Langue et monde

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Le système grammatical d'une langue déterminerait-il le regard que l'homme porte sur le paysage commun ? L'auteur propose de constituer l'"analyse existentielle" en outil critique à partir du rapprochement des lectures phénoménologiques que deux contemporains, le philosophe allemand Martin Heidegger et le linguiste français Gustave Guillaume, ont faites des rapports que l'être humain, ou "Dasein", possesseur de la langue, entretient avec le temps et l'espace du monde. un éclairant parcours de textes de Thomas Pynchon, Paul Auster, Saint-John Perse, Charles Olson et Kenneth White illustre le bien - fondé de la méthode.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
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EAN13 : 9782296380370
Nombre de pages : 256
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Créée en 1994 pour valoriser la recherche en sciences du langage, la collection « Sémantiques» accueille principalement des thèses nouveau régime

et des synthèses d'habilitation. Elle publie dans les différents domaines de la linguistique:

phonologie, lexicologie, syntaxe, sémiologie et philosophie du langage, épistémologie, psycholinguistique et sociolinguistique, études littéraires à base de linguistique générale et de sémiotique, orthophonie, didactique des langues, traduction, terminologie
mise en œuvre de l'outil sémio-linguistique au service de l'entreprise (analyse de contenu, marketing, publicité).

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Contact:
Marc Arabyan

Centre de Recherches Sémiotiques Université de Limoges 39E, rue Camille-Guérin
87000 LIMOGES (France)

arabyan@free.fr

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« Sémantiques» : Derniers ouvrages parus
Jean ALEXANDRE Jonas ou l'oiseau du malheur: Variations bibliques sur un thème narratif La sémiotique Driss ABLALI du texte, du discontinu au continu

Jacques ANIS et alii [éds] Le Signe et la lettre: Hommage à Michel Arrivé Saussure: Sémir BADIR La langue et sa représentation

Astrid BERRIER Conversations francophones: A la recherche d'une communication interculturelle
Marketing Giulia CERIANI moving: L'approche sémiotique

André JOLY François Thurot : Tableau des progrès de la science grammaticale Juan Manuel LOPEZ MUNOZ et alii Le Discours rapporté dans tous ses états Krassimir MANTCHEV Œuvres complètes tome I : La Linguistique Serge MARTIN (éd.) Chercher les passages avec Daniel Delas Thierry MEZAILLE La Blondeur, thème proustien
Janeta ÜUZOUNOV A-MASPERO

Valéry et le langage dans les Cahiers (1894-1914) André-Jean PÉTROFF Saussure: la langue, l'ordre et le désordre Marie-Sylvie POLI Le Texte au musée: Une approche sémiotique
Anne-Marie PRÉVOT Dire sans nommer: Les mécanismes périphrastiques dans l'œuvre narrative de Marguerite Yourcenar Marielle RISP AIL Le Francique: De l'étude d'une langue minorée à la socio-didactique

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Catherine Chauche

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Grammaire géopoétique du paysage contemporain
Préface de Kenneth White

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole

France Polytechnique

L'Harmattan

Hongrie

L'Harmattan

Italie 15

Hargita u. 3 1026 BUDAPEST

Via degli Artisti, 10124 TORINO

75005 PARIS

(QL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7466-0 EAN : 9782747574662

as one who has studied the grammar of granite I have walked here as one who would equate landscape with mindscape I have walked here as one who loves the ways and the waves of silence I have walked here
Kenneth White, Les Rives du silence, p. 162.

Préface

À l'origine de la géopoétique, il y a un paysage (landscape), un espace mental (mindscape) et un terrain linguistique (wordscape). Très concrètement, très topologiquement, c'est lors d'un voyage que j'ai effectué le long de la côte nord du Saint-Laurent, en direction du Labrador (<< champ du grand travail»), que le mot, le concept de le « géopoétique » a surgi dans mon esprit pour désigner à la fois un « champ» qui s'ouvrait de manière de plus en plus évidente dans mon propre travail, mais aussi un champ général où pouvaient converger, de façon inédite mais cohérente, des recherches amorcées depuis un certain temps, mais souvent non abouties, non complétées, dans plusieurs « domaines» : poético-littéraire, philosophique, scientifique 1. Dans la première section du Plateau de l'Albatros, je dresse ce que l'on pourrait appeler une généalogie de la géopoétique, en faisant un repérage des recherches poético-littéraires, philosophiques et scientifiques évoquées plus haut. En effet, une fois le champ esquissé, la désignation même agit comme ce que l'on appelle en physique un « attracteur étrange» - des éléments arrivent de partout, tels les affluents d'un fleuve.
1. Tout en poursuivant une exploration de ce champ par d'autres moyens: la forme itinérante du waybook, ni roman, ni simple récit de voyage (L a Route bleue, Les Cygnes sauvages et d'autres livres du même ordre), et le poème débarrassé de « la Poésie» (Atlantica, Les Rives du silence, Limites et Marges), j'ai tenté de formuler, exemples à l'appui, la théoriepratique de la géopoétique dans Le Plateau de l'Albatros, qui fait logiquement suite à d'autres essais, tels La Figure du dehors, Une apocalypse tranquille, dans lesquels, si le mot « géopoétique » n'apparaissait pas encore, la notion qu'il recouvre était sous-jacente, comme elle avait été latente, d'ailleurs, dans mes tout premiers textes.

