Le champ gravitationnel linguistique

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Le champ gravitationnel linguistique propose une théorie inédite de l'espace linguistique et, partant, de la langue. Il est posé, en sociolinguistique, que la diversité entre langues et dans les langues elles-mêmes est un phénomène constamment observable et en oeuvre mais, pour autant, ce que tente de démontrer l'ouvrage est la nécessité de penser ce qu'est une langue. Est-ce un fait social ? Y a-t-il autant de langues que de locuteurs ? L'auteur s'appuie sur une recherche de terrain effectuée au Mali pendant neuf mois.
Publié le : mercredi 1 avril 2009
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EAN13 : 9782296218451
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MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 1MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 2MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 7
Dedico questo scritto
a mia madre Bonella Palazzeschi
e a mio padre Marcello Morante,
la cui morte è sopravvenuta
mentre ne stavo iniziando
e mentre ne stavo terminando
la redazione.MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 8
REMERCIEMENTS à tous ceux qui ont fait confiance à mon projet, concourant à le
mener à bonne fin.
En particulier, en France :
mon directeur de thèse Madame Jacqueline Billiez, qui suit mon travail depuis 1998 et qui,
en outre, a “parrainé” ma participation, avec une communication, au colloque de Libreville de
2000 – où j’ai eu mes premiers contacts linguistiques directs avec l’Afrique –, en me signalant
ensuite l’opportunité offerte par la bourse mise à concours par la région Rhône-Alpes ;
la région Rhône-Alpes, qui, dans le cadre de son programme EURODOC, a retenu mon
projet de recherche au Mali, sa bourse m’ayant aidé à soutenir les frais de mon séjour dans ce
pays ;
M. John Fleischmann, qui a dessiné pour moi quelques-unes des figures enrichissant la
thèse ;
ainsi que, au Mali :
MM. Drissa Coulibaly, Mahamar Aguissa Maïga et Mamady Sidibé, à l’époque étudiants
à l’Université du Mali, qui m’ont accompagné à tour de rôle dans mes missions dans l’intérieur
du pays, et qui ont mené à bonne fin l’achèvement de l’enquête après mon départ, de même
que M. Tidiane Sangaré, employé au Ministère de l’Education, qui a coordonné leur travail tout
en entretenant la correspondance avec cet écrivant à Grenoble ;
M. Amidou Maïga, sociolinguiste professeur à l’Université du Mali et chef de cabinet au
Ministère de la Culture, que j’avais déjà eu le plaisir de connaître à Libreville, et qui est
intervenu en ma faveur au Mali à des moments cruciaux de mon travail.
M. Amadou Touré, professeur au département de Lettres à l’Université du Mali, m’a
procuré le contact avec ses étudiants qui ont collaboré à la recherche.
Mmes Cinzia Lai et Sabrina Messedaglia, à Rome, se sont occupées de la réalisation
graphique sur ordinateur des figures. M. Dario Cimaglia, aussi à Rome, s’est occupé de l’édition
– mise en page du manuscrit.MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 9
Notice de l’Auteur
Cet ouvrage représente une rédaction réduite et revue de notre thèse de
doctorat en Sciences du Langage, soutenue à Grenoble, sous ce même titre, en mai
2006. Comme le titre n’est sans doute sans évoquer, de nos jours, un certain
“déjà-vu” dans le lecteur avisé de la littérature “sociolinguistique”, on est dans
l’obligation de fournir quelques précisions, d’abord chronologiques. Dans un
“projet de recherche” soumis à sa future directrice de thèse Madame Jacqueline
Billiez, de l’Université Stendhal - Grenoble 3, en novembre1998, cet écrivant
affirmait, entre autres : “Mon modèle prévoit (...) une notion de ‘champ
linguistique’ dans lequel les langues (...) interagissent de façon semblable à la loi de
gravitation universelle, c’est-à-dire en fonction de leur masse (de parlé) et de leur
distance (virtuelle)”. Dans son mémoire préparatoire au D.E.A., écrit en 1998 -
1999 et soutenu en juillet 1999, on lit d’ailleurs : “L’ensemble de ces paramètres
[à savoir de ‘norme’ linguistique et de ‘masse de parole’] (...) va (...) ébaucher un
modèle ‘gravitationnel’ de l’univers linguistique conçu à l’instar d’un champ de
forces (...)” (p. 10) ; “L’introduction des notions de champ de forces et de masse
m’a amené insensiblement vers une sorte de modèle gravitationnel” (p. 37) ; “Si
donc l’univers linguistique constitue (...) un champ intégré, il faudra encore voir
(...) si de véritables forces d’attraction y agissent (...)” (p. 39) ; et encore : “une
masse fait ressentir son influence en fonction de la distance (...) qui la sépare du
corps sur lequel elle agit” (...) (p. 41) ; “masse et distance interagissent
constamment entre elles” (...) ; “Or, la loi gravitationnelle (...) fera en sorte que la norme
de plus grande masse attire, jusqu’à la ‘capturer’, (...) la norme de masse plus
petite (...)” (p. 75). Le travail de cet écrivant autour de l’élaboration d’un “modèle
gravitationnel” en linguistique remonte en fait à au moins il y a dix ans. Il s’est
poursuivi dans son mémoire de D.E.A., soutenu en 2000 et, pour finir, dans sa
thèse. En septembre 1999 il prend connaissance de l’ouvrage de Louis-Jean
Calvet Pour une écologie des langues du monde, Plon, Paris, paru ce même mois,
où l’auteur introduit, à sa connaissance pour la première fois dans la littérature
linguistique éditée, la notion de “gravitation des langues” (notamment au
chapitre 2, “La galaxie des langues”), mise à contribution comme l’un des modèles
(parmi d’autres) destinés “à rendre compte de la situation linguistique mondiale”
(p. 16). Si ce n’était pour l’étiquette de “modèle gravitationnel” – identique à
celle qu’il avait utilisée auparavant – que Calvet lui impose, cet écrivant n’auraitMORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 10
relevé aucune ressemblance particulière entre son modèle et le modèle
“galactique” du sociologue hollandais De Swaan (cf. pp. 357-381 ; pour ce qui est des
rapports entre De Swaan et Calvet, que l’on voie aussi la note 32 à la troisième
partie), repris par Calvet sous la dénomination en question : une dénomination
qui nous semble tout à fait injustifiée dès lors que tous les paramètres
gravitationnels (masse, distance, attraction) y sont absents, et que les “astres” se limitent à
orbiter les uns autour des autres tout comme dans le système
d’AristotePtolémée. Or, tandis que la convergence fortuite de deux chercheurs sur une
même notion, jusque-là inconnue à la discipline, est à saluer comme un indice de
la fécondité probable de cette notion, il serait hautement improbable que les
parcours qui les ont amenés à celle-ci, son acception précise et les développements
auxquels elle est censée donner lieu, coïncident aussi. Ce n’est pas notre cas.
Dans ces circonstances, alors que tout “endettement” de notre part envers Calvet
est exclu – à cet égard – du fait de la simple chronologie, une confrontation avec
ses intuitions gravitationnelles aurait eu trop peu d’éléments sur lesquels
s’appuyer : de sorte que nous avons cru bon poursuivre dans l’élaboration de notre
modèle de façon tout à fait indépendante des allusions contenues dans Pour une
écologie... et, par la suite, dans Le marché aux langues.
10MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 11
L’HYPOTHEQUE DU SOCIAL SUR LA LINGUISTIQUE :
PETIT PRELUDE EPISTEMOLOGIQUE
I – CE QU’ON DEMANDE D’UNE VISION SOCIALE DE LA
LINGUISTIQUE
– A) DES CONDITIONS REQUISES DE LA LINGUISTIQUE - SCIENCE SOCIALE
On a rarement vu, de la part soit d’un département d’une science, soit de l’un
de ses courants doctrinaires, des prétentions à la fois si ambitieuses et si peu
assumées que celles, souvent réitérées par les sociolinguistes, proclamant la
réabsorption de la linguistique toute entière par leur propre juridiction.
Si cette revendication se ramenait au constat banal de la nature
supra-individuelle de la langue, tout le monde s’y rallierait sans états d’âme, Saussure en tête.
Si ce n’est que ce constat, ne concernant à proprement parler que l’origine ou
l’“institution” de la langue, est tout aussi sans conséquences, parfaitement
anodine : la page tournée, on pourra recommencer – comme Saussure le fait – à
traiter de la langue “en elle-même et pour elle-même”, en ignorant bel et bien “la
société”. Une fois rangée la linguistique, d’un commun accord, parmi les
“sciences sociales”, il ne faudra plus rien y toucher, ni à son nom, ni à son objet, ni à
ses pratiques.
“La langue est un fait social” ; mais l’homme lui-même (depuis Aristote) est
un être social (“politique”): est-ce qu’il s’ensuit que toute perspective sur
l’homme (y compris anatomique ou physiologique) va être classée parmi les
“sciences sociales” ?
Une perspective sociale sur la langue s’ouvre-t-elle véritablement dès qu’on
prend parti face à certaines options cruciales, dont on ne saurait surestimer les
enjeux épistémologiques et pragmatiques :
– est-ce que la langue nous interpelle “en dehors du temps”, telle que l’on
peut l’envisager par n’importe quelle “coupe synchronique” de n’importe quelle
variété, et dans n’importe lequel de ses “états” successifs ? C’est un choix bien
légitime, et celui qui a attiré jusqu’à présent le composant de loin prépondérantMORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 12
des linguistes, des “structuralistes” aux “générativistes” ; par là – seulement – on
n’aboutit jamais à la langue-“fait social”, mais bien aux “fondements” de
phonologie, de syntaxe, de sémantique, de narratologie, etc. ; en revanche, on ne pourra
éviter de rencontrer le social dès qu’on observe la langue bouger et se
transformer (“en diachronie”) ;
– est-ce que la langue nous interpelle pour sa structure et pour son
fonctionnement interne (son “anatomie”, sa “physiologie”), à savoir dans sa
phénoménologie pure et simple, ou alors (ou aussi) pour sa fonction contextuelle, quitte à
questionner les causalités qui y interviennent ? Ce n’est qu’une autre façon de
nous poser la même question qu’auparavant : on ne conçoit la causalité que dans
le devenir, et il n’y a pas de devenir sans changement – donc sans que la question
de la causalité ne se pose ;
– ce qui nous concerne, encore, c’est ce qui rapproche les langues – ce qui
fait du chinois, au-delà de leur hétéromorphisme évident, l’homologue de
l’anglais –, ou, en revanche, ce qui les différencie – ce qui rend (disons) le picard,
audelà de leur isomorphisme, irréductible au “français” ? Ce qui nous concerne,
enfin, ce sont les régularités manifestes des langues ou, par contre, l’entropie
apparente de la parole ?
– B) UN DOMAINE DE L’INEGALITE, DONC DU CONFLIT : LA LUTTE DE CLASSE DES
LANGUES
Bref, dès qu’on se situe sur le terrain soit du devenir, soit de la multiplicité,
on se retrouve face au social ; pour s’y soustraire, il ne reste qu’à sortir du temps,
voire à s’évader dans la quête de l’“universel”.
Mais le social, en tant que distinct de l’inter-individuel, n’est pas seulement
le domaine de la multiplicité, il est aussi le domaine de la différence, voire de
l’inégalité. S’il en est ainsi, dans la mesure où il est le terrain des rapports
linguistiques, il l’est en même temps des conflits linguistiques.
Or, pour autant qu’on analyse (au niveau “micro”) une interaction langagière
en langue (dans une langue), on n’y verra pas apparaître de traces de conflit sous
la forme d’une soi-disant (quelque peu euphémiquement) négociation
linguistique (le reflet du choc des politiques linguistiques au niveau “macro”) : si ce n’est
– justement – par le biais de mélanges / alternances codiques, c’est-à-dire de la
confrontation de plusieurs langues.
Cela revient à dire que le champ d’élection de la linguistique - science sociale
coïncide avec l’interlinguistique.
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Encore, comme le conflit social ne s’identifie pas avec tout conflit entre
hommes ou entre regroupements d’hommes, tout conflit interlinguistique ne revêt pas
un caractère social, et pas dans la même mesure. Ce n’est que l’antagonisme entre
1langues de “classes” différentes (“langues des campagnes” et “langues des
villes”, “langues communautaires” et “langues d’Etat”, “langues nationales” et
“langues internationales”) qui, à l’instar de la “lutte des classes”, se présente comme
une “lutte pour la vie ou pour la mort”, et relève donc, pour ainsi dire, d’une
“contradiction primaire” : face à elle, l’antagonisme à l’intérieur d’une même
classe de langues fait figure d’un affrontement “inter-subjectif”, relevant d’une
contradiction “secondaire”.
L’opposition que celui-ci incarne peut s’exprimer dans la
non-intercompréhensibilité, alors que la “contradiction primaire” peut atteindre le niveau,
beaucoup plus radical, de la non - intertraduisibilité.
En résumant, adhérer à une vision sociale du fait linguistique nous engage à
nous en tenir constamment à sa dimension diachronique, sans jamais “se reposer”
sur la synchronie ; à interpeller, là-dedans, la causalité, en tant qu’interaction
2continuelle entre le linguistique et l’extra-linguistique ; à enquêter les causes de
la différence plutôt que les raisons de la conformité ; à concevoir celle-ci en tant
qu’inégalité au lieu de simple diversité, et à l’envisager dans l’interlinguistique
plutôt que dans l’intralinguistique ; finalement, à la considérer entre classes de
langues davantage qu’entre langues individuelles ou “familles”...
II – LA QUÊTE D’UN “ETAT LINGUISTIQUE DU MONDE”
– A) PROLOGUE EN LIBRAIRIE, OU LE DESARROI DU LINGUISTE
Tout travail de recherche qui ne soit pas mort-né est déclenché par une
curiosité qui ne trouve pas de réponses dans la “littérature” existante. Dans notre cas
cette curiosité concerne – ni plus ni moins – “l’état linguistique du monde”.
L’expression “état du monde” évoque une connaissance globale et structurée de
l’univers observé – en l’occurrence l’“écoumène parlant” : à l’heure actuelle,
celui-ci ne s’avère “structuré” – de quelque façon que ce soit – que par une
approche génétique – sinon “raciale” – dont aucune autre science humaine ne saurait
s’accommoder.
Cette expression peut rappeler des almanachs ou annuaires édités par des
organismes internationaux ou par des instituts spécialisés, de nature le plus
souvent statistique, rangés couramment “par pays” – plus ou moins soignés,
documentés et approfondis – et dont l’approche est de préférence
économico-politico13MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 14
sociale. Dans de tels ouvrages on trouvera au mieux deux ou trois lignes
consacrées à la “dimension linguistique” de “l’état du monde” pour chaque pays, le
plus souvent répétées telles quelles de l’annuaire de l’année précédente. Nihil
novi sub sole. Dans le complexe et dramatique devenir du monde contemporain,
le “devenir linguistique” ne mérite sans doute pas plus.
La consultation de tels manuels – au moins des meilleurs d’entre eux –
s’avère d’habitude profitable aux usagers, lesquels, en comparant et en analysant,
en retranchant les invraisemblances et en extrapolant, parviendront à se faire une
certaine idée de l’“état du monde” : qui sont et où se trouvent les riches et les
pauvres, les paisibles et les querelleurs, les despotiques et les démocrates. Il n’en est
pas ainsi pour les langues.
Mais gardons le sens des proportions, en évitant d’être aveuglés par une
perspective disciplinaire. Par quoi peut être intéressé l’usager de tels ouvrages –
quand bien même “engagé” – , hormis par le fait que dans tel pays puisse s’être
vérifié, comme c’est parfois le cas, un changement de langue officielle – à la
probable valeur politique – ; où par le fait que l’on y parle “une multitude de
langues” – indice vraisemblable d’un état potentiel de conflit interethnique ?
