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La traduction du passé en anglais et en français

De
479 pages
L'étude présentée ici propose une approche linguistique argumentée de la traduction des temps du passé en français et en anglais. Elle s'adresse à quiconque s'intéresse à l'analyse contrastive et à la pratique raisonnée de la langue. Si elle passe en revue de nombreux procédés méthodologiques, elle transcende le seul cadre utilitaire, et offre une réflexion approfondie sur le processus même de la traduction et sur les phénomènes linguistiques qui le sous-tendent. Le thème de la mer parcourt le corpus d'exemples en filigrane.
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INTRODUCTION GENERALE

La complexité des problèmes de traduction a découragé plus d’un traducteur, osant braver – souvent sous la contrainte – les dangers d’une entreprise aussi périlleuse. Mon ambition n’est pas de brosser un tableau panoramique des pièges et perfidies liés à un tel exercice ni de dresser la liste des procédés de traduction, vaste projet qui a donné naissance à de nombreux ouvrages spécialisés, mais d’analyser le prétérit anglais et l’imparfait français en contexte spécifique, plus particulièrement mettre en valeur, par la traduction, des oppositions et similitudes aspectuo-temporelles susceptibles de s’établir entre ces deux temps. Que faut-il entendre par contexte spécifique ? Dans la terminologie traditionnelle « spécifique » s’oppose à « générique1 », tout comme « singulatif » à « itératif » ou encore « singulier » à « pluriel ». La généricité et, par voie de conséquence, la spécificité, concernent aussi bien le domaine nominal que le domaine verbal. Un cas prototypique communément avancé est celui des énoncés à caractère définitoire du type Le chat est un animal indépendant ou encore L’eau bout à 100°, où seul le présent est compatible avec la largeur maximale d’application de l’événement désigné par le verbe. Cette potentialité générique du présent se confirme dans les emplois au style indirect e.g. Galilée soutint que la Terre tourne autour du soleil (vs Galilée soutint que la Terre tournait autour du soleil) où le procès subordonné déroge aux lois mécaniques de la concordance des temps, pour marquer l’omnitemporalité d’une vérité aujourd’hui universellement acquise. La question qui se pose alors est de savoir si le terme « généricité » est applicable à des énoncés qui ne sont pas au présent. Un événement est toujours référé à un cadre plus ou moins large. L’extension2
Pour une réflexion approfondie sur cette question, voir l’article d’A. Joly La Partie et le Tout Penser et construire la « généricité » (1994). L’auteur distingue la « généricité intensionnelle » ou « extensité de l’intension » de la « généricité extensionnelle » ou « extensité de l’extension ». Le premier concept désigne l’ensemble des propriétés qui caractérisent ce à quoi renvoie la notion e.g. Le chat est un animal très indépendant, le deuxième l’ensemble des unités qui composent la classe e.g. Les chats sont des animaux très indépendants. L’article s’attache plus particulièrement à décrire les opérations mentales sollicitées par la mise en rapport de la partie (le particulier) au tout (le général). 2 Appliqué au nom, extension se distingue d’extensité. L’extension est « l’ensemble des êtres auxquels le nom est virtuellement applicable » (M. Wilmet 1998 : 197), l’extensité « la quantité d’êtres auxquels le nom est appliqué » (idem). Par exemple le nom animal a plus d’extension que le nom chat et l’article le donne à chat une extensité large et
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temporelle des différents cadres de référence envisageables dépend en réalité de l’infinie variété des situations discursives. Il semble donc possible de parler d’événements plus ou moins génériques ou plus ou moins spécifiques, c’est-à-dire concevoir la problématique en termes non pas de bipolarité mais de gradient ou continuum. Pourquoi consacrer une étude à la traduction du prétérit simple et de l’imparfait en contexte spécifique ? Tout d’abord, la question de la correspondance entre imparfait et prétérit simple ou prétérit en BE+-ING ne se pose véritablement que lorsque l’extension temporelle de l’événement est étroite. Il s’agit là d’une réelle difficulté en traduction. Ensuite, les ouvrages spécialisés ne consacrent qu’une partie de leur analyse au verbe, de façon plus ou moins proportionnelle aux autres points traités. Il n’existe pas, à ma connaissance, de manuels récents exclusivement dévolus à l’étude de cette question. Enfin, même si la traduction se situe au carrefour de deux civilisations, anglicistes et francistes privilégient, me semble-t-il, leur domaine respectif. Que ces derniers ne marquent qu’un intérêt relatif pour les subtilités de la langue anglaise, paraît assez naturel. Si tant est qu’ils procèdent à des incursions comparatives dans des langues étrangères, l’étude du français pouvant se suffire à elle-même, il n’y a aucune raison pour que ce soit l’anglais qui soit privilégié. En revanche, tout traductologue, angliciste en l’occurrence, doit affiner son analyse dans les deux domaines que sont le français et l’anglais. Force est de constater que c’est généralement l’anglais qui emporte l’intérêt de celui-ci. Il suffit de consulter les index bibliographiques des grands ouvrages consacrés à la traduction pour s’apercevoir que rares sont les auteurs de manuels de grammaire ou de linguistique françaises qui y figurent. Or, c’est précisément un détour par l’analyse scrupuleuse du français qui permet de mieux choisir la représentation linguistique dans la langue d’arrivée. Je souhaiterais donc mener une réflexion sur les deux fronts, sans privilégier une langue au détriment de l’autre, mais conduire une analyse équitable visant à éclairer les formes du français et de l’anglais en les opposant, afin de mieux cerner les choix de leur équivalence respective. L’approche linguistique des problèmes de traduction liés au prétérit et à l’imparfait en contexte spécifique nécessitait une assise théorique suffisamment large pour permettre de dégager les enjeux théoriques. Le plan adopté épouse donc un cinétisme allant du large à l’étroit, du général au particulier, de l’abstrait au concret, soit deux grandes parties composées chacune de deux
universelle dans le chat est un animal imprévisible, une extensité étroite et particulière dans le chat de mon voisin est imprévisible. Autrement dit l’extension du nom concerne sa matière notionnelle, sa substance, l’extensité sa saisie formelle. Pour une analyse plus détaillée sur l’extension (et son corollaire l’intension) voir D. O’Kelly et A. Joly 1990 : 377-378. Sur le plan temporel, j’utilise le terme extension pour référer à la largeur du cadre auquel renvoie l’événement désigné par le verbe. 8

chapitres, successivement dévolus à une définition globale de l’aspect, à l’analyse distincte de l’imparfait français et du prétérit anglais, puis à la mise en relation de ces deux formes verbales, d’abord dans le sens anglais français, puis dans les sens français anglais. Revenons plus en détail sur le contenu de ces différentes parties. Le premier chapitre se donne pour objectif de brosser le cadre théorique et déterminer les grandes orientations linguistiques sur l’aspect. L’analyse repose essentiellement sur les principes de base élaborés par le linguiste français G. Guillaume, sans exclure pour autant de larges incursions dans les analyses inspirées par la Théorie de Opérations Enonciatives d’A. Culioli. Elle tente de définir ou redéfinir quelques concepts guillaumiens fondamentaux sollicités par l’analyse, redéfinir, car les critères choisis ne sont pas toujours ceux de G. Guillaume, utilisés à l’état brut, mais d’inspiration guillaumienne, c’est-à-dire remodelés et repensés pour pouvoir asseoir les développements ultérieurs. Le deuxième chapitre marque un rétrécissement du champ d’investigation, puisqu’il se penche sur deux cas d’étude, relatifs au français puis à l’anglais, l’imparfait et le prétérit. Chacun de ces temps grammaticaux est abordé dans le réseau des formes aspectuo-temporelles susceptibles de les concurrencer. Un développement spécifique est consacré à l’imparfait narratif, être hybride qui conserve les gênes aspectuels de l’imparfait classique mais manifeste des caractéristiques propres au passé simple, ce qui n’est pas sans conséquence sur sa traduction en anglais. Est également envisagé un emploi quelque peu particulier du plus-que-parfait, que je nomme « plus-que-parfait narratif », cette appellation ne figurant dans aucun des ouvrages consultés. Son étonnante parenté avec l’imparfait narratif et le passé simple explique sans doute pourquoi ce plus-que-parfait se laisse généralement traduire en anglais par le prétérit simple. La deuxième grande section de cette étude n’est ni plus ni moins que la mise en relation de l’imparfait et du prétérit appréhendés séparément dans le chapitre précédent. Elle représente en quelque sorte l’interface entre les deux et s’intéresse au processus même de traduction. Le chapitre III, orienté dans le sens anglais français, pourrait correspondre à ce qu’on appelle en didactique une phase d’observation et de repérage. Il part du constat que l’anglais utilise sans difficulté le prétérit simple avec un processus en contexte spécifique, là où les grammaires d’apprentissage de l’anglais préconisent l’emploi de la forme en BE+-ING. La première partie de ce chapitre s’avère primordiale pour la suite dans la mesure où elle pose les bases de l’analyse contrastive entre l’anglais et le français. Le chapitre IV permet tout d’abord de mettre à l’épreuve les analyses élaborées dans le chapitre précédent en inversant l’orientation de la traduction. Il est généralement admis que les difficultés rencontrées en thème et en version ne sont pas les mêmes. Se placer dans le sens langue de départ = langue maternelle langue d’arrivée = langue étrangère confère à l’exercice une tout
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autre ampleur et donne à l’analyse un éclairage différent et complémentaire. Ce chapitre permet également d’élargir à d’autres domaines le champ d’investigation aspectuo-temporel des correspondances entre prétérit et imparfait en contexte spécifique. Le prétérit, point de départ de l’analyse développée au chapitre III, est en effet le plus souvent versé au français également par une forme verbale. Pour simplifier un peu, à un verbe en anglais correspond généralement, dans les traductions observées, un verbe en français. Les différences entre le français et l’anglais portent alors essentiellement sur le nœud prédicatif de l’énoncé qu’est le verbe. En revanche, la traduction de l’imparfait français donne lieu, beaucoup plus fréquemment, à des solutions qui transcendent le cadre étroit du seul verbe. De plus, dans les cas où le traducteur choisit de rendre un verbe français par un verbe anglais, il n’est pas rare que ce dernier subisse des modifications en profondeur lors du passage d’une langue à l’autre (changement de sémantisme lexical par modification du point de vue sur l’événement, intégration dans une proposition d’accueil de nature différente, etc.). En d’autres termes les altérations constatées lors du passage d’une langue à une autre sont plus récurrentes et plus profondes dans le sens français anglais que dans le sens anglais français. Le chapitre IV permet donc la mise en évidence de difficultés mais aussi de potentialités insoupçonnées et élargit considérablement l’éventail de cette étude. Ce dernier chapitre donne enfin la possibilité de conduire une réflexion sur les opérations sollicitées par l’activité de traduction, notamment celles relatives à la notion d’écart ou au contraire de fidélité orthonymique entre les deux langues. Il sera fait largement recours au principe d’ « orthonymie », mis en évidence par B. Pottier (1987) et affiné par la suite par M.-F. Delport et J.-C. Chevalier (1995). Les procédés orthonymiques ne peuvent être mis en valeur, à quelque exception près, que dans un registre de langue relativement soutenu. Une phrase à la syntaxe élémentaire, sous-tendue par un lexique de base, renvoyant à des référents expérientiels qui se laissent appréhender peu ou prou de la même manière par des communautés linguistiques différentes, pourrait, à la limite, être traitée par un simple logiciel de traduction. Elle ne saurait donc constituer une base de données suffisante pour cerner, par le biais de l’approche contrastive, les tendances profondes de tel ou tel idiome. C’est la raison pour laquelle ma préférence est allée aux textes littéraires. Le thème de la mer, commun aux ouvrages sélectionnés, m’a paru constituer un élément fédérateur entre les différentes parties de cet ouvrage et traduire à la fois la permanence de la langue et les reflets éternellement changeants de l’infinie variété du discours. Plusieurs concepts seront introduits et affinés en cours d’analyse. Mais il en est un qui revient régulièrement et mérite à ce titre d’être mentionné dès à présent : c’est celui de représentation. La représentation est une des notions clefs de la théorie de G. Guillaume. Très schématiquement, elle marque une

