Le Management par les Mots

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C'est dans les années 80 que les mots management et manager sont entrés dans le vocabulaire. Un lexique nouveau qui marque une façon nouvelle de concevoir la hiérarchie dans l'entreprise. Ce phénomène de néologie pose la question de savoir si les mots changent les choses, et si les rapports sociaux dans l'entreprise peuvent évoluer en fonction de conditions linguistiques autant qu'économiques.
Publié le : vendredi 1 mai 1998
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EAN13 : 9782296363823
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PAR LES MOTS

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La collection Sémantiques

est née du constat qu'il est

devenu de plus en plus difficile pour les chercheurs en linguistique de faire paraître en librairie des ouvrages un tant soit peu pointus alors que leurs travaux souffrent énormément du manque de publicité, tant pour s'exposer à la critique de leurs pairs que pour être appréciés hors du premier cercle des spécialistes. Collection ouverte à toutes les recherches en cours, Sémantiques a pour but de faire connaître ce qui se passe dans les universités, les instituts et les laboratoires dans les domaines qui sont les siens: linguistique générale et appliquéeconfrontée à la psychologie, à la sociologie, à l'éducation et aux industries de la langue. Le rythme de parution adopté - un à deux titres par mois permet la publication rapide de thèses, mémoires ou recueils d'articles. Sémantiques s'adresse principalement aux linguistes, mais son projet éditorial la destine aussi aux chercheurs, formateurs et étudiants en lettres, langues et sciences humaines, ainsi qu'aux praticiens lexicographes, traducteurs, interprètes, orthophonistes...
Contact: M. Arabyan IUT de Fontainebleau Route forestière Hurtault F-77300 FONTAINEBLEAU

C L'Harmattan, 1998

-

ISBN:

2-7384-6628-1

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Arabyan

Fabienne Cusin-Herche

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Etude sociolinguistique de la néologie

Préface de Sophie Moirand

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 PARIS- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques MONTRÉAL - CANADA H2Y lK9 (Qc)

Préface

Lorsqu'une nouvelle conception d'organisation est introduite dans l'entreprise, elle ne bouleverse pas seulement les relations entre les individus, mais également le système des termes qui les désignent: L'usage de mots nouveaux (ou plutôt ici de nouvelles acceptions de mots anciens) est-il la cause ou la conséquence de ces changements? L'étude de Fabienne CusinBerche met remarquablement au jour ces corrélations... Derrière un objet de recherche résolument ancré dans les études lexicales (l'émergence de nouveaux vocables ou de nouveaux emplois dans le vocabulaire du management) se profile en fait une préoccupation d'ordre sociolinguistique, qui oriente les analyses discursives et linguistiques de phénomènes néologiques, sans doute parce que l'introduction d'une nouvelle forme de gestion de l'entreprise implique de convaincre le personnel qu'il y trouvera son compte. Ainsi, si les destinataires des discours diffusés dans l'entreprise Électricité de France, à partir de 1988, au nom du management stratégique intégré ont perçu d'abord l'intrusion de ces mots nouveaux comme un changement d'étiquette (le remplacement de directeur par manageur, d'usager par client, d'agent par acteur), l'analyse systématique et minutieuse des fonctionnements sémantiques et syntaxiques de ces vocables montre comment se met en place une représentation différente du fonctionnement réel de l'entreprise et des rôles assignés aux individus dans les textes qu'elle produit. Mais la recherche de Fabienne Cusin-Berche permet, audelà de l'étude du fonctionnement des vocables du management circulant dans une grande entreprise publique, de montrer les interactions entre vocabulaire et lexique, en examinant de près l'articulation entre de nouveaux usages en discours et de nouveaux sens ou acceptions en langue. En ce sens, cette étude met

