du président, le porte-parole du président, etc.).
Autrement dit, la focalisation d’un intensifieur a pour effet de sens la
possibilité d’évoquer d’autres référents que celui exprimé, référents qui
expriment des fonctions (dans le sens mathématique) de la valeur donnée
(König et Gast 2006). Cette condition, nécessitant que les alternatives
possibles aient les fonctions de la valeur donnée apparaît clairement dans les
exemples suivants :

(9a) ?? I have invited both the president of the US himself and the Pope.
(9b) I have invited both the president of thelf and his wife.
(10a) I prefer the surroundings of London to London itself.
(10b) ?? I prefer Paris to London itself.
Ekkehard König 27

Dans la plupart des phrases comportant un intensifieur en emploi
adnominal, l’implication contrastive peut être formalisée, pour une simple
phrase (11a), sous la forme (11b) :
(11a) P (a lui-même)
(11b) x P(x) x ≠ a

3. Paramètres de la variation
Après avoir présenté les différents emplois du latin ipse et de ses
équivalents dans d’autres langues, et après avoir précisé le sens apporté par
ces morphèmes en emploi adnominal, nous pouvons à présent nous
intéresser aux paramètres de variation tant dans la forme que dans l’emploi
de ces morphèmes, dans une perspective comparative.
Ces paramètres de variation sont très peu nombreux, et concernent
principalement la variation dans les propriétés formelles, la distribution et la
sélection. Comme c’est le cas dans la plupart des études typologiques, la
variation existant dans ce domaine est bien délimitée.

3.1. Flexionnel vs invariable (en corrélation avec d’autres paramètres)
Le premier paramètre de variation concerne la morphologie des
intensifieurs, qui peuvent se fléchir en cas, en nombre, en genre ou en
personne, ou bien être totalement invariables. Le latin ipse se fléchit selon le
cas, le nombre et le genre, tandis que l’italien stesso ne présente des flexions
qu’en genre et en nombre. Les listes qui suivent, accompagnées d’exemples,
sont représentatives d’une part, d’intensifieurs de type « particules
invariables » et, d’autre part, d’intensifieurs de type adjectival, du point de
vue de leur morphologie et des phénomènes d’accord.

(a) Intensifieurs invariables : albanais vet ё, breton moderne end-eeun,
irlandais gaélique féin, allemand selbst, groenlandais occidental nammineq,
yiddish aleyn, mitla zapotec lagahk, etc.

Allemand
(12) [Sie selbst] hat es mir gesagt.
« Elle-même m’en a parlé. »
Albanais (Buchholz et Fiedler 1987: 283)
(13) [Ajo vet ё] m ё tha.
elle INT à.moi a dit
« Elle-même m’en a parlé. »

(b) Intensifieurs qui se fléchissent (marques d’accord avec le syntagme
nominal auquel ils se rapportent) : abkhaz xatá-, amharic ras-, arabe nafs-,
anglais himself/herself, finnois itse-, hausa kâi-, hongrois mag-, latin
ipse/ipsa, espagnol mismo/misma, tzotzil -tuk, etc. 28 Le latin ipse et ses équivalents dans d’autres langues

Espagnol
(14) [Ella misma] me lo dijo.
« Elle-même m’en a parlé. »
Finnois (Ursula Lehmus, c. p.)
(15) Saan-ko puhua johtaja-lle itse-lle-en.
4puis.je-Q parler directeur-ALL INT-ALL-3POSS
« Pourrais-je parler au directeur en personne ? »

Il existe une différence frappante dans la faculté d’expression de ces deux
types de langues. Dans les syntagmes nominaux complexes, l’intensifieur
peut se rapporter à l’une des parties de ces syntagmes. Dans le cas d’un
intensifieur qui se fléchit, il est aisé d’identifier à quelle partie du syntagme
il s’applique, ce qui n’est pas possible dans le cas d’un intensifieur
invariable. Les exemples anglais qui suivent, de même que leurs traductions
françaises, mettent en évidence ce phénomène.

(16a) John knows [the wife of the Mayor of London herself].
« Jean connaît [la femme du maire de Londres elle-même]. »
(16b) John knows the wife of [the Mayor of London himself].
« Jean connaît la femme du [maire de Londres lui-même]. »
(16c) John knows the wife of the Mayor of [London itself].
« Jean connaît la femme du maire de [la ville de Londres même]. »

3.2. Relation avec les réfléchis
Les intensifieurs peuvent jouer un rôle important dans la genèse, le
renforcement et le renouvellement des marques de réfléchi, ainsi que dans la
formation de ‘composés réfléchis’ (self-control, self-confidence, confiance
en soi, auto-punition, etc.). De ce fait, le second paramètre de variation
important concerne la relation, envisagée d’un point de vue synchronique,
entre les intensifieurs et les marques de réfléchi ou les pronoms. Trois cas de
figure se présentent.

(i) Identité totale entre intensifieurs et réfléchis
Dans de nombreuses langues – particulièrement celtiques, indiennes,
caucasiques, finno-ougriennes, sémitiques et sino-tibétaines –, il existe une
identité formelle parfaite entre les intensifieurs et les marques de réfléchi ;
seules la prosodie et leurs propriétés distributionnelles respectives
permettent de les différencier. L’anglais est l’une des rares langues indo-
européennes à faire partie de ce type de langues. Pour ces langues, les
grammaires traditionnelles utilisent la plupart du temps le même terme pour
les deux catégories, ne les différenciant que d’après leur emploi :
emphatiques ou réfléchis proprement dits. Dans certains cas, ces morphèmes
peuvent d’ailleurs être analysés aussi bien comme intensifieurs que comme
marques de réfléchi.

4
ALL = allatif. Ekkehard König 29

Dans ces langues, les pronoms réfléchis ont généralement conservé une
partie du sémantisme emphatique associé aux intensifieurs (INT) et ne sont
pas devenus des marques d’intransitivité dérivée, c’est-à-dire, des marques
de moyen. Les morphèmes des langues suivantes appartiennent à ce premier
type : amharic ras-, arabe nafs-, anglais him/herself, finnois itse, hausa kâi-,
hébreu etsem, hongrois mag-, lezgian wi č-, mandarin zìj ĭ...