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C'est pour bien situer le travail de Catherine Chauche dans le contexte général de la géopoétique, avant de le considérer dans son propre déploiement, que je vais survoler maintenant cette généalogie, en y ajoutant quelques éléments qui vont dans le sens de l'étude que le lecteur a en mains, et qui renforcent encore son argumentation.

* * * En littérature, on peut remonter jusqu'à l'époque dite romantique, à la déclaration de Novalis (le « chercheur du nouveau », nom de plume, nom ailé de Friedrich von Hardenberg) selon laquelle « l'art d'écrire des livres n'a pas encore été inventé, mais il est sur le point de l'être», et à son évocation de ces « figures qui semblent appartenir à la grande écriture cryptique que l'on peut voir partout: sur les ailes des oiseaux, dans les nuages, dans les cristaux» (c'est moi qui souligne). Il faut penser aussi à Walt Whitman déclarant qu'à la place de ce que l'on appelle ordinairement « poésie» (prosodie, sentiment, métaphore...) il préfère essayer de rendre par le langage la respiration de l'océan, l'ondulation d'une vague, ou le paysage chaotique constitué de « rochers rudes et rouges» qu'il a vu un jour dans le Colorado. Pour un surréaliste tel qu'André Breton, la « littérature» est devenue une production encombrante de l'esprit humain qu'il s'agit dorénavant de dépasser, pour aller vers la pénétration, à travers «la dictée de l'inconscient », dans des « champs magnétiques ». Plus loin sur le même chemin, on trouve Roger Caillois qui, à la suite de recherches dans « un ensemble de données aussi étendu que possible », conclut à la notion d'une poésie « au-delà de la poésie humaine », d'une poétique qui «ne désigne pas seulement une activité de l'esprit, mais qu' [il] souhaite faire apparaître comme une propriété générale de la nature entière. » Et de la recherche, on arrive à une stratégie, pressentie par Ossip Mandelstam dans son essai sur Dante: «Dante est facteur d'instruments et non producteur d'images. Il est stratège de mutations et de croisements et rien moins que poète au sens banalement culturel de ce mot. [...] La qualité de la poésie se définit par la rapidité et la vigueur avec laquelle elle impose ses projets au lexique. Il faut traverser à la course toute la largeur d'un fleuve encombré de jonques mobiles en tous sens: ainsi se constitue le sens du discours poétique. Ce n'est pas un itinéraire qu'on peut retracer en interrogeant les bateliers: ils ne vous diront ni comme ni pourquoi vous avez sauté

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de jonque en jonque. » (c'est moi qui souligne.) Pour «bateliers» dans le texte de Mandelstam, lire ces « bacheliers» laborieux de la littérature que sont tant de critiques, tant de psychanalystes, tant de linguistes, tant de sémiologues.

* * * Pour la confirmation de ses intuitions, pour la cartographie d'une cohérence générale, un poète-écrivain-chercheur se tournera plutôt vers la philosophie et les sciences que vers « la science de la littérature. » On peut suivre en philosophie depuis la fin du XIXesiècle un mouvement au moins analogue à celui que nous venons de constater en écriture poétique. C'est Nietzsche, philosophe-artiste (Künstlerphilosoph) analysant, couche après couche, la culture accumulée tout au long des siècles, afin de reprendre pied sur un sol fondamental (<< Frères, restez fidèles à la terre! ») C'est Heidegger qui, au moyen d'une « pensée commençante» (anfiingliches Denken) cherche à entrer dans des « districts originels» dont « la philosophie ne sait rien ». C'est Gilles Deleuze qui veut « brancher la pensée sur le dehors», qui sait que le langage le plus aigu, la pensée la plus vive n'émerge pas du dialogue entre le «moi» et le «toi », mais entre un sujet et le « dehors », et qui envisage un mouvement de la pensée et de l'écrit « tout à fait différent du mouvement imaginaire des représentations». Après cette lecture, de crête en crête, du «paysage» philosophique, tournons-nous (ayant toujours à l'horizon l'espace géopoétique) vers la science. Là, la date du tournant est 1917, année de la parution des Considérations cosmologiques d'Einstein, cet Einstein qui parle, en vue d'un développement inédit, inouï de la pensée scientifique, de la nécessité de sortir de « la logique mécanique et spécialisée» et d'accomplir un

«bond intellectuelimmense» - bond qui a lieu (ou ne s'agit-il encore
que de sautillements ?) dans la physique quantique. Par ailleurs, un physicien, Prigogine, évoquera pour la poursuite d'études futures le besoin d'une « écoute poétique de la nature », phrase qu'il faut évidemment interpréter dans un contexte autre que celui d'une simple apologie de la banale «poésie ». En biologie, selon la théorie du « système ouvert », l'être humain n'est pas séparable (sans graves déficiences et perversions) de son environnement, et le langage humain n'est pas fondamentalement séparé du langage des choses, de la

