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Le gré des langues n°5

208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 244
EAN13 : 9782296280304
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LE

GRÉ

LANGUES

COMITÉ

DE RÉDACTION

YVONNE CAZAL
JEAN-JACQUES FRANCKEL FRANÇOISE KERLEROUX DENIS PAILLARD
.

SARAH DE VOGÜÉ

PONDANCE fiS LANGUES FRANCKEL
UE DE ROSNY MONTREUIL

ISE EN PAGES ALAIN ADAKEN
i~OTRE DAME DES ANGES

93340 LE RAINCY

Réalisé avec l'aide de la Délégation Générale à la Langue Française. Publié avec le COI}C.ours u Centre National des Lettres. d

A L'ATfENTION DES AUTEURS

Les manuscrits proposés pour publication au Gré des Langues doivent nous parvenir en deux exemplaires tirés sur papier. Après acceptation de leur manuscrit, les auteurs doivent nous remettre une version définitive, sm papier et sur disquette 3"1/2 compatible Macintosh ou PC. Pour les questions techniques (modalités d'enregistrement des docwnents, récupémtion de schémas ou tableaux, polices de caractères diacritiques, disquettes 5"1/4, conseils de mise en fonne, etc...), prendre contact avec notre maquettiste, Alain Adaken. Une notice explicative précisant les normes à respecter pour la gestion des notes, la bibliographie et la présentation générale est disponible sur demande.

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ANNUEL (2 numéros) : 200 F

PRIx

AU NUMÉRO:

100F

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5-7 RUE DE L'ÉCOLE POLYTECIINlQUE PARIS

ISBN: 2-7384-2052-4

LE GRÉ DES LANGUES

PRÉSENTATION DE LA REVUE

e moment est venu de reprendre la question du langage, non pas seulement en tennes de modèles, mais sur le terrain même de la langue, dont le tissu subtil des chicanes et des effets requiert sans cesse ~vantage r attention des chercheurs de différentes disciplines, qui rejoignent en cela le savoir plus ou moins intuitif des lettrés de toujours. Découverte d'une langue incessamment différente d'elle-même, nonhomogénéisable, débordant au fur et à mesure les conceptualisations qui visent à la rapporter à quelque régularité. Une langue dont le linguiste n'a pas l'apanage, puisque d'autres que lui, point forcément ignares, s'obstinent de leur côté à la travailler,et à se laisser travailler par elle, par métier ou par passion.
D'où la nécessité que, par delà les coupures épistémologiques fondatrices, une manière de compagnie, par principe hétéroclite, s'expérimente: entre linguistes sans doute, mais aussi entre littéraires, traducteurs et écrivains si cela se pouvait. Et encore avec certains de ceux que

L

la linguistique a repoussés pour mieux s'établir (grammairiens,
philologues, stylisticiens, par exemple). Et avec tous ceux qui, dans leur domaine d'investigation propre sont confrontés à des objets de langage, ou dont les problématiques [nettent en jeu des savoirs touchant à la langue. Il ne s'agit pas pour autant de faire le lit de quelque nonchalant éclectisme, qui nivelle des discours hétérogènes, voire irréductibles~ Ni de camoufler l'austérité ou le tranchant de la mison linguistique en l'emmitouflant précautionneusement dans ce qui en serait les souriants à-côtés. Ni enfin d'en vulgariser les acquis prétendus. Il s'agira plutôt de donner tout son relief à une diversité consubstantielle au savoir dès lorsqu'il touche à la langue: la linguistique n'est pas homogène, ni dans ceux de ses concepts qui font ou ont fait école, ni dans ses pratiques" Il s'agira du même coup de provoquer des confrontations, audelà des querelles de chapelles ou des dialogues de sourds qui, trop souvent, tiennent lieu de raison critique. La structure de la revue reflète ces préoccupations: quatre volets, à l'intérieur desquels des rubriques à périodicité plus ou moins régulière proposeront une problématique, une thématique ou une perspective particulière, permettront de poser, à travers leur articulation, les termes de la confrontation.

