La variation du français dans les espaces créolophones et francophones (Tome II)

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Les articles publiés dans ce second volume dévoilent la variation du français sous l'angle de la phonétique, de la phonologie et du lexique. Des chercheurs de renom international présentent leurs études portant sur les zones créolophones en général, sur les terrains de la Guyane, de la Guadeloupe et de l'Ile Maurice, et sur le français d'Afrique à travers l'étude de l'Algérie et du Mali.
Publié le : lundi 1 avril 2013
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EAN13 : 9782296534766
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Sous la directionLa variation du français
de Gudrun Ledegendans les espaces créolophones
et francophones
Les articles publiés dans ce second volume dévoilent la variation du
?rançais sous l’angle de la phonétique, de la phonologie et du lexique. Des
chercheurs de renom international, qui participent au projet international La variation du français
« Phonologie du ?rançais contemporain » (www.projet-p?c.net) présentent
leurs études portant sur les zones créolophones en général, sur les terrains de dans les espaces créolophonesla Guyane, de la Guadeloupe et de l’île Maurice, et sur les ?rançais d’A?rique
à travers l’étude de l’Algérie et du Mali.
Dans le dernier volet de ce volume, est exposé le réseau « Étude du et francophones
?rançais en ?rancophonie » de l’Agence universitaire de la ?rancophonie
(www.ef.au?.org) et plus particulièrement l’intégration des données
phonétiques et phonologiques dans la banque de données lexicographiques
pan?rancophones. Zones créolophones, A?rique
Ainsi, divers champs de la phonétique, de la phonologie et du lexique du et lexicographie diférentielle
?rançais, ainsi que les problématiques du contact de langues sont explorés
par des spécialistes de diverses régions de la planète, animés par une même
passion pour les aires ?rancophones et créolophones. Tome II
Gudrun Ledegen est maître de conférences à l’université de Rennes 2 et
membre du Laboratoire PREFics – EA 4246. Ses recherches portent sur la
sociolinguistique, la syntaxe et la prononciation du français parlé, et les langues
en contact (français-créole), prenant appui sur la base de données orales Valirun
(variétés linguistiques de la Réunion).
ISBN : 978-2-336-29297-7
21 e
La variation du français
 Sous la direction de Gudrun Ledegen
dans les espaces créolophones et francophones - Tome II




LA VARIATION DU FRANÇAIS
DANS LES ESPACES CRÉOLOPHONES
ET FRANCOPHONES

Zones créolophones, Afrique
et lexicographie différentielle














En hommage à Sarah Leroy





















© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-29297-7
EAN : 9782336292977Sous la direction de
Gudrun LEDEGEN





LA VARIATION DU FRANÇAIS
DANS LES ESPACES CRÉOLOPHONES
ET FRANCOPHONES

Zones créolophones, Afrique
et lexicographie différentielle


Tome 2







Espaces discursifs
Collection dirigée par Thierry Bulot

La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des
discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à l’élaboration/
représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux, géographiques, symboliques,
territorialisés, communautaires… – où les pratiques langagières peuvent être
révélatrices de modifications sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains,
des approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du seul espace
francophone – autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les
langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance ;
elle vaut également pour les diverses variétés d’une même langue quand
chacune d’elles donne lieu à un discours identitaire ; elle s’intéresse plus
largement encore aux faits relevant de l’évaluation sociale de la diversité
linguistique.

Derniers ouvrages parus

Thierry BULOT, Valentin FEUSSI (dir.), Normes, urbanités et
émergences plurilingues (parlers (de) jeunes francophones), 2012.
Jacky SIMONIN, Parcours d’un sociolinguiste. Banlieue Nord de
Paris/La Réunion, 2012.
Assia LOUNICI, Nabila BESTANDJI (dir.), Dynamiques socio-
langagières de l’espace algérois. Discours et représentations, 2012.
Rada TIRVASSEN (dir.), Langages de jeunes, plurilinguisme et
urbanisation, 2012.
Cécile GOÏ (dir.), Quelles recherches qualitatives en sciences
humaines ? Approches interdisciplinaires de la diversité, 2012.
Claudine BALSIGER, Dominique BÉTRIX KÖHLER, Jean-
François DE PIETRO et Christiane PERREGAUX (dir.), Éveil aux
langues et approches plurielles. De la formation des enseignants aux
pratiques de classe, 2012. Gudrun LEDEGEN
Université de Rennes 2 – PREFics – EA 4246


