Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,38 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Langues : Histoires et usages dans l'aire méditerranéenne

De
340 pages
Favoriser une rencontre entre des spécialistes de l'ensemble de l'aire méditerranéenne : tel était l'objet du colloque La Méditerranée et ses langues, tenu à Montpellier du 20 au 23 mars 2002. La diversité des matières et des approches a été organisée selon deux axes : sociolinguistique et historio-linguistique, dont le présent volume recueille les communications regroupées en disciplines et domaines.
Voir plus Voir moins

LANGUES:
HISTOIRES ET USAGES DANS L'AIRE MÉDITERRANÉENNE

Langue et Parole Recherches en Sciences du Langage Collection dirigée par Henri Boyer
La collection Langue et Parole se donne pour objectif la publication de travaux, individuels ou collectifs, réalisés au sein d'un champ qui n'a cessé d'évoluer et de s'affirmer au cours des dernières décennies, dans sa diversification (théorique et méthodologique), dans ses débats et polémiques également. Le titre retenu, qui associe deux concepts clés du Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure, veut signifier que la collection diffusera des études concernant l'ensemble des domaines de la linguistique contemporaine: descriptions de telle ou telle langue, parlure ou variété dialectale, dans telle ou telle de leurs composantes; recherches en linguistique générale mais aussi en linguistique appliquée et en linguistique historique; approches des pratiques langagières selon les perspectives ouvertes par la pragmatique ou l'analyse conversationnelIe, sans oublier les diverses tendances de l'analyse de discours. Il s'agit donc bien de faire connaître les développements les plus actuels d'une science résolument ouverte à l'interdisciplinarité et qui cherche à éclairer l'activité de langage sous tous ses angles. Déjà parus Alain COÏANIZ, Langages, cultures, identités. Questions de point de vue, 2005. Aline GRANGE, L'Europe des drogues, 2005 Bernard LE DREZEN, Victor Hugo ou l'éloquence souveraine, 2005. Henri BaYER, De l'autre côté du discours, 2003. Alda MARI, Principes d'identification et de catégorisation du sens,2003. Mary ROWLAND-OKE, Description systématique de la langue obolo-andoni,2003.
site: WW\v.Hbrairieharmattan.com e.ll1ail : harmattan 1@wanadoo.fr
(Q L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9056-9 EAN : 9782747590563

Teddy ARNA VIELLE
(Éditeur)

LANGUES
HISTOIRES ET USAGES DANS L'AIRE MÉDITERRANÉENNE

Préface de Robert LAFONT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

-

Les communications rassemblées dans cet ouvrage ont été présentées Colloque International

au

La Méditerranée et ses langues
organisé à l'Université Paul-Valéry (Montpellier III) les 20,21,22,23
par le Laboratoire

mars 2002
(EA 739)

DIPRALANG

avec le soutien du Conseil Régional du Languedoc-Roussillon, du Pôle Universitaire Européen de Montpellier et du Languedoc-Roussillon, et de la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (Ministère de la Culture et de la Communication) Coordinateurs: T. Amavielle, H. Boyer
Comité A. Badia i Margarit (Université de Provence-Aix-Marseille), J.M. Blecua (Inalco), P. Charaudeau (Université Caire), F. Ferreres Maspla (Université scientifique:

Barcelone), C. Blanche-Benveniste (Université de (Université Autonome de Barcelone), S. Chaker de Paris Nord-Paris XIII), M. Doss (Université de de Barcelone), P. Garde (Université de Provence),

P. Gardy (CNRS - Université de Montpellier III), G. Gouiran (Université de Montpellier III), G. Kremnitz (Université de Vienne), R. Lafont (Université de Montpellier III), M.-P. Masson (Université de Montpellier III), H. Meschonnic (Université de Vincennes-Saint Denis - Paris VIII), H. Salah (Université d'Alger), P. Sauzet (Université de Vincennes-Saint Denis - Paris VIII), R. Simone (Université de Rome), Ch. Touratier (Université de Provence), T. Yucel (Université d'Istanbul).

Organisation

du colloque

M.C. Alén Garabato (Université de St Jacques de Compostelle), T. Arnavielle (Université de Montpellier III), T. Bouguerra (Université de Montpellier III), H. Boyer (Université de Montpellier III), C. Camps (Université de Montpellier III), P. Dumont (Université de Montpellier III), C. Lagarde (Université de Perpignan), S. Miossec (Université de Montpellier III), J.-M. Petit (Université de Montpellier III), M. Verdelhan (Université de Montpellier III), J. Zenati (Université d'Alger - Université de Montpellier III).

Secrétariat: K. Djordjevié, J. Zenati

PRÉSENTATION

Carrefour,

berceau,

mère, creuset,

foyer, ... : au-delà

du poncif,

la Méditerranée des érudits,

est bien tout cela à la fois. Des langues sont nées sur ses rives, comme l'écriture qui les a fixées. Certaines ont été effacées, que conserve la mémoire d'autres s'y sont perpétuées par l'évolution, d'autres par la transformation et la diversification, par l'imprégnation de langues d'autres aires. Quelques-unes sont parties à la conquête du monde, auxquelles leur diffusion a donné un visage nouveau; rapports comptons d'autres ont souffert sans ou souffrent des hommes des conflits des hommes, parfois précaire, pour assurer et des de puissance, que leur validité, soit éteinte:

sur la détermination

leur perpétuation.

Toutes ont été le support de très anciennes et très riches cultures, toujours vivantes, ouvertes et créatives. Il n'en est pas qui n'aient été objet d'étude: pour l'historien des origines et des évolutions, l'ethnolinguiste, le géolinguiste ... le comparatiste, le sociolinguiste,

C'est cette approche multipolaire qui a été retenue comme projet fédérateur du Colloque tenu à Montpellier au printemps 2002: La Méditerranéee et ses langues: disciplinaires voudrait Laboratoire rencontre (Fernand ainsi une rencontre qui constituent mettre DIPRALANG, résolument aujourd'hui initiateur en évidence ouverte à la diversité des traitements (et dont on par le « une le champ et support de la linguistique

la complémentarité,

revendiquée

de la manifestation),

constante du passé et du présent, le passage de l'un à l'autre... Braudel, La Méditerranée, 1985, Flammarion, « Champs», p.7). Et du siècle et du millénaire, puissent être proposées.
et des échanges entre qu'elles

aussi, à la charnière quelques perspectives
Favoriser activités l'objet opportun communication - un caractérisé études morphologie, soit dans une rencontre

une réflexion

collective



des

spécialistes

que

leurs tel est

scientifiques que s'est de

séparent l'équipe deux

plus souvent organisatrice prioritaires

ne les rassemblent: À cet effet,

assigné définir

du colloque. autour

il a paru les

axes

desquels

organiser

en ateliers

et les conférences: historique ont et génétique, soit dans large; sans le cadre exclusive d'une (des langue,

par une orientation moderne lexique, comparaison syntaxe,

de synchronie

été bienvenues),

où phonétique,

écriture,

ont eu leur part, plus ou moins

celui d'une

8
- un concernant et/ou enjeux Pour en conflit politiques des raisons les dynamiques dans l'espace dont elles géo et sociolinguistiques historico-culturel des langues les privilégiés. que l'ensemble des en contact statuts, les méditerranéen,

ont été ou sont les vecteurs c'est en deux celui-ci répond,

de commodité,

volumes recueille dirigé

contributions de l'axe volume dans

au colloque « historico-linguistique

ont été réparties: », auquel, « sociolinguistique Pratiques,

les communications par Henri BaYER, de langues L'Harmattan sur volets le fond, d'une le

consacré l'aire

à l'axe

», Langues représentations, largement ce sont bien

et contacts gestions, arbitraire les deux

méditerranéenne.

(coll. « Sociolinguistique»),
commandé même par des contraintes qui sont entreprise

2004.
présentés.

Découpage

éditoriales:

Que

soient

ici remerciés présents l'Université

tous ou

ceux empêchés;

qui

ont

permis

que

ces

livres

existent: soutiens

contributeurs, financiers:

conseillers Universitaire Régional

scientifiques; Européen

Paul Valéry,

le Pôle

de Montpellier la

et du Languedoc-Roussillon, Délégation de la Culture du colloque Ksenia générale

le Conseil française

du Languedoc-Roussillon, de France (Ministère

à la Langue

et aux Langues

et de la Communication) et à la préparation Maître

; collaborateurs de ses Actes, tout

associés

à l'organisation Madame Chargé de

particulièrement Jamel Zenati,

Djordjevié,

de conférences,

et Monsieur

cours.
Exprimons de Toulouse, scientifique bénéficier, ici un regret: qui avait du colloque, avec que Jacques accepté n'ait avec pu, bien Allières, Professeur émérite partie à l'Université du Comité nous faire

enthousiasme à nous

de faire avant

enlevé connue, dédierons

sa tenue, de linguiste

sa gentillesse C'est

de sa science ce volume.

historien

et comparatiste.