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J

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RECHERCHES INGUISTIQUES L regroupe les travaux qui s'attachent à dégager ce qui apparaît comme régularité dans la langue. Par delà les phénomènes traités, la diversité se manifeste ici dans les pratiques mises enjeu et les formes d'exposition correspondantes. Ce volet se construit ainsi sur une linguistique «à orientation variable», le rapport entre théorie et données se trouvant à chaque fois mis en question de façon différente. Soit qu'une construction théorique vienne modifier la valeur habituellement reçue des données qu'elle explore. Soit, à l'inverse, qu'un fait de langue fasse bifurquer la théorie sur laquelle on le greffe. Soit qu'une question empirique suscite des réponses théoriques distinctes, contraignant les écoles linguistiques à l'affrontement. Soit encore que le linguiste se fasse épistémologue et interroge ses propres modes de raisonnement, l'histoire et la spécificité de telle position, ou tel de ses textes fondateurs.

8

L'article

Une description linguistique du français parlé
Claire Blanche-Benveniste
Cette rubriqu.e a pour vocation de publier des textes où sefonnule un progranrmede recherches. Il y est donc question d'élaboration théorique et de choix épistémologiques. Parce que l'auteur fait le choix de travailler lÀdécrire les données du français parlé, le programme ici défini se hiérarchise en une série de l'paris". Ces hypothèses raisonnables parce qu'optimistes portent d'une part sur la représentation même des données, où l'analyste vi..çe identifier des morphèlnes à età repérer lesfigures qui organisent reprises et ruptures, et d'autre part sur u.ndouble niveau d'analyse, qui distingue syntaxe et macro.syntaxe.

e G.A"R.S., Groupe Aixois de Recherches en Syntaxe, a choisi dès le début de sesacûvités (vers les années 1975),de s'intéresser au français parlé" La description de cet objet linguistique exigeait la mise au point de certaînsprincipes de travait Je voudrais en rappeler ici quelques-uns: le traitement des données, l'identification des unités (morphèmes, mots), le statut linguistique du locuteur,et le choix des unités d'analyse syntaxique.
.

. L

La représentation
Toutchoix
de transcription

des données de l'oral

implique
une théorie

Tout choix de transcription implique une théorie. Nous avons opté pour une représentation orthographique des données du français parlé, en orthographe standard, sans aucune "accommodation". Par exemple, nous transcrivons:
maintenant
je suis content qu'ils aient pu travailler,

et jamais:
main 'nanti 'suis content qu'i'z'aient pu travailler

Claire Blanche.Benveniste

est professeur

de linguistique

française

à l'Université

de Provence.

L'article

9

Ce cboixaété calculé. TIs'appuie sur une analyse de l'oral à un double niveaul, en unités morphologiques abstraites et en unités de réalisation phoniques, et, pour la transcription, sur une analyse du fonctionnement de l'orthograpbe française2. Il est utile de rappeler que, dans notre perspective, toute description appauvrit nécessairement son objetC' est donc une ba:nalité de déplorer qu'on ne puisse représenter le parlé qu'en l'appauvrissant. On perd la situation, les gestes, les mimiques, la qualité des voix.. On perd également r intonation, sauf si r on se donne les moyens de la représenter schématiquement, ce qui ne se fait généralement que pour des extraits assez brefs3. Il faut nécessairement trier entre les appauvrissements nécessaires et ceux qui le sont moins, en fonction des objectifs de la recherche. Zellig Harris4, posant le problème de savoir si un enquêteur devait tenir compte ou non des toux des locuteurs, affmnait qu'un linguiste ne pouvait rendre compte du langage que dans ses parties systématiquement associées à des éléments linguisti... ques. Il ne peut pas rendre compte de l'entier du langage, et ne peut donc viser une description exhaustive de son obJet:
do not have to say whether such meaning as hesitation) is part of that it is not such a part of the behavior of ourelements. The linguistic elements

Thus we

the cough (which may have
the language. We say merely as we can associate with any can be viewed asrepresenting

always the behavioral features associated with them, and irregularly any other beahavioral features (such as coughs) which sometimes occur. It is true that the linguistic elements do not describe speech or enable one to reproduce it. But they make it possible to organize a great many statementsabout speecb, which can be made in terms of tbe linguistic elements.