INTRODUCTION
LA VARIATION DU FRANÇAIS
DANS LES ESPACES CRÉOLOPHONES
ET FRANCOPHONES



Le laboratoire Langues, textes et communication dans les
espaces créolophones et francophones (LCF-UMR 8143 du
CNRS) et le Centre de Recherches Littéraires et Historiques de
l’Océan Indien (CRLHOI) de l'Université de la Réunion ont
organisé le colloque international La variation du français dans
les aires créolophones et francophones à l’Université de la
Réunion du 3 au 6 juin 2009. Ce colloque s’inscrivait dans les
activités scientifiques du projet international Phonologie du
Français Contemporain (www.projet-pfc.net) et du réseau
Etude du français en francophonie de l’Agence universitaire de
la francophonie (www.eff.auf.org).

Le colloque a été l’occasion de comparaisons, observations
et analyses menées sur les terrains géographiquement proches
(Réunion, Maurice) autant qu’avec d’autres communautés de
l’outre-mer français de la zone Caraïbe (Antilles, Guyane), et
divers territoires comportant des situations de langues en
contact (Amérique du Nord, Afrique Noire, Afrique du Nord,
France métropolitaine, etc.).
L’objectif principal de cette rencontre était d’explorer les
conséquences pour les structures linguistiques – tout
particulièrement pour la phonétique et la phonologie – du
contact entre le français et d’autres variétés linguistiques. Ont
été privilégiées les thématiques suivantes : le français en contact
avec des adstrats galloromans (France, Wallonie, Suisse
romande), avec des langues germaniques (Belgique, Suisse, 6 La variation du français
Canada, U.S.A.), avec des créoles (Antilles, Océan Indien),
avec l'arabe et le berbère (Maghreb, Machrek), avec les langues
d'Afrique subsaharienne et de Polynésie, ...
Les conférenciers pléniers réunis étaient Robert Chaudenson
(Université de Provence), Robert Papen (Université du
Québec), Douglas Walker (Université de Calgary) et Jean-
Philippe Watbled (Université de la Réunion), témoignant du
caractère fortement international du colloque.

L’organisation de l’ouvrage suit dans un premier temps les
zones géographiques étudiées par les diverses contributions : la
Partie I. traite de la France métropolitaine et européenne dans
toute sa variation : J. Durand & C. Lyche, C. Soum, Ph. Martin
et J.-Ph. Watbled ; dans cette même partie, pour la zone
occitane et méridionale en particulier : A. Chabot,
T. Meisenburg et C. Rittaud-Hutinet. La francophonie en
Belgique est ici analysée par S. Audrit.
La Partie II aborde les départements français d’Amérique :
les différentes variétés de français du Canada (D. Walker,
J. Tennant), avec une place toute particulière pour le mitchif,
l’une des rares langues vraiment « mixtes » (R. Papen).
La Partie III est consacrée aux zones créolophones : en
général (R. Chaudenson), les terrains de la Guyane, de la
Guadeloupe et de Maurice en particulier (respectivement
S. Barnèche, E. Pustka, A. Carpooran).
La Partie IV réunit les études sur les français d’Afrique : le
français d’Afrique du Nord, plus spécifiquement le terrain
algérien (F. Cheriguen & S. Leroy) et d’Afrique Noire, avec
l’étude du Mali (C. Lyche & I. Skattum).
Dans un dernier volet (Partie V) sont regroupées les
contributions de l’atelier consacré au problème de la prise en
compte des données phonétiques et phonologiques qui sont
intégrées dans la Banque de données lexicographiques
panfrancophones (www.tlfq.ulaval.ca/bdlp) de l'AUF : le
problème de l'adaptation phonétique-phonologique des mots
d'emprunts aux langues d'adstrat a reçu une attention toute
particulière (O. Massoumou, J.-F. Smith, A. Thibault).