Persan (Moyne 1971 : 153, 148)
(17a) Hušang xod-aš zāla-r ā did.
Hushang INT-POSS.3SG Zhala-ACC a vu
« Hushang lui-même a vu Zhala. »
(17b) Hušang xod-aš-r ā košt.
Hushang REFL- POSS.3SG-ACC est tué
« Hushang s’est tué. »

Chinois mandarin (Hole et Hsin-yun Liu, c. p.)
(18a) Bùzh ăng zìj ĭ huì lái huānyíng w ŏmen.
ministre INT FUT venir bienvenue nous
« Le ministre nous recevra en personne. »
(18b) Lăowáng bù xĭhuan zìj ĭ.
Laowang NEG aimer REFL
« Laowang ne s’aime pas. »

GÉNÉRALISATION IMPLICATIONNELLE I
Si une langue utilise le même terme comme intensifieur et comme marque de
réfléchi, elle n’utilisera pas ce terme comme marque d’intransitivation
(marque de moyen).

(ii) Différence entre intensifieurs et réfléchis
Le second cas relevant de ce paramètre de variation présente une
différenciation formelle totale entre les intensifieurs et les marques de
réfléchi. Cette situation est généralement celle des langues indo-
européennes, mais aussi de nombreuses langues africaines et australiennes.
Dans ces langues, les marques de réfléchi sont le plus souvent soit des
affixes, soit ce que L. Faltz (1985) désigne sous les termes de « pure
pronominal reflexives », des marques de réfléchi strictement pronominales.
Ce type de marques de réfléchi inclut également la sous-catégorie des
clitiques, comme le se du français. Le latin avec ipse/sibi, se est aussi un bon
représentant de ce type de langues, tout comme le bulgare sam/se(be),
l’allemand selbst/sich, l’italien stesso/si, le lituanien pàts/savè, le copainala
zoque ne?kı/-win, etc.

Allemand
(19a) Hans selbst wird kommen.
« Hans lui-même viendra ici. »
30 Le latin ipse et ses équivalents dans d’autres langues

(19b) Hans bewundert sich.
« Hans s’admire. »
Latin
(20a) Postquam mihi nihil neque a te ipso neque ab ullo alio de aduentu tuo
scriberetur, uerebar ne... (Cic. Fam.2.19.1 ; cf. M. Fruyt dans ce
volume, § 2)
« Alors qu’aucune lettre ne m’avait été envoyée, ni par toi-même, ni
par quelqu’un d’autre à propos de ton arrivée, je commençais à
craindre que. »
(20b) Noctu ad unum omnes desperata salute se ipsi interficiunt. (Caes.
Gall. 5.37.6 ; cf. M. Fruyt dans ce volume § 4)
« La nuit, ayant perdu tout espoir de salut, tous jusqu’au dernier se
donnèrent eux-mêmes la mort. »

Ces marques de réfléchi présentent un plus fort degré de
grammaticalisation, une moindre substance sémantique, et n’ont pas le
caractère emphatique de celles qui proviennent d’intensifieurs. Dans des
contextes de réflexivité atypique, c’est-à-dire lorsque l’identité entre l’agent
et le patient est particulièrement inattendue, et par conséquent surprenante,
ces marques de réfléchi peuvent être combinées à des intensifieurs, à des fins
d’emphase.

(iii) Identité partielle : l’intensifieur et la marque de réfléchi n’ont que
partiellement la même forme
Le troisième type d’intensifieurs ne présente, du point de vue
synchronique, qu’une identité partielle avec les marques de réfléchi. C’est le
cas du néerlandais zelf/zichzelf, du géorgien tvit/tav-, du grec ancien
autós/he-autón, du hindi aap/apnee aap, etc. Le néerlandais zichzelf, de
même que le suédois sig själv, sont ainsi de bons exemples de combinaisons
de marques de réfléchi (zich, sig) avec des intensifieurs (zelf, själv). À la
différence des marques de réfléchi, ces marques complexes n’apparaissent
que dans des contextes de réflexivité atypique, et peuvent être considérées
comme résultant d’une grammaticalisation ayant pour origine la présence
obligatoire d’intensifieurs dans ces contextes particuliers.

3.3. Restrictions combinatoires (selectional restrictions)
Un troisième paramètre de variation important dans la forme et le
comportement syntaxique des intensifieurs tient à leur capacité de se
combiner avec d’autres éléments. Comme je l’ai déjà souligné, les
intensifieurs se construisent toujours avec un autre constituant (leur co-
constituant), mais il existe souvent des restrictions dans le choix de ce
constituant.
Dans leur emploi nominal, ces restrictions sont liées aux propriétés du
syntagme nominal. Dans une étude typologique consacrée à ces restrictions,
E. König et V. Gast (2006) ont montré que les intensifieurs peuvent Ekkehard König 31

présenter des variations relatives à des questions comme : « Le co-
constituant réfère-t-il à un être humain ou non ? », « Réfère-t-il à un animé
ou à un inanimé ? », « Réfère-t-il au locuteur / à l’interlocuteur de
l’interaction verbale ou non ? », « Réfère-t-il à un lieu ou à un temps ? », etc.
Il y a des langues dans lesquelles les intensifieurs n’ont aucune restriction
combinatoire, comme l’espagnol mismo (ahora mismo, aqui mismo),
l’allemand selbst ou l’amharic ras-. L’exemple amharic suivant montre que
l’intensifieur ras-, qui a pour origine le nom ‘tête’, peut se combiner avec
des noms référant à des inanimés :

Amharic : pas de restrictions
(20) Bä-ras-u bä-kure-w wust bäqi wuha allä.
LOC-INT-3SG.MASC LOC-oasis-ART dans assez eau existe
« Dans l’oasis même il y a assez d’eau. »

Par contraste, en japonais, les intensifieurs diffèrent selon que leur co-
constituant nominal réfère à un animé (zishin) ou à un inanimé (zitai) :