S'il est question de transcrire du français parlé pour en faire une étude syntaxique, le descripteur doit utiliser comme unités

1. Cf. Les propositions Blanche-Benveniste. 2. Cf. L'Orthographe,

d'analyse

morphologique

du verbe français, et A. Chervel.

par Karel van den Eynde et Claire

par C. Blanche-Benveniste

3. Le corpus anglais de conversations ditdeLondres-Lund est l'un des seuls exemples de transcriptions étendues pourvues tout au long d'une notation des schémas intonatifs. 4. Z. Harris, Structural Linguistics (1966: 16-19).

assez

RECHERCHES liNGUISTIQUES

10

L'article

Si l'objectif est d'ordre syntaxique, alors la transcription doit sefaire en termes de morphèmes, sans mettre en cause le détail de réalisation de ces morphètnes

de transcription celles du niveau immédiatement inférieur à la syntaxe, et il doit considérer qu'il transcrit avant tout des morphèmes. Il peut s'intéresser aussi dans une certaine mesure à la façon dont les morphèmes sont réalisés, mais il ne peut pas entrer dans le détail de la réalisation phonique. Par exemple, il ne peut pas tenir compte des variations de prononciation de la voyelle 0 dans un verbe comme commencer, selon qu'elle est articulée comme un [0] ou comme un [:)]. Il ne peut pas se poser

la question, pourtant très intéressante, de savoir si, dans
dindonneau, les Français prononcent dindonneau avec un [:>]ou dindenneau avec un [a]5. Il doit pouvoir miser sur l'existence bien établie d'un verbe con'Lmencer et celle d'un nom dérivé dindonneau, quelle qu'en soit la constitution interne. Le détail dans la réalisation des morphèmes est un autre travail, qui doit être entièrement fait au moyen d'une transcription phonétique ou phonologique. Donc celui qui étudie la syntaxe fait "comme si" la description des morphèmes était achevée, et ilia ûent pour acquise. Il s'agit d'un artifice de méthode, indispensable pourpouvoircommencer à travailler. Une écriture orthographique, comme celle du français, ne note pas les différentes variantes phonétiques de prononciation. Il n'est pas question que les deux r du mot horrible puissent servir à noter un Hrroulé" plutôt qu'un Hrapical". Il n'est pas question non plus que le e de je dans je suis content serve à noter uniquement la prononciation avec voyelle, £33].L'écriture par je sert aussi à noter la prononciation sans voyelle, [3] dans je suis content, [3sqÎ k5tâ]. Autrement dit, l'écriture je sert à noter deux réalisations, avec et sans Hemuet". L'autre notation, avec apostrophe, a une fonction bien précise dans le système graphique. Elle signale que, dans tel contexte, il est impossible que les locuteurs de la langue réalisent la voyelle [êJ].Dans j'ai, on ne peut sous aucun prétexte lire [33 e], suite agrammaticale en français6"Le rôle graphique régulier de l'apos-

5. Cf. Les observations

déjà anciennes de A. Martinet (1969) "C'estjeuli le Mareuc !". 6. En revanche, une suite que+il est souvent attestée, je sais que il viendra, car il peut Y avoir après que une insertion qui serait impossible après je : je sais que, bien sar, il viendra; *je, bien sar, ai tout dit.

