Le plurilinguisme au Moyen Âge

Publié par

L'ensemble des études présentées ici, dues à des chercheurs de renommée internationale, linguistes, historiens et littéraires, a notamment pour but de déterminer le statut des langues savantes et vernaculaires dans les mondes d'Occident et d'Orient, dont les relations méritent d'être encore précisées et approfondies. Le plurilinguisme médiéval montre des cultures ouvertes les unes aux autres, des sociétés en interaction dans un intense processus de circulation d'un bout à l'autre du "monde connu".
Publié le : mercredi 1 avril 2009
Lecture(s) : 156
Tags :
EAN13 : 9782336272467
Nombre de pages : 375
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LE PLURILINGUISME

au Moyen Âge
Orient-Occident

Je peregrine tres saoul de nos façons, Non pour cercher des Gascons en Sicile (j’en ay assez laissé au logis) ; je cerche des Grecs plustost, et des Persans ; j’acointe ceux-là, je les considere ; c’est là où je me preste et où je m’employe. Et, qui plus est, il me semble que je n’ay rencontré guère de manieres qui ne vaillent les nostres. Montaigne, Essais, Livre III, ch. IX

INTRODUCTION

L’oiseau chantait dans le verger de l’Aimé Vint l’Ami qui dit à l’oiseau : « Si nous ne nous comprenons pas par la langue, comprenons-nous par l’amour, car par ton chant mon Aimé apparaît devant mes yeux ». Raymond Lulle, Livre de l’Ami et de l’Aimé

INTRODUCTION

Le plurilinguisme est sans doute un fait naturel dans toutes les sociétés : la situation de la France actuelle nous fait prendre ce fait pour une exception, parce que l’unité linguistique des parlers français en France remonte à un passé ancien. Mais, pour ne citer que des pays tout proches comme l’Allemagne et l’Italie, c’est loin d’être partout le cas. Aujourd’hui encore, des élèves qui vont à l’école dans diverses régions d’Allemagne peuvent avoir des dif¾cultés à s’adapter au milieu linguistique dans lequel ils sont arrivés de fraîche date. Il y a des variantes considérables à l’intérieur d’une même sphère linguistique. À plus forte raison, la diversité des langues existe-t-elle du fait des mouvements de population : l’immigration, les déplacements constants pour des raisons multiples, tantôt contraintes, tantôt voulues. L’ensemble des études que nous présentons dans cet ouvrage consacré au Moyen Âge, dues à des chercheurs linguistes, historiens et littéraires, a notamment pour but de déterminer le statut des langues savantes et vernaculaires dans les mondes d’ici et de là-bas, d’Occident et d’Orient, dont les relations méritent d’être encore précisées et approfondies. La situation du Moyen Âge était encore bien plus diverse que celle qu’on peut observer de nos jours : les langues étant loin d’être uni¾ées, de nombreux dialectes étaient pratiqués à l’intérieur d’une même famille linguistique. En France, les régions de langue d’oïl et celles de langue d’oc pouvaient ne pas se comprendre mutuellement. Si l’on s’en tient au seul bassin méditerranéen, diverses communautés coexistaient : juives, « grecques » (au sens large), italiennes, espagnoles, portugaises, « arabes » (au sens large aussi, incluant des non arabes comme les berbères, pour ne citer qu’un seul exemple), syriennes, persanes, turques, etc. Depuis le mythe de la tour de Babel, la langue et les langages n’ont cessé d’être au centre de la pensée médiévale, qu’elle soit orientale ou occidentale. Or la structure en escaliers de la tour de Babylone en fait, dans l’iconographie médiévale occidentale, le pendant diabolique de la montagne du Purgatoire. Comment ne pas évoquer la superbe représentation de la tour

CLAIRE KAPPLER ET SUZANNE THIOLIER-MÉJEAN

de Babel dans le Livre d’Heures du Duc de Bedford1, ou la structure de la montagne du purgatoire dans la Divine Comédie représentée par di Michelino, dans son tableau « Dante et son poème »2 ? Si des anges apparaissent au sommet de Babel, ce n’est pas, comme à la cime du Purgatoire, pour aider les âmes guéries à s’envoler vers le Paradis, mais, tout au contraire, pour précipiter au sol les hommes présomptueux, et les punir. Mais pourquoi un tel châtiment ? C’est que le privilège de la langue est donné par Dieu. Car la langue, dans bien des cultures, est d’abord celle de la divinité, des dieux ou de Dieu. Elle est une comme Dieu est Un. Pour l’Occident médiéval, la seule langue possible, la langue sacrée, celle qui est ¾xée, qu’on doit apprendre sans l’altérer, c’est le latin. Comme pour le grec, l’hébreu et l’arabe, il est la langue qui unit Dieu et les hommes. Le latin sera donc la langue privilégiée pour traduire, transmettre et communiquer d’une langue à l’autre. C’est la lingua franca des lettrés, car elle n’est pas seulement utilisée comme langue d’écriture mais aussi comme langue orale et permet aux litterati d’être chez eux dans toute l’Europe et même au-delà. Ce phénomène, loin d’avoir disparu, continue de concerner nos sociétés modernes.
[…] au cours de l’histoire, certaines langues sont devenues des lingua franca, le latin à l’époque classique et médiévale, le français pendant plusieurs siècles en Occident, le swahili dans certaines parties de l’Afrique et l’anglais dans le monde entier à partir de la seconde moitié de ce siècle3.

Il est un fait : si on veut véritablement comprendre la culture médiévale occidentale, il faut étudier les relations qui s’établirent entre le latin et les langues maternelles. Le latin se caractérise alors par l’ordre, la ¾xité de ses règles et la systématique de la grammatica. Les langues vernaculaires, au contraire, représentent un certain désordre, sont, dans le domaine littéraire, en rivalité les unes avec les autres a¾n de s’assurer la suprématie. Et cette histoire, in¾niment complexe, est au cœur de bien des œuvres, et même bien des con¿its, comme le remarquait Montaigne :

1

2

Additional MS 18850, British Library, f° 17 b, XVe siècle. Il vécut de 1417 à 1491 ; son tableau est conservé à Florence. 3 Samuel P. Huntington, op. cit., p. 77.

12

INTRODUCTION

Notre parler a ses foiblesses et ses défauts, comme tout le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes. Nos procez ne naissent que du débat de l’interpretation des loix ; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n’avoir sçeu clairement exprimer les conventions et traictez d’accord des princes4.

Ces propos, s’ils témoignent de l’importance d’un langage clair et dépourvu d’ambiguïté, nous apprennent aussi que la langue joue un rôle politique et social déterminants.
La langue représente cependant bien plus qu’une monnaie destinée aux échanges rationnels ou affectifs. Elle entretient des rapports privilégiés, toutpuissants, avec l’environnement social5.

Et cela, notre monde contemporain l’expérimente chaque jour.
Tout au long de l’histoire, la répartition des langues dans le monde a re¿été celle de la puissance […] L’évolution dans la répartition de la puissance produit une évolution dans celle des langues. […] Comme pour d’autres formes de culture, plus de puissance signi¾e plus d’assurance linguistique chez ceux dont c’est la langue maternelle et plus d’incitation à l’apprendre chez les autres6.

