Le plaidoyer de l'âge classique

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Au croisement du droit et de la littérature, de la rhétorique et de la poétique, cette étude interdisciplinaire explore l'éloquence judiciaire de trois avocats célèbres de la France du XVIIème siècle : Olivier Patru, Antoine Le Maistre, Claude Gaultier. Le public de cette époque se passionne pour tout ce qui est juridique, notamment le plaidoyer, discours final prononcé par l'avocat devant le tribunal. Créés et reçus comme discours esthétiques, les plaidoyers sont ici décryptés en tant que genre littéraire.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782296179417
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LE PLAIDOYER DE L'ÂGE CLASSIQUE

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03852-3 EAN : 9782296038523

Dianne DUTTON

LE PLAIDOYER DE L' ÂGE CLASSIQUE
Olivier Patru, Antoine Le Maistre et Claude Gaultier

L'Harmattan

Remerciements

Je remercie infiniment Max Vernet pour sa direction patiente et ses magnifiques lumières intellectuelles. Mes remerciements très reconnaissants vont à Christian Biet pour son encouragement, pour sa confiance en moi et pour ses conseils précieux. Que soient ici remerciés: Stella Spriet, pour le partage, l'amitié et l'encouragement; Éric Brisson, pour la tendresse, l'appui et ... les coups de fouet ; Wendy Elliott, pour sa confiance sans bornes en moi et pour son amitié précieuse; John Wonnacott, formidable avocat et acteur dont les plaidoyers sont de véritables œuvres d'art. Un grand merci à mes amis et collègues pour leur appui: Christian Do, Catherine Wells, Keling Wei et John Beach. Je suis très reconnaissante à ma famille pour son encouragement: Helen et John Dutton, Corinne Dutton, Carol Bureau, Crystal Walters, Robert Skidd et Shane Hobson. Au Département d'Études Françaises de Queen's University, Line Voyer, Agathe Nicholson, Lise Thompson, François Rouget, Jurate Kaminskas, Élizabeth Zawisza et Mireille Calle-Gruber m'ont tous beaucoup aidée. Je remercie la School of Graduate Studies de Queen' s pour sa part dans la réalisation de cet objectif. Toute ma reconnaissance va au Conseil de recherche en sciences humaines du Canada et au Gouvernement de l'Ontario pour le soutien matériel qu'ils ont bien voulu m'accorder.

« Mais vivre sans plaider, est-ce contentement? » Racine, Les Plaideurs (1668) La Comtesse, Acte 1, sc. VII, v. 250

Introduction

1. Le Plaidoyer: genre esthétique Le plaidoyer est une version écrite du discours prononcé par l'avocat comme argument et explication de sa cause devant le tribunal. Il s'agit du même type de texte que celui des très célèbres discours de Cicéron, étudiés en lettres classiques.! Prendre des plaidoyers des avocats du XVIIe siècle comme objets d'études « littéraires» risque, à première vue, de nous éloigner du corpus de textes dignes de cette considération. Toutefois à l'âge classique, lorsque l' « éloquence» est une valeur appartenant aux BellesLettres, lorsque le droit fait partie de la formation de tout homme bien éduqué, lorsque l'avocat mérite si souvent l'appellation d'« homme de lettres », les plaidoyers forment un « genre» à l'intérieur des Belles-Lettres (la « littérature» comme nous l'entendons aujourd'hui n'existe pas encore2), un genre non seulement entendu et regardé au prétoire, mais aussi publié, lu et apprécié de façon analogue aux recueils de
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Comme par exemple "Pro Milone", "Pro Archia", "Pro Caelio, "Pro
naître Marc de la 31.

Ligario" . 2 «Age de l'Eloquence, âge de la rhétorique, le XVIIe siècle voit les Belles- Lettres: il n'est pas encore l'âge de la littérature». Fumaroli, L'Âge de l'éloquence: rhétorique et «res literaria », Renaissance au seuil de l'époque classique, Genève, Droz, 1980, p.

lettres, de sermons et de nouvelles. Néanmoins ce genre ne bénéficie guère de l'attention qu'il mérite auprès de la critique littéraire aux XXe et XXIe siècles, en raison peut-être de son appartenance à ce qui relève du droit - ou à ce qu'on nomme maintenant les « Sciences humaines» et non pas à la « littérature» dans le sens contemporain et restreint du terme. La critique a trop souvent tendance à mettre sur le même plan la littérature et la poiésis, négligeant ainsi les origines de la littérature, les profondes transformations qui apparaissent dans la rhétorique et dans la poétique à l'âge classique. Lorsque l'on parcourt les rayons de la section «Littérature française XVIIe siècle» à la Bibliothèque Nationale de France, lorsque l'on feuillette n'importe quel livre sur la littérature française, on constate les faits suivants: 1. Les sermons de Bossuet et de Bourdaloue font bien partie du canon littéraire; 2. l'éloquence judiciaire a souvent droit à une référence ou une mention confirmant son importance parmi les « Belles Lettres» ; 3. aucun auteur dont la fonction principale est d'être avocat ni aucun texte juridique ne s'y trouvent. La critique littéraire reconnaît l'existence et l'importance de ce genre dans les «Belles Lettres» sans toutefois pouvoir surmonter sa réticence à l'embrasser et à l'intégrer de plain-pied dans le canon. Nous avons comblé cette lacune en présentant la première thèse en littérature sur les plaidoyers du XVIIe siècle français. Il faudrait faire pour l'éloquence judiciaire ce que Roger Zuber a accompli pour la traduction dans son livre magistral Les « belles infidèles» et la formation du goût classique. 1 L'éloquence judiciaire souffre d'au moins trois injustices: 1. La critique ne tient pas compte de l'importance de l'actio, ou de la prononciation du discours oratoire, ce qui prive complètement ce genre d'un de ses traits extrêmement importants: l'aspect dramatique2 ; 2. La critique a tendance à juger ce genre à partir de notions anachroniques, à savoir une
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[1re éd. 1968] Albin Michel, 1995.
Ce sera notre Chapitre II.