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étape intermédiaire entre l’expérience et le discours3. Elle correspond en effet dans un premier temps à la conversion linguistique de l’expérience et, dans un deuxième temps, à la potentialité de la langue conditionnant le discours. La langue, qui siège dans le plan de la puissance, est le lieu des représentations mentales permanentes et limitées en nombre, autorisant la variété illimitée des emplois momentanés en discours. Chaque forme linguistique renvoie à une représentation. La représentation est la condition de l’expression, « ces deux notions antinomiques recouvrant la distinction langue / discours » (A. Joly & A. Boone 1996 : 385). En clair, la compétence linguistique mais aussi pragmatique (ou communicationnelle) (plan de la puissance) permet au locuteur de s’exprimer en fonction de ses besoins du moment (plan de l’effet). Il s’établit ainsi, en chronologie notionnelle (ou idéelle), une relation de cause à effet entre l’expérience, la langue (ou langage puissanciel) et le discours (ou langage effectif). Langue et discours ressortissent au langage qui procède de l’expérience. En schéma :

Figure 1 : de l’expérience au discours via la représentation

La représentation désigne donc fondamentalement le langage à son niveau puissanciel et c’est dans ce sens que j’utiliserai le plus souvent ce concept. Mais il arrive que la représentation puisse renvoyer à une « notion pure » (G. Guillaume 1919 : 68-72), correspondant alors à ce que l’on pourrait appeler une représentation d’expérience, hors langage. Il existe enfin une représentation de discours qui n’est ni plus ni moins qu’une adaptation de la représentation invariante en langue aux contraintes discursives. Il devient ainsi possible de répertorier quelques signifiés d’effet prévisibles dès la langue. Au final, la représentation affecte les trois phases de la chronologie notionnelle. En figuration :

Tableau 1 : de la représentation d’expérience à la représentation de discours via la représentation de langue

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Les termes mis en italique sont pris dans leur acception guillaumienne. 11

La mise en rapport de deux langues différentes par le biais de la traduction multiplie par deux la chaîne idéelle de causation :

Figure 2 : la double chaîne idéelle de causation dans le processus de traduction

Entre la représentation 1 et la représentation 2, il s’ensuit des risques de déperdition ou d’altération avec parfois des tentatives plus ou moins réussies de compensation. Cette question sera développée dans le courant de cet ouvrage, essentiellement à travers l’analyse de l’orthonymie. La conclusion générale propose un récapitulatif sur le sujet. Je me contenterai de souligner pour le moment que ces risques sont en réalité latents dès la première forme de représentation, lors du passage de l’expérience à la langue, passage pouvant être lui aussi considéré comme une première traduction, celle des référents expérientiels en référents mentaux, conditionnant à leur tour la qualité du discours. En termes simples, la question que l’on peut se poser d’ores et déjà est la suivante : le langage, tel que l’utilise le locuteur, traduit-il fidèlement ce qu’il pense ou essaie d’exprimer ? Son vouloir-dire est-il en adéquation avec son savoir-dire et son dire / dit ? Le problème, on le voit, a trait essentiellement au lien entre l’expérience et le langage (langue + discours). Il est enfin un aspect de la question qui concerne cette étude au premier plan, puisqu’il s’agit de la représentation du temps, domaine extrêmement vaste, pour ne pas dire illimité, dont je ne donnerai ici que quelques éléments de réflexion. Le lien entre temps et espace a toujours stimulé l’intérêt des philosophes et des scientifiques. Par exemple l’espace de la géométrie euclidienne est tridimensionnel, mais du point de vue de la physique, depuis Einstein, l’espace est devenu un milieu à quatre dimensions, constitué de la réunion de l’espace et du temps. Tout événement se détermine ainsi par sa position dans l’espace et sa position dans le temps. Il n’est aujourd’hui rien de plus courant que de représenter le temps par l’espace. C’est à ce moyen que recourt régulièrement G. Guillaume et cela inclut aussi bien la représentation graphique que la description verbale. Toutefois, ce temps abstrait, mesuré par l’espace, défigure selon Bergson le temps
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réel, la durée qualitative non mesurable du temps vécu. Représenter le temps comme un milieu homogène, morcelé en instants juxtaposés comme les points de l’espace, c’est se représenter une durée morte, étrangère aux variations qualitatives dont est fait le temps réel, hétérogène : « Dès l’instant où l’on attribue la moindre homogénéité à la durée, on introduit subrepticement l’espace » (Données immédiates de la conscience). Le principe de la spatialisation du temps s’avère donc beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Il constitue cependant un moyen accessible de représenter une entité aussi abstraite que le temps. Aussi la suite de l’exposé y fera-t-elle largement recours. Comme on peut le voir à l’issue de ces quelques remarques introductives, l’étude aspectuo-temporelle du prétérit et de l’imparfait ressortit à plusieurs domaines de compétence : celui de la linguistique générale, de la linguistique appliquée à l’anglais et au français, de la traduction / traductologie, de la géométrie et même de la philosophie.

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APPROCHE THEORIQUE

CHAPITRE I

L’ASPECT

Selon M. Wilmet (1998 : 318), 1908 marque la naissance officielle de l’aspectologie, avec l’ouvrage de Sigurd Agrell sur le verbe polonais. La notion d’aspect s’est en fait développée plus tôt, au XIX ème siècle, grâce aux études entreprises par des linguistes allemands, sur les langues slaves, en particulier le russe. Il semble donc qu’elle ait été découverte et intégrée à la linguistique générale par une démarche successivement sémasiologique et onomasiologique. Elle est née, dans un premier temps, de l’étude de langues particulières, slaves en l’occurrence, pour se trouver ensuite appliquée et étendue à d’autres langues, telles que les langues romanes. Le concept d’ « aspect » a inspiré toute une floraison d’analyses, de classements et de terminologies en tous genres et a vu son existence aussi bien érigée au centre du système verbal que tout simplement niée. Vendryès décrit avec éloquence le cortège d’incertitudes qui jalonne la recherche dans ce domaine :
Il n’y a guère en linguistique de question plus difficile que celle de l’aspect, parce qu’il n’y en a pas de plus controversée et sur laquelle les opinions divergent davantage. On n’est d’accord ni sur la définition même de l’aspect, ni sur les rapports de l’aspect et du temps, ni sur la façon dont l’aspect s’exprime, ni sur la place qu’il convient de reconnaître à l’aspect dans le système verbal des différentes langues (cité par M. Wilmet 1998 : 312).

Pour ne s’en tenir qu’à quelques exemples, à côté de l’aspect inchoatif ou ingressif (commencer à manger), duratif ou cursif (marcher / être en train de marcher), terminatif ou égressif (finir de manger), on trouve également l’aspect semelfactif ou singulatif, itératif ou répétitif, ainsi que l’aspect statique, imperfectif, perfectif, ou encore l’aspect aoristique, l’aspect zéro etc., bref, une profusion, un enchevêtrement et un nivellement déconcertants dus, me semble-

t-il, à une superposition de plans entre courants linguistiques, entre aspect lexical et aspect grammatical et entre ces trois domaines que sont, en chronologie notionnelle, l’expérience, la représentation et l’expression. Ce chapitre présentera donc plusieurs approches théoriques et visera à faire le départ entre les différentes étapes de la chronologie idéelle à travers l’analyse successive de l’aspect lexical et de l’aspect grammatical.