à lui que nous

Teddy

ARNAVIELLE

PRÉFACE
LES MÉDITERRANÉES
Robert

ET LEURS LANGUES
LAFONT

Il est deux façons
naturelle, Bretagne intérêts lieu, ainsi mais c'est

de considérer
elle qui a cours politique

la

Méditerranée.

La première
Quand ou que la France maritime

est la moins
défend depuis sanctionne de de ses un

généralement.

on dit que la Grande-

a eu et a une en Méditerranée,

méditerranéenne, ce bassin

on considère qui lui est

tout entier On

Londres une mise

ou Paris,

géographiquement de l'Europe extrapolation des

étranger.

en dépendance phénomène à voir

historique arbitraire, avec

du Sud par les pouvoirs du commandement humaines,

l'Europe l'espace, simplement fait pas Beyrout. conférences « région», cette

du Nord,

qui n'a rien imposé de différence Mettre

la logique Cette

relations

qui s'est Elle ne ou les de la

par les armes. entre

extrapolation et Maéreq, entre

est simplificatrice. Alger

Maghreb au

et Alexandrie dans

Méditerranée

singulier à

est l'avenir

encore

l'habitude

internationales dont l'une existe-t-elle Sarajevo

consacrées

socio-économique à Barcelone. englobante

des plus importantes et peut-on et Tel Aviv? les mesures de l'histoire

eut lieu récemment une perspective

Mais pour

région

dessiner

Marrakech,

En fait, si l'on prend

longue

chère

à F. Braudel,

on doit

considérer
du continent populations méditerranéen. Antiquité dans

non tant la Méditerranée
européen et les cultures C'est celui porté (qui est en successives. qui prend

en soi que deux réalité une

mouvements de

d'occupation l'Asie) par les

presqu'ile

Le premier origine

est le mouvement dans l'Ouest.

proprement une haute

au Proche-Orient et Grecs vers

et se trouve

par Phéniciens

Il remontera le seuil est

le Continent dont

par des couloirs: le « pied maritime»

l'un est la vallée est à Narbonne. situant

du Rhône

et l'autre

du Lauragais pris par Rome. centre, elle

Le relais

historique

Par ses conquêtes, en fait un Mare

le commandement elle l'extrapole en

du Bassin tous sens.

en son Mais du Rhin

Nostrum,

l'extrapolation et du Danube Quand

majeure

est européenne. en 406,

Elle remonte

jusqu'aux

bouches Il s'agit

et ne se fixe sur ce limes que par l'échec les Barbares origine de Slaves, la Manche

de plus vastes

ambitions. en fait d'un où Celtes ont

le limes craque, multiséculaire de Germains, asiatiques.

se précipitent. sur l'Oural

mouvement été suivis des steppes

qui prend Germains

et au-delà, la butée vers

qui ont reçu et se recourbe

des peuples le Sud sur la

Il atteint

10 basse Loire. On sait qu'il va occuper le Bassin méditerranéen occidental, les Vandales le portant jusqu'à Carthage en passant par l'Espagne. Ainsil'Europe se trouve occupée, dans sa longue histoire, par les deux branches

d'une tenaille, la branche méditerranéenne et méridionale, la branche
continentale et septentrionale. Cette occupation humaine correspond à l'évidence géographique de deux Europes, celle qui prolonge la plaine sibérienne sans obstacle majeur jusqu'au Pas-de-Calais, celle qui s'articule en cloisonnement de massifs et vallées sur la Méditerranée. Deux événements permettent de fixer le point de jonction des deux branches à l'ouest, le point d'écrasement. Le premier est l'affrontement de deux peuples germains, les Francs qui, passant le Rhin, s'établissent entre Somme et Loire, et les Wisigoths qui ont accompli un très long périple par l'Orient avant d'installer un royaume entre Loire et Guadalquivir avec Toulouse pour capitale. Ils représentent deux options culturelles contradictoires: les Francs ignorent l'écriture en leur langue, la vie urbaine, et restent fidèles à leur droit tribal, les Wisigoths ont conquis l'écriture, harmonisent leur droit propre au droit romain, et adoptent l'essentiel de la structure sociale romaine. Ajoutons le motif religieux: les Francs viennent de passer brutalement du paganisme au catholicisme romain, les Wisigoths ont porté avec eux l'arianisme oriental. On sait comment l'affrontement se dénoue militairement en 507 par la victoire des Francs à Vouillé, c'est-à-dire Poitiers, suivie d'une descente vers le sud. Le second affrontement est celui du pouvoir franc et de la vague de remontée méditerranéenne sous bannière de l'Islam. Dans cette affaire on ne peut négliger les alliances temporaires que, par peur des Francs, Aquitains, Septimaniens et Provençaux, nouèrent avec les Musulmans. On en vient ainsi à la date de 732 et à la célèbre bataille de Poitiers, suivie d'une dévastatrice, celle de Charles Martel. nouvelle descente franque,

Les deux batailles de Poitiers, pour leur immense importance culturelle permettent de fixer sur le seuil du Poitou la jointure des deux Europes. Si l'on considère qu'une autre jointure est sur le confluent de la Saône et du Rhône, on voit se dessiner, en couronne au Massif que la géographie française dit Central, une vaste poche d'Europe méridionale, en dépendance relationnelle de la et Méditerranée. Du moins à l'ouest de la Mer et du Continent. Car, à l'échelle d'espace d'histoire où nous avons analysé la dualité horizontale européenne, il nous faut nécessairement considérer aussi une distribution verticale. Il y a géographiquement de façon très claire deux Méditerranées séparées l'une de l'autre grosso modo par la chaÎne des Apennins, l'Aspromonte et le canal de Sicile. L'orientale est faite d'Adriatique et d'Égée, de part et d'autre du chaos de la Péninsule balkanique. Elle fourmille de complications côtières et insulaires. Du

11
point de vue large complexité de les deux des relations rebords humaines, continentaux, Par qui n'ont aujourd'hui ces rien l'essentiel l'africain limites, d'européen, est qu'elle de lybie-Égypte qui la connectent confronte à cette et l'asiatique avec à cette des région

Palestine-liban-Turquie. continentales qu'on appelle

profondeurs du monde Au contraire, nord, un

elle s'amarre

Proche-Orient. présente Gibraltar et d'autre, Sardaigne, obligatoire entre Paris une évidente au simplicité. sud Au

la Méditerranée Arc, l'arc Entre qu'on les deux, Îles dit

occidentale latin, de

à Messine, deux Sicile. est loire

la côte

maghrébine. les Baléares vraiment côtière relation Marseille, immigration entre celle entre fut

mais

de part

systèmes la

insulaires: est

et les trois d'un Marseille occupée c'est celle par

de Corse, et la relation plus

configuration

bassin,

Nord-SudlSud-Nord, et Sahara. son Cette relais à et

et Alger,

profonde française,

la colonisation

prenant

de l'actuelle deux sortes

immigration de liens,

Maghreb-Europe. de sens inverse,

Colonisation mais additionnels,

ont tissé

les populations.

Or, à l'échelle grandes frontières régions

. du monde qui

actuel,

on peut des banal de façon

constater

l'émergence naturelles en échelle

planétaire traversant de la région

de les du du

restaurent

relations de parler parallèle, pour bien

étatiques.

Il est devenu bien,

à cette

Proche-Orient. genre d'ouest

Il faudrait

employer désigner et d'un

une expression l'ensemble terme qui existe

de Proche-Occident Europe-Méditerranée,

ou Sud-Occident ou, tout aussi

articulé déjà,

d'Euroméditerranée. On désigne à voir l'un ainsi deux avec l'autre. bassins l'Est celui de cultures s'est et d'histoire qui n'ont grands pas grand-chose recouvrements turc. et celle exceptionnelle, région orientale Il en de

caractérisé byzantin celle

par deux et celui de l'Église

successifs résulte l'Islam. source deux Mais

et totaux: patines

de l'Empire fortes, une

de l'Empire orthodoxe, ethnique

culturelles

ces patines

recouvrent et

fragmentation conflits. s'est révélée

d'interminables il faut l'éclatement

inexpiables

Cette récemment

méditerranéenne, qui ont suivi n'oubliera en charge ainsi à faire

bien le rappeler, de la Yougoslavie peut-être dans la région d'une

par les conflits (mais on

et par celui la plus dangereuse région

de Palestine du monde. unique d'une

pas Chypre) ces conflits peser

Prendre revient gravité là

le cadre

méditerranéenne des problèmes je pense

sur la Méditerranée pas les siens. C'est

occidentale pourquoi

extrême,

qui ne sont

qu'il nous

revient,

où nous sommes géopolitiques très mais

aujourd'hui,

à Montpellier, qu'assument

de quitter

le plan des responsabilités d'ailleurs fort mal, limités, dont et

larges

et arbitraires pour penser

les États, à la tâche humain

dangereusement, puissamment

sérieusement de l'aménagement

à horizons de la région

définitionnels,

12
nous sommes le centre, horizontalement paix et de progrès.
*

et verticalement.