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conception toute moderne de la rhétorique, du droit et de la littérarité; 3. L'éloquence judiciaire est sous-estimée par rapport à l'éloquence sacrée qui, elle, est censée avoir au moins la «vérité» (divine) et l'éthique de son côté. Ce troisième point rejoint en partie les anachronismes mentionnés dans notre deuxième point, dans le sens où le droit et la littérature ont beaucoup changé depuis l'âge classique et qu'il faut considérer l'éloquence ~udiciaire dans son contexte classique, et non pas moderne, pour pouvoir saisir la légitimité de sa place parmi les Lettres. Pour nous, imbus de l'épistémè moderne et «postmoderne », l'appréciation des fruits du siècle classique exige une compréhension de l'épistémè classique, non seulement de la manière dont les classiques conçoivent le monde et leur savoir, mais des valeurs profondément enracinées dans leur culture. Un des arts auxquels les classiques attachent une très grande valeur est l'éloquence, synonyme à l'époque, selon Marc Fumaroli, du terme rhétorique.2 Au Grand Siècle, certaines valeurs sont en train de changer de façon radicale, si bien qu'il faut en fait différencier entre l'époque préclassique et le classicisme propre, tout en tenant compte du fait qu'il y a beaucoup d'imbrications entre les deux. On conçoit souvent l'époque classique comme celle du règne personnel de Louis XIV, soit de 1661-1715. Fumaroli appelle «âge de l'éloquence» la période «de la Renaissance au seuil de l'époque classique». On connaît l'opinion courante sur le sort de la rhétorique pendant le classicisme: la critique l'interprète comme la mort de la rhétorique.3 Nous nous intéressons aux textes préclassiques, d'une époque pendant laquelle l'éloquence n'est pas un simple ornement agréable
1 Nous employons le terme «moderne}) dans le sens de contemporain, actuel. 2 En dehors de l'âge classique, la rhétorique serait l'art de produire l'éloquence. 3 Roland Barthes, «L'ancienne rhétorique », Communications 16 (1970), pp. 172-229,p. 192. Il

du discours mais un art ou une science primordiale, placée au-dessus de tous les autres parce qu'il faut tout exprimer par le discours.l Cette conception de la rhétorique existe depuis les Grecs, elle sera en jeu tout au long du XVIIe siècle dans la querelle des Anciens et des Modernes. La rhétorique s'exerce dans trois lieux traditionnels: le prétoire, la chaire et la tribune. Des trois genres oratoires, le plaidoyer oral appartient évidemment au genre judiciaire. Le genre est significatif parce que différentes techniques s'appliquent aux différents genres: chaque genre a ses fins, ses lieux et ses prémisses particuliers. Ce qui impose sa loi au genre est l'auditoire. Comme l'exprime Aristote: « Or, il faut nécessairement que l'auditeur soit ou spectateur ou juge, et que le juge prononce ou sur le passé ou sur l'avenir; [...] celui qui prononce sur le passé [est] le juge; celui qui prononce sur le talent de l'orateur, le spectateur [...] ».2 Le passé, c'est le judiciaire; le présent, c'est l'épidictique. C'est dans le genre épidictique que le spectateur se prononce sur le talent de l'orateur. Bien sûr, dans le cas du plaidoyer, il y a un juge qui se prononce sur le passé. Mais l'auditoire ne se limite pas au juge: il s'étend à tous les spectateurs de la salle, foule ou public similaire aux spectateurs de théâtre. La comparaison avec le théâtre sera développée au Chapitre II, car non seulement l'avocat joue un rôle, prononce son discours bien appris par cœur, et fait des gestes dramatiques et oratoires, mais les spectateurs dans la salle d'audience applaudissent aussi après un plaidoyer bien exécuté !3 Or, pour le plaidoyer oral, ces spectateurs ne jugent pas seulement le cas mais apprécient aussi l'orateur et c'est à cette situation que nous
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Il est intéressant de noter le retour depuis Heidegger à cette notion de

l'importance fondamentale du langage. 2 Aristote, Rhétorique, I, 3, 1358b, p. 30. 3 Voir Catherine Holmès, Éloquence judiciaire de 1620 à 1660 : reflet des problèmes sociaux, religieux et politiques de l'époque, Paris, Nizet, 1967, p. 28. 12

nous intéresserons particulièrement dans cette étude. Car le plaideur considère aussi son public et les fins de son discours changent, selon que l'avocat met l'accent sur le judiciaire (le juge) ou sur l' épidictique (les spectateurs). Dans le judiciaire, les fins sont le juste et l'injuste. En revanche: « Pour ceux qui louent et blâment, les fins sont le beau et le laid [. ..] ». 1 L' épidictique est, sinon purement esthétique, le plus esthétique des genres rhétoriques, et la qualité argumentative y est minime. Plusieurs avocats de l'âge classique, non contents d'affiner leur technique juridique en perfectionnant leur habileté rhétorique, se permettent des prétentions esthétiques (on dirait aujourd'hui prétentions «littéraires »). Non seulement ils mettent, en dehors du Palais, leur plume au service de genres traditionnels comme le théâtre, ou un peu moins conventionnels comme le roman, mais en plus, pour le Palais, ils prêtent à la composition de leurs écrits et oraisons2 professionnels, une attention assidue à la langue, au style et aux formes d'expression. Les avocats contribuent, comme les traducteurs, à la réaffirmation de la capacité esthétique de la prose. À cette époque, le plaidoyer tente donc non seulement de persuader les juges de la justesse de la cause, mais aussi de les captiver par une narration bien menée, par de belles tournures de phrases, par des figures à la fois poétiques et rhétoriques, par des arguments ingénieux, bref, à leur plaire tout comme les avocats voulaient plaire aux spectateurs de la salle. Le nombre de destinataires augmente encore lorsque, en dehors du Palais, des lecteurs demandent des copies des plaidoyers de grands orateurs. Lorsque la cause est déjà entendue et que le plaidoyer n'a plus de fonction utilitaire, l' orateur-devenu-écrivain publie le plaidoyer pour que son public s'élargisse, pour que son plaidoyer soit lu et passe à la postérité. Le discours va de l'oral à l'écrit et le discours1

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Aristote, Rhétorique, I, 3, 1358b, p. 31.
Oraison dans le sens ancien, c'est-à-dire discours prononcé en public.