Un détour par l’étymologie permet d’asseoir la définition sur le lien sémantique que tisse le terme entre son acception usuelle et son sens linguistique. Le mot provient en effet du latin aspectus, dérivé à son tour du verbe aspicere qui signifie regarder. Dans son emploi courant, l’aspect désigne la manière dont une chose se présente à la vue. Sur le plan grammatical, il renvoie similairement à la façon de regarder un phénomène, le procès en l’occurrence. L’entrelacs des données informatives fournies par le lexème verbal et sa flexion a largement complexifié cette donnée de base et engendré une multiplicité de définitions, approches théoriques et variantes terminologiques. Deux grands courants semblent toutefois prévaloir aujourd’hui. Citons pour mémoire l’analyse de quelques linguistes contemporains, francophones ou anglophones, francistes ou anglicistes :
(1) Le procès exprimé par le verbe peut être envisagé de deux manières : Le temps (chronologie) : d’un point de vue externe, le procès est situé chronologiquement dans l’une des trois époques (passé, présent ou avenir), selon le rapport entre les deux repères temporels (2. 3. 2 : point d’énonciation, point de l’événement). L’aspect : d’un point de vue interne, le procès peut être envisagé en luimême, « sous l’angle de son déroulement interne » (P. Imbs). En effet, indépendamment de toutes considérations chronologiques, tout processus implique en lui-même du temps, une durée plus ou moins longue pour se développer et se réaliser. On peut concevoir ce déroulement interne de façon globale ou l’analyser dans ses phases successives (de son début à sa fin) (Riegel et al. 1999 : 291 ; c’est moi qui souligne). (2) Aspect is not concerned with relating the time of the situation to any other time-point, but rather with the internal temporal constituency of the situation; one could state the difference as one between situation-internal time (aspect) and situation-external time (tense) (B. Comrie 1976: 5; c’est moi qui souligne).

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(3) Le terme ASPECT vient du latin spex qui signifie observateur. La catégorie de l’aspect est celle par laquelle l’énonciateur exprime sa façon d’envisager le procès. Les formes simples (présent, prétérit) indiquent que l’énonciateur considère le procès comme indépendant en matière d’aspect de tout point de vue particulier. Les formes auxiliées en have-en ou be +ing indiquent au contraire que l’énonciateur considère le procès par rapport à un point de vue défini ; […] Les formes simples traduisent donc un aspect en « rupture », en « décrochage », par rapport à un point de vue quel qu’il soit. C’est ce que traduit, ainsi qu’il a été dit précédemment, le concept d’aspect à valeur aoristique. En revanche les formes auxiliées (de type have-en ou be +ing) commentent le procès en le rapportant à un certain point de vue situé dans le temps. C’est à partir de ce repère que le procès peut être défini et apprécié. L’information livrée n’est donc plus donnée « en soi ». Elle est liée, non autonome, et dépend étroitement du repère qui lui est associé. Ce repère doit avoir été institué par le texte ou bien être identifiable à la situation d’énonciation (J. Bouscaren et al. 1987 : 10-11). (4) Par aspect, nous entendons la manière dont l’énonciateur considère le procès – ce qu’on appelle également le point de vue. Grâce aux formes aspectuelles, l’énonciateur privilégie ou non un point de repère temporel posé par rapport au moment de l’énonciation. Avec le présent simple comme avec le prétérit simple, le procès n’est pas repéré en soi par rapport au moment d’énonciation. Il n’est pas défini par rapport à une situation-origine énonciative déterminée. Au présent simple, l’énonciateur indique seulement la validité d’une relation prédicative. Ainsi : I live in Nice peut se dire de n’importe quel lieu où je me trouve actuellement. La relation demeure vraie même si momentanément ou au moment où je parle, je me trouve ou j’habite à Paris. Il n’y a pas non plus de repérage par rapport au moment de l’énonciation dans un énoncé au prétérit simple : The storming of the Bastille took place in 1789. Cela était vrai hier comme ça l’est aujourd’hui, comme ça le sera demain. La validité de la relation prédicative ne dépend pas du moment de l’énonciation. C’est pourquoi on parlera dans ces cas d’aspect aoristique, ou plus simplement d’aspect Ø puisque l’on constate la présence d’un marqueur Ø au niveau aspectuel (comme l’on aura Ø au niveau de la détermination du nom et Ø comme marque de personne au présent). Hormis le marqueur Ø, deux autres marqueurs existent en anglais introduisant quant à eux un repérage temporel par rapport au moment de l’énonciation. Ce sont : HAVE + EN et BE + ING (J.-C. Souesme 1992 : 14-15).

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Les deux premières citations, mettent l’accent sur la vision ou point de vue interne du procès. La méthode définitoire est essentiellement contrastive : l’aspect se définit par opposition au temps chronologique. C’est ainsi que la psychomécanique établit la différence entre temps d’événement et temps d’univers. En figure :

Figure 3 : rapport d’inclusion entre temps d’événement et temps d’univers

Ces deux définitions réitèrent finalement ce que G. Guillaume exprimait, un demi-siècle plus tôt, avec force et clarté dans Langage et science du langage (1964 : 48) :
Le verbe est un sémantème qui implique et explique le temps. Le temps impliqué est celui que le verbe emporte avec soi, qui lui est inhérent, fait partie intégrante de sa substance et dont la notion est indissolublement liée à celle du verbe. Il suffit de prononcer le nom d’un verbe comme « marcher » pour que s’éveille dans l’esprit, avec l’idée du procès, celle du temps destiné à en porter la réalisation. Le temps expliqué est autre chose. Ce n’est pas le temps que le verbe retient en soi par définition, mais le temps divisible en moment distincts – passé, présent, futur et leurs interprétations – que le discours lui attribue.

Cette distinction du temps impliqué et du temps expliqué coïncide exactement avec la distinction de l’aspect et du temps :
Est de la nature de l’aspect toute différenciation qui a pour lieu le temps impliqué. Est de la nature du temps toute différenciation qui a pour lieu le temps expliqué (idem).

Les définitions (3) et (4) placent l’aspect sur un tout autre plan. L’éclairage est braqué non plus sur l’intériorité de l’événement mais sur le rapport ou le lien que cet événement entretient avec To. A l’observation de l’intériorité même de l’événement s’oppose la vision du procès depuis un poste d’observation externe, généralement confondu avec le repère énonciatif. En d’autres termes, à la focalisation interne des uns s’oppose la focalisation externe des autres.

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On notera d’ailleurs avec intérêt l’étymologie dont J. Bouscaren dérive le terme « aspect », étymologie relativement différente de celle proposée par les dictionnaires4, mais sans doute plus conforme à l’objectif visé par la démonstration de l’auteur. Les citations (3) et (4) mettent en effet l’accent sur le « spex » : elles s’intéressent à l’observateur5. L’analyse adopte une attitude foncièrement énonciative et considère d’abord et surtout la nature du lien entre le point d’observation et l’événement observé. Les citations (1) et (2) privilégient l’ « aspectus » : elles s’intéressent à la chose observée, mettent en lumière la nature (l’aspect) même de l’événement. Ces deux manières de concevoir l’aspect correspondent, de manière simplifiée, à ce que l’on pourrait qualifier d’approche culiolienne et d’approche guillaumienne. Elles peuvent se résumer ainsi sous forme d’oppositions binaires :

Tableau 2 : spex vs aspectus ou deux manières de voir l’aspect

Enfin, les citations (3) et (4) donnent une interprétation fondamentalement – pour ne pas dire exclusivement – grammaticale de l’aspect. L’approche guillaumienne met au contraire en avant la dimension lexicale du procès6. Même si le concept de temps impliqué emporte par lui-même une vision aussi bien lexicale que grammaticale du procès, c’est essentiellement le sémantème verbal, sa substance notionnelle, qui semble concerné ici. Or pour comprendre les phénomènes d’interaction intralinguistique entre aspect lexical et aspect grammatical, ainsi que les différences aspectuelles interlinguistiques entre le
Etymologie du mot « aspect » : « aspect 1468, Chastellain, du lat. aspectus, de aspicere, regarder; le sens « regard » a été aussi repris au XVIes. et se conserve au XVIIes. ; le sens grammatical est du XXe s. » (Douzat et al. 1968 : 50). 5 « Observateur » équivaut ici à « instance énonciative » ou « sujet énonciateur » et renvoie, par implication, aux paramètres obligés de toute situation énonciative que sont le lieu et le temps. Mais cette équivalence n’est pas toujours vraie : d’une part, tout repère peut servir de point d’observation, d’autre part « observateur » et « locuteur » ne se confondent pas systématiquement, comme le démontrent avec pertinence J.-C. Chevalier et M.-F. Delport (1995 : 149-164). 6 Le seul aspect grammatical explicitement reconnu par G. Guillaume repose sur l’alternance des formes simples et composées. L’aspect lexical est, quant à lui, livré par la phase de discernement de la lexigénèse. G. Guillaume n’a toutefois jamais ouvertement qualifié la sémantèse verbale d’aspect lexical. La suite de l’analyse (v. infra, §1.2.2.) revient plus en détail sur ce point. 21
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français et l’anglais, il s’avère fondamental de distinguer clairement ces deux types d’aspect.