À en faire une aire de

Vous vous demandez peut-être ce que cette déclaration d'intentions a à voir avec le titre que j'avais annoncé, qui comportait la mention de « langues», ce qui correspond à l'objet de ce colloque. Il me faut donc maintenant dire où allait ce préambule dévorant: à des réflexions qui paraîtront étonnantes seulement dans la mesure où l'officialité, la coutume acquise, l'effacement ordinaire ne nous ont pas permis de les penser. J'ai tenu à définir cette « poche spatiale» où nous sommes, entre Loire, Lyon et mer, avec des arguments seulement spatiaux, et historiques en complément. Or espace et histoire ont précisément pris dans ce cadre une forme linguistique: la langue d'oc, qui l'occupe presque tout entier. Les évolutions du latin ont conduit là, au centre de l'Arc dit latin, à une stabilisation où trouvent leur carrefour les autres langues parentes et voisines. L'identification linguistique se fait là suivant les directions que nous avons mises en lumière. L'occitan n'est pas de l'Europe du Nord parce qu'il est au sud de cette ligne de jointure et de fracture qui passe par Lyon et Poitiers. Il appartient à l'aire méditerranéenne occidentale parce qu'il fait exactement face au Maghreb. En définitive, il aurait pu aussi bien que la géographie et l'histoire, dont il est le produit, servir à notre binarisation et de l'Europe et de la Méditerranée. On voit vite combien est inadéquate à cette situation la définition qu'on donne le plus souvent de lui, de langue régionale de France. Une langue qui couvre un front européen de la nature du Portugal, et plus vaste que lui, et qui se trouve un « proche-Occident» ne peut détenir les clefs des relations qui construisent

être dite régionale que si l'on prend, comme nous le proposions, pour la région une dimension planétaire. Quant à son rapport avec la France, on sait ce qu'il en est. On ne peut ignorer que la culture qu'élaborait l'Occitanie au XIIesiècle se plaçait sur le front du progrès de l'intelligence et de la créativité européennes, telle par l'Europe. Une première réduction, catastrophique, et a été reçue comme a été la conquête par

la France des terres de Toulouse. Elle a été suivie d'autres conquêtes, qui font que la France s'est incorporée, à l'exception du Val d'Aran et de quelques vallées

italiennes, la totalité occitane. Elle a ainsi dévoré et invalidé une des
composantes principales de l'Europe. Elle l'a aussi évidée de sa langue. Les phases successives de la répression linguistique s'achèvent sous nos yeux. Une enquête récente fixe à une ou deux

13
générations après nous la fin de la transmission naturelle de l'occitan, et, comme on sait, les mesures compensatoires rencontrent dans l'appareil d'État une résistance impitoyable. L'évidement linguistiquene va pas d'ailleurs seul. La négation structurelle socioéconomique opère à partir de la seconde moitié du XIXesiècle, quand le réseau de relations par route et par fer dessine sur le territoire français une toile d'araignée dont le centre est Paris. L'Occitanie devient alors illisiblesur la carte, retroussée dans sa logique nord-méditerranéenne, et inconcevable, parce que dépouillée d'histoire explicative autant que de langue identificatrice.Suit une crise industrielle qui se prolonge jusqu'aux années soixante-dix du XXesiècle. Ces phénomènes conjoints, décrits il y a une trentaine d'années sous le nom de « colonialisme intérieur», ont créé une énorme béance sociologique et culturelle. Quand on fait du plein, on fait nécessairement aussi du vide. Sur le glacis entre Loire et mer, la concentration française au Nord a installé ce que vous me permettrez d'appeler une « privation de sens». D'\)n espace signifiant sur luimême elle a fait une périphérie insignifiante. En même temps que le colonialisme intérieur battait son plein au Nord de la Méditerranée, s'achevait la guerre d'Algérie. C'est une date très importante car le Maghreb peut désormais courir ses propres chances et entrer en dialogue avec la rive Nord hors des contraintes de la dépendance coloniale. L'Algériel'a fait à travers les maladresses, c'est le moins qu'on puisse dire, d'un État centralisé de modèle français, auquel il a ajouté la tyrannie du parti unique. Mais il l'a fait. En même temps, une émigration accélérée créait au nord de la mer un autre Maghreb, l'islam devenant la seconde religion de ce pays de traditionchrétienne. Les liens des deux rives en étaient d'autant resserrés. Le malheur, complémentaire des erreurs, est que l'oppositionau régime installé à Alger, à son caractère policier et à sa corruption a été prise en charge par l'intégrisme islamique, obscurantiste et sanglant. Mais, outre la résistance à la double oppression, de l'État et de l'intégrisme; de très importants milieux démocratiques, le Maghreb présente une originalité patente: l'existence au Maroc et en Algérie de la population amazigh (berbère). Celle-ci est une forte garantie identitaire, le pays n'ayant été jamais arabisé que par des effectifs faibles et le souvenir d'un peuple indépendant et courageux, fortement typé linguistiquement et culturellement, assurant depuis l'époque des Numides un sentiment national. Aujourd'hui la résistance amazigh est devenue l'élément principal de la lutte à la fois contre le totalitarisme d'État et le terrorisme islamique. Elle est l'arme qu'a le Maghreb pour entrer en démocratie et pour prendre donc sa place dans le proche-Occident, en dialogue avec le Sud européen.

14 Il est sans doute excessif de comparer des situations identitaires différentes et des oppressions de nature diverse, - l'Occitanie n'est pas Tamazgha - mais on ne peut s'empêcher de remarquer le parallélisme global des deux rives, qui présentent réservent deux langues officielles importées tout l'espace de l'officialité, l'arabe au cours des siècles et qui se et le français, par-dessus une

authenticité d'origine. Quelles que soient les réserves qu'on doive apporter à un projet de restitution de leur espace aux deux langues, du fait pour l'occitan d'une exténuation d'usage, d'une fragmentation territoriale pour l'amazigh, il est bien évident que leur présence latente conjuguée, comme une hantise d'histoire volée, finit de donner cohérence à la région planétaire que nous avons essayée de définir. La référence faite à elles, comme minimum largement acceptable, est le gage le plus fort de l'entrée dans une cohérence moderne et productive d'une région du globe désarticulée par les conquêtes et l'exploitation décentrée. C'est un gage de démocratie territoriale et de « remise au monde» des espaces.

CONFÉRENCE

D'OUVERTURE

LE POL YCENTRISME UNGUISTIQUE DANS LES BALKANS ET AUTOUR DE LA MÉDITERRANÉE
Paul GARDE

Le

pourtour

méditerranéen, divisé au moins une zone en

du trois

point grandes

de

vue zones,

de

ses dont

langues, deux

peut

être

sommairement homogènes, nord-ouest sud,

relativement diversifiée. ibérique. Au Au e~t et par au dans en

en apparence, romane couvre une vaste par la langue la zone variété arménienne,

et une l'Italie, zone

troisième

fortement et la péninsule

la France sémitique,

du Maroc

à la Syrie, recouverte enfin

ou hamito-sémitique, par le berbère se caractérise turque, par (représentée répartie le kurde)

principalement l'hébreu. contraire les deux

arabe,

mais aussi et anatolienne linguistiques: (représentée à nouveau

Au nord-est par une

balkanique

grande

de familles iranienne romane

péninsules; grecque, dans

Anatolie; roumain) Mais

albanaise,

slave,

ici par le

les Balkans. sait bien que ce regard globalisant est trompeur. de chaque est partout. L'uniformité, grande ou

tout linguiste

là où le profane petite langue,

croit la déceler: n'est qu'apparente,

dans le domaine et dans

présumé

les faits Babel nous

La liste des toutes, n'est pas »,

communications d'une moindre façon

présentées ou d'une des autre,

à notre sont

colloque consacrées

le confirme:

presque Celle-ci

à la diversité. les plus vastes, de taille

au sein

domaines

linguistiques

tel qu' « arabe plus modeste. très

« espagnol» Cette diversité

ou « français», est elle-même avoir

que dans les ensembles polymorphe, une brève elle présente typologie
({

des visages de la diversité

divers.

