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Langue, langage et interactions culturelles

De
218 pages
La langue et les langages sont véritablement des concepts distincts en sciences du langage, mais ils présentent autant de moyens d'entrer en contact avec l'Autre. La thématique du laboratoire de rattachement étant : "l'interculturalité", les articles dans cet ouvrage sont la manifestation de ce désir de rencontres, de confrontations entre les cultures, les civilisations différentes qui nous permettent de porter un regard différent sur celui que nous côtoyons régulièrement.
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LANGUE, LANGAGE ET
INTERACTIONS CULTURELLES Centre Interdisciplinaire de Recherche
en Histoire, Langues et Littératures
Centre de recherche affilié à URFA
(Institut de Recherche Fondamentale et Appliquée de l'UCO)
Le CIRHiLL constitue l'entité de recherche de l'IPLV (Institut de
Langues Vivantes de l'UCO). Le CIRIELL est composé de :
- trois équipes de recherche :
Littérature de l'exil et les littératures métisses. 1.
Identités culturelles d'Europe Centrale. 2.
Langues, langages et interactions culturelles (LALIC). 3.
Plusieurs formations sont adossées aux recherches du CIRHiLL :
un Master de recherche « Interculturalité : Langues et Cultures »,
un Master professionnel « Traduction professionnelle et
spécialisée »,
un Master professionnel « FLE, cultures et médias »,
un Master de recherche FLE, FLS et Francophonie,
un Doctorat en Interculturalité,
(en association avec l'École Doctorale d'Angers),
un Doctorat en Études germaniques,
(en convention avec l'Université de Graz, Autriche).
Directeur du CIRHiLL : Yannick Le Boulicaut
Comité scientifique de lecture des Cahiers du CIRHiLL :
Moritz Csàlcy (Académie des Sciences d'Autriche)
Simone Pellerin (Université de Montpellier 3)
Jean-Pierre Sànchez (Université de Rennes 2)
Daniel Lévêque (Université Catholique de l'Ouest)
Cahiers du CIRHiLL : Comité de rédaction des
Carole Bauguion (Université Catholique de l'Ouest)
Béatrice Càceres (Université Catholique de l'Ouest)
Yannick Le Boulicaut (Université Catholique de l'Ouest)
Marc Michaud (Université Catholique de l'Ouest)
Marie-Claude Rousseau (Université Catholique de l'Ouest)
Klaus Zeyringer (Université Catholique de l'Ouest)
Responsable de l'édition de ce volume :
Béatrice Pothier (Université Catholique de l'Ouest)
CAHIERS DU CENTRE INTERDISCIPLINAIRE
DE RECHERCHE EN HISTOIRE, LANGUES ET
LITTÉRATURES (CIRHiLL)
Sous la direction de
Béatrice Pothier
LANGUE, LANGAGE ET
INTERACTIONS CULTURELLES
Cahiers du CIRHiLL n°31
L'Harmattan Illustration de couverture :
Offrande entre deux martins-pêcheurs.
(Photographie de Yannick Le Boulicaut, directeur du CIRHiLL,
Université Catholique de l'Ouest, Angers.)
© L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www. librairieharmattan. com
diffusion.hannattan@wanadoo.fr
harmattan 1 @wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-10135-7
EAN : 9782296101357 Sommaire
Béatrice POTHIER
Introduction p. 11
Langues diverses, visions du monde différentes 9 p. 13
Hélène FAVREAU
Une définition / représentation de la norme linguistique
en français contemporain p. 25
Abdelouahad MABROUR
Langue(s) et identité(s) : distribution et
(en)jeux de pouvoir p. 39
Françoise LE LIÈVRE
Quelques éléments représentationnels concernant
la relation particulière des Français à l'anglais p. 61
Béatrice BOUVIER
Le chinois, langue émergente :
entre motivations et représentations p. 93
Sophie ROCH
Émotions et compréhension de textes en langue étrangère p. 115
Albin WAGENER
L'émotion dans l'émergence du désaccord interculturel p. 133
Jean Damascène HABARUREMA
L'identité des sourds face à l'évolution du monde actuel p. 155
Marie-Noëlle COCTON
L'improvisation contextualisée :
un lieu de rencontre interculturelle p. 169
Abdelhanine BELHAJ et Brigitte LEPEZ,
L'enseigument-apprentissage du français dans
l'université marocaine.