Une démarche possible consiste à ancrer la distinction entre ces deux aspects, dans une perspective beaucoup plus générale, transcendant cette opposition. Ce cadre plus général est celui de la lexigénèse (ou ontogénèse), concept forgé par G. Guillaume pour décrire la genèse du mot. La théorie sur l’aspect exposée ci-dessous, n’est pas celle du linguiste français, mais s’inspire de son analyse fondatrice sur le mécanisme constructif du mot. La « lexigénèse » repose sur un mouvement « bi-tensif », cinétiquement ordonné, qui particularise d’abord et généralise ensuite. Aux phases de particularisation et de généralisation, correspondent respectivement les opérations de discernement (ou idéogénèse) et d’entendement (ou morphogénèse). La chronologie mise en œuvre par ce cinétisme opérationnel à deux temps (ou « tenseur binaire radical ») est d’ordre notionnel (ou idéel). En schéma :

Tableau 3 : la lexigénèse

La tension de discernement, conduite à son terme, livre la base matérielle du mot, c’est-à-dire son sémantème ou lexème. Elle suit un mouvement de singularisation, dans la mesure où elle vise à extraire le mot de l’univers matériel, et donc à l’isoler, le singulariser des autres par son sémantisme propre. Le mot ou plutôt la notion est ainsi livré à l’état brut, sans marque distinctive aucune, et nom et verbe sont encore, à ce stade embryonnaire, totalement indifférenciés. A ce mouvement de singularisation réplique un mouvement d’universalisation. La notion prend alors les marques catégorielles du mot grammatical (nom, verbe, adjectif, adverbe, etc.). Cette deuxième étape de la chronologie

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notionnelle aboutit à la distinction de ce que la tradition appelle communément « parties du discours »7. En quoi ce deuxième mouvement est-il universalisant ? Il convient de différencier la base matérielle du mot de la détermination qui l’affecte. Parvenus à la deuxième tension de leur genèse, les mots finissent par se répartir dans les différentes parties du discours sous l’impact de leur détermination respective. Ainsi <walk> sera entendu comme nom ou verbe selon qu’il est affecté d’une détermination nominale ou verbale. Le terme « détermination » doit être pris dans son sens le plus large. Il équivaut à ce que G. Guillaume appelle opérations vectrices. Dans le cas du nom français, il correspond aux indices sémiologiquement marqués ou non, qui affectent la base matérielle du mot. Le nom emporte en effet les indications de personne, d’incidence (interne), de genre, d’extensité (détermination au sens étroit et classique du terme, i.e. article et nombre) et de fonction, soit cinq formes vectrices. Le verbe français comprend, quant à lui, les indications grammaticales de mode, de temps, de personnes et d’incidence (externe, sauf pour l’infinitif), soit quatre opérations vectrices. Qu’elles s’appliquent au nom ou au verbe, ces opérations sont « indispensables pour permettre à l’esprit, en s’appuyant sur elles, de passer de la particularité initiale et matérielle de la base du mot à l’universalisation finale et formelle de la partie du discours » (Leçons de linguistiques n° 8, p. 30). L’opération de détermination mobilise donc des moyens grammaticaux relativement restreints, mais applicables et généralisables à l’éventail immense et ouvert des mots. Ces derniers se trouvent ainsi déterminés ou particularisés par des moyens généralisants. Le mouvement de généralisation est engagé dès l’interception de la matière par les coupes vectrices. Chacune d’entre elles exerce une poussée généralisante, et ce n’est qu’au terme du mouvement qu’est livrée la partie du discours. Les opérations de particularisation et de généralisation relèvent donc de deux paramètres différents, relatifs à la base matérielle du mot d’une part, à sa détermination de l’autre.

La « différenciation qui a pour lieu le temps impliqué » peut être matérielle (lexicale) ou formelle (grammaticale). Autrement dit, le temps impliqué correspond aussi bien à l’aspect lexical qu’à l’aspect grammatical :
L’opposition faite […] entre la matière notionnelle discernée dans le mot et sa forme d’entendement permet d’établir la distinction […] entre aspect lexical et aspect grammatical (D. O’Kelly 1998 : 195). Selon G. Guillaume, l’opposition expérientielle entre espace et temps, traduite en système de représentation linguistique par la répartition binaire entre plan nominal et plan verbal, constitue le fondement même des parties du discours. 23
7

Il s’agit là d’une remarque fondamentale pour les analyses à suivre, mais elle demande à être explicitée. Si l’aspect lexical est véhiculé par la notion même du mot, avant toute saisie formelle aboutissant à l’identification des parties du discours, il ne peut être livré que par le mouvement d’extraction de la matière. A l’idéogénèse correspond donc l’aspect lexical. Quant à la distinction entre aspect lexical et aspect grammatical, elle passe par la différenciation entre nom et verbe. Dans un passage célèbre, G. Guillaume pose les fondements théoriques de cette opposition :
Quand le mot s’achève à l’univers-espace, il est nom. Quand il s’achève à l’univers-temps, il est verbe. La justesse de cette différenciation est corroborée par le fait que le verbe est chronogénétique, engendre le temps, en prend la marque : courir : je cours, je courais, je courus, je courrai, etc., alors que le nom ne l’est pas. Le nom se tient en dehors du temps, dans l’espace. Telle est la position du mot course qui représente matériellement – en discours – la même idée de procès que courir. La différence n’est, en l’occurrence, que d’entendement. Le mot course s’entend en dehors du temps (dans l’espace) ; le mot courir dans le temps. On est fondé ainsi à définir le nom : le mot dont l’entendement s’achève à l’espace, et le verbe : le mot dont l’entendement s’achève au temps (Langage et science du langage, p. 90).

C’est le mouvement d’entendement qui permet de distinguer le nom du verbe, par l’interception de la matière par leurs marques formelles respectives. Dans Leçons de Linguistique, vol. 8, p. 30, Guillaume distingue, nous l’avons vu, cinq formes vectrices pour le nom (genre, nombre, cas de fonction, troisième personne, incidence interne), quatre pour le verbe (mode, temps, personne, incidence externe). Comme le font observer A. Joly et A. Boone, « Guillaume n’a jamais vraiment justifié l’ordre dans lequel il énumère ces formes vectrices » (1996 : 196). On peut cependant légitimement supposer que l’infinitif (verbe de langue) marque une saisie plus précoce de la matière notionnelle que les marques formelles de la conjugaison (verbe de discours) ou, a fortiori de la personne, celle-ci n’apparaissant précisément qu’avec la forme conjuguée du verbe. Or le système aspectuel français, inscrit, selon G. Guillaume, dès la forme de réalisation du verbe au temps in posse8, « se reproduit par la suite dans la forme de réalisation au mode subjonctif (visée médiane, temps in fieri), enfin dans la forme de réalisation au mode indicatif (visée finale, temps in esse) (D. O’Kelly op. cit. : 295). D’autre part, dans L’aspect en question(s) ? Relecture de Temps et Verbe de G. Guillaume (Essais
Parmi les formes vectrices déterminatives du verbe, figure celle du mode. G. Guillaume distingue trois modes dans la chronogénèse (ou élaboration de l’imagetemps) : le temps in posse ou mode quasi-nominal, le temps in fieri, correspondant au subjonctif et le temps in esse comprenant les formes de l’indicatif. 24
8

de linguistique et l’analyse textuelle, recueil d’articles, p. 296), D. O’Kelly fait remarquer que G. Guillaume remplace, dans un article intitulé Immanence et transcendance dans la catégorie du verbe, publié dans le Journal de Psychologie, l’expression « temps in posse » (1929) par « temps impliqué » (1933) et que « temps expliqué » se substitue à « temps in esse ». Il s’agit là d’une équivalence importante qui permet d’établir les distinctions et regroupements suivants, faisant notamment apparaître le temps impliqué dans les colonnes de gauche et de droite du tableau suivant:

Tableau 4 : position du temps impliqué dans la lexigénèse

Je considérerai9 donc 1) que le temps in posse constitue la première saisie cardinale de la matière et qu’à cette forme vectrice se superpose celle d’aspect grammatical, reconductible aux autres chronothèses de la chronogénèse 2) que la distinction entre aspect lexical et aspect grammatical passe bel et bien par la distinction du nom et du verbe. Ainsi, dès la langue, le mot « marche » discerne le temps, mais n’est pas entendu dans le temps, alors que « marcher » comporte l’idée de temps à la fois dans sa matière de discernement et sa forme d’entendement. A l’idée de temps évoquée par la matière correspond l’aspect lexical, à celle exprimée par la forme, l’aspect grammatical. Le tableau précédent peut se compléter comme suit :

9

Je rappelle, au risque de me répéter, que la genèse du temps impliqué n’est pas analysée en ces termes par G. Guillaume. Il ne s’agit ici que de présupposés personnels inspirés par les grands principes guillaumiens sur la lexigénèse. 25

Tableau 5 : application de la lexigénèse à l’aspect lexical et grammatical

En conclusion, « est de la nature de l’aspect toute différenciation qui a pour lieu le temps impliqué ». Ces différenciations sont aussi bien matérielles que formelles. Le temps impliqué est apporté par la tension de discernement et d’entendement. Une distinction s’impose donc non seulement entre temps impliqué et temps expliqué mais également au sein même du temps impliqué entre matière et forme selon que le temps d’événement relève de l’aspect lexical ou de l’aspect grammatical. Au temps in esse revient le rôle de marquer le TEMPS ou temps d’univers, au temps in posse celui de marquer l’ASPECT (grammatical) ou temps d’événement. Le schéma simplifié, proposé ci-dessous, servira de référence pour la suite de cette étude :

Figure 4 : les fonctions respectives du temps impliqué et du temps expliqué

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Cette première partie s’est donnée pour objectif de brosser le cadre général de l’aspect et de mettre en évidence à la fois le lien et la distinction qu’il convient d’opérer entre aspect lexical et grammatical. La section suivante vise à sérier les caractéristiques spécifiques de l’aspect lexical. Elle se scinde à son tour en deux parties : 1) une approche critique de quelques typologies verbales qui inspirent la linguistique contemporaine ; 2) une proposition d’analyse, d’inspiration guillaumienne, sur laquelle s’appuieront les développements ultérieurs.