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grammaire du cosmos. Je cite Henri Atlan: «Au lieu d'un Homme qui se prend pour l'origine absolue du discours et de l'action sur les choses, mais est en réalité coupé d'elles et conduit inévitablement à un univers schizophrénique, ce sont des choses qui parlent et agissent en nous, à travers nous [...]. Grâce à cela, si nous ne nous laissons pas étouffer par elles, c'est-à-dire si notre vouloir - faculté inconsciente d'auto-organisation sous l'effet des choses de l'environnement - arrive à s'inscrire suffisamment en mémoire, [...] alors, lorsque nous regardons autour de nous, nous pouvons nous sentir chez nous parce que les choses nous parlent aussi. [...] Quand nous découvrons une structure dans les choses, n'est-ce pas retrouver, de façon renouvelée et épurée, un langage que les choses peuvent nous parler? Et est-ce payer trop cher ces retrouvailles que de constater, au passage, que notre propre langage n'est dans le fond pas radicalement différent de ce langage des choses? » Ce qui nous ramène à la linguistique proprement dite, mais cette fois-ci, à une linguistique, si je puis dire, majeure, concernant non seulement les structures intérieures des langues (ou les « signes» à l'intérieur d'un contexte socio-culturel donné), mais les rapports entre le langage, la logique et le monde sensible. Ici, je pense à l'étude de Humboldt sur « Les formes grammaticales et leur influence sur le développement des idées », à la sémantique générale de Korzybski (introduction aux systèmes non aristotéliciens), et à la théorie linguistique de Gustave Guillaume, pour qui « la linguistique s'est tenue Gusqu'ici) en dehors de presque toutes les hautes questions qui sont de sa compétence et a ainsi éloigné d'elle les esprits profonds» et qui fonde sa propre linguistique sur « le fait que I'homme se sent présent dans l'univers et pas seulement en face de I'homme» (c'est moi qui souligne). Bref, des recherches sont en cours, ou ont été en cours (à l'intérieur d'un domaine spécialisé, il peut y avoir blocage, marginalisation, occultation) qui semblent converger vers un même espace qui n'avait pas encore de nom. C'est cet espace-là que j'appelle la géopoétique. Et c'est dans ce vaste champ de recherche, et de réalisations impliquant toute une déviance du discours, tout un déplacement existentiel, que se situe le travail pionnier de Catherine Chauche, qui a pour but « la détermination d'un lieu nouveau dans la tradition linguistique et philosophique» .

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Pour ce livre de « grammaire géopoétique », qui étudie le rapport entre « langue et monde », Catherine Chauche a développé une méthode bien à elle, basée sur la théorie linguistique de Gustave Guillaume et sur la phénoménologie husserlienne-heideggerienne inséparable d'un « acheminement vers la parole» et d'une mondification. Voilà le site à partir duquel l'étude de Catherine Chauche va se déployer avec en vue (je la cite) « la possibilité d'accéder à un discours autre: la géopoétique », l'accès à un discours autre impliquant l'accession à un « autre monde». Dans une première partie, Catherine Chauche expose sa méthode. Dans une deuxième partie, elle applique sa méthode aux paysages de la fiction, c'est-à-dire au roman qui, dans le «paysage culturel contemporain », représente par excellence (pour ainsi dire) « la littérature». Dans une troisième, elle pénètre dans le champ poétique, qui a d'autres exigences. Aucun souci d'exhaustivité dans cette étude, aucun corpus complet, du genre « Le roman français d'après-guerre» ou « La poésie anglaise du 1945 à 1980 ». À quoi bon? Ce genre d'études ne fait qu'encombrer le terrain. Ici, il ne s'agit pas de faire de 1'histoire littéraire, il s'agit d'entrer dans la géographie de l'esprit. Il s'agit d'illustrer une thèse, une thèse pointue concernant la notion même de littérature et la pratique de l'écrit. Avant de dégager les grandes lignes de cette étude, peut-être faut-il écarter au préalable un autre malentendu (que j'ai vu se profiler lors même de la soutenance de la thèse en Sorbonne). Ce qui se présente ici, ce n'est pas une approche géopoétique de la littérature, c'est une approche de la (littérature) géopoétique. Ce n'est pas une « grille de lecture» qui permettrait de mettre en lumière les variétés de « géopoéticité » de tel ou tel texte ou livre (un peu de géopoétique urbaine ici, un peu de géopoétique fantaisiste par là, etc.). On pourrait considérer la méthode élaborée par Catherine Chauche comme une mesure de la géopoéticité de telle ou telle œuvre. Je la cite: «L'analyse existentielle des textes consistera à mesurer le degré d'ouverture au monde d'un personnage de fiction ou du poète (la qualité de sa présence au monde) en fonction de son parcours temporel dans un espace donné. » Dans ce cas, la méthode phénoménologico-grammaticale permettrait