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en question certaines conceptions naïves de la néologie, l'innovation constatée dans l'usage étant potentiellement contenue dans la langue. Ainsi le terme anglo-saxon management, issu du verbe français ménager, va-toil en revenant au français faire basculer l'acception du terme manageur vers une lWUvelle représentation des relations dans l'entreprise: il ne s'agit donc pas d'un mot nouveau pour étiqueter ce qui existe déjà, mais d'un lexème relativement ancien qui change de sens et dont l'ancien sens se retrouvera partiellement dans imprésario ou entraîneur... Fabienne Cusin-Berche est alors amenée à proposer d'appeler néonymes les nouvelles désignations surgissant dans l'usage (manager, management, acteur, client...), et qui fonctionnent en relation de co-référence avec des désignations plus anciennes appelées archéonymes (directeur, direction / encadrement, agent, usager...). Enfin, la méthodologie en trois étapes mise en œuvre dans cette recherche, parfaitement dominée, restera à mes yeux exemplaire: description morpho-syntaxique de termes extraits d'une liste proposée par des représentants de l'entreprise et systématiquement repérés, avec leurs contextes, dans divers types de textes produits par et pour l'entreprise (plaquettes de présentation, circulaires, rapports, glossaires, textes fondateurs, plans stratégiques...) ,. analyse sémantique de leurs fonctionnements discursifs et repérage des valeurs en usage,. confrontation systématique des résultats de l'analyse avec les discours lexicographiques des articles de dictionnaires afin de repérer l'ancrage de certaines valeurs en langue. Cet ouvrage qui reprend, de manière condensée, une thèse de doctorat soutenue à l'université Paris X-Nanterre en décembre 1995, montre, magistralement, ce que les études lexicologiques actuelles peuvent apporter à la connaissance du fonctionnement d'un domaine, d'une part, et comment, d'autre part, les études de sémantique discursive contribuent à expliquer l'émergence de nouveaux sens en langue. Sophie Moirand

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Le vocabulaire du management

Tout a été dit. Sans doute. Si les mots n'avaient changé de sens et les sens de mots Jean Paulhan.

LESDISCOURS MANAGÉRIAUX tenus dans les entreprises depuis 1980 constituent un champ d'investigation fructueux pour le lexicologue, non seulement parce que « les lieux de travail sont des usines à mots» [Boutet et alii, 1995 : 18], mais encore parce que, mettant en œuvre des théories nouvelles, ils permettent d'examiner attentivement l'articulation entre nouveaux usages discursifs et nouveaux sens ou acceptions. Ce qui revient à dire que l'étude présentée ici repose sur l'hypothèse d'une interaction entre vocabulaire et lexiquel et donc discours et langue. Elle examine les modalités de cette interaction et a pour ambition de contribuer à l'amélioration des connaissances du système lexical. Qu'entendons-nous par discours managériaux ? Le discours managérial, au même titre que les discours techniques liés à l'activité de production, constitue un sous-ensemble du discours entrepreneurial. Cette dernière désignation indique certes un lieu d'énonciation, suggère par opposition au discours
1. On entend par lexique l'ensemble des unités lexicales (ou mots) de la langue et par vocabulaire les unités lexicales actualisées en discours.

