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Le débat en question(s)

De
178 pages
Que se passe-t-il lorsque des gens se réunissent pour parler dans le contexte d'un débat ? Peut-on réduire le débat à un échange de propositions contradictoires ? En opposant aux descriptions traditionnelles, d'essence assertorique (assertion - réfutation) un modèle d'analyse problématologique (question - réponse), l'auteur tente d'intégrer les deux dimensions en jeu dans tout débat : la polémique et le dialogue. Le débat culturel semblerait donc appartenir à cette seconde catégorie de débats, moins typés.
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LE DÉBAT EN QUESTION(S)
Une analyse du débat culturel «Le Masque et la Plume»

Langue et Parole Recherches en Sciences du Langage Collection dirigée par Henri Boyer
La collection Langue et Parole se donne pour objectif la publication de travaux, individuels ou collectifs, réalisés au sein d'un champ qui n'a cessé d'évoluer et de s'affirmer au cours des dernières décennies, dans sa diversification (théorique et méthodologique), dans ses débats et polémiques également. Le titre retenu, qui associe deux concepts clés du Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure, veut signifier que la collection diffusera des études concernant l'ensemble des domaines de la linguistique contemporaine: descriptions de telle ou telle langue, parlure ou variété dialectale, dans telle ou telle de leurs composantes; recherches en linguistique générale mais aussi en linguistique appliquée et en linguistique historique; approches des pratiques langagières selon les perspectives ouvertes par la pragmatique ou l'analyse conversationnelle, sans oublier les diverses tendances de l'analyse de discours. Il s'agit donc bien de faire connaître les développements les plus actuels d'une science résolument ouverte à l'interdisciplinarité et qui cherche à éclairer l'activité de langage sous tous ses angles. Déjà parus Marcienne MARTIN, Le pseudonyme sur Internet, 2006. K. DJORDJEVIé, J. KOSTOV, J. OCKovA, S. PANOV, A. PASHCHENKO, R.-M. VOLLE, A l'Est, du nouveau?, 2005. Liliane JAGUENEAU , Images et dynamiques de la langue, 2005 Teddy ARNA VIELLE (éditeur), Langues: histoires et usages dans l'aire méditerranéenne, 2005. Alain COÏANIZ, Langages, cultures, identités. Questions de point de vue, 2005. Aline GRANGE, L'Europe des drogues, 2005 Bernard LE DREZEN, Victor Hugo ou l'éloquence souveraine, 2005. Henri BOYER, De l'autre côté du discours, 2003. Alda MARI, Principes d'identification et de catégorisation du sens,2003. Mary ROWLAND-OKE, Description systématique de la langue

obolo-andoni, 2003.

Marina-Oltea Paunescu

LE DÉBAT EN QUESTION(S)
Une analyse du débat culturel «Le Masque et la Plume»

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE

L'Hannattan Kossuth

Hongrie

Espace Fac..des

L'Harmattan Sc. Sociales, BP243,

Konyvesbolt L. u. 14-16

Kinshasa Pol. et Adm. ;

L'Harmattan !talia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements viIIa 96 12B2260
Ouagadougou 12

KIN XI - RDC

1053 Budapest

Université

de Kinshasa

http://www.librairieharmattan.com ditrusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01565-4 EAN: 9782296015654

INTRODUCTION

Que se passe-t-illorsque des gens se réunissent pour parler dans le contexte d'un débat? La réponse spontanément associée à cette question serait que dans un débat, les différents locuteurs énoncent des opinions, généralement contradictoires, en marge des objets proposés à leur réflexion. C'est d'ailleurs cette vision polémologique du débat qui transparaît dans l'étymologie du mot: débattre, serait mener bataille dans le champ de la parole, selon des règles bien déterminées et acceptées par tous les participants à l'échange. De ce point de vue, le débat pourrait constituer la forme publique