Je veux

ici, après

esquissé

linguistique,

insister sur un type particulier que j'appelerai
chercherai tout dans des exemples la zone elle-même un peu partout la plus diverse, complexe, celui autour

polycentrisme », et dont je
mais avant Je m'arrêterai qu'on appelle pour finir souvent

de la Méditerranée,

les Balkans. de l'ensemble

sur un cas particulièrement « serbo-croate».

Petite typologie de la diversité
Les facteurs une même de diversité « langue» sont à l'intérÎeur de ce qui apparaÎt à tort ou à raison comme

bien connus.

On peut distinguer:

16
10 la diversité temporelle, la diachronie. Elle a été depuis deux siècles (depuis l'essor de la comparaison indo-européenne avec Bopp), et jusqu'à une date récente, le thème favori des études linguistiques. L'étude des changements, sur le court terme ou la longue durée, est un sujet de recherche inépuisable. 20 la diversité spatiale: dialectologie ou géographie linguistique. La diversité dialectale à l'intérieur d'un continuum linguistique est un phénomène universel, dont l'importance est apparue il y a environ un siècle (notamment avec l'Atlas de Gilliéron), mais qui depuis a donné lieu à des recherches dans tous les domaines linguistiques. Dans certains territoires cette diversité apparaît successive de deux langues même à deux l'une niveaux, par diversification communes,

ancienne, l'autre récente: en France par exemple, on peut étudier aussi bien les

dialectes ruraux, issus de la diversificationdu latin, que les «français
régionaux », résultats de celle du français.

3 0 la diversité fonctionnelle, objet de la socio-linguistique. Celle-ci a été définie
comme discipline autonome vers le milieu du XXe siècle seulement, avec notamment les travaux de Labov. On avait toujours distingué des « niveaux de langue », étudiés dans le cadre de la stylistique. On a plus récemment recherché de façon plus précise les phénomènes langagiers propres à telle ou telle situation, à tel ou tel milieu social (parfois appelés aussi « dialectes », terme donc ambigu). Parmi les phénomènes socio-linguistiques, il en est un qui retient particulièrement ou fixation et diffusion de « langues
standard language)

l'attention: c'est celui de la standardisation,

standard». Nous préférerons ce terme (cf. angl.

à ceux de

« langue écrite» (ail. Schriftsprache) ou «langue littéraire» (russe literatumyj jazyk) qui désignent la même réalité, mais peuvent créer des confusions. Le standard est la forme de langue, assez fortement codifiée, qui est employée dans les formes de communication les moins spontanées: expression écrite, textes officiels ou littéraires, discours public, enseignement, médias, etc., mais qui dans

les sociétés modernes tend à supplanter les autres types de langue même dans l'usage courant, ou en tout cas exerce une forte influence sur eux.

Monocentrisme et polycentrisme Le plus souvent, le domaine d'un standard donné correspond à un certain ensemble plus ou moins homogène du point de vue de la géographie linguistique. Le meilleur exemple est l'italien. Dans l'ensemble de la famille romane, on distingue une « langue italienne» subdivisée en un grand nombre de dialectes, certes très différents les uns des autres, mais possédant un assez grand nombre de traits communs qui les différencient des autres dialectes

romans. La langue est alors conçue comme un système de dialectes ou

17 « diasystème ». Mais le terme «langue italienne» désigne aussi la langue standard, seule enseignée et habituellement écrite, connue dans toute l'Italieet parlée par tous, occasionnellement ou exclusivement selon les personnes. La « langue» ainsi comprise, même si elle repose à l'origine sur une base
dialectale, définie d'ailleurs par des formules complexes (lingua toscana in bocca
romana),

ne se confond avec aucun des dialectes, mais s'oppose à eux.

Dans le cas de l'Italie, comme dans beaucoup d'autres, la « langue» comme système de dialectes et la ({ langue» comme standard couvrent, à quelques détails près, le même espace géographique: en gros, Italie plus Tessin. Les divergences sont minimes: Frioul et Sardaigne italiens par le standard, mais non par le dialecte; Corse dans la situation inverse; pas de divergence au contraire dans le Val d'Aoste et le Haut-Adige, où l'italien coexiste avec des dialectes et des standards (français ici, allemands là) qui lui sont également étrangers. monocentrique: On dira donc que le domaine italien est diasystème s'est créé un seul standard. sur le territoire du

Il n'en va pas toujours ainsi. La France nous offre l'exemple d'un standard fonctionnant sur le territoire d'au moins deux diasystèmes romans: français et occitan (et de plusieurs autres). Mais le cas contraire est très fréquent aussi: c'est celui où dans le domaine d'un seul diasystème fonctionnent deux ou plusieurs standards. Nous l'appellerons «polycentrisme», admettant que le standard est le « centre» plusieurs centres. d'un diasystème. Il s'agit donc d'un système à

La pluralité des standards est généralement

facile à établir, parce qu'ils sont des

unités discrètes, des systèmes homogènes, plus ou moins fortement codifiés. On peut les compter. L'unité du diasystème est plus difficile à prouver, parce qu'il s'agit d'ensembles flous dont la délimitation, au sein du continuum dialectal d'une grande famille linguistique (romane, slave, turque, arabe, etc.), suppose une part de convention. On pourra parler d'un diasystème unique si les limites suggérées par la dialectologie (faisceaux épais d'isoglosses) sont nettes. Mais il n'en est pas

toujoursainsi; nous aurons à évoquer quelques cas litigieux.
Les cas de polycentrisme, où la langue comme diasystème ne coïncide pas avec la langue comme standard, sont ceux où le profane hésite et se demande: « Y at-il une ou deux langues?», et où il attend du linguiste qu'il lui fournisse une réponse à cette question. D'innombrables polémiques ont eu lieu à ce sujet, gâtées par la passion politique qui anime le plus souvent les tenants de l'une ou l'autre solution. Il me semble que le rôle du linguiste n'est pas de chercher à tout prix une réponse univoque, qui n'est généralement exigée que pour des raisons partisanes, et ne peut être obtenue qu'au prix de la simplification d'une réalité

complexe.Il est au contrairede se donner les instrumentsconceptuelspour

18 rendre compte de cette complexité même. La notion de polycentrisme, et l'examen des diverses variantes qu'il comporte, me parait être un de ces instruments. La divergence entre deux standards coexistants dans un même diasystème peut être fondée sur l'un ou l'autre des trois types de diversité évoqués plus haut: fonctionnelle, temporelle ou spatiale. Nous les examinerons successivement, d'abord à partir des langues de la péninsule balkanique, mais sans nous interdire des incursions dans d'autres coins de l'espace méditerranéen. Polycentrisme à base fonctionnelle (diglossie) Il s'agit du phénomène bien connu qui, depuis l'articlefondateur de Ferguson en 1959, a été abondamment étudié sous le nom de «diglossie». Une même population, sur l'ensemble d'un même territoire, utilise deux formes de langue, génétiquement étroitement apparentées entre elles, et toutes deux plus ou moins codifiées, mais dont chacune est réservée à certaines situations de parole. On distinguera, selon la terminologie de Ferguson, une langue « haute» et « basse» (high/low), la première réservée à des situations plus formelles, la seconde à un usage plus familier. La spécialisation fonctionnelle des deux idiomes est telle qu'il est impossible d'utiliser l'une dans les situations propres à l'autre, et que par conséquent la traduction de l'une dans l'autre est impossible, à moins de vouloir produire un effet comique. 10 Grec. L'exemple le plus caractéristique se situe précisément dans les Balkans, c'est celui du grec moderne, du moins dans la situation qui a existé jusqu'en 1974, mais dont ilsubsiste encore d'importantes traces. On sait que cette langue apparait sous deux formes, dites l'une « purifiée» (katharevousa), l'autre « populaire» (dhimotikl)correspondant respectivement aux niveaux « haut» et « bas» définis par Ferguson. La langue « haute» s'impose (ou s'imposait) dans les textes religieux, les discours officiels, les travaux scientifiques, l'enseignement, la langue « basse» dans la vie courante, mais aussi dans les œuvres littéraires: poésie, roman. Ces formes sont codifiées toutes les deux, on a publié de nombreuses grammaires de l'une et de l'autre; même la langue « populaire », écrite par les plus grands auteurs, ne se fond pas dans la multiplicitédes dialectes. Il s'agit bien de standards. Tous deux reposent bien sur un même système linguistique. Le système phonologique est exactement le même. Les différences concernent la morphologie, la syntaxe, et plus encore le vocabulaire, et tiennent à ce que la langue « purifiée» a conservé volontairement des formes, des tournures et des lexèmes archaïques, plus proches du grec ancien, tout en les enchâssant dans le système moderne.