Le jeu entre langue dominante et langue dominée, qui, aujourd’hui encore, n’en ¾nit pas de susciter des con¿its, est remarquablement illustré, dans les pages qui suivent, par deux études consacrées à l’Angleterre médiévale. Dans ces conditions, le traducteur, l’interprète, souvent appelé « latinier » en langue d’oc et d’oïl comme pour marquer la suprématie de la langue savante, aura un rôle de première importance, car le sort de beaucoup peut dépendre non seulement de son savoir, mais aussi de son honnêteté. Ce n’est pas mince affaire mais vraie responsabilité que de mettre au contact deux mondes à l’histoire imbriquée, parfois houleuse, voire cruelle, mais aussi riche et ¿orissante : l’Orient et l’Occident. Un Guillaume de Rubrouck l’a éprouvé7.
Maurice Rat, Montaigne. Essais, Paris, Classiques Garnier, 1958, Livre II, ch. XII, p. 223. George Steiner, Langage et silence, Paris, Éditions du Seuil, 1969, p. 207 6 Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2000, p. 79. 7 Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l’empire mongol, 1253-1255, introduction, traduction du latin et notes par Claude-Claire et René Kappler, Paris, Imprimerie Nationale / Actes Sud, 2007 [1ère édition, Paris, Payot, 1985], ch. XIII.
4 5

13

CLAIRE KAPPLER ET SUZANNE THIOLIER-MÉJEAN

Faut-il rappeler que la première traduction du Coran, faite en latin, fut achevée en 1141, sous l’in¿uence de Pierre de Cluny8 ? Et ils sont nombreux les savants qui connaissent des langues étrangères. Le grec n’est pas la langue oubliée que l’on a cru souvent, car « il est une composante de la langue d’Église qui véhicule les paroles du Salut9 ». On doit à Raymond Lulle, le « Docteur Illuminé », d’avoir créé les premiers collèges des langues orientales, lui qui demanda au pape en 1311 l’autorisation d’enseigner non seulement le grec, le latin et l’hébreu, mais aussi le chaldéen à Rome, Paris, Oxford, Bologne et Salamanque10. Comme on sait, le pays de la Reconquista jouera là un rôle de premier plan, avec ses traducteurs juifs au contact de la civilisation arabe d’el Andalus et du monde chrétien. Ceux-là nous livreront de précieux témoignages sur les connaissances et les controverses philosophiques du temps, ainsi que sur les sciences les plus diverses. De même les cours de Sicile et d’Italie du Sud furent des lieux de rencontre entre peuples d’Orient et d’Occident, entre gens de la rive nord et de la rive sud de la Méditerranée. Mais, au Moyen Âge, l’intérêt de l’Occident pour les langues ne se borne pas à la simple connaissance, aussi vaste soit-elle. Encore faut-il que le savoir ait un sens, une utilité. Cette quête de sens peut conduire le poète à la recherche d’une langue secrète, cachée, codée, dont les enjeux sont variables. Tantôt c’est un simple divertissement de l’esprit, tantôt c’est l’expérience vécue de l’ineffable. Dans la première démarche, la langue cachée n’est qu’un jeu sur le langage, jeu de lettré, de rhétoriqueur, comme il en existe déjà quelques exemples chez les troubadours. Un bon aperçu en est donné par Cerverí de Girona dans deux poésies, dont l’une est la version codée de l’autre :
8 Pierre de Montboissier, dit le Vénérable (1092-1156), élu abbé de Cluny en 1122. Pour cette traduction du Coran, voir la belle étude de José Martínez Gásquez, « La prima traduzione latina del Corano », in Il Mediterraneo del ‘300 : Raimondo Lullo e Federico III d’Aragona, re di Sicilia. Omaggio a Fernando Domínguez Reboiras, a cura di Alessandro Musco e Marta M.M. Romano, « Instrumenta Patristica et Mediævalia », Turnhout, Brepols, 2008, p. 285-294. 9 Michel Zimmermann, « La connaissance du grec en Catalogne du IXe au XIe siècle », in Haut Moyen Âge : Culture, éducation et société. Études offertes à Pierre Riché [Claude Lepelley et aliii éd.], Nanterre, Publidix, 1990, p. 515. 10 Concile de Vienne (1311-1312). Voir A. Oliver et M. Senellart, Raymundi Lulli Opera latina, tome XVI, Turnhout, Brepols, 1988, p. XIII ; pour un rappel historique, voir Djamil Aïssani, « Les rapports Béjaia-Sicile au moment des séjours du philosophe catalan Raymond Lulle (XIIIe-XIVe siècles », in Il Mediterraneo del ‘300 : Raimondo Lullo e Federico III d’Aragona, op. cit., p. 253-283.

14

INTRODUCTION

Ta¿amart fa¿ama ho¿omom ma¿amal pu¿umus si¿imi a¿ama e¿ementre bo¿omon a¿amas ge¿emens11.

Ce qu’on peut interpréter ainsi :
Tart fa hom mal pus sia entre bonas gens (Un homme agit dif¾cilement mal s’il est parmi des gens de bien)12.

Mais la vraie recherche sur le langage est celle qui sera intimement liée à une conception symbolique et spirituelle du monde de la connaissance. Quand la grande mystique Hildegarde de Bingen voulut évoquer la langue du Paradis, elle dut l’inventer à partir des langues sacrées, et utilisa un lexique d’où le verbe, marque de la temporalité, était, bien sûr, exclu13. Comme le rappelait George Steiner,
Dans la vérité suprême, le passé, le présent et le futur marchent de front14.

Or, c’est là un domaine où l’Occident et l’Orient se rejoignent. L’un et l’autre ont fait l’expérience du retour à la langue Une, celle de l’indicible.
Le bienheureux, l’initié, ne se soustrait pas seulement aux tentations du monde ; il se soustrait à la parole. Sa retraite dans une grotte de montagne ou dans une cellule de monastère est l’expression de son silence. […] La tradition occidentale connaît aussi les dépassements du langage vers le silence. […] Saint Jean de la Croix exprime l’exaltation de l’ascète dont l’âme contemplative brise ce qui l’amarrait à la connaissance verbale commune15.

Quand Dante arrive au Paradis, son expérience est celle d’une connaissance au-delà du langage : les mots ne peuvent plus suf¾re, si habile soit le poète.
11 Joan Coromines, Cerverí de Girona, Lírica, I, Barcelone, Curial, 1988, in Vers breu i vers estrayn, v. 4-5, p. 235-238. Voir surtout la très ¾ne analyse de Marc Trottier, « Vers breu and vers estrayn : a re-examination of two neglected poems by Cerverí de Girona (PC 434a-66 et PC434a-68) », La France latine, Université de Paris-Sorbonne, n° 136, 2003, p. 194-205. 12 Ibid., p. 235. Si Joan Coromines présente, pour chaque strophe, le texte en clair (Vers breu) suivi du texte codé (Vers estrayn), en revanche Marc Trottier, dans son étude, édite les deux poésies séparément (p. 203, le Vers breu et p. 204-205 le Vers estrayn). 13 Pour Hildegarde de Bingen (1098-1179), voir notamment Arnaud de la Croix, Hildegarde de Bingen, la langue inconnue, Monaco, éd. Alphée, 2008. 14 George Steiner, op. cit., p. 28. 15 Ibid., p. 28.

15

CLAIRE KAPPLER ET SUZANNE THIOLIER-MÉJEAN

Mes paroles seront, pour ce dont j’ai mémoire, Plus pauvres désormais que celles d’un enfant […] Pour ce que je conçois, ah ! combien la parole Est pauvre et faible ! Et ce que je conçois, Près de ce que j’ai vu, est aussi peu que rien16.