RECHERCHES liNGUISTIQUES

L'article

Il

trophe est d'interdire une des réalisations allomorphiquesdu morphème. Lorsque, pour écrire j'suis, on utilise une orthographe truquée, on change donc la foncûon du signe "apostrophe". Dans le trucage, ce signe ne sert plus à interdire la prononciaûon du [3]. La possibilitéde prononcer £33sqi] n'est pas écartée. L'apostrophe sert ici seulement à indiquer la variante [3 sqi], adoptée par une personne dans une situation particulière 7. C'est une déviation du statut de l'apostrophe. Les orthographes "truquées" peuvent être utilisées sciemment comme déviations de l'orthographe standard, et certains écrivains ont largement pratiqué les apostrophes déviantes. Il est néanmoins difficile d'adopter ce dévoiement pour un travail linguis tique, car il mêle deux niveaux d'interprétation de l'écriture, que l'on a intérêt à dissocier: celui de la fonne nécessairement abstraite et collective de la notation et celui des réalisations concrètes individuelles8. Le goût pour les apostrophes dans les transcriptions signale souvent, chez les transcripteurs qui y cèdent, un simple désir de réalisme. Dans les transcriptions réalistes de ce type, on peut trouver par exemple:
y a peut-être deux ans...}' crois que j' suis resté deux ans ici... Deux ans deux ans e'd',ni.

Les orthographes "truquées"

Ce e'd'mi est étonnant. Passons sur d'mi, qui est supposé marquer l'absence de [3] dans demi; mais que penser du et qui précède, travesti sous forme de e, alors que le ..t standard ne changerait en rien la prononciation? Des auteurs attentifs ont pu tomber dans ce piège. Ainsi Dominique Weil, auteur d'un bel ouvrage sur le langage des enfants, use de l'apostrophe pour supprimer le 80Sinal de alors9 (1972: 85) : f
Alor' on est d'nouveau parti alor' on est allé dans la voiture...

7.

On doit faire une exception l'apostrophe

pour l'interdiction

de prononcer

un e dans les vers réguliers; la mesure des vers. Labrie (1982), O.Menas

en ce cas,

se justifie, puisque la prononciation

du e changerait

8. Plusieurs auteurs onf critiqué ces notations, S.Poplack (1984).

et entre autres:

(1979, pp.133-4),

9. En aucun cas ce -3 final ne pourrait entrer dans une liaison.

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L'ortie le

Des
travestissements
Il réalistes"

L'orthographe standard alors fi' aurait rien changé; r apostrophe semble introduire ici uniquement une touche réaliste. Elle ne peut jamais noter systématiquement un phénomène d'ordre linguistique. L'écriture orthographique du français représente des morphèmes, avec différentes règles de lecture. Il est utile de rappeler l'historique des règles de lecture des pronoms il et ils, souvent présentés, dans certaines transcriptions, avec des trucages.. L'écriture des mots graphiques avec un -il final est ambiguë. On prononce [il] dans des cils mais ri] dans des fusils. La règle ancienne voulait qu'on prononce le pronom sous forme de [il] devant une voyelle (il aime = [il em]), mais ri] devant une consonne: il peut aimer = [i pili eme]. Au pluriel ils, le -l-se trouvant toujours devant la consonne -s, ne se prononçait jamais. On devait donc dire ri] dans ils peuvent aimer et riz] dans ils aiment: riz em]. C'est la règle que donnent les grammairiens des XVIIIe et XIXe siècles, et c'est encore la règle que donnent Damourette et Pichon au début du XXc, en traitant de cuistres les gens qui se croient obligés de prononcer tous les 1fmals :
De nos jours, dans le français normal, c'est-à-dire dans la bourgeoisie cultivée de Paris, en parlant on prononce toujours ou à peu près toujours Li]devant consonne: il mange [i m43], il fait [i fe]. Cette prononciation est celle qu'enseigne très légitimement M. Grammont Néanmoins, la plupart des personnes de cette même classe ont l' habitude prononcer [1] devant consonne dans la lecture, et, souvent même, enes sont persuadées qu'elles prononcent ainsi dans la conversation quand pourtant elles y disent toujours Li]. [.u] Les puristes, dont nous sommes, s'efforcent de rétablir la prononciation ri] devant consonne, même dans la lecture, dans tous
les cas où il n'y a pas de raisons particulières d'articuler 1'[1] . [u.]Chez les gens qui n'ont reçu qu'une éducation primaire et qui

L'historique des règles de lecture des pronoms ils et il

se piquent de bien parler, la prononciation [il] devant consonne apparaîtdans la conversation,à titre de prétentionisme. (Tome 6, p.277, ~ 2335) La règle de lecture a changé. De nos jours, on doit dire que devant une consonne, le -I final de il, ils peut se prononcer ou ne pas se prononcer. Il est donc inutile de mentionner par une apos-