État des lieux de la réforme en cours et perspectives
didactiques : vers un référentiel du FLE marocain
dans une approche interlinguistique et interculturelle p. 183
Anne PAUZET
Regards sur images :
la lecture culturelle des messages iconiques p. 199
Introduction
La langue et les langages sont véritablement des concepts
distincts en sciences du langage, mais ils présentent autant de
moyens d'entrer en contact avec l'Autre.
La thématique du laboratoire de rattachement étant :
« l'interculturalité », les articles qui suivent dans ce volume sont la
manifestation de ce désir de rencontres, de confrontations entre les
cultures, les civilisations différentes qui nous permettent de porter
un regard différent sur celui que nous côtoyons régulièrement.
Nous percevons le monde, le réel qui nous entoure à travers notre
langue, nos langages ; d'aller « visiter » les langages de l'Autre
nous rend prudent quant aux appréciations trop hâtives, ou aux
a priori trop « tranchés ».
Les diverses contributions ici rassemblées se veulent un pas
vers la compréhension, l'acceptation de cet Autre avec lequel,
grâce auquel nous nous construisons.
Béatrice POTHIER Langues diverses, visions du monde différentes ?
Béatrice POTHIER
LALIC
Université Catholique de l'Ouest (Angers)
Le mélange des langues
Dans la religion catholique, c'est le récit de la Genèse qui
fait la première allusion à la diversité des langues, avec l'épisode
de la Tour de Babel. Les neuf versets de la Genèse expliquent le
mythe d'une conception unique et harmonieuse d'un monde simple
et clair avant l'intervention divine qui sema le trouble dans le genre
humain en multipliant les langues. De fait — et si l'on en croit les
écritures — lorsqu'il se rendit compte que les hommes étaient en
train de bâtir -une tour dans l'espoir — toujours intact depuis Adam
et Ève — d'égaler la puissance divine, Dieu décida de les diviser et
pour ce faire, il diversifia les langues. Le désir des hommes était alors
— comme l'explique Seybold — de fonder un empire et un seul et
même peuple, d'avoir une métropole, une religion d'état, etc.
Si l'on fait une lecture de cet épisode de la Genèse, sans
avoir pour autant la prétention d'en faire l'exégèse, nous nous ren-
dons compte rapidement que cet épisode a prise sur nos références
culturelles actuelles. Le mythe de Babel peut, en effet, servir
d'herméneutique à notre civilisation actuelle.
À la lumière de la linguistique moderne, on peut expliquer
cet épisode biblique de deux façons : Tout le monde se servait d'une même langue et Avant Babel, «
tous les hommes parlent la même langue, des mêmes mots »... Si
ils deviennent plus forts puisqu'ils se comprennent, peuvent
s'organiser, voir le monde de la même façon et penser dans le
même sens. « Diviser pour régner » n'est pas un vain adage. Il est
indéniable que la diversité des idiomes rejaillit sur
l'incompréhension réciproque des humains ;
L'autre explication pourrait bien être que, face à ce désir
d'homogénéisation monolithique, Yahvé eut crainte que l'honune
n'ait plus de liberté de penser, de parler, d'agir et, pour y remédier,
les langues furent diversifiées. C'est cette idée que reprend Néher
lorsqu'il dit : « Le malheur, c'est que l'humanité dans sa totalité
Cette était d'un même bord et ne vivait qu'une seule histoire. »
Hélas, toute la terre idée est émise également par Banon qui dit : «
Nous parlait le même langage et avait une même idéologie. »
de'jà le concept de voyons là que la Genèse nous fait approcher
« pensée unique » si actuelle à notre époque.