de la controverse: «échange d'opinions entre (oo.) deux personnes, dont chacune tend à prouver la justesse de sa propre thèse, laquelle est incompatible avec celle d'autrui ».1 Dans l'opinion de Thadée Kotarbinski, cette incompatibilité des buts des participants permet d'associer le débat, tout comme la controverse, à « la notion générale de la lutte »2, sous-tendue par une praxéologie spécifique. La structure argumentative du débat légitime à son tour cette vision essentiellement polémique: l'argumentation n 'est-elle pas un échange de propositions contradictoires? Néanmoins, à côté des débats dont l'enjeu est le vrai et le faux, le pour et le contre, donc un enjeu d'ordre épistémique, il existe également des débats moins typés, où ce qui est enjeu n'est pas tant l'objet, que la manière individuelle dont les locuteurs entendent s'y rapporter. Tel semble être le cas du débat culturel, tributaire d'un effort herméneutique qui n'obéit pas seulement aux exigences de la logique démonstrative, mais à la spécificité de son objet même, qui est un objet d'interprétation. Les moments polémiques qui scandent le débat représentent, de ce fait, moins une tentative de s'imposer devant un adversaire, qu'une mise en scène de la parole médiatique qui ne fait pas qu'informer, mais, fidèle en cela au principe du plaisir, crée des effets de captation et de dramatisation propres
T. Kotarbinski, « L'Eristique - cas particulier de la théorie de la lutte », in La Théorie de l'Argumentation. Perspectives et applications, recueil publié par le Centre National Belge de recherches de logique, Ed. Nauwelaerts, LouvainlParis, 1963, p. 19.
2 Ibidem.
I

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INTRODUCTION

à une rhétorique du spectacle. Tenter une approche du débat culturel qui reste limitée à un inventaire des séquences polémiques risque ainsi de nous faire rater le caractère pour le moins ex-centrique de ce type d'interaction. Hic est quaestio: comment superposer le savoir sur le débat et l'argumentation, d'une part, aux pratiques discursives, de l'autre? Dans le cas du débat culturel, l'épistème et le réel se contredisent, l'un (le réel) refusant d'incarner l'autre. Ainsi, le débat du Masque définit plutôt un lieu de complémentarité, opposé en cela à l'éparpillement de la polémique: au niveau de cette dernière, quoique tous les participants partagent une syntaxe et une sémantique communes, cette communauté de surface est mise au profit des finalités hétérogènes. Or, un débat efficace pourrait également constituer l'occasion d'un dialogue où l'apport sémantique de chacun, à la fois différent et différenciateur, demeure subordonné à unefinalité commune. Ce livre se propose donc de réfléchir sur l'originalité d'un genre discursif - le débat cultureJ3 -, dont le fonctionnement nous semble irréductible à une simple confrontation d'opinions contradictoires. Il s'agit en même temps d'essayer d'apaiser une certaine insatisfaction devant les modèles descriptifs traditionnels, qui ramènent constamment les différentes manifestations du débat à l'unicité d'un type ou modèle: or, il n'y a pas qu'un seul débat, mais des débats. Mise en cause de la capacité descriptive des modèles? En fait, il s'agit plutôt d'éviter le danger d'une théorie qui, à force de généraliser, risque d'échouer au contact du réel. En effet, on attend d'un modèle qu'il soit structurellement complet, au sens où il doit proposer aussi bien une clé de lecture, qu'une solution d'analyse. Le potentiel explicatif du modèle se fonde ainsi sur l'étroite corrélation entre (a) son aspect descriptif, à travers lequel le modèle procède par généralisation et réduction, et (b) son aspect analytique, relatif aux instruments d'analyse proposés à l'intérieur du modèle. Le plus souvent, c'est à ce niveau que des incompatibilités se manifestent entre la spécificité de l'objet analysé et sa conformité au modèle. Plus un objet est conforme au modèle, plus il est perçu comme une occurrence représentative du type; moins il satisfait aux exigences du modèle, plus il est perçu comme une actualisation marginale ou accidentelle du type. Telle nous semble être la situation du débat culturel, et du « Masque et la Plume» en particulier, dont le caractère peu typé résulterait de la mise en place d'enjeux spécifiques qui coexistent avec les idéaux régulatifs du
3Nous avons travaillé sur un corpus constitué à partir d'une série d'enregistrements de l'émission « Le Masque et la Plume» sur France-Inter, effectués le long de
plusieurs mois

- soit

environ 35 heures d'enregistrement

- dont l'observation

nous

a permis de dresser les prémisses de notre analyse.