RECHERCHES

liNGUISTIQUES

L'article

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traphe les cas où il n'est pas prononcé. Écrire i' veut pas lefaire

est aussi absurdèque d'écrire unfusi' pour un fusil. C'est pour...
tant une graphie qu'adoptent souvent les transcripteurs peu entraînés. Certains écrivent même y, induisant par là qu'il doit y avoir une. confusion entre deux choix morphologiques, il et y. C'est ce que laissaitentendreCbauvin (1981:81) :
Les sujets emploient la tournure: .C.rbomme il", plutôt: "l'homme y"

On posera donc que les graphies doivent être accompagnées d'un ensemble de règles de lecture, distinguant éventuellement les lectures en débit lent et rapide.Ponf la .graphie il Y a, la règle .
permet trois lectures:
...

Lesgraphies doiventêtre accompagnée 'S d"unensemb /e
de règles de lecture

en trois syllabes:
deux syllabes:

- en

- en une syllabe

:

[il i ja] [il ja] [ ja]

Noter artificiellement les degrés de contraction i' Y a, ou 'y a, c'est descendre au-dessous du niveau de représentation des morphèmes, ce qui est fondamentalement incompatible avec une notation orthographique. De toute façon, r orthographe impose certaines distinctions morphologiques absentes de l'oral, comme l'opposition de nombre entre il joue et ils jouent. Il n'est pas justifiable de noter la contraction y a et de ne pas abolir la
distinction entre joue et jouent.

2. Identification des unités
Comme l'écriture représente des morphèmes, il en résulte qu'il faut impérativement pouvoir identifier des morphèmes pour pouvoir transcrire orthographiquement quoi que ce soit 10. Ce qu'on entend comme: [S3k.i1apri]
doit être découpé en ce qu'il a pris, ce qu'il apprit, ou ce qui l'a

10. De nombreux

exemples

ont été fournis par D.C. Giovannoni

et M.J. Savelli, 1990.

RECHERCHES UNGUISTIQUES

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L'article

pris11. Les erreurs d'interprétation et les erreurs d'écriture sont liées. Celui qui écrit le diable se fit termite pour le diable se fit ermite ou il a pris un code et vie pour il a pris un Codevi, recrée par là même la forme et le sens de nouveaux morphèmes.

Puisque l'écriture

représente
des morphèmes, on ne peut pas prétendre transcrire innocemment: on est requis d'identifier mots et morphèmes

La transcription orthographique du morphème doit être en adéquation syntaxique avec l'entourage. Par exemple, il est impossible de transcrire innocemment les séquences en qui/qu'il, sans faire d' hypothèse syntaxique sur r interprétation qui en sera donnée. Il est impossible d'admettre des exemples comme:
qu'est-ce qui disaient pour entrer chez toi (Lunka 5) (qu'est-ce qu'ils disaient. . .) et à la maison - qui avait à la maison (Pracomtal47) (qui il y avait) où les séquences qui disaient et qui avait sont mal formées. Dans les suites verbales, des séquences de deux voyelles inaccentuées peuvent être perçues comme une seule voyelle: [a] + [e] se perçoit fréquemment comme un seul [e]. Or, pour établir une suite interprétable, il peut être nécessaire de reconstruire une forme grammaticalement acceptable. Celui qui transcrit: elle était cueillir des fleurs... elle était chercher le chasseur (Pracomtall;3)

induit par sa transcription r idée qu' il ya une faute de grammaire chez le locuteur12. La seule version grammaticalement acceptable serait:
elle a été cueillir des fleurs... elle a été chercher le chasseur.

Il. Un de nos transcripteurs

est tombé en panne devant une suite qu'il entendait comme le point [m:Jro] ;
qu'il s'agissait d'un moteur de voiture, il a pu reconstituer la séquence et

comme le contexte indiquait écrire: le point-mort haut.