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d'établir un critère de la validité, de la valeur des œuvres. Mais, audelà de toute question d'évaluation, il s'agit, à travers l'étude de quelques paysages de la littérature romanesque (représentatifs des multiples paysages présents dans la littérature contemporaine) de remonter à un paysage en puissance et en émergence, celui d'un concept opératoire : la géopoétique. La tendance de notre époque, de notre civilisation, de notre culture, de notre discours, de notre langage, est de réduire toute ouverture (toute découverte) à une méthodologie scientiste (ou à une mode, voire une manière de parler) sans jamais la suivre dans ses conséquences ultimes, sans changer aucunement le statu quo. * * * Dans sa « réflexion libre sur la condition historique du langage littéraire» (Le Degré zéro de l'écriture), Barthes a constaté une « impasse de la littérature» qu'il fait remonter au XVIIesiècle, époque classique du «mythe essentialiste de l'Homme », mythe dont la littérature, comme la conscience commune, n'est pas sortie, tout en descendant de la plateforme classiciste à une conscience malheureuse (avec divers apports de mode: narcissisme, nihilisme, technicité...) et de là à un discours littéraire qui n'est plus qu'un bavardage futile. Jamais « une écriture libre », jamais « la fraîcheur d'un état neuf du langage », jamais « la vaste fraîcheur du monde présent». Catherine Chauche essaie de saisir les choses à un niveau plus profond, en fait fondamental (Barthes évoque en passant une « géologie existentielle », mais, de toute évidence, la sémiologie n'est pas cela), en remontant notamment bien en amont du XVIIesiècle, jusqu'à l'univers du discours tel que nous l'avons hérité des Grecs. C'est ici que la linguistique guillaumienne et la phénoménologie husserlienneheideggerienne viennent à son secours pour l'élaboration de sa méthode. Pour Guillaume, il y a des verbes qui « descendent dans la pensée au-dessous des autres verbes, auxquels ils apparaissent idéellement pré-existants ». Premier parmi ces verbes, le verbe « être ». Si l'on considère que ce verbe indique une synthèse non définie, un lieu de croissance potentielle, le champ reste ouvert - comme un estran. Si, par contre, on en fait un « mythe essentialiste », comme l'a fait la philosophie occidentale depuis Platon, on arrive finalement, fatale-

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ment, dans l'espace fermé constaté par Barthes, dont on ne sort ni par 1'« existentialisme» (une prolifération d'actes divers dans une arène de plus en plus confuse), ni par une logorrhée poético-littéraire, encore moins par la production culturelle générale. Catherine Chauche (chercheur géopoéticien) est à la recherche d'un autre paysage (défini par elle comme « lieu spatio-temporel du devenir de l'être»). Elle le cherche dans un espace « antérieur à la relation historique existentielle qui se fonde sur l'être-avec-autrui» (Heidegger, Etre et Temps), «en amont de la diversification matérielle et formelle des langues naturelles» (je cite Catherine Chauche), et dans la dynamique topologique d'une œuvre marquée par une énergie langagière. Si elle commence son investigation poético-littéraire par le roman, c'est à la fois parce que le roman constitue le « lieu commun» de la littérature d'aujourd'hui (<< roman tend à envahir le domaine littéLe raire tout entier. Par elle-même, sa prépondérance n'annonce rien de bon» - Roger Caillois, Babel), et parce que c'est là que le « mythe essentialiste » de I'homme, sous des déguisements divers, et parfois en loques, se perpétue: c'est « l'essence humaine» qui est porteuse d 'Histoire (et d'histoires) et qui se promène, de manière fanfaronne parmi ses monuments, ou de manière furtive parmi ses ruines. De toutes façons, on ne risque rien. Ce n'est jamais qu'une histoire. Le roman est un «monde de substitution» selon Caillois, un monde «débarrassé du tremblement de l'existence », comme dit Barthes, pour qui le passé narratif « fait partie d'un système de sécurité des Belles-Lettres ». Le moins que l'on puisse dire, c'est que la fiction (que l'on pense au romancier ou à son personnage) n'entre pas et n'évolue pas dans les « districts originels» évoqués par Heidegger. Au-delà de tous les « paysages» particuliers que l'on peut imaginer et représenter (changements de décor, époques diverses, personnages variés), le personnage de fiction, créateur ou victime d'événements, est pris, avec ou sans intrigues, dans un réseau de représentation théâtrale et dans la « condition humaine» (version psychologico-naturaliste du « mythe essentialiste »). Pour évoquer rapidement les exemples que Catherine Chauche analyse en détail dans les pages de ce livre, les personnages de Gravity's Rainbow de Pynchon gravitent pathologiquement dans les paysages de la zone allemande à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, tandis que le protagoniste de Moon Palace d'Auster, Marco Fogg (son nom même indiquerait qu'il est marqué par une confusion