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devenu-texte quitte entièrement le genre judiciaire pour faire partie de l'épidictique. Le Juste n'a absolument plus aucune importance; ce qui compte, c'est le Beau. Les grands avocats commencent à faire publier leurs plaidoyers dès la fin du XVIe siècle, pratique qui devient habituelle au XVIIe siècle. Les destinataires des plaidoyers dépassent largement les juges instruits de l'affaire. D'un côté, les avocats s'empressent de donner essor à leurs intentions artistiques, et de l'autre, l'horizon d'attente du public permet à celui-ci de recevoir les plaidoyers en tant que discours et textes esthétiques. Le public lit avidement les plaidoyers comme on lirait un journal, une histoire ou une nouvelle.l Nous explorerons ce phénomène à travers les efforts rhétoriques de trois grands avocats de la première moitié du XVIIe siècle, très célèbres quoique très dissemblables: Claude Gaultier, Olivier Patru et Antoine Le Maistre. Nos études détaillées de leurs pratiques et de leur éloquence dégageront la rhétorique et la poétique du plaidoyer à cette époque. Nos analyses culturelles montreront l'importance de ce genre, précurseur de la «littérature », parmi les BellesLettres. Le plaidoyer se caractérise par un mélange ingénieux de mimèsis et de diégesis.2 L'avocat représente son client et son histoire dans un spectacle qui est le procès devant le
1 Jacques Munier-Jolain, La Plaidoirie dans la langue française, t. 1, p. 33. 2 Nous employons les termes dans leur sens aristotélicien: mimèsis: Aristote, Poétique I, 1447a: « imitation» ou « représentation» selon la traduction; les arts qui représentent une action; diégesis du grec diègèsis, « narration» ; les arts qui racontent l'action. Platon leur donne un sens un peu différent dans La République, III, 394b : « [...] il Y a une première sorte de poésie et de fiction entièrement imitative qui comprend [...] la tragédie et la comédie; une deuxième où les faits sont rapportés par le poète lui-même [...] ». Gérard Genette observe que l'opposition mimèsis et diégesis correspond chez Platon à l'opposition discours rapporté, de type dramatique et discours « narrativisé », le narratif pur. Figures III, p. 190 et pp. 192-193. 14

tribunal et l'avocat raconte l'histoire de son client pour le tribunal et pour le public de lecteurs. Il y a au moins deux mouvements esthétiques dans ce processus: celui d'un écrivain et celui d'un acteur. Il s'ensuit que l'avocat est doublement artiste et le plaidoyer est doublement un genre esthétique.

2. Droit et littérature
Cette étude s'inspire en partie de ce qui est communément appelé le «mouvement droit et littérature », branche de la critique interdisciplinaire qui a ses origines aux États-Unis pendant les années 1970. Le livre de James Boyd White, The Legal Imagination (1973) inspire des recherches innovatrices qui dépassent les frontières devenues traditionnelles entre les deux disciplines, mais ce n'est que vers la fin des années 1980 que le mouvement prend de la vitesse. Quelques noms importants sont Ronald Dworkin (professeur de droit),l Stanley Fish (professeur de littérature anglaise et professeur de droit),2 et Richard Posner (Juge en chef à la Cour d'appel des États-Unis, 7e circuit).3 De façon générale, il semble qu'aux États-Unis les recherches ont commencé du côté du droit pour ensuite se tourner vers le littéraire. Si le mouvement se divise naturellement en deux branches, le droit dans la littérature (études thématiques) et les aspects «littéraires» du droit ou des documents juridiques, les recherches incorporent de multiples approches y compris la rhétorique, l'herméneutique, la narratologie, la poétique, la critique culturelle, la déconstruction et la

Notamment A Matter of Principle, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1985. 2 Doing What Comes Naturally: Change, Rhetoric, and the Practice of Theory in Literary and Legal Studies, Duke UP, 1989. 3 Law and Literature, [1988] Harvard University Press, 1998. 15

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sémiotique.l Deux revues américaines se consacrent à ces études interdisciplinaires, Law and Literature (autrefois Cardozo Studies in Law and Literature) et la Yale Journal of Law and Humanities et le nombre de cours dans les facultés de droit portant sur ces questions a doublé entre 1988 et 1998.2 Du côté de la France, les origines du mouvement « droit et littérature» se rattachent au nom d'un chercheur: Christian Biet. Il tient, en 1988-1989, un séminaire sur la famille et la loi pendant la période révolutionnaire3 ; dans les années 1990, il inaugure à l'École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, un autre séminaire, « Droit et littérature ». Depuis, le nombre de publications et l'intérêt pour ces questions ne cessent d'augmenter. Un premier colloque international «Droit et littérature », réunissant des chercheurs américains et français, a eu lieu à Nice, juin 2001 ; suivent deux autres colloques internationaux en 2002 : «Représentations du procès », Paris, mai 2002, et «Passé, présent et avenir de l'éloquence judiciaire », Grenoble, novembre 2002. Les avocats français s'avèrent en général moins ouverts que leurs confrères américains quant aux recherches communes aux deux disciplines. À l'encontre des Américains, les chercheurs du mouvement français commencent ordinairement par la littérature pour ensuite se tourner vers le droit. Leur approche inclut davantage la sociologie, l'anthropologie, 1'histoire et la rhétorique. Deux livres occupent une place significative dans la formulation du sujet de cette étude. Sara Maza, historienne américaine, publie en 1993 Private Lives and Public Affairs:

Voir par exemple Law and Literature: Text and Theory, éd. Lenora Ledwon, New York, Garland, 1996. 2 Posner, Préface, p. vii. 3 Voir La Famille, la Loi, l'Etat, de la Révolution au Code civil, textes réunis et publiés par Irène Théry et Christian Biet, Imprimerie Nationale/Centre Georges Pompidou, 1989. 16

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The Causes Célèbres of Pre-revolutionary France.l Elle étudie les mémoires judiciaires ou factums2 des avocats écrits pour les causes d'importance notoire à cette époque, s'intéressant en particulier à leur succès inouï auprès du public de lecteurs et à leur influence idéologique. La lecture de ce livre nous a amenée à chercher si le phénomène remontait au XVIIe siècle: la question est posée dans le livre de Catherine Holmès, L'Éloquence judiciaire de 1620 à 1660 : reflet de problèmes sociaux, religieux et politiques de l'époque.3 Ce livre montre qu'au XVIIe siècle c'est le plaidoyer et non le factum qui joue un rôle significatif et qui manifeste les qualités « littéraires» qui nous intéressent. Il est significatif de noter que ces deux livres sont écrits par des Nord-Américaines. Deux ouvrages importants, publiés récemment en France sur l'époque qui nous intéresse sont: Conter le crime: Droit et littérature sous la Contre-Réforme: Les histoires tragiques (1559-1644) de Thierry Pech 4 et Droit et littérature sous l'Ancien Régime. Le jeu de la valeur et de la loi de Christian Biet.5 Pech montre comment les auteurs d'histoires tragiques au XVIe siècle reprennent de vrais cas criminels comme sources pour leurs nouvelles. Le crime fascine le public qui désire le sensationnel et les émotions très fortes. Les récits tragiques mettent le droit à l'épreuve de la fiction et permettent une délibération publique sur des cas criminels et sur la nature du crime. Dans Droit et littérature, Biet montre comment les auteurs littéraires de l'Ancien Régime s'appuient sur les procédures judiciaires pour construire leurs intrigues. De façon réciproque, le droit
1 University of California Press. Traduite en français, Vies privées, affaires publiques, Les causes célèbres de la France prérévolutionnaire, Fayard, 1997. 2 Bien que ce mot vienne du latinfactum, il est devenu un genre et un mot en français. Donc nous ne le soulignons pas. 3 Pari, Nizet, 1967. Thèse, Université York, Toronto, CANADA. 4 Paris, Honoré Champion, 2000. Thèse, Paris X, 1996. 5 Paris, Honoré Champion, 2002. 17