Les chercheurs orientalistes, quant à eux, ont leurs propres vision et expérience du plurilinguisme dans toutes les formes de transmission qu’ils ont pu observer à l’intérieur de l’ensemble des cultures du Proche-Orient, entre les cultures du Proche-Orient et celles de l’Europe médiévale et de l’Afrique du Nord, entre les cultures du Proche-Orient et celles de l’Asie plus lointaine. Plusieurs articles en traitent. En Orient, la langue varie selon les grandes zones : le syriaque, arrivant soit au début soit au bout d’une chaîne de traductions successives, fut une langue fréquente pour traduire et communiquer, « langue de contact » entre chrétienté et islam. Les lettres du roi Louis IX que le franciscain Guillaume de Rubrouck apporte au grand Khan mongol en 1254, d’abord écrites en latin, ont été traduites à Saint-Jean d’Acre en syriaque et en arabe (ou en persan, car, quand on dit « langue sarrasine », cela désigne ce qui est écrit en caractères arabes, or le persan l’est), mais par des Arméniens qui ont peut-être biaisé le message… pour des raisons politiques. À Acre, Guillaume de Rubrouck avait trouvé ces Arméniens mais aussi un autre interprète qui savait le syriaque, le turc, et le « sarrasin » (arabe ou persan)17. Le persan fut langue de communication dans une large partie du proche et lointain Orient, à la fois dans le milieu du commerce, dans l’administration et dans la sphère diplomatique. Toutes les archives d’état de l’Inde du Nord seront en persan depuis les dynasties mogholes jusqu’à la conquête par les Anglais au XIXe siècle. Les Mongols qui, au XIIIe siècle, conquièrent l’Iran et la plus grande partie de l’Orient, du Proche-Orient jusqu’à la Chine, ont recours

Henri Longnon, Dante. La Divine Comédie, Paris, Garnier, 1938, Le Paradis, Chant trentetroisième, p. 590-591. 17 Guillaume de Rubrouck, op. cit., ch. XIV, p. 120 (trad. des auteurs).
16

16

INTRODUCTION

à des administrateurs et secrétaires persans, c’est leur langue diplomatique18 et c’est la langue des historiens qui vont écrire leur histoire19. L’histoire des correspondances diplomatiques entre les diverses parties de l’empire mongol et la chrétienté est un très long chapitre20. Outre les correspondances diplomatiques, le persan fut langue véhiculaire dans une zone immense. Le persan comme langue commerciale mais plus encore comme langue de la poésie et de la mystique s’est diffusé de l’Anatolie à l’Inde. Le grand poète mystique persan Rûmî, né en 1207 non loin de Balkh dans notre actuel et récent Afghanistan, a émigré très tôt avec sa famille, fuyant les vagues de conquête mongole, pour s’installer à l’âge de 15 ans dans les environs de Konya. À l’âge de 22 ans il est établi à Konya en pays de Roum21 : c’est là qu’il a donné son enseignement et créé son œuvre en persan. Sa célébrité immédiate à Konya, en Anatolie, et bien au-delà naturellement, témoigne de ce que « à cette époque, les cercles du pouvoir et des élites intellectuelles et religieuses d’Anatolie étaient persanophones »22. Ses poèmes se chantent encore de la Turquie à l’Inde du Nord, j’en ai été témoin. Si l’on ramène la perspective linguistique à une zone proprement persane et persanophone, on constate que celle-ci est loin d’être uni¾ée
Voir à ce sujet l’œuvre immense de Paul Pelliot, en particulier Recherches sur les chrétiens d’Asie centrale et d’extrême orient, Paris, Imprimerie Nationale, 1973 et la très longue étude publiée dans trois numéros de la Revue de l’Orient chrétien, 3e série : t. 3, XXIII, 1922-1923, p. 3-30 ; t. 4, XXIV, 1924, p. 224-335 ; t. 8, XXVIII, 1928, p. 3-84. Beaucoup de documents y sont rassemblés, analysés, mis en perspective par ce grand orientaliste plurilingue qu’était Paul Pelliot : en particulier la lettre en persan que le grand Khân Güyük écrivit au Pape Innocent IV, vol. XXIII, p. 6-30. 19 Deux Persans illustres qui ont exercé de hautes fonctions au service des Mongols, auteurs, chacun, d’une Histoire des Mongols : ‘Atâ’ Malik al-Juvayni et Nâsir al-Dîn Tûsî. Juvayni, qui était, en outre, poète, insère dans son Histoire des vers en arabe où il dissimule, dans des expressions à double sens, des opinions subversives contre les Mongols, car il sait que leurs commanditaires mongols comprendront le persan mais ne savent pas l’arabe. 20 On en trouvera un panorama, avec une bibliographie abondante en notes dans l’article de Denise Aigle, « De la ‘non-négociation’ à l’alliance inaboutie, ré¿exions sur la diplomatie entre les mongols et l’occident latin », dans Les relations diplomatiques entre le monde musulman et l’occident latin, XIIe-XVIe s., Denise Aigle et Pascal Buresi (éds), Oriente moderno, Nuova serie, anno LXXXVIII, 1, 2008. Ce numéro d’Oriente moderno n’étant pas encore paru à l’heure actuelle (début 2009), nous remercions Denise Aigle de nous avoir communiqué son article sur épreuves. L’introduction à ce volume, rédigée par Michele Bernardini, offre un résumé de chaque article de ce volume. 21 Mot déformé pour « Rome » désignant en fait le pays des Byzantins. Rûmî est le surnom de ce très grand maître et poète persan (1207-1273) nommé aussi Mowlavi et Mowlânâ (« notre maître »). 22 Voir Leili Anvar-Chenderoff, Rûmî, La religion de l’amour, Paris, éditions Entrelacs, 2004, p. 24-25.
18

17

CLAIRE KAPPLER ET SUZANNE THIOLIER-MÉJEAN

linguistiquement : elle témoigne d’une grande diversité, comme on peut le lire avec pertinence en notre livre dans l’article de Charles-Henri de Fouchécour, et aussi dans un livre plus ancien mais réédité et toujours actuel, L’âme de l’Iran23. Un exemple de ce kaléidoscope linguistique nous est donné par les écrivains persans lorsque, après la conquête de la Perse par les Arabes, après un long silence, ils recommencèrent à écrire et à traduire.
Pour les premiers penseurs iraniens qui écrivaient en arabe, il s’agissait non seulement de traduire des textes sassanides ou des textes persans, mais aussi des textes grecs. En effet, la science grecque avait pénétré en Iran et les iraniens savaient bien que les Grecs avaient une certaine priorité… Les Araméens écrivaient en syriaque et la langue syriaque avait été tout imprégnée d’une certaine structure par la propagande chrétienne ; l’araméen est une langue dont la syntaxe, après avoir été iranisée, s’est tout à fait hellénisée. Et ces traducteurs de nationalité iranienne, mêlée cependant d’éléments sémitiques araméens, se trouvaient donc déjà un peu préparés à servir cette nouvelle transposition de valeur internationale d’éléments musulmans en arabe, comme celle d’éléments chrétiens en grec. Cette prose, iranisée par sa présentation, constitue un arabe spécial24.

L’arabe, au cours de la conquête musulmane et à partir de là, devient également une grande langue de communication : il va s’imposer comme langue du Coran, mais aussi comme langue scienti¾que, philosophique, théologique, juridique. De nombreuses œuvres grecques sont traduites en arabe, y compris par des traducteurs non arabes. Des auteurs persans écriront, en première rédaction, leurs œuvres en arabe, et parfois les traduiront ensuite eux-mêmes en persan, leur langue maternelle. Quant au grec - langue sacrée - il reste la langue de l’empire byzantin avec lequel l’Orient et l’Occident entretiennent des relations constantes, souvent houleuses, faites d’admiration et de rejet, même après la chute de cet empire.