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brouillardeuse), erre dans un paysage sublunaire. Ces deux paysages sont représentatifs de tant d'autres dont il serait oiseux de dresser une liste. Même s'il y a des romanciers qui brisent le cadre du roman (Melville dans Moby Dick, où Achab est hors de lui et où Ishmael évolue dans l'ouvert; Dostoievski, chez qui Stefan Zweig relève des moments d'« émotion incandescente»), le roman en tant que tel, quelles que soient ses modalités, ne sort pas de ce contexte, ne tente pas d'en sortir, au contraire, ill' exploite. Vue de loin, l'exploration de tous ces petits mondes détourne l'attention du grand Monde du dehors. Dans Le Champ des signes, Caillois évoque « la vaine abondance de textes interchangeables qui ne renseignent sur l'écriture permanente du monde guère plus que ne font les innombrables et répétitives inscriptions funéraires de Toscane pour la connaissance de l'étrusque. » Pour une géopoétique pleine et entière, autrement dit pour un êtreau-monde plus vif et plus complet, il faut aller ailleurs, au-delà de la fiction. * * * « Je n'ai pas tenu la poésie pour un genre littéraire parmi d'autres, débordant peut-être la littérature par plusieurs caractères, qui d'ailleurs me paraissaient discutables, dit encore Caillois dans Approches de la poésie. Je la considère comme une activité pour ainsi dire plus grave. » Caillois a assez parlé de ce qu'il appelle « les impostures de la poésie» pour que, quand il prononce ce mot avec approbation, on ne puisse confondre la poétique qui l'intéresse avec tant de productions qui se présentent sous le nom de « poésie» : machines métaphoriques tournant autour d'elles-mêmes, enchantement vide, etc. La poésie, au sens « grave» (ce qui ne veut pas dire « solennel») du mot, surgit dans l'ouvert, à partir d'un contact entre l'esprit et l'univers, dans le contexte (langagier) d'un monde en émergence. « L'œuvre d'art, dit Heidegger (Origine de l'œuvre d'art), fait venir la terre et érige un monde. » Il ne s'agit pas, comme dans la fiction, d'une dialectique entre le réel et l'imaginaire, il s'agit d'un monde plus réel. À l'origine, il y a un être humain non séparé de la nature. C'est dire que l'anthropologie en question dans la poésie n'est ni sociologique, ni psychologique, elle est archéo-Iogique. «Les poètes du cos-

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mos avancent jusqu'aux premiers principes », dit Whitman. Cet être, engagé non seulement dans une auto-poétique mais dans une poétique du monde, «accorde son ouvrage à un mouvement plus vaste» (Caillois, Approches de la poésie) et, pour dire cet accord, cherche une langue autre que celle de la communication à l'intérieur du contexte « trop humain» - une langue non nécessairement plus « belle », mais plus ouverte. L'entreprise est, comme disait Diderot, philosophe sauvage et encyclopédiste avide, «énorme », ce qui veut dire non seulement « immense» mais, avant tout, « hors norme». Étant donné la difficulté de l'entreprise, qui n'a vraiment commencé en Occident que vers la fin du XIxe siècle, plusieurs tentatives ont échoué. Dégoûté de « la culture» qui s'accumulait et s'étalait autour de lui, désespéré face à ses propres tentatives pour sortir d'un contexte civilisationnel pourri et trouver un autre terrain, Rimbaud, par exemple, a pendant longtemps cessé d'écrire. Barthes, dans le Degré zéro, conclut à une agraphie totale. C'était ignorer que, sur le plateau de l'Abyssinie, dans le désert du Harrar, Rimbaud s'était remis à écrire, mais cette fois sur le mode géo-graphique : « La région centrale du pays, l'Ogaden, dont l'élévation moyenne est de 900 mètres, serait, d'après les informationsde Sottiro,une vaste région de steppes: après les pluies légères qui tombent dans la contrée, c'est une mer de hautes herbes, interrompuesen quelques endroits par des champs de cailloux... » C'est dans un paysage de ce genre (Caillois, dans son texte « La plaine », évoque «un vaste champ ouvert au déploiement d'une vigueur ») que commence la géopoétique. Pour sa « grammaire géopoétique », Catherine Chauche a choisi de s'intéresser à trois poètes: Saint-John Perse (français), Charles OIson (américain), Kenneth White (écossais). J'indique leurs contextes d'origine, car leurs terres natales respectives, en dehors de toute idéologie identitaire, les ont marqués. Mais ils évoluent sur le même sol fondamental, et ils se rejoignent aussi dans une certaine « atlanticité ». Je ne paraphraserai pas les analyses de Catherine Chauche. J'ajoute seulement quelques éléments qui peuvent servir de complément à ce qu'elle dit si bien. « J'approuve, écrit Roger Caillois dans Vocabulaire esthétique, que les ambitions d'une œuvre soient étendues et superbes. » Jetant un coup d' œil à la ronde dans le contexte français, c'est à l' œuvre de