Japonais (Akio Ogawa, p.c.)
(21a) Taroo-zisin kyouzyu-o sonkeisite iru.
Taro-INT professeur-ACC honore AUX
« Taro lui-même respecte le professeur. »
(21b) Kono hon-zitai/*zisin yomunoga muzukasii.
ce livre-INT à.lire difficile.est
« Ce livre lui-même est difficile à lire. »

Les différentes configurations rencontrées dans les langues du monde
peuvent être confrontées à une hiérarchie typologique bien connue, la
hiérarchie d’animéité, d’individuation ou d’humanitude. Cette échelle
implicationnelle est une des plus évidentes manifestations de la nature
anthropocentrique des langues, et sous-tend tout un ensemble de
généralisations typologiques. Voici comment interpréter cette échelle dans
notre domaine particulier : si dans une langue donnée, un intensifieur se
combine à un nom en un point de l’échelle, alors, il existe aussi un
intensifieur (qu’il soit formellement identique au premier ou non) en tout
point situé plus à gauche de l’échelle. En regardant l’échelle de gauche à
droite, nous pouvons dire que la possibilité pour une langue d’avoir un
intensifieur pour les différents types de noms diminue de la gauche vers la
droite. Enfin, nous pouvons tenter une généralisation et faire la prédiction
que les langues utiliseront le même intensifieur pour des sections adjacentes
de l’échelle.

LA HIÉRARCHIE « ANIMÉ-INANIMÉ » (DEGRÉ D’HUMANITUDE)
1, 2 > 3 [humain] > noms propres humains > noms communs humains > noms
communs animés > noms communs inanimés concrets > noms communs
inanimés abstraits > temps, lieu 32 Le latin ipse et ses équivalents dans d’autres langues

Examinons à présent quelques cas de restrictions existant dans des
langues, en relation avec des positions particulières sur l’échelle. Par
exemple, l’allemand selbst n’est pas compatible, à l’extrême droite de
l’échelle, avec des adverbes locatifs ou temporels (*jetzt selbst « maintenant
même », *hier selbst « ici même »). En français, c’est la combinaison
pronom + même qui n’est pas possible dans ce contexte ; en effet,
l’intensifieur même doit se postposer sans pronom à un co-constituant non
humain, tels les noms abstraits, les noms locatifs ou temporels :

Français
(23a) À Paris même, il est devenu très difficile de se loger.
(23b) Marie est la beauté même.
(23c) Il faut le faire aujourd’hui même.

À l’extrémité gauche de l’échelle, le basque a des intensifieurs à forme
pronominale spécifique pour les première et deuxième personnes, c’est-à-
dire pour les interlocuteurs, tandis que l’intensifieur général bera- est
employé dans tous les autres contextes :

Basque (Iraide Ibarretxe, c. p.)
(24a) aita santua-k bera-k gurekin hitzegino du (3SG)
père sacré-ERG INT-ERG avec.nous parlera AUX
« Le Pape lui-même nous parlera. »
(24b) ni-k n-eu-k ikusi nuen (1/2SG)
1SG-ERG 1SG-INT-ERG vu AUX
« Je l’ai vu moi-même. »

Une restriction de même type est attestée en anglais pour les intensifieurs
utilisés comme marques de thème contrastif puisque, dans cet emploi, les
formes en self ne sont possibles qu’en référence au locuteur ou à
l’interlocuteur :

Anglais (cf. König et Siemund 2000 : 187)
(25a) As for myself, I won’t be invited.
« Quant à moi(-même), je ne serai pas invité. »
(25b) As for yourself, you won’t be invited.
« Quant à toi, tu ne seras pas invité. »
(25c) As for him(*self), he won’t be invited.
« Quant à lui, il ne sera pas invité. »

Les intensifieurs qui ont pour origine le latin persona « masque,
personne », comme l’italien in persona, l’allemand persönlich, ou l’anglais
personally, présentent des restrictions combinatoires très particulières,
principalement dans leur forme superlative, bien attestée dans les langues
romanes et germaniques. Ces formes superlatives, par exemple l’allemand
höchstpersönlich ou le suédois självaste ne s’appliquent qu’à des co-
constituants référant à des personnalités de haut rang : Ekkehard König 33

Allemand
(26) Diesmal spricht der Minister höchstpersönlich.
« Cette fois-ci, le ministre lui-même (du haut de sa personne) fera un
discours. »

Un autre cas de variation intéressant à relever a trait au type d’alternative
à laquelle renvoie l’intensifieur. Nous avons déjà mentionné que les
alternatives qu’offre l’emploi de lui-même ou de elle-même en français sont
nécessairement des êtres humains caractérisés en termes de valeur par
rapport au co-constituant de l’intensifieur, comme le montre l’exemple
(27e), en comparaison avec les exemples (27a) et (27b) dans lesquels les
alternatives évoquées sont différentes représentations du même référent
(photo, tableau, etc.) :

(27a) Voilà Jacques Chirac en personne.
(27b) Voilà Jacqirac en chair et en os.
(27c) Je lui ai parlé en personne.
(27d) Je lui ai parlé personnellement.
(27e) J’ai parlé avec le Président lui-même.

Par contre, en (27c) et (27d), le choix des intensifieurs est dicté par un
autre type de contrainte, d’ordre syntaxique : en personne se rapporte à
l’objet tandis que personnellement se rapporte au sujet.
Nous pouvons résumer les deux généralisations et prédictions
typologiques concernant la hiérarchie d’animéité de la façon suivante :

GÉNÉRALISATION IMPLICATIONNELLE II
Si dans une langue l’intensifieur peut se combiner avec un nom en un point de
la hiérarchie, il pourra se combiner aussi avec tous les noms situés plus à gauche
de l’échelle.

GÉNÉRALISATION IMPLICATIONNELLE III
Un même intensifieur est compatible avec différents noms sur l’échelle
d’humanitude à condition qu’ils soient contigus.