emprunte à la littérature ses figures et ses moyens d'expression. La littérature met en question le droit et interprète le droit. Les deux domaines entretiennent ainsi un lien nécessaire et propice. La thèse d'Anne Jeannin- Vibert sur la rhétorique délibérative, L'Éloquence parlementaire sous la monarchie de Juillet: Guizot, Thiers, Tocqueville! n'est pas encore publiée. Vibert fait partie de l'équipe de recherche « Rhétorique et Ancien Régime» (RARE), fondée en 1998 et dirigée par Francis Goyet à Grenoble III. RARE travaille, entre autres, sur les plaidoyers de l'avocat Henri Cochin et de ses opposants au XVIIIe siècle, en vue de pouvoir les analyser de la manière dont les jésuites en particulier sous l'Ancien Régime analysaient Cicéron afin de pouvoir en tirer un enseignement quant aux techniques de la plaidoirie utiles aussi aujourd'hui.2 Il est en fait ironique que nous parlions du mouvement « droit et littérature» comme de quelque chose de neuf, parce qu'en effet, le droit et la littérature n'ont été séparés en disciplines distinctes que relativement récemment. Ces deux domaines dépendent du langage, à la fois parlé et écrit; tous deux relèvent de la communication mais requièrent un emploi du langage hors de l'ordinaire, souvent plus sophistiqué que celui de la communication simple. D'un côté, l'avocat a toujours besoin d'être un bon écrivain; de l'autre, l'écrivain littéraire maîtrise les techniques langagières qui en feraient souvent un bon avocat. Plusieurs phénomènes ont contribué à la bifurcation du droit et de la littérature à différentes époques à travers les
1 Thèse de doctorat NR, Lettres, Université de Grenoble III-Stendhal, 2000. 2 Voir par exemple, l'article de Francis Goyet, « 'L'unité de sujet' dans les plaidoiries du XVIIIe siècle». Représentations du procès: Droit, Théâtre, Littérature, Cinéma. Sous la direction de Christian Biet et Laurence Schifano. Nanterre: Université Paris X-Nanterre, 2003, pp. 135-149. Actes du Colloque «Représentations du procès », mai 2002, Paris, France. 18

trois siècles qui nous séparent du XVIIe siècle. À partir du XVIIe siècle, les Belles- Lettres commencent à se compartimenter et à se spécialiser de plus en plus en « littérature », histoire et philosophie. Dorénavant, la « littérature» elle-même ne cesse d'avoir un sens plus restreint, ne comprenant essentiellement de nos jours plus que la poésie, le roman et le théâtre. La rhétorique est progressivement, depuis le XVIe siècle, mal comprise, critiquée et dévalorisée. En France, le déclin de la rhétorique atteint son nadir en 1885 lorsqu'elle est éliminée du programme scolaire.l Pour sa part, le droit est devenu de plus en plus compliqué et protégé. Il a cessé de faire partie de l'éducation générale et la rhétorique a cessé aussi d'être enseignée dans ce domaine. La formation juridique ne prend même guère en considération la rhétorique, même pour les avocats de litiges qui doivent découvrir les techniques de cet

art - s'ils les découvrentjamais - par eux-mêmes.2
Au XXe siècle, un renouveau d'intérêt porté à la rhétorique commence à se manifester. Sans refaire en détail I'histoire de ce phénomène, soulignons tout de même les étapes principales: en Angleterre, l'œuvre d'I.A. Richards, Philosophy of Rhetoric, parue en 1936 ; en France, la leçon inaugurale de Paul Valéry au Collège de France en 19373 ; et en Allemagne, La littérature européenne et le moyen âge latin (Europiiische Literatur und lateinisches Mittelalter) d'Ernst-Robert Curtius en 1947. Ce n'est que dans les années 1960 que l'intérêt porté à cet art s'épanouit. Le Traité de l'argumentation de Chaïm Perelman et Lucie OlbrechtsTyteca, publié en 1958, marque un moment important dans la
I Olivier Reboul, La rhétorique, PUF, colI. Que sais-je ?, 1998, p. 31. 2 D'ailleurs, nous hasardons l'observation (nullement scientifique) que exception faite de la cour d'assises - la qualité rhétorique des plaidoyers de nos jours, puisque nous nous intéressons au plaidoyer comme genre, est très inférieure à celle des avocats de l'Ancien Régime (qualité en termes de mérite). Le manque de formation dans cet art se fait voir et entendre. 3 Paul Valéry, Introduction à la Poétique, Paris, Gallimard, 1938. 19

redécouverte de la composante argumentative de la rhétorique.l Perelman étant philosophe du droit, ce serait un premier rapprochement de la littérature et du droit, par la voie de la rhétorique. Certains linguistes s'inspirent du travail de Perelman et poursuivent des recherches linguistiques sur l'argumentation.2 Du côté de la philosophie, dans Vérité et méthode (Wahrheit und Methode), paru en 1960, Hans-Georg Gadamer formule une conception très large de la rhétorique comme le pouvoir du discours. L'herméneutique, qui peut être conçue comme l'inverse de la rhétorique, emprunte largement ses moyens à la rhétorique, art qui vise, selon le philosophe, le parler-vrai. Gadamer affirme que les sciences humaines ne suivent pas les mêmes méthodes que les sciences «pures» pour atteindre la «vérité ».3 Les plus grandes avancées en études rhétoriques au siècle dernier sont effectuées en histoire: la magistrale étude de Marc Fumaroli L'Âge de l'éloquence publiée en 19804 (et rééditée deux fois depuis), reconstruit cette histoire et redécouvre une très grande quantité de textes extrêmement riches et fondamentaux pour la compréhension des lettres de l'Ancien Régime. Depuis 1984, Fumaroli occupe la chaire « Rhétorique et société en Europe (XVIe - XVIIe siècle) » au
1 Michel Meyer lui accorde l'honneur d'avoir « redonné toutes ses lettres de noblesse à la rhétorique ». « La grande révolution en rhétorique durant ce siècle [...] aura été accomplie par Chaïm Perelman». Histoire de la rhétorique des Grecs à nos jours, p. 259. 2 Voir par exemple Christian Plantin, Lieux communs, topoi, stereotypes, clichés, Paris, Kimé, 1993 et Essais sur l'argumentation. Introduction linguistique à l'usage de la parole argumentative, Paris, Kimé, 1990; aussi, du côté de la linguistique pragmatique, Dominique Maingueneau, Pragmatique pour le discours littéraire. Paris, Bordas, 1990. 3 « Le fait qu'en présence d'une œuvre d'art on fasse l'expérience d'une vérité inaccessible par toute autre voie constitue la signification philosophique de l'art, qui s' affmne en face de toute ratiocination». Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode, Seuil, 1996, p. 12. 4 Thèse soutenue sous le titre: «Jésuites et Gallicans, recherches sur les querelles de rhétorique en France, de la Renaissance au seuil de l'âge classique », Lettres, Paris IV, 1976. 20