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Saint-John Perse qu'il s'arrête. Il lui consacre un beau livre, Poétique de Saint-John Perse, qui étudie d'abord le lexique, la grammaire, l'écriture, ensuite la poétique et, pour finir, l'inspiration de cette œuvre « située à l'extrême pointe de l'entreprise humaine ». Si Perse adopte volontiers la posture du Grand Style (<< Qu'un grand style encore nous surprenne, en nos années d'usure» - Amers), c'est en dehors de toute imposture. Caillois relève dans l' œuvre, à juste titre, une « érudition sensible », une « sorte de science encyclopédique », une « science des passages et des connexions». Et Perse va vers une extériorité de plus en plus nue (<< Lieu du propos: toutes grèves de ce monde» - Vents), où, sous « un grand ciel de mer aux blancheurs de harfang» (Amers), conscient d'un «monde à naître sous nos pas» (Vents), à la recherche d'une « idée neuve aux fraîcheurs de l'abîme» (Exil), il appréhende « des écritures nouvelles encloses dans les grands schistes à venir» (Amers). L'Américain Charles OIson, conscient d'une civilisation qui est devenue une « péjorocratie », lui aussi entreprend, sous le titre général The Maximus Poems, une œuvre de grande envergure, qu'il place sous le signe d'une post-historicité, d'un post-humanisme. Il s'agit, dans un premier temps, en premier lieu, de sortir d'un contexte commun banalisé jusqu'à l'insignifiance, pour se réapproprier un espace sensible, une topologie. Cela implique une sortie du monde commun du discours. À la recherche de «méthodologies primordiales », OIson se tourne vers l'idéogramme chinois, I'hiéroglyphe maya, et les langues amérindiennes (par exemple, l'étude de Whorf sur le Hopi), où il voit un champ sémantique plus proche de la physique du xxe siècle que les langues indo-européennes. C'est muni d'un sens de tels dynamismes, de tels champs d'énergie, qu'il s'efforce, dans le contexte de la linguistique et de la pensée occidentales, de sortir du «classiquereprésentatif» pour aller vers le « primitif-abstrait », le moi en question, en mouvement, étant un organisme ouvert, essayant de s'ouvrir de plus en plus à des dimensions insoupçonnées. Si, dans sa volonté de sortir du général, la poétique d'OIson a tendance à se perdre dans le détaillisme des minima, la « belle chose» fraîche surgit perpétuellement, sous la forme, par exemple, de « la blancheur d'un prunier en fleur ». Je ne m'étendrai pas ici sur la poétique de Kenneth White, puisque , j'ai cru utile, pour situer l'origine et les tendances (1 intentionnalité) de la géopoétique, de présenter quelques aspects de son itinéraire dès

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le début de cette préface - notamment la trilogie géopoétique landscape, mindscape, wordscape (que l'on peut comparer à d'autres trilogies whitiennes, par exemple eros, logos, cosmos). Il suffira ici de relever le bonheur de certaines formules de Catherine Chauche, par exemple celle-ci: «Le plus grand dépouillement dont jaillit la présence réelle », ou celle-ci (concernant un des premiers concepts de White, le monde blanc) : «Le vide puissanciel de la langue et de l'existence », et de dire que, dans un poème d'Atlantica (<< Éloge du corbeau»), White a appelé de ses vœux une « grammaire de pluie, d'arbre, de pierre », telle que Catherine Chauche la présente si magistralement dans ce livre. Après cette tentative de cartographie générale, je laisse donc au lecteur le plaisir de suivre pas à pas le cheminement linguistique et existentiel de Catherine Chauche à travers toutes ces œuvres. K.W Institut international de géopoétique Janvier 2004

Introduction

Problématique d'une analyse existentielle des textes littéraires

Le présent ouvrage propose une lecture géopoétique de textes littéraires dont le dénominateur commun est l'évocation des paysages contemporains. Avant d'entrer dans cette lecture, il apparaît nécessaire, du fait de sa relative complexité, d'introduire à la méthode analytique dont il est fait usage. L'analyse existentielle s'est jusqu'ici développée dans la thérapie des maladies mentales. Rien n'interdit de penser, cependant, qu'elle se limiterait à ce domaine et le moment semble venu de l'appliquer aux textes littéraires. L'emploi du terme existentiel, dans ces commentaires, se différencie de celui qu'en ont proposé Binswanger, Sartre et d'autres. Ces derniers privilégiaient une interprétation anthropologisante de la thèse de Heidegger, Etre et temps, et perdaient de vue l'objectif de ce penseur qui est d'y poser la question philosophique du sens de l'être. Le développement de cette question ne peut prendre son départ que dans l'interrogation sur le sens de l'être que l'étant particulier nommé « homme» est le seul à se poser. C'est précisément pour désigner l'être de cet étant privilégié que Heidegger réserve le terme « existence». En effet, l'étymologie de ce mot réfère directement au temps dont les trois moments - futur, présent, passé - ont pour caractéristique de se tenir les uns en dehors des autres (eksistence). Ces trois moments sont constitutifs d'une structure conceptuelle que Heidegger nomme structure tri-ekstatique de la temporalité existentiale. Cette configuration structurale est a priori identique chez tous les existants pour la simple raison qu'ils sont soumis au temps de manière égale. Le terme existentiel désigne alors le parcours temporel empiri-