Ajoutet-elle quelque chose, à son information générale, la liste plus ou moins
exhaustive des langues que l’on y parle – assortie pour chaque langue du “nombre des
locuteurs” –, alors que noms et chiffres retentissent à vide, sans réveiller le plus
souvent aucune image ethnique définie, et sans qu’on n’ait aucune idée de leurs
rapports d’affinité et d’interaction ?
“Que l’intéressé s’adresse donc à la littérature spécialisée”. Les rayons de
linguistique des grandes librairies grossissent constamment ; mais un tout
premier coup d’œil sur les titres ne va pas tarder à refroidir toute ardeur de
connaissance. A peu près 75% des publications dans le commerce (en excluant les cours
de langues) relèveront grosso modo de la catégorie de la “linguistique générale”,
sous les étiquettes souvent mystérieuses de “linguistique structurale”, “formelle”,
“textuelle”, “cognitive”, “distributionnelle”, “informatisée”, ou alors de
“sémiotique”, “stylistique”, “sémantique”, “phonologie”, “narratologie”,
“psycholinguistique”, etc. Toute cette production partage la caractéristique de s’intéresser à
la langue “dans l’abstrait” ou “dans l’universel”, en perspective essentiellement
“synchronique” ou intemporelle ; et sa prépondérance sur les étagères du rayon
“linguistique” aura sur l’entreprenant chercheur le même effet dissuasif qu’elle
aurait sur qui, s’étant aventuré dans le rayon “histoire-politique” à la recherche
de documentation sur les problèmes du “Sud du monde”, n’y aurait trouvé – au
lieu de monographies historiques ou d’analyses économiques régionales – que les
tomes de “principes d’économie”, “fondements de droit constitutionnel
comparé”, “psychologie de l’homo œconomicus”, ou alors des “classiques” tels que le
Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes ou De l’esprit de conquête
et de l’usurpation...
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Plein de révérence envers des lieux de si haute élaboration théorique, et
quoique respectueux et reconnaissant envers ce groupe compact de penseurs qui
continuent inlassablement à enquêter sur les “principes” et les “fondements”, il
penserait probablement, poussé par une raisonnable urgence d’engagement (qui
ne se dissocie pas de l’attitude de l’homme d’études), s’être trompé de rayon...
De surcroît, l’analogie ne rend pas complètement justice à son désarroi et à sa
déception, à plusieurs égards légitimes. Car, si pour le spécialiste du
“développement” il n’est pas justifié de jeter par-dessus bord toute notion d’économie
générale ou de droit international, on ne pourra lui demander – sous prétexte qu’il
s’agit de la matière première de sa recherche – de se consacrer à l’étude des
propriétés physicochimiques de l’or. A cette aune notre linguiste, qui a lu pourtant son
Saussure et son Chomsky car il aime les langues, et qui manie le français et
l’anglais en chercheur zélé – et quelques autres langues pour ces mêmes motifs
d’amour –, commence à ressentir un sacré frémissement de rébellion.
Il refuse désormais d’être constamment adressé à l’étude de la langue en tant
qu’une sempiternelle, décharnée idée platonique. Par son amour invétéré pour la
langue – ensuite pour les langues –, il a été amené à concevoir ces merveilleux
appareils comme patrimoines culturels des peuples, voire comme des richesses à
eux tout court, en tant que telles convoitées et disputées, occupées et pillées,
exploitées et dépréciées – ou alors mises à profit et outrecuidantes – à l’instar de
la terre ou du sous-sol : cela dans un devenir animé, tumultueux et dramatique qui
est chair et sang de l’histoire du monde. Il y a une chose qu’il sait pour sûr : que
les langues, à la différence des propriétés physicochimiques de l’or, bougent,
luttent, se transforment, meurent et survivent ; et qu’un chapitre crucial de leur
histoire est en train d’être écrit sous nos yeux.
Certes, dans ces tomes, on traite parfois du “changement linguistique”, on
ébauche apparemment les principes d’une “historiographie des langues” ; mais, en
linguiste désillusionné, il ne croit plus à une histoire naturelle faite de “révolutions
consonantiques” ou de “grands changements vocaliques”, tandis qu’il aperçoit une
histoire façonnée de tout temps d’interactions entre langues (souvent d’oppression
et de violence), rien qu’une dimension de la plus vaste histoire humaine.
L’étiquette “linguistique historique” ou “comparatisme” ne peut le leurrer
non plus : ce qui s’y cache derrière ne relève pas du tout de l’histoire, mais
plutôt de l’archéologie, voire de l’héraldique ou de l’antiquaria, ce qui n’a guère
plus d’importance pour l’histoire d’aujourd’hui que la rhétorique sur la
“fraternité latine”, ou encore sur le “génie” ou la “destinée” des “races”. Par leur biais
on pourra apprendre de longues et complexes généalogies et des histoires
dynastiques brillantes, et on pourra être amenés à rêver sur la condition primitive des
hommes : mais on ne gagnera pas une connaissance de plus sur l’“état
linguistique du monde”.
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Voilà pourtant un rayon de la librairie encore inexploré, une étagère à moitié
pleine de livres en bonne partie flambant neufs, dont la plaquette affiche:
“Sociolinguistique”.
Un pressentiment heureux fait bondir le cœur dans la poitrine de notre
chercheur et, en commençant à feuilleter ces livres, il sent son espoir se ranimer. Là,
il ne règne plus l’éthérée langue, mais la parole sanguine ; non pas les
rapprochements de systèmes phonétiques, mais de “communautés de locuteurs” ; ni non
plus les généalogies jaunies et les alliances gentilices, mais les interactions des
groupes humains. Des termes tels que “alternance codique”, “bilinguisme”,
“diglossie”, “statut linguistique”, “langue véhiculaire”, – bien que légèrement
opaques – lui semblent trouver une consonnance mystérieuse avec la façon dont
il aperçoit la réalité linguistique. Serait-il enfin arrivé à bon port ? Il compulse
anxieux les dos des volumes, il parcourt les tables des matières des recueils
d’essais. Où est-il le “Cours de sociolinguistique générale” ? Où est-il l’“Etat
sociolinguistique du monde”, le grand “Atlas sociolinguistique” – ou du moins les
analyses de grande envergure de ces vastes ensembles régionaux qui lui tiennent le
plus à cœur ?
Voilà un échantillonnage des titres typiques qui lui sautent aux yeux:
“Language use in multilingual societies : some alternative approaches”;
“Linguistic etiquette”; “How to ask for a drink in Subanum”; “Contextual
specificity, discretion and cognitive socialization, with special reference to
language”; “Rhetoric, logic and poetic in Burundi : culture patterning of speech
behaviour”; “Word naming responses of bilingual Puerto Rican children” ;
“Language and value changes among the Arapaho”; “Models of interaction of
language and social setting”; “Contraction, deletion and inherent variability of
the English copula”; “Testing procedures for estimating transfer of information
among Iroquois dialects and languages”; “The phonetic treatment of the Arabic
loanwords in Ethiopia”; “The language of buying and selling in Cyrenaica : a
situational statement”; “Abnormal types of speech in Nootka”; “Speech
variations in a Piedmont community ; post-vocalic r”; “Remarks on
ethnomethodology”; “Mean length of spoken response as a function of stimulus, experimenter
3and subject”... (l’abus de l’anglais est ici intentionnel, compte tenu de
l’imprinting de la littérature d’expression anglo-américaine sur toutes les tendances
majeures des nouvelles études, voire du fait que la plupart de cette littérature est
restée longtemps non-traduite).
Bref, d’un côté une prépondérance prononcée de micro-enquêtes sur des
microcosmes et des micro-variantes linguistiques ; et de l’autre côté un incessant,
méticuleux travail de préparation et d’affûtage de “modèles” et d’attirails qui ne
paraissent jamais atteindre une prédictivité et une acuité satisfaisantes.
C’est ainsi que, peu à peu, commence à cheminer dans l’esprit de notre
“chercheur” l’idée décevante que la “sociolinguistique” – en dépit de l’âge désormais
16MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 17
pas tellement tendre que révèlent les bibliographies – est une discipline timide et
immature, douteuse de son propre statut et avec un penchant caractéristique à
l’“empirisme pur”, ce qui la rend inapte à faire face au vaste monde où il voit sévir
la “guerre des langues” : une inaptitude que l’on décèle aussi bien dans sa
modestie et circonspection typiques, dans son penchant pour l’ understatement partagé
avec le politologue lunetté qui s’aventure dans la tumultueuse arène politique.
Et pourtant – réfléchit notre homme –, des régions entières de la planète
gémissent – au pied de la lettre – sous le joug des langues étrangères installées in
loco par les anciennes puissances coloniales en même temps que les élites
dirigeantes rapaces formées par elles, en même temps que les impitoyables
servitudes économiques laissées sur place en héritage étouffant et que les humiliants
protectorats politico-militaires : comment ne pas voir que tout se tient ? Et
pourtant les grands pays émergents, vers l’Orient comme vers l’Occident, sont en train
de promouvoir, dans leurs immenses Hinterland, des campagnes implacables de
nettoyage linguistique – le cas échéant célébrées chez nous en tant que
campagnes d’alphabétisation. Et pourtant, partout dans le monde, les langues des villes
traquent et mettent en déroute, dans leurs refuges ultimes, les langues des
campagnes : n’est-ce pas, cela, la solution finale d’une persécution séculaire, achevée
au nom de la définitive Gleichschaltung souhaitée ? Et pourtant une langue
impériale nouvelle, de loin plus puissante que tous ses précédents avatars historiques,
est en train d’établir, lentement mais de façon perceptible, une solide et capillaire
domination planétaire...
Mais l’on sait comment va se terminer l’histoire. A la fin, le douteux client se
résoudra à tirer de l’étagère un “Dictionnaire de Sociolinguistique”, et arrachera
encore à la sauvette, en se dirigeant à la caisse, un ou deux de ces volumes de
“divulgation linguistique” en évidence sur le présentoir central, aux titres
évocateurs tels que “Les langues du monde” ou “Les langages de l’humanité” : après
quoi il s’éclipsera la queue entre les jambes...
De tels volumes, à vrai dire, il en a déjà, à la maison. Ils sont, il le sait bien,
des sortes de bestiaires écrits de la main gauche par des linguistes complaisants –
ou même par des simples amateurs – dont le but principal paraît être celui
d’épater les lecteurs peu avertis par les désastreux effets de la bravade de Babel. Leur
curiosité est adroitement captée par le chiffre impressionnant étalé pour les
“langues parlées dans le monde”, ainsi que par l’exhibition d’un ample
échantillonnage de celles-ci incluant les “monstres” les plus grotesques, “illustrés” par des
amuse-gueule exotiques de vocabulaire et, si possible, par des démonstrations
extravagantes d’écriture : le tout complété – pour la science – par le “nombre des
locuteurs” tiré des sources les plus variées.
Pourtant notre linguiste [ ? ] désorienté mais têtu se doit bien de l’avouer : il
aime ces livres. Le soir, il les feuillette et les feuillette encore, séduit par leur
17MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 18
puérile prétention de présenter une vision globale de l’“état linguistique du
monde”, par leurs chiffres et par leurs données contradictoires, par les noms
exotiques et évocateurs. Peut-être leur représentation précopernicienne (ou
postbabélique) de l’univers linguistique le fait rêver de pouvoir un jour ou l’autre se
mesurer avec elle, y mettre de l’ordre. Peut-être – pense-t-il ce soir-là en
s’endormant, alors que tourbillonne encore dans ses yeux la vision rutilante de la
grande librairie débordante de savoir –, peut-être y a-t-il un livre qui n’a pas
encore été écrit...
B) STATE OF THE ART DES CONNAISSANCES SUR L’“ETAT LINGUISTIQUE DU
MONDE”: UNE IGNORANCE CONSTITUTIVE
Le personnage qu’on a mis en scène vous sera paru autant velléitaire que
malavisé. Ce n’est pas en furetant dans les librairies qu’on improvise une
recherche. Il existe les réseaux télématiques, il existe les instituts universitaires
spécialisés : peut-être aurait-il fallu le prévenir franchement qu’il aurait mieux fait de
s’inscrire dans un cursus de linguistique, où on lui aurait donné les cours de base
de “phonétique et phonologie”, “philosophie du langage”, “sémasiologie”,
“études indo-européennes” et ainsi de suite.
Mais telle est la situation de l’édition parce que telle est – mutatis mutandis
– la situation de la recherche. L’investigation bibliographique la plus
sophistiquée, la fréquence la plus assidue des écoles doctorales spécialisées d’Europe et
d’Amérique ne rapporteraient, à l’égard de l’“état linguistique du monde”, qu’une
pléthore de monographies “ponctuelles” sur un village, une variété, une
opposition linguistique : à savoir, à quelques exceptions près, le travail de fourmis des
empiro-sociolinguistes...
Il ne s’agit pas, là-dessus, de simples lacunes ou retards de la connaissance,
comme c’est le cas pour la zoologie ou la botanique, où des centaines de milliers
d’espèces restent à identifier sans qu’en soit pour autant empêchée une vue
d’ensemble des grands écosystèmes de la planète ; ni non plus d’une inadéquation ou
précarité constitutives de la connaissance au sens où l’on peut en parler à propos
de la cosmologie – de par l’infinité de son objet – ou de l’histoire – de par les
limites des sources : ce qui n’a pas empêché l’une et l’autre science de “baliser”
le connu et de proposer des modèles d’interprétation de plus en plus prédictifs
pour le (provisoirement) inconnu...
L’ignorance est dans notre cas constitutive en tant que co-essentielle avec les
“fondements” de la science elle-même. Si l’on veut établir une comparaison, il
faudra avoir recours de préférence à l’astronomie pré-copernicienne, figée dans
le postulat géocentrique, ou alors à l’anatomie d’avant la Renaissance, entravée
par l’interdiction de la dissection.
18MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 19
Le fait est que, parmi les deux fondations distinctes de la linguistique – la
preemière, au XIX siècle, dans une perspective historico-archéologique, et la seconde,
eau XX , dans une perspective formelle-structurale – il n’y a pas eu de place pour
une troisième fondation “écologique” ou historico-sociale. En revenant à
l’exemple de l’or, on a étudié à fond toutes ses propriétés physicochimiques, et entretemps
des légions d’enthousiastes se sont consacrés à rechercher des témoignages de sa
manufacture dès la plus haute antiquité : mais on a en même temps négligé de le
considérer en tant que richesse ou valeur dont il aurait fallu étudier les transactions,
les échanges, les fluctuations dans la production et sur le “marché”.
La “linguistique scientifique” de tradition saussurienne, tout en ne
reconnaissant pas pour sa part les hiérarchies, et en rétablissant la primauté de l’expression
parlée, n’a nullement remis en cause l’ordonnancement de l’univers langagier
tracé par les comparatistes et par leurs héritiers : le grand courant de la
linguistique “formelle” ou “interne”, aussi bien d’école structuraliste que fonctionnaliste
ou générativiste, peut prendre comme objet d’étude n’importe quelle langue
(voire “dialecte”) des comparatistes : quant à sa localisation dans l’univers
langagier changeant, elle s’en désintéresse, en laissant volontiers un tel soin à la vieille
école, bref aux comparatistes eux-mêmes.