INTRODUCTION

7

genre: (con)vaincre et/ou persuader. Plus précisément, ce qui se joue dans les limites du débat (sans que ce « jeu» soit nécessairement intentionnel, donc explicitement inscrit dans la structure pragmatique de l'échange), serait moins la volonté d'avoir raison (au double sens de « dire vrai» et de « vaincre son adversaire»), qu'un effort constamment assumé par les locuteurs en vue d'assurer le caractère spécifique, individuel, original de leurs prises de parole. En effet, tous les critiques s'exprimant à tour de rôle sur un même sujet, chacun va essayer de trouver l'élément nouveau, intéressant, inattendu, bref individualisant, et ce faisant, de se légitimer dans sa qualité de locuteur4. S'individuer serait donc, pour les débatteurs, se montrer discursivement différents, sans pour autant se considérer comme des adversaires, et ce d'autant plus qu'ils participent à un même type de rôle communicationnel (<<évaluer-argumenter»), et que souvent plusieurs locuteurs peuvent proposer des évaluations similaires. C'est également ce qui explique que le débat culturel n'obéisse pas à une rationalité de type logique (opposition vrai/faux), mais utilise plutôt des stratégies conjecturales et imaginatives. L'enjeu de ces pages réside donc dans l'insuffisance d'un modèle et le désir d'y remédier à travers une réflexion tributaire, dans l'ensemble, aux postulats de l'analyse du discours, mais qui, chemin faisant, a puisé ses ressources dans le champ des disciplines connexes comme la philosophie, la rhétorique, la pragmatique ou la logique érotétique. La démarche que nous proposons au lecteur suit ainsi l'histoire conceptuelle des notions comme celle de thèse ou d'argumentation, inhérentes à toute réflexion sur le débat, à travers l'opposition épistémologique entre deux types de paradigmes: propositionnaliste et problématologique. Constitué en réplique au logos socratique, le propositionnalisme consacre le passage progressif d'une conception dialogique de la dialectique 4 Ce souci individualisant transparaît également au niveau métadiscursif : Ph.C. je suis d'accord à cent pour cent avec ce que dit Danielle donc il y a il ne me reste plus qu'à qu'à dire un petit motjustement du dogme [31.05.1998] Ph.C. oui moi je pense que vous avez à peu à peu près tout dit là moi je trouve que le film est est magnifique aussi [9.03.1997] Ph.C. : ... qu'est-ce qu'est-ce qu'on peut dire encore (oo.)c'est un film qui ne soulève pas du tout on pense évidemment c'est trop facile de le dire parce que tout le monde l'a dit mais tant pis évidemment on pense à ce que Melville aurait pu faire [9.03.1997] D.H. : oui alors euh y a pas grand-chose à ajouter sauf que en plus de tout ce que vient de dire Michel très justement c'est le retour aussi à un puritanisme incroyable [9.03.1997] A.A: ce ce film s'inscrit il faut dire aussi qu'il s'inscrit dans une famille de premiers films et de de premiers films réalisés par des femmes [30.04.1995]

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INTRODUCTION

(conçue comme jeu des questions et des réponses) vers une conception monologique, centrée autour de la proposition et ses valeurs de vérité. Si la modernité a été longtemps subordonnée à l'idéal propositionnaliste, la réflexion philosophique et linguistique contemporaines semblent tentées par l'ambition de re-placer le discours et la rationalité dans le contexte de la pensée interrogative. La question devient dès lors essentielle, au même titre que les notions de problème, problématique, dont on redécouvre le potentiel heuristique. Néanmoins, le propositionnalisme continue d'être perçu comme un modèle d'analyse viable: définir l'argumentation dans les termes d'une relation qui unit une prémisse (argument) à une conclusion (thèse), renoue ainsi avec la conception propositionnaliste qui conçoit le discours, et implicitement l'argumentation, comme un enchaînement logiquement ordonné de propositions. De ces propositions, la vérité est la qualité essentielle: on n'argumente que pour ou contre la vérité d'une certaine thèse, d'où le profil éminemment polémique ou éristique de l'argumentation. Cependant, il semble bien que dans les limites du Masque, l'argumentation porte moins sur des enjeux de vérité, que sur des enjeux de différence ou d'individuation. Or s'individuer suppose la capacité du locuteur à s'assurer un minimum de différence dans son rapport discursif aux autres, sans pour autant s'opposer de façon radicale à ces autres. La notion d'individuation serait donc incompatible avec une conception polémique du débat. Partant, nous avons proposé de substituer aux descriptions traditionnelles du débat, d'essence assertorique (assertion - réfutation), un modèle d'analyse