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que propre à chacun et à chacune, et sa variabilité est infinie. Toutefois, cette variabilité de l'existentiel appelle et se soumet à une analytique existentiale dont la fonction est de dégager les structures indispensables à sa compréhension et à son analyse 1. La spécificité de la notion de Dasein, par laquelle Heidegger désigne 1'homme, cet existant qui se pose la question de l'être, est d'articuler les registres de l'existentiel et de l'existential, ce qu'indiquent les deux dénominations, Dasein existant, pour l'existentiel, et Dasein neutre, pour l' existential. Il apparaît ainsi que l'analytique existentiale constitue la fondation méthodologique de l'analyse existentielle. Ce n'est que vers la fin des années cinquante que cette articulation s'est opérée dans l'étroite collaboration entre Martin Heidegger et son ami, le psychiatre suisse Medard Boss. De façon parallèle et contemporaine, deux ans après la publication d'Etre et temps, 1927, paraissait la thèse de Gustave Guillaume, Temps et verbe, théorie des aspects, des modes et des temps 2. Cet ouvrage inaugurait sous le titre de chronogenèse une analytique grammaticale du système verbal des langues indo-européennes, laquelle, pour la première fois, ouvre l'accès à une intelligibilité potentiellement intégrale des systèmes grammaticaux des langues naturelles. Dans les années qui suivirent ces publications, l'évolution des relations de l'Allemagne avec les autres nations européennes ainsi que la Seconde Guerre mondiale eurent pour effet d'interrompre les relations entre les universités et ont empêché Heidegger 3, déjà préoccupé par la question de l'essence du langage, de prendre connaissance de la découverte de l'analytique grammaticale effectuée par Guillaume. La confrontation des deux parcours philosophique et linguistique met en lumière l'identité structurale de la tri-ekstatique de la temporalité existentiale avec celle de la systématique des voix et des temps
1. L'opposition existentiel/ existential correspond à celle de l'empirique et du transcendental chez Kant; elle est comparable à celle qui oppose l'ontique à l'ontologique et l'analyse à l'analytique. 2. Gustave Guillaume, Temps et verbe, suivi de L'Architectonique du temps dans les langues classiques, Paris, Honoré Champion, 1984. Première parution 1929. Ce texte n'inclut pas l'analytique grammaticale des voix verbales que Guillaume développera ultérieurement. 3. En 1934, Martin Heidegger consacre son enseignement aux problèmes de l'essence du langage: Gesamta usgabe, Band 38, Logik aIs die Frage nach dem Wesen der Sprache, Francfort-sur-le-Main, Klostermann, 1998.

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verbaux. A strictement parler, l'analytique grammaticale guillaumienne vient ainsi préciser et compléter la méthode phénoménologique présentée et appliquée dans Etre et temps. Quant au terme monde que le titre de cet ouvrage associe à celui de langue, il désigne principalement soit la totalité cosmique de l'étant qui ressortit au registre empirique de l'existentiel, soit un concept phénoménologique qui relève du registre existential. La linguistique guillaumienne permet de préciser ici que ces structures existentiales du monde sont données dans l'articulation systématique de la grammaire et du lexique de chaque langue naturelle, ainsi que l'exprime Gustave Guillaume au début des Prolégomènes: « on peut avancer en toute justesse que 1'homme porte en lui la civilisation de la langue dont, en permanence, en chacun des instants de son existence, il est possesseur» 4.

Dans les ouvrages postérieurs à Etre et temps

-

à partir des

Contributions à la philosophie (Beitriige) - le couple monde / terre est mis en relation avec le couple divins / mortels. Heidegger définit cette relation dans L'Origine de l'œuvre d'art5 en prenant l'exemple du temple de Paestum : Un bâtiment,un temple grec, n'est à l'image de rien. Il est là, simplement, debout dans l'entaille de la vallée. Il renferme en l'entourant la statue du Dieu et c'est dans cette retraite qu'à travers le péristyle il laisse sa présence s'étendre à tout l'enclos sacré... Le temple et son enceinte ne se perdent pas dans l'indéfini. C'est précisémentl'œuvre-temple qui dispose et ramène autour d'elle l'unité des voies et des rapports, dans lesquels naissance et mort, malheur et prospérité, victoire et défaite, endurance et ruine donnent à I'humain la figure de sa destinée. L'ampleur ouverte de ces rapports dominants, c'est le monde de ce peuple historiaI. A partir d'elle et en elle, il se retrouvepour l'accomplissementde sa destinée. Dans ce passage, le temple a une fonction de manifestation des quatre éléments que sont le monde, la terre, les Divins et les mortels: il les rassemble et régule leurs échanges. L'œuvre d'art ouvre la possibilité d'une poétique de la terre, ou géopoétique, qui célèbre la terre dans cette configuration quadripartite. C'est à partir de 1978 que Kenneth White commence à parler de proj et géopoétique ; il en donne les grandes lignes dans sa préface au
4. G. Guillaume, Prolégomènes, Paris, Klincksieck, 2003. 5. Martin Heidegger, «L'Origine de l'œuvre d'art », in Chemins qui ne mènent nulle part, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1962, p. 44.