Ces hypothèses, ces essais d'explication du mythe de Babel
ne résolvent en rien le problème de la première langue, de la langue
adamique comme l'appelle Umberto Eco dans son livre : La re-
cherche de la langue parfaite, sans sourciller sur la prééminence
affirmée de la religion catholique contenue dans le seul adjectif
« adamique » ... Eco n'est pas le premier à se soucier de cette pri-
mauté linguistique ; la quête de la langue primitive a, de tout
temps, constitué une base de recherche.
Les parcours étiologiques des uns ou des autres ont toujours
eu le même but : déterminer la filiation des langues afin de décider
de la préséance, de l'antériorité de l'une d'entre elles. Depuis
toujours, les hommes ont désiré connaître l'origine des langues. Ce
tout prix la langue adamique poussa même souci de connaître à
certains à des extrémités impensables de nos jours, quoique...,
ainsi ces deux épisodes, à des siècles d'intervalle :
Le premier nous est rapporté par Hérodote. Psammétique — roi
d'Égypte — fit remettre à un berger deux nouveau-nés, des enfants
du commun à élever dans ses étables, dans les conditions suivantes.
Personne, avait-il ordonné, ne devait jamais prononcer aucun mot
devant eux. Psammétique voulait surprendre le premier mot qui
serait prononcé. Pendant deux ans le berger s'acquitta de sa tâche,
14
puis, un jour, quand il ouvrit la porte et entra dans la cabane, les
enfants se traînèrent vers lui et prononcèrent le mot « bekos » en
lui tendant les mains. Psammétique découvrit que c,e terme est
phrygien et signifie « pain » dans cette langue. C'est ainsi que les
Égyptiens « découvrirent » que le peuple phrygien était plus ancien
que le peuple égyptien...
Le second est relaté par Salimbene de Parme dans Cronica, et se
situe bien des siècles plus tard. Par ce récit, on s'aperçoit que le
désir de connaître la langue originelle était toujours présent chez
Frédéric II (1664) qui voulut faire le même type d'expérience. Il
ordonna, lui aussi, à des nourrices d'allaiter des enfants nouveau-nés
sans que ceux-ci entendent aucun son de leur part. Son dessein était
de savoir ce que ces enfants parleraient parvenus à l'adolescence :
en ce temps là, l'hésitation se portait sur l'hébreu, réputée alors
comme la première langue, le grec, le latin ou encore l'arabe...
Comment ces enfants allaient-ils s'exprimer ? Grâce à l'une de ces
langues ou plus prosaïquement les enfants parleraient la langue de
leurs parents ? Toute cette peine, toutes ces interrogations se soldèrent
par un échec, car aucun des enfants ne survécut, puisqu'il est vrai
que l'on ne vit pas que de nourriture terrestre et que l'affection,
transmise bien souvent par le biais de la langue reste un atout ma-
jeur dans le développement harmonieux de l'individu...
Parallèlement à ces aberrantes expérimentations, de nom-
breuses recherches scientifiques furent menées sur ce sujet. Elles
étaient conduites :
— soit par curiosité intellectuelle dénuée de tout intérêt matériel,
— soit pour prouver la préexistence de tel ou tel idiome par rapport
à un autre ou par rapport aux autres et asseoir ainsi une suprématie
de cette langue sur ses voisines et par voie de conséquence, récla-
mer une puissance due à l'ancienneté d'un peuple sur les autres. La
quête d'une « langue mère » absolue s'assortissait le plus souvent
de visées conquérantes et de politiques dominatrices.
Ceci fut à tel point éthiquement problématique que, pendant toute
une période de notre histoire, ces recherches sur la langue première
furent interdites par la Société mondiale de linguistique afin
d'éviter les conclusions hâtives et erronées.
15 Comme on l'aura compris, le danger était de rapprocher la
recherche d'une langue originelle pure à une race originelle pure.
Le pouvoir des mots est l'essence même du pouvoir des maîtres.
Celui qui retrouve l'essence des mots s'égale aux dieux qui or-
donnent le monde selon leur volonté.
Ce que l'on peut retenir de ces malheureuses expériences et
des recherches qui se sont poursuivies par la suite, c'est qu'il ne
peut exister de hiérarchie entre les diverses langues de notre
planète, de la même façon qu'il ne peut en exister entre les peuples.