2

Les analyses semblent écartelées entre deux forces contradictoires, aussi légitimes l’une que l’autre, l’attraction minimaliste qui tente de dégager sous la multitude des signifiés d’effet, l’invariant ou le signifié de puissance et l’attraction maximaliste qui tend à multiplier les cas et explications théoriques pour rendre compte de la complexité de la réalité langagière sous toutes ses formes. Ceci est particulièrement vrai de la typologie verbale et, de manière générale, de toute approche résolument sémantique. Certaines classifications se distinguent en effet par la sobriété du nombre de classes retenues, alors que d’autres donnent libre cours à un véritable foisonnement catégoriel et terminologique. Du côté « sobriété », on peut citer l’analyse de J. Bouscaren, J. Chuquet et L. Danon-Boileau (1987), qui scindent les procès en seulement deux catégories, les états et les processus. Ces derniers peuvent se ramifier, certes, en verbes ponctuels, duratifs, inchoatifs, terminatifs ou résultatifs, mais les risques de prolifération de classes et sous-classes restent relativement contenus. Tout aussi concise se veut l’approche de R. Martin (1991) qui fonde sa typologie sur l’opposition élémentaire des procès perfectifs et imperfectifs :
Le procès perfectif est celui qui comporte en lui une « borne » au-delà de laquelle il ne peut qu’être recommencé et non pas prolongé (qu’il soit

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d’ « accomplissement » ou d’ « achèvement », au sens de Vendler10) ; le procès imperfectif est indépendant de toute idée de borne (qu’il soit « statif » ou d’ « activité ») (p. 88).

A l’opposé, le découpage analytique de la réalité extralinguistique par M. Wilmet, se traduit par une arborescence luxuriante où se côtoient critères lexicaux et grammaticaux. Depuis le faîte de l’arbre jusqu’à sa base, la terminologie s’enrichit d’une nouvelle étiquette qui allonge le nombre et la taille des appellations précédentes11. Les grammairiens anglais succombent, eux aussi, à la tentation taxinomique, sans pour autant verser nécessairement dans la terminologie cumulative de M. Wilmet. Voici, par exemple, le classement proposé par Quirk en 1985 :
a) «goings on» (dynamic, durative, non conclusive, non agentive) : rain, boil, shine, b) «activities » (dynamic, durative, non conclusive, agentive): ripen, grow up, turn red, d) «accomplishments» (dynamic, durative, conclusive, agentive): write (a letter), eat (one’s dinner), drink (a glass of beer), e) «momentary events» (dynamic, punctual, non conclusive, non agentive) : sneeze, explode, f) «momentary acts» (dynamic, punctual, non conclusive, agentive): tap, fire (a gun), g) «transitional events» (dynamic, punctual, conclusive, non agentive): drop, receive, h) «transitional acts» (dynamic, punctual, conclusive, agentive): sit down, catch (a ball), begin, stop.

Entre ces deux extrêmes, il existe toute la diversité envisageable, mais il apparaît toutefois que la plupart des typologies retiennent trois ou quatre grandes classes fondamentales. La plus connue est sans doute celle de Zeno Vendler (1967) :

Référence à l’article de Z.Vendler 1967, Linguistics and Philosophy. L’adjonction successive des étiquettes aboutit, pour ne prendre qu’un seul exemple, à l’aspect formel lexical coverbal cursif circonscrit transitif (v. infra, § 4.2. et annexe III).
11

10

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Tableau 6 : la typologie prédicative de Z. Vendler

Selon cette approche, les achievements12 et les accomplishments sont des procès téliques (= télétiques) ou conclusifs et se différencient l’un de l’autre par la présence ou l’absence de durée13 : les achievements sont ponctuels i.e. sont censés se réaliser dans le cadre d’un instant, tandis que les accomplishments ont une durée dont la limite de fin est le plus souvent précisée par un complément, généralement un C.O.D. Les deux classes non télétiques se distinguent par le fait que les activities comportent un degré de dynamisme plus important que

La terminologie introduite par Vendler n’a pas d’équivalences satisfaisantes en français. La traduction, plus particulièrement, d’achievement par achèvement et d’accomplishment par accomplissement risque d’introduire des nuances indésirables. C’est la raison pour laquelle, ces termes seront mis entre guillemets, lorsqu’ils sont pris dans leur sens vendlérien et donnés sous la forme d’une traduction littérale en français. 13 On notera dès à présent le caractère litigieux de ce paramètre, tout événement exprimant une durée, quelle que soit son extension. 29

12

celui des states. Ces critères, nous le verrons, reposent fondamentalement sur des données expérientielles et discursives. Ce classement a inspiré une pléthore d’adaptations et terminologies qui ne sont ni plus ni moins que des variations sur un même thème. Voici à titre indicatif une mise en correspondance plus ou moins rigoureuse de quelques approches tripartites ou quadripartites, certaines acceptions ne se recouvrant que de manière imparfaite, d’autres se subdivisant, selon les auteurs, en plusieurs sous catégories :

Tableau 7 : classements aspectuels tripartites et quadripartites

Par souci de simplification, ce tableau ne fait apparaître, hormis les divergences terminologiques, qu’une subdivision typologique de la dernière classe du modèle tripartite. Or les classifications et les approches, s’avèrent souvent beaucoup plus complexes et enchevêtrées que ne le laissent supposer cette présentation synoptique. Ainsi, l’analyse culiolienne qui, par économie linguistique, étend au procès le fonctionnement trichotomique des nominaux14, introduit par exemple les concepts de densification et de compactisation, dont on peut donner les équivalences suivantes :

Pour rendre compte du fonctionnement nominal, A. Culioli distingue trois classes : 1) les discrets (cf. chien, voiture) qui sont les nominaux susceptibles d’être dénombrés. Ils correspondent à ce qu’on appelle classiquement la catégorie des termes « comptables ». 2) Les denses (cf. eau) qui ne peuvent se discrétiser en unités, mais que l’on peut quantifier à l’aide d’un dénombreur (cf. une bouteille d’eau). 3) Les compacts qui sont des prédicats nominalisés, c’est-à-dire des nominalisations d’adjectifs ou de verbes (cf. tristesse ou resentment (angl.)). Cette typologie nominale, due à A. Culioli, a été, dans un second temps, étendue au domaine verbal et prédicatif, notamment par J.-J. Frankel, D. Paillard et S. de Vogüe. Les procès sont analysables alors eux aussi, en discrets, denses et compacts (voir en particulier D. Paillard 1988). 30

14

Tableau 8 : approche culiolienne de la typologie verbale

Il est toujours possible de multiplier les présentations de modèles linguistiques, fort nombreux, dans le simple but de révéler la complexité d’un domaine où les approches se croisent, se chevauchent, s’entremêlent ou se défont pour mieux se reconstruire et représenter la réalité d’expérience. Pour se cantonner à un dernier exemple, voici celui de J. François et J.-C. Verstiggel (1991 : 198), qui élargissent la typologie classique tripartite ou quadripartite à sept rubriques, en multipliant le nombre de traits définitoires. De toute évidence, leur modèle se donne pour objectif de « ranger » des procès souvent difficilement classables :

Tableau 9 : typologie verbale de J. François et J.-C. Verstiggel

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Ce dernier tableau, plus étoffé et donc censé être plus précis et plus complet, met paradoxalement en évidence la vanité de toute entreprise taxinomique. En ce qui concerne les traits retenus, on peut en effet se demander pourquoi Aurélien dessine un cheval se trouve affecté des traits [+changement] et [+causativité] alors que Marie tricote, des traits [-changement] et [-causativité], l’un comme l’autre de ces deux énoncés tendant vers un résultat (cheval dessiné et pull-over tricoté). Il serait sans doute plus pertinent de faire intervenir les critères de transitivité et d’intransitivité, la différence entre les deux énoncés étant que l’objet sur lequel porte le résultat est précisé dans un cas et ne l’est pas dans l’autre15. La multiplication des paramètres de prédication e.g. état, état dynamique, état agentif ou encore causation, action causatrice ne revêt, à mon sens, qu’un intérêt relatif. Où par exemple J. François et J.-C. Verstiggel rangeraient-ils un énoncé tel que Le maître domine l’esclave, par rapport à Le château domine la vallée classé, par les auteurs, dans la case « état » ? Dans les états agentifs ? De manière générale, les typologies prédicatives ne proposent qu’un classement où se mêlent critères de discours et d’expérience. Reprenons, à titre d’illustration, les deux exemples intégrant le verbe dominer dans deux contextes différents. Le verbe de langue dominer (son signifié de puissance, nécessairement abstrait) renvoie à l’idée prototypique de être au-dessus de. Il s’apparente bel et bien à un verbe d’état, ainsi qu’il est d’ailleurs catalogué dans le tableau ci-dessus. Mais en discours ce même procès pourra prendre des signifiés d’effet très variables. On notera, d’ores et déjà, qu’il est nécessaire de prendre en compte au moins trois paramètres afin de cerner la valeur du procès en emploi momentané : le verbe lui-même (le référent expérientiel auquel il renvoie et sa prise en charge dans un énoncé), et les deux éléments que présuppose tout verbe transitif : le support de causation16 (sujet agent vs nonagent / patient) (Le maître domine l’esclave vs Le château domine la vallée) et le support d’effection (l’esclave vs la vallée) (v. infra, § 2.1.3.1.). La classification de J. François et J.-C. Verstiggel présente, en fin de compte, l’avantage inhérent à tous les classements : elle range. Mais dans les tiroirs se retrouvent pêle-mêle des critères disparates, relevant essentiellement de l’expérience et du discours, sans que soit fait le départ entre les deux et sans qu’intervienne non plus, de manière nettement identifiable, le niveau de la représentation. De là, la vanité de tous les classements qui se veulent exhaustifs.
Soulignons au passage, qu’il est impossible, hors contexte, d’attribuer une valeur précise à Marie tricote : 1) Marie est en train de tricoter 2) Marie a l’habitude de tricoter 3) Marie sait tricoter. 16 « Support de causation » et « support d’effection » désignent les « actants », ce qui est à l’origine de l’événement (en règle générale le sujet) et ce à quoi aboutit l’événement. A la différence de sujet et objet, causation et effection renvoient à l’univers d’expérience (voir A. Joly et D. O’Kelly 1990 : 151). 32
15