19
On ne traduit qu'il s'agit pas d'une formes de ces d'une chez « langues» seule tous dans l'autre. langue, L'opinion unanime est de de de deux et même car la foi en l'unité essentiel

l'hellénisme leur sentiment Sans deux doute

est très forte national. faut-il parler

les Grecs,

elle est un élément

de cette

diglossie au cours

au passé. des deux

La concurrence derniers siècles,

entre

les

standards

a été vive en Grèce La défense intransigeante au profit des colonels de l'usage

et s'est

vite politisée. droite, gauche. offensif démocratie, désormais écrite. ancienne 2° Slaves

de la langue

« purifiée»

était le fait de la revendiquée par la

et son élimination La dictature et autoritaire le nouveau la langue

de la langue de 1967 puriste.

« populaire»

à 1974 Aussi,

a été marquée après son

par un retour de la et seule

la restauration abolition officielle,

gouvernement « populaire»

a proclamé est seule enseignée

et, en principe, traces

Je laisse

aux spécialistes encore Les

le soin d'examiner de siècle les après

quelles

de la diglossie

subsistent orthodoxes. la même langues

un quart Serbes,

son abolition. et les Russes, « haute ont connu

Bulgares entre « basse»
XVIIe

autrefois et leurs

diglossie parlées

que les Grecs de variante

une langue

», le slavon, est russice,

servant

: Loquendum

scribendum autem slavonice, écrivait au
ont échappé

siècle le grammairien
entre les deux
« basse

Ludolf.

Ils

à cette situation
au
XIXe

plus

tôt que les Grecs,

et par des voies diverses: langues,
». Ici on

les Russes au XVIIIe siècle
et les Bulgares par

par un compromis
le triomphe de

les Serbes
parle bien

la langue

dans

chaque

cas

de deux

« langues»;

on

a beaucoup

insisté

à l'époque

soviétique 3° Arabe. jusqu'à

sur le caractère Sur l'autre rive

non-russe

du slavon. au contraire il s'agit coexistent la diglossie 1'« arabe a duré littéral »,

de la Méditerranée

nos jours

et n'est pas près de disparaitre:

des pays de langue

arabe. Dans chacun d'eux, par exemple l'Égypte, reproduisant la langue du Coran, ou cherchant moderniser;
conversation fortement

à la reproduire,

quitte à la

et 1'« arabe dialectal»
courante entre et le nom

parlé dans le pays considéré (par exemple
Ici, comme en Grèce, l'unité

« arabe égyptien»).
ressentie,

Le premier est seul écrit et enseigné, le second réservé à la
compatriotes.

est

de la langue

reste le même.

Polycentrisme à base temporelle Il s'agit d'un phénomène plus rare et plus circonscrit. Nous en trouvons un
exemple dans le turc. Cette langue a subi à la suite de la révolution 20 et 30, une réforme volontariste et radicale: en 1930 (latin au lieu d'arabe),
par l'élimination de nombreux kémaliste,

dans les années
« purifié»

non seulement

elle a changé d'alphabet autoritairement

mais son lexique a été
emprunts arabes

ou

persans, et leur remplacementpar de vieux mots turcs, ou

d'innombrables

20 néologismes formés à partir d'éléments autochtones. Du fait d'une volonté politiqueforte, de l'enseignement, des médias, ce nouveau vocabulaire s'est bien implanté en Turquie, il y est aujourd'hui universellement employé. Mais l'ancien usage, le turc « ottoman» d'avant la réforme, a continué à être utilisé dans des communautés turcophones subsistant en dehors de l'État turc et n'ayant que peu ou pas de relations avec lui. On peut en citer deux: les Turcs de Bulgarie, et parmi les Arméniens de la diaspora, ceux qui avaient conservé l'usage du turc. Ainsi, ce sont deux variantes de cette langue, séparées l'une de l'autre par une réforme vieille de trois-quarts de siècle, qui coexistent sur des territoires différents. Il s'agit, bien sûr, d'un phénomène résiduel: les Turcs de Bulgarie, avec la fin du communisme, ont commencé à rétablir les relations avec le pays voisin (comme l'avaient fait déjà ceux de Grèce), et quant aux Arméniens, les générations nouvelles n'ont aucune raison de conserver en exil une langue à quoi rien ne les rattache, sauf de très amers souvenirs. Mais, quoique temporaire et en voie de disparition, cette coexistence de deux stades successifs d'une même langue méritait d'être signalée.

Polycentrisme à base spatiale
C'est le cas le plus fréquent. Deux standards se sont formés sur deux territoires distincts, entre les dialectes desquels on ne peut pourtant déceler aucune différence déterminante: soit que vraiment aucun faisceau d'isoglosses significatifne les sépare, soit qu'une telle limite puisse être décelée, mais ne coïncide pas avec celle des deux standards.
10 Albanais- Un tel phénomène a existé quelque temps chez les Albanais. Leur

territoire linguistique est divisé en deux ensembles dialectaux bien distincts: le tosque en Albanie du Sud, et le guègue qui couvre l'Albanie du Nord et les régions albanophones d'ex-Yougoslavie, notamment le Kosovo. Dans la première moitié du XXe siècle plusieurs variantes avaient été utilisées, mais en 1952 le régime d'Enver Hoxha fit adopter un standard fondé presque exclusivement sur le tosque. Cette mesure fut appliquée d'abord seulement en Albanie, mais pas au Kosovo où l'on continua pendant plus de vingt ans à écrire une langue fondée sur le guègue. C'est seulement en 1968 que les intellectuels et les dirigeants du Kosovo décidèrent d'adopter l'albanais officiel, celui de Tirana, bien qu'il fût assez éloigné de leur usage local. Ainsi, pendant un quart de siècle, deux standards, l'un basé sur le tosque, l'autre sur le guègue, ont coexisté. Pourtant leur limite n'était pas celle, linguistique, entre les deux dialectes, elle coïncidait avec la frontière politique entre Albanie et Yougoslavie.

21
C'est justement pour cette raison que les dirigeants albanais du Kosovo(poussés par la contestation étudiante) ont décidé d'abolir cette divergence. Quand, vers la fin des années 60, le pouvoir yougoslave relâche sa pression et se libéralise quelque peu, les Albanais ont le souci d'affirmer l'unité de leur nation en dépit des frontières qui les divisent. Ils acceptent d'en payer le prix en adoptant un standard assez éloigné de leur dialecte natal. 20 Roumain et moldave. En 1922, lors de la formation de l'URSS, le pouvoir soviétique détache une petite portion de territoire ukrainien au bord du Dniestr, où vit une insignifianteminoritéroumaine, pour y créer une minuscule République soviétique de « Moldavie». En 1940, cette entité multipliesa superficie par vingt du fait de l'annexion à l'URSS de la Bessarabie, entre Dniestr et Prut, enlevée à la Roumanie et peuplée d'une nette majorité roumaine. Ladite Moldavie,dès les années 20, s'était vue dotée d'un nouveau standard, la « langue moldave », écrite en alphabet cyrillique(comme l'avait été le roumain jusqu'en 1866). Les principes orthographiques sont différentsde ceux du roumain et inspirés de ceux du russe, ils reposent sur une autre interprétation phonologique des diphtongues roumaines. Le vocabulaire est chargé de mots d'origine russe pour nommer les réalités soviétiques. Quelques particularités dialectales moldaves sont censées être prises en compte. Sous cette forme, ce standard sera seul utilisé
(conjointement avec le russe), aussi bien dans la « petite}) Moldavie de l'entredeux-guerres que dans la « grande» après 1945 : seul imprimé dans toutes les publications, seul enseigné, fixé dans des grammaires et dictionnaires. Cependant les bases linguistiques de la différenciation sont inexistantes. Aucune limite dialectale significative ne coïncide avec le Dniestr, où s'arrêtait la « petite» Moldavie, ni avec le Prut, frontière de la « grande}). Les divergences orthographiques reposent sur une théorisation différente des mêmes faits, non sur des réalités distinctes. Les divergences de vocabulaire ne concernent qu'une couche superficielle du lexique. Les bases humaines sont plus faibles encore. Roumains et Moldaves ont toujours été de même culture et même religion, et se considèrent comme une seule nation. Aussi dès la fin de l'URSS et l'indépendance cyrillique et l'orthographe les Roumains, de la Moldavie en 1991, l'alphabet les emprunts russes courant, du nom de (Russes, à écrire exactement comme qui va avec ont été abandonnés, leur langue, dans l'usage

se sont raréfiés, et les Moldaves ont recommencé et à appeler

« roumain ». Celui de « langue moldave» a toutefois été conservé comme terme officiel, pour satisfaire les importantes Ukrainiens, Gagaouzes, minorités non-roumanophones Bulgares, etc.) qui s'opposent avec vigueur à tout ce qui

pourrait laisser présager une réunification avec la Roumanie.