Introduction 7
Divers champs de la phonologie et du lexique du français,
ainsi que les problématiques du contact de langue ont été
explorés. Ce colloque a été l’occasion de confronter des points
de vue émanant de spécialistes de diverses régions de la planète,
animés par une même passion pour les aires francophones et
créolophones.







Partie III
Zones créolophones
Robert CHAUDENSON
Professeur émérite, Université de Provence


VARIATIONS SUR LA VARIATION



Le titre de ce colloque « La variation du français dans les
aires créolophones et francophones » fait référence à trois
domaines scientifiques différents. Deux d’entre eux sont des
espaces géographiques (la « créolophonie » et la
« francophonie ») ; le troisième est un champ scientifique,
l’étude de « la variation du français ». Il se trouve que j’ai moi-
même travaillé sur ces trois domaines, ce qui, au fond, explique
peut-être ma présence dans cette assemblée.
Mon principal (et à vrai dire seul) problème relève moins
des sciences du langage que de la rhétorique ; il tient à l’ordre
dans lequel ces trois thèmes doivent être abordés ici, de façon à
ménager une forme de logique et de progression dans le propos,
ce qui est moins simple qu’on pourrait le croire.
Le bon sens conduirait à ce que je présente d’abord mon
point de vue (j’hésite à dire ma théorie) sur la variation du
français, avant de l’illustrer par des faits relevant des deux
domaines géographiques proposés. Comme on sait que le bon
sens n’est pas la chose du monde la mieux partagée, on pourrait
aussi songer à une forme de reconstitution historique de ma
démarche, puisque j’en suis venu à ces points de vue sur la
variation du français par une approche tout à fait empirique, en
passant d’abord par des travaux sur la créolisation, qui m’ont
eux-mêmes conduit, une quinzaine d’années plus tard, à
travailler sur l’espace francophone ; la conjonction
d’observations faites dans ces deux domaines m’a enfin amené,
au début des années 80, à réfléchir sur la variation du français
elle-même. Une telle démarche se distingue donc tout à fait, par 12 La variation du français
exemple, par son empirisme, de celle, exactement
contemporaine, de Berrendonner, Le Guern et Puech dans leurs
Principes de grammaire polylectale (1983).
Comme vous l’avez sans doute déjà deviné, je ne choisirai ni
l’une ni l’autre de ces deux voies, mais une troisième. Elle me
conduira d’abord, à partir d’une présentation explicative de la
spécificité de la situation du français dans le monde, à exposer
mon point de vue sur la variation de cette langue, avant
d’aborder dans le même mouvement la question de la variation
du français dans l’espace francophone et celle de la
créolophonie, en justifiant par avance ce choix par le fait que la
créolisation peut-être regardée comme une forme radicale et,
pourrait-on dire, ultime de la variation de la langue française.