On pouvait bien s’attendre à ce que la “sociolinguistique” remplisse cette
tâche. S’il y avait un domaine où elle pouvait et devait se poser en législateur,
c’était celui de l’individuation, de la définition et de la classification (autre que
“généalogique”) des parlers. Il n’en a rien été. La nouvelle science a bien eu le
mérite de “dynamiser” l’univers linguistique, en faisant sortir de l’isolement les
parlers et en les mettant en rapport les uns avec les autres : mais les acteurs de ce
drame sont restés les mêmes mis en scène par le vieux comparatisme, et cela sans
critique (sauf à en ajouter de “mineurs” insérés dans le même paradigme, sous
forme de “sociolectes”, “basilectes”, “acrolectes” etc).
Si la “sociolinguistique”, en laquelle on pouvait placer nos espoirs les plus
légitimes, a manqué jusqu’à présent de combler ce vide, c’est parce qu’elle a tout
simplement “pris place” parmi ses deux “consœurs” plus âgées sans en remettre
en question les présupposés, en feignant d’ignorer qu’elle allait continuellement
se heurter contre leurs piliers portants respectifs : l’assomption – jamais vérifiée
– du référent “langue” d’une part, et la théorie – jamais prouvée – de la
perpétuation des “gènes” linguistiques, de l’autre. Si donc nous ne pouvons nous faire une
idée aucunement cohérente de l’“état linguistique du monde”, ce n’est pas de par
notre ignorance ou mauvaise volonté, mais parce que la “science linguistique”
elle-même n’en a aucune.
1. “Socio” minime in vitro, ivoirienne et congolaise.
Essayons de nous poser quelques questions, apparemment futiles ou
extravagantes.
19MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 20
Si une femme ivoirienne était victime d’un vol dans le centre d’Abidjan (Côte
d’Ivoire), dans quelle langue crierait-elle “au voleur !” ?
Si un citoyen de Kinshasa (RD du Congo, ex Zaïre) fait des achats en dehors
de son quartier, dans quelle langue s’adressera-t-il au commerçant ?
Si un paysan analphabète du sud de Célèbes (Sulawesi, Indonésie) doit
présenter une demande au gouvernement pour obtenir une subvention, avec qui et
dans quelle langue discutera-t-il sa position, à qui et dans quelle langue
expliquera-t-il le contenu de son instance afin qu’elle soit transmise – rédigée dans la
langue officielle – à son administration ?
Assurément chacun des personnages de ces mini-histoires sait très bien
comment se conduire (linguistiquement), et il sera difficile qu’il s’expose à un
malentendu. Pourtant nous serions prêts à parier qu’il n’y a pas un linguiste (toutes
spécialités confondues) sur 1000, ni un “spécialiste” de chacune des régions
considérées sur 100, voire un “sociolinguiste” (vue la fragmentation extrême de leurs
domaines d’investigation) sur 10000 qui soit à même de répondre à l’ensemble
des questions précédentes.
Or, nous ne prétendons point que le linguiste (quand bien même spécialiste
de la région) sache sur le bout de ses doigts quelle est la langue parlée à chaque
point du territoire, mais qu’il ait bien à la portée de la main un ouvrage de
consultation où il soit aisé de repérer de tels renseignements. Au bout du compte
Abidjan et Kinshasa sont deux métropoles où l’on joue la destinée (pas seulement
linguistique) des pays respectifs, significative pour celle de toute l’Afrique ; au
bout du compte, l’Indonésie ambitionne à devenir l’un des “tigres asiatiques”
renommés qui s’efforcent de reparcourir la route, pavée d’or, des Etats-nations de
l’Occident – même par le biais de l’œuvre de nivellement linguistique...
Eh bien, il faudra bien admettre que, à toutes ces questions, il n’y a pas de
réponses “sur le marché”. Les inventaires de langues, même lorsqu’ils
fournissent des renseignements sur la localisation de celles-ci, se réfèrent
ostensiblement aux langues ethniques de souche du territoire ; quant aux villes, voire aux
métropoles, où la densité et l’imbrication des codes est maximale, ils s’avouent,
par leur silence, tout simplement impuissants à s’en démêler. Loin de façonner
linguistiquement la campagne à son image, la ville paraîtrait s’amalgamer à la
campagne. A leur tour les cartes linguistiques, censées visualiser immédiatement
l’identité linguistique de n’importe quel point du territoire, ne peuvent en venir à
bout non plus, et notamment en ce qui concerne les villes – ne fût-ce que de par
l’inadéquation de la représentation bi-dimensionelle par rapport aux densités des
4populations.
A ce point-là, il ne restera au profane bien intentionné que de faire appel à
l’une des deux notions suivantes relevantes du “sens commun” : 1) que, en fin de
compte, nos deux premiers personnages “parleront bien le français” (dans ce cas
– même si on les comprenait – ils attireraient sur eux l’un la convoitise
compré20MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 21
hensible des commerçants, et l’autre une foule de nouveaux aspirants
pickpockets, dès lors qu’on les “interpréterait”, de par leur pigmentation foncée,
comme des probables touristes noirs-américains) ; 2) qu’il ne reste qu’à envoyer
au diable l’affaire entière et à attendre que les Africains démêlent tous seuls leur
“absurde Babel” (en l’occurrence une véritable malédiction biblique, étant donné
que l’acheteur et le vendeur seraient contraints de s’exprimer par gestes, et que le
cri de secours de la victime du vol demeurerait vox clamantis in deserto).
Il est vrai que le linguiste (à la différence du profane) a probablement à sa
disposition la notion supplémentaire qu’il y a en circulation, dans la zone, des
linguae francae remplissant la fonction de “communication interethnique” : au fait,
à l’aide de quelques vagues petits cartons dont ses manuels sont parfois pourvus,
il sera à même de placer non sans peine Kinshasa dans la zone de chevauchement
de deux de ces langues, le kituba et le lingala (rien de semblable, par contre, en
ce qui concerne Abidjan, livrée d’habitude à son Babel). Mais quand bien même
il aurait connaissance de toutes les langues en jeu (français - lingala ou kituba -
“langues ethniques” dans le cas de Kinshasa ; français - ...?... - “langues
ethniques” dans celui d’Abidjan ; indonésien - bugis à Sulawesi), il serait à même de
nous dire très peu de choses à l’égard de leur interaction, de leurs rapports de
force, de leurs trends respectifs (récessifs ou dominants) : bref, à l’égard des
grandes lignes réelles du paysage linguistique local, qui est pourtant parfaitement
évident pour ses habitants – y compris les moins dégourdis.
Ce qui équivaut à dire que sa discipline ne le soutient point, ou alors qu’elle
est encore à constituer ou qu’elle présente encore une longue suite de pages
blanches.
Il se peut (ou non) qu’il suffise au linguiste paresseux de s’asseoir sur la berge
du fleuve pour voir passer, un jour ou l’autre, le “cadavre de son ennemi”, sous
forme du Congolais moyen “civilisé” qui conversera aimablement avec lui en
français (en anglais ?). De toute façon, on n’est pas là pour le servir. Y aura-t-il
encore besoin de rappeler à quelqu’un que la linguistique n’a rien à voir avec
n’importe quelle technique pour se faire comprendre (quel produit nous désirons,
quel prix nous sommes disposés à payer) ; mais bien avec une science qui vise à
nous apprendre comment les hommes se comprennent entre eux, et quels sont les
facteurs des raisons d’échange instables des ressources expressives respectives ?
Personne ne conteste que des difficultés de toutes sortes vont entraver la
constitution d’une telle science, comme de toute nouvelle science, notamment
“humaine” et “sociale” : de l’insouciance, réticence et manipulation des données
de la part des Etats-nations – qui en contrôlent les sources – jusqu’aux coûts, aux
hasards et aux problèmes logistiques d’une recherche sur le terrain. Mais des
milliers d’ethnologues et de linguistes, théoriquement bien équipés, sont d’ores et
déjà éparpillés aux quatre coins du monde, quoique surtout occupés à recueillir,
21MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 22
à décrire et à classer des espèces rares ou exotiques ; et même si l’état de nos
connaissances est pour l’instant fragmentaire et lacunaire, il ne l’est pas pour sûr
plus que celui que les astronomes peuvent déduire de la part du ciel accessible à
leur observation, ce qui n’a pas empêché ces derniers d’élaborer des modèles
généraux significativement prédictifs.
– C) DES RAISONS HISTORIQUES À L’ARRIERATION DE LA RECHERCHE
Mais on peut nourrir le soupçon que ce qui a empêché, jusqu’à présent, une
science intégrale de la langue de voir le jour, soit à chercher ailleurs.
Les portes de ce domaine de la connaissance sont défendues par deux
vénérables gardiens renfrognés, dont le trait commun est le conservatisme congénital :
érudit-archéologique dans l’un (le comparatisme), scientiste dans l’autre (la
linguistique formelle). Entre ces montants vigoureux il n’a été possible, jusqu’ici,
qu’à la sociolinguistique que l’on connaît de se glisser, craintive de les heurter à
tout moment et contrainte de patauger dans les basses eaux d’un empirisme
perpétuel.
La sociolinguistique – désormais, depuis Labov, la linguistique tout court –
appelée à en prendre le relais, devra mettre en question sciemment ces
“montants”, quitte à les ébranler et à les bâtir à nouveau. Pour elle, la langue ne sera
plus un mécanisme à anatomiser soigneusement, quand bien même doué d’un
certain pedigree ou d’une certaine empreinte d’ADN. L’anatomie et la
physiologie du cerveau n’épuisent pas l’intérêt de la pensée humaine, dès qu’on
l’envisage en tant qu’acteur, voire protagoniste, de l’histoire du monde. Ainsi en est-il
de la langue, dès qu’on ne la considère pas en tant que faculté, mais bien en tant
que valeur, ou mieux ressource voire simplement richesse de l’homme, et de ce
fait “convoitée et disputée, occupée et pillée, [...] ou alors mise à profit et
outrecuidante” (cf. plus haut, p. 15), en fonction des oscillations dramatiques des
“raisons d’échange”.
Entretemps, cependant, une telle conception est interdite par le défaut des
instruments heuristiques les plus élémentaires, dont la mise au point s’est avérée –
pour cause – négligeable ou indifférente pour les gardiens traditionnels de la
discipline.
Tout d’abord, qu’est-ce qu’une langue ? A-t-elle une nature a-topique, à
l’instar d’un canon idéal – en l’occurrence, d’une “grammaire” –, comme semble
l’impliquer la doctrine saussurienne de la langue ? Ou, par contre, recouvre-t-elle
fidèlement une région de l’espace, comme semblent le suggérer les cartes et les
statistiques linguistiques ?
Dans le premier cas, étant donné la variabilité inépuisable des réalisations
linguistiques, y aura-t-il autant de langues que d’hommes, voire
d’hommes-dans-le22MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 23
temps, à savoir un nombre pratiquement infini ? Ou alors, à l’instar de ce qui
arrive dans le royaume des idées, y aura-t-il, “tout en haut”, une “idée de genre”
(“Langue”, cf. “animal”) dominant des “idées d’espèce” hiérarchiquement
subordonnées (“indo-européen”, cf. “mammifère”, “oiseau”) et, encore “au-dessous”,
des “idées de sous-espèce” (“roman”, cf. “Primat”, “Rongeur”) ? Et s’il en est
ainsi, jusqu’à quelle limite faudra-t-il procéder dans la classification, au-delà de
laquelle on ne retrouve que des individus ? Ce qui revient à se demander combien
y a-t-il de “grammaires” ou, en d’autres termes : combien de langues (et
lesquelles) y a-t-il.
Et si en revanche une langue occupe un espace, ou se superpose
complètement à celui-ci, faudra-t-il concevoir la langue – étant donné son inexorable
variation continue – à l’instar d’un nœud génétique (ou du moins taxinomique)
tout comme la “famille”, la “branche” etc., bien que d’un ordre inférieur ? Y
aurat-il, donc, d’autres langues au-dessous de la langue (“provinces” des “régions”
linguistiques ? peut-être les “dialectes” ?) –, sauf que l’on veuille admettre qu’il
y a des hommes qui parlent quelque chose de moins qu’une langue ? Et jusqu’à
quelle limite pourra-t-on procéder dans la subdivision de l’espace linguistique ?
Encore une fois, enfin : combien de langues y a-t-il ? Et quelles sont-elles ?
En fait, le terme “langue” garde une double acception en linguistique : 1) une
5grammaire (norme, cf. plus bas , pp. 94-95) ; et 2) un ensemble de parlers reliés
entre eux. L’acception 2) doit être ramenée à son tour à l’un des deux sens
suivants : 2a) un nœud génétique (une famille de langues) ; et 2b) une langue avec
ses variations / ses variantes.
Mais l’acception 2b) doit être éliminée (quitte à admettre qu’il y a des
hommes qui parlent quelque chose de moins qu’une langue).
Si l’on accueille l’acception 2a), en revanche, le signifiant “langue” doit être
2
transporté sur les langues – L – qui “rentrent dans la famille L” (que dorénavant
on désignera donc par “F”).
Mais, dans la mesure où il y a variation, le même raisonnement vaut pour
cha2
cune des L , qu’on pourra envisager soit comme grammaires soit comme des
2
ensembles de parlers et dans ce cas, à leur tour, comme des familles de langues (F ),
3 2
le signifiant L se déplaçant sur les L “faisant partie” des F ; et ainsi de suite...
Garder les deux acceptions à la fois implique, pour tout référent que nous
substituons à L, que tout ce que nous disons de vrai de L1 peut être faux de L2a,
et vice versa.
Pour L = “français”, par exemple, nous avons :
– “le fr. est parlé par environ 200 M de personnes” : vrai pour L2a, faux pour
L1 (la norme du fr. est parlée par beaucoup moins de personnes) ;
–“le fr. a fait des grandes percées en Afrique sub-saharienne au cours des
deux derniers siècles” : vrai pour L1, faux pour L2a (le picard et le poitevin, Lgs
de la famille française, n’y ont fait aucune percée) ;
23MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 24
– “le fr. compte 31 phonèmes” : vrai pour L1, faux pour L2a (le haut
normand, Lg “faisant partie” de la famille française, possède six voyelles nasales à
la place des quatre [trois] du standard) ;
– “en fr. on forme le pluriel des noms en ajoutant un -s [-x]” : vrai pour L1,
faux pour L2a (en gallo, “faisant partie” de la famille fr., on forme beaucoup de
pluriels en -yaou) ;
– “la frontière linguistique entre fr. et néerlandais en Belgique est marquée
par une ligne allant de Verviers à Courtrai” : vrai pour L2a, faux pour L1.
L’ambiguïté n’est pas éliminée, pour tous les référents que l’on peut
substituer à L, par l’adjonction “implicite” de l’apposition “standard” chaque fois
qu’on se réfère à L dans l’acception 1. L’ambiguïté est levée pour le référent
français, mais elle ne l’est pas pour les référents picard, poitevin, haut normand,
gallo, etc. ; ni non plus pour de “grand référents” tels que javanais, oromo,
bambara, etc.
Cette ambiguïté interdit de : a) inventorier les référents primaires de la
linguistique (les “langues”) ; b) les définir ; c) les délimiter les uns par rapport aux
autres ; d) leur attribuer une grandeur (mathématique) quelconque, par exemple
le “nombre des locuteurs” – et, par conséquent, en apprécier le rôle et en prévoir
l’action dans la dynamique langagière.
Bref, elle empêche toute esquisse d’un système cohérent de l’“écoumène
parlant”, ou toute évaluation de l’“état linguistique du monde”.
Comme on peut le voir, les référents primordiaux de la linguistique échappent
à toute identification et énumération. Ce qui ne gêne pas du tout les linguistes de
la langue qui, eux, peuvent bien disséquer pour leurs expériences n’importe quel
exemplaire de grammaire, soit-il “langue”, “dialecte”, voire “sociolecte” ou
“idiolecte”, pourvu qu’il fasse partie du genre.
