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LE GRÉ DES LANGUES

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Réalisé avec l'aide de la Délégation Générale à la Langue Française. Publié avec le concours du Centre National des Lettres et de l'Université

Paris-X Nanterre.

A L'ATTENTION DES AUTEURS

Les manuscrits proposés pour publication au Gré des Langues doivent nous parvenir en deux exemplaires tirés sur papier. Après acceptation de leur manuscrit, les auteurs doivent nous remettre une version définitive, sur papier et sur disquette 3" 1/2 compatible Macintosh ou PC. Pour les questions techniques (modalités d'enregistrement des documents, récupération de schémas ou tableaux, polices de caractères diacritiques, disquettes 5" 1/4, conseils de mise en forme, etc...), prendre contact avec notre maquettiste, Alain Adaken. Une notice explicative précisant les normes à respecter pour la gestion des notes, la bibliographie et la présentation générale est disponible sur demande.

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ANNUEL (2 numéros) : 200 F 90 F (sauf N°6: 80 F)

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LES COMMANDES DOIVENT ÊTRE ADRESSÉES À :

ÉDITIONS L'HARMATTAN 5-7 RUE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE 75005 PARIS 1995 @ L'Harmattan,

ISBN:

2-7384-3121-6

LE GRÉ DES LANGUES

PRÉSENTATI()N DE LA REVlTE

L

e moment est venu de reprendre la question du langage, non pas seulement en telTI1esde modèles, mais sur le terrain même de la langue, dont le tissu subtil des chicanes et des effets requiert sans cesse davantage l'attention des chercheurs de différentes disciplines, qui rejoignent en cela le savoir plus ou moins intuitif des lettrés de toujours. Découverte d'une langue incessamment différente d'elle-même, nonhomogénéisable, débordant au fur et à mesure les conceptualisations qui visent à la rapporter à quelque régularité. Une langue dont le linguiste n'a pas l'apanage, puisque d'autres que lui, point forcément ignares, s'obstinent de leur côté à la travailler, et à se laisser travailler par elle, par métier ou par passion.
D'où la nécessité que, par delà les coupures épistémologiques fondatrices, une manière de compagnie, par principe hétéroclite, s' expérimente: entre linguistes sans doute, mais aussi entre littéraires, traducteurs et écrivains si cela se pouvait. Et encore avec certains de ceux que la linguistique a repoussés pour mieux s'établir (grammairiens, philologues, stylisticiens, par exemple). Et avec tous ceux qui, dans leur domaine d'investigation propre sont confrontés à des objets de langage, ou dont les problématiques mettent en jeu des savoirs touchant à la langue.

Il ne s'agit pas pour autant de faire le lit de quelque nonchalant éclectisme, qui nivelle des discours hétérogènes, voire irréductibles. Ni de camoufler l'austérité ou le tranchant de la raison linguistique en l'emmitouflant précautionneusement dans ce qui en serait les souriants à-côtés. Ni enfin d'en vulgariser les acquis prétendus. Il s'agira plutôt de donner tout son relief à une diversité consubstantielle au savoir dès lors qu'il touche à la langue: la linguistique n'est pas homogène, ni dans ceux de ses concepts qui font ou ont fait école, ni dans ses pratiques. Il s'agira du même coup de provoquer des confrontations, audelà des querelles de chapelles ou des dialogues de sourds qui, trop souvent, tiennent lieu de raison critique.
La structure de la revue reflète l'intérieur desquels des rubriques proposeront une problématique, particulière, permettront de poser, de la confrontation. ces préoccupations: quatre volets, à à périodicité plus ou moins régulière une thématique ou une perspective à travers leur articulation, les termes

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RECHERCHES INGUISTIQUES L regroupe les travaux qui s'attachent à dégager ce qui apparaît comme régularité dans la langue. Par delà les phénomènes traités, la diversité se manifeste ici dans les pratiques mises en jeu et les formes d' exposition correspondantes. Ce volet se construit ainsi sur une linguistique «à orientation variable», le rapport entre théorie et données se trouvant à chaque fois mis en question de façon différente. Soit qu'une construction théorique vienne modifier la valeur habituellement reçue des données qu'elle explore. Soit, à l'inverse, qu'un fait de langue fasse bifurquer la théorie sur laquelle on le greffe. Soit qu'une question empirique suscite des réponses théoriques distinctes, contraignant oIesécoles linguistiques à l'affrontement. Soit encore que le linguiste se fasse épistémologue et interroge ses propres modes de raisonnement, l' histoire et la spécificité de telle position, ou tel de ses textes fondateurs.