3.4. Paramètres de variation secondaires
Outre ces trois principaux paramètres de variation concernant la forme et
l’emploi des intensifieurs, il existe quelques paramètres secondaires que
j’évoquerai rapidement.
Dans certaines langues, l’intensifieur peut précéder ou suivre son co-
constituant, avec comme corrélat de subtiles différences sémantiques. C’est
le cas de l’espagnol mismo. Dans l’exemple (28), la différence obtenue selon
la position de mismo concerne la structure informationnelle : 34 Le latin ipse et ses équivalents dans d’autres langues

Espagnol
(28a) Llegó el presidente mismo.
« Le président lui-même est arrivé. »
(28b) El mismo presidente lo dijo.
« C’est le président lui-même qui l’a dit. »

Un autre paramètre de variation secondaire qu’il est intéressant de
prendre en compte concerne également la syntaxe des intensifieurs. Dans
certaines langues, les intensifieurs peuvent occuper la position de sujet, sans
être accompagnés d’un syntagme nominal. C’est le cas en français, comme
nous le montre l’exemple (29), et c’est aussi possible en latin, comme nous
l’avons vu dans les exemples (1) et comme cela est attesté dans de nombreux
exemples présentés par M. Fruyt (dans ce volume). De fait, le choix
d’assigner ipse à la catégorie des pronoms-adjectifs est précisément dû à ce
type de contextes. Mais cette étiquette catégorielle hybride peut être évitée si
l’on analyse l’emploi de ipse dans ces exemples comme étant celui d’un
intensifieur, le pronom ayant été omis pour des raisons contextuelles.

(29) La famille du directeur est sortie. Lui-même est resté à la maison.

Dans les langues où les intensifieurs sont formellement identiques aux
marques de réfléchi, ces occurrences sont difficilement compatibles avec
l’hypothèse que les marques de réfléchi n’occupent jamais la position de
sujet. Le mandarin, de même que certaines variétés d’anglais, soulèvent ce
type de problème. En anglais standard, les formes en -self ne peuvent
apparaître en position de sujet, bien qu’elles ne soient pas exclues de la
position d’objet.
Par contraste, en anglais d’Irlande, on trouve encore de telles
constructions archaïques :

Anglais d’Irlande (Filppula 1999 : 80)
(30) I’m afraid himself will be very angry when he hears about the
accident to the mare.
« J’ai bien peur que lui-même soit très en colère en entendant parler
de l’accident de la jument. »

Puisque ni l’anglais ni le français n’admettent l’omission de pronoms non
accentués (Pro-drop), la justification des structures exemplifiées en (29) et
en (30) suppose que le pronom est toujours présent dans les intensifieurs à
forme complexe, même s’il tend à s’amalgamer à la forme de base de
l’intensifieur ; ce processus de fusion est achevé en anglais standard, mais
n’est pas encore attesté ni dans certains de ses dialectes, ni en français.
Il nous reste à mentionner le fait qu’un intensifieur peut recevoir une
marque possessive, comme dans les langues sémitiques ou en persan (cf.
exemple (17)) et dans beaucoup d’autres langues. Étant donné que les
intensifieurs ont souvent pour origine un nom référant à une partie du corps,
ce fait n’est nullement surprenant. Les noms désignant des parties du corps Ekkehard König 35

sont souvent des noms à possession inaliénable, contrairement aux noms
désignant des objets que l’on peut acheter, vendre, voler, ou dont on peut
hériter. Or les noms à possession inaliénable (parties du corps, parties d’un
tout, termes de parenté, etc.) sont dans beaucoup de langues obligatoirement
accompagnés d’une marque possessive.

4. Principaux types d’intensifieurs
Avant de tenter de caractériser au mieux ipse à la lumière de la typologie
développée dans cet article, je voudrais réexaminer brièvement la difficulté
d’assigner les intensifieurs à une catégorie lexicale. Les propriétés
morphologiques et syntaxiques que nous avons présentées brièvement ou en
détail montrent qu’il n’est pas possible de ranger les intensifieurs dans une
classe lexicale qui leur serait propre. La prise en compte de l’ensemble de
leurs propriétés (cf. König et Gast 2006) met en évidence qu’elles présentent
des variations à l’intérieur d’un certain cadre. De plus, les intensifieurs
tendent à endosser les propriétés d’autres catégories lexicales, comme la
catégorie adjectivale dans le cas du latin, celle des pronoms en français ou en
anglais, de noms possédés dans les langues sémitiques ou encore d’adverbes
en albanais ou en allemand. Autrement dit, les propriétés morphologiques
des intensifieurs sont calquées sur celles d’autres catégories. Le diagramme
1 présente les cas les plus fréquemment rencontrés dans les langues.

intensifieurs


– PERMÉABLE + PERMÉABLE

+ ADJECTIVAL – ADJECTIVAL

– NOMINAL + NOMINAL


– RELATIONNEL + RELATIONNEL

invariant adjectival prépositionnel pronominal relationnel

Diagramme 1 : Typologie des intensifieurs (cf. König et Gast 2006)

5. La position de ipse dans le cadre d’une typologie des intensifieurs
L’analyse très détaillée de langues individuelles et l’étude typologique
d’envergure ont toutes deux beaucoup à apprendre l’une de l’autre. Les
descriptions fournissent à la fois le matériel brut et la base de toute
typologie, avec des hypothèses sur les paramètres et les limites de la
variation. Les généralisations d’ordre typologique, à leur tour, apportent un
regard neuf sur les données et les descriptions de langues individuelles, et 36 Le latin ipse et ses équivalents dans d’autres langues