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commercial que les destinataires sont les membres de l'entreprise, mais occulte les caractéristiques internes de ce discours. Il ne s'agit ni d'un discours scientifique dans la mesure où il n'a pas pour objet la constitution d'un savoir conceptuel, même s'il y fait référence - les discours dont nous nous occupons sont imprégnés par les théories managériales ni d'un discours technique dans le sens où il n'est pas question de la réalisation d'un produit. Le type de production discursive auquel nous nous intéressons se rapproche du discours d'action que S. Moirand [1994b : 86] définit comparativement au discours scientifique: On pourrait distinguer une macro-fonction de type « Faire savoir» qui, dans le discours scientifique serait de l'ordre du Faire part [...J, alors que le Faire savoir du discours d'action, plus proche de l'information, se combinerait de manière plus explicite, plus avouée, à du Faire croire: il s'agit en effet de Faire agir, Faire réagir l'autre. Le discours managérial s'écarte effectivement de la simple transmission de connaissances dans la mesure où la dimension argumentative est extrêmement prégnante, où le désir de convaincre de la nécessité de changer, de modifier le comportement et les représentations des interlocuteurs, est manifeste. Il s'agit d'un discours spécifique produit (partiellement) par et (essentiellement) pour l'entreprise. L'émergence, au sein de ces discours managériaux, de nouveaux vocables ou de nouveaux emplois de vocables préexistants, est au centre de notre propos puisque nous nous intéressons aux phénomènes néologiques et à leurs implications socioculturelles.
I. De la néologie à la néonymie Depuis l'article de L. Guilbert consacré à la néologie figurant dans le Grand Larousse de la Langue Française [GLLF, 19711978: 3584] : Dans la linguistique moderne, le mot néologie est utilisé

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pour désigner l'ensemble des processus de formation des mots nouveaux, et néologisme pour dénommer le mot nouveau, l'opposition entre néologie et néologisme semble claire et dépourvue des connotations idéologiques dépréciatives précédemment attribuées. Mais la définition ou plus exactement la délimitation du néologisme semble encore soumise à des aléas, comme en témoignent les écarts d'appréciations. Ainsi J. Rey-Debove [1971] propose le critère suivant, qui est le plus généralement admis: Le néologisme est un mot récemment utilisé dans les échanges, et absent des corpus méta linguistiques. L'absence d'enregistrement d'un mot par les dictionnaires peut, certes, être un indice néologique, mais alors que dire des mots figurant dans le Dictionnaire des néologismes officiels [1988] ? Intégrés à un dictionnaire, de plus officiel, faudrait-il cesser de les considérer comme des néologismes? De même deviendrait caduc l'étiquetage effectué par les lexicographes, puisque, faisant entrer dans la nomenclature un mot nouveau, ils lui dénient par là-même son caractère néologique. Est intéressante d'ailleurs à ce propos l'évolution de l'appréciation qui se manifeste entre le Petit Robert [PR, 1991] où tout mot apparu depuis 1950 est accompagné de l'étiquette néologisme2, et le Nouveau Petit Robert [NPR, 1993] dont le critère est plus flou (<< mot nouveau relevé ou entendu depuis peu de temps ») dans la mesure où il repose sur l'évaluation subjective de destinataires qui demeurent anonymes. La définition proposée par D. Corbin [1975 : 52] renvoie encore plus explicitement au sentiment linguistique du locuteur ou de l'interlocuteur : mot qui paraît « nouveau» l'entend, à celui qui le produit ou

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Précision figurant dans le « Tableau des signes conventionnels et abréviations du dictionnaire ».

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sentiment qui est inévitablement lié à la compétence lexicale de celui qui porte un tel jugement, qui peut méconnaître un terme spécialisé, alors que celui-ci est ancien, ou a contrario, qui est susceptible de ne pas identifier un néologisme forgé tout à fait en conformité avec le système lexical. Ainsi la notion de « néologisme» est non seulement étroitement dépendante d'un critère temporel dont la durée affectée à la nouveauté reste à définir, mais encore à son degré de diffusion dans la communauté linguistique, pour l'évaluation duquel les dictionnaires sont de précieux (mais non infaillibles) témoins. Une création lexicale isolée, accidentelle (un hapax), non reprise par une communauté, relève nécessairement de la néologie, mais peut-elle être considérée comme un néologisme ou faut-il qu'elle bénéficie d'une sorte de consécration sociale? Dans ce cas, on ne pourrait qualifier un mot de « néologisme» que de manière rétroactive, qu'à partir du moment où il ne l'est déjà plus. Si la notion de néologie est incontournable, le statut du néologisme reste à définir. Dans le cadre de la problématique linguistique, il importe donc de définir les conditions nécessaires et suffisantes pour qu'un lexème soit considéré comme un néologisme. Ainsi des mots dont les signifiants sont attestés, mais qui bénéficient discursi vement de l'attribution de référents et de signifiés originaux par rapport à l'usage commun, doivent-ils être considérés comme des néologismes ou comme des particularités discursives idiolectales ? Cette interrogation renvoie au problème plus général de l'articulation entre lexique et vocabulaire, entre langue et discours, entre création lexicale et actualisation discursive. Aussi sommes-nous amenée à situer notre propos par rapport