22 La divergence linguistique était réelle chez les Albanais, fictive dans le cas roumain. Mais pour les uns et les autres c'est le sentiment national des locuteurs qui a été déterminant pour refuser le polycentrisme et y mettre fin.
3° Bulgare et macédonien - Au XIXe siècle, lors des « renaissances nationales» dans les Balkans, les Slaves de Macédoine s'étaient pour la plupart considérés comme codifiée. Bulgares, et avaient adopté la langue bulgare moderne Dans l'ensemble bulgaro-macédonien des différences « macédoniens» nouvellement dialectales même dans

existent certes (on rélève des traits proprement

certains vieux manuscrits slaves), mais pas d'opposition clairement tranchée qui permette de parler de frontière linguistique. L'intercompréhension des Macédoniens Serbes) . Cependant, avec les Bulgares est totale (elle est excellente quand la Bulgarie devient indépendante aussi avec les

en 1878, la Macédoine, elle,

reste ottomane, puis, à partir de 1913, elle est rattachée à la Serbie, plus tard Yougoslavie. Elle vit donc d'une vie propre. Dès cette époque quelques auteurs avaient commencé à écrire dans les dialectes locaux. Ce ne fut donc pas une innovation absolue que la décision prise en 1945, par le pouvoir titiste, de codifier et de promouvoir une « langue littéraire» macédonienne, fondée sur ces dialectes, avec certains traits phonologiques et morphologiques caractéristiques, un bon nombre de lexèmes régionaux, et une orthographe phonétique comme celle du serbe, et non pas traditionnelle comme celle du bulgare. Pour les autorités yougoslaves il s'agissait, bien entendu, de faire taire l'irrédentisme en faveur du pays voisin. Mais de nombreux intellectuels et linguistes macédoniens adhérèrent à cette entreprise avec enthousiasme. Depuis, ce standard est seul enseigné dans les écoles et utilisé dans les publications. Il a été bien accepté par la population: l'identité macédonienne, dont la langue est le symbole, lui permet d'échapper à la nécessité de se déclarer soit bulgare, soit serbe, au gré des fluctuations politiques; et l'identité bulgare est d'autant moins attractive que pendant les cinquante ans de communisme, la Bulgarie a toujours été moins prospère et moins libre que la Macédoine. Aussi le standard nouvellement créé est-il exclusivement utilisé, non seulement sur place, où l'on pourrait soupçonner des pressions politiques, mais même en émigration: les 300 000 Macédoniens d'Australie l'emploient aussi, et publient aux antipodes des journaux dans leur langue. Il semble donc bien que l'opération qui a échoué en Moldavie ait réussi en Macédoine: non seulement parce que les spécificités proprement linguistiques étaient plus réelles, mais surtout parce que les circonstances historiques, politiques et économiques ont favorisé l'intériorisation de la nouvelle identité. Ce

23
sont donc, dans ce cas comme
culturels, 40 Hors régions principe. À Malte, deux les Britanniques, favorisé cherchant la codification à contrer du dialecte l'influence arabe italienne, local, écrit ont, entre en caractères reconnue aux autres avec l'arabe et les et non pas linguistiques,

dans

les précédents,

les facteurs

politiques

et

qui ont été déterminants.

des

Balkans

- En s'éloignant on pourrait

de la péninsule, trouver d'autres

mais

sans

quitter

les

méditerranéennes,

applications

du même

guerres,

latins, et devenu la langue maltaise.
utilisée formes littéral, comme d'arabe langue dialectal, parce nationale celle-là que, d'un

Elle est aujourd'hui
État indépendant. en état ne vit pas

pleinement Contrairement de diglossie catholique, aujourd'hui

qui est ignoré religieux.

pour

une population langue concurrence

il est dépourvu le maltais,

de prestige c'est que proche l'anglais.

Si une

autre

En Corse, l'on

on écrit sait.

et enseigne

aujourd'hui il s'agit

la langue d'un dialecte

corse,

avec

les péripéties beaucoup plus Mais la

Linguistiquement, standard

toscan,

de l'italien

que ne le sont le napolitain corse, C'est qui se fait contre pourquoi la seule

ou le piémontais. française,

revendication réclame standard

identitaire

l'uniformisation solution semble-t-il, était

ne se un

en rien de l'Italie. proprement corse,

de promouvoir un fort assentiment

ce qui a été fait avec,

de la population. En Galice, la langue galicienne, aujourd'hui dialectale et Galice officielle, est linguistiquement Portugal du nord un et

dialecte du sud, du

portugais. et non entre Mais

Si frontière Portugal

il y a, elle est entre (cas semblable, depuis contre

linguistiquement, toujours le souvenir et préfèrent dans

à celui le cadre de

Kosovo).

les Galiciens,

qui vivent

l'Espagne franquiste, propre Cas

et se déterminent ne sont idiome. nullement

essentiellement attirés

du centralisme promouvoir leur

par le Portugal

inverse:

la

langue

arménienne arménien occidental

se

présente

avec

deux

variantes

bien (hier

distinctes soviétique) de l'Arménie nettes, lexicales. dans

linguistiquement: et arménien turque). une

oriental

de l'Arménie (autrefois,

indépendante avant

de la diaspora les deux

les massacres, assez

Il y a entre mutation

des différences systématique, écrites différence de l'unité

phonologiques et des

avec

consonantique

divergences l'une rarement arménien,

Toutes

deux l'autre

sont codifiées, chez les exilés. tabou:

couramment Mais cette

et enseignées, est très du peuple

le pays,

mentionnée, et donc Faut-il Deux

elle est presque

le sentiment

de sa langue, ajouter standards,

est plus fort que tout.

ici l'occitan?
deux

Une unité linguistique,
l'une,

dialectologique,

bien nette.
et à

orthographes:

« mistralienne

», monodialectale

24
prétention

phonétique,l'autre, «occitane», pandialectaleet donc quelque peu

archaïsante. Aux yeux de certains, la répartition aurait pu un temps paraître géographique, de part et d'autre du Rhône, mais en fait les facteurs de choix ont été, comme on sait, multiples et complexes. Quoi qu'ilen soit, iciaussi l'unité de l'ensemble, qu'on l'appelle «provençal» ou «occitan», n'est contestée par aucun des deux camps. Et l'un et l'autre rencontrent une pesante indifférence des populations. Faut-il s'en plaindre? De petits groupes passionnés débattent, mais les foules ne s'entretuent pas. Nous sommes, heureusement, bien loin du Kosovo! Nous avons énuméré huit cas, dans les Balkans et autour de la Méditerranée, où l'on pourrait se poser la question: une langue ou deux? Et dans chaque cas la réponse est presque unanimement donnée par les usagers d'au moins un des idiomes en cause: « une seule langue)} pour l'albanais, le roumain, l'arménien et l'occitan; « deux» pour macédonien/bulgare, maltais/arabe, corse/italien, galicien/portugais. Chaque fois, la réponse est fournie par la vox populi, pas par les linguistes. Les critères purement linguistiques seraient incapables de suggérer une solution univoque. Polycentrisme complexe: l'ensemble serbo-croate

Je traiterai de ce dernier cas à part, car il diffère de tous les précédents par sa complexité. D'abord, dans ce qu'on a appelé longtemps « territoire linguistique serbo-croate» (Bosnie-Herzégovine, Croatie, Monténégro, Serbie), on distingue aujourd'hui trois standards, et pas seulement deux: serbe, croate et bosnien (bosanskl). Ensuite, la division n'est pas vraiment géographique: s'il y a toujours eu des régions « purement serbes)} ou «purement croates», il y en avait presque autant où les populations étaient mêlées, et ilen reste encore quelques ilots même après les guerres de la décennie écoulée. Enfin et surtout, la séparation entre plusieurs standards n'est pas récente, elle ne date pas du )(Xe, ou au mieux du Xlxesiècle, comme dans tous les autres cas examinés jusqu'ici. Au contraire, elle a toujours existé, depuis les plus anciens textes médiévaux, mais elle a bien des fois changé de forme. Le territoire considéré est assez homogène linguistiquement, et les principales divisions dialectales qu'on y observe ne coïncident pas avec les limites des « peuples» serbe, croate et bosniaque (division à base confessionnelle): le principal dialecte, dit « stokavien », est commun aux trois peuples, les autres (kajkavienet cakavien) ne se rencontrent que chez une partie des Croates. Mais jusqu'au milieu du XIXesiècle les usages écrits des Serbes et des Croates se sont développés séparément, sans le moindre contact. Les Serbes ont connu

un polycentrismeonctionnel, ne diglossiede typegrec,entre le slavon,langue f u

25
savante, et le serbe parté; les Croates, un polycentrisme spatial entre plusieurs

standards régionaux, réduits en dernier lieu, au

XVIIIe siècle, à deux: kajkavien de Zagreb et stokavien de Slavonie, Bosnie, Dalmatie. L'unification du standard de