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L'artic le

D'ici

à là et vice versa: pour les aborder

autrementl
Georges Kleiber
Cette rubrique a pour vocation de publier des textes oÙ se fonnule un progral1une de recherches. Il y est donc question d'élaboration théorique, au sens oÙ la linguistique a pu faire de celle-ci .un détour nécessaire à l'exploration empirique. Se délnarquant des conceptions traditionnelles qui reviennent à conlparer le fonctionnement des adverbes ici et là dans le cadre d'un nlênle mode de saisie du référent, Georges Kleiber propose dans cet article les grandes lignes d'une nouvelle approche des adverbes spatiaux du français.

Introduction
es adverbes spatiaux comme ici / là / là-bas n'ont pas donné lieu à des études novatrices semblables à celles que connaissent actuellement les autres expressions du lexique de l'espace, prépositions, adjectifs et noms spatiaux2. Ils méritent toutefois qu'on renouvelle également leur description. L'objectif de ce travail, qui s'inscrit dans une recherche plus vaste sur le fonctionnement des adverbes spatiaux (Kleiber, 1993 et à paraître), est de proposer les grandes lignes d'une nouvelle approche de leur fonctionnement.

L

Notre exposé se fera en trois étapes: nous présenterons d'abord les deux principales conceptions antérieures, mettrons

1. Une partie de ce travail a été présentée

au Colloque de Lodz.

2. Voir entre autres les recherches de M. Aunargues (1989), A.-M. Berthonneau (1993), M. Bierwisch & E..Lang (1989), A. Borillo (1992), C. Brugman (1981), C. Habel, M. Herweg & K. Rehkamper (1989), A. Herkovits (1981 et 1988), G. Kleiber (1988), R. Mayer (1989), G. Rauh (1991), L. Talmy (1983), C. Vandeloise (1986), D. Wunderlich & M. Herweg ( 1986), etc.

Spécialiste de linguistique française, Georges Kleiber est professeur à l'université de Strasbourg II, et membre de l'ERS 125 du CNRS.

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en suite en relief trois erreurs d'ordre général qu'elles comportent et formulerons pour terminer une nouvelle hypothèse sur ici et là3 qui fait du premier une expression indexicale opaque et du second un ad verbe de lieu anaphorique.

1. Les approches antérieures
1.1. Des déictiques spatiaux Le dénominateur commun des approches antérieures est de considérer ici et là comme des expressions déictiques ou embrayeurs, qui servent, dans la deixis spatiale, à indiquer des lieux ou endroits repérés à partir de la situation d'énonciation immédiate. Une telle conception implique que l'on détermine un point de repère basique par rapport auquel sera calculé le lieu visé. Pour trouver, en somme, l'endroit dénoté par ici / là, il est nécessaire de postuler ce qui, dans la littérature, est nommé depuis Bühler (1934) un origo.
Cet origo permet de répartir les approches antérieures en deux grands courants4 : - les approches égocentriques o rig 0 ; qui posent le locuteur comme

- les approches occurrentielles qui postulent que c'est le lieu où est prononcée l'occurrence qui est le point de repère décisif.
A vant même de présenter chacune de ces deux approches, il convient de souligner les conséquences d'une telle conception. Le fait de postuler un origo conduit tout logiquement à l'idée qu'ici et là désignent deux lieux différents dans la situation d' énonciation. En effet, comme le point de repère est le même, le lieu