Collège de France, ce qui pourrait sembler une preuve de la réintégration de la rhétorique dans l'institution universitaire française après cent ans d'absence et de discrédit. Parmi les littéraires, Roland Barthes donne, en 19641965 à l'École Pratique des Hautes Études, un séminaire sur « l'ancienne rhétorique ».1 Aron Kibédi-Varga publie Rhétorique et littérature en 1970,2 et incorpore en annexe des discours oratoires du XVIIe siècle (parmi lesquels des plaidoyers des avocats qui nous intéressent dans la présente étude). Malheureusement, ces textes n'ont guère attiré l'attention d'autres littéraires. À l'exception des deux chercheurs que nous venons de nommer, la tendance en France parmi la plupart des littéraires était, jusqu'à très récemment, de s'intéresser uniquement aux figures de

rhétorique - essentiellement à l' elocutio, voire à concevoir la
rhétorique comme n'étant que ses figures sans prendre en compte l'argumentation et les aspects structuraux de la rhétorique.3 Toutefois, plus récemment, Francis Goyet reprend la rhétorique dans son sens large afin de lire et d'interpréter les textes d'Ancien Régime.4 Il s'agit de réintégrer l'inventio, la dispositio et la memoria dans l'analyse du discours rhétorique. C'est dans cette optique que nous abordons le sujet de notre étude sur les plaidoyers du XVIIe siècle, une étude rhétorique dans son sens le plus large, l'accent mis sur l' inventio, la dispositio, l' elocutio et l' actio.
1 Voir la transcription en forme d'aide-mémoire de ce séminaire: Roland Barthes, « L'ancienne rhétorique », Communications 16 (1970), pp. 172229. 2 Paris, Didier, 1970. 3 Gérard Genette remarque: « Aujourd'hui, nous en sommes à intituler Rhétorique générale ce qui est en fait un traité des figures. Et si nous avons tant à "généraliser", c'est évidemment pour avoir trop restreint: de Corax à nos jours, 1'histoire de la rhétorique est celle d'une restriction généralisée ». «La rhétorique restreinte », Communications 16 (1970), pp. 158-171 à la page 158. 4 Voir par exemple sa thèse d'État, Le sublime du "lieu commun". L'invention rhétorique dans l'Antiquité et à la Renaissance, Champion, 1996.

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S'ajoute à cette approche rhétorique intégrale le rappel et l'affirmation de la complémentarité entre la rhétorique et la poétique: la « rhétorique », selon certains critiques, inclurait la poétique; la «poétique» fait partie de l'art de la parole persuaSIve. *** 3. Quelques points schématiques relatifs à la rhétorique de l'Ancien Régime Il est tout à fait hors de la portée de cette étude de tracer l'histoire de la rhétorique jusqu'au Grand Siècle. Toutefois nous tenons à mentionner quelques aspects importants de cette l'histoire, sur lesquels nous reviendrons lors de nos analyses des plaidoyers. La rhétorique a ses origines dans le désir et la nécessité tout humains de bien parler et de persuader les autres, non par la force mais par la parole. La rhétorique et la poétique étaient toujours imbriquées et complémentaires, aussi il est bien difficile de considérer l'une sans l'autre. D'époque en époque, la critique a souvent changé de terminologie pour ces arts mais les pratiques mêmes demeurent. Pendant le Moyen Age, les traités de rhétorique les plus influents étaient le De Inventione (l'Invention) de Cicéron, la Rhétorique à Herennius et la Doctrine chrétienne de saint Augustin.l Si l'Institution oratoire de Quintilien a peu d'influence au Moyen Age, sa redécouverte en 1416 en fait une des grandes références rhétoriques de la Renaissance. En 1421, sont redécouverts le Brutus, l 'Orator et le De Oratore de Cicéron,2 textes très influents à partir de cette
1 Benoît Timmermans, «Renaissance et modernité de la rhétorique », dans Histoire de la rhétorique des Grecs jusqu'à nos jours, dir. Michel Meyer, p. 100. 2 Timmermans, p. 101. 22

date. Quoique la Rhétorique d'Aristote fût traduite en latin au XIIe siècle, elle était appréciée surtout pour son contenu politique, éthique et «psychologique ». Certains théoriciens de la Renaissance portent un intérêt au texte, mais selon Kennedy, ce n'est qu'à l'époque moderne que l'importance du traité est vraiment reconnue.l Toutefois, Françoise Douay montre l'importance du texte dans la tradition jésuite au XVIIe siècle.2 Il y a 17 traductions de la Rhétorique en latin aux XVIe et XVIIe siècles, et quatre en français.3 Pendant la Renaissance une querelle se développe entre les «cicéroniens» et les «anticicéroniens », entre les partisans du pathos ou de l'efficacité rhétorique et les partisans d'une rhétorique éthique qui vise la morale.4 Cette tension se transformera au XVIIe siècle en conflit notoire entre le pathos et le logos, la passion et la raison. Pour ce qui est de la rhétorique à la Renaissance, deux hypothèses contradictoires s'affrontent sur la pensée de Pierre de la Ramée, dit Petrus Ramus (1515-1572), converti au protestantisme en 1561, professeur au Collège royal à Paris.5 D'une part, Perelman et la plupart des critiques lui attribuent la réduction de la rhétorique à l'élocution et à l'action, ce qui mène éventuellement à la « dégénérescence» et à la « mort »

1 Kennedy, pp. 62-63. 2 Françoise Douay, « Les Jésuites et l'autorité de la Rhétorique d'Aristote », La Rhétorique d'Aristote: traditions et commentaires de l'Antiquité au XVIIe siècle. Éds. Gilbert Dahan et Irène Rosier-Catach. Paris: Vrin, 1998, pp. 331-346. 3 Les traductions de la Rhétorique en français au XVIIe siècle sont: J. du Sin: 1608 ; R & R Estienne: 1624-1630 ; F. Cassandre: 1654 ; A. Bauduyn de la Neufville : 1665. Douay, p. 332. 4 Timmermans, p. 111. Timmermans note que les termes ne reflètent pas la pensée de Cicéron mais servent à contraster l'orateur prêt à tout faire pour gagner avec l'orateur à scrupules moraux. 5 Son ouvrage Rhetoricae distinctiones ad Carolum Guisianum. Oratio ejusdem de studiis philosophiae et eloquentiae conjungendis (Lutetiae habita anno 1546) est publié en 1549 à Paris.