permettent de reconsidérer des certitudes que l’on croyait bien établies ou de
modifier les analyses traditionnelles.
M. Fruyt (dans ce volume) nous offre un bon exemple d’interaction et de
complémentarité entre l’étude philologique approfondie traditionnelle du
latin et la typologie linguistique. Il est inutile de reprendre ici les résultats
importants qu’elle a obtenus, mais je voudrais néanmoins résumer les
principales implications de ma typologie pour l’analyse de ipse dans une
perspective comparative.
En effet, le latin ipse s’avère être un excellent représentant de la classe
des intensifieurs, de par son étymologie, ses propriétés morphologiques et
syntaxiques, et de par les interprétations qu’il offre. Comme son équivalent
basque, mais contrairement à ses équivalents germaniques ou finno-
ougriens, il provient d’un anaphorique (is + pse > ipse) et non de termes
désignant des parties du corps. Ses caractéristiques flexionnelles nous
conduisent à classer ipse parmi les adjectifs (ou les pronoms) et, comme
nous l’avons souligné précédemment, ceci concerne aussi les cas où ipse
assume la fonction actancielle de sujet ou d’objet. Si nous faisons
l’hypothèse vraisemblable que, dans ces cas de figure, le sujet (ou l’objet)
n’est pas ouvertement exprimé, nous évitons l’étiquette peu adéquate de
‘pronom-adjectif’. Ipse a des emplois adnominal, adverbal exclusif et
épithète bien attestés, mais je n’ai pas rencontré jusqu’à présent d’exemples
d’emploi adverbal inclusif. Ipse ne semble pas présenter de restrictions en ce
qui concerne le choix de ses co-constituants nominaux. Dans un emploi
adnominal, il se combine avec des inanimés et même avec des noms
abstraits, et peut, dans de tels contextes, être interprété comme ayant la
valeur d’exactitude.
Tout comme ses équivalents dans d’autres langues, ipse peut être
combiné à des marques de réfléchi, à des fins d’emphase. Cette combinaison
est attestée dans des contextes où l’action est normalement dirigée vers
autrui et non vers soi, c’est-à-dire dans des contextes où la réflexivité est
particulièrement inattendue et surprenante.












Ekkehard König 37

Bibliographie

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la vie quotidienne, Paris, Seuil.
Interprétation du latin ipse comme un « intensifieur »
Michèle FRUYT
Université de Paris IV-Sorbonne
Nous souhaiterions appliquer ici au latin la méthode d’Ekkehard König et
de son école berlinoise sur les « intensifieurs » (angl. intensifier). Si ces
travaux de typologie linguistique portent sur un très grand nombre de
langues, afin d’illustrer plus concrètement les phénomènes décrits, les
exemples servant de point de repère sont principalement fournis en anglais et
nous ajouterons, pour chaque rubrique, des lexèmes français qui nous
paraissent être des équivalents. Nous retiendrons essentiellement des travaux
d’E. König les quatre distinctions suivantes pour la série des pronoms
personnels anglais intensifiés : my-self, your-self, him-self, etc. et des
adjectifs possessifs intensifiés : my own, your own, his own, etc. :
a. « The adnominal use : Writers THEMSELVES, rather than their works,
should be examined ». Nous ajouterons en français : Les écrivains EUX-
MÊMES doivent être examinés, plutôt que leurs œuvres. CE SONT les écrivains
EUX-MÊMES, plutôt que leurs œuvres, QUI doivent être examinés.
b. « The adverbial exclusive use (= ‘alone’) : Mrs. Dalloway wanted to
buy the flowers HERSELF ». Nous ajouterons en français : Mrs. Dalloway
voulait (a voulu) acheter les fleurs ELLE-MÊME. Mrs. Dalloway voulait (a
1voulu) acheter ELLE-MÊME les fleurs. Elle voulait les acheter EN PERSONNE .
Elle voulait être là EN PERSONNE. Elle voulait lui remettre le cadeau EN
2
MAINS PROPRES .
c. « The adverbial inclusive use ( = ‘too’) : If he’s busy breaking the rules
HIMSELF, he could hardly demand that they do otherwise. » On peut
rapprocher en français : Si LUI-MÊME va à l’encontre des règles, il ne peut
exiger qu’ils agissent autrement. S’il va LUI-MÊME à l’encontre des règles...
Si MÊME LUI se conduit mal, où allons-nous ?
d. « the attributive use » : cf. Mind YOUR OWN business ! Nous ajoutons
en français : Occupe-toi de TES affaires ! ou encore : de TES PROPRES
affaires ; et, dans la langue orale familière : de TES affaires À TOI ! On peut
en effet rapprocher en français : mon propre, ton propre, son propre, etc. et,
dans la langue orale familière : mon chapeau à moi, ton chapeau à toi, ...
Partons également des affirmations suivantes, considérées comme des
propriétés générales (E. König et V. Gast 2006) : a) Les intensifieurs sont
focalisés (et donc accentués). b) Ils évoquent des alternatives. c) Ils sont
généralement des angl. adjuncts et ne sont des angl. arguments que dans des
circonstances spécifiques, ce que nous transposons en français de la manière
1 Grammaticalisation du substantif fr. personne, conforme à la tendance générale
dégagée par E. KÖNIG et V. GAST (2006).
2 Grammaticalisation partielle de main en français. 40 Interprétation du latin ipse comme un « intensifieur »
suivante : ce sont généralement des adjectifs (déterminant un substantif) et
ils ne sont pronoms (= ils ne sont eux-mêmes le noyau d’un syntagme
nominal) que dans des circonstances particulières. d) Lorsque leur
étymologie est connue, ils proviennent généralement de noms de parties du
corps (tête, cœur, corps, os, âme).
Admettons empiriquement qu’on a affaire en latin à un emploi
« intensifieur » si l’on peut traduire en anglais par un intensifieur angl.
himself, herself, etc. ou my own, your own, etc. et en français par lui-même,
elle-même, etc., en personne, la personne même ou son propre, mon propre,
etc., ou encore « même (X)... ». Si l’on admet, en effet, que les lexèmes ainsi
appelés des « intensifieurs » ne sont pas seulement des termes de fonctions
semblables attestés dans certaines langues, mais constituent les représentants
d’une fonction linguistique plus générale, l’« intensification », nous pouvons
essayer de décrire, de ce point de vue, la situation du latin en partant du
concept d’« intensification » et en repérant les phénomènes latins pouvant
relever de ce concept ou de cette fonction grâce aux équivalents en français
et en anglais. Nous considérerons en premier lieu les traductions qui existent
déjà, afin de ne pas risquer de forcer le texte latin en lui appliquant des
traductions par des termes comme « moi-même, lui-même », etc. là où ces
termes ne sont pas nécessaires et afin de ne pas fausser la description.
Les études sur les intensifieurs sont dans l’obligation de traiter aussi du
3 4réfléchi (cf. les travaux d’E. König et d’A. Bertocchi ). En effet, il existe
des zones de recouvrement entre ces deux notions linguistiques. Certaines
langues utilisent les mêmes termes à la fois pour l’intensifieur et pour le
réfléchi : angl. he did it himself ; he killed himself. Mais d’autres ont des
moyens lexicaux et morphologiques différents : Fr. il l’a fait lui-même ; il se
regarde dans la glace.
Comment se comporte le latin? Quelle est la place du latin dans cette
description typologique des « intensifieurs » ? Si, donc, nous recherchons
des équivalences pour les termes français moi-même, toi-même, lui-même,
mon propre, ton propre, son propre et des termes anglais my-self, your-self,
him-self etc., my own, your own, his own, etc., nous constatons qu’en latin
divers procédés sont à l’œuvre pour l’expression des « intensifieurs » : des
pronoms personnels et des adjectifs possessifs focalisés ; des particules de
renforcement -met-, -pte, -pse ; des adverbes tels quoque, etiam « aussi,
même », la négation ne … quidem ; l’adjectif solus « seul » ; et enfin le
pronom-adjectif ipse. Nous ne traiterons ici que de ce dernier (ipse),
5réservant les autres situations pour une autre publication complémentaire .
3 E. KÖNIG (2001) et l’article dans ce même volume, § 3.2. pour les relations entre
intensifieurs et réfléchis.
4 A. BERTOCCHI (1996 et 1999).
5 M. FRUYT (2008). Michèle Fruyt 41