3. Faute de place, nous n'aborderons pas le problème du troisième "larron", teur "d'un lieu hors singularité" qu'est ailleurs (Paillard, 1991, p. 63). 4. Nous laissons de côté les approches J.e. Smith (1992). "non spatiales", comme,

là-bas, ni celui de l'introducla solution énonciative de

par exemple,

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calculé à partir de cet origo ne peut être, lui, le même pour ici et là, à moins de considérer les deux adverbes comme synonymes, - situation refusée unanimement -, ou, comme nous le verrons ci-dessous, d'établir entre eux une relation de type marqué/non marqué. Au départ, les approches antérieures, parce qu'elles s'appuient sur la notion d' origo pour déterminer le lieu visé par ici et là, admettent ainsi implicitement ou explicitement l'hypothèse que la différence entre ici et là correspond à une différence de lieu: si c'est ici, ça ne peut être là, et, inversement, si c'est là, ça ne peut pas être ici. Plusieurs faits militent pour cette hypothèse de la différence de localisation. Tout d'abord, l'interrogation sur l'existence même de deux adverbes: pourquoi, si ce n'est pour atteindre deux endroits différents, disposer de deux adverbes de localisation différents? Il y a, ensuite, la situation particulière des adverbes ici et là. Leur statut est différent de celui des expressions référentielles nominales, comme, par exemple, celuici, celui-là, ce chien-ci, ce chien-là, il, etc., parce que, même si on peut envisager pour certaines d'entre elles, celles en -cil-là, par exemple, une différence en termes de localisation du référent, à l'aide de l'opposition classique proche/éloigné, ou d'autres oppositions, on peut néanmoins concevoir que le référent auquel elles renvoient reste le même ou, plus exactement, que le référent ne se trouve pas forcément affecté par le type d'expression utilisé: Médor peut être saisi par celui-ci, celui-là ou encore il, il n'en restera pas moins qu'il s'agit de Médor. Comme avec ici et là, l'équivalent de chien dans ce chien-ci, etc., le type de référent donc, est un endroit ou lieu, on en vient tout naturellement à penser que la différence d'expression localisante entraîne cette fois-ci un lieu également différent. 1.2. Le locuteur comme origo Les premières approches, qui sont les plus répandues, connaissent en gros deux variantes. Il y a, d'une part, celles qui mettent en avant l'opposition:
ici / là lieu où se trouve le locuteur / lieu où ne se trouve pas le locuteur

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M. Grevisse (9969) définit ainsi ici comme marquant «ordinairement l'endroit où l'on se trouve» et là comme renvoyant à « un endroit autre que celui où l'on est ». Il illustre une telle opposition par l'exemple suivant:
Ici (dans la vallée où nous sommes) il fait chaud, alors que là (geste désignant les montagnes) ilfait froid toute la journée

Il y a, d'autre part, celles qui préfèrent recourir à la notion de distance et voir dans ici et là des marqueurs de l'opposition proximité / éloignement. Ici désigne alors un endroit proche du locuteur et là un endroit éloigné du locuteur (ou un endroit proche de l'endroit où ne se trouve pas le locuteur). En disant:
Pose le stylo ici! c'est un endroit à proximité qu'en disant: Pose le stylo là ! ce serait un endroit plus éloigné. du locuteur qui serait visé, alors

1.3. L'occurrence comme origo Les approches occurrentielles renoncent au locuteur comme origo et, dans la lignée de ceux qui analysent les déictiques en termes de token-réflexivité (Reichenbach, 1947), prennent l'occurrence elle-même comme repère. Pour le moyen français, l'opposition entre ci / là correspond, selon M. Perret (1988), à celle entre un adverbe sui-référentiel (ou auto-saturé) : ici réfère au lieu qui contient la présente occurrence d'ici et un adverbe lacunaire non sui-référentiel: là réfère à un lieu autre que celui qui contient la présente occurrence de là.
Appliquée au français moderne, une telle opposition se révèle très vite trop stricte, un grand nombre d'emplois de là ne répondant
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pas à la définition

postulée. Semblable limitation

atteint

également les approches en termes de locuteur.