En revanche, ce qui est scientifique et révélé par la génétique,
c'est qu'il existe un rapport, une extraordinaire liaison entre :
— la diversification génétique des populations humaines et,
— celles des langues qu'elles parlent.
Une telle coïncidence ne peut s'expliquer que par une his-
toire des divergences commune aux gènes et aux langues. Du côté
des gènes, il n'y a aucun doute sur l'origine commune des humains
actuels à partir d'une population « mère » de la préhistoire.
L'étude des patrimoines génétiques humains impose l'idée d'une
coalescence relativement tardive des généalogies de toutes les
populations actuelles de la planète.
Qu'est devenu le mythe de Babel à l'heure actuelle ?
Il faut le dire, le désir d'une langue monolithique n'est pas
mort et d'aucuns recherchent toujours à recréer une langue unique :
les essais ne manquent pas. Ce sont ce que d'aucuns aiment à
nommer « les langues utopiques » parce qu'elles suivent les traces
de Thomas More ou de Bacon et proposent de supprimer d'un seul
coup d'un seul tous les problèmes de traduction, de grammaire, de
polysémie ou d'incompréhension.
Ces langues peuvent être constituées soit à partir :
— d'éléments non linguistiques comme le Timero créé en 1921 où
chaque terme et fonction des langues est symbolisé par un nombre
ou un chiffre, ainsi, chaque sujet pronominal de la première per-
sonne du singulier portera toujours le numéro 1. Le verbe « aimer »
16 sera symbolisé par le nombre 80. Donc, 1-80-17 signifiera « je
t'aime » dans n'importe quelle langue...
— soit à partir de langues connues ; elles voudraient alors représen-
ter l'impossible synthèse des langues multipliées à Babel. C'est le
cas, entre autres, du bien connu Esperanto du célèbre docteur
Zamenhof en 1887.
Même sans parler de politique, gardons tout de même à
l'esprit ce que disait Roland Barthes dans Les bruissements de la
langue : « Le rapport à la langue est politique ». Si l'idéologie
sous-jacente de ces recherches de langue unique — à la différence
de celles dont il était question tout à l'heure — peuvent sembler
généreuses, — et chacun s'accorde à reconnaître que ce qui a motivé
Zhamenof relève du besoin de fraternité entre les hommes — force
est de constater, par ailleurs, que leur propagation ne se fait pas
aussi rapidement ou de façon aussi universelle que le voudraient
ses locuteurs. Si nous en cherchons les raisons, nous allons nous
rendre compte que celles-ci rejoignent les préoccupations de chacun
d'entre nous, linguistes, à propos de la langue adamique.
Pour comprendre les raisons du moindre succès de ces langues
utopiques et l'engouement grandissant face à la langue de Mickey,
il faut se replonger dans les théories saussuriennes. Les linguistes
d'avant Saussure, s'appuyant sur la Genèse dont il était question
auparavant, étaient partisans de ce qu'il est convenu d'appeler la
théorie associationniste.
De fait, les pré-saussuriens pensaient que le monde était pré-
découpé et que les éléments linguistiques permettaient de nommer
« les choses et les gens ». C'était la conception biblique que l'on
Au commencement était peut lire dans la Genèse, versets 1 à 9 : «
le VERBE » « Il y eut un soir, il y eut un matin... » « Et Dieu
nomma la lumière jour' et les ténèbres 'nuit' »...
Les traducteurs se doivent de remercier Saussure et la fantai-
sie linguistique des humains, car si cette théorie s'était révélée
exacte, ils n'auraient plus guère de travail et pourraient trembler
quant à leur avenir professionnel. Il suffirait effectivement à
n'importe quel quidam de posséder la liste des termes d'une langue
de faire figurer les concepts en face, et de changer la liste des
termes pottr faire de la traduction...
17 C'est également ce type de principes qui ont été mis en
ceuvre dans les premières tentatives de traduction automatique il y
a quelques années (TAO). Les résultats furent peu probants. Tout
le monde connaît ces expériences qui réjouirent les soirées des
traducteurs en place, qui s'esclaffaient devant leurs incongruités
après avoir quelque peu chancelés à l'arrivée de ces machines sur
le marché...