aux théories linguistiques en vigueur. En relation avec notre
problématique, on distinguera d'une part les tenants d'un objet « langue» autonome, comme F. Saussure, ou E. Sapir - pour qui l'évolution linguistique ne serait attribuable qu'à des facteurs internes à la langue - et d'autre part ceux d'une langue

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qui n'existe qu'en tant que produit social, tel A. Meillet [19211936] - pour qui « l' histoire de la langue est commandée par des faits de civilisation ». Cette bipartition conditionne une double approche de la néologie. En effet, soit on porte sur eUe un regard « externe» (de type onomasiologique), c'est-à-dire que la néologie n'est envisagée qu'à travers sa détermination extralinguistique : le besoin de la société de dénommer une réalité nouveUe (par exemple télématique forgé par Nora et Minc en 1978), le désir du poète de renouveler une représentation banalisée (par exemple surréaliste créé par G. Apollinaire en 1917), la nécessité du savant qui découvre un nouveau concept (par exemple synapsie proposé par E. Benveniste en 1966) ; et l'on souscrit, dans ce cas, à la proposition de L. Guilbert :
« C'est dans la parole que se situe la création des mots

avant qu'ils ne prennent place dans le lexique de la langue »[GLLF: 3586J. Soit on porte sur eUe un regard « interne» (de type sémasiologique) et l'on considère le néologisme comme déjà présent dans la langue, le discours ne faisant qu'actualiser une potentialité du système. Ce point de vue est également évoqué par L. Guilbert qui parle à ce propos de néologie de langue3. Toutefois on s'écarte de ce dernier, dans la mesure où, opposant néologie de langue à néologie dénominative - laqueUe, de ce fait, pourrait être baptisée néologie de parole -, il considère celles-ci comme deux «formes de néologisme» et non comme deux approches. Or si l'on observe les néologismes dénominatifs, cités précédemment (télématique, surréalisme, synapsie), on remarque que la création consciente d'un néologisme peut également s'appuyer sur l'exploitation des virtualités de la langue. Aussi
3. «Nous entendons par là des formations verbales qui ne se distinguent nullement des mots ordinaires du lexique au point qu'ils ne se remarquent pas lorsqu'ils viennent à être employés pour la première fois» [Guilbert, 1975 : 43].

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la différenciation opérée par L. Guilbert repose sur un critère énonciatif qui ne peut être corrélé à des critères formels. Le modèle associatif et stratifié proposé par D. Corbin [1987], prenant en considération « les mots possibles non attestés », « les formes et les sens prédictibles des mots construits» militerait en faveur de cette exploration interne - malgré une délimitation étroite de la validité de ce modèle puisqu'il n'est pas apte à traiter des mots non complexes, et ne se préoccupe pas de l'emprunt. La néologie trouve sa source dans le système linguistique, autrement dit l'innovation, observée à un moment précis en parole, est contenue potentiellement dans la langue. Mais ce qui provoque son émergence à une période donnée, en quelque sorte le facteur actualisant de cette potentialité, est le fait de déterminations sociales. Si annualisation surgit dans l'usage, c'est qu'il répond à un besoin d'ordre socio-économique, donc extérieur à la langue. Toutefois le fait que ce soit annualisation et non *annualisement qui apparaît relève, lui, de la langue. Notre démarche est donc double: une fois les néologismes repérés dans les discours, d'une part on analyse leur fonctionnement discursif, d'autre part on confronte les résultats de cet examen avec ceux obtenus par l'étude des discours lexicographiques afin d'expliquer l'émergence de nouveaux sens en fonction du système linguistique et en corrélant les hypothèses ainsi élaborées à des nécessités extralinguistiques. Aussi, nous préoccupant du phénomène d'apparition, en discours, de nouvelles désignations qui peuvent - ou non - devenir des dénominations4, on peut se demander si elles ont toutes pour fonction de baptiser un objet créé récemment, de témoi-

4.