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1.4. Là non marqué Le principal obstacle que rencontrent en effet les deux types d'approche est celui, bien connu, que constituent les nombreux exemples où là renvoie à un endroit normalement réservé à ici. Si là s'oppose à ici en tant qu'il renvoie à un endroit où ne se trouve pas le locuteur, ou à un endroit distant du locuteur ou encore à un endroit où n'est pas prononcée l'occurrence de là, alors on ne devrait pas pouvoir dire sans contradiction: Je suis là
Viens-là ! (où là

= l'endroit

où se trouve le locuteur)

Or, la plupart des commentateurs ont noté que cette distribution n'était pas respectée et que là pouvait parfaitement bien s'employer pour indiquer l'endroit que l'approche en termes de locuteur comme celle en termes d'occurrence prévoit pour ici. K. Togeby (1961, p. 184) note ainsi que « là peut remplacer ici: je suis là ».

Une solution paraît tout indiquée. C'est celle qui consiste à faire de là la forme non marquée ou neutre d'une opposition ternaire qui comprend comme troisième larron l'adverbe là-bas (Togeby, 1982, 9 388 ; Kerbrat-Orecchioni, 1980, p. 45). Dans cette nouvelle relation, c'est là-bas qui s'oppose directement à ici, soit dans les termes de la première approche, soit dans les termes de la deuxième, alors que là coiffe l'opposition ici - làbas5. Les exemples où là chasse sur les terres d'ici ne sont ainsi plus source de difficultés. Etant une forme non marquée, là a en effet vocation légitime pour s'employer à la place d'ici.
L'introduction de là-bas dans le système est incontestablement un pas positif, quel que soit le traitement choisi. Le recours à la neutralité de là, par contre, emporte moins nettement l'adhésion, étant donné qu'il représente plus un artifice commode qu'une

5. La situation est en fait plus complexe. Voir par exemple la solution mixte de J. Dervillez-Bastuji (1982) ou la distinction qu'opère M. Perret (1988 et 1991) entre un là saturé situationnel et un là lacunaire locatif.

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véritable explication. Sans entrer dans les détails, - il faudrait notamment faire intervenir la notion théorique de cas marqué / non marqué -, on signalera simplement quelques-uns des défauts de cette solution. En premier lieu, elle n'explique pas pourquoi, si là est neutre par rapport à l'opposition ici / là-bas, il ne commute pas aussi facilement avec là-bas qu'avec ici. Elle ne rend pas compte non plus de ce que là se trouve exclu de beaucoup de cas où ici convient: pourquoi y a-t-il des contraintes assez fortes qui régissent la distribution de là par rapport à celle d'ici: Eteignez votre cigarette ici / *là Ici, ilfait trop chaud (dans une pièce) Là, il fait trop chaud (ne peut pas être utilisé dans la même situation que l'énoncé avec ici) Troisièmement, elle n'arrive pas à expliquer pourquoi, dans le cas où ici et là commutent et renvoient au même endroit, on a malgré tout le sentiment que ce n'est pas tout à fait la même chose, ce que J. Dervillez-Bastuji (1982, p. 368) a exprimé en parlant de « valeur d'insistance» pour ici. Ces trois difficultés suffisent à remettre en cause la thèse de la neutralité de là. Si, comme le constate M. Perret (1991, p. 157), « la théorie d'un là non marqué reste assez séduisante», elle se révèle « trop puissante elle aussi». Morale? La prudence: « il serait prématuré, conclut-elle (p. 157), de se prononcer sur le système d'opposition des trois adverbes. » Il nous semble pourtant que l'on peut et que l'on doit tenter une telle entreprise. Il faut toutefois, pour ne pas connaître l'échec, éviter, sur un plan plus général, trois écueils sur lesquels butent les deux types d'approches examinées.