L’exception linguistique française
On sait combien les Français sont friands d’exceptions, en
leur faveur, bien entendu ; l’exception culturelle est celle à
laquelle nous sommes le plus attachés, car c’est tout ce qui nous
reste de la grande période rivarolienne, où le français était la
langue de l’Europe, et même celle du monde qui, en ces temps,
se réduisait, à peu près, à l’Europe. Il est toutefois une autre
exception, linguistique, celle-ci dont les paladins de la
Francophonie ne perçoivent, pour la mettre en avant, que la
partie la moins intéressante.
Elle trouve son fondement et son origine dans la situation
des langues du monde qui présente un double paradoxe.
Premier paradoxe : la Chine mise à part, un tiers de la
population du globe est censé parler, dans la plus grande partie
de l’univers, quatre langues, issues de cette minuscule péninsule
de la partie la plus occidentale de l’Asie qu’est l’Europe, alors
que six mille langues vernaculaires seraient en usage sur terre.
L’explication est dans l’histoire. Ces quatre langues
européennes (l’anglais, l’espagnol, le français et le portugais ; je
laisse de côté le hollandais pour simplifier le propos, mais aussi
parce que sa fortune n’a pas été la même) ont essaimé dans le
Variations sur la variation 13
e emonde au cours de la colonisation, entre le XVII et le XVIII
siècles.
Second paradoxe. Alors qu’on aurait pu penser que la fin des
colonisations européennes allait conduire à renoncer aux
langues des colonisateurs au profit de celles des autochtones
colonisés, rien de tel ne s’est produit. Dans la grande majorité
des Etats, les langues européennes, de facto et/ou de jure, sont
restées en position de langues officielles, même quand on avait
parfois décidé auparavant, plus ou moins solennellement, de
faire d’autres choix. L’Inde est sans doute l’exemple le plus
connu, mais on peut en citer bien d’autres. Ces langues
européennes, par là-même, ont gardé le statut de médiums
majeurs dans les systèmes éducatifs qu’elles avaient durant les
périodes coloniales, alors que, souvent, elles ne sont connues
que de fractions minimes des populations nationales.
C’est ce point que soulignent les thuriféraires de la
Francophonie, quand ils s’enorgueillissent, (Dieu seul sait
pourquoi !), que le français soit parlé sur les cinq continents,
comme on le lit dans la plupart des documents que produisent
les instances francophones.
L’anglais et l’espagnol sont deux langues pour lesquelles la
comparaison avec le français est intéressante, même si la variété
anglo-américaine a d’ores et déjà supplanté, dans le monde,
l’anglais d’Angleterre et elle est, elle-même menacée en
Europe, au plan des Institutions, par le « bruxellish » et, dans le
1monde, par un « Global English » .
Les dictionnaires peuvent servir de révélateur des
différences de situations et de politiques entre les langues
considérées. La reconnaissance de formes locales d’anglais est
ancienne. Même les sections de langue et littérature anglaises
des universités françaises, naguère encore derniers refuges de la
variété oxfordienne de cet idiome, sont désormais toutes vouées

1 Je fais ici allusion au livre de D. Crystal, mais aussi au récent ouvrage de J.-
P. Nerrière (Parlez globish, 2004).

14 La variation du français
à l’anglo-américain. Indépendamment de l’anglo-américain, qui
est reconnu comme la variété dominante, les anglais de l’Inde,
de l’Australie ou de l’Afrique du Sud ne sont pas regardés avec
condescendance par la plupart des anglophones de Grande-
2Bretagne ; il en existe des dictionnaires qui ne sont pas des
travaux folklorisants, alors que ce n’est qu’à une date très
récente et à doses quasi homéopathiques, que certains
dictionnaires français de France ont commencé à admettre des
termes issus des français de Belgique, du Québec, de Suisse
romande, voire d’Afrique francophone.
Je ne donnerai pour preuve de cette situation qu’une
publication majeure, les deux gros volumes (2500 pages !)
intitulés A Handbook of Varieties of English et publiés, en
2004, chez Mouton-de Gruyter. On est loin, dans une pareille
entreprise, de la « légitimation », de toute évidence peu
enthousiaste, par la lexicographie française, de quelques
dizaines de lexèmes de la francophonie extra-hexagonale. Une
telle publication à propos de l’anglais est d’autant moins pour
étonner que l’un des deux principaux coordonnateurs de
l’entreprise est Edgard W. Schneider, de l’Université de
Regensburg (RFA) qui, depuis 1980, est le rédacteur en chef de
la revue English World-Wide (chez Benjamins) dont le sous-
titre est « Journal of English Varieties », formulation en elle-
même très significative. On ne dispose pas d’une revue de ce
type pour le français, même si Le français dans le monde
pourrait le faire croire, du moins jusqu’à ce qu’on ouvre un de
ses numéros ! La différence de contenu entre ces deux
publications est, à elle-seule, hautement significative.