Il convient donc de s’en tenir aux grandes divisions et examiner chaque cas dans son contexte et son co-texte linguistique.

Aux divergences de classifications, s’ajoutent des variations d’acception pour un même terme. Les quatre concepts clefs de la classification quadripartite seront ici passés en revue. La terminologie de Z. Vendler, pour mémoire, « état », « activité », « accomplissement » et « achèvement » servira de référence.

Soient les cinq définitions suivantes : Définition 1
[Les verbes d’état] expriment des événements entièrement logeables dans le cadre d’un instant. On dira de ces verbes qu’ils sont lexicalement perfectifs. […] <Etre grand> évoque un événement non susceptible de déroulement intérieur : il parvient d’emblée à la complétude, ce qui n’exclut pas qu’il perdure dans le temps, d’instant en instant. […] Le contenu lexical du verbe ne varie pas d’un instant à l’autre ; il est complet en chacun des instants du temps (A. Joly et D. O’Kelly 1990 : 136-137 ; c’est moi qui souligne).

Définition 2
Les verbes statiques posent simultanément dans le temps le terminus a quo le terminus ad quem du procès - (M. Wilmet 1998 : 314). et

Définition 3
[Les verbes d’état sont des] verbes servant à relater des situations stables et qui n’évoquent pas une action17 (Bonnotte et al. 1991 : 213 ; c’est moi qui souligne).

Citation extraite d’une consigne adressée à des étudiants inscrits en DEUG de Psychologie, lors d’une expérimentation, visant à mettre en évidence la représentation cognitive des verbes (titre de l’article). Voici la citation dans son intégralité : « Lorsque vous avez affaire à des verbes servant à relater des situations stables et qui n’évoquent pas une action, vous tracerez un trait horizontal partant toujours de l’extrémité gauche de la feuille et allant jusqu’à l’extrémité droite ». 33

17

Définition 4
Il [Z. Vendler] commence par distinguer les verbes référant à des procès composés de phases qui s’enchaînent sur l’axe temporel et ceux qui réfèrent à des procès dont il est impossible de prendre un instantané (cet instantané étant rendu en anglais par la forme progressive). Ces derniers sont désignés sous le nom de verbs of state (L. Gosselin et J. François 1991 : 37).

Définition 5
Les verbes imperfectifs signifient des procès qui, s’ils ne sont pas interrompus par des circonstances extérieures, peuvent se prolonger sans limitation. Les procès évoqués par des verbes tels que exister ou vivre peuvent bien être interrompus (par exemple, dans le cas des êtres vivants, par la mort). Mais cette interruption n’est pas inscrite dans le signifié même des verbes, qu’on dit de ce fait imperfectifs (M. Arrivé, F. Gadet, M. Galmiche 1986 : 78).

Ces cinq définitions soulèvent une série de contradictions binaires : 1) La relation à l’instant : vision analytique et vision synthétique - Etat = événement perfectif Selon A. Joly et de D. O’Kelly, chaque instant successif dont se compose l’état est perfectif, c'est-à-dire il donne du procès l’image d’un événement complet, non évolutif par rapport à l’instant qui précède ou qui suit. Quel que soit le moment de saisie, l’événement-état est entier :

Figure 5 : représentation des verbes d’état par A. Joly et D. O’Kelly

- Etat = événement imperfectif Il a été fait allusion à l’analyse de R. Martin (v. supra, § 2.1.1.1.) qui structure son classement typologique en procès perfectifs et procès imperfectifs, avec les premiers correspondant aux verbes d’ « accomplissement » et d’ « achèvement » et les seconds aux verbes d’ «état » ou d’ « activité ». Cette répartition se rapproche de celle de M. Arrivé et al. qui regroupent sous l’étiquette imperfective des verbes aussi disparates qu’exister, vivre, marcher ou encore travailler. Cette conception des verbes d’état comme procès imperfectifs

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s’apparente également à celle de J.-P. Declés qui adopte une représentation de type topologique et associe aux états un intervalle ouvert :

Figure 6 : représentation des verbes d’état par J.-P. Declés

Une telle approche, présente l’inconvénient de gommer les critères distinctifs entre les verbes d’état et ce que Z. Vendler appelle les verbes d’ « activité ». De plus, elle s’oppose radicalement à la présentation d’A. Joly et de D. O’Kelly, évoquée en première instance. A la définition des verbes d’état, fondée sur l’imperfectivité du procès s’oppose, en effet, celle ancrée, au contraire, sur sa perfectivité. La première étude s’intéresse en fait aux instants constitutifs de la somme, la deuxième à la somme des instants dont se compose l’événement. En d’autres termes, la première vision se veut analytique alors que la deuxième est synthétique. 2) Temps porté et temps porteur Les défenseurs de l’approche synthétique ne font apparemment pas la distinction pourtant capitale entre temps porté (intérieur / immanent / d’événement) et temps porteur (extérieur / transcendant / d’univers). Ce qui dans l’« état » est « imperfectif », c’est sa reconduction d’instant en instant, dans le temps d’univers. Autrement dit, l’imperfectivité, telle qu’elle est conçue ici, ressortit au temps porteur, non au temps porté. Une telle définition ne se fonde donc pas sur des paramètres proprement aspectuels, c’est-à-dire la prise en considération du temps impliqué. C’est la raison pour laquelle les verbes d’état seront considérés, dans la suite de cette étude, non pas comme des procès imperfectifs mais des procès perfectifs. 3) Représentation et expérience18 La définition que proposent A. Joly et D. O’Kelly relève du plan de la représentation. Ce qui est complet dans le cadre d’un instant, c’est la représentation de l’événement. Les autres analyses citées ici, hormis peut-être celle de M. Wilmet, subissent le dictat de l’expérience. La définition des verbes d’état n’est envisagée que par le biais de l’événement auquel ils réfèrent dans le
Voir ci-dessous (§ 2.2.) le développement sur la chronologie notionnelle. Se reporter également à l’introduction générale de cet ouvrage. 35
18

monde extralinguistique. On notera également que les valeurs de « stabilité » prises en compte par Bonnotte et al. (définition 3) reposent sur des critères en prise directe sur l’expérience. Le titre de l’article d’où est extraite la citation (La représentation cognitive des verbes) est d’ailleurs suffisamment évocateur.

L’analyse duelle des verbes d’état, évoquée ci-dessus, s’applique également aux verbes d’ « activité ». L’approche analytique, qui va de la partie au tout, fait ressortir le caractère évolutif de l’événement qui change d’instant en instant pour atteindre à la complétude. C’est la position d’A. Joly et de D. O’Kelly pour qui les verbes lexicalement imperfectifs (= verbes d’ « activité » chez Z. Vendler) sont
ceux qui expriment des événements non logeables dans le cadre étroit d’un instant – des événements qui, pour atteindre à la complétude, requièrent une certaine extension temporelle […] e.g. work, read, rain, watch, par opposition à catch sight of (1990 : 138).

A cette représentation analytique s’oppose la vision synthétique de l’imperfectivité qui considère la somme des instants, dont se compose l’événement. Ce type d’approche tombe dans les même travers que ceux dénoncés à propos des verbes d’état, dans la mesure où il introduit une certaine confusion entre temps porteur et temps porté ou encore entre représentation et expérience. Je ne mentionnerai, pour l’exemple, que la position de Bonnotte et al., qui considèrent que les verbes arésultatifs (= d’ « activité ») sont ceux « qui évoquent des situations qui durent longtemps et ne donnent pas lieu à un résultat directement observable (nous ne pouvons qu’inférer le résultat de l’action) » (loc. cit. ; c’est moi qui souligne). Une telle analyse repose sur des impressions de durée ou d’absence de résultat observable19. En dépit de leur coloration plus linguistique, les traits sémantiques20 [+duratifs] et [-téliques], parfois utilisés pour exprimer la même idée, ne changent rien à la donne : ils renvoient directement à l’expérience.