problématologique,articuléautourde la relationquestion- réponse(Q - R).
Dans ce contexte, l'individuation serait relative à l'existence d'au moins deux discours différents formulés en réponse à un ensemble de questions (explicites ou implicites) dont le profil- ouvert vs fermé - détermine le caractère plus ou moins polémique du débat. En effet, à la différence des questions fermées, décrites à travers un ensemble de deux réponses, dont l'une est la négation de l'autre, les questions ouvertes, en tant même qu'elles sont ouvertes, acceptent une multiplicité de réponses, et créent ainsi la possibilité de l'individuation discursive. Enfin, ces questions définissent la clôture thématique du débat. C'est-à-dire que les réponses proposées ne seront jugées pertinentes qu'à travers leur relation au thème du débat (thème de discours ou D-thème). L'individuation devient donc possible au moment où une même question (en l'occurrence une question ouverte, q) engendre des réponses différentes à travers le fait de spécifier différemment le thème de discours ou D-thème. Nous allons montrer comment cette notion se laisse formellement décrire

à l'intérieur des structures à spécification progressive
do-clivées, ou phrases clivées d'identification

- les phrases pseuéquative, qu'on peut consi-

INTRODUCTION

9

dérer comme autant de structures responsives. D'ailleurs, la définition même

du D-thème - ce dont il est question - le montre comme étant déjà problématisé, i.e. comme faisant l'objet d'une question préalable. Les structures concessives, confmnatives, certaines expressions métadiscursives ou des morphèmes comme« mais »,« alors », confirment également l'hypothèse d'une relation étroite entre thématisation et problématisation discursive. Le débat devient ainsi un lieu où ce qui anime, voire oppose les locuteurs, n'est pas leur manière individuelle de se rapporter à des thèses, mais à des questions ou problèmes. En effet, les critiques réunis autour de la personne de l'animateur parlent et se parlent, mais leurs discours s'adressent toujours à un tiers la plupart du temps absent: les récepteurs de l'émission, ou muet: le public spectateur. En réalité, ce n'est que par rapport à la présence présumée de ce tiers, à son attente et à son attitude d'intérêt et de curiosité cognitives que se justifie l'activité discursive des locuteurs. L'analyse que nous allons proposer part donc du postulat d'une genèse interrogative du discours, en même temps qu'elle interroge les lieux communs traditionnellement associés dans la définition du débat et de l'argumentation sous-jacente. Là se trouve également la justification du titre choisi: à partir d'un exemple concret -le débat culturel « Le Masque et la Plume»
-

la notion même de débat est interrogée,mise en question,pour être réé-

valuée comme étant par excellence un lieu de questionnement et de problématisation. Quelles sont les questions qui fondent un tel débat, à qui elles appartiennent, comment leur existence modifie notre conception du débat, quelles sont les structures linguistiques qui les informent, le lecteur pourra le découvrir à travers les tentatives de réponses que l'auteur lui propose dans les pages de ce livre.

1. LA NOTION DE DÉBAT: DESCRIPTION ET PARAMÈTRES

1.1. Le débat est-il un échange de propositions contradictoires?
La notion de débat suscite généralement la représentation d'un espace de délibération ritualisé, à l'intérieur duquel plusieurs discours, appartenant à des locuteurs distincts, s'affrontent à propos d'un objet particulier. Le Petit Robert 1990 conforte cette première hypothèse, lorsqu'il superpose débat et discussion. La notion de débat désigne ainsi « l'action de débattre une question, de la discuter ». Le verbe débattre, synonyme de discuter, signifie à son tour « examiner contradictoirement avec un ou plusieurs interlocuteurs ». Le débat aurait donc une forte dimension éristique. Dans l'opinion de C. Perelman5, il n'y a pas de commune mesure entre débat et discussion. A la différence du débat, la discussion représente le moyen idéal pour arriver à des conclusions objectivement valides. Pour ce faire, les interlocuteurs avancent et éprouvent tous les arguments (pour ou contre) concernant les thèses en présence. La discussion correspond ainsi à une recherche commune et sincère de la vérité, alors que dans le débat le locuteur est davantage préoccupé par le triomphe de sa propre thèse. La finalité de la discussion est représentée par l'énoncé d'une conclusion unique, unanimement acceptée comme vraie, ce qui n'est pas sans rappeler l'ancien idéal de la dialectique platonicienne. A l'opposé, le débat se caractérise par le parti pris affirmé des interlocuteurs pour l'une ou l'autre des thèses en présence: chaque interlocuteur n'avance que des arguments favorables à sa thèse et ne se préoccupe des arguments d'autrui que pour les réfuter ou limiter leur portée. «L'homme de parti pris est donc partial et parce qu'il a pris parti et parce qu'il ne peut plus faire valoir que la partie des arguments pertinents qui lui est favorable, les autres (...) n'apparaissant dans le débat que si l'adversaire les avance ».6
5 C. Perelman, Rhétoriques, Ed. de J'Université de Bruxelles, J989. 6 C. Perelman, L. Olbrechts- Tyteca : Traité de l'argumentation, Ed. de l'Université de Bruxelles, p. 49.