chacun des deux peuples s'est faite dans la première moitié du XIXesiècle autour de deux formes très voisines de stokavien, serbe et croate, par élimination du slavon savant chez les Serbes et du kajkavien régional chez les Croates. Dans la deuxième moitié du siècle, sous l'influence des idées « yougoslaves», deux standards du point de vue morphologique et orthographique, ». des efforts mais non conscients furent déployés, surtout du côté croate, pour unifier intégralement les lexical. C'est alors que s'introduit dans l'usage savant, mais pas dans la langue courante, le terme composite de « langue serbo-croate L'unification politique de 1918 entraîne des effets contradictoires: à la fois un rapprochement dans la vie courante, mais bientôt aussi une réaction de rejet, devenue vite presque unanime, chez le peuple le moins nombreux des deux: les Croates. Ceux-ci avaient été jusque-là les plus chauds partisans de l'unité, mais désormais ils la récusent parce qu'ils craignent de voir leur usage propre éliminé par celui des Serbes. Ce refus mènera à l'affirmation publique de la spécificité d'une « langue croate}) à deux reprises: en 1941, sous 1'« État Indépendant de Croatie}) installé sous l'occupation allemande, et à partir de 1967 (débuts de la libéralisation du régime titiste), avec une Déclaration signée par la quasi-totalité des intellectuels croates. À partir de là, la « langue croate}) est reconnue par la Constitution de 1974. Avec l'indépendance de 1991, sa spécificité est proclamée avec plus de force encore. Celle du « bosnien » s'affirme aussi, et de même celle du serbe. Il ne se trouve presque « serbo-croate». plus personne pour accepter le terme de

Comme on le voit, l'affirmation de l'unité ou de la pluralité a suivi les vicissitudes politiques. Qu'en est-il sur le plan linguistique? Les deux standards, autrefois entièrement distincts, avaient été rapprochés de très près, mais ne s'étaient jamais complètement confondus. On pouvait dire « je parle serbo-croate» au sens virtuel (je maîtrise cette langue), mais non pas au sens actuel Ge suis en train de la parler), car si je parle effectivement, j'émettrai forcément soit du serbe, soit du croate (soit du bosnien, sur lequel nous reviendrons). Il y a un système linguistique serbo-croate, mais il ne peut y avoir un texte serbo-croate: tout énoncé concret appartient à l'un ou l'autre des standards. En quoi consiste la différence? Pas dans l'alphabet: le croate ne s'écrit qu'en lettres latines, mais le serbe peut utiliser les deux graphies, cyrillique et latine; pas dans la prononciation: le seul trait phonologique qui paraît discriminant: e

en serbe pour je en croate, ne l'est pas, parce que les formesen je sont
possibles également dans une variante régionale du standard serbe. Les

26 différences sont essentiellement lexicales, mais concernent un nombre considérable de mots, souvent des séries entières, formant d'importants microsystèmes. Parmi les mots différents on relève relativement peu de lexèmes concrets, conservant des divergences d'origine dialectale; mais davantage de termes abstraits, culturels, institutionnels, scientifiques, techniques, témoignant des voies différentes de pénétration dans les deux peuples des influences culturelles, et de la disparité ancienne de leurs institutions.Les lexèmes et traits différents ne sont pas d'une très forte fréquence et n'empêchent pas une intercompréhension parfaite, mais ils suffisent à marquer bien nettement l'appartenance de chaque énoncé. La séparation politique de 1991 n'a donc pas créé ces différences, elles existaient déjà. Elle a eu seulement pour résultat qu'on les a proclamées plus fort, au lieu de les minimiser, et qu'on a cherché, surtout en Croatie, à les exacerber. Mais Jes tentatives de certains politiciens pour multiplieren croate les archaïsmes et les néologismes, afin de mieux se distancier du serbe, n'ont eu aucun succès dans le public et sont en voie de résorption. Seule subsiste la volonté affirmée de défendre sa langue, dans une attitude qui n'est pas sans rappeler celle des francophones en lutte contre le « franglais ». Le standard bosnien, lui, ne s'est affirmé comme tel que dans ces dernières années, bien que le nom même (bosanskl) ait été courant au Xlxe siècle. Mais il
continue l'usage qui avait cours en Bosnie depuis plusieurs décennies. Il apparaît comme intermédiaire entre le croate et le serbe. Il coïncide avec le croate pour l'usage de l'alphabet latin et des formes en je, et en est plutôt proche pour les mots courants, mais il suit le serbe pour les mots culturels, et comporte en outre un peu plus d'emprunts turcs ou arabes.

Dépasser la fausse question Cette exploration pourrait être poursuivie au-delà du monde méditerranéen, et nous mener vers des masses humaines qui se comptent par centaines de millions: anglais/américain, portugais/brésilien, hindi/urdu,malaysien/indonésien, avec la réponse populaire: une seule langue dans chacun des deux premiers cas, deux dans chacun des deux derniers... Je préfère conclure sur une question de méthode. Le rôle de la linguistique n'est pas de fournir un arsenal d'arguments aux politiques qui discutent avec tant de passion pour savoir combien il y a de langues dans tel ou tel territoire, alors que leur opinion et celle de la plupart de leurs compatriotes est déjà faite, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la science. Ils seraient bien heureux de pouvoir raisonner par analogie et dire au linguiste: {( Dans le cas A (pays lointain opportunément choisi) vous avez

27
démontré qu'il y a une (ou deux) une seule clairement que linguiste slaves, langue(s), comme donc dans le cas B (ma chère dit». patrie) leur il y en a aussi répondre « langue», linguistique. langues langue bien (ou deux), que désignant saurait turques,

je vous l'ai toujours
posée est ambiguë; n'est dénombrable, sans arbitraire dans

Il faut que

la question un objet déterminer combien au sens

le mot un terme il y a de le mot

en tant Quel romanes,

pas

combien le monde?

de langues de « système entre langue

est employé

couramment

de dialectes» et dialecte des n'est

et au sens pertinente le

de « standard que dans des

», et en outre pays

la différence

développés

où s'affirment

nettement

standards.

dénombrement

est en tout cas impossible. langues? une » est la fausse ont leur question. conviction la plupart faite des faits de ceux qui font pour des

« Une ou plusieurs mine raisons par n'est d'y chercher qui n'ont qu'ils

réponse

d'avance, est biaisé toute

rien de scientifique, ont de fournir

et leur examen des arguments

au départ prête. Ce

le souci pas ainsi

à leur solution

que progresse

la science.

Mais l'existence même, dans les Balkans, le monde méditerranéen, et un peu partout sur la planète, de si nombreux cas où le dénombrement est en défaut, où

le terme
« polycentrisme d'exploration préoccupation compte procédés avec

« langue»
», ouvre fructueux, politique rigueur

manifeste
au contraire à condition

son ambiguïté,
à la vraie qu'il soit recherche abordé et avec faits.

de

tous
pour

ces cas
lui-même, souci ici

de
sans

linguistique

un champ

ou patriotique de la complexité

préalable, des

le seul esquissé

de rendre quelques

J'ai

d'analyse

et de classement

des phénomènes

de ce genre, travaux

aux franges ont

de la linguistique

et de la sociolinguistique. partout à ces questions.

De nombreux Il est souhaitable et élargies. arme au service

déjà été

consacrés
Puisse haineux, débats

un peu

que les recherches

de ce type soient

systématiquement ne plus jamais

poursuivies être une

la science
mais à une vraie

des affrontements servir les faux

au contraire

un moyen

de les dépasser,

et de faire

compréhension

du monde.

COMPARATISME

LA SYLLEPSE:

LE CAS DES LANGUES ROMANES
Eulàlia VILAGINES SERRA

La syllepse, qui a intéressé entre la forme et le sens en donnent par exemple,

depuis

toujours

les grammairiens, et le pluriel. Grevisse

est le jeu possible et Goose (1991),

pour le singulier la définition

suivante:

«La syllepse consiste à faire l'accord d'un mot, non avec le mot auquel il se rapporte selon les règles grammaticales, mais avec le terme qu'on a dans l'idée

(accord avec le sens,
Par exemple, dans

constructio

at sensum, ou accord logique). »

(1) :
qesticulaient devant la porte du jardin, mais à

(1) Une dizaine de personnes
distance. C'est comme Dans suivi (2) (écrit, lit.) entre « une dizaine l'accord singulier, l'exemple d'un verbe La première (écrit,

de personnes

», syntagme

nominal

considéré

et le verbe (2), le même au singulier, fois, lit.) entre une

au pluriel type « était trentaine

« gesticulaient

». L'inverse

reste possible. », est une

de nom, venue

« une trentaine » :

de Musulmanes était venue et pas

de Musulmanes
et sens la syllepse

Européenne. Cet types apparent d'accord:

décalage

grammaire de genre,

se retrouverait de nombre,

dans

plusieurs de

la syllepse selon

la syllepse

personne,

la syllepse dans

le distributif. que l'accord de syllepse toujours en nombre, « de nombre». qui est usuelle au et lorsque je

Je n'aborderai parlerai Selon
XVIe

mon travail

d'accord Nathalie

de syllepse, Fournier,

je sous-entendrai la syllepse

en français,

du nombre,

siècle,

est un des points
et la réglementation

les plus débattus
des cas autorisés

par les grammairiens
de syllepse.

au

XVIIe

siècle, dans un sens qui va vers la fixation du principe de l'accord
Par ailleurs, latine Age et des Colombat Renaissance les à ce genre montre son article « L'accord dans 1 que pour les auteurs à Beauzée» de construction ont été un dans la grammaire du Moyen

grammatical Bernard de la

l'Humanisme, solutions

figures

moyen

de trouver

de soucis. pour répondre à ce type de problème que le Moyen Age, suivi

«C'est

précisément

par l'Humanisme,a mis au point un arsenal de figures de construction. Pratiquementtoutes concernent l'accord: (...) Autrementdit, avant même la
1 Dans Faits de langue
n° 8.