Même si cela n’est pas ouvertement exprimé par l’auteur, c’est en termes expérientiels que G. Guillaume oppose, dans un passage demeuré célèbre, les verbes sortir et marcher :
Parmi les verbes arésultatifs donnés à des enfants lors de l’expérimentation sur la représentation cognitive des procès, figure sucer (ses doigts). Difficile pourtant, dans ce cas, de ne pas envisager un résultat quelconque… 20 Voir ci-dessous (§ 2.1.2.) la section consacrée à la définition des traits sémantiques. 36
19

Représentons-nous l’action de sortir, ou ce qui est mieux encore pour la bien analyser, réalisons-là effectivement en nous dirigeant vers l’issue du lieu où nous nous trouvons. Je me dirige vers cette issue, je la franchis : je suis sorti. Or à cet instant précis […] puis-je continuer de sortir ? Non pas, car c’est chose faite et pour pouvoir sortir encore il me faudrait préalablement rentrer, ou, à tout le moins, me diriger vers une autre issue, en un mot recommencer l’action, non pas la continuer. Comme on le voit le verbe sortir enferme une limite de tension. Pareille limite n’existe pas dans le verbe marcher. Pour nous en rendre compte, réalisons de nouveau l’action, je me lève, je me mets à marcher, je marche, je m’arrête ; or, m’étant arrêté, rien ne s’oppose à ce que je reprenne immédiatement ma marche, au lieu qu’avec sortir la reprise de l’action ne pouvait être que médiate : il me fallait rentrer d’abord ou me diriger vers une nouvelle issue. On voit par là que le verbe marcher, susceptible en soi d’une continuation continue, n’enferme intérieurement aucune limite de tension (1929 : 26).

Dans la terminologie vendleriennne, sortir et entrer sont des verbes d’ « achèvement »21. L’effet [-duratif] qui leur est (abusivement ?) associé et la télicité interne les distinguent des verbes d’ « accomplissement ».

Dans les classifications quadripartites, les « accomplissements » s’opposent, en effet, aux « achèvements » par le trait [+/- duratif]. Par exemple, A. Borillo insiste sur le « caractère duratif et terminatif » des « accomplissements » (1991 : 98). De même, I. Bonnotte et al. définissent les verbes « résultatifs duratifs » (= « accomplishments ») ou « instantanés » (= « achievements ») comme « des verbes décrivant des situations qui prennent plus ou moins de temps » (loc. cit.). Décrire un procès en ces termes revient à glisser d’une représentation linguistique à une projection pragmatique. De telles impressions, exclusivement fondées sur l’expérience, introduisent des critères éminemment subjectifs. En revanche, dans une théorie de la représentation, la vue perfective de l’événement équivaut à un instant (en pensée) : aller de Toulon à Paris ne prend pas mentalement plus de temps que aller de Toulon à Londres. Les « accomplissements » s’opposent également aux « activités » par le trait [+télique]. Par exemple, L. Gosselin et J. François, citant Z. Vendler parlent de « procès s’acheminant vers un terme logiquement nécessaire » (op. cit. : 37). Cette analyse détient certes sa part de vérité, mais elle omet de souligner que les « accomplissements » sont d’abord et avant tout des « activités ». Ce sont plus précisément des « activités » perfectivées, c’est-à-dire des procès dont la limite
21

Le critère linguistique qui permet d’identifier ces verbes est l’emploi de l’auxiliaire être au passé composé. 37

finale est marquée par le co(n)texte, le plus souvent un C.O.D. ou encore un complément circonstanciel e.g. he walked to the station22. Il importe enfin de souligner que la perfectivation des processus par un complément situe l’analyse au niveau du discours. Or les typologies prédicatives mettent sur le même plan les verbes de langue et les verbes de discours. Ces verbes n’ont pourtant pas le même statut (v. infra, § 2.2.4.).

Comme pour les classes de procès, le nombre, la nature et la hiérarchisation des traits retenus pour définir ces procès fluctuent selon les travaux. De plus, la prise en compte des traits sémantiques relève de la représentation expérientielle, non de la représentation linguistique.

Pour caractériser chaque classe prédicative, la plupart des études ont recours à des traits sémantiques, par exemple : -duratif vs ponctuel - télique vs atélique - borné vs non-borné - changement / transitionnalité vs absence de changement / transitionnalité - dynamique vs statif - causatif vs non causatif - etc. Les traits sémantiques constitutifs des différentes classes présentent des caractéristiques aspectuo-temporelles, modales et actancielles : durée, ponctualité, télicité, changement, dynamisme, agentivité, etc. De plus, ils offrent tous un caractère binaire. Ils ne se conçoivent qu’en terme de polarité positive ou négative, de présence ou d’absence, de tout ou rien. Or dans bon nombre d’énoncés, certains traits s’appliquent plus ou moins ou n’interviennent pas dans leur totalité. Par ailleurs, les typologies fondées sur des traits se présentent sous la forme de taxinomies discrètes qui résolvent flottements et contradictions par le recours aux « recatégorisations » (v. infra, § 2.1.3.1.).
Exemple de Penner (1970), cité par L. Gosselin et J. François (1991). Penner considère que he walked réfère à un procès non borné tandis que he walked to the station se décompose en he walked (energeia = activity) et he reached the station (kinesis = performance). La mention du lieu atteint confère une limite (un télos) au procès. 38
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La multiplication des traits et des critères retenus pour les définir présente des risques de redondance. Par exemple le trait [+CA] (+ causatif), perceptible dans des énoncés tels que Le vent arrache les tuiles du toit ou encore Aurélien dessine un cheval (v. supra, tableau 9), se trouve inexorablement mis en concurrence avec le trait [+CH] (+changement) qu’il implique. Ce dernier, également appelé transitionnel, transformatif ou encore résultatif paraît difficilement dissociable du trait [+borné], lequel, à son tour, se rapproche de la valeur télique. Il s’établit ainsi entre les sèmes, des relations implicatives qui peuvent d’ailleurs fonctionner, selon le cas, dans les deux sens et rendent certains de ces traits plus ou moins superfétatoires. Par exemple : [+ causatif] [+ changement] [+borné] [+ponctuel] [+ borné] [+dynamique] [-dynamique] [-borné] [-ponctuel] Les flèches ne sont pas toujours orientées dans les deux sens, ce qui montre que la relation inverse n’est pas systématique. De plus, le changement de polarité d’un trait [+ /-] n’entraîne pas toujours celui du trait impliqué. Ainsi si [+causativité] implique [+ changement], [-causativité] ne signifie pas automatiquement [-changement] (exemple : Le rocher dévale la pente). Il existe également des risques de chevauchement, voire d’assimilation, entre traits et classes de procès, même si les premiers sont censés représenter les derniers. Par exemple, les prédications de causation et d’action causatrice introduites par J. François et J.-C. Verstiggel ne peuvent être affectées, par la force des choses, que du trait [+ causatif]. Certains traits apparaissent même comme la source fondatrice de la typologie verbale. Il s’agit là de hiérarchie non plus entre traits eux-mêmes, mais entre traits et classes de procès. Le trait [+/-télique] peut devenir, par exemple, le principe structurateur de la typologie verbale (v. supra, § 2.1.1.1.)23 :

Le concept de « bornage » s’avère en réalité plus complexe que ne le laisse supposer le tableau 10. Selon C. Fuchs et al. (1991 : 146), les « propriétés nécessaires » et « permanentes » renvoient à du « non borné non bornable» (à du « compact »), les « propriétés contingentes » et les « activités » à du « non borné bornable » (respectivement à du « compact en voie de densification » et à du « dense »), les « accomplissements » et les « achèvements » à du « borné » (respectivement à du « dense en voie de discrétisation » et à du « discret ») (v. supra, tableau 8). Ces critères se fondent, à l’évidence, sur la nature du référent. 39

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Tableau 10 : hiérarchisation entre trait sémantique et type de procès

La télicité L’opposition « télique » / « atélique » est définie par B. Comrie en ces termes :
[…] the situation described by make a chair has built into it a terminal point, namely that point at which the chair is complete, when it automatically terminates; the situation described by sing has no such terminal point, and can be protracted indefinitely or broken off at any point. Situations like that described by make a chair are called telic, those like that described by sing are called atelic (1976 : 44).

Cette définition appelle les remarques suivantes : - Elle renvoie au seul niveau de la représentation expérientielle. L’auteur invite à visualiser sur le plan pragmatique la situation à laquelle réfère le procès : chaise terminée, chant continu mais susceptible d’être interrompu, etc. - B. Comrie met en relation deux verbes difficilement comparables puisqu’il s’agit d’un verbe de langue (sing) et d’un verbe de discours (make a chair). - Le type de procès le plus souvent cité pour illustrer la télicité est le verbe sortir. Comme chanter, sortir est un verbe de langue. La distinction de statut entre sortir et fabriquer une chaise explique la différence de nature télique entre ces deux types de verbes. Le seuil télique, interne dans le premier cas, coïncide avec la limite de fin du procès dans le deuxième. Ces deux types de procès correspondent respectivement à ceux que Vendler désigne sous le nom d’ « achèvement » et d’ « accomplissement ». En schéma :

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Figure 7 : télicité interne et externe

La définition de la télicité a été étendue au domaine grammatical et le terme a fini par se trouver investi d’un sémantisme à géométrie variable. M. Wilmet dénonce les risques de dérive :
Le vocabulaire linguistique propose aussi verbes téliques ou télétiques (du grec telos ‘terme’). L’ennui est qu’on a coiffé de cette appellation : les verbes à terme intérieur (nos perfectifs), les verbes à termes extérieurs (nos imperfectifs perfectivés) et l’aspect global superposé à l’aspect sémantique d’un verbe imperfectif (p. ex. Pierre marcha = « se mit à marcher ») ou d’un verbe statique (cf. les exemples Le ciel fut noir de Chessex et il eut un long cou de Queneau au § 508, rem.) (1998 : 317, remarque 1).