1. Considérations morphologiques
1.1. Formation de ipse
6 Contrairement à beaucoup d’autres langues , le latin n’offre pas dans ipse
un cas de grammaticalisation d’un nom de partie du corps. Il s’agit de
l’endophorique is renforcé. L’endophorique is est généralement anaphorique
en latin, mais il sert aussi de corrélatif au relatif et, à ce titre, il peut précéder
le relatif en cataphore. La particule de renforcement est *pse, qui a presque
disparu du latin et n’est déjà plus productive à l’époque archaïque. Le sens
de cette agglutination de deux lexèmes est donc étymologiquement : « celui-
là même, celui-ci même, celui-là précisément ». La preuve de cette
formation est encore attestée chez Plaute, où l’on rencontre encore
sporadiquement quelques formes avec un premier terme fléchi : ea-pse, nom.
F. sg., eum-pse acc. M. sg., alors qu’on aura ensuite et qu’on a déjà chez
Plaute de manière usuelle et productive : ips-a, ips-um, la désinence ayant
été transférée à la fin du mot.
Or, ipse, qui est donc déjà lui-même issu de l’agglutination d’une
particule de renforcement, peut de nouveau être renforcé par une seconde
particule, selon le principe du renouvellement cyclique dans l’évolution
linguistique : ainsi trouve-t-on ipse-met avec la particule -met qui renforce
souvent des pronoms personnels (ego-met Plaut. Trin. 937). On observe
7même parfois une accumulation des trois éléments intensifieurs, par
exemple dans ipse ego-met (Plaut. Trin. 929).
Dans la séquence offrant l’ordre « pronom personnel + -met + ipse », se
trouvent les origines des lexèmes signifiant « même » dans les langues
romanes. En effet, de lat. *me-met-ipsum ou *me-met-ipsimum, on tire par
mécoupure un élément *met-ipsimum, qui est à l’origine des formes attestées
8en provençal, catalan, occitan, espagnol, portugais, français . Cette séquence
est illustrée, par exemple, chez Cicéron avec nobis-met ipsis « nous-mêmes »
(c’est-à-dire ici dans la bouche de Cicéron : « moi-même ») par opposition
aux « nôtres, nos concitoyens, mes concitoyens » : il s’agit de la personne du
locuteur (Cicéron) par opposition aux gens du même ensemble social. On
extrait d’un groupe une personne (le locuteur) et l’alternative est représentée
par les autres membres du même groupe. Le locuteur est, bien évidemment,
à ses propres yeux, plus important que les autres membres du groupe,
puisqu’il est le centre, le repère par rapport auquel est exprimé le jugement :

6 E. KÖNIG dans ce même volume § 1.2.IV.
7
Ego joue en effet ici un rôle d’intensifieur comme pronom personnel au nominatif
apposé au sujet puisqu’il n’est pas grammaticalement nécessaire, la personne
verbale étant suffisamment identifiée par la désinence verbale.
8 V. VÄÄNÄNEN (1981 : 123, § 279) : a) *met-ipse : prov. medeis, meteis , cat.
mateix, occ. medeis ; b) superlatif simple ou double : *met-ipsimus ou met-
ipsissimum : a.-prov. medesme, esp. mismo, port. mesmo/mismo, a.-fr. medesme (>
it. medesimo), meesme, meïsme, fr. même. 42 Interprétation du latin ipse comme un « intensifieur »

Multum enim et NOBISMET IPSIS et nostris profuturi uidebamur, si eam
funditus sustulissemus. (Cic. Diu. 2.148)
9« Il nous semblait en effet que nous serions très utile à la fois à NOUS-
MÊME et aux nôtres si nous faisions complètement disparaître cette
superstition. » « For I thought that I should be rendering a great service
both to MYSELF and to my countrymen if I could tear this superstition up
to the roots » (trad. Loeb, W. Armistead Falconer, 1971).