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de la rhétorique.l D'autre part, Timmermans lui accorde l'élargissement de la rhétorique dans le domaine de la dialectique.2 Il nous semble que les choses en étaient depuis toujours là et que la critique n'a fait que changer les mots. L'hypothèse de Timmermans semble très juste puisqu'on peut facilement concevoir la dialectique comme faisant partie de la rhétorique, dans le sens où la rhétorique habilite le langage à exprimer le raisonnement. Toutes deux emploient le syllogisme à prémisse probable (l'enthymème est la même chose que le syllogisme dialectique). Le problème se situe au niveau de la distinction entre raisonnement analytique et raisonnement dialectique, distinction oblitérée dans Ramus et mal comprise depuis le XIXe siècle par la logique moderne.3 Perelman remarque que la différence principale entre la rhétorique et la dialectique chez Aristote est une différence d'auditoire; la dialectique n'a qu'un seul interlocuteur tandis que la rhétorique s'adresse à une foule.4 Il est tout à fait normal d'employer les mêmes techniques langagières dans la dialectique que celles qu'on utilise dans la rhétorique. Appeler « dialectique» tout ce qui était antérieurement
1 Perelman, L'Empire rhétorique, pp. 18-19. Fumaroli se demande si le fait que la première rhétorique en langue vulgaire (Antoine de Fouquelin de Chauny, La Rhetorique françoise... à Tres-Illustre Princesse Madame Marie Royne d'Escosse, Paris, 1555) ait été une oeuvre ramiste a eu des conséquences « sur la persistance du ramisme en France, parmi les « ignorans », en dépit de l'hostilité de l'humanisme gallican officiel». L'Âge de l'éloquence, p. 760. 2 Timmermans, p. 139. 3 Pereleman, E.r., p. 18. «Il est de notoriété publique que la logique moderne, telle qu'elle s'est développée depuis le milieu du XIXe siècle [...] a identifié la logique non avec la dialectique, mais avec la logique formelle, c'est-à-dire avec les raisonnements analytiques d'Aristote, et a complètement négligé les raisonnements dialectiques, considérés comme étrangers à la logique. En quoi elle me semble avoir commis une erreur, symétrique de celle de Ramus ». 4 Alors la « nouvelle» rhétorique tel qu'élaborée dans le Traité de l'argumentation de Perelman et Olbrechts propose une fusion entre rhétorique et dialectique, la considération de tout discours destiné à persuader ou convaincre. 24

« rhétorique» et appeler «rhétorique» ce qui n'était que l'élocution et l'action auparavant ne change rien à la substance de l'art de bien parler. En plus, comme le montre Timmermans, les idées de Ramus n'ont rien changé dans l'enseignement de la « rhétorique» en France. Même si « Ramus proposait l'étude des œuvres littéraires et l'analyse stylistique afin que les étudiants apprennent non seulement à penser correctement mais aussi à mettre en valeur leurs idées et leurs raisonnements avec toute l'élégance et la finesse des Anciens »,1 on a continué à enseigner la rhétorique classique et ses cinq parties.2 L'ars rhétorica n'a perdu ni son inventio, ni sa dispositio ni sa memoria. Une influence importante sur l'enseignement de la rhétorique pendant la Renaissance est la traduction des Progymnasmata d'Aphthonius.3 Ce manuel d'exercices préparatoires pour l'étudiant en rhétorique est traduit en latin pour la première fois au XVe siècle et bénéficie de quatre rééditions au XVIe siècle. La nature des quatorze exercices de

composition énumérés par Aphthonius - de la fable à
l'argument

- montre

bien l'imbrication

de la rhétorique et de

la poétique.4 Ainsi avant de devenir orateur, l'avocat a déjà exercé sa plume dans la fable, la narration (fictive et nonfictive) et la maxime. La pratique des humanistes d'empiler les citations et de montrer leur érudition dans les discours devient habituelle
1

2

Holmès, p. 19.

"[...] la redistributiondes rôles que propose Ramus,la restrictiondu mot

rhétorique à l' elocutio et à l' actio, ne s'imposera durablement nulle parf'. Timmermans, p. 136. 3 Aphthonius d'Antioche, rhéteur grec de la deuxième moitié du IVe siècle de notre ère. 4 Les exercices exigent la composition des textes suivants: 1. la fable à l'imitation d'Ésope; 2. la narration (mythologique, historique ou politique) ; 3. l'anecdote; 4. la maxime; 5. la réfutation; 6. la confImlation ; 7. le lieu commun; 8. l'éloge; 9. l'invective; 10. la comparaison; Il. la personnification; 12. la description; 13. l'argument; 14 ; l'introduction d'une loi (pour et contre). George Kennedy, A New History ofClassical Rhetoric, pp. 203-206. 25

au XVIe siècle. La citation donne de l'autorité au discours grâce à l'appui sur la sagesse des Anciens qui donne, en théorie, accès à la vérité. L'usage d'un grand nombre de citations perdure dans les plaidoyers de la première moitié du XVIIe siècle, non sans provoquer des critiques acerbes. La rhétorique est souvent confondue avec l'amplification sans fondement et avec la sophistique. Ses critiques se concentrent sur les excès possibles et laissent entièrement de côté les aspects esthétiques, utiles et nécessaires de la rhétorique. En 1599, les Jésuites publient la Ratio studiorum, le nouveau programme d'enseignement jésuite pour l'étude des humanités. En France, l'édit de Nantes est accompagné d'une réforme de l'enseignement selon laquelle le programme de la Ratio studiorum est imposé, ce qui élimine toute possibilité de l'établissement du programme proposé par le protestant Ramus.! L'enseignement jésuite est basé essentiellement sur les principes trouvés dans la Rhétorique à Herennius, dans Cicéron et dans Quintilien. C'est une approche « maximaliste» de la rhétorique selon la terminologie de Françoise Douay, c'est-à-dire qui considère toute la rhétorique antique dans son intégralité comme utile et bonne à enseigner. 2 Selon Timmermans: [...] dès le XVIIe siècle l'enseignement jésuite contribuera largement à associer la rhétorique à l'esprit de Cour et à la défense des pouvoirs monarchiques et pontificaux. Dans les pays catholiques, la popularité de la rhétorique sera liée à celle des jésuites, donc à celle des valeurs du régime qu'ils défendent. 3