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2. Trois erreurs d'ordre général
2.1. Un ici insuffisamment analysé Un premier défaut commun aux descriptions classiques d'ici / là réside dans une analyse trop superficielle d'ici. La raison en est simple: comme c'est là qui semble faire difficulté, c'est aussi lui qui retient toute l'attention, au détriment d'ici. Il s'ensuit une définition réductrice d'ici, qui ne lui reconnaît, quelle que soit l'analyse adoptée, généralement qu'un seul type d'emploi. Une telle position se trouve confortée par le fait que c'est ici qui sert de pivot d'opposition aux deux autres adverbes de la triade. Une multiplicité de types d'emplois s'accorde en effet a priori plus , difficilement avec l'établissement d'une relation d'opposition. Les définitions d'ici sont, en conséquence, mono- fonctionnelles et ici, du coup, se trouve défini de différentes manières, comme renvoyant:

-

soit au lieu où se trouve le locuteur (et les interlocuteurs)

- soit à un lieu proche du locuteur soit au lieu où est prononcée l'occurrence d'ici (autosaturé ou sui-référentiel) - soit à l'engagement du locuteur (théorie énonciative de J.C. Smith) Or, aucune (le ces définitions ne peut rendre compte de tous les emplois spatiaux6 d'ici. Ici peut, certes, renvoyer au lieu où se trouve le locuteur:
Il fait chaud ici (dans une pièce)

mais il peut aussi servir à montrer gestuellement un lieu:
Pose-le ici! (avec un geste sur le sol)

comme il peut indiquer un lieu par la localisation occurrence:

de son

6. Nous nous limitons aux emplois spatiaux. Le problème ajoute les emplois dits "textuels" (Lee, 1992 et 1993).

se complique

considérablement,

lorsqu'on

y

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Eteignez votre cigarette ici! On ne peut donc définir ici par un seul de ces types d'emplois, une telle réduction s'avérant finalement fatale pour la définition initiale retenue. Admettons, par exemple, que l'on choisisse qu'ici se définisse par le lieu où se trouve le locuteur. Que faire à ce moment-là des emplois gestuels d'ici (Pose-le ici !) ? L' origo ne peut plus être le locuteur. Il faut donc se résoudre à un changement de point de repère, comme le postule W. Klein (1982, pp. 163-164) pour l'anglais here: « an origo given by the speaker may be shifted. This is often the case by pointing gestures. [...] The origo proper is not lost, it is just suspended in favour of another secondary origo, and it is always possible to go back to it without making it explicit ». Ce faisant, toutefois, la définition d'ici s'en trouve également modifiée: ici ne renvoie plus au lieu où se trouve le locuteur, mais dénote un espace fixé par un point de repère (ou origo), indéterminé, qui peut varier selon les cas.

Soit à présent la définition en termes de distance: ici renvoie à un lieu proche du locuteur. Les emplois gestuels qui faisaient difficulté auparavant peuvent cette fois-ci être intégrés sans trop de peine, étant donné que l'on peut assimiler un endroit désigné par un geste concomitant à l'énonciation d'ici comme étant un lieu proche du locuteur? Ce sont, par contre, les emplois occurrentiels, c'est-à-dire ceux où il semble que ce soit la "localisation" de l'occurrence qui est déterminante (Eteignez votre cigarette ici !) qui se montrent récalcitrants. Un glissement d' origo entraîne à nouveau une modification qui prive la définition initiale de toute sa pertinence. La situation, on le voit, est embarrassante. M. Perret (1988) qui prône la valeur sui-référentielle (ou saturée) pour ici, est

7. Le problème, crucial, qui subsiste est celui de la distance. Les notions de proximité et d'éloignement qui sont couramment utilisées dans la description des adverbes spatiaux et des démonstratifs à travers les langues sont moins commodes qu'elles n'en ont l'air. C'est là, à notre avis, un problème qui mériterait un examen approfondi, dont les résultats contiendraient plus d'une surprise.