2 Faut-il, comme Claude Hagège tout récemment, à la télévision, dans
« Campus » définir les variétés régionales des langues européennes comme
« créolisées » ? Je ne le pense pas, car cette qualification complique plus le
problème qu’elle ne le clarifie. Je me suis expliqué ailleurs sur ce point et je
n’y reviens pas (cf. Chaudenson, 2003).
Variations sur la variation 15
Le plus ancien dictionnaire des termes spécifiques d’un
anglais régional est sans doute Hobson Jobson de H. Yule et
A.C. Burnell (1903) ; ce dictionnaire, ancien et classique,
recense et explique près de 3000 termes anglo-indiens et, depuis
sa parution, il a connu de multiples rééditions. Les dictionnaires
de l’anglais australien (1988) ou sud-africain (1991, 2002) sont
plus récents et leurs perspectives sont différentes en ce sens
qu’ils intègrent, à des dictionnaires généraux de l’anglais
standard, des mots régionaux (pour l’Afrique du Sud, 1500
items sud-africains sont ainsi ajoutés au Dictionnaire
d’Oxford).
Pour ce qui est de l’espagnol, il en va autrement car aucun
Etat hispanophone, pas même le Mexique, ne peut espérer jouer
le rôle des géants américain ou brésilien. Toutefois, depuis
longtemps s’est établi un système de relations courtoises et
équilibrées entre l’espagnol d’Espagne (le castillan qui doit lui-
même, en Espagne, voisiner et/ou coexister avec d’autres
3langues) et les espagnols ultramarins .

Le cas du français est assurément fort différent à tous égards.
A la différence de ce que l’on peut constater pour les deux
autres langues de la colonisation européenne que j’évoquais ci-
dessus, le français est dans une position particulière du fait que,
dans le monde, l’action en matière de langue et culture
françaises, dépend essentiellement, pour ne pas dire,
exclusivement, de la France elle-même, directement ou
indirectement. Je reviendrai sur ce point car il a une importance
considérable.
Une seconde différence tient à ce que les Français forment,
encore de nos jours, la majorité des locuteurs du français dans
le monde. La chose est tout à fait évidente pour ce qui est des
locuteurs natifs ; ces derniers sont facilement dénombrables et,
si l’on retient le chiffre de 75 millions, les Français forment

3 Pour le détail, cf. Ludwig, « Francophonie et hispanophonie » (1996).

16 La variation du français
plus de 80% de cet ensemble. Le calcul est un peu plus
hasardeux si l’on veut prendre en compte les locuteurs de
langue seconde ou étrangère (distinction d’ailleurs curieuse et
spécifiquement française) puisque, dans ces conditions, toute
évaluation un peu sérieuse devrait définir le niveau de
compétence linguistique à partir duquel les locuteurs non natifs
peuvent être regardés comme des francophones réels. Comme
ce point est sans grande importance ici, je retiendrai, pour être
rapide et comme cette évaluation est raisonnable, le chiffre que
donnait feu le Haut Conseil de la Francophonie en 2003, soit
110 millions (2003 : 19). Là aussi, les 63 millions de Français
(même si certains d’entre eux ne sont sans doute pas de réels
francophones) forment la majorité de l’ensemble.

Il en est tout autrement pour les autres langues européennes :
les anglophones de Grande-Bretagne ne sont guère que 61
millions sur un total mondial de 325 millions de locuteurs natifs
de l’anglais (dont la majorité est « étasunienne ») ; les
Espagnols 40 millions sur 360 millions, les Portugais 10
millions sur 182 millions. Les pourcentages sont suffisamment
parlants pour qu’on néglige les contestations de détail que
certains ne manqueront pas de soulever à propos de ces
données. Seuls les ordres de grandeur comptent ici.