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LE DÉBAT

EN QUESTION(S)

Néanmoins, la distinction entre débat et discussion reste difficile à préciser. Dans l'opinion de Kerbrat-Orecchioni 1998, la discussion, étant donné sa composante argumentative, suppose une forte coloration agonale : « il s'agit pour les partenaires en présence d'essayer de se convaincre les uns les autres à propos d'un objet de discours particulier »7, alors que le débat (<<confrontationd'opinions à propos d'un objet particulier »8) se définit prioritairement à travers son aspect formel: sont ainsi prédéterminés la durée du débat, l'ordre des interventions, le nombre des participants et le thème de l'échange. Le débat comporte également un public et un modérateur censé veiller à son bon déroulement. La distance qui sépare discussion et débat est dans ce cas minimale, et oppose une activité argumentative informelle, proche de la conversation (la discussion), à sa réplique formelle (le débat). Un auteur comme Charolles 1980 fait jouer la distinction entre discussion (échange d'arguments sur un sujet donné, dont la visée consiste à modifier les convictions de l'interlocuteur) et débat (prise de parole ritualisée), au niveau de l'opposition contenu/forme. Tout le poids du débat se déplace ainsi au niveau de sa constitutionformelle: « Pour qu'il y ait débat, il faut que soient déterminés la durée totale de l'échange, l'ordre des prises de parole, leur longueur ».9 Il faut également ajouter la présence d'un public qui commande la disposition spatiale des orateurs. C'est en fonction du public que les orateurs calculent leurs effets. « Dans ce cas par excellence, le discours argumentatif est théâtralité ».10 Il y aurait donc à retenir, comme une propriété essentielle de tout débat, son dispositif d'échange triangulaire qui justifie la présence, à côté du« coupIe» animateur - débatteurs, d'un public spectateur ou tout simplement des auditeurs. C'est l'existence de ce troisième pôle qui organise en fait toute la logique du débat. Malgré des différences de conception souvent assez marquées d'un auteur à l'autre, la présence du tiers suffit à trancher la distinction entre débat et discussion: si l'on accepte de voir dans la discussion, avec Perelman, une stratégie qui vise à établir, par des moyens rationnels, un accord sur la valeur de vérité des thèses en présence, le propre du débat serait de se dérouler, lui, face à un tiers: la volonté de gagner ses faveurs, d'être considéré le meilleur, justifie ainsi l'altérité adversative qui définit l'espace du débat.
7

C. Kerbrat-Orecchioni,

Les interactions verbales, tome I, Armand Colin, Paris, 1998,

118. 8Ibidem. 9 M. Charolles,« Les formes directes et indirectes de l'argumentation », in Pratiques, n° 28,p. lOI.
10 Ibidem.

LA NOTION

DE

"

DEBAT»