1 Françoise Douay, "La rhétorique en Europe à travers son enseignement", Histoire des idées linguistiques, t. 2, éd. Sylvain Auroux, Liège, Mardaga, 1992, p. 471. 2 Douay 1992, p. 494. 3 Timmermans, p. 132.
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Cette rhétorique de la Cour, nous le verrons, va s'opposer à une autre rhétorique très ancrée dans les traditions d'une institution judiciaire: celle du Parlement. Tous les critiques sont d'accord sur le fait qu'au cours du XVIIe siècle, la rhétorique subit des changements considérables. Mais quant à la signification de ces changements, il y a beaucoup de désaccord. Analysant l'avènement de l'époque «moderne », une partie de la critique de nos jours parle de «l'esthétisation» de la rhétorique,l du passage de la rhétorique à la narration ou de la rhétorique à la littérature.2 Pourtant, comme le dit Olivier Reboul, la « 'fin de la rhétorique' n'est qu'un lieu commun au mauvais sens du terme, c'est-à-dire non rhétorique ».3 En d'autres mots la notion n'est qu'un stéréotype sans fondement critique. La rhétorique perd de son prestige à cette époque, les genres traditionnels sont moins populaires, mais elle gagne de l'importance dans d'autres genres, tels la lettre, la description, le testament, le discours d'ambassade, la consolation et le conseil au prince. Elle s'adapte, elle change de nom, elle règne. Jean Starobinski le confirme, la rhétorique du XVIIe siècle incluait la poétique: [. . .] la rhétorique, dans les termes où elle avait été codifiée aux XVIe et XVIIe siècles, incluait la poétique: elle avait droit de regard sur toute invention et sur toute diction; les formes proprement oratoires n'étaient que des cas d'espèce; ce qui faisait que les discours attribués à leurs héros par les poètes épiques,

1

2 Christian Wentzlaff-Eggebert, éd., Le langage littéraire au XVIIe siècle: De la rhétorique à la littérature, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1991. 3 Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, p. 86. 27

Jody Enders, p. 164.

les dramaturges et les historiens appartenaient de droit à l'éloquence.! Ainsi la rhétorique contenait, entre autres, tout ce que comprend notre terme moderne de «littérature ». Selon Kibédi- Varga, elle continuait à être « la base de toute science
- normative et descriptive - de la littérature »,2 le terme

littérature étant employé ici dans son sens actuel, c'est-à-dire l' œuvre esthétique de l'écrivain. Il importe de souligner le sens étendu du terme « littérature» au XVIIe siècle: « Doctrine, érudition, connaissance profonde des Lettres [...] ».3 À leur tour, « les Lettres» signifie: «Connaissances que procure l'étude des livres »4; il s'agit de livres appartenant à tous les domaines du savoir. L'expression « Belles-Lettres» apparaît au XVIIe siècle et comprend l'éloquence, la poésie, la grammaire, l'histoire et parfois la philosophie, donc un champ plus restreint que celui des Lettres tout court. Par la suite, au cours du XVIIIe siècle, le champ des Belles-Lettres se rétrécit pour exclure l'histoire et la philosophie, à moins que ces dernières ne soient aussi bien écrites pour plaire. Puisque la grammaire était devenue également une discipline séparée, les Belles-Lettres finissent, après beaucoup d'hésitations au XVIIIe siècle, par signifier la rhétorique et la poésie. Le terme « littérature» suit un processus identique de restriction du champ. C'est le Romantisme au XIXe siècle qui opère un changement significatif au sens de littérature pour limiter encore son application au roman, au théâtre et à la
Jean Starobinski, «La chaire, la tribune, le barreau », Les lieux de mémoire, t. II, vol. 3, p. 428. 2 Kibédi-Varga, Rhétorique et littérature, p. 10. 3 Antoine Furetière, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots français tant vieux que modernes et les termes de toutes les sciences et des arts, La Haye, Arnout & Reinier Leers, 1690 ; Genève, Slatkine Reprints, 1970. 4 Dictionnaire le Littré. 1872 et 1876 suppl. CD-ROM. Redon. 28
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poésie, voire à la fiction. De nos jours, pour qu'un texte accède au rang d'œuvre littéraire, il faut qu'on y reconnaisse «un rajout singulier de valeur »,1 ou en d'autres termes, lui accorder le statut d'œuvre d'art. Selon Denis SaintJacques « la réception institue la littérature» et « la littérarité [. ..] ne se dégage pas d'une mystérieuse immanence textuelle, elle résulte plutôt d'une valeur conférée par certains acteurs autorisés à des discours qu'ils choisissent de reconnaître ».2 Ce sont les lecteurs qui identifient l'appartenance d'un discours à la littérature, à partir de l'esthétique propre à leur culture, à une période donnée. Sans vouloir commettre un anachronisme, nous pouvons tout de même transposer et appliquer cette théorie au discours du XVIIe siècle, substituant au concept de «littérature », le concept de prose d'art. Nous verrons que les plaidoyers étaient à la fois créés et reçus comme discours esthétiques. Pour en revenir à la rhétorique, nous remarquons qu'au seuil du XVIIe siècle, un idéal civique de l'éloquence française commence à préoccuper les Français. À Paris, la Justice s'exerce sur l'île de la Cité dans le Palais de Justice; la monarchie - et donc la Cour - occupe la rive droite; sur la rive gauche, les universités, les doctes, les théologiens et les humanistes. La chaire et le barreau sont en concurrence pour le titre de l'éloquence la plus éminente. Le XVIIe siècle n'a pas une rhétorique mais de multiples rhétoriques: jésuite, janséniste, gallicane; du Parlement, des Anciens, des Modernes, de l'atticisme cicéronien, de la Cour, des rationalistes. Une myriade d'approches coexiste qui met en place différentes opinions sur les éternelles questions rhétoriques: les places respectives de l'èthos, du pathos et du
1 Ghislain Bourque, « La littérarisation », La Littérarité, éds. Louise Milot et Fernand Roy, Sainte-Foy, Université de Laval, 1991, p. 32. 2 Denis Saint-Jacques, «La Reconnaissance du littéraire dans le texte », La Littérarité, p. 61. Voir aussi Marilyn Randall, « Le Contexte littéraire et la mauvaise littérature », La Littérarité, p. 220 : « [...] est littéraire tout ce qui est consacré comme littéraire dans une époque et une culture données» .