La théorie chomskyenne de la langue promettait un brillant
avenir à la traduction automatique. Ce chercheur pensait, en effet,
que l'on pouvait se baser uniquement sur les structures syntaxiques,
le sens n'étant pas à prendre en compte et ne venant en quelque
sorte que de façon superfétatoire dans la comrnunication. Mais, dès
lors, comment traduire des énoncés français comportant ce qu'il est
convenu d'appeler une polysémie syntaxique telle que dans :
— « la belle porte le masque » ou encore plus difficile ;
— « la petite élève la montre et la lance ».
Tout cela pour montrer combien Saussure, précurseur s'il
en fut, était dans le droit chemin en combattant — pacifiquement —
cette théorie de l'associationnisme et Georges Mounin, après lui
permettait de comprendre que : «À chaque langue correspond une
organisation particulière des données de l'expérience... Une
langue est un instrument de communication selon lequel
l'expérience humaine s'analyse différemment dans chaque commu-
nauté. »
La langue sert à découper le monde, le réel qui nous entoure.
En effet, un francophone ne voit pas le monde de la même façon
qu'un anglophone ou qu'un sinophone et ceci parce qu'ils ne
parlent pas la même langue.
La langue de chacun d'entre eux leur fait appréhender le réel
commun de façon différente. Le monde n'est pas « prédécoupé »
avant le recours au signe linguistique, avant la capacité à parler :
« La pensée est une masse amomhe avant l'émergence au signe »
disait Saussure. C'est, en effet, l'accession au « signe linguistique »
qui permet à tout individu doué de capacité langagière de percevoir
le monde.
Le tout petit ne peut commencer à penser, à organiser le
monde, à le répertorier, le classer, le hiérarchiser, le formaliser,
18 le structurer qu'à partir du moment où il le fait avec des (signi-
fiants) mots.
La pensée de l'homme ainsi que ses comportements sociaux
et psychologiques sont déterminés par les structures inconscientes
qui s'imposent à lui ; c'est pourquoi, l'apprentissage de la langue
est en même temps l'apprentissage de toute la structure sociale.
L'homme dans sa vie appréhende le monde essentiellement ou
même exclusivement selon l'image que lui donne la langue.
Il semble actuellement évident que :
Les diverses formes de langue constituent des modes
d'appréhension différents du même réel.
Chaque langue a sa façon bien à elle de catégoriser, de sérier le
réel commun. Notre façon de parler nous donne, nous montre, nous
fait appréhender le monde de façon particulière.
Ceci se résume dans l'assertion de Jean Gagnepain : « Tant
il est vrai qu'on ne saurait aller de la pensée à la langue, mais plus
modestement de la langue à ce qu'historiquement on tient pour la
pensée. »
Les exemples sont nombreux qui viennent étayer cette théorie.
L'un des plus connus et sans doute des plus probants est celui du
spectre de la lumière. Posons-nous la question de savoir combien de
couleurs différentes nous voyons dans un arc-en-ciel ? (Rappelons,
pour mémoire et pour que le propos soit bien clair de ce que nous
voulons démontrer, qu'un arc-en-ciel est le résultat de la réfraction
et de la réflexion des rayons du soleil dans les gouttes de pluie et
qu'il ne saurait y avoir de phénomène plus physique et plus répandu
de la même façon à travers le monde).
À la question du nombre de couleur dans l'arc-en-ciel, tout
Francophone répondra — sans conteste et sans hésitation aucune —
qu'il voit sept couleurs dans ce continuum physique.