: DESCRIPTION

ET PARAMÈTRES

13

L'imaginaire théorique spontanément associé au débat serait donc celui d'une antilogie : mise en présence de deux discours exprimant deux opinions contraires en marge de la vraisemblance ou du bien fondé des faits soumis à discussion. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que le débat soit considéré comme une pratique discursive essentiellement polémique ou impositive. Ainsi dans l'opinion de Trognon 1990, le débat se structure autour du couple « énonciation - mise en question» .11 Seconde propriété du débat: son issue est une séquence où l'un ou l'autre des participants« emporte le morceau »12et finit par imposer sa propre opinion. A son tour, Vion 1992 considère que dans le débat, « la compétitivité l'emporte sur les marques de coopération, puisque l'objectif d'une telle interaction est avant tout l'expression de la divergence ».13 Ces différentes descriptions expliquent la possibilité d'associer le débat à un type particulier de situation argumentative, à savoir l'argumentation à thèse. Cette dernière se définirait essentiellement à travers trois paramètres: 1. la mise en présence de deux assertions dont l'une est la négation de l'autre (Pl Hp); 2. la poursuite d'une stratégie gagnante; 3. l'exploitation des enjeux de vérité. A son tour, la dimension argumentative du débat devrait légitimer une analyse tributaire, dans ses choix, des notions et instruments opératoires en théorie de l'argumentation: « Par définition, tout débat comporte une forte composante argumentative: il peut donc être analysé avec les outils élaborés par les théories rhétorique et argumentative ».14Dans ce contexte, la théorie de l'argumentation viserait la structure même du raisonnement en tant que suite logiquement ordonnée de propositions; de son côté, l'aspect rhétorique prendrait en charge la dimension dialectique de l'argumentation, i.e., dans les termes de Doury, « sa dimensionfondamentalement dialogique ».15 En effet, tout discours se déploie constamment au regard des contre-discours (mises en question) effectifs ou potentiels. Si l'activité argumentative est dite dialogique, ce n'est donc qu'en référence à la présence postulée d'un interlocuteur qu'il s'agit de persuader. Le caractère« dialogique» de l'argumentation rend compte ainsi de l'effort du locuteur qui tente de transformer
II

A. Trognon, « Relations intersubjectives dans le débat », in A. Berrendonner et

H. Parret (éds.), L'interaction communicative, Berne, Peter Lang, 1990, p. 195. 12Ibidem. 13R. Vian, La Communication verbale. Analyse des interactions, Paris, Hachette, 1992, pp. 138-139. 14M. Doury, « Duel sur la Cinq: dilogue ou trilogue? », in C. Kerbrat-Orrechioni, Le Trilogue, Presses Univ. de Lyon, p. 224. 15Ibidem.

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LE DÉBAT

EN QUESTION(S)

le discutable en indiscutable, ou le dissensus en consensus. Consensus, c'està-dire suppression de l'alternative. Les vertus iréniques de la formulation cachent ainsi une forme insidieuse de violence: le consensus est atteint lorsque je réponds à la place d'autrui, qui rentre dans ma logique, se rend à ma réponse, assume ma vérité. Malgré le dialogisme postulé de ce type d'interaction, on peut douter donc que la prise en compte du discours adverse suffise à ouvrir l'espace du débat au dialogue. En d'autres termes, la forme dialogale du débat ne suffit pas à garantir sa constitution dialogique. Tant que le désir de vaincre l'adversaire est l'unique mobile des interlocuteurs, on se trouve en présence de ce que Perelman16 appelle un dialogue éristique. Ce type de confrontation est théoriquement le plus éloigné du dialogue dans son acception philosophique. Dans ce dernier, les interlocuteurs cherchent à s'accorder sur la vérité d'une thèse qui n'est pas l'apanage du seul locuteur, mais une proposition idéalement assertée par chacun des participants à l'échange. Le dialogue suppose ainsi une « mise en communauté de l'énonciation» 17,ce qui signifie que les positions argumentatives initiales et finales des protagonistes soient elles-mêmes considérablement modifiées au cours de l'échange: loin de défendre chacun son propre point de vue, les interlocuteurs transforment progressivement leurs systèmes de croyances en vue d'aboutir à l'expression d'une croyance commune. L'opposition semble donc irréductible entre débat et dialogue: autant la finalité du dialogue fait jouer ses protagonistes dans le même camp, « lutter ensemble pour l'émergence d'une vérité sur laquelle leur but est expressément de se mettre d'accord »18,autant le débat les divise en les installant dans la logique disjonctive du pour et du contre. Dans ces conditions, l'analyse du débat renvoie au discours d'autrui comme simple extériorité, repère formel par rapport auquel je puisse affirmer ma propre vérité. Quant au recours à la rhétorique, chargée de récupérer la dimension intersubjective du débat (ethos et pathos), cette dernière s'avère insuffisante à installer les fondements dialogiques de l'argumentation. Parée de rhétorique, l'argumentation reçoit visage humain, mais elle ne sait pas encore dialoguer.