L’âme de l’Iran, sous la direction de René Grousset, Louis Massignon, Henri Massé, Paris, Albin Michel, 1951. Ce livre a été réédité en 1990 avec une préface de Daryush Shayegan et un texte d’Henry Corbin. Pour le plurilinguisme en Iran voir en particulier l’article de Louis Massignon, « Valeur culturelle internationale de la coopération des penseurs iraniens du Moyen Âge à l’essor de la civilisation arabe », p. 79-98 de la 1ère édition. 24 Ibid., Louis Massignon, p. 91.
23

18

INTRODUCTION

Un splendide exemple de savant plurilingue et pluriculturel est le syrien Barhebraeus (1226-1286)25, homme de foi et de religion, médecin et clerc, auteur d’une œuvre multiple, abondante : il séjourna longuement à Marâghé, alors capitale iranienne (plurilingue) des Ilkhans en Azerbaïdjan. Outre sa langue, le syriaque, il maîtrisait l’arabe et le persan comme en témoignent les œuvres qu’il a écrites ; son biographe, Dioscore, y ajoute l’arménien et peutêtre Barhebraeus savait-il assez de grec, car il est imprégné de sagesse grecque et des Pères grecs : il les a certes connus par des traductions en syriaque, mais pas seulement sans doute. De plus, dans certains de ses commentaires, il cite des mots coptes et hébreux. Dans tout le Proche et lointain Orient, y compris dans les cours mongoles les plus à l’Est26, on voit des cités et capitales où l’on parle de nombreuses langues27 : captifs et exilés venus parfois de très loin, commerçants, artisans, religieux, ambassadeurs, voyageurs de toute sorte, mais aussi secrétaires, traducteurs, interprètes, administrateurs, savants, médecins, théologiens, mystiques… cohabitent ou coexistent, s’entendent à divers degrés en diverses langues, y compris sur les routes où ils voyagent et à travers les livres et manuscrits qu’ils rencontrent. À l’autre extrémité, vers l’Ouest, des cours d’Italie du Sud, de Sicile, d’Espagne, de France du Sud, sont plurilingues aussi : dans celles-là l’arabe et le persan sont parlés à côté de la langue autochtone, dans celle-ci c’est l’hébreu. L’hébreu sera souvent la première langue dans laquelle sont traduites des œuvres qui vont, grâce à lui, passer de l’arabe au latin. Le travail des interprètes est donc central dans la communication, celui des traducteurs est essentiel dans la diffusion des œuvres et l’interpénétration des cultures.

Sur Barhebraeus, voir l’excellent volume paru sous la direction de Denise Aigle, qui publie un colloque organisé par elle-même en décembre 2007 au Collège de France : « Actes du colloque ‘Barhebraeus et la renaissance syriaque’ », dans Parole de l’Orient, Université SaintEsprit, O.L.M., Kaslik, Liban, volume 33, 2008, p. 19 – 198. En particulier l’article de Denise Aigle sur son œuvre d’historien, celui de Françoise Micheau sur son œuvre de médecin, celui de David G.K. Taylor sur les Pères de l’église dans son œuvre et les langues qu’il connaissait (op. cit., p. 67 et note 20, p. 67). 26 Guillaume de Rubrouck, op. cit. : dans cette longue lettre-récit d’une centaine de pages écrite par le franciscain Guillaume de Rubrouck au roi Louis IX apparaît le caractère plurilingue des correspondances diplomatiques et le kaléidoscope linguistique de ces immenses territoires qui s’étendent du Proche à l’Extrême Orient. 27 Voir sur ce point le volume Varia turcica, XII, M. Debout, D. Eeckaute-Bardery, V. Fourniau (éds), Routes d’Asie. Marchands et voyageurs XVe-XVIIIe siècles, Paris-Istanbul, Editions Isis, 1987. En particulier, Cl. Kappler, « Les voyageurs et les langues orientales : interprètes, traducteurs et connaisseurs », p. 25-36, sur les ambassades chrétiennes à la cour mongole, Plan Carpin, Ascelin, Rubrouck, et sur Riccold de Montecroce (XIIIe s.).
25

19

CLAIRE KAPPLER ET SUZANNE THIOLIER-MÉJEAN

Parallèlement à cette symphonie des langues, il exista au Proche Orient et en Méditerranée ce qu’on appela une lingua franca28. Mais, à la différence du latin - ou de l’anglais dans notre monde contemporain - il ne s’agissait pas d’une vraie langue au rôle interculturel ; c’était à peine une langue, un « sabir » constitué d’un mélange de langues romanes, qui servit dans les contacts oraux dans tout le bassin méditerranéen : cette « langue » n’est quasiment pas écrite, et on pourrait même lui dénier le statut de langue29. Nous en avons quelques rares échantillons écrits comme dans le Bourgeois gentilhomme de Molière, la cérémonie du « grand Mamamouchi ». Ce n’était pas une ancêtre de l’Esperanto, mais une ébauche de langage composite, sans prétention linguistique, qui devait faciliter la communication dans la vie du commerce et des transactions quotidiennes et qui apparaît aussi quelquefois oralement dans les dialogues diplomatiques : ni temps, ni modes, les verbes sont à l’in¾nitif, les pronoms personnels réduits à « mi » (moi) et « ti » (toi). Il n’y a pas de grammaire. La composition lexicale varie un peu selon qu’on est plus à l’Ouest ou plus à l’Est de la Méditerranée, mais c’est le vocabulaire latin qui domine : italien, espagnol, provençal, portugais, un peu de grec, et quelques rares mots arabes. Jocelyne Dakhlia, qui a consacré un livre bien documenté à cette lingua franca, souligne « le désintérêt avéré des musulmans pour l’apprentissage des langues européennes »30 : « les Européens créent des écoles de langues orientales ; les musulmans n’en créent pas »31. La disparité consiste aussi en ceci :

Jocelyne Dakhlia, Lingua franca, Histoire d’une langue métisse en Méditerranée, Paris, Actes Sud, 2008. 29 J. Dakhlia fait la distinction entre plusieurs usages de l’expression lingua franca : on peut appeler lingua franca « une langue ‘nationale’, ou la langue d’un groupe lorsque celle-ci devient une langue véhiculaire, une ‘langue de contact’ comme l’est aujourd’hui l’anglais dans l’ensemble du monde ou peu s’en faut […], ou comme le fut le latin en Europe. Dans une autre acception, moins connue mais plus originelle chez les linguistes, on désigne comme ‘langues franques’ des mixtes de langues usités entre des locuteurs que n’unit aucune autre langue commune et dont l’existence est limitée dans le temps ; les langues franques ne se pérennisent pas […] elles ne deviennent pas la langue maternelle, la langue en propre d’un groupe particulier », op. cit., p. 14-15. 30 Ibid., p. 37. 31 Ibid., p. 37-38.
28

20

INTRODUCTION

L’Europe crée dès le premier âge moderne des chaires d’études orientales32, mais elle n’intègre pas un seul musulman parmi ses élites politiques. Les Musulmans n’étudient pas les langues européennes, mais ils permettent à des Européens d’accéder chez eux aux plus hautes fonctions sociales et politiques33.