«L'acte de dénomination prérequis par toute relation de dénomination consiste en l'institution entre un objet X d'une association référentielle durable [...] cette association n'a pas pour but une désignation uniquement momentanée, transitoire et contingente, de la chose» [Kleiber, 1984: 80]

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gner d'une conceptualisation novatrice, de faire accéder à une nouvelle représentation du monde, ou d'étiqueter autrement ce qui existe déjà. L'alternative, de type pragmatique, ainsi posée n'est pas sans rapport avec la distinction proposée par L. Guil-

bert entre « néologie dénominative» et « néologie stylistique ».
En effet, reliant la première à « la nécessité de donner un nom à un objet» [1975 : 40] et considérant que la seconde est « fondée sur la recherche de l'expressivité du mot en lui-même ou de la phrase par le mot pour traduire des idées non originales d'une manière nouvelle, pour exprimer d'une façon inédite une certaine vision personnelle du monde », L. Guilbert pose les problèmes de l'origine et de la finalité de l'acte de dénomination en prenant pour critère classificatoire le caractère en quelque sorte conscient (du fait qu'il relève de la nécessité ou du désir) de la détermination du « dénominateur », elle-même associée à l'effet recherché. On pourrait, donc, à la suite de M.-F. Mortureux [1984], considérer qu'il s'agit de deux types de néologie dénominative opposables linguistiquement par une éventuelle (in)stabilité, liée à la dimension sociale ou individuelle du lien référentiel instauré - ces critères n'étant pas étrangers à la différenciation établie par G. Kleiber entre « dénomination» et « désignation ». Peut-on en déduire que la stabilité référentielle de la dénomination ne dépend que de la nature de la détermination initiale de ceux qui proposent une nouvelle dénomination, ou dépend-elle également de la pertinence linguistique du nouvel usage, du degré de motivation du néologisme? Nous nous intéressons précisément dans le présent ouvrage au statut lexical, syntaxique et sémantique de ces nouvelles désignations, c'est -à-dire au fonctionnement de la néologie (comment émerge un sens ou un emploi, à quels besoins il correspond et sous quelle forme il se manifeste). Cependant, pour souligner que nous ne focalisons pas notre attention sur l'ensemble des processus de formation des mots nouveaux, mais que nous observons les phénomènes de mutation syntaxi-

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ques et sémantiques subie par une unité lexicale à valeur dénominative, qui, insérée nouvellement dans un discours, entre en concurrence avec une ou des unité(s) préexistantes, nous avons recours au terme de néonymie. Ce mot, que R. Kocourek [1991 : 174] propose de réserver à la désignation de « la néologie en langue spécialisée ou à la formation de termes nouveaux », ainsi que son dérivé néonyme sont utilisés par nous dans un sens particulier. En effet, on appelle néonyme toute nouvelle désignation relativement stable surgissant dans les discours et qui est coréférentielle à une dénomination plus ancienne que nous appelons archéonyme. L'étiquette néonyme ne présume pas du degré de néologie de ces unités désignatives (de même l'archéonyme n'est pas nécessairement archaïque) par rapport à la langue; toutefois, dans la mesure où il s'agit de nouveaux usages discursifs, on avance l'hypothèse que ces vocables (parfois formellement anciens) actualisent des sèmes virtuels contenus dans les lexèmes. Les néonymes et les archéonymes identifiés puis analysés comparativement, nous cherchons à évaluer leur degré de néologie. II. Des vocables aux lexèmes L'exposition des critères qui ont présidé à l'élaboration du corpus et les méthodes adoptées pour l'analyser constitue un préalable favorisant l'appréciation des résultats. 11.1. Elaboration du corpus Notre terrain d'observation est l'entreprise Electricité de France (EDF), communauté linguistique de type professionnel intéressante à divers égards. En effet, sa structure nationale (effaçant les particularismes régionaux), sa taille (150000 salariés permanents), la diversité de ses activités (techniques, commerciales et sociales) permettent la constitution d'un corpus spécifique tout en évitant une délimitation trop étroite qui restreindrait la portée des conclusions à un domaine particulier (par exemple, le vocabulaire de l'électricité) ou encore