16 C.

Perelman, « La méthode dialectiqueet le rôle de l'interlocuteur dans le dia-

logue », in Rhétoriques, Ed. de l'Université de Bruxelles, 1989, p. 53-60; C. Perelman, L. Olbrechts- Tyteca, « L'argumentation devant un seul locuteur », in Traité de ['argumentation, Ed. de l'Université de Bruxelles, 1992, p. 46-53. 17F. Jacques, « La mise en communauté de l'énonciation », in Langages, na 70/1983. 18 F. Jacques, « Les conditions dialogiques de la référence », in Les Etudes philosophiques, na 3/1977, p. 300.

LA NOTION

DE « DEBAT»

: DESCRIPTION

ET PARAMÈTRES

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Les paragraphes qui précèdent offrent sans doute une image fortement idéalisée aussi bien du débat que du dialogue. Le dialogue philosophique, par exemple, n'est pas une réalité, mais une pure construction théorique, un artefact. Nous dirons à peu près la même chose du débat: certes, la possibilité de le décrire en tant que type découle cette fois-ci d'une généralisation à partir de réalisations effectives. Comme toute généralisation, la définition du débat s'applique non pas à l'ensemble, mais à la majoritéconsidérée représentative ou exemplaire - de ses manifestations empiriques. On retrouve ici le même impératif de la pureté constitutive des genres: dans sa manifestation exemplaire, le débat met en scène une discursivité de type polémique. Le linguiste ne peut que se réjouir de constater I'heureuse coÏncidence entre la réalité et la théorie, mais il sera d'autant plus déconcerté dans le cas contraire. Que faire d'un débat modérément polémique, comme le débat culturel, par exemple? Et puis, dire d'un débat qu'il est non polémique, ou modérément polémique, n'est-ce pas le priver de sa dimension constitutive, le faire basculer vers un autre genre? Or justement, un genre n'est pas seulement une affaire de discours: il suppose également l'existence d'un cadre spatio-temporellement déterminé où le discours vient s'insérer selon des règles et des modalités spécifiques. Autrement formulé, l'identité d'un genre « se construit dans une rencontre entre deux espaces, externe et interne »19qui, tout en ayant une certaine autonomie, n'ont de raison d'être que l'un par rapport à l'autre. Partant, aucun discours ne peut éviter de satisfaire un certain nombre de contraintes qui, tout en restant extérieures au dire, le surdéterminent. Ces contraintes sont constitutives de ce que P. Charaudeau appelle le contrat de communication, censé spécifier l'ensemble des conditionnements d'ordre situationnel (( on est là pour quoi faire? ») et communicationnel (( on est là pour quoi dire? ») qui pèsent sur l'activité de parole. Enfin, tout contrat de communication met en place, à part un espace de contrainte (le situationnel et le communicationnel) un espace de stratégie (le discursif) : « lieu où se réalisent les comportements discursifs attendus à partir des contrats situationnel et communicationnel ».20Le « discursif» ne détermine donc pas de contraintes. Ce niveau est celui des stratégies de discours, ce qui fait qu'il est à la fois un lieu des normes discursives appelées par les contraintes du genre, mais aussi bien un lieu de singularité et d'individuation, dans la mesure où à l'intérieur de son comportement stratégique, le locuteur peut innover discursivement entre certaines limites.
19

P. Charaudeau, « La Conversation entre le situationnel et le linguistique », in
n° 53/1989, p. Il.
p. 5.

Connexions,
20 Ibid.,

16

LE DÉBAT

EN QUESTION(S)