Les Syriens, les Arabes et les Persans traduisent, bien sûr, mais ils traduisent la science grecque, la philosophie grecque. Ils récoltent l’héritage du passé grec, et délaissent l’apprentissage des langues européennes qui permettrait la communication linguistique directe avec leurs contemporains de la latinité. De grands exemples plurilingues et pluriculturels existent toutefois, d’un côté et de l’autre de la Méditerranée : le syrien Bar Hebraeus, le catalan Raymond Lulle. Ils n’ont pas été les seuls, mais leur œuvre écrite témoigne de leur rôle de « passeurs » entre les religions et les cultures. Il s’agit là, évidemment, de grands chercheurs qui représentent des milieux de haute culture. Mais que l’on n’aille pas imaginer que la lingua franca était réservée à des milieux dépourvus de culture : sur les rives de la Méditerranée, ce sabir a cours un peu dans tous les milieux pour les transactions de la vie quotidienne dès lors que les interlocuteurs sont de langues différentes. Jocelyne Dakhlia souligne en tout cas la disparité de statut de cette lingua franca selon qu’on la parle plus à l’Ouest ou plus à l’Est du bassin méditerranéen34. Apparaît aussi de façon récurrente le plurilinguisme des Juifs, dont la fonction en tant que « drogmans » est bien attestée35 : « … se trouvent parmi eux gens de tant de langues, qu’ils savent une partie de celles d’Europe, Asie et Afrique »36. Cette longue étude sur la lingua franca est aussi l’occasion pour l’auteur de déployer le tableau plurilingue qui s’étend de l’Afrique du Nord au Levant, mais le Moyen Âge y tient peu de place. Toutefois, dans un milieu comme le bassin méditerranéen, les choses ne changent pas radicalement du jour au lendemain.

Voir en particulier Jean Richard, « L’enseignement des langues orientales en Occident au Moyen Âge », Revue des études islamiques, 44, 1976, p. 149-164. Les nombreux travaux de Jean Richard sont évidemment à connaître dans le cadre de notre sujet, et la bibliographie en est trop abondante pour être citée ici. On en trouvera de nombreux titres dans l’article de Denise Aigle (in Oriente moderno) cité dans le cours des notes de notre Introduction et dans Guillaume de Rubrouck, op. cit. 33 J. Dakhlia, op. cit., p. 39 34 Ibid., en particulier pages 84-85. 35 Ibid., p. 85. 36 Ibid., p. 85.
32

21

CLAIRE KAPPLER ET SUZANNE THIOLIER-MÉJEAN

Signalons au passage que, dans notre propre « tableau » du plurilinguisme, le turc est quasi absent, c’est là une lacune que nous n’avons pas souhaitée. Notons aussi que la disparité relative entre la Méditerranée de l’Ouest et celle de l’Est oblige à ne pas limiter la ré¿exion sur les langues à une grossière opposition entre « musulmans » et « chrétiens » : « la présence pérenne des christianismes orientaux interdit, au Levant, cette vision dichotomique et lui substitue une autre forme de tension entre l’Europe et l’Orient »37. Ajoutons - cela va de soi - à cette tension Europe-Orient, les multiples tensions internes qui caractérisent les relations du Proche-Orient avec l’Asie plus lointaine. Le Proche-Orient présente une complexité manifeste, sans doute du fait que son regard porte à la fois vers l’Ouest et vers l’Est : il communique non seulement avec les peuples d’Europe mais aussi avec un Orient plus lointain et immense. Sa situation charnière le met dans une position bien plus délicate que ne l’est celle de l’Europe de l’Ouest qui est, somme toute, une sorte de « ¾nis terrae ». Au-delà de l’aspect linguistique proprement dit, la poésie et la mystique évoquent la « langue des anges », la langue du secret, la langue du mystère, la « langue sans langue ». Cet aspect est commun, jusqu’à un certain point, à l’Occident et à l’Orient, mais plus développé en Orient. Pour l’Orient, deux articles en témoignent dans notre volume. Quant à l’Occident, nous en trouvons un témoignage, par exemple, dans la Poetria nova de Geoffroy de Vinsauf38. Geoffroy, grammairien anglais, compose son Nouvel art poétique vers 1210. Nous devons à notre collègue médiéviste Jean-Yves Tilliette, à qui nous renvoyons ici, une très belle étude de son œuvre. Le poète, « sourcier de l’invisible », offre en son art poétique une sorte de réplique de l’acte originel de création issu de Dieu : le projet du poète « ne serait-il donc pas de retrouver, au moyen d’une ‘plume’ (calamum) et d’une langue (lingua) soigneusement maîtrisées, la réalité du monde archétype ? »39. Selon Alain de Lille, dans le De planctu Naturæ (La plainte de la Nature), s’en tenir au sens littéral du poème, c’est en rester à « l’écorce » du poème qui est super¾cielle, et cet extérieur peut aller jusqu’à « prostituer » le sens ; tandis que, à l’intérieur, la lyre poétique, « révèle aux auditeurs les secrets d’une intellection plus profonde, de telle sorte que […] le lecteur découvre au cœur [du texte poétique] le noyau plus savoureux d’une vérité secrète (dulciorem nucleum veritatis secrete lector
Ibid., p. 85. Jean-Yves Tilliette, Des mots à la Parole. Une lecture de la Poetria nova de Geoffroy de Vinsauf, Genève, Droz, 2000. 39 J. Y. Tilliette, op. cit., p. 63.
37 38

22

INTRODUCTION

inveniat) »40. Parmi les auteurs les plus emblématiques de notre volume, Raymond Lulle, dans le Libre d’Amic et Amat, le Livre de l’Ami et de l’Aimé, offre un témoignage exceptionnel de cette rencontre profonde, à travers lui, de la poésie mystique d’Orient avec celle d’Occident : « En secret l’Ami tient secrets les secrets de son aimé, et il les révèle en secret, et dans cette révélation il les garde secrets »41. C’est une idée absolument essentielle de l’ésotérisme persan que jamais le secret n’est dévoilé, même partagé entre intimes, même révélé au plus profond du cœur du mystique - ou du poète - seul à seul avec lui-même. Et cette idée si emblématique en poésie persane, la voilà chez Lulle vers 1285 ! Hâfez de Chiraz, un peu moins d’un siècle plus tard, se fait chantre du secret dans toute sa poésie. Ses poèmes, célèbres à la cour de Chiraz, se disent et se chantent en assemblée, mais le secret qui fait le cœur du ghazal n’est dit à personne :
Le calame de Hâfez, langue déployée à l’assemblée, ne dit à personne le secret sur Toi avant d’avoir renoncé à sa tête !42.

Parmi bien des vers au sens chiffré, ce distique aussi profond et mystérieux, luit dans l’obscurité comme le rubis caché au fond de la mine :
À la clarté du vin, le sou¾ a découvert le secret enfoui. Tu peux connaître le joyau en chaque homme grâce à ce rubis43.