L’agentivité L’événement est placé sous le contrôle d’un être humain :
Pierre conduit.

Mais (Pierre) dort n’est pas un prédicat agentif. Il n’est donc pas étonnant que le trait [-agentif] soit le trait le plus immédiatement et intuitivement perceptible des verbes d’état. L’agentivité représente d’ailleurs, selon B. Pottier (1995 : 20), le critère distinctif des verbes d’état et d’activité : Si A est doté du trait [-vol] (absence de volonté : A ne fait rien pour que le procès existe), on a les états :
A être intelligent A avoir de la chance A savoir l’anglais A avoir une villa à Cannes A aimer le chocolat A être dans la cour A avoir soif neiger

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Si A est doté du trait [+vol], il est responsable du procès ; c’est une activité :
A courir A nager A réfléchir A lire un roman A suivre la voiture A longer la haie

Je réserverai le terme « dynamique » pour décrire le prédicat et celui d’ « agentif » pour caractériser le sujet. L’effet [+/- agentif] / [+/- dynamique] résulte en réalité d’une mise en relation entre les deux. Il ne peut s’appréhender que par le bais expérientiel.

Les traits sémantiques et, par delà, les types de procès ainsi définis, renvoient à l’expérience. Parler en termes de « télicité », d’ « agentivité » de « dynamisme », etc., c’est situer l’analyse sur le terrain de la perception extralinguistique du monde. Lorsque R. Martin pose que « le procès perfectif est celui qui comporte en lui une borne » (1991 : 88) ou que « le procès imperfectif est indépendant de toute idée de borne » (idem), il superpose deux plans : celui de la représentation expérientielle auquel renvoient des termes tels que « borne », « seuil », « télicité » et celui de la représentation linguistique dont relèvent les concepts de « perfectivité » ou d’« imperfectivité » (v. infra, § 2.2.). La prise en compte des traits sémantiques débouche donc sur une typologie de type cognitif. Certes les termes « télicité », « agentivité », « dynamisme », etc. supposent un certain degré de conceptualisation de la réalité extralinguistique. Il n’en demeure pas moins que ces concepts sont en prise directe avec l’expérience. Or une théorie qui ne s’en tient qu’au seul plan de l’expérience se trouve laminée par des considérations nécessairement subjectives, avec les risques d’enlisement que cela comporte : dans quelle mesure, par exemple, un trait sémantique peut-il être considéré comme une valeur stable, un axiome universel ? Que faut-il entendre par « ponctuel », « duratif », « ingressif » ou encore « transitionnel »? Qu’est-ce qu’une « absence de durée » ? Tout procès n’implique-t-il pas une durée, si infinitésimale soit-elle? Faut-il alors systématiquement attribuer le trait [-duratif] aux verbes d’ « achèvement » tels que perdre ses clefs, perdre la raison, tomber ou tomber malade? La limite interne du procès n’est-elle pas, selon le cas, plus ou moins dilatée, le franchissement du seuil télique plus ou moins long ? Où situer précisément la frontière télique? Au cœur même du procès ? En limite externe? D’aucuns ajouteront même, que tout verbe d’ « activité » implique le trait [+changement], par la simple survenance de l’événement, le passage de l’absence à la présence. Ne doit-on pas alors remettre également en cause, le
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sème [- causatif], surtout si on part du principe philosophique que l’acte gratuit n’existe pas?

Au nombre des paramètres susceptibles d’intervenir dans le calcul interprétatif de la typologie prédicative en discours, on retiendra plus particulièrement : l’opération suggérée par le verbe lui-même (le référent expérientiel auquel il renvoie), le support de causation (ce qui est à l’origine de l’événement, en règle générale le sujet), le support d’effection (ce à quoi aboutit l’événement) et les adverbiaux spatio-temporels se rapportant au verbe. Le rôle joué par le nombre (singulier vs pluriel) et la détermination affectant ces divers supports s’avère également parfois prépondérant dans l’interprétation du prédicat. Ces différents critères peuvent modifier radicalement la configuration aspectuelle du procès selon son utilisation momentanée en discours. Parmi les études les plus connues sur la typologie prédicative et plus particulièrement le rôle joué par le co(n)texte pour l’interprétation du lexème verbal figure celle élaborée conjointement par C. Fuchs, L. Gosselin et B. Victori, dans Polysémie, glissement de sens et calcul des types de procès (1991). Comme le font remarquer les auteurs
[…] les lexèmes verbaux ne donnent que des indications partielles, qui peuvent se trouver modifiées selon le contexte. D’une part, il est bien connu que certains verbes correspondent à des types de procès différents selon le type de détermination du N objet et / ou du circonstanciel avec lesquels ils se trouvent construits […], d’autre part […] un même prédicat peut être compris comme renvoyant à des types de procès différents […] (p. 149).

Voici quelques exemples d’illustration et commentaires extraits de ce même article24 :
« tomber » « le vase – tomber » « La pluie – tomber »
24

= activité = achèvement = activité

Les exemples, regroupés ici pour les besoins de l’exposé, sont présentés sous la même forme que dans l’article dont ils sont extraits. 43

« écrire » « écrire – des – lettres » « écrire – une (la, cette, trois) – lettre(s) conduire conduire + la voiture peindre + la cuisine peindre + une cuisine manger + ∅ manger + le gâteau manger + un gâteau

= activité = activité = accomplissement = activité = activité = activité / accomplissement = accomplissement = activité / accomplissement = accomplissement = accomplissement

« nager » « nager – jusqu’à – la – rive Il a écrit pendant (*en) un quart d’heure Il a écrit une lettre en (*pendant) un quart d’heure J’ai mangé pendant un quart d’heure J’ai mangé en un quart d’heure

Comme le font remarquer les auteurs, il est vrai qu’il y a interaction entre le procès et son environnement actanciel et circonstanciel, mais cette interaction ne relève que de l’actualisation particulière en discours renvoyant à des distinctions d’ordre pragmatique :
La pluie menace de tomber. La chaussée est glissante ! Faites attention de ne pas tomber ! Les vagues se brisaient sur les récifs. Le verre s’est brisé en tombant.

La nature continue (la pluie / les vagues) ou discontinue (la personne / le verre) du support de causation (à l’origine de l’événement) peut colorer l’interprétation de tomber ou de se briser de la même manière (continue / discontinue). En d’autres termes, le procès renverra, selon le cas, à un événement indéterminé ou déterminé (v. infra, § 2.2.3.1.). De même, la présence ou l’absence de complément ainsi que la détermination et le nombre affectant ce dernier peuvent modifier la nature sémantique du procès. Par exemple, un C.O.D. a souvent pour effet de « borner » le procès, mais cet effet n’est pas systématique :
- Qu’est que tu as fait ? - J’ai peint la cuisine.

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Selon la situation, J’ai peint la cuisine signifiera (entre autres) 1) J’ai passé l’après-midi à la peindre, mais je n’ai pas fini 2) Je l’ai peinte et elle est finie25. Le principe décrit pour le français s’applique mutatis mutandis à l’anglais, comme dans ces énoncés, empruntés à A. Trévise26 (1994) :
(1) The chimney smoked (p. 25). (2) John smoked a cigarette and left (p. 25). (3) Lydia had on, this first Wednesday, a dress of royal blue satin with little red and yellow flowers […]. She smoked a cigarette and held it in her bright red lips. When she took it out the cigarette had a pattern of fine red lines fanning together at the end […]. The sun blazed through the carriage window […] (Jane Gardam, God on the Rocks) (p. 98). (4) In those days he smoked a cigar which was too expensive for me (p. 27).

Le prétérit simple serait rendu en français soit par l’imparfait en (1), (3) et (4), soit par le passé simple / passé composé en (2), ce qui montre que, en français, la matière lexicale du procès (fumer) est ostensiblement « travaillée », lorsqu’elle est saisie, lors de son actualisation en discours, par l’aspect grammatical (fumait vs fuma). En anglais, l’emploi d’une forme unique a pour effet de masquer partiellement la lisibilité des formes verbales. L’environnement textuel et situationnel s’avère alors primordial. L’interprétation discursive de la perfectivité grammaticale du prétérit simple, susceptible de correspondre aux formes perfectives (passé simple) ou imperfectives (imparfait), dépend d’une série de paramètres co(n)textuels, tels que la narration / la consécution en (2), la description / la simultanéité en (3), ou encore l’attribution d’une caractéristique au sujet de l’énoncé, renvoyant à un champ d’application temporelle plus large en (4)27. Ainsi smoked a cigarette pourra, dans certains cas, faire référence à l’activité du sujet sans en envisager nécessairement le terme et marquer une attribution de propriété, proche de l’état. Seul le co(n)texte permet de trancher entre ces différentes potentialités … à condition, bien sûr, de disposer d’un co(n)texte ! Or c’est précisément le problème que soulèvent les exemples et par conséquent l’analyse mise en avant par C. Fuchs et al. Bon nombre des illustrations
En langue, peindre comprend ces possibilités particulières. La plupart des extraits proposés par A. Trévise ont le mérite, à la différence de ceux de C. Fuchs et al., d’insérer des procès dans des énoncés formés et complets, bien que plus ou moins contextualisés. Toutefois, certains exemples fabriqués pour les besoins de la démonstration rappellent étrangement le « mécano linguistique » de C. Fuchs et al., e.g. smoke / smoke a cigarette / smoke cigarettes, etc. 27 Cette question sera réexaminée en détail aux chapitres III et IV.
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