12. Une erreur de ce genre a été commise par les éditeurs parisiens d'un disque de Fernand Reynaud qui s'est ttouvé affublé d'un titte non grammatical: ça eut payé, là où il fallait comprendre, avec une fonne surcomposée que les Parisiens connaissent peu :ça a eu payé.

RECHERCHES

UNGUISTIQUES

L'article

15

Le transcripteur qui édite des données est donc tenu de faire des hypothèses sur ces données. Les hypothèses les plus raisonnables sont des hypothèses optimistes. Il doit faire le pari que le locuteur dont il transcrit les propos utilise une grammaire cohérente, dont les unités peuvent être représentées par des morpbèmes
dans une écriture standard. Soutenir ce pari revient en somme à assumer l'un des principes de l'analyse de Meinet ou de Saussure selon lequel la langue est un système, auquel les locuteurs obéissent lorsqu' ils parlent. n y a des cas limites où l'hypothèse optimiste est insoutenable et où l'on a intérêt à poser que le locuteur ne maîtrise pas le système: très jeunes enfants, personnes qui ne sont pas des locuteurs natifs, etc. La seule façon de noter les données est alors d'adopter une transcription phonétique. C'est ce que montre par exemple Antonia Mota13 dans son étude sur les émigrés portugais parlant français. Pour une transcription comme:

l.e transcripteur dufrançais parlé est tenu defaire des hypothèses; or les plus optimistes sont les plus rationnelles

[kumasej a plœRe] [mi pIE plus mwa du k:»m5 ma Ri] une transcription orthographique optimiste donnerait de toute façon un résultat incertain:
commencé (commençais?) à pleurer me plaît plus moi de que mon mari

Dès que l'on a des doutes sur la constitution des morphèmes, une transcription orthographique devient délicate. En contrepartie, dès que l'on adopte une transcription orthographique, on doit nécessairement miser sur la stabilité des morphèmes et sur la connaissance des règles de lecture qui indiquent leurs formes de réalisation. Toute opération de transcription oblige à clarifier ces positions.

13. A. Mota, 1989. Étude du parler d'émigrés

portugais

en Alsace. Thèse de l'Université

de Lisbonne.

RECHERCHES liNGUISTIQUES

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L'article

Le producteur d'analyse
Observer
le produ.cteur

de I.angage saisi à deux

de langage en acte

L'oral spontané des conversations est un merveilleux observa~ toire du langage en train de se faire. il livre, comme le dit Halliday14, un processus de production, alors que nous étions habitués, par r étude de l'écrit imprimé, àjuger d'un produit fini Il nous permet d'observer le producteur de langage en acte, de voir comment il lance un syntagme et le retouche et comment il infmne ou confmne le discours qu'il est en train de faire.
monsieur B. pour quij'ai une grande en qui j'ai confiance (Lorg K29,13) on est amené plus.i- à se voir plusieurs fois un jeune honvne nre l'avait dans (Nacer9,11)

-lanché lancé dans lafigure
(Brunet BI, 18) (F4,4)

alors à la je sais que à la Rose à à la Rose ça construit

Ce discours en morceaux est-il un objet d'étude suffisamment fiable pour servir de base à une description linguistique? Nous pensons que oui. De nombreux linguistes, surtout ceux qui se réclament d'une opposition chomskyenne entre "compétence" et "perfonnance", pensent que non.. Ainsi Anne Zribi-Hertz (1988) prend position en estimant qu'on ne peut pas utiliser des discours spontanés parsemés de "ratés" parce que la forme de ces discours ne reflète pas la compétence du locuteur :
tout usager produit, dans le discours oral spontané, des énoncés syntaxiquement proscrits par sa propre compétence.15 (p.34)

Le but de la description grammaticale est, rappelle Anne ZribiHertz, de:

14. Les remarques de Halliday sur la "production" et le "produit", même s'il a tendance à les projeter sur une opposition généralisée entre oral et écrit, sont appuyées sur un grand nombre de données observées dans le détail. 15. C'est l'auteur qui souligne.