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obligée de reconnaître qu'ici a d'autres emplois possibles et qu'une neutralisation, idée déjà exprimée par J. Dervillez-Bastuji (1982), est donc aussi en train de se produire du côté d'ici: « Il est clair que le bouleversement, qui a entraîné quantité d'emplois sui-référentiels de là, tend aussi à neutraliser entre ici et là l'opposition entre un PRO-autosaturé et un PRO-lacunaire et que les cas d'appariement référentiel par deixis ou même par anaphore de ici ont sensiblement augmenté» (Perret, 1988, p. 267). Cela se retrouve dans son article de 1991, où, sur le tableau des trois adverbes situationnels (c'est-à-dire exophoriques), figurent, parmi les emplois + locatif, un ici + saturé, mais aussi un ici non saturé adorné d'un point d'interrogation révélateur. La solution d'une neutralisation d'ici qui ferait pendant à celle de là, est tout aussi malvenue que celle de là et pour les mêmes raisons. Elle n'est, au fond, pas explicative et ne peut rendre compte des contraintes qui pèsent sur l'emploi de ici. Ce qu'il faut entreprendre, c'est une analyse d'ici moins superficielle, qui ne se contente pas de le définir par un type d'emplois qui semble satisfaisant, mais qui essaie de voir ce qui est commun à la di versité des types d'emplois spatiaux relevés. Pour cela, il faut accepter l'idée que son fonctionnement est beaucoup plus complexe qu'on n'a pu le penser jusqu'ici et que ce n'est donc pas seulement là qui pose un problème d'interprétation et qui mérite un traitement particulier.

2.2. Qu'est-ce qu'un lieu? Chose étonnante, la notion de lieu ou d'endroit ou encore de place qui se trouve au centre des différentes conceptions sur ici/là ne fait guère l'objet de discussions dans la littérature linguistique. Celle-ci se satisfait d'une telle notion, comme si elle allait de soi. Les approches qui postulent le locuteur comme point de repère mettent l'accent sur la présence/absence du ~ocuteur ou la distance à partir du locuteur, sans se soucier plus avant de ce que peut bien être soit le "lieu où se trouve le locuteur" et encore plus "un lieu où ne se trouve pas le locuteur", soit un lieu "proche/éloigné du locuteur". La preuve en est des représentations en termes de traits qui se contentent bien souvent

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de mettre uniquement (+/- locuteur) ou (+ proximité)/ (+ éloignement). L'approche en termes d'occurrence n'est guère plus explicite: on ne s'interroge pas non plus sur ce que pourrait bien être l'endroit d'énonciation d'une occurrence. Les seules précisions apportées parfois concernent]' espace dans lequel ici et là exercent leur activité localisante. On précise ainsi que l'espace pertinent peut être l'espace à trois dimensions de la perception visuelle, qui passe pour être le cas paradigmatique, l'espace géo graphique (celui d'une carte, par exemple) qui est bidimensionnel, l'espace temporel, unidimensionnel (cf. jusqu 'iciljusque là, il a été très gentil ,.d'ici là, on verra), l'espace du texte (qui est aussi temporel, donc unidimensionnel)8, ou encore l'espace des emplois "phatiques" (non spatiaux), etc. La chose est importante, comme le souligne à juste titre W. Klein (1982, p. 163) : «Agreement upon the deictic space by speaker and listener is the first prerequisite for successful deictic reference ». Une analyse exhaustive de l'interprétation d'un emploi d'ici / là doit en effet expliquer à un
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moment donné ou à un autre pourquoi c'est tel "espace déictique" qui est pertinent et non tel autre, pourquoi, par exemple, ici renvoie ici au temps et là à l'espace tridimensionnel, etc. Il n'en reste pas moins que le problème du lieu désigné à l'intérieur de l'espace pertinent ne se trouve pas réglé par la détermination de l'espace pertinent. Et là, comme nous l'avons vu, le silence est presque total. Or, il est clair que, selon l'espace reconnu comme pertinent, la notion de lieu ne recouvre pas les mêmes choses. En conséquence, si l'on veut correctement décrire les emplois textuels, par exemple, on a tout intérêt à voir ce qui peut bien correspondre à la notion de lieu dans un tel "espace". L'interrogation est aussi légitime pour l'espace canonique, celui des emplois "spatiaux", par excellence. Qu'est-ce qui est lieu ou endroit dans un tel espace et qu'est-ce qui peut y être ou y devenir un lieu? Prenons pour illustration l'énoncé: Ilfait chaud ici
prononcé par le professeur pour indiquer qu'il fait chaud dans la