Mais l’analogie avec la taxinomie zoologique – en dépit des métaphores
génétiques des comparatistes – n’est pas appropriée. Alors que, dans le règne
animal, la main puissante de la sélection naturelle a favorisé les choix tranchant dans
un sens ou dans l’autre, en sanctionnant les futiles tentatives de compromis – cela
jusqu’à établir les frontières interspécifiques par un critère incontestable, celui de
la possibilité d’hybridation –, rien de pareil ne se passe entre les langues.
Le critère pseudo-analogique auquel on essaye parfois d’avoir recours, celui
de l’“intercompréhension”, présente l’inconvénient inamendable d’admettre une
infinité de médiations: alors que deux espèces animales, avec la meilleure
volonté du monde, ne s’hybrident pas, deux langues qui – en principe – “ne se
comprennent pas”, peuvent être “amenées” à s’entre-comprendre par le biais de
l’“adaptation” ou de la médiation d’autres langues “complaisantes”, jusqu’à
s’interpénétrer – avec le temps – complètement.
Une véritable hybridation, par ailleurs, est exclue par principe par les
com24MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 25
paratistes, dont les prétendus “arbres généalogiques” sont en fait des séquelles
d’épisodes de parthénogenèse ou de gemmation – des “langues-mères” aux
“langues-filles” – où il n’y a pas de lieu pour des partenaires et encore moins pour de
6vulgaires “enfants de l’amour” (les très discréditées Mischsprachen ).
Mais peu importe, au généalogiste, de suivre les vicissitudes des “branches
cadettes”, ou de faire entrer en ligne de compte les naissances “illégitimes” : étant
historiographe dynastique plutôt que généticien, il se contente de disposer de
quelques pièces choisies à l’aide desquelles rétablir la peinture des quatre
quartiers de noblesse de “sa” lignée.
L’aporie irrésolue langue-grammaire / langue-grandeur (au sens
mathématique), langue-individu / langue-“genre” (ou espèce), rend impossible de repérer et
de classer les référents primordiaux de l’“état linguistique du monde” : et elle
rend d’autant plus impossible de les délimiter dans l’espace et dans le temps.
La représentation de l’univers linguistique sur la base des distinctions des
généalogistes présente quelques analogies, plutôt qu’avec la systématique des
espèces, avec une “anthropologie des races”, parmi lesquelles, comme on le sait,
il n’y a pas de problèmes d’hybridation.
Or, si en présence d’un Noir “pur” on peut exclure, avec toute vraisemblance,
d’avoir affaire à un “Caucasien” – et vice versa – ; et si, à cette aune, on peut
procéder en isolant un certain nombre de “types raciaux” s’excluant l’un l’autre,
dans toute “aire de contact” on rencontrera de vastes “zones grises” (les créoles
exclus de l’arbre généalogique ?) ; et au fur et à mesure que l’on s’engage dans
des discriminations plus fines, on s’enveloppera dans des difficultés et des
contradictions de plus en plus épaisses.
De la même façon, en “distillant les grammaires” d’un Yoruba et d’un
Aléoute monolingues, on pourra tranquillement tracer entre elles une ligne de
séparation ; et, à l’aide de procédés “par exclusion” identiques, on pourra
peutêtre arriver à isoler quelques dizaines de “types linguistiques irréductibles” :
mais, au fur et à mesure que l’on procède à de nouvelles discriminations,
s’accroîtra la probabilité de tomber sur des “aires de contact” ou “de contamination”
qui vont rendre la classification de plus en plus incertaine et arbitraire.
Où commence et où finit, enfin, une certaine “langue” ? On ne se réfère pas
tellement au cas d’école des continua (“chaînes”) dialectaux mais plutôt à celui,
bien plus universel, de la compénétration (dès lors qu’on ne peut parler
d’hybridation) de codes “exposés” l’un à l’autre. Et, pour les mêmes raisons, quand
arrive-t-il qu’une langue, à force d’être exposée à une autre, arrête d’être cette
langue pour devenir celle-là – ou alors une langue tout à fait nouvelle ?
Pour le linguiste généraliste, bien sûr, il n’y a pas de problèmes : par sa main
ferme de chirurgien, il isole (mieux, “reconstitue”) les deux “codes interpénétrés”
et, une fois “reconstitués”, les confie au généalogiste afin que celui-ci les
classi25MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 26
fie. Les “grammaires” nous sont restituées dans leur intégrité : c’est l’homme, ou
alors la communauté, qui ont été disséqués.
S’il n’est pas possible de délimiter d’aucune façon, ni spatialement ni
temporellement, le “domaine d’une langue”, il sera encore moins possible de mesurer
sa “grandeur mathématique” la plus significative sur la scène linguistique du
monde : à savoir sa “masse”, ou la force gravitationnelle par laquelle elle
interagit avec d’autres langues, dont un indicateur grossier nous est parfois fourni sous
forme du “nombre des locuteurs”.
Mais au juste, qu’est-ce qu’un “locuteur” ? Etant donné une certaine
“grammaire” ou “standard”, jusqu’à quel degré d’écart de celui-ci pourra-t-on être
compté au nombre de ses “locuteurs” ? Etant donné un code en train de s’étioler
sous l’exposition à un code plus puissant, jusqu’à quel moment sera-t-on
“affecté” à l’un plutôt qu’à l’autre ? Etant donné une communauté où, dans de
telles circonstances, coexistent deux (ou plus) codes qui se partagent les diverses
fonctions communicatives ou qui “se coupent la parole” dans le cadre de la même
conversation (“code switching”), voire de la même phrase (“code mixing”) dans
la bouche d’un “locuteur”, dans l’“effectif” de quelle langue sera “enrôlé”
celuici ? Pourra-t-on le compter deux fois, comme le font certaines statistiques
nationales – en compromettant toute représentation des rapports de force ? Ou alors
faudra-t-il établir, cas par cas, quelle est la “langue première” du locuteur ? Mais
tout locuteur a-t-il forcément une “langue première” ? Et dans ce cas-là, quel est
le critère pour la déterminer ?
L’absence de la définition de tels critères n’entache pas seulement l’analyse
des moments particuliers de crise aiguë au cours du changement linguistique ;
mais bien, si l’on tient compte de la variation continue de la langue dans l’espace
et dans le temps, celle de l’univers langagier tout entier. Pour le linguiste “pur” la
question n’a pas tellement d’importance ; pour lui le “locuteur” n’est qu’un
“informateur” qui lui permet de reconstruire la grammaire d’une langue afin de
pouvoir l’insérer dans le fichier ou, le cas échéant, de s’en servir en tant que
“maillon manquant” d’une filière généalogique, ou en tant que “pierre de touche”
à l’aune de laquelle vérifier / falsifier ses théories sur la langue en général.
Dans ce but, qu’il y ait un seul de ces locuteurs, qu’il n’y en ait aucun (pourvu
qu’il existe une documentation suffisante) ou qu’il y en ait cent mille, cela revient
à peu près au même. Mais, pour celui qui est concerné par la “guerre des langues”
qui sévit dans le monde – en tant que partie d’un conflit de pouvoir bien plus
vaste –, la préparation de tels instruments heuristiques est urgente et cruciale –
quitte à en élaborer d’imparfaits et de provisoires.
26MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 27
III – UNE “DEMI-LINGUISTIQUE”. NECESSITE D’UNE
PERSPECTIVE LINGUISTIQUE ULTERIEURE.
– A) LES RAPPORTS DOUTEUX ENTRE GENERALISTES ET COMPARATISTES : LA
GREFFE MANQUEE
Si l’on est encore loin d’entrevoir les grandes lignes d’une vision intégrée de
l’univers linguistique (telle qu’on la possède, par exemple, pour les dimensions
phytogéographique, météorologique ou – pour s’en tenir aux “sciences
humaines” – économique et politique du monde), cela n’implique nullement que l’étude
de la langue n’ait pas bougé. Au contraire, on est là, sans doute, dans le domaine
des sciences “à croissance rapide”, du moins au cours du siècle qui vient de
s’écouler.
De telles croissances ont toujours engendré une compartimentation outrée
des disciplines concernées. S’il est rare que l’historien de l’antiquité ait des
connaissances beaucoup plus approfondies que le profane cultivé sur l’histoire
moderne, tout comme le biophysicien sur l’astrophysique, ou le myrmécologue
sur les Primates, il n’y aurait pas de quoi s’étonner si le “syntacticien général”
ignore où et par qui est parlée la langue dont il est en train d’analyser le “corpus” ;
ou si le “sociolinguiste” ne se mêle point de la généalogie de la variété langagière
dont il essaye d’établir la “complémentarité fonctionnelle” des emplois.
Il y a pourtant, à l’intérieur de “la linguistique”, un certain type de
compartimentation qui n’a rien à voir avec une “division du travail”, si outrée soit-elle.
Nous n’entendons pas, par là, faire allusion aux cloisonnements rigides entre les
laboratoires du phonéticien et du phonologue, ou entre ceux du phonologue et du
“morpho-syntacticien”, voire du sémanticien : parmi eux règne en principe la
règle du respect mutuel, et même leurs “accrochages de frontière” sont à saluer
7comme féconds . En fait, ces spécialistes travaillent tous sur le même objet, à
savoir la nature de la langue, et ils ont donc un certain intérêt à collaborer, ou
alors à résoudre leurs controverses.
Les rapports entre les “linguistes généralistes” et les “comparatistes” relèvent
d’une toute autre nature. D’abord, il n’y a pas de liens de filiation entre eux : leurs
racines respectives s’enfoncent dans des humus tout à fait différents (un siècle
d’ancienneté les sépare), et leur liaison relève plutôt de la nature d’une greffe
manquée.
Ils n’entretiennent même pas de rapports de véritable “division du travail”,
mais plutôt de “partage des sphères d’intérêt”. Ou, si l’on préfère, ils cohabitent
dans les mêmes départements à l’instar d’un anatomiste et d’un médecin, qui
travaillent côte à côte à l’hôpital pour des raisons de facilité. Quoique les premiers
occupent aujourd’hui tout le devant de la scène, ils reconnaissent (du bout des
27MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 28
dents) aux seconds leurs lettres de créance scientifiques ; et les deux parties
gardent de (froides) relations diplomatiques.
En fait, l’aire de contact entre les deux est très réduite, aussi bien que leur
“contentieux” : ce qui n’entraîne nullement, d’ailleurs, que leur mauvaise
coordination (la réussite douteuse de la “greffe”) n’engendre de sérieux dégâts à la
connaissance. Le “généraliste”, typiquement, s’appuie sur un nombre très
restreint de langues pour ses constructions théoriques (Saussure construit sa
“linguistique générale” à l’aide essentiellement des seules langues
“indo-européennes” ; quant à Chomsky, il paraît souvent considérer suffisant uniquement
l’anglais). Quant à leur collocation sur les “arbres” des comparatistes, elle est à peu
près indifférente au généraliste : il choisit son fruit à analyser de n’importe quelle
“branche” et, après analyse, il le laisse à sa place, confié aux soins du collègue de
la porte à côté.
Il n’empêche que, lorsqu’il se sert d’un “état reconstitué” d’une langue (une
Ursprache ), il fait entièrement confiance aux méthodes d’une discipline tout à
fait différente de la sienne et dont il n’a pas le contrôle, ce qui peut bien
entraîner toute une chaîne d’errements désormais incontrôlables. C’est ce qui se
pro8duit aussi, bien plus souvent, lorsqu’il utilise les “distillats de langue” , qui sont
parmi les aboutissements typiques du travail des comparatistes.
Le comparatiste à son tour, tout en s’aidant d’un outillage restreint de
procédés essentiellement phonético-lexicaux – qui relèvent, en principe, de la
“linguistique générale”, mais qui ont demeuré presqu’inchangés dès les origines de la
discipline il y a deux siècles (pour l’essentiel, les règles de la “mutation phonétique”
[Lautverschiebung] avec leurs développements) –, s’applique à sa tâche
immuable et fondamentale, le rangement des langues sur ses “arbres”. Une langue peut
être décrite à l’aune de n’importe quelle approche de “linguistique générale”,
“structuraliste”, “contrastive”, “générativiste”, voire une description exhaustive
peut lui faire encore défaut : c’est le comparatiste qui va la “ficher”, lui assigner
sa place dans l’univers langagier.
Il n’y a pas lieu de s’engager ici dans une critique du statut épistémologique
de la linguistique ; au lieu de cela, on se limitera à proposer (voir figure
ci-dessous) une représentation visuelle grossière de sa “configuration
épistémologique”: le lecteur concerné pourra la comparer aux “configurations” d’autres
sciences, sociales ou autres, selon sa propre perspective. La zone A correspond à la
définition/description du référent in se de la science (ses “fondements” : ici la
langue au sens saussurien) ; la zone B à sa systématique ; la zone C, pour finir, à
l’“écologie” de la science (la science x - dans-le- monde). La surface des
différentes zones est grosso modo proportionnelle à leur “importance” dans le
domaine de la science donnée, aussi bien en termes de masse d’études produite
que de prééminence reconnue. La configuration en cercles concentriques indique
28MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 29
un rapport d’“implication” des plus extérieurs aux plus intérieurs, où ces derniers
se posent en présupposés des premiers.
Quelques didascalies en marge : 1) la zone C n’est pas représentée par un
cercle complet mais par quelques “franges” ; 2) la zone B s’avérera réduite à un
minimum (ou absente) dans la plupart des sciences que l’on choisit de prendre
comme terme de comparaison ; 3) la structure II dérive de la structure I, qui
constituait l’état de la science il y a un siècle, avec un noyau – minimal –
représenté, si l’on veut, par la “grammaire” par antonomase, c’est-à-dire la grammaire
du latin- grec- sanscrit - “indo-européen”.
Figure 1
La caractéristique unique de la linguistique, enfin, face aux autres “sciences
humaines”, est bien que le critère dominant – voire unique – de
l’ordonnancement interne de son domaine, le seul que les spécialistes reconnaissent et duquel
ils peuvent se réclamer, demeure le critère “gentilice”, un critère “de sang” ! Dans
quel autre domaine des sciences de l’homme reconnaît-on, de nos jours, la
primauté d’un tel critère ? Le clan, la gens, ont partout ailleurs laissé le champ à
d’autres acteurs et à d’autres configurations plus significatives, bien que de
naissance douteuse : les classes sociales, les Etats...
Les domaines résiduels où le critère “du sang” (“généalogique”) garde sa
primauté dans l’ordonnancement des univers respectifs sont en fait ceux de la
botanique et de la zoologie (bien que la perspective écologique soit, là aussi, en train
9de lui soustraire bien du terrain), ou alors celui de l’anthropologie physique :
d’où la légitimité du soupçon d’une hypothèque proprement raciste (absit iniuria
verbo) accablant la linguistique.
– B) LES “GENES” DES LANGUES.
On sous-entend, en substance, qu’il y aurait dans les langues des gènes qui se
transmettraient intacts de génération en génération (ou d’un état de langue à
l’au29MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 30
tre), et dont la mutation est considérée comme un événement aussi improbable
(voire impossible) qu’une mutation génétique dans la biologie.