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les fausserait par la prise en compte involontaire de régionalismes ou d'« idiolectismes ». Par ailleurs, la longévité et l'intérêt manifesté récemment à l'égard du management par l'entreprise, militaient en faveur de ce choix. Ainsi, en 1988, EDF a élaboré puis mis en œuvre une nouvelle conception organisationnelle, baptisée management stratégique intégré, laquelle induit des modifications notionnelles et linguistiques mais aussi un renouvellement de l'approche des pratiques discursives envisagées dès lors comme outil de régulation sociale. Du fait de cette innovation, certaines dénominations structurelles concernant les agents, les processus ou les moyens ont été introduites. Entrant nécessairement en concurrence avec les dénominations antérieures, elles sont à l'origine d'un réaménagement sémantique général dont les textes diffusés entre 1988 et 1991 témoignent. Dans la mesure où l'adoption d'un vocabulaire managérial n'est ni imposée, ni conditionnée par des évolutions techniques extérieures à l'entreprise, il semble plus représentatif des pratiques discursives en vigueur dans l'établissement. Nous nous proposons donc, à partir de quelques mots pivots, de présenter une étude morpho-sémantique et syntactico-sémantique mettant en évidence l'usage qui en est fait à l'intérieur d'une communauté définie (EDF), puis de comparer les résultats ainsi obtenus avec la place qu'occupent ces unités dans le système linguistique général. Le premier problème auquel nous avons été confrontée était celui du choix de ces mots pivots. Plusieurs critères ont été retenus et diverses méthodes ont été utilisées. Tout d'abord, nous nous sommes adressée aux représentants des sept principales Directions, lesquels avaient été sollicités deux ans auparavant par la Direction de la communication pour participer à une réflexion sur les moyens d'« actualiser le vocabulaire EDF» et plus particulièrement sur « les mots du management », afin qu'ils fournissent une liste des termes qu'ils estimaient caractéristiques. Vingt-sept noms simples ou

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complexes ont été cités: Anticipation, client, comité, communication, contrôle, décentralisation, directeur, emploi, entreprise, évaluation, fonction, gestion, groupe, management participatif, métier, mission, MSI (Management Stratégique Intégré), poste, prospective, ressources humaines, qualité, sécurité, service public, stratégie, sûreté, valeur (les nouvelles valeurs), dont l'hétérogénéité non seulement référentielle, mais encore morpho-syntaxique peut surprendre autant que leur apparente banalité. Pour vérifier la pertinence de ces choix, nous avons mené une enquête et obtenu vingt-six résultats exploitables, provenant de salariés de niveaux hiérarchiques divers, dont les domaines d'activité sont dissemblables, et rattachés à des Directions différentes. Ils' agissait de déterminer dans quelle mesure et en quoi ces termes étaient représentatifs du vocabulaire de l'entreprise en général et du vocabulaire du management en particulier. Les informateurs devaient évaluer au moyen de notes (allant de 0 à 5) les degrés de représentativité, de fréquence, de spécialisation, de limpidité sémantique et enfin de polysémie de ces mots. Les critères n'étant pas mutuellement exclusifs, nous avons demandé une définition succincte de chaque élément de la liste, ainsi que des suggestions d'extension concernant ce premier inventaire. Ont été proposés les noms suivants:
Acteur, cadre de cohérence, cohérence, concurrence, contrat, culture d'entreprise, délégation, fonctionnel, expert, groupe responsable, initiative, management, management à deux niveaux, manage(u)r, marge d'autonomie, motivation, opérationnel, partenaires sociaux, partenariat, professionnalisme, synergie, réactivité, relations contractuelles, schéma directeur. L'échantillon des informateurs étant trop réduit par rapport au