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logos dans l'art; s'il faut avoir des dons ou si par l'étude on peut réussir dans l'éloquence; quelle est la place de la morale dans la rhétorique; quel est le rapport entre la rhétorique et la dialectique? S'y ajoutent, des questions particulièrement françaises: peut-on égaler ou même surpasser les Anciens dans l'art rhétorique et comment; les citations grecques et latines sont-elles nécessaires; y-a-t-il une rhétorique « naturelle », préférable à celle du maniement des préceptes traditionnels? Le nombre étonnant de publications qui ont affaire avec la rhétorique montre l'importance capitale de cet art à cette époque. Fumaroli répertorie non moins de 325 publications aux XVIe et XVIIe siècles, plus cinquante-deux autres de la Société de Jésus, et sa bibliographie n'est pas exhaustive. Selon la rhétorique jésuite, c'est par le travail, la pratique et l'art qu'un sentiment vrai et profond peut être communiqué. En revanche, la rhétorique ecclésiastique (par exemple janséniste) est une rhétorique d'inspiration selon laquelle l'art surgit comme un élan de sincérité d'une âme pieuse. Françoise Douay énumère six positions distinctes à l'égard de la rhétorique et de son enseignement à cette époque: nous avons déjà mentionné la première, les « maximalistes» ; les autres sont les suivantes: 2) les sélectifs (didacticiens, ramistes, stylisticiens ou belles-lettristes, élocutionnaires): une partie de la rhétorique antique est utile [...]. 3) les rénovateurs (au nom de la sensibilité religieuse, de la politique ou des sciences): il nous faut une toute autre rhétorique, avec ses trois variantes, cherchant à développer, en langue naturelle, une nouvelle esthétique (le naturel de la passion, le sublime et le simple), un autre gouvernement (la démocratie), une épistémologie moderne (expérimentale). 4) les spontanéistes (sectes religieuses, éloquence populaire) : à quoi bon la rhétorique? l'inspiration

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suffit 5) les pessimistes (élitaires ou désenchantés) : à quoi bon la rhétorique? la véritable éloquence ne s'enseigne pas. 6) les hostiles enfin (géomètres, herméneutes, piétistes, grammairiens): pas de rhétorique, il y a mieux à faire [...] 1 D'où vient la multiplicité d'attitudes envers cette discipline? Remontant à l'Antiquité, la rhétorique avait déjà perdu une partie de sa stature à l'époque de Tacite lorsque cet auteur se demande pourquoi l'éloquence était en décadence depuis Cicéron. L'explication offerte par Tacite associe la démocratie à l'éloquence et montre que sous les empereurs, la rhétorique a été bridée et est devenue artificielle. Les théoriciens du Grand Siècle français se sont posé la même question; certains doutaient que la véritable éloquence fût possible sous une monarchie; d'autres protestaient que l'éloquence française n'avait besoin que d'un peu de temps pour se développer. En 1594, le magistrat Guillaume Du Vair (1556-1621) publie un Traité de l'éloquence française et des raisons pourquoi elle est demeurée si basse. En réponse à la question, il tient la noblesse française en partie responsable d'avoir négligé l'éloquence, de l'avoir laissée «entre les mains de personnes abjectes ».2 L'éloquence, le plus grand art de tous, requiert l'esprit noble, des dons et beaucoup de travail. Le magistrat dénonce l'abus des citations et conseille la modération. Du Vair réhabilite Cicéron comme modèle d'éloquence, souligne l'importance du pathos et emploie luimême un style orné de figures. La France souhaite avoir son propre Cicéron. À la fin du siècle, nous le verrons, les avis sont partagés sur la question de savoir si elle l'a trouvé ou non. Fondée en 1634 par Richelieu, l'Académie française joue un rôle dans l'élaboration de l'éloquence du XVIIe siècle. Ses pères ne sont pas de tradition jésuite, mais
1Douay 1992, p. 494. Caractères gras et soulignés de Douay. 2 Du Vair, "De l'éloquence françoise" dans Oeuvres, Paris, 1641, p. 400. 31

gallicane et parlementaire: Du Vair, Balzac, Conrart, Chapelain, Vaugelas, Patru.l Sa mission - perfectionner le français - inclut la fonction de « nettoyer la Langue des ordures qu'elle avoit contractées ou dans la bouche du peuple, ou dans la foule du Palais, et dans les impuretez de la chicane, ou par les mauvais usages des Courtisans ignorants [...] ».2 Il s'agit d'une accusation contre les abus de l'éloquence dans le Palais, parmi les avocats (la chicane) et aussi à la Cour. L' Académie (ou plus particulièrement l'un de ses membres, Olivier Patru) avait l'intention de publier une «Rhétorique française », mais d'autres l'ont devancé (une avant-première du scandale du Dictionnaire !). Le Grand écrit dans son «Discours sur la Rhétorique, À Monsieur Bary» qui sert de préface à la Rhétorique françoise de René Bary : Il y a long-temps que la celebre Academie, la gloire du Royaume, & la maistresse de l'éloquence, nous avoit fait la promesse d'une Rhetorique si souhaittée. Mais enfin, Monsieur, vostre liberalité l'en a pleinement acquitée : & nous attendrons avec moins d'impatience que l'éloquent Patru joigne sa magnificence à vostre liberalité, & qu'il adjouste l'excez de ses tresors à l'abondance de vos richesses.3 Cette Rhétorique françoise inaugurale de René Bary est publiée pour la première fois en 1653. Bary présente une rhétorique classique, qui nécessite des dons et du travail. Dans son Avant Propos il réfute ses critiques:
I

2 Pellisson, Histoire de l'Académie françoise, Paris, 1693, p. 19, cité par Fumaroli, L'Âge..., p. 648. 3 Monsieur Le Grand (<< Sieur des Herminieres, Conseiller du Roy & Substitut de Monsieur le Procureur General»), «Discours sur la Rhétorique », dans René Bary, La Rhétorique françoise, Paris, Pierre le Petit, 1665. Discours non paginé. 32

Timmermans,p. 168.

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