Le cas du français apparaît donc déjà comme particulier,
mais il l’est bien plus encore sur un plan plus strictement
linguistique où il semble quasi unique. En effet, la colonisation
e efrançaise des XVII et XVIII siècles a eu pour résultats des
idiomes de types sensiblement différents dans les différents
espaces qu’on nous propose ici d’envisager.
1. Des variétés de français que je qualifie de « marginaux »
pour marquer par là, à la fois, leur marginalité géographique et
Variations sur la variation 17
4linguistique . Ce sont, par exemple, les divers français du
Canada, dont les plus connus et les mieux décrits sont ceux du
Québec et de l’Acadie. Ils se sont formés sans grands contacts
avec les substrats locaux, mais ont eu à subir, à date plus
récente, l’influence de l’anglais, bien entendu différente selon
les lieux. Au Nouveau-Brunswick par exemple, le « chiac »
diverge plus par rapport au français que ne le fait le « joual »
montréalais. On trouve aussi des variétés rurales différentes
bien plus conservatrices et moins influencées par l’anglais
comme le parler de l’Ile-aux-Coudres décrit par E. Seutin
(1975).
2. Des variétés, partiellement issues de l’une ou l’autre des
5précédentes (surtout le français acadien en la circonstance ) qui
6ont été parfois en contact avec des créoles comme en
Louisiane, mais dans des conditions différentes de celles des
créolisations insulaires classiques.
3. Une variété très archaïque, qu’on trouve dans la partie
Sous le Vent de l’île de Saint-Barthélemy, dans les Petites
Antilles (cf. Chaudenson et Calvet, 1998) que la situation très
particulière de ce territoire minuscule, où coexistent cette
variété de français archaïque localement nommée « patois » et

4 Il n’y a, dans ce terme, nulle connotation péjorative. Il me paraît commode
car il fait référence à la fois à la marginalité géographique (ces français sont
surtout américains) et linguistique.
5 Pour ne pas compliquer trop les choses, je laisse de côté ici le cas de la
Louisiane, le français de la Nouvelle Orléans surtout, qui se distingue du
français acadien (le « cajun ») introduit plus tard, après le « Grand
Dérangement » de 1755 et qui a été aussi au contact du ou des créole(s) de la
zone.
6 Ce pluriel se justifie, car on ne peut guère distinguer entre les contacts entre
le français acadien et le créole proprement louisianais (à partir de 1755) et
ceux qui ont pu s’établir au moment de l’immigration venue de Saint-
èmeDomingue, lors de l’indépendance d’Haïti, au début du XIX siècle.

18 La variation du français
un créole, introduit surtout depuis la Martinique et utilisé
exclusivement dans la partie Au Vent de cette île.
4. S’ajoutent à cet ensemble toutes les variétés de français
qui, à dates bien plus récentes en Afrique même (en y incluant,
bien entendu, le Maghreb), se sont constituées et ont commencé
à être étudiées ; elles l’ont été souvent dans des conditions et
selon des méthodes qui me semblent peu satisfaisantes, dans la
mesure en particulier où toutes les différences qu’on y relève
par rapport au français standard, sont, toujours et partout,
regardées comme des « spécificités » locales qu’on a tout
naturellement tendance à porter au compte des substrats.
5. Des créoles français, tous de type exogènes mais de
« générations » différentes, puisque plusieurs de ces idiomes
7ont été transportés d’une île à une autre . Comme ces créoles se
trouvent dans deux zones du monde très éloignées et très
différentes, la zone américano-caraïbe et l’océan Indien, les
langues des esclaves, toujours introduits dans ces territoires du
fait des besoins de main d’œuvre dans les plantations, étaient de
langues totalement différentes, ce qui est un précieux outil
d’investigation pour les questions de genèse et de substrats (cf.
Chaudenson, 2007a).

Si l’on en revient à la question des spécificités du français,
ce dernier point le distingue de l’anglais, dont les créoles se
sont formés dans des zones où n’étaient en cause que des
8langues ouest-africaines . La seule langue qui pourrait
concurrencer sur ce plan le français est le portugais puisqu’il a
eu des créoles portugais en Inde (donc en contact avec des
langues non africaines), mais on ne dispose pas, pour le
portugais lui-même, de cas aussi divers et variés de formes

7 Le « tayo » de Nouvelle Calédonie entre dans cette catégorie, dans la mesure
où le créole de la Réunion est l’une de ses composantes initiales majeures.
8 Je laisse de côté ici le créole d’Hawaï, puisque sa formation est bien plus
tardive et qu’il résulte, en outre, de l’évolution d’un pidgin antérieur.
Variations sur la variation 19
d’évolution de la langue, le seul cas qu’on peut invoquer étant
celui du Brésil, dont la variété linguistique de portugais ne
tardera pas à supplanter totalement le portugais du Portugal,
moins par le poids démographique et économique du Brésil,
que par la diffusion mondiale massive du portugais brésilien par
le biais des tele-novelas. Cette évolution devrait donner à
réfléchir aux responsables de la diffusion de la langue française.