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Plateau de L'Albatros

6:

La Géopoétique est le nom que je donne depuis quelque temps à un champ qui s'est dessiné au bout de longues années de nomadisme intellectuel. Pour décrire ce champ, on pourrait dire qu'il s'agit d'une nouvelle cartographie mentale, d'une conception de la vie dégagée enfin des idéologies, des mythes, des religions, etc., et de la recherche d'un langage capable d'exprimer cette autre manière d'être au monde, mais en précisant d'entrée qu'il est question d'un rapport à la terre (énergies, rythmes, formes), non pas d'un assujettissement à la Nature, pas plus que d'un enracinement dans le terroir. Je parle de la recherche (de lieu en lieu, de chemin en chemin) d'une poétique située, ou plutôt se déplaçant, en dehors des systèmes établis de représentation: déplacement du discours, donc, plutôt qu'emphatique dénonciation ou infinie déconstruction. Mais ce n'est là qu'une configuration préliminaire. L'accent, ici, n'est pas mis sur la définition, mais sur le désir, un désir de vie et de monde, et sur l' élan. Avec le projet géopoétique, il ne s'agit ni d'une variété culturelle de plus, ni d'une école littéraire, ni de la poésie considérée comme un art intime. Il s'agit d'un mouvement qui concerne la manière même dont I'homme fonde son existence sur la terre.

Le vocabulaire que forge Kenneth White désigne les étapes du cheminement de la pensée humaine à partir du mot en tant que wordscape, c'est-à-dire unité fondamentale qui permet le constant va-etvient entre paysage vu ou landscape et paysage mental ou mindscape. Ces trois mots-clés président à l'avènement du texte poétique dans la mesure où « la langue nomme pour la première fois l'étant» 7 et dit le monde. Acte primordial et art primordial, la poésie est sous-jacente aux autres arts et l'étude des textes littéraires va donc constituer un préalable à tout discours sur le lieu de l' être-au-monde ainsi que sur son inscription dans le paysage. Le mot Landschap, apparu dans la langue anglaise au xvr siècle, est une importation d'origine hollandaise; comme Landschaft, sa racine allemande, il évoque un site consacré à une activité humaine, une juridiction, ainsi que la description de tout lieu agréable à l' œil. Pour l'usage qui en est fait au xxe siècle, le dictionnaire anglais Longman propose la définition suivante: « a wide view of country scenery / a picture of such scene» 8, alors que Ie dictionnaire Webster
6. Kenneth White, Le Plateau de l'Albatros, Paris, Grasset, 1983, p. 11-12. 7. «L'Origine de l'œuvre d'art» déjà cité p. 83. 8. Vue panoramique d'un lieu situé à la campagne ou tableau représentant cette scène.

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met l'accent sur l'action sous-j acente : « A portion of land that the eye can comprehend in a single view / The art of depicting such scenery »9. Les dictionnaires français offrent des approches similaires du mot paysage. Dans tous les cas, le paysage implique un regard et c'est à la fois l'ampleur de l'acte de vision et l'exténuation de ce regard qui fait d'un pays un paysage. La méthode existentielle permettra de prendre la mesure géopoétique des paysages littéraires les plus exemplaires du xxe siècle et d'évaluer la teneur du monde que l'écriture de l'écrivain ou du poète fait advenir. Dans la PREMIÈRE PARTIE, intitulée PHÉNOMÉNOLOGIEDE L'ÉCRITURE, les concepts qui viennent d'être présentés seront développés plus amplement. La DEUXIÈMEPARTIE, consacrée aux paysages de la fiction, évoquera, en premier lieu, Ie roman de Thomas Pynchon Gravity's Rainbow 10. Dans ce premier chapitre intitulé «Paysages d'un monde éclaté », la simple considération de deux noms propres suffit pour suggérer la déchéance du monde occidental à la fin de la Deuxième Guerre mondiale: Slothrop, le nom du picaro désaxé qui traverse le roman, est construit à partir du substantif sloth (paresse, indolence) dont la sémantique évoque une destinée privée d'avenir, alors que Winthrop, le nom de son ancêtre lointain, construit à partir du verbe win, s'ouvrait sur un avenir prometteur. Dans ce roman, tout le système des liaisons entre les ekstases temporelles est perverti, les personnages - tous psychotiques - sont condamnés à un présent terrifiant. Cette déstructuration du continuum temporel se répercute dans la spatialité qui est soumise au même processus. Le deuxième chapitre, « Du paysage naturel au paysage virtuel », propose un commentaire du roman de Paul Auster, Moon Palace 11. Ce récit commence par mettre en scène la clochardisation du petit-fils d'une lignée paternelle englué dans une temporalité réduite à un présent mélancolique. Progressivement, les liens se nouent avec le grandpère, puis le père, et le roman s'oriente vers l'appropriation d'une temporalité ouverte, cette fois-ci, sur des possibles accessibles. La lune, témoin privilégié de ce parcours, domine tantôt les paysages
9. Partie d'une contrée que l'œil peut embrasser d'un seul regard / L'art de décrire ce lieu.
10. Thomas Pynchon, Gravity 's Rainbow, London, Picador, 1975. 1989.

11. Paul Auster, Moon Palace, Faber & Faber, London-Boston,

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