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L'article

17

dégager d'un ensemble (nécessairement) limité d'observables, un réseau organisé de règles, ou contraintes, permettant de prédire toutes et seulement les suites acceptables susceptibles d'être produites par un usager du système linguistique décrit (p.33)

Or "les suites acceptables" ... et c'est là le point fondamental- ne
peuvent. être identifiées comme telles que par le locuteur luimême.
L'élaboration d'une description syntaxique doit crucialement faire appel à l'intuition des usagers de la langue étudiée, c'est-à-dire mettre en jeu un recul des locuteurs par rapport aux énoncés produits. (p.35)

Je crois comprendre que personne n ja le droit de se substituer au locuteur qui a produit le discours, car personne n'est certain de partager avec ce locuteur exactement la même compétence linguistique. Seul r auteur est juge de laconfonnîté de ce qu'il a dit avec le système de références qui constitue sa "compétence". Pour juger de la confonnité de l'énoncé produit, il ne reste donc qu'à interroger le locuteur, et voir ce qu'il en dit '~lorsqu'il revient sur ses productions spontanées" (p.34)" On peut prévoir que le locuteur risque de ne pas valider un énoncé comme:
-Mais par exemple é é ce qui est tout àfaitje je l'ai remarqué c'est euh l'éloge l'éloge de la vidéo-cassette que vousfaites dans votre euh dans le texte ( Zribi-Hertz 1988 : 41, cité d'après Gadet et Mazière 1986)

Au nom de sa "compétence ", le locuteur peut refuser de valider ses uperfomwnces ", tel est leparadoxe des données dufrançais parlé

et qu'il va refuser de le reconnaître comme échantillon représentatif du "français qu'il parle".
Invité à revenir sur l'exemple [le précédent] "pour trier les "euh" et les "é é" grammaticaux et agrammaticaux, l'auteur du discours n'en

valideraprobablementpas un seul [.$O]En somme,les exemplestels
que [le précédent] sont de telle nature qu'il semble a priori impossible d'y faire entrer des astérisques. Dans la logique de ce qui précède, il s'ensuit que "l'analyse syntaxique de corpus oraux" [.u] ne peut se comprendre que dans un sens statistique, et non dans l'acception générative envisagée. (pp.43-44)

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Les linguistes descriptivistes ont médité sur lameiUeure façon de faire appel aux connaissances qu'ont les locuteurs sur leur propre langue. Zellig FIarris avait attiré l'attention sur les pièges à éviter:
Theeliciting of forms from an infonnant has to be planned with care because of suggestibility in certain interpersonnal and intercultural relations and because it may not always be possible for the informant to say whether a form which is proposed by the linguist occurs in his language. (Z. Harris 1951, ed.1966, p.12, n.12)

Le recours à l'intuition du locuteur pour valider une de ses productions est une opération plus complexe qu'il n'y paraît à première vue, qui rend difficile de l'envisager comme une légitimation systématique des objets linguistiques étudiés. Nous avons souvent fait l'expérience des réactions très négatives de locuteurs à qui nous avons fait entendre leurs enregistrements (Je parle vraiment trop mal ) et surtout de ceux à qui nous avons montré les transcriptions écrites des enregistrements. Il est très rare qu'ils les valident. Par exemple, une dame dotée d'un très grand talent de parole avait eu à lire des transcriptions de ses productions orales. Elle les avait abondamment corrigées, en y changeant beaucoup d'éléments de lexique. Là où elle avait dit, en parlant de son fils, mon petit, elle voulait qu'on écrive notre fils ; elle réclamait des ne de négation et des cependant. Je doute qu'on puisse mener à bien une large opération de collecte de corpus en laissant ainsi les locuteurs avaliser leurs productions. Les répétitions et hésitations forment un obstacle, non seulement pour la légitimation de l'énoncé, mais aussi pour son analyse syntaxique. Comment accepter, en français, d'inscrire dans la syntaxe un redoublement du pronom clitique sujet16, comme dans je je l'ai remarqué?