32
formulation des règles concernant l'accord, les grammairiens pour décrire les exceptions à cet accord» (1996 : 21-2). Il s'agissait Comme se faire deux donc de chercher il arrive une idée souvent dans des solutions les travaux été écrit à un souci de recherche, sur la question classique, C'est pratique. il n'a pas été simple de la syllepse. la syllepse le cas de Il y a disposaient de règles

de ce qui avait Dans

types

de travaux. comme

la perspective aux règles.

est encore de

présentée Martinez

un manquement et Demonte

de la position

dans Bosque

(1999 : 2701) :
entre unidades lingüîsticas, que

« Se denomina 'silepsis' a la falta de concordancia

no obstante resulta aceptable 0 admisible por diferentes razones ». (Martinez, dans Bosque et Demonte, 1999, Vo1.2, p. 2701) Dans la perspective de la classe moderne, nominale. de voir il y a une autre C'est le référent: comme optique qui fait de la syllepse de perspective, est considéré d'individus. et Demonte un

révélateur

le cas de la notion soit le groupe une collection (1994), Bosque

c'est-àcomme On trouve

dire qu'il y a deux façons un corps cette Badia idée unique,

soit il est considéré

dans les grammaires

de Riegel

(1999) ou
la notion de

i Margarit

(1994). la syllepse est aussi analysée en utilisant
aujourd'hui acquise par la communauté car de vue le plus d'accord je croyais sur scientifique. que lequel lexico-grammaticale, combiner le point d'exemples

tête de syntagme, J'ai choisi l'optique on devait le

pour

traiter

la

syllepse,
sémantique.

grammatical important entre

et le point

de vue

corpus

s'est basée
source

l'analyse
d'accord

correspond

au cas typique d'accord

un syntagme

nominal

et un verbe cible pas dans

(cf. exemples le plus

(1) et (2)). Cela dit, je prendrai
large. Des phénomènes qui ne et qui ont été rarement à distance, sont ici

le phénomène figurent pris

de la syllepse la définition par

au sens
classique

de la syllepse, tels que

en compte

les grammaires,

les accords

intégrés.
Comme la question se pose également dans' d'autres langues, jl semblait avisé d'examiner quelles étaient les limites de la norme et de l'usage dans d'autres langues romanes. J'ai choisi des langues de la Romania occidentale et centrale,

corpus

le catalan, l'espagnol et le portugais. l'analyse s'est basée sur un 4 000 exemples écrits et oraux, 741 pour le portugais, 923 pour l'espagnol, 979 pour le catalan et 1 342 pour le français.
le français,
d'environ

Dans cet article,je propose seulement une

présentation

sommaire

de deux

points abordés dans mon travail de thèse: la nature du syntagme nominal susceptible de déclencher l'accord de syllepse et le rôle du contexte syntaxique
dans l'accord de syllepse.

33 1. Les traits du syntagme nominal source
Les accords de syllepse n'apparaissent syntagmes nominaux considérés pas de manière arbitraire. Seuls certains singuliers ont la possibilité de comme

déclencher un accord au pluriel. J'ai travaillé sur deux types de syntagme:

- typeN
- type N1 de N2 Dans le premier cas, le substantif est un collectif (type une foule, la troupe) ou un quantifieur (comme une trentaine, 20%). Il arrive que ces substantifs soient suivis

d'un substantif pluriel (type une foule de personnes, une trentaine de
Musulmanes). C'est le type N1 de N2. La liste de lexèmes concernés est la même dans les quatre langues. Cette partie est consacrée à définir les collectifs et les quantifieurs.

1.1. Collectifs: définition générale La notion de collectif, très ancienne, a reçu récemment des définitions plus élaborées. Les collectifs sont des noms à morphologie de singulier « dénotant des entités composées de parties distinctes préalablement constituées, homogènes entre elles, mais autonomes et hétérogènes par rapport au tout» (Flaux : 1999, p. 472). Une « population» est faite de parties distinctes qui sont les personnes, « Ensemble des personnes qui habitent un espace, une terre. » (Le Petit Robert). Toutes les personnes sont homogènes entre elles, dans tous les traits qui en font la classe humaine (ce sont des humains et non des chats ou des fleurs). Chaque personne existe indépendammentde la « population », mais aucune personne n'est à elle seule une population. Tous les collectifsne se réalisent pas dans la langue d'une même manière. Dans l'usage on observe des différences. Par exemplè, il arrive que le collectif n'accepte pas le complément désignant les parties constitutives, car ce serait tautologique. C'est le cas de « la gent(e) » (C-E-P). D'autres l'acceptent seulement si celui-ciest à son tour qualifié:

- un personnel de gens incapables (F) - una tribu d'homes forts (C) - un jurado de hombres buenos (E)

- una familia d'homens
Dans d'autres : cas, constitutives

e mulheres (P)
facilement le complément désignant les parties

ils acceptent

- une

- "un equip

foule de malades (F) de metges (C) de paletos (E)

- una panda

34
Quand une - un grupo il yale sélection de j6vens (P) complément désignant lexicale sur les parties Une constitutives, équipe, par le collectif exemple, opère est un On

ce complément. dans une tâche

« groupe s'attend

de personnes donc

unies

commune. à cette » (E).

» (Le Petit idée, comme

Robert).

à un substantif

qui corresponde de médicos

« un equip

d'infermeres» 1.2. Quantifieurs Une très grande

(C) au « un equipo

quantité

d'études en relation

ont été consacrées avec le problème est

aux

quantifieurs.

Je n'ai À cause de

pris ici que les acceptions sa vaste étendue, la notion

de la syllepse. que celle

de quantifieur2

plus vague

de collectif

dans les ouvrages.
d' « extraction», sous-ensemble systèmes l'autre, Dans retenu

Pour Creissels
d'un ensemble pour d'une

(1991 : 143) la quantification
envisage fragment non le référent d'une ou comme diffèrent langue.

est une opération visé comme un Les à

par laquelle

« l'énonciateur

masse». d'~ne langue

mis au point mais à l'intérieur

quantifier même

seulement

mon

étude,

je ne me suis les quantificateurs

pas intéressée

à tout type de quantification. forme nominale

J'ai

seulement

qui ont une

« dét. N de»,

avec une opération
de pourcentage:

d'extraction

évoquée

par Creissels

(1991) et les expressions
». Benninger

« une douzaine de députés », « la majorité des députés », « la

moitié des enseignants», « trente pour cent des enseignants (2001 : 25) appelle ces termes « substantifs quantificateurs ».
Les quantifieurs, manière,

néanmoins, n'expriment pas tous la quantité de la même certains le font par un type de nombre (douzaine, moitié), certains du tout (la plupart, une partie), d'autres par la succession

expriment une partie dans
la quantité

(série, succession).

Le quantifieur en construction N de N n'opère pas de sélection lexicale sur le complément: -la majorité des bactéries, la moitié des effectifs (F)

- una majoria de projectes,
- a maioria dos
Quand moitié), quement différence un quantifieur il a une autonome, par rapport

la meitat de ferits (C) -la mayoria de puertas blindadas, la mitad de las lenguas (E) hipocampos, a metade dos inquiridos (P)
est à lui seul anaphorique. sémantiquement aux collectifs, représentant C'est-à-dire il ne entièrement l'est du syntagme que, pas. bien Cela (type qu'il fait aussi la majorité, soit une syntaxigrande

la

valeur

autonomes,

bien du point

de vue syntaxique

que sémantique.

2 Trois termes

sont

utilisés:

quantifieur,

quantificateur

et quantifiant.