Où, au juste, résident de tels gènes n’est pas tout à fait évident : non pas dans
la phonétique, dont les configurations apparaissent les plus fluides et les plus
accidentellement réparties à travers tous les groupements “génétiques” ; ni dans
la morphologie et dans la syntaxe, où l’on est “témoins oculaires”, dans le court
laps des temps historiques, d’imposants phénomènes de mutation – le long de
“généalogies” amplement reconnues – de l’une à l’autre des grandes “typologies”
canoniques (du “type flexionnel” du sanscrit, du latin et du gothique jusqu’au
“type” semi-flexionnel de l’hindi et de l’allemand et à celui semi-isolant de
l’anglais : un processus vraisemblablement parachevé dans l’histoire de la langue
chinoise, cf. par exemple Norman 1988). Il reste à considérer le lexique, à l’aune
duquel (en termes statistiques) la langue de l’Angleterre aurait subi une mutation
de la species germanique à celle romane, et celle du Japon du genus nippon
(altaïque ?) au sinitique – étant donné que plus de la moitié du vocabulaire des langues
susdites puise de nos jours au français / latin et au chinois respectivement (cf.,
entre autres, Morante 1993, Walter 1994)...
Il existe, bien sûr, un tout petit nombre d’éléments lexicaux et
morphologiques (tels que ceux qui relèvent du début de la série numérique, de certaines
fonctions pronominales, des noms de certaines parties du corps, etc.) qu’une ample
observation empirique montre plus conservateurs et plus réfractaires à
l’“emprunt” : mais la “viscosité” de ce petit noyau de traits linguistiques est-elle
suffisante pour justifier l’analogie avec le gène, dont les comparatistes tirent
pourtant le meilleur parti ?
Cette analogie paraît fallacieuse sur plusieurs points. D’abord l’“empreinte
génétique” (l’ADN ?) devrait être discernable dans n’importe quel trait de l’individu
(= la langue), ce qui est loin d’être le cas ; deuxièmement elle devrait se montrer
susceptible de réapparaître spontanément au fil du temps et de manifester une
productivité renouvelée, alors qu’elle est, dans nombre de cas, “stérilisée” dans quelques
recoins inactifs de la langue ; troisièmement, la génétique propre résulte d’un jeu de
synthèses et d’hybridations, alors que la “génétique linguistique” paraît procéder
triomphalement par parthénogenèse, soit “patrilinéaire” soit “matrilinéaire” (si l’on
admet l’assimilation de la mère à la langue-hôtesse, “langue de la terre” ou
langueréceptrice, et celui du père à la langue des novateurs et des conquérants, la
languedonneuse) selon l’idéologie nationaliste qui en trace a posteriori l’histoire (par
exemple, une Angleterre “matrilinéaire” face à une France “patrilinéaire”...).
Mais il suffit de porter notre regard un peu plus loin de notre observatoire
linguistique particulier pour que les “influences aréales” deviennent tellement
envahissantes qu’elles nous laissent dans le doute si une langue d’ancienne tradition
littéraire telle que le vietnamien est à considérer une “langue sinitique” à substrat
“tai” et mon-khmer” ou plutôt une “langue tai” aux massifs adstrats/superstrats
30MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 31
“mon-khmer” et puis sinitiques (cf. Maspero 1952) ou alors, finalement, une
“langue mon-khmer” à substrat “tai” et avec un imposant “superstrat chinois” (la
théorie la plus récente n’est pas ipso facto la “juste”).
De tels exemples d’“affiliation douteuse”, à la périphérie de notre champ
d’observation, pourraient être multipliés à volonté : mais personne ne paraît se
faire un devoir de mettre dans le relief qui s’impose le fait que, quelles que soient,
par exemple, les “paternités / maternités” du coréen ou du japonais, leur
“association écologique” millénaire – le levain de leur fermentation – a eu plutôt
affaire au chinois qu’au présumé “altaïque”.
Le fait que les “paternités” (maternités) linguistiques assignées dans notre
périphérie “immédiate” nous apparaissent, en général, “satisfaisantes”, est dû
moins à l’important approfondissement des études ou à la tradition écrite
prolongée dont on dispose qu’à la circonstance que, dans de tels cas, la “généalogie
linguistique” s’avère constamment étayée par une certaine vision de l’histoire, et
que la perspective “nationale” (nationaliste) qui l’oriente s’avère – quand bien
même non partagée – clairement entendue par nous.
1. Une critique des “arbres”. Responsabilité des comparatistes.
En tout cas, l’immense masse des travaux produits par le comparatisme
relève d’une orientation éminemment archéologique, dont les rejaillissements les
plus importants sur les “sciences humaines” résident dans l’apport qu’elle peut
fournir – avec les réserves bien connues – à la préhistoire et à l’ethnologie. Mais
ses prétentions “outrepassent les bornes” là où elle s’arroge le droit exclusif de
définir, sur ses propres bases, le statut personnel (le “document d’identité”) de
chaque langue, tel qu’il ressortirait de la famille (espèce, genre) et de
l’ascendance (père/mère, ancêtres, consanguins et apparentés divers).
Quelques exemples de la distance qui court entre les blasons des
“archéolinguistes” et les environnements linguistiques réels (“les langues telles qu’on les
entend”), tirés de paysages connus en Occident, vont pour l’instant suffire.
a) Dans le déploiement des “arbres” des généalogistes se détache, en plante
solitaire, une “langue basque”. Mais, pour autant qu’on tende l’oreille, il sera
ardu, à l’endroit qu’on nous indique, d’entendre bruire cette plante. En
simplifiant, on entendra plutôt, d’un côté, du français avec un “bruitage” basque (qui
peut parfois s’approcher d’un basque avec un “bruitage” français) et, de l’autre,
du castillan / basque avec un “bruitage” de l’autre langue. Ce sont, on les aura
reconnues, les deux “communautés de locuteurs” (basco-française et
basco-castillane) en train de parler (sans personne qui la parle, quelle langue peut-il y
avoir ?) : deux communautés, elles, pas du tout isolées, mais bien reliées –
davantage qu’entre elles-mêmes –, par le biais du français et du castillan, aux
“communautés” “francophone” et “castillanophone”.
31MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 32
Figure 2
b) Dans l’“arbre celtique” apparaissent côte à côte sur la même branche, tels
des frères de sang, le “breton” et le “gallois”. Pourtant, on pourrait parier que le
“Breton” se sentira davantage “en famille” (linguistiquement) chez son lointain
cousin parisien (quand bien même il le trouve assez “blaireau”) que chez son
“frère de sang” au Pays de Galles (la réciproque va se passer avec un voyageur
gallois tour à tour à Londres et en Bretagne). Il s’agit encore une fois, bien sûr,
de “locuteurs” ; mais, encore une fois, qui est-ce qui parle à qui ? Les langues aux
langues ou les locuteurs aux locuteurs ?
c) Elargissons notre regard à une famille (ou à une “branche”) entière, en le
focalisant, en même temps, sur les seuls “standards”. Les recherches les plus
récentes (cf. Ruhlen 1991) sur les (distillats de) langues romanes nous donnent
l’“arbre” (simplifié) à gauche ci-dessous. Or, nous vous invitons à “dresser
l’oreille” pour juger si l’arbre esquissé par nous-mêmes à droite n’a pas plus de
vraisemblance, à l’aune de n’importe quel critère autre que “chromosomique”
(linguistico-culturel, socio-linguistique, y compris d’“intercompréhension”), que
le précédent.
Avec tout cela, la fabrication d’arbres n’est assurément pas le seul acte
linguistique, et même pas le plus lourd de conséquences, qui relève de la
responsa10bilité des comparatistes. Etant investis, en fait, de tout pouvoir classificateur ,
c’est à eux que revient, au bout du compte, l’attribution même du statut de
langue, en d’autres termes l’autorité d’émonder l’arbre de ses ramescences
terminales, qui pourront être rejetées en tant qu’entités – de quelque façon –
sub-lin32MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 33
guistiques (“dialectes”, etc.) ; et donc, selon qu’ils choisissent de “tailler” plus ou
moins près de l’embranchement, l’autorité d’étendre ou de restreindre la
juridiction d’une langue, voire d’en grever d’une hypothèque la viabilité.
– C) POUR UNE UNIFICATION DE LA LINGUISTIQUE (– SCIENCE SOCIALE).
On a vu que le “linguiste généraliste” peut prélever de n’importe quelle
branche de l’arbre généalogique sa (ses) langue-cobaye(s) et la (les) y raccrocher
après-usage ; tout comme le “comparatiste” prélève et range à nouveau, après
s’en être servi pour travailler à son arbre, le peu d’outils “généralistes” qu’il juge
indispensables à la besogne.
La “sociolinguistique”, à son tour, ne naît point d’un élargissement
d’horizons, ou d’un retournement de perspective, de la linguistique déjà sur place :
surgie (d’un humus historico-culturel encore différent des deux premiers) du constat
inévitable que les rapports entre les langues, tout comme ceux entre les gens, ne
sauraient être (loin de là !) que des rapports de “consanguinité”, elle a tenu dès
ses débuts pour acquis les résultats atteints par ses deux “sœurs aînées”, se
contraignant à travailler, à jamais, sur ces bases.
Qu’il s’agisse de l’incontournable “inventaire des langues en présence” dans
une étude de “macro-socio”, ou de l’interaction entre deux “variétés” dans un
papier de “micro”, les noms et le “nombre” des langues (avec, le cas échéant, leur
“taille” mesurée en “locuteurs”), déterminant leurs identités coutumières, s’en
trouvent dûment reconnus et validés. La sociolinguistique a, certes, étendu
audelà des seuls rapports de parenté la sphère d’observation des interactions entre
variétés de parler : mais même pas une lutte fratricide, voire un parricide ou une
“fratriphagie” – si souvent observés – ne lui sont suffisants pour porter ombrage
au “blason” ; mais même pas la fréquentation et fornication la plus intime et la
plus prolongée ne lui paraissent justifier la hardiesse de dénoncer un “mélange de
11sang”, ou de reconnaître un “bâtard” . La “socio” se condamne ainsi par
ellemême à un statut qu’on définirait “interstitiel”.
Mais ce qui justifie la qualification si inclémente de “demi-science” c’est un
argument plus simple et plus décisif.
Toute science est censée rendre compte de l’univers entier qui constitue sa
province, selon le nombre le plus réduit de principes (idéalement un seul) et le
modèle le plus “évolué” (le plus compréhensif, le plus explicatif, le plus prédictif)
que l’élargissement incessant de son expérience lui a permis de vérifier. Ainsi la
physique (dont la province est le cosmos tout entier) rend compte, d’après ses
principes, aussi bien de la chute d’une pomme que des “mouvements de la sphère
céleste” ; la chimie rend compte (d’après ses principes) tant de l’oxydation d’un
couteau que des réactions thermonucléaires du soleil ; et la biologie aussi bien du
33MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 34
plus simple organisme unicellulaire que de la complexification étonnante produite
par l’évolution. Les “sciences humaines”, elles (de l’économie au droit, de la
psychologie à l’histoire), s’évertuent incessamment à s’approcher de ces modèles.
Rien de pareil n’est survenu, jusqu’à présent, dans le domaine de la
sociolinguistique, censé être, celui-ci, la province de l’“écoumène parlant” dans son
ensemble, le domaine, à savoir, de la diversité, de l’interaction et du changement
des parlers. Dès sa naissance, pas de propositions de modèles explicatifs généraux
(certes à vérifier ou invalider) ; pas de principes susceptibles d’affronter la
vérification autant sur une grande que sur une toute petite échelle, dans n’importe quelle
situation / quel endroit de l’“écoumène parlant” ; pas de modèles structurés ou de
12“systèmes” pivotant sur un centre, proportionnés à l’étendue de sa “province” .
eOn pourrait nous objecter que, dès la crise du “scientisme” du XIX siècle, le
manque d’“esprit de système” n’est plus à considérer comme un défaut, mais bien
comme un mérite. Mais ces avertissements, si justes qu’ils soient, n’ont jamais le
sens d’un plaidoyer en faveur d’un perpétuel empirisme “tâtonné” more
formicarum, qui n’aurait permis à aucune science de se constituer ; et ils n’autorisent pas
non plus une science à ne pas définir, tout d’abord, son propre objet.
Or, cette “auto-minorisation” de la “socio” relève précisément du
renoncement à définir ses référents primordiaux, les langues ; voire de la fiction que
ceux-ci s’avéreraient déjà exhaustivement définis par la description formelle
qu’en donne la linguistique générale d’un côté, et par leur disposition sur les
“arbres” des comparatistes de l’autre. Alors qu’on peut songer à l’univers
physique comme “encadré” par ses “lois” (dont la plus “universelle” parmi elles, la loi
de gravitation !), à l’univers chimique comme “encadré” par le “tableau des
éléments”, ou à l’univers biologique comme “encadré” par la “loi de l’évolution”,
l’univers de la parole serait “encadré”, lui, par... ses filières de prétendus gènes
disposées “en arbre”.
Mais s’il en est ainsi, ce n’est pas la “socio” qui est une “demi-science” (ou
alors une science à constituer), mais bien la linguistique tout court. Ce n’est qu’à
une perspective linguistique renouvelée que vont s’ouvrir les immenses champs
à défricher non pas de la langue, mais bien des langues, ou mieux de l’univers
entier de la parole (l’“écoumène parlant”), dont les interdépendances et
l’intégration globale (bien sûr, autre que “généalogique”) deviennent de jour en jour plus
criantes.
Ce jour-là, on pourra finalement ôter le préfixe superflu de “socio-” au mot
“sociolinguistique”, alors que, dans le cadre de cette nouvelle linguistique qui
aura retrouvé son centre, le “comparatisme” et la “linguistique générale”
assumeront leurs dimensions réelles – pourtant tout à fait honorables – de
“archéolinguistique” et de “linguistique formelle”.
34MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 35
La notion – qui découle tout naturellement de l’évidente nature sociale du
langage – que la “sociolinguistique” est la linguistique n’est pas du tout nouvelle.
Déjà avancée dans l’œuvre de A. Meillet au cours des années 1900 - 1920, elle
trouve sa formulation la plus nette chez W. Labov : “Pour nous, notre objet
d’étude est la structure et l’évolution du langage au sein du contexte social formé
par la communauté linguistique. Les sujets considérés relèvent du domaine
ordinairement appelé ‘linguistique générale’ : phonologie, morphologie, syntaxe et
sémantique (...) S’il n’était pas nécessaire de marquer le contraste entre ce
travail et l’étude du langage hors de tout contexte social, je dirais volontiers qu’il
s’agit là tout simplement de linguistique” (Labov, 1972 ; 259). Cependant, le fait
que les enquêtes de Labov n’ont pratiquement concerné que la ville de New York
et ses environs rend difficile d’y entrevoir une prise en compte de la province
entière de la linguistique, ce qui est requis pour le renversement du statut
épistémologique de la “socio”.
C’est dans cette direction, en revanche, que semble s'acheminer Louis-Jean
Calvet (1999), là où il montre le plus d’ouverture envers une effective “prise en
charge” de l’univers langagier par “le social”. Dans ce sens-là vont l’ébauche de
typologies alternatives, socio-institutionnelles, des langues (op. cit., pp. 10, 200),
la critique du critère généalogique “mono-parental” (ibid., pp. 15, 143)
notamment à propos des “créoles” (ibid., pp. 206, 214-15), la réduction à de plus justes
proportions du rôle de la “linguistique générale” elle-même (ibid., p. 17), ainsi
que la notion d’“écologie des langues” (d’ailleurs reprise de Haugen 1972 ; ibid.,
13p. 17) . Pp. 76 - 81 finalement, en retraçant fidèlement le “modèle galaxique” de
De Swaan 1993, 1996 – rebaptisé en l’occurrence “gravitationnel” –, qui
envisage une “langue hypercentrale” (de nos jours, de toute évidence, l’anglais) à la
place où l’on s’attendrait à une Ursprache, et, “en orbite” autour d’elle sur
plusieurs niveaux, des langues “super-centrales”, “centrales”, etc., il semble
préconiser un ordonnancement de l’univers langagier alternatif à tout système soit
généalogique soit [morpho-] typologique, ce qui représenterait la véritable
“révolution copernicienne” en linguistique.