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nombre d'employés, il ne peut être considéré comme représentatif de l'ensemble de l'entreprise. Cependant, l'enquête a permis d'élargir les premières propositions et de recueillir quelques critiques, portant soit sur le choix (termes qualifiés d'obsolètes) soit sur l'usage de certains termes, perçus comme de simples emblèmes de modernité, plus fréquemment sur les notions ainsi désignées. La confrontation des deux listes met en évidence l'infléchissement de la perception des problèmes en fonction de la place des énonciateurs puisque les premières informations ont été recueillies au sein d'une réunion institutionnelle - chaque individu représentant la Direction ou le Service auquel il appartient -, les secondes, obtenues par écrit - ce qui permet un délai de réflexion plus long - étaient anonymes et reflétaient de ce fait le point de vue des individus (par recoupement, on a pu s'apercevoir que quelques personnes avaient participé aux deux opérations). Il a semblé nécessaire de rassembler des documents pour vérifier la pertinence de la liste des mots soumis à examen: leur degré de néologie, la fréquence des occurrences, mais également la présence éventuelle de néologismes non identifiés en tant que tels par la communauté (comme décideur). La constitution du corpus de textes s'est révélée complexe du fait du très grand nombre de documents produits quotidiennement par l'entreprise, qui rend irréalisable une étude exhaustive, de l'absence d'archivage systématique de ces derniers et enfin du caractère confidentiel de certains. Après avoir rassemblé des textes de natures différentes (plaquette de présentation, textes fondateurs, glossaires, plans stratégiques, rapports annuels, retranscription de conférences, etc.) destinés à un public plus ou moins large, émanant d'instances diverses et concernant le management (entre 1988 et 1991), nous avons exploré des textes antérieurs (le plus ancien date de 1947) afin de vérifier le degré de néologie des termes présentés comme tels. Les soixante-trois tapuscrits (soit 1524 pages) pris en consi-

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dération permettent de s'assurer du caractère sociolectal, et non idiolectal, des observations effectuées. La diversité « historique» et la diversité qualitative des documents recueillis favorisent, en outre, l'observation des évolutions discursives et lexicales propres à EDF (donc l'analyse des procédures). Le dépouillement de ces textes a fait surgir d'autres termes (tels que compétiteur, décideur, retour d'expérience, reporting, etc.) récurrents et de caractère néologique plus accentué. En effet, en étudiant ces discours strictement dans une perspective néologique (déterminée à partir de la consultation des dictionnaires), sans limiter l'investigation aux termes de management, nous avons réuni quatre cent huit unités lexicales originales constitutives du vocabulaire d'entreprise. Afin d'esquisser un panorama très général de ces lexèmes, nous nous sommes inspirée des propositions de L. Guilbert [1975 : 59]. La notion de néologie sémantique - permettant de caractériser les vocables (quarante5 sur les quatre cent huit néologismes entrepreneuriaux) dont les signifiants préexistants sont pourvus de signifiés particuliers - semblait bienvenue pour rendre compte de trente-neuf mots6, sur les cinquante-deux choisis par le personnel EDF comme représentatifs du management. Quatre cent onze unités lexicales de formes inédites 7 plus ou moins complexes, dont onze8 des syntagmes choisis par nos informa5. Par exemple: déclinaison, maille, etc. 6. Ainsi en est-il par exemple de : client, comité, communication, contrôle, décentralisation, directeur, fonction, gestion, métier, mission, poste, prospective, qualité, sécurité, stratégie, sûreté, valeur, acteur, délégation, fonctionnel, expert, initiative, motivation, opérationnel, partenariat, professionnalisme, synergie, réactivité. 7. Par exemple: vente à bien plaire, monopole hexagonal, prospective stratégique, retour d'expérience, etc.