C'est également à ce niveau que devrait s'insérer un aspect généralement marginalisé, sinon complètement occulté, de toute activité de parole: son enjeu. Notion difficilement évaluable, l'enjeu n'est promis à quelque consistance qu'une fois intégré à la dynamique de l'échange. Il est, d'une certaine façon, le produit de cette dynamique, dans la mesure où ce qui est en jeu dans tout échange est voué à une clarification progressive au fur et à mesure de son déroulement. L'enjeu serait donc différent du but: paramètre explicitement défini, donc accessible avant la mise en place de l'échange. Ajoutons que si l'enjeu reste, d'une certaine façon, subordonné au contrat communicationnel, il ne représente qu'une possibilité, et non une obligation contractuelle. A l'opposé, le but demeure un idéal constant, régulatif de l'échange. Le point décisif dans cette histoire d'enjeux nous semble être le suivant: si les caractères du format communicationnel permettent de définir l'appartenance d'un discours à un certain genre, ils sont impuissants à surprendre sa différence par rapport à des discours similaires. En d'autres termes, si le format fonctionne comme un système de repérage à partir duquel le discours est « typifié », i.e. reconnu comme révélateur d'un genre ou type: par ex. « débat », l'enjeu est un élément nécessaire pour que se crée la possibilité de distinguer entre plusieurs manifestations d'un même genre. L'analyse est souvent tentée de négliger ces différences tout en restant fidèle à des représentations ou modèles. Cette option n'est pas blâmable en soi: elle est le propre d'une attitude méthodologique qui consiste à ramener la complexité du réel à la simplicité rassurante d'une représentation rationnelle. Mais cet effort ne va pas sans une certaine limitation: ainsi, une analyse menée au niveau du type, i.e. une modélisation, sera forcément opaque aux enjeux, qui ne constituent pas, à ce niveau de généralité, une catégorie d'analyse fonctionnelle. Les enjeux, quant à eux, caractérisent les différentes manifestations du type. C'est ce qui permet d'expliquer l'existence de plusieurs catégories d'émissions-débat, en fonction des enjeux spécifiques qui les soustendent. Il existe ainsi des débats plus ou moins polémiques (cf. débat politique vs débat culturel, par exemple). Enfin, si l'appartenance au type est garantie à travers un ensemble de données contractuelles (lieu, temps, nombre des locuteurs, etc.), le caractère particulier de ses réalisations effectives est à chercher au niveau des enjeux, dont la vocation consiste à pondérer l'idéal régulatif du modèle.

LA NOTION

DE « DEBAT»

: DESCRIPTION

ET PARAMÈTRES

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1.2. Des débats et de leurs enjeux: le cas du débat culturel « Le Masque et la Plume»
« Le Masque et la Plume» se définit comme une émission de débat culturel. Néanmoins, si on essaie de projeter sur le Masque les instruments théoriques traditionnellement associés dans la description du débat (argument, contre-argument, thèse...), on constate que leur portée s'avère assez limitée. En effet, rarement les locuteurs se répondent en falsifiant les thèses de leurs adversaires. L'impression générale serait davantage la participation de tous les locuteurs à l'exercice d'une parole partagée, quoique sous des formes individualisées. Ou, pour le dire autrement, l'appartenance à un même espace de parole pose de manière cruciale le problème du rapport qui lie la parole en cours à l'ensemble de celles qui précèdent. Or, ce rapport ne se définit pas nécessairement dans les termes de la contradiction ou du désaccord. Il nous semble ainsi que l'enjeu de l'émission ne s'épuise pas dans l'effort de conviction qu'un locuteur déploie afin de faire adhérer autrui à la vérité de sa propre thèse, mais bien dans la possibilité que plusieurs thèses soient reconnues comme étant également valides. Autrement formulé, la force de l'argumentation réside moins dans le caractère irréfutable du raisonnement vrai et comme tel, unique, que dans la capacité des locuteurs à multiplier les alternatives. Or, une description polémique du débat ne peut éviter de projeter l'analyse dans le contexte logique de l'opposition vrai/faux, contexte « dogmatique» par excellence, vu qu'à son intérieur la différence, et l'alternative qu'elle incarne, se trouve réduite à sa modalité d'existence minimale: celle d'une proposition falsifiable. Le caractère polémique du débat semble faire l'unanimité. Jamais mis en discussion, il jouit du caractère définitif des évidences acceptées. On ne se demande pas pourquoi le débat est polémique, puisqu'il s'agit d'une certitude qui fonde notre savoir sur le débat. A la limite, cette irritation interrogative peut être apaisée à travers le rappel de la composante argumentative du débat, qui est un lieu de délibération, donc implicitement d'argumentation. Débattre, serait une manière d'argumenter. On argumente afin de ramener l'opinion d'autrui à sa propre opinion, réduire les différences, gommer les écarts. En effet, les théories de l'argumentation semblent impuissantes à saisir la différence autrement que sous l'aspect de l'opposition, du différend ou de la contradiction. Or, différence ne signifie pas nécessairement opposition. D'ailleurs, les formes argumentatives de l'opposition (réfutation, mise en question) visent presque toujours l'élimination de l'adversaire. La facture argumentative du débat suffit donc à légitimer sa constitution essentiellement polémique: l'argumentation n'est-elle pas un échange