Le champ d’investigation proposé en ce volume sur le Plurilinguisme offrevéritablementuneétudetransversaleetpluridisciplinaire,faisantintervenir philosophes, historiens, linguistes et littéraires d’Orient et d’Occident. La transdisciplinarité et l’ouverture sur des perspectives européennes aussi bien que le dialogue Orient-Occident ont leur utilité dans un cadre d’actualité : le rapprochement des disciplines pourrait permettre d’apporter une meilleure
Ibid., p. 54. Patrick Gifreu, Raymond Lulle. Livre de l’Ami et de l’Aimé, Paris, La Différence, 1994, « Métaphore morale » 75, p. 54-55. En poésie persane l’Ami représente « l’amant » (âsheq), celui qui est amoureux du Bien-Aimé humain et divin, l’Aimé (ma’ashuq). 42 Hâfez de Chiraz, Le Divân, Introduction, traduction du persan et commentaires par CharlesHenri de Fouchécour, Paris, Verdier, 2007, ghazal 139, distique 7, dernier du ghazal, p. 435. 43 Hâfez de Chiraz, ibid., ghazal 49, distique 1, p. 260. Le rubis renvoie au rouge du vin, mais aussi au trésor caché dans l’obscurité de la mine. L’œuvre au rouge est aussi le sommet du Grand Œuvre alchimique.
40 41

23

CLAIRE KAPPLER ET SUZANNE THIOLIER-MÉJEAN

compréhension entre des cultures qui, présentement, ont bien du mal à dialoguer… Nous osons avancer que celles-ci seraient plus à même de se comprendre si elles faisaient du chemin les unes vers les autres à travers l’apprentissage de leurs langues et la connaissance de leurs littératures. Puisse cet ouvrage témoigner d’un élan dans le renouveau de cette connaissance mutuelle. Chargée de recherche au CNRS, Paris Université Paris IV-Sorbonne

Claire KAPPLER

Suzanne THIOLIER-MÉJEAN

24

I- DES SOCIÉTÉS PLURILINGUES
LANGUES ET CULTURES EN CONTACT

La terre fait pousser cent sortes de langues en réponse à ce que lui dit le ciel Djalâl al-dîn Rûmî, Divân-e Shams,367, 7 (trad. Nahid Shahbazi)

LES ILES BRITANNIQUES, KALÉIDOSCOPE LINGUISTIQUE DANS L’OPTIQUE DE BÈDE LE VÉNÉRABLE

SENS, PERCEPTION ET IMPORTANCE DU NOM

Cet exposé propose une ré¿exion sur les langues, les cultures et les identités des peuples habitant les Iles Britanniques durant le haut Moyen Âge. Les limites chronologiques sont élastiques, dans la mesure où l’on ne peut comprendre ces identités sans remonter à l’Antiquité, voire au Néolithique ; et les limites géographiques, elles aussi, seront obligées de s’agrandir dès que l’Empire romain les franchit. Le point de départ est l’un des livres les plus célèbres du Moyen Âge, non seulement en Angleterre mais aussi dans toute l’Europe : L’Histoire ecclésiastique de Bède le Vénérable (673-735), saint et docteur de l’Église, que ce dernier a achevée en 7311. Le premier chapitre de cette Histoire est consacré à la description des deux îles voisines : la Bretagne ou Albion, et l’Irlande ou Hibernia, et de leurs habitants, différents mais réunis par leur attachement au christianisme2. Dans l’île de Bretagne, dit Bède, il existe quatre nations parlant cinq langues : les Anglais, les Bretons, les Scots (Écossais, mais originaires d’Irlande) et les Pictes3. Si chacun de ces peuples utilise sa langue maternelle, ils sont unis par l’usage du latin, langue de l’éducation et langue internationale, au moins pour
David Farmer, The Oxford Dictionary of Saints, Oxford, OUP, 1978, 5e éd. 2003, s.v. Bede. Bede. Ecclesiastical History of the English People, éd. & trad. Bertram Colgrave et R.A.B. Mynors, Oxford, Clarendon, 1969 [texte latin rédigé en 731]. The Old English Version of Bede’s Ecclesiastical History of the English People, éd. & trad. Thomas Miller, EETS OS 95, Londres, OUP, 1890, réimpr. 1959 [texte vieil-anglais, ¾n du IXe siècle]. A History of the English Church and People, trad. Leo Sherley-Price, Harmsworth, Penguin, 1955, rév. 1968 [trad. en anglais moderne du texte latin]. L’Histoire ecclésiastique du peuple anglais, trad. et présenté par Philippe Delaveau, Paris, Gallimard (Coll. L’aube des peuples), 1995 [trad. française de l’anglais et du latin]. L’Histoire ecclésiastique du peuple anglais, tome I (Livres I-II), Introduction et notes par André Crépin, texte critique par Michael Lapidge, trad. par Pierre Monat et Philippe Robin, Paris, Cerf (Coll. Sources chrétiennes), 2005 [texte latin, trad. française]. 3 Histoire ecclésiastique (ci-après abrégée en HE), ch. 1. Dans la traduction vieil-anglaise les noms des peuples et des langues sont donnés ainsi : Angolcynnes gereorde & Brytta & Scotta & Peohta & Ledenwara (Miller, p. 26), Bretta & Peohta & Scotta & Ongla (p. 161). Datant de la ¾n du IXe siècle, cette version s’apparente à la renaissance alfrédienne malgré son origine probable dans un monastère mercien plutôt que ouest-saxon (Miller, p. LIX).
1 2

LEO CARRUTHERS

des besoins spéci¾ques dépendant de leur religion commune4. Pour écrire son livre, Bède s’était informé sur l’histoire de ces nations, bien que ses idées sur leurs origines fussent parfois confuses. Toutefois, comme le laisse entendre le titre complet de l’ouvrage - Historia Ecclesiastica Gentis Anglorum - c’était le développement religieux de son propre peuple, les Anglais, qui constituait son principal centre d’intérêt. Sa contribution aux sources écrites est inestimable pour la période obscure qui a suivi le rappel des troupes romaines de l’île, événement qui annonce déjà la ¾n de l’Empire. Souvent admiré pour l’objectivité de sa méthode historique, Bède n’est pourtant pas entièrement libre de ses préjugés personnels, problème de tous les historiens. Malgré lui un homme de son temps et de son pays, il re¿ète un sentiment croissant d’identité anglaise qu’il dé¾nit par rapport à ce qu’est la nation mais aussi en établissant un contraste avec les peuples environnants. L’identité nationale, tout comme celle de l’individu, se construit tant par rapport à ce qu’elle n’est pas que par ce qu’elle est ; de plus, elle est en évolution constante et ne se ressemble pas d’un siècle à un autre. Le problème de l’identité affecte notre perception des cultures nationales et étrangères, passées et présentes, à commencer par notre façon de nous appeler et de nommer les autres. La dé¾nition des termes est cruciale a¾n de s’assurer qu’on parle de la même chose. Mais le problème de notre perception historique vient du fait que les noms des peuples, souvent confondus avec les noms des langues, ne restent pas stables, immuables au cours des siècles. C’est ainsi qu’il est devenu dif¾cile de se contenter des quatre noms qu’utilise Bède pour les habitants de l’île : les Anglais, les Bretons, les Scots (ou Irlandais établis en Écosse) et les Pictes, car au cours de l’histoire, le premier nom (Anglais) a eu tendance à étouffer les autres ; le second (Bretons) s’est étendu à une région de la Gaule ancienne que les Bretons ont colonisée ; et le troisième (Scots / Écossais) a vu son sens originel s’étendre au cours d’un processus qui a complètement fait disparaître le quatrième groupe (Pictes). Et au fur et à mesure que ces noms de peuples ont connu une métamorphose, d’autres noms sont devenus nécessaires pour couvrir notre perception : les Celtes et les Anglo-Saxons, les Britanniques et les Irlandais, sans oublier les Gallois - terme que Bède n’utilise pas, car il appelle ce peuple les Bretons.
4

À l’époque de Bède tous ces peuples étaient chrétiens appartenant à l’Église catholique, même si certaines anciennes pratiques locales, spéci¾ques à des communautés celtiques, persistaient encore en l’île de Bretagne (mais non en Irlande). La différence principale des Celtes par rapport au rite romain était la manière de calculer la date de Pâques ; mais le monastère écossais d’Iona (fondation irlandaise) s’était rallié au rite romain depuis 716, grâce à l’in¿uence d’un abbé anglais, Egbert ; et si les Bretons du Pays de Galles restèrent attachés à l’ancien calcul jusqu’en 768, c’était moins par in¾délité à Rome que par leur refus de reconnaître chez eux l’autorité de l’archevêque de Canterbury.