Un Dieu linguiste aurait-il voulu réunir et mettre en œuvre
tous les paramètres possibles, pour étudier la variation du
français hors de France comme sa créolisation, qu’il n’aurait
guère pu s’y prendre autrement ni mieux. C’est pourquoi
l’étude de divers créoles et/ou variétés de français marginaux,
auxquelles je me suis intéressé dès le départ, puisque les créoles
étaient issus des mêmes formes de français anciens, populaires
et dialectaux, m’a tout naturellement, conduit, par une voie
totalement empirique, à former une hypothèse globale sur la
variation de la langue française.

Une hypothèse sur la variation du français : le « français
zéro »
L’hypothèse principale que j’ai proposée pour l’approche de
l’étude de la variation du français, est celle dite du « français
zéro » (désormais FZ) ; elle s’inscrit sans doute elle-même dans
une théorie plus générale de la variation et du changement
linguistiques, le français n’étant évidemment pas la seule langue
affectée par ces phénomènes.
L’expression même de « français zéro » appelle quelques
commentaires, dans la mesure où elle peut surprendre, voire
choquer lorsqu’on y voit, bien à tort, une connotation
dépréciative. On risque, en outre, de mal l’interpréter, si on la
rapproche du fameux « degré zéro » de l’écriture proposé
naguère par R. Barthes.
En fait, l’origine de « français zéro » se situe (comme celle
de « degré zéro de l’écriture ») dans la théorie benvenistienne

20 La variation du français
de la racine indo-européenne, avec toutefois, pour ce qui me
concerne, un gauchissement volontaire du sens. Une racine
indo-européenne se présente, en effet, soit au degré zéro, c’est-
à-dire sans voyelle ni schwa (*vl par exemple), soit pourvue
d’une voyelle ou d’un schwa (ainsi pour la même racine *vel
par exemple). En indo-européen, le degré zéro d’une racine
n’est donc, si l’on peut dire, qu’une « variante » parmi d’autres
de la même racine, qui peut elle-même être regardée comme
une « variable » dont les divers « degrés » seraient des
variantes. Pour moi, le « français zéro » est constitué par
l’ensemble des variables présentées par la langue française qui,
selon les temps et les lieux, seront réalisées par des
« variantes » diverses (nous reviendrons sur cette distinction
entre variable et variante qui est évidemment essentielle).
C’est en cela que le sens est radicalement modifié. Il m’a
paru préférable d’user de ce tour « français zéro », qui a le
mérite de la brièveté et de la clarté (une fois qu’on a fait l’effort
d’en considérer la définition spécifique), plutôt que de devoir
employer une périphrase du type « modèle statistique constitué
par l’ensemble des variables du français » que sa longueur
même aurait conduit à abréger dans l’un de ces abominables
sigles du type MSVF.
J’ai présenté, pour la première fois, cette hypothèse à
el’occasion du XVII Congrès de linguistique et de philologie
romanes à Aix-en-Provence en 1983, ce texte ayant été publié
l’année suivante dans les actes de ce congrès (Chaudenson,
1984). Raymond Mougeon et Edouard Beniak (de Toronto) ont
été intéressés par mon point de vue et ils ont pu obtenir pour
moi une bourse de recherche du Conseil des Arts du Canada,
qui m’a permis, en 1986, de séjourner plusieurs mois à l’OISE
de Toronto. C’est durant ce séjour que nous avons préparé
l’ouvrage paru sous le titre Vers une approche panlectale de la
variation du français. Ce livre devait paraître initialement au
Canada, mais, suite à divers problèmes, il est finalement sorti
dans la collection « Langues et développement » (1993), ce qui

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