Malheureusement il affaiblit, nous semble-t-il, la valeur de cette intuition en
plaçant à côté du modèle de De Swaan – et sur le même plan – trois autres
modèles (“homéostatique”, “de représentations”, “de transmission”) ; ainsi qu’en le
qualifiant, à maintes reprises, de simple “métaphore”, et en le jugeant “destiné à
rendre compte de la situation linguistique mondiale”, à savoir – d’après ce que
nous avons pu y comprendre – des [seuls] “rapports macrosociolinguistiques”.
A l’heure actuelle, pourtant, on ne voit pas de raisons pour conclure sur une
note optimiste. Encore en 1992, Joshua Fishman écrivait : “Après trois
décennies, la sociolinguistique est restée ce qu’elle était : une province de la
linguistique et de l’anthropologie, et une province plutôt provinciale” (préface à
Williams 1992).
35MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 36
Si l’implication de la linguistique “générale” par rapport au comparatisme
entraîne l’acceptation – sur un pied d’égalité – des Ursprachen reconstituées et
des “distillats” hypothétiques dans le corpus des langues, les conséquences,
trompeuses ou néfastes, de l’implication de la “socio” par rapport à la linguistique
“générale” et, surtout, au comparatisme (où il s’agit justement non pas de la
langue, mais bien des langues ), sont bien plus lourdes. A cet endroit, nous nous
bornerons à en dresser une liste qui n’a pas la prétention d’être exhaustive :
a) alors que l’archéolinguistique est concernée par la reconstruction des
“parentés” – en principe – jusqu’au “père Adam”, les “parentés” n’intéressent le
linguiste que jusqu’au seuil de l’“intercompréhensibilité” – quoique minimale :
audelà duquel elles deviennent inactives, c’est-à-dire indifférentes (voire
inexistantes) ;
b) alors que l’archéolinguiste s’évertue à distinguer les “emprunts” du
“patrimoine héréditaire” d’une langue, pour le linguiste les deux catégories de traits
linguistiques jouissent exactement du même statut (voire il n’y a que des
“emprunts”) ;
c) alors que l’archéolinguiste se doit de distinguer soigneusement
l’“intercompréhensibilité” “due au bilinguisme” de celle “due à l’affinité”, pour le
linguiste l’“origine de l’intercompréhensibilité” est indifférente, d’autant que le
“bilinguisme” engendre, au fil du temps, de l’“affinité”, voire en est à l’origine ;
d) la notion d’intercompréhensibilité “intrinsèque” (des langues au lieu des
locuteurs !), chérie par les archéolinguistes, est dépourvue de tout sens pour les
linguistes, pour lesquels il n’existe qu’une intercompréhensibilité (ou
non-intercompréhensibilité) “extrinsèque”, quelle qu’en soit l’explication ;
e) en présence de mixage de codes (comme c’est, à bien y voir, le cas
partout), alors que l’archéolinguiste s’efforce de séparer les codes en jeu, afin de
rétablir les “distillats” d’états de langue précédents, le linguiste prend tout
simplement en compte la “grammaire” du mixage en soi, en tant que variété de
par14ler à l’instar de toute autre ;
f) alors que l’archéolinguiste se représente le devenir linguistique, comme
dans ses “arbres”, par ramification, c’est-à-dire par diversification progressive, le
linguiste ne voit, dans son horizon spatio-temporel immédiat, que réduction de la
diversité (ses “arbres” sont enfin “remis sur pied”) ;
g), h), etc.
Se démêler de ces “implications” est justement ce qu’on attend de la
“sociolinguistique” pour qu’elle puisse enfin se charger de toute sa “province”, en se
débarrassant du préfixe minorisant de “socio-”. Les sociolinguistes paraissent
pourtant avoir beaucoup de mal, à notre époque, à faire face à une telle tâche.
Pour s’en tenir au point f), une revue des études de “cas nationaux”, notamment
en ce qui concerne le “sud du monde”, ne serait que monotone. Toutes ces études
reviennent à peu près au même schéma : après avoir présenté, en quelques lignes
36MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 37
ou en quelques pages, le tableau des “langues en présence” (“vernaculaires”,
“grégaires”), elles passent à l’analyse des rapports entre la langue officielle et le
(les quelques) véhiculaire(s) plus répandu(s). L’esquisse de l’arrière-plan, sur
lequel toute politique / planification linguistique est censée intervenir, est enfin
reproduit tel quel d’après les derniers aboutissements de l’archéolinguistique,
avec les noms et le “nombre des langues” (parfois assortis du “nombre des
locuteurs”) ainsi que la “division en familles” : ce qui revient à une simple
représentation par juxtaposition de langues ethniques de souche (le genre de
représentations selon lesquelles la langue de Kinshasa serait le bali – 42.000 locuteurs –, et
celui d’Abidjan l’ebrié – 60.000).
Cette image tout à fait statique et cloisonnée ne manque pas de produire des
conséquences bien lourdes : tout d’abord en avalisant la représentation reçue – à
savoir babélique – du pays concerné, dont ses planificateurs sauront tirer le
meilleur parti (“il y a trop de langues ‘ethniques’, donc on ne peut en promouvoir
aucune”)...
37MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 38MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 39
PREMIERE PARTIE
LA REPRESENTATION SAVANTE DE L’ETAT
LINGUISTIQUE DU MONDEMORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 40MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 41
CHAPITRE 1
LES ACTEURS SUR SCENE : LA REPRESENTATION
DE LA GLOTTODIVERSITE
I – LES LUNETTES RENVERSEES OU LES “DEUX POIDS ET DEUX
MESURES” DE LA LINGUISTIQUE
– A) UN PREMIER APERÇU SUR LE PAYSAGE LINGUISTIQUE AFRICAIN
Au cours de nos recherches sur la dynamique langagière (notamment des
pays africains), dont l’évaluation du “taux de diversité linguistique” forme l’un
des préalables incontournables, nous nous sommes aperçus que l’un des traits qui
composent le perpétuel cercle vicieux des politiques linguistiques de ces pays
relève de l’ordre des représentations “savantes”, et que sa critique reviendrait à
elle seule à rompre ce cercle.
A savoir, les représentations “reçues” de la réalité linguistique africaine
(mais pas seulement) continuent de reposer essentiellement sur la juxtaposition
de langues ethniques de souche, des représentations par leur nature statiques et
“atomisantes”, incapables de rendre compte des facteurs d’intégration
langagière à l’œuvre par le biais des contacts de langues et de la diffusion des
véhiculaires. De telles représentations aboutissent inévitablement à une
surestimation de la “diversité” (ce que nous appelons le “babélisme”) tout à fait
fonctionnelle à la perpétuation du statu quo (la domination des langues européennes de
colonisation).
Il existe une opposition tranchée entre la représentation que l’Occident
“glottonomique” donne de lui-même et celle qu’il donne des régions auxquelles il a
eimposé “sa loi”. Tandis que le façonnement des Etats-nations d’Europe au XIX
siècle s’est avéré confronté à “une linguistique” qui sous-évaluait la diversité
(l’Italie, même avant son unification politique, était censée être “unifiée” par la
“langue italienne”, bien qu’elle ne fût parlée que par 1 - 2 % de sa population), la
tentative de façonnement des Etats-nations d’Afrique et du “tiers monde” en
général se trouve par contre confrontée, comme par un “renversement des
jumelles”, à une “autre linguistique” qui, elle, “exalte la diversité”, en mettant en scène
le “babélisme”.MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 42
Dans un état (idéal) de nature, la variation linguistique ne saurait être que
fonction de la distance géographique. Mais un tel “état de nature” n’a jamais
existé dans le domaine du langage. Né comme fait social, le langage a toujours
évolué au gré des variations du contexte sociétal. Ainsi, au bout d’un parcours
historique plurimillénaire, le paysage linguistique se présente comme étroitement
façonné par la contrainte des forces socio-économiques et politiques, dont les
“conditions naturelles” ne constituent qu’un arrière plan fort nuancé.
Si jadis on pouvait parler d’un continuum (“langue”) bas-allemand qui allait
de l’Allemagne centrale à la mer du Nord, et dont les parlers “saxons” et ceux de
la côte ne constituaient que des “variantes”, ou encore d’un continuum
“galloroman” sur les deux versants des Alpes, aujourd’hui la frontière linguistique – la
solution de continuité – tend de plus en plus à coïncider avec la frontière étatique
(ou si l’on préfère, avec les aires atteintes par les émetteurs de télévision de l’un
et de l’autre côté d’une frontière)...
Même les linguistes-comparatistes ont appris désormais, en dépit de leur
vénérable tradition historico-philologique, à payer l’hommage dû aux situations
de fait : personne ne songe plus, par exemple, à refuser la dignité du titre de
“langue” au danois, au suédois et au norvégien, quoique intercompréhensibles ; ni,
par contre, à en reconnaître une, sauf dans un sens historique, au bas-allemand ou
au franco-provençal.
Il est évident alors qu’à la corrélation variation linguistique/distance sur le
terrain, qu’on a postulée pour un hypothétique “état de nature”, va être substituée,
dans l’“état social” que nous présente toute l’histoire, une corrélation (inverse)
variation linguistique / force et ampleur de l’intégration sociétale. Mais
l’intégration sociétale est à son tour le produit de la force d’expansion du marché,
ellemême fonction de l’accumulation du capital dont le PIB est un indicateur
grossier mais foncièrement expressif.
On pourra donc établir une nouvelle corrélation, fort simplifiée, entre
“richesse” (PIB) et intégration du cadre linguistique. Une toute première
représentation de cette corrélation nous est fournie par le rapprochement du nombre
moyen de “locuteurs par langue” – tel qu’on le tire de l’un des “inventaires de
langues” les plus utilisés par les linguistes (Ethnologue 2000) –, et le
PIB/habitant des parties du monde relatives : en Europe (PIB/habitant : 13.350 $) il y
aurait, en moyenne, 3.161.000 “locuteurs par langue” ; en Asie (PIB/habitant :
2.120 $) 1.690.000 locuteurs par langue ; en Afrique (PIB/habitant : 700 $)
397.000 locuteurs par langue.
1. L’avenir langagier de l’Afrique. Des dynamiques inopinées.
L’Afrique n’est donc, “par nature”, ni plus ni moins linguistiquement
“babélique” qu’un autre continent. Elle l’est dans la mesure de l’asthénie de ses
mar42MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 43
chés nationaux et de son intégration intra-étatique, à peu près dans la même
mesure où l’étaient les Etats d’Europe à l’époque où leurs indicateurs
d’analphabétisme et de scolarité, de disponibilité d’énergie, de population rurale et de
“PIB” étaient comparables.
A quelques différences près. L’histoire ne recommence jamais ab ovo.
Certains résultats atteints par les “Etats-pionniers” du développement deviennent
vite généralisables et disponibles à “bon marché”. On n’est pas contraint de
réinventer l’avion, la télévision ou les moyens de prévention de la mortalité
infantile : on est plutôt “contraint” de les acheter sur les marchés des pays développés.
Tout en gardant voire en accroissant leur pauvreté, les Etats d’Afrique sont à
même de transporter leurs nantis de la capitale à un chef-lieu de province éloigné
à peu près dans le même temps où l’on vole de New York à Chicago ; de diffuser,
au moins par la radio, les nouvelles qu’ils ont intérêt à faire connaître à la
population ; d’accroître exponentiellement leurs populations juvéniles de démunis...
Cela a des retombées linguistiques qui font que l’avenir langagier de ces Etats
ne se présente guère de façon comparable à celui des Etats de l’Europe
pré-industrielle. En particulier, alors que l’ intégration étatique et du marché n’y est pas
développée à un tel degré que l’on puisse envisager un succès des politiques
visant à faire de leurs citoyens des communautés francophones ou anglophones,
voire à créer un bilinguisme généralisé dans de telles langues “exogènes”, ce
même niveau d’intégration s’est avéré par contre suffisant, moyennant les
sousproduits de la “modernité” d’importation, pour donner une envergure
spectaculaire à la diffusion, nullement prévue, souhaitée ou encouragée, de “véhiculaires”
indigènes à vocation “nationale” ou sub-nationale.
On se contentera pour l’instant, à ce propos, de quelques évaluations par des
organismes spécialisés ou par des spécialistes reconnus de la région. Des
estimations de l’Atlas de la langue française 1995 (un ouvrage qu’on pourrait supposer
“biaisé” en tant que parrainé par les divers organes de la “francophonie”), on
déduit une moyenne de 9,9% de “locuteurs réels” du français pour les 20 pays
“francophones” d’Afrique en 1993 (le bien-fondé de cette estimation n’est
représenté d’autre part que par “un cursus scolaire achevé d’au moins six ans en
français” ; à noter un [peu vraisemblable] 44 % de la R.P. du Congo qui hausse à lui
seul de 2 points la moyenne).
Une source plus “neutre” (bien que peut-être moins documentée), telle que l’
EB- BoY 1987, 1997, tout en donnant une moyenne plus haute (12,3% en 1987,
13,6% en 1997 pour 19 Etats), fait état d’une croissance des “francophones” dans
6 pays face à une baisse dans 4, alors que les 9 autres seraient restés stationnaires.
Confrontés à ces “fluctuations”, on ne comprend pas le bien-fondé de
l’“optimisme” du susnommé Atlas, qui prévoit une croissance d’ensemble de 2% pour
l’an 2003 non étayée par les taux de “croissance” (notamment de la scolarité) du
43MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 44
continent, et qui amènerait, en extrapolant, à une majorité de “francophones”
dans six pays d’Afrique dans un demi-siècle, deux d’entre eux (R. P. du Congo,
Togo) étant devenus entretemps francophones à 100%, tout comme dans
l’“hexagone” !
Notre impression est plutôt que, après l’essor de la scolarité qui a suivi le
véritable “affamement” éducatif de l’époque coloniale, aucune statistique n’arrive pas
à supprimer la sensation d’un perpétuel piétinement [de la “compétence en langues
coloniales”] autour d’un (douteux) 10%, apparemment infranchissable.
D’ailleurs même la France ou l’Italie, tellement plus dotées de puissance
financière et médiatique, mais en situation semblable d’exposition et de
motivation face à l’anglais, sont-elles en mesure de faire de la masse de leur population
des “bilingues anglophones”, pour autant qu’un tel achèvement puisse leur
apparaître “objectivement souhaitable” ?
La comparaison des sources les plus fiables des années ’60 et des années ’90
(elles aussi toutes à vérifier par la suite) donne en revanche l’impression d’un
élan vigoureux pris par certaines langues africaines notamment après les
indépendances, de sorte qu’elles se présentent de nos jours, dans plusieurs cas, comme de
véritables “langues nationales” in pectore, auxquelles ne ferait désormais défaut
qu’une reconnaissance “politique” et l’“officialisation”. Ainsi, on peut comparer
les 4 pays “linguistiquement homogènes” dont fait état Alexandre 1967 (88-91),
aux 7 où il y aurait une langue africaine parlée par la “majorité écrasante”
(quantifiée à 90%<) de la population d’après Bamgbose 1991 (14-18), soit
vingt-quatre ans plus tard (dans une source de l’UNESCO de 1985, ce pourcentage
apparaît dépassé dans 14 Etats du continent) ; ou alors les 8 autres pays “à langue
dominante” de Alexandre 1967 aux 13 de Bamgbose 1991 (Mansour 1993 :
7375, dénombre 8 pays “à langue dominante” dans la seule Afrique de l’Ouest, alors
que l’ouvrage de l’UNESCO susmentionné fait état de 10 autres pays où il y
aurait une langue majoritaire). Dans le même temps, le nombre des pays “à
plusieurs langues dominantes” passe de 3 chez Alexandre 1967 à 8 chez Bamgbose
1991 ; et celui des pays “à hétérogénéité linguistique” “modérée” ou “forte” se
réduit de 13 pour Alexandre à 5 pour Bamgbose.