28

LES ÎLES BRITANNIQUES KALÉIDOSCOPE LINGUISTIQUE

Les Anglais du temps de Bède ne sont pas les «Anglo-Saxons» du XIXe siècle ; et à l’heure actuelle, on ferait mieux d’éviter cette expression, qui n’a plus de sens en-dehors d’un contexte historique bien particulier. Pour parler des temps modernes on doit le remplacer par le terme « anglophone », qui désigne un ensemble linguistique. Le problème pour nous vient du fait que tous ces termes ne font pas référence aux mêmes réalités ethniques, linguistiques et politiques à chaque moment de l’histoire. Leur sens n’est compréhensible que dans une optique synchronique, comme une photographie prise dans un éternel présent, quelle que soit la génération choisie ; alors que dans un sens diachronique, celui de l’évolution humaine, c’est une grave erreur de supposer que ces termes avaient autrefois le même sens que celui qu’ils possèdent aujourd’hui. Pourtant, c’est sans doute l’erreur la plus répandue dans le domaine de la perception des identités nationales modernes. Si les démagogues politique se contentent, par commodité, de laisser croire que des mots comme « Anglais » ou « Irlandais » ont toujours eu le même sens, pour le linguiste, l’historien et le critique littéraire, il existe sans cesse l’exigence de dé¾nir et d’expliquer le sens des termes à telle période, pour telle génération. Dans la pratique, par conséquent, s’il est important de pouvoir distinguer les visions synchronique et diachronique de l’histoire, il est aussi important de ne pas les séparer. Dans un essai profond étudiant la place des Iles Britanniques dans la civilisation européenne, John Henry Newman (1801-1890) parle de ce qu’il appelle les « îles du Nord » comme « le dépositoire du passé et le berceau du futur »5. En choisissant une expression purement géographique comme « les îles du Nord », l’éminent ecclésiastique évite toute allusion ethnique ou linguistique que l’on pouvait juger discutable ou fâcheuse à son époque, malgré l’apparente cohésion du Royaume-Uni. La perspective géographique qu’il choisit est celle des auteurs classiques de l’Antiquité grecque et romaine, pour qui l’archipel britannique, loin d’être le berceau d’une riche civilisation au nord-ouest de l’Europe, avait un caractère barbare. L’in¿uence de la tradition classique fait qu’au ¾l de l’histoire beaucoup d’auteurs insulaires ont
5

Historien, philosophe, théologien, apologiste, romancier et en¾n cardinal, John Henry Newman fut l’une des personnalités anglaises les plus marquantes du XIXe siècle. La référence en question vient de son essai, « The Tradition of Civilization : the Isles of the North », dans Historical Sketches, vol. III (1872), réimpr. Londres, Longman Green, 1909, p. 116-129 (voir p. 124, « the storehouse of the past and the birthplace of the future »). Il s’agit du chapitre X d’une série de vingt dans une monographie de 251 pages intitulée Rise and Progress of Universities, d’abord publiée à Dublin comme une série dans la Catholic University Gazette (1854), puis parue dans un volume unique en 1856. L’auteur a réutilisé une grande partie des mêmes idées dans un ouvrage encore plus connu, son « Idée de l’Université », publié en 1873 sous le titre The Idea of a University Defined and Illustrated.

29

LEO CARRUTHERS

adopté le même point de vue, voyant leur terre natale à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. En cela le cardinal Newman marchait dans les pas de Bède le Vénérable, premier historien anglais du Moyen Âge, qui écrivit dans la même optique dès le VIIIe siècle. Pour revenir à l’époque où vivait saint Bède, non seulement il n’existait pas de « Royaume-Uni » tel que le XIXe siècle connaîtra ce terme, mais on ne peut même pas parler de royaume d’Angleterre, qui ne verra le jour que vers le milieu du Xe siècle, plus de deux cents ans après la mort de Bède. En effet, de son vivant, la partie de l’île occupée par les anglophones (excluant donc, pour l’instant, les régions celtiques du nord et de l’ouest) était divisée en sept petits royaumes, dominés par les Angles, les Saxons et les Jutes. Bède nous dit que ces divisions dépendaient de l’origine continentale des peuples en question, car tous n’appartenaient pas à la même tribu germanique, et leurs ancêtres n’étaient pas partis des mêmes régions correspondant au Danemark et au nord de l’Allemagne actuelle. Comme elles ne connaissaient pas encore l’unité politique à l’époque de Bède, il serait anachronique de dire que ces tribus habitaient « l’Angleterre », notion qui n’existait pas pour elles. Il est néanmoins curieux de constater qu’au niveau culturel elles étaient conscientes d’avoir une forme d’unité ethnique et linguistique, car les peuples germaniques établis dans l’ancienne Britannia romaine s’appelaient par un nom commun, Angli dans le latin de Bède, qui deviendra Engle ou Ongla dans la version vieil-anglaise de son Histoire ; plus encore, malgré les différences dialectales que l’on peut encore reconnaître dans les manuscrits de l’époque, ils donnaient le même nom à leur langue, Angolcynnes gereorde, « le parler du peuple anglais ». Bède parle fréquemment des Angli (« Angles ») et de leur langue comme celle d’un peuple distinct des Bretons, des Pictes, des Écossais et des Romains. Par exemple, quand saint Aidan, moine irlandais, vint en mission chrétienne parmi les Northumbriens païens en 635, à l’invitation du roi Oswald, le roi lui-même, qui avait étudié à l’île d’Iona (en Écosse) et qui parlait « la langue écossaise » (en fait, le gaélique d’Irlande, implanté sur la côte ouest de l’ancienne Caledonia romaine), prit le rôle d’interprète, car le missionnaire « ne parlait pas couramment la langue anglaise »6. De telles références sont extrêmement intéressantes, car elles montrent que l’absence primitive d’unité politique parmi les tribus germaniques sur le territoire breton (britannique) ne les empêchait pas d’avoir conservé un certain sentiment d’identité commune, ayant comme principal critère cette langue héritée des ancêtres continentaux. Cette identité existait donc plusieurs siècles avant que les anglophones ne soient parvenus à la création d’un seul royaume d’Angleterre.
6

Angolcynnes gereorde, I.1 (Miller, p. 26). Oswald, III.3 (Sherley-Price, p. 145), ma traduction.