1.2. Formation de idem
Le pronom-adjectif i-dem « le même », qui marque l’identité, a une
formation très proche de ipse : il est lui aussi fait par l’agglutination de
l’endophorique is et d’une particule de renforcement, qui est à l’origine -em
(particule ancienne héritée *-e/om attestée en sanskrit dans les pronoms
personnels : sk. aham « je » nom., tvam « tu » acc., etc.) et qui devient en
10latin -dem par mécoupure . En effet, -dem en latin est un véritable
morphème dénotant l’identité, comme on le voit dans ibi-dem « là même, au
même endroit » par opposition à ibi « là, à cet endroit » (cf. inde « à partir de
là, de cet endroit » vs indi-dem « à partir du même endroit, de là même »,
etc.).
Ainsi i-dem est-il moins évolué que ipse, puisqu’il a conservé sa flexion
au premier terme (acc. sg. eum-dem, eam-dem, gén. sg. eius-dem, etc.) et que
les formes de idem se prêtent encore en synchronie à une analyse
morphématique en deux morphèmes : un morphème fléchi encore motivé et
encore rattaché au pronom-adjectif is et un morphème non fléchi -dem
dénotant l’identité.
Pour ce qui est de l’évolution sémantique et fonctionnelle, i-dem a donc
connu en latin une spécialisation, puisque la particule -em anciennement ne
semble pas avoir porté une valeur sémantique précise. La valeur
intermédiaire entre le simple renforcement et l’identité a dû être celle d’une
anaphore (endophore) renforcée : « celui-là même, celui-là précisément ».
Ipse au contraire, par le passage de l’élément flexionnel à la finale (ea-
pse puis ips-a), n’a pas conservé comme morphème la particule *pse, qui fut
incorporée dans le thème du lexème avec disparition de la frontière de
morphème. Pour le sujet parlant, si is était encore reconnaissable dans i-dem,
il ne l’était plus dans ipse, ce qui a pu rendre plus facile l’évolution
sémantique partielle de ipse vers une valeur plus lexicale que ce que son
origine laissait attendre.

9
Le singulier traduit le nos de majesté en latin.
10 La mécoupure qui fait passer de -em à -dem peut trouver son origine dans la forme
du nom.-acc. Nt. sg. id-em avec i bref, re-segmenté en i-dem. La séquence -dem
serait ainsi devenue un morphème d’identité dans la flexion de i-dem (avec i long au
nomin. M. sg) avant de s’étendre à d’autres lexèmes. Michèle Fruyt 43

D’un point de vue morphologique, ipse et idem ont donc des origines
semblables, mais l’agglutination et l’univerbation sont plus avancées pour
ipse que pour idem. L’évolution pour -em / -dem vers de statut de morphème
d’identité est une spécialisation sémantique, qui semble s’être produite en
latin même, ce qui constitue un phénomène inverse d’une gramma-
ticalisation puisqu’il y a addition de sèmes à partir d’un élément qui était un
morphème purement grammatical.

1.3. Un groupe de lexèmes grammaticaux
En synchronie, ipse et idem appartiennent à un groupe particulier de
lexèmes grammaticaux : is, his, iste, ille, ipse, idem, qui, quis, uter, uterque,
alius, alter, totus, solus caractérisés par des particularités flexionnelles
communes : un génitif sg. en -ius (eius, huius, istius, illius, ipsius, eiusdem,
cuius, etc.), un datif sg. en -i (ei, huic, isti, illi, ipsi, eidem, cui, etc.). Un
sous-groupe offre en outre un nominatif masculin sg. en -e (iste, ille, ipse),
un autre sous-groupe – en intersection avec le premier – un nominatif-
accusatif neutre sg. en -d (id, hoc < *hod-ce, istud, illud, idem, quod, quid,
aliud ; par opposition à : ipsum, alterum, utrum, utrumque, totum, solum).
Ces lexèmes se situent dans une zone intermédiaire entre les lexèmes
grammaticaux que sont les pronoms personnels, et, de l’autre, les adjectifs
(qualificatifs et déterminatifs), qui sont des lexèmes de sens lexical, du type
bonus, bona, bonum. Mais en synchronie, dans les textes de l’époque
archaïque (Plaute, Caton, Térence), on voit que la flexion des adjectifs en
-us, -a, -um a eu une influence sur certains de ces lexèmes, dont ipse. On
trouve des formes analogiques faites sur le modèle des adjectifs pour ips-us
11au nominatif M. sg., ipsae au datif F. sg. Peut-être l’influence
morphologique des adjectifs possessifs meus (-a, -um), tuus (-a, um), etc. a-t-
elle joué également, puisque ces lexèmes, bien que jouant le rôle de lexèmes
grammaticaux, se fléchissaient selon le modèle de la classe adjectivale la
plus productive.
C’est probablement ainsi qu’il convient d’expliquer également que le
12nom.-acc. Nt. sg. de ipse soit ips-um et non *ips-ud parallèlement à ill-ud,
ist-ud, hoc (< *hod-ce), id, id-em. Non seulement l’influence du type
adjectival de bonus a pu jouer, mais la forme à flexion finale ips-e, ips-a,
ips-um est récente, puisqu’elle résulte, comme nous l’avons vu, d’un
transfert de l’élément flexionnel à la finale du mot. Peut-être a-t-il existé un
13ancien *id-pse , qui, au lieu de passer à *ips-ud, est passé à ips-um parce

11 Cf. pour totus : gén. toti, dat. F. totae, dat. M. toto ; pour solus : gén. soli, dat.
solo, etc.
12 Cf. E. KÖNIG dans le même volume § 1.1.
13
Cette forme supposée *id-pse n’était probablement pas prononcée avec un groupe
de trois consonnes à la frontière de morphème : des assimilations consonantiques ont
dû se produire, par exemple une assimilation régressive à partir du s vers le p et 44 Interprétation du latin ipse comme un « intensifieur »

14que cette innovation s’est faite à une époque relativement récente en latin
et conformément au type flexionnel usuel, à une époque où le -d comme
désinence de nom.-acc. Nt. sg. n’était plus productif.
Ces phénomènes morphologiques par lesquels ipse a subi l’influence
flexionnelle des adjectifs pourraient expliquer que ipse ait pu prendre parfois
en latin un sens plus lexical que ce que son origine faisait attendre. Ils
montrent également que, pour le sujet parlant, ipse était une sorte d’adjectif.