Il s’agit évidemment, dans tous ces cas, de langues parlées soit en tant que L1
soit en tant que L2 ; mais d’autres études nombreuses témoignent d’une tendance
marquée à la nativisation des véhiculaires indigènes, alors que ce processus paraît
représenter un autre “seuil” presque infranchissable pour les langues européennes.
L’autre différence remarquable relève de l’ordre des “représentations”,
quoique ses retombées sur l’aménagement linguistique soient évidentes. Au cours des
derniers siècles le centre “glottonomique” du monde, d’où se dégageait la vision
normative de l’univers linguistique, a toujours été l’“Occident”. Or, il s’est avéré
que lorsque les Etats-nations occidentaux étaient en gestation – notamment au
44MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 45
eXIX siècle – la doctrine linguistique était axée sur l’histoire et la philologie et
nourrie de “corpus littéraires”, alors que les langues dépourvues de tels “corpus”
étaient carrément rejetées dans le champ des “dialectes” – objets tout au plus du
folklore mais nullement de la linguistique au sens propre. Cette vision a
accompagné et vigoureusement soutenu tout le processus de formation des Etats modernes.
Et il s’est aussi avéré – par hasard ? – que, lorsque les “nations” d’Occident
– leur cycle intégrateur achevé – se lançaient, en conquérants - civilisateurs, sur
les autres continents (leurs linguistes avec eux), cette même doctrine linguistique
se trouva avoir accompli une véritable révolution de 180°. Saussure et d’autres
n’avaient pas écrit en vain. Maintenant on professait la doctrine “démocratique”
que la langue parlée prime sur la langue écrite, et que, donc, tout dialecte est en
principe une langue. Par conséquent, au moins dans la communauté scientifique,
on trouva l’Afrique foisonnante de langues.
Cette vision était certes, au point de vue scientifique, irréprochable. Mais
personne, entretemps, ne songeait à rappeler que l’Europe du siècle précédent avait
été elle-même “foisonnante de langues”, par la suite “dialectalisées” voire
carrément “supprimées” par les quelques langues “nationales” ; ni que l’Afrique, dans
d’autres conditions socio-économiques, aurait pu s’attendre à une évolution
analogue à celle de l’Europe, à savoir la simplification radicale du paysage
linguistique. Par conséquent se renforçait chez l’“homme de la rue” européen, et chez
les Africains eux-mêmes, la conception d’une Afrique diverse “par nature” – à
savoir “babélique” – ce qui ajoutait un côté “linguistique” au racisme requis par
les circonstances historiques.
Il y a des façons d’altérer la réalité tout en ne disant point de mensonges. En
refoulant le souvenir de l’Europe linguistique d’il y a un ou deux siècles (jamais
représentée en termes de multilinguisme marqué), et, dans le même temps, en
ignorant ou en sous-évaluant les forces linguistiques intégratrices à l’œuvre dans
l’Afrique actuelle, on a recours à “deux poids, deux mesures”, on altère la
coreprésentation de l’“Occident” et de l’Afrique et, bref, on “ment” sur les deux.
2. Un cercle vicieux et sa composante linguistique.
Il serait possible de donner plusieurs représentations schématiques, plus ou
moins complexes, du “cercle vicieux” qui constitue l’“impasse” de l’Afrique,
dont le facteur linguistique forme partie intégrante. L’une des représentations les
plus simplifiées pourrait être la suivante :
(⇒) apprentissage dans une langue tout à fait différente des langues d’usage
⇒ haut taux de chute et d’évasion scolaire, aussi bien que d’analphabétisme de
retour ⇒ faute de savoir-faire (know-how) et de contrôle démocratique sur la
politique ⇒ recours à l’“aide” étrangère, notamment du pays “fournisseur” de la
45MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 46
langue ⇒ endettement ⇒ atrophie économique ⇒ manque de ressources pour
l’éducation + non-création d’un milieu favorable à l’acquisition de la langue
“exogène” ⇒ (moins de) formation dans la langue susdite ⇒ (plus de) chute et
évasion scolaire, analphabétisme de retour ⇒ (plus de) faute de savoir-faire et de
contrôle politique ⇒ (plus de) recours à l’“aide” du susdit pays ⇒ (plus de)
endettement ⇒ etc.
En réalité, ce parcours est beaucoup trop schématique. Il faudrait y ajouter,
du moins, un facteur qui relève directement de la responsabilité des linguistes
eux-mêmes : la représentation “babélique” du contexte linguistique du pays
entraîne soit le choix privilégié d’une seule langue (en l’occasion, la langue
[ex]coloniale), soit déclenche un parcours différent (le plus souvent seulement
virtuel), qui aboutit pourtant au même résultat :
⇒ représentation “babélique” de la situation du pays ⇒ nécessité alléguée
de la création et de la mise en œuvre d’un très grand nombre de standards ⇒
allocation insuffisante de ressources, par les pouvoirs publics et par le marché, pour
chaque langue ⇒ manque d’offre, dans la vie publique et sur le marché du travail
(mais aussi en termes de possibilité de réception orale/écrite), des langues en
question ⇒ constat, par les usagers, de l’“inutilité” de ces langues ⇒
désintéressement (ou impossibilité), par eux, au maintien des susdites, avec
“analphabétisme de retour” (en celles-ci) et reflux vers les parlers purement locaux ⇒ (plus
de) représentation “babélique” ⇒ offre alternative d’une langue unique tout à fait
différente des langues d’usage, renforcée cette fois-là par la demande de la
popu15lation ⇒ (etc. : cf. le parcours précédent) .
– B) LA GLOTTODIVERSITE ET LE “NOMBRE DE LANGUES EN PRESENCE”.
On ne saurait prendre trop au sérieux une évaluation de la diversité langagière
d’une aire quelconque – la démarche fondamentale en vue d’une appréciation de
son aménagement linguistique – tirée du nombre d’habitants divisé par le
nombre de langues, comme nous venons de le faire nous-mêmes en toute première
approximation par rapport aux continents (cf. ci-dessus p. 42).
Déjà, le simple dénombrement des espèces représentées dans une population
amènerait à l’absurde de proclamer l’Angleterre (grâce à la présence du jardin de
Kew à Londres, qui abrite des dizaines de milliers de variétés végétales) le pays
du monde exhibant le maximum de biodiversité. Si ce n’est que cette diversité
“par échantillonage” n’intéresse, proprement, que le botaniste et le curieux.
Ce qui concerne le commun des hommes (des locuteurs), en revanche, est le
degré de probabilité de s’y trouver confrontés : ce qui impose de faire entrer en
ligne de compte l’étendue de cette diversité, la proportion de la population qu’elle
représente. C’est ce que s’efforce d’entériner l’index de diversité de Greenberg
46MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 47
(Greenberg, 1956 ; Lieberson, 1964), qui exprime justement la probabilité qu’un
couple d’individus pris au hasard dans une population donnée s’avère de “langue
maternelle” différente.
Mais cette démarche n’est pas encore suffisante. Etant donné que dans les
inventaires de langues apparaissent côte à côte des variétés unanimement
reconnues comme intercompréhensibles (souvent retenues en tant que, politiquement,
16des “Ausbausprachen” ), et des groupements de parlers réunis sous des
glottonymes variables, et avec plus ou moins d’interférences et de chevauchements, par les
comparatistes, il faudra tenir compte aussi, tout au moins, de la distance
linguistique des parlers en jeu. L’aire scandinave, où l’on parle quatre Ausbausprachen “de
la même langue”, ne sera pas aussi linguistiquement diverse (du fait de la faible
distance linguistique) que l’aire suisse, où l’on parle quatre Abstandsprachen
relevant de différentes branches de la “famille indo-européenne”.
Encore, si l’index de Greenberg exprime en quelque sorte la “glottodiversité”
stricto sensu du champ linguistique choisi, il ne nous dit rien à l’égard de la
probabilité réelle de s’y trouver confrontés, étant donné l’éventualité que les
“langues maternelles” ne soient parlées que “dans l’intimité” de la famille ou du
voisinage, tout en étant suppléées voire “cachées”, face à l’“interlocuteur”, par un
véhiculaire commun (faute duquel on pourrait parler, par opposition à la
diversité, de dissociation linguistique). Il n’en demeure pas moins que l’aire italienne,
où les linguistes reconnaissent pourtant la présence d’une dizaine à une trentaine
de langues dont l’écrasante majorité des “locuteurs” ont en commun l’italien
standard (souvent en tant que langue première), n’apparaît pas aussi
linguistiquement diversifiée que l’aire ivoirienne, où aucun véhiculaire ne serait compris par
plus de 50% de la population.
Mais, par dessus tout, l’un des paramètres en jeu, le “nombre des langues”,
est en soi pratiquement inutilisable. Un paramètre apprécié par les spécialistes
avec des différences de l’ordre de 1 à 2, 1 à 3, 1 à 5, voire 1 à10 selon les régions,
serait de ce fait même exclu de la moindre considération dans n’importe quelle
17science .
De telles discordances ne sont pas dues, comme cela peut être le cas dans
d’autres sciences, à l’état incomplet de nos connaissances, de sorte que l’on
puisse espérer, une fois étudiés tous les parlers du monde, les répartir en un
nombre incontestable de langues. Elles ne sont pas dues non plus à des différences
dans la définition générale de “langue”, qui aboutiraient à des évaluations
dissemblables mais – chacune d’après la définition donnée – bien définies.
Quelle que soit la définition (ou la non-définition) de langue adoptée, on
tombe sur des contrastes irrémédiables. Inventorier les langues du monde revient
– paraît-il – à compter les vagues de la mer.
47MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 48
Il ne s’agit pas seulement des continua dialectaux bien connus, qui entachent
le critère universellement invoqué de l’intercompréhensibilité. Il y a aussi le
phénomène, encore plus généralisé, des continua temporels : l’écrasante majorité des
parlers de la planète se transforment au jour le jour sous l’action – et dans le sens
– de parlers “plus prestigieux” ou puissants auxquels ils sont exposés.
Dans ce processus, jusqu’à quel point faudra-t-il continuer à compter le parler
soumis à une telle érosion parmi les langues ? Et son aboutissement donnera-t-il
une langue nouvelle ou un simple substrat de la langue “gagnante” ? Entretemps,
les locuteurs du parler agressé auront expérimenté plusieurs stades d’hybridation
entre celui-ci et le parler survenu. Faudra-t-il les mettre sur le compte des deux
langues à la fois (en renonçant à la notion de langue première), ou alors (étant
donné qu’aucun homme ne peut parler quelque chose de moins qu’une langue, et
que la juxtaposition de deux langues n’en fait pas une), on devra tenir compte
d’autant de langues que de stades traversés dans le temps ?
– C) UN CAS DE DEONTOLOGIE PROFESSIONNELLE.
En fait, il n’y a qu’une façon cohérente de parler du “nombre de langues” tout
en gardant le sens “territorial” du terme (acception 2, cf. p. 23), et c’est une
façon tout à fait pragmatique, ou mieux opérationnelle.
Lorsque le linguiste, fort de son autorité scientifique, affirme : “ici on est en
présence d’une langue”, il devrait être conscient de ce que son affirmation
implique aussi bien sur le plan linguistique que extra-linguistique, à savoir : “ici on est
dans l’obligation de codifier et de promouvoir une norme linguistique dotée de
souveraineté efficace” (une implication qui ne peut être nullement réduite à la
suivante : “il y a ici une langue, donc il faut la décrire complètement” ; ni non
plus à l’autre : “il y a ici une langue, donc il faut qu’il y ait une Bible” : ce que
semblent penser respectivement la plupart des linguistes laïques et ceux
d’obédience confessionnelle).
Il s’agit alors d’un cas très évident où entre en jeu ce qu’on appelle la
déontologie professionnelle. Là, seulement, langue va assumer délibérément le sens
de standard que l’on adopte pour le promouvoir, aux dépens de tous les autres
qui auraient pu l’être en puissance.
On vient de tracer une corrélation (p. 42) entre le degré d’intégration
sociétale et du marché (en équivalent PIB/ habitant) et la diversité linguistique
considérée comme “objective”. Mais il existe d’autres corrélations possibles qui font
ressortir de façon évidente le caractère tout à fait subjectif de l’évaluation du
“taux de glottodiversité”.
Nous avons essayé de mettre en relation le “nombre (“reçu” !) de locuteurs
par langue”, dans chaque continent, avec l’ensemble de trois facteurs, à savoir,
48MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 49
l’époque plus ou moins reculée de la prise de contact de la part de l’Europe (d’où
son déficit de connaissance), l’“intensité de la domination” que l’Europe y a
exercé, et l’“intensité de la destruction” qu’elle y a apporté. Le résultat est
repré18senté dans le tableau ci-dessous .
Comme on pouvait le prévoir, la corrélation n’aurait pu être plus
transparente. A l’écart de 1 à 8 en 5) entre l’Europe et l’Asie correspond un écart de 1 à
16 en 6) ; entre Asie et Afrique le décalage est de 1 à 2,25 en 5), de 11 en 6) ; entre
l’Afrique et l’Amérique de 0,44 et 10 respectivement; entre l’Amérique et
l’Océanie de 0,04 et 10 ; entre l’Europe et l’Océanie de 27 et 16.500 !
Tableau 1
123456
N loc / L époque prise intensité intensité (2+3+4) Corrélation 1-5
(en millions) de contact domination destruction
Europe 3,3 0,33 0,33 0,33 1 3,3
Asie 1,7 3 3 2 8 0,21
Afrique 0,3 5 8 5 18 0,02
Amérique 0,04 8 10 8 26 0,002
Océanie 0,006 10 8 9 27 0,0002
Tout cela donne une idée très nette du phénomène notoire de l’“interférence
(dans ce cas-là on devrait parler proprement d’ingérence) de l’observateur”, que
nous plaçons idéalement en Europe. Il y a donc assez d’éléments pour regarder
avec une certaine méfiance les découpages linguistiques “reçus” du monde.
1. Des dangers de la surestimation de la diversité. Contre le babelisme.
Or, le scientifique-linguiste qui surestimerait le “nombre de langues” d’un
pays assumerait les mêmes responsabilités, face aux pouvoirs concernés, que le
scientifique-économiste qui en surestimerait les ressources, le démographe qui en
surestimerait la population ou le stratège qui en surestimerait les potentialités de
défense : ceux-ci en exposant la population à l’invasion étrangère, à des
restrictions inutiles du niveau de vie (ou au contraire à la famine) ; celui-là (le linguiste)
en les exposant indirectement à une privation de souveraineté en tant que
locu19teurs, voire à une privation de souveraineté tout court .
Il existe bien sûr le danger opposé, à savoir celui de sous-estimer la diversité
linguistique, ce qui aboutit – cette fois-ci directement – au même résultat de
privation de souveraineté : les peuples d’Europe devraient en être conscients de par
leur histoire.
49MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 50
A la différence que la sous-estimation s’avère naturellement contrecarrée par
le sentiment identitaire des groupes désavantagés, alors que la surestimation a
toutes chances d’être favorisée par ces mêmes groupes ; et qu’elle risque
d’aboutir à des propositions de solution (comme c’est le cas notamment en Afrique, à en
juger par l’engouement de tant de gouvernements pour la “francophonie”)
beaucoup plus linguistiquement et culturellement “aliénantes”.
En tout cas, c’est à un danger du premier type que l’Afrique (et le tiers-monde
en général) doit faire face à l’heure actuelle : c’est le “volet unificateur” de son
“cycle national” qui est menacé, en même temps – étant donné les solutions qu’on
lui suggère – que le “volet libérateur” ou indépendantiste.
Et pourtant, le monde, linguistiquement, n’est pas une “Babel”.
Il ne l’est pas, d’abord, de par le principe de structuration qui règle la nature,
de même que le cosmos, physiquement, n’est pas le chaos ni la société humaine,
politiquement, le bellum omnium contra omnes tel que le prétendraient les
qualunquisti (adeptes déguisés du despotisme).
Il ne l’est pas parce que Babel est condition d’incommunicabilité qui, en tant
que telle, soustrairait à l’homme l’attribut, constitutif de son essence, de homo
loquens, capable d’établir des réseaux de communication efficaces, et en
décréterait ainsi une diminutio essentiae.
Il ne l’est pas non plus empiriquement, parce que nulle part au monde on ne
trouve des conditions de véritable désordre communicatif : au contraire l’homme
s’avère capable d’instituer de façon rapide et spontanée les réseaux de
communication proportionnés à ses besoins, et cela même dans des conditions extrêmes
telles que l’urbanisation sauvage, la domination étrangère ou l’esclavage.
Il ne l’est pas par un principe intuitif de justice, étant donné que Babel est à
la fois effet et condition de condamnation, et que de cette condamnation
s’avèrent être dans le même temps victimes et agents non pas indifféremment tous les
hommes, mais, comme on l’a vu, cette même humanité qui est porteuse de
désordre politique par ses luttes fratricides (ou tribales) endémiques, qui est cause de
marasme et de misère par sa démographie incontrôlée, aussi bien que d’anomie
de par son particularisme conservateur...
En tout cas, il ne l’est pas dans les faits, les quantifications de la diversité
lin20guistique qu’on a évoquées plus haut étant aussi bien contradictoires
qu’arbitraires et tendancieuses, comme nous essayerons de le montrer.
Le panorama de l’univers linguistique dont l’on peut jouir de notre
observatoire “occidental” est comparable à celui qu’on obtiendrait en se servant de
nos jumelles à tour de rôle dans le sens habituel et à l’envers : on regarde “vers
l’Occident” en renversant les jumelles, de façon à effacer les détails et les
différences ; alternativement, on les saisit “correctement” lorsqu’on se retourne
50MORANTE-Harmattan 1 9-01-2009 16:56 Pagina 51
vers d’autres directions, de façon à agrandir et à multiplier ces détails et ces
différences.
Mais quels sont les conditionnements ou les préjugés derrière nos
manipulations des jumelles ? Les mécanismes d’ajustement de la vision sont variés : nous
essayerons de les répertorier sous différentes rubriques, quoique avec quelques
chevauchements partiels.
Que nous attendons-nous à voir, d’abord, lorsque nous nous servons d’elles
en tant que longue-vues ?
II – LES MECANISMES MULTIPLICATEURS DE LANGUES.
– A) ANNOTATION LIMINAIRE SUR ETHNOLOGUE ET LE S.I.L.
L’utilisation répétée que nous faisons des données de cet ouvrage impose
quelques précisions. Ethnologue, paru jusqu’à 2000 en quatorze éditions à
compter de 1951, est l’émanation du S.I.L. (Summer Institute of Linguistics – “Société
Internationale de Linguistique” en Afrique “francophone” –, connu aussi sous le
nom de I.L.V. – Instituto Linguïstico de Verano – en Amérique Latine), une
organisation de linguistes fondée en 1935 et étroitement liée à une influente église
protestante américaine, les Wycliffe Bible Translators. Le but primaire de
l’organisation est celui de conduire les “peuples indigènes” à la connaissance des
“textes sacrés”, en ayant préalablement analysé leurs langues et en ayant élaboré des
“normes” écrites. Le S.I.L. se borne d’habitude à la pratique d’un “bilinguisme
soustractif”, en abandonnant ses “communautés de locuteurs” une fois que
ceuxci ont atteint une maîtrise suffisante de la langue dominante sur place. En tout cas
le S.I.L. a travaillé sur plus de 800 langues du monde entier (surtout en Amérique
et dans le Sud-Est asiatique, mais aussi dans certains pays de l’Afrique
“francophone”), en produisant une masse énorme de matériau linguistique d’une
inestimable utilité. En sus de sa contribution linguistique, le S.I.L. a écrit une véritable
page de l’histoire des peuples indigènes notamment d’Amérique, en se procurant
à plusieurs reprises un ample mandat de la part des gouvernements en ce qui
concerne l’éducation, et parvenant par ce biais à “convertir” des couches
considérables de la population amérindienne, tout en concourant à l’“atomiser” et à la
déculturer. Combattu par les mouvements nationaux amérindiens, et accusé de
“crypto-impérialisme”, il a été récemment expulsé de plusieurs pays, dans
nombre desquels il s’est pourtant réintroduit subrepticement. Sa publication,
Ethnologue, est l’un des rares inventaires recensant de façon systématique
(“computerisée”) “toutes les langues” du monde, en ajoutant quelques données
essentielles d’ordre “sociolinguistique”. Bien des linguistes y ont recours quant aux
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données statistiques (parmi eux nous ne citerons que Ruhlen 1991 ; Robins &
Uhlenbeck 1991 ; Crystal 1997 ; Breton 1976 ; Kaufman T., Wurm S., Wald B.
dans leurs sections respectives de l’Atlas of the World’s Languages). Tous ceux
qui s’intéressent à la phénoménologie macro-(socio)linguistique à l’échelle
planétaire, ne peuvent pratiquement s’en passer, étant donné que les autres
compilations d’envergure comparable (on peut songer à Ruhlen lui-même ou à l’“atlas”
cité, ainsi qu’à l’ Atlas narodov mira 1964 ; à Meillet, Cohen 1952., cit. ; à Kloss,
McConnell, G., 1974 ; ainsi qu’à Voegelin, Voegelin 1977) sont soit de simples
énumérations taxinomiquement ordonnées, soit trop vieillies, ou bien en
dépendent largement. L’approche d’Ethnologue à la représentation de l’univers
linguistique est notoirement “divisionnaire” (“splitting”) : tout en tranchant nettement
entre “langues” et “dialectes” (qu’il énumère à leur tour !), ledit ouvrage ne
reconnaît pas moins de 41 langues différentes quechua et 54 zapoteques, à savoir
des “langues” de peuples culturellement et historiquement unitaires – au moins
aux yeux de leurs voisins. Mais c’est justement cette approche splitting qui fait
notre affaire : l’analyse, d’autant plus qu’elle est “approfondie”, est préalable à
toute démarche de synthèse.
– B) LES ÂMES MORTES.
Plusieurs inventaires (ce n’est pas le cas d’ Ethnologue, qui, lui, distingue
entre “morts” et “vivants”) ne font pas de distinction entre langues vivantes et
langues mortes (pourvu qu’elles soient documentées). Cela prouve l’intérêt
muséologique et formel qui anime l’establishment linguistique dont relèvent en
bonne partie (quand bien même en tant que de simples sous-produits de son
travail) de tels dénombrements. Certains inventaires s’allongent ainsi par simple
“agrégation” ad infinitum, tout en avalisant, par les ordres de grandeur atteints,
les évaluations des autres. Ce mécanisme est étroitement contigu au suivant.
– C) L’ACHARNEMENT THÉRAPEUTIQUE.
Dans tous les inventaires rentrent de plein titre, quoiqu’en des proportions
différentes, des langues données comme “parlées” par des tout petits groupes
d’individus, cela même lorsque la dernière évaluation date de décennies
auparavant. Cette pratique découle d’un principe implicite, qu’on ne saurait attribuer à
un souci humanitaire, qui stipule qu’une langue dont on n’a pas constaté la mort
cérébrale est censée être toujours vivante. On ne pourra supposer sérieusement
que de telles langues soient effectivement maintenues en vie par les soins
(l’“acharnement thérapeutique”) des linguistes ; de sorte que les altérations des
décomptes qui en découlent empiètent aisément sur les rubriques suivantes D, E,
etc. On n’a jamais (et non pas pour des raisons humanitaires) de déclarations de
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mort présumée, qui viennent – tout comme dans les recensements généraux –
s’adjoindre au nombre des décès. On nous permettra de donner quelques
exemples tirés de Ethnologue ’92, en plongeant au hasard dans les régions les plus
“babéliques” du globe (Amérique [“indienne”], Océanie).
21A la langue puelche (Argentine) on attribue “5 ou 6 locuteurs” (sans date ;
même donnée qu’en Ethn. ’88) ; au tehuelche (Arg.) 24 “locuteurs” en 1967,
alors que la langue vilela (ibidem) serait parlée dans “5 familles” (sans date). La
langue bauré (Bolivie) compterait “quelques locuteurs”, mais déjà il y a vingt
ans “les enfants et la plupart des adultes ne l’employaient pas”. Le canichana
(Bol.) comptait 25 locuteurs, mais en 1958 ; l’itene (Bol.), dont le groupe
ethnique comprenait 100 représentants en 1959, n’était pas parlé par les enfants, étant
“activement utilisé seulement par quelques individus parmi les plus âgés”. Le
pacahuara (Bol.) faisait enregistrer, en 1986, “des locuteurs individuels au milieu
d’une [1] famille ; l’ anambé (Brésil) “7 locuteurs actifs” en 1991 (en Ethn ’88,
par contre, “61 locuteurs” – le même chiffre du groupe ethnique – sans autres
précisions). La langue aruà (Brés.) comptait 2 [deux] “locuteurs” en 1976 ; le
karahawayana, le karipuna do Guaporé et l’opayé (Brés., 1986) 16, 20 et 20
locuteurs respectivement ; le tukumanféd (aussi Brésil) “moins de 50 locuteurs”
en 1959 ; le xetà par contre 3 (trois) en 1990 (mais “entre 100 et 250” en Ethn.
’88 ). L’abnaki-penobscot (Canada) comptait 20 “locuteurs” en 1991
(bizarrement le même chiffre qu’en 1982 selon Ethn. ’88, où ils sont pourtant qualifiés
de “quelques vieillards”) ; le han (Can., Alaska) 50, eux aussi “tous
ultra-quinquagénaires”, en 1977 ; le munsee (Can.) “moins de 15 locuteurs” en 1990, et le
sarsi (aussi Can.) 75 en 1977. Pour en finir, d’autres langues canadiennes telles
que le sechelt, le squamish et le tagish sont créditées respectivement de “moins
de 40” locuteurs en 1990 (avec une singulière augmentation par rapport aux 15
de 1977 dans Ethn. ’88), “moins de 20” en 1990 (les mêmes qu’en 1977,
quoique toujours et seulement “entre deux âges ou vieux”, cf. Ethn. ’88) et “5 ou
moins” en 1982.
Quant au continent australien, la partie du monde la plus frappée par ce
syndrome babélique (ou plutôt par la plaie, bien plus réelle, du “nettoyage ethnique”
et linguistique), il est inutile d’alourdir cette page avec des noms d’entités
linguistiques “larvaires” ou fantasmatiques. Un bref examen statistique mené sur
Ethnologue 92 permet de relever que le groupe le plus nombreux est celui des
langues représentées par 1 (un) “locuteur” (“locuteur” ? ; mais, pour cela, que
l’on se reporte aux rubriques suivantes), à parité avec celui “incarné” par 3-5
locuteurs (30 langues pour chaque catégorie) ; viennent ensuite les langues
“parlées” par 2 individus (au nombre de 18), par 6-10 individus (24), par 11-20 (26),
par 21-50 (29) et par 51-100 personnes (12), auxquelles on pourra ajouter les 8
langues, non “quantifiées”, parlées par “quelques individus” ou “très peu de
monde”. Pour la plupart de ces renseignements, Ethnologue ’92 reconnaît sa dette
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aux évaluations de Wurm et Hattori 1981 (parmi les plus hautes autorités dans ce
champ), des évaluations remontant donc à onze ans auparavant.
Or, nous ignorons comment Wurm & Hattori sont parvenus, en 1981, à
leurs estimations ; mais on pourra bien douter qu’elles soient le résultat d’une
enquête sur le terrain qui a conduit les deux chanceux auteurs à tomber, au cours
d’une même année, sur les derniers représentants individuels de 30 langues
différentes, tout en vérifiant qu’il n’y en avait aucun autre ! Une telle découverte
serait comparable à celle d’une équipe de secouristes qui, après avoir pénétré
dans une ville décimée par la peste, retrouverait dans chaque maison des
membres isolés et uniques de chaque famille, tous les autres ayant été exterminés par
la maladie. Cette peinture évoque, plutôt que la tour de Babel, d’autres fléaux
bibliques, tels que le carnage des premiers-nés d’Egypte ou le déluge universel.
Mais nous sommes plutôt convaincus que Wurm & Hattori (1981) sont
parvenus à leurs quantifications par le biais d’un simple procédé d’échantillonnage,
d’autant plus que leurs chiffres sont souvent assortis d’un point d’interrogation
entre crochets ([ ? ]). On se demande alors : pourquoi y afficher 1[ ? ] (ou 2 ou
5 [ ? ]) et non pas zéro [ ? ]. A notre sens aussi, il est tout à fait choquant de
donner prématurément comme “mort” non seulement un homme, mais même un
“locuteur”. Mais il faut se demander si la représentation de tels “lazarets”
linguistiques serait vraiment un encouragement pour ce dernier locuteur murunari
ou narungga qui fût, par hasard, effectivement vivant, et auquel Wurm & Hattori
auraient ainsi apporté la nouvelle qu’il est le dernier survivant de sa “famille” :
ne sera-t-elle pas – plutôt – une forme d’“incitation au suicide” pour le plus
vaste ensemble des “aborigènes” australiens, qui en reçoit une image de soi si
pulvérisée et anéantie ?
Il est à peine nécessaire de rappeler que – étant donné que la langue est un
fait social et non pas une ressource des particuliers, et que l’apparition des
locuteurs d’une “langue nouvelle” est enregistrée avec des décennies ou des siècles
de retard – et sans jamais pouvoir la situer exactement dans le temps – il s’agira,
dans tous ces cas de langues à “locuteurs individuels”, ou à ensembles de
locuteurs minimes, non pas de “breveteurs”- essayeurs de langues nouvelles ou de
bébés linguistiquement “mutants”, mais bien des survivants les plus âgés
d’anciennes “communautés linguistiques” (qu’il sera raisonnable d’imaginer d’autant
plus décrépits qu’ils sont réduits en nombre). Une telle déduction est d’ailleurs
régulièrement confirmée chaque fois que l’on dispose d’une vérification
empirique. Parmi les langues dont on a tenu compte en Australie, par exemple, Ethn. ’92
assortit ses chiffres de remarques telles que les suivantes : alawa (“20 locuteurs”),
“les jeunes en comprennent seulement quelques mots” ; amarag (“quelques
locuteurs”), “quelques personnes âgées y ont recours en tant que langue seconde” ;
baadi (“100 loc.”), “les enfants et les adolescents paraissent utiliser l’anglais en
tant que langue première. Ils arrivent à comprendre le baadi mais ils ne l’utilisent
jamais... les adultes sont tous bilingues en anglais” ; bunaba (“50-100 loc.”),
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