8. Voir les emplois dits "textuels".

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salle de cours dans laquelle il se trouve avec ses élèves et admettons qu'ici renvoie à l'endroit où se trouve le locuteur. Le problème n'est que partiellement réglé. Il reste notamment la question de savoir pourquoi il s'agit de la salle de cours dans laquelle se trouve le professeur et non pas, par exemple, la ville ou la région dans laquelle il se trouve (Klein, 1982). Une deuxième interrogation, tout aussi cruciale, surgit: pourquoi se fait-il que tout endroit ne peut servir... d'endroit? Pourquoi, comme le formule encore W. Klein (1982), ici ne peut-il, par exemple, renvoyer à un lieu formé par la salle de cours et le couloir? Ou à la chaise qu'occupe le professeur plus un espace de 2m2 autour? Et, pour ajouter une dernière question, comment se fait-il que même si le professeur change de position dans la salle de cours, - il quitte sa chaire pour avancer vers les bancs des élèves -, la phrase reste néanmoins valide, alors qu'il n'en va absolument pas de même avec un énoncé comme: Viens ici!

prononcé par le même professeur dans la même salle de cours? On le voit, pour répondre à toutes ces questions, il est nécessaire de prendre en compte de façon beaucoup plus explicite que jusqu'à présent la notion de lieu. 2.3. Ici et là jouent-ils dans la même catégorie? Le troisième défaut est sans doute le plus important. Les approches classiques commettent, à notre avis, une erreur capitale, celle de vouloir décrire ici et là à l'aide des mêmes traits. L'idée sous-jacente à la totalité des descriptions antérieures est que ici et là sont des adverbes spatiaux appartenant à un même système déictique et qu'ils doivent en conséquence être définis avec des traits oppositifs structurant ce système. Autrement dit, l'articulation de l'opposition est commune: les deux adverbes s'opposent sur un même axe. Cela provient du rôle basique joué par ici: ici sert de point de départ définitoire par rapport auquel on cherche à décrire là (et là-bas). Du coup, la définition proposée pour ici trace en quelque sorte déjà celle qui sera proposée pour là (et là-bas).

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Cela est clair pour les approches qui font de là l'opposé direct d'ici: si ici est le lieu où se trouve le locuteur, là sera le lieu où ne se trouve pas le locuteur; si ici est un lieu proche du locuteur, là sera un lieu éloigné du locuteur; si ici renvoie à la sphère du locuteur, là portera en dehors de la sphère du locuteur, etc. Cela est peut-être moins clair pour les solutions du type là non marqué / ici marqué / là-bas marqué, puisque là l'opposition ne se fait plus directement entre là et ici, mais entre ici et là-bas, là pouvant, comme nous l'avons vu, concourir sans difficultés avec ici. On notera cependant que, même dans ce cas, là fait partie du même système qu'ici, par définition même de la notion de cas non ntarqué : une forme non marquée ne peut être définie qu'avec les traits utilisés pour la ou les formes marquées, sinon on ne peut dire qu'elle est non marquée ou neutre. Il faut qu'elle s'articule sur le même axe que les formes marquées, la seule différence d'avec les formes marquées, c'est qu'elle peut coulisser normalement sur tout l'axe, c'est-à-dire qu'elle peut valoir pour l'axe tout entier. Il en va également ainsi dans la présentation de M. Perret. Quoique postulant, pour tous les emplois dans la conclusion de son livre de 1988 et pour un secteur limité seulement dans l'article de 1991, une différence entre spatial (ou locatif) pour ici et situationnel (ou existentiel) pour là, qui peut faire croire à une caractérisation des deux adverbes sur des modes différents, M. Perret se résout néanmoins à une définition avec des traits procéduraux identiques: à savoir l' autoréférence ou autosaturation ou encore sui-référentialité et la saturation lacunaire (ou non sui-référentialité). I ci est essentiellement autosaturé9, alors que là est neutre quant à ces deux traits: il est aussi bien (ou lacunaire) comme sui-référentiel que non sui-référentiel là-bas. Nous pensons que c'est adverbes au sein d'un même à l'origine des insuffisances jouer ici et là dans la même cette volonté de décrire les deux système de référence spatiale qui est des approches classiques. En faisant catégorie, on se condamne à faire de

9. Comme mentionné

ci-dessus,

elle reconnaît à ici des emplois lacunaires.

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