1.4. Ainsi constate-t-on une évolution de ipse et de idem par rapport à is, sur
lequel ils sont bâtis, dans le sens d’une spécialisation fonctionnelle et
sémantique, qui serait l’inverse d’une grammaticalisation puisqu’on va du
grammatical vers un statut plus lexical.
Bien que d’origine proche, ipse et idem ont divergé, puisque ipse
souligne ou focalise un mot adjacent, tandis que idem marque l’identité. En
français, les deux énoncés il arriva le même jour et il arriva le jour même
ont même valeur dénotative, de même qu’en latin eoque ipso die et eodem
die chez Cicéron ; mais ils offrent une petite différence pour ce qui est de la
manière dont le locuteur a choisi de présenter la coïncidence entre deux
événements et pour ce qui est de la structure informative. Dans :
itaque ad magistratum Mamertinum statim deducitur Gauius, eoque IPSO
die casu ad Messanam Verres uenit (Cic. Verr. 2.5.160)
« ainsi Gavius est immédiatement conduit devant le magistrat de Messine
et ce jour-là précisément par hasard Verrès arrive à Messine »,

la différence entre « ce jour-là précisément » (eo ipso die) et « ce même
jour » (eodem die) n’est pas d’ordre dénotatif, de sorte que les traductions
15flottent entre les deux expressions de l’« ipséité » et de l’« identité » . Or
l’identité est précisément considérée par E. König comme fondamentale
dans le fonctionnement des intensifieurs.
Dans ce passage, eo est un simple anaphorique proche renvoyant à la date
de l’événement dénoté par la proposition précédente, tandis que ipso,
insistant sur le fait que l’événement suivant va survenir à la même date que
l’événement précédent, joue le rôle focalisant de fr. précisément, justement.
Si l’on peut avoir, comme ici, côte à côte eo et ipso chacun avec une
fonction différente – puisque ipso renforce eo et n’a pas en lui-même de
fonction anaphorique par rapport à l’événement de la phrase précédente –,

peut-être même vers le d. Cela a dû contribuer à affaiblir la frontière de morphème,
ce qui joua peut-être en faveur du transfert de la désinence à la finale du mot.
14 ème Peu de temps avant l’époque de Plaute, à la fin du III siècle, puisque les formes
anciennes sont encore attestées chez cet auteur.
15 Trad. Gaffiot « JUSTEMENT CE jour-LÀ par hasard (il) vint à Messine » ; trad.
CUF : « Aussi est-ce devant le magistrat de Messine qu’aussitôt est conduit Gavius,
et, CE MÊME jour, par hasard, c’est à Messine que Verrès arrive. » Angl. : « and that
day precisely », « that same day », « that very day ». Michèle Fruyt 45

on ne rencontre pas de manière concomitante eo et eodem : eo-dem suffit à
lui tout seul pour marquer l’anaphore et eo n’est pas nécessaire dans ce cas.
Les traducteurs ont les mêmes hésitations entre « le jour même » et « le
même jour » dans ce second exemple, tiré de la correspondance de Cicéron :
sed, ut ad te EO IPSO die scripseram... (Cic. Att. 14.18.1)
« mais, comme je te l’ai écrit précisément (justement) ce jour-là... » ou
bien « comme je te l’ai écrit le même jour » ; trad. CUF « le jour même ».

2. Généralités sur ipse
Quelles sont les principales caractéristiques de ipse ? On considère ipse
16comme un lexème focalisant : il met en relief, effectivement, un mot
adjacent dans l’énoncé, situé avant ou après lui, mais toujours très proche et
même, le plus souvent, contigu. De ce fait, ipse met en relief l’entité et / ou
le procès extralinguistiques dénotés par le mot sur lequel porte ipse.
À l’oral, ipse devait bénéficier lui-même d’une prononciation insistante,
d’une mise en relief phonique du point de vue de la prosodie et de
l’intonation ; et en même temps, le mot sur lequel porte ipse (lorsque ipse est
un adjectif déterminant) devait lui aussi être mis en relief dans la
prononciation. Les deux éléments devaient être saillants et devaient
bénéficier d’une certaine intensification dans la prosodie à l’oral, si l’on en
juge par des énoncés français comme : il est arrivé JUSTEMENT à ce moment-
là ; MÊME Pierre est venu, où justement et même sont les éléments
focalisants et à ce moment et Pierre les éléments focalisés. Ces traits
prosodiques constituent des morphèmes supra-segmentaux et sont aussi, en
eux-mêmes, des opérateurs d’intensification.
Pour ce qui est de son statut morphosyntaxique, ipse est adjectif ou
pronom : adjectif lorsqu’il détermine un substantif, avec lequel il
s’accorde (rex ipse « le roi lui-même ») ; pronom lorsqu’il remplit à lui seul
une fonction syntaxique, par exemple comme pronom au nominatif apposé
au sujet grammatical du verbe avec un accord en genre et en nombre avec ce
dernier (pour l’accord en genre : ipse uenio « je viens moi-même » s’il s’agit
d’un homme ; ipsa uenio s’il s’agit d’une femme, etc.). Or, en latin l’accord
grammatical en genre et en nombre est la marque de l’adjectif.
L’emploi de ipse présuppose une autre entité par rapport à laquelle se
situe l’entité qui bénéficie de ipse : il y a un contraste explicite ou plus ou
moins implicite, puisque le seul fait de mettre en relief un élément implique
17une différenciation. L’autre entité présupposée par ipse, l’alternative , peut
être exprimée dans le contexte proche avec une focalisation contrastive – cas
très fréquent – ; elle peut également être plus ou moins implicite.
Dans le passage suivant, il s’agit d’une situation généralisée par
opposition à un individu, qui bénéficie de ipse. Ipse arrive en seconde

16 Il est également focalisé selon E. KÖNIG dans ce même volume § 1.2.
17
Pour la notion d’alternative, voir E. KÖNIG dans ce même volume § 1.2. (ii) et § 2.

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