- Mais

par exemple é é ce qui est tout àfaitje je l'ai remarqué

c'est euh l'éloge l'éloge de la vidéo-cassette que vousfaires dans votre euh dans le texte

16. La question n'est pas absurde quand on sait que le redoublement d'un morphème tiquement dans certaines langues, à des fins morphologiques ou syntaxiques.

est exploité systéma-

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L'article

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La répétition de je est un phénomène fréquenl Tous les locuteurs ont tendance à répéter, à des fréquences évidemment variables, le début des syntagmes construits17. Ici c'est le début d'un syntagme verbal; ailleurs ce sont des débuts de syntagmes nominaux : la la Rose, ou de syntagmes prépositionnels: dans dans lafigure. Ce n'est pas le morphème je en tant que tel qui est remarquable, mais cette tendance générale à piétiner sur l'amorce des syntagmes que nous produisons18. Ces répétitions, lorsqu'elles ne sont pas excessives, passent totalement inaperçues de celui qui les produit et de celui qui les écoute. Nous sommes généralement incapables de les reproduire oralement si on nous le demande. Goffman (1981 :207), intéressé par cette inattention à de tels phénomènes, y a même vu une caractéristique essentielle de la perception linguistique, qui éliminerait régulièrement les éléments non pertinents, aussi bien de la perception du producteur que de celle de l'interlocuteur. Une partie de ces hésitations jalonnent la recherche lexicale à laquelle se livrent les locuteurs. Il s'agit d'une opération réglée, dont on peut constater les amorces et les traces dans leur discours. Les euh que cite Zribi-Hertz font partie des éléments qui posent l'existence d'une place lexicale à remplir, avant que le locuteur produise l'élément lexical de remplissage effectif. Cette recherche du lexique, située dans une place syntaxique définie, permet de voir comment le locuteur explore un axe paradigmatique. Pour constituer un syntagme nominal, il passe de l'expression votre euh à une autre expression, le texte:
vous faites dans votre euh dans le texte

Quel statut donner à la tendance générale à répéter le début des syntagmes?

17. C. Jeanjean (1984)~ examinant un échantillon de corpus assez diversifiés~ avait trouvé une répartition moyenne de ce type : SO%pour les pronoms clitiques sujets; 23% pour les prépositions; 17% pour les articles; 7% p;>ur les conjonctions. 18. Pour autant que nous avons pu le vérifier~ les locuteurs semblent faire ce genre de répétitions sur les débuts de syntagmes construits (par un verbe~ un nom ou un adjectif) et jamais sur les syntagmes dits Hpériphériques" ~ou "hors propositions"~ comme les syntagmes en puisque...~ quant à...~ qui ne sont pas

construitspar un verbe.

.

RECHERCHES LINGUISTIQUES

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L'article

il commence un syntagme nominal puis le reprend pour lui adjoindre un complément: c'est euh l'éloge l'éloge de la vidéo<assette Untravail
par ubribes" qui opère autant sur la morphologie et la syntaxe que sur le lexique

Il travaille par bribes successives et opère autant sur la morphologie et la syntaxe que sur le lexique. Ainsi il peut passer de pour qui j'ai une grande... à en qui j'ai conjiance,comme

dans :
monsieur B. pour qui j'ai une grande en qui j'ai confiance Une représentation graphique permet de visualiser ces opérations. Après une grande, il y a un retour en .anière vers le début de la relative, et une modification de la préposition pour qui fen qui, ainsi que de la locution verbale, j'ai une grande confiance I j'ai confiance: monsieur B pour qui j'ai une grande
en quij'ai confiance

La recherche peut amener le locuteur à couper sa production au milieu d'un mot:
on est amené plusi- à se voir plusieurs fois

La coupure du mot plusi- (fourni avec une trop grande anticipation ?) laisse place, par un retour en anière, à r insertion d'un infinitif prépositionnel, à se voir: on est amené plusià se voir plusieursfois

Le locuteur peut donc interrompre le déroulement syntagmatique dans lequel il est engagé, pour le corriger, et insérer un élément qui aurait été sauté. Dans l'exemple suivant, lancé avait été omis; il est d'abord rétabli sous une forme phoniquement erronée, puis corrigé:

RECHERCHES liNGUISTIQUES

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