8. C'est le cas de : management participatif, management stratégique intégré, ressources humaines, groupe responsable, partenaires sociaux, relations contractuelles, schéma directeur, cadre de cohé-

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teurs, pouvaient être regroupés sous l'étiquette néologie syntagmatique. Enfin sept unités lexicales9, dont deux (manage(u)r et management) appartenant au corpus initial, étaient assimilables à la néologie d'emprunt. Face à ce grand nombre de lexèmes de qualités hétérogènes, une sélection des mots clés s'est opérée sur le critère de la priorité à accorder aux mots désignés comme étranges par les personnes interrogées lors de l'enquête, et qui apparaissent également dans les discours comme véhiculant les concepts essentiels du management. Le second critère est lié à la consultation de dictionnaires et ouvrages appartenant au domaine, qui nous a convaincue de focaliser notre attention sur les paradigmes désignationnelslO concernant les agents. La prise en considération des paramètres humains dans un processus de production de type commercial semble en effet constituer les fondements de ce nouveau mode de gestion, comme tendent à le confirmer les deux extraits encyclopédiques suivants: Management. Définition: mot anglo-saxon qui vient du vieux verbe français ménager, au sens d'organiser en tenant compte de la réalité. Inclut actuellement à la fois les fonctions de gestion, de direction et de traitement des problèmes humains dans le but de réaliser au mieux les objectifs à la fois économiques et humains de l'entreprise. [...]
renee, culture d'entreprise, management à deux niveaux, marge d'autonomie. 9. Telles que: common carrier, common carrying, net-back, process, reporting, management, manager.

10. «Il s'agit, en première approximation, de listes de syntagmes (en général nominaux, parfois verbaux) fonctionnant en coréférence avec un vocable initial dans un discours donné» (Mortureux M.F., 1993: 124].

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Management actuel Le passage de la notion de commandement à celle de management suggère l'existence de relations différentes entre responsables et collaborateurs [Gautier et Diridollou, 1989: 74],

et: Management Manière de diriger et de gérer une organisation [...]. En utilisant au mieux les hommes, la technologie et les ressources matérielles, il parviendra à accroître la rentabilité et l'efficacité de l'entreprise [...] Amener les hommes à donner le meilleur d'eux-mêmes fait bien partie de l'art du management [Dervaux et Coulaud, 1990 : 113]. Il a donc paru intéressant d'examiner comment cette nouvelle technique appliquée aux hommes se traduisait au sein de l'entreprise, en d'autres termes de vérifier à travers le renouvellement des dénominations et/ou des désignations, en utilisant les outils linguistiques, s'il s'agissait d'une ~~ technicisation »de l'homme ou d'une humanisation du technicien. L'analyse repose essentiellement sur quatre termes pivots: manage(u)r, management, acteur, et cHent, auxquels sont associés leurs archéonymes : agent vs acteur, usager vs client, directeur vs manage(u)r, management vs direction I encadrement - et quelques autres mots s'inscrivant épisodiquement dans le même paradigme désignationnel, comme abonné à propos de client. Ainsi le corpus initial comprend-il 20 entrées et contient-il 4034 occurrences pleines, réparties de la façon suivante: - les occurrences de acteur, représentant 5,4 % du corpus global, celles de agent 8,5 %, - les apparitions de client 14,5 %, celles de usager 0,09 %, celles de abonné 0,04 %, celles de clientèle 5,32 %, - les attestations de manageur 2,52 %, celles de décideur 0,54 %, celles de chef 4,21 %, celles de président 0,61 %,

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