Pourquoi, dès lors, un russophone voit-i/ douze couleurs
dans te même continuum physique ? Personne n'a raison et per-
sonne n'a tort, bien évidemment, dans ce décompte, mais chacun
voit ce que lui dicte sa langue (7 ou 12 couleurs). Les Bretons
bretonnants, c'est-à-dire de langue maternelle bretonne, étaient
considérés comme quelque peu anormaux quant à leur vision des
couleurs. Existait-il un gène spécifique à ces gens qui se trouvaient
19
dans l'incapacité de reconnaître le « bleu » du « vert » dans un
certain nombre de cas ? Cette interrogation n'avait rien à voir avec
l'ophtalmologie, mais était bien plutôt une conséquence du décou-
page différent du (même) réel par les langues. Le mystère de cette
espèce de « daltonisme breton » s'explique par le fait que la langue
bretonne utilise dans un certain nombre de cas le même mot
« glas » pour nommer la couleur naturelle du ciel, de la mer ou des
prés.
Le découpage du monde se fait de façon arbitraire puisqu'il
n'y a pas de possibilité de savoir où commence. et où se termine
telle ou telle « couleur »... Le sujet utilisateur de la langue ne se
rend même pas compte de l'arbitraire de son propos... Comme
l'écrivait Georges Mounin : « L'individu est condamné à voir le
monde à travers le prisme de sa langue ». Il n'a pas le choix !
Notre langue peut se comparer à des lentilles de contact que
l'on porte sans s'en apercevoir, mais qui cependant médiatisent
tout ce que l'on voit. Plus encore, il arrive bien souvent que la vi-
sion que nous avons du réel qui nous entoure relève de ce que
d'autres avant nous voyait ou croyait. De fait, on peut dire que :
— la langue est sanctuaire de l'identité.
Elle est un héritage, et l'individu devient porteur des valeurs
véhiculées par sa langue maternelle : cette dernière est le résultat
d'une histoire, d'un vécu commun, d'une religion...
Certaines appellations, certains termes sont incompré-
hensibles si l'on ne connaît pas leur origine. La religion explique
un certain nombre d'expressions qui sans connaissances dans le
domaine ne peuvent s'analyser.
Comment comprendre les expressions :
« Prendre une année sabbatique », si l'on ne sait pas que Moïse
avait institué le sabbat le samedi mais aussi un temps de repos pour
la terre qui était laissée en jachère tous les sept ans.
Pourquoi dire « pauvre comme Job » ? Tradition juive. Job était
un homme très riche qui perdit toutes ses richesses par punition
divine (as poor as a church mouse).
Pourquoi est-ce de mauvais augure d'être treize à table ?
Des querelles byzantines : concile de Byzance sur le sexe des
anges.
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« Riche comme Crésus ».
« Vendre son âme au diable ».
Un mets « étouffe chrétien ».
« Un baiser de Judas ».
« Arriver à Pâques ou à la Trinité ».
« La pomme d'Adam ».
« Être en odeur de sainteté ».
« Laid comme les 7 péchés capitaux ».
Avant que d'être l'expression de l'individu qui l'utilise, la
langue est le reflet de la pensée collective qui l'a précédée,
L'individu se construit une représentation du monde selon les critères
de sa langue.
Depuis C,opernic tout le monde sait que la terre toume autour
du soleil, cependant :
— les Francophones continuent de dire : « le soleil se lève ou se
couche » ;
— les Allemands disent : « Die Sonne geht unter » ;
— les Japonais disent : « Higa déru » ;
— et les Anglophones : « The sun rises »...
Comment un enfant français de notre époque peut comprendre
lorsqu'on lui dit de « traverser dans les clous », ainsi que
l'expression « être dans les clous » qui signifie « être dans le bon
chemin »
Nous sorrunes porteurs et nous léguons, même contre notre
gré, une vision du monde uniquement par le fait d'utiliser telle ou
telle langue maternelle. Il apparaît que les proverbes sont la révéla-
tion de l'esprit populaire et le calque de la pensée du peuple. Si
nous prenons un exemple dans des langues différentes, nous pou-
vons approcher l'essence même de l'entendement des peuples.
Si un événement a vraiment peu de chance d'arriver :
—le Français dira « Quand les poules auront des dents » ;
— l'Anglais préférera penser que ceci arrivera « Quand les cochons
pourront voler » ;
— l'Espagnol dira que cet événement se passera « Quand les gre-
nouilles auront des poils » ;
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