30

LES ÎLES BRITANNIQUES KALÉIDOSCOPE LINGUISTIQUE

L’UNION DES ROYAUMES DES ANGLO-SAXONS

Un aspect de l’unité que les Anglais arriveront à créer un jour, à peine esquissé dans les histoires générales (et encore moins dans les histoires littéraires), est sa nature accidentelle, le produit d’une invasion étrangère, celle des Vikings. Et là, une sixième langue vient s’ajouter au kaléidoscope linguistique des peuples insulaires. La création d’un seul royaume d’Angleterre n’était, en aucune façon, le résultat d’un processus interne délibéré, d’un désir de la part des Angles et des Saxons de construire une nation ; il ne s’agit même pas d’un effort pour oublier leurs différences politiques a¾n de s’unir face à l’envahisseur. La montée de la monarchie ouest-saxonne sous Alfred (871899), et son émergence comme puissance uni¾catrice durant les règnes de son ¾ls et de ses petits-¾ls, peut largement s’expliquer par le fait que l’armée danoise a très rapidement renversé les royaumes de Northumbrie, d’EstAnglie et de Mercie, en anéantissant les familles royales qui résistaient. Cette remarque ne cherche en rien à réduire la grandeur du roi Alfred, ni son courage personnel dans la défense héroïque des Ouest-Saxons contre les Danois ; mais il serait erroné de supposer que l’uni¾cation des petits royaumes anglosaxons aurait pu se réaliser au cours du Xe siècle, si les Vikings n’avaient pas commencé par détruire les structures politiques de l’île7. Sans le désordre provoqué par les Nordiques dans les différentes régions, les autres royaumes auraient résisté à toute tentative d’hégémonie de la part de l’un d’entre eux ; les Merciens surtout, qui avaient réussi à se hisser au premier rang au VIIIe siècle, n’auraient jamais accepté une domination ouest-saxonne. Mais la « reconquête » de l’Angleterre poursuivie par les descendants d’Alfred était menée contre l’étranger, non pas contre d’autres princes anglo-saxons. Toujours est-il que l’union achevée au Xe siècle sous la monarchie du Sud a fait du royaume d’Angleterre un prototype de l’État-nation, premier dans son genre en Europe. Sa propre conscience de cette identité est signalée, dans la Chronique anglo-saxonne, par l’emploi d’un nouveau nom territorial, Englaland, « terre des Angles », là où les générations précédentes se contentaient de faire allusion au peuple, Engle ou Engle-cynn, « peuple des Angles ». La naissance du royaume s’accompagne, certes, d’une nouvelle forme d’identité nationale ; mais il s’agit surtout d’une identité politique, ce que peuvent oublier les historiens qui s’attachent uniquement à étudier les Xe et XIe siècles
7

Certains historiens de l’époque victorienne n’avaient pourtant pas manqué de souligner le rôle, décisif mais indirect, de la présence des Vikings en Angleterre. C’est le cas de Newman dans un autre article du livre déjà signalé : « The Northmen and Normans in England and Ireland », Historical Sketches, III (1872, 1909), p. 255-312 (reprise d’un essai d’abord publié dans The Rambler, May-July 1859, sous le titre : « The Mission of the Isles of the North »).

31

LEO CARRUTHERS

en s’imaginant qu’il n’existait auparavant aucune autre forme de conscience nationale8. Force est de constater que l’unité linguistique et culturelle existait depuis toujours parmi les Anglo-Saxons, longtemps avant le moindre désir d’union nationale ; et comme le souligne Bède, l’adoption d’une religion commune a contribué, à partir du VIIe siècle, à resserrer les liens culturels parmi les peuples. Cette unité était à la fois une force et une faiblesse, car elle a fait du royaume d’Angleterre une proie facile durant le XIe siècle, d’abord pour les rois danois, Sweyn (Svein) et Knut, puis pour les Normands sous Guillaume le Conquérant. En effet, la Conquête normande de 1066 marque une transition fondamentale dans la langue et la culture d’Angleterre, car elle introduit la langue française sur le devant de la scène nationale. Cette nouvelle civilisation se heurte à la culture anglo-saxonne, ou plus exactement anglo-danoise, car la période strictement anglo-saxonne s’est terminée cinquante ans plus tôt, en 1016, lors de l’avènement du roi danois Knut. Et ce dernier représente le point culminant de plus de deux siècles de guerres et d’invasions scandinaves inaugurées par les premiers raids vikings en 789. Ce que l’on trouve en Angleterre aux Xe et XIe siècles est un mélange de langues et de cultures anglaise et danoise, deux groupes certes distincts, mais qui restaient tout de même très proches, pouvant même, croit-on, se comprendre, étant donné les éléments linguistiques communs qui remontaient au proto-germanique.9 Quand les raids vikings sur les îles du Nord ont commencé, on peut donc dire que l’histoire ne faisait que se répéter ; il s’agissait bien d’une nouvelle vague d’envahisseurs germaniques, quatre cents ans après celle des Angles, des Saxons et des Jutes. Les tribus germaniques arrivées en l’île de Bretagne au Ve siècle étaient tout autant des pirates et des envahisseurs que les Vikings des siècles suivants ; ils sont tout simplement arrivés les premiers. Bède luimême n’a aucune hésitation à évoquer la férocité et la brutalité de ses propres ancêtres germaniques dans des termes similaires à ceux qui seront plus tard employés par les chroniqueurs décrivant les attaques scandinaves. Mais Bède possédait également le recul de l’historien, car il savait ce qu’il allait advenir à ces Angles et Saxons des temps primitifs ; et en tant que chrétien, sa plus
On pourrait citer l’exemple du regretté Sir Rees Davies, historien gallois, auteur de plusieurs livres sur la naissance des identités régionales et nationales dans les Îles Britanniques dans la période suivant la Conquête normande. Spécialiste renommé, il ne mentionne toutefois pas l’unité primitive du peuple anglais à travers la langue et la culture communes dont parle Bède le Vénérable. Voir Domination and Conquest : the Experience of Ireland, Scotland and Wales 1100-1300, Cambridge, CUP, 1990, et The First English Empire : Power and Identities in the British Isles 1093-1343, Oxford,: OUP, 2000. 9 Matthew Townend, Language and History in Viking Age England : Linguistic Relations Between Speakers of Old Norse and Old English, Turnhout, Brepols, 2002.
8

32

LES ÎLES BRITANNIQUES KALÉIDOSCOPE LINGUISTIQUE

grande satisfaction était leur évangélisation. Il n’est pas surprenant de trouver que l’une des premières actions du roi Alfred, après la défaite (temporaire) des envahisseurs de l’an 878, fut de chercher à les intégrer dans la société chrétienne anglaise. Le baptême forme la première base solide de ses efforts, car Alfred a insisté, lors du traité de 878, sur la conversion du chef danois, Guthrum. Le roi anglo-saxon s’est luimême proposé comme parrain et lui a donné un nouveau prénom chrétien, Æthelstan, prénom typique en usage dans la famille royale du Wessex : son frère aîné l’avait porté, ainsi que l’un de ses petits-¾ls, futur roi. Après ce rituel, Alfred a laissé Guthrum / Æthelstan régner en Est-Anglie jusqu’à la ¾n de ses jours, négociant avec lui un autre traité en 886 pour créer le Danelaw, littéralement le territoire où les habitants vivaient sous la « loi danoise ». Le baptême de Guthrum marque, par conséquent, le début de l’intégration paisible des Danois dans la société anglaise, procédé assez obscur très peu étudié par les historiens10. Dans d’autres régions des Iles Britanniques, si l’on peut en juger par les quelques rares allusions dans les textes, les habitants scandinaves suivaient le même chemin. À l’époque où le roi Alfred était encore jeune homme et où son territoire semblait bien fragile, il est surprenant de constater l’existence, dans le Nord et dans les îles, d’un puissant État viking réunissant les Scandinaves de chaque côté de la mer d’Irlande sous la houlette du roi de Dublin. En effet, les Vikings de Dublin et d’York s’étaient alliés sous un seul chef, Olaf Ier (853872), qui s’était octroyé le titre de « roi de tous les Scandinaves d’Irlande et de Bretagne »11. Cette union durera, en fait, longtemps après la vie d’Alfred, mais elle sera brisée par ses petits-¾ls, tous trois rois de Wessex et artisans du futur royaume d’Angleterre : Æthelstan (924-940), Edmond (940-946) et Edred (946-955). Avec la prise d’York en 954, mettant ¾n au pouvoir séparatiste des Vikings, on peut dire que l’Angleterre est, pour la première fois de son histoire depuis l’arrivée des Anglo-Saxons cinq siècles plus tôt, réunie sous un seul roi. En 980 on découvre un autre roi de Dublin, Olaf II, en pèlerinage à Iona, célèbre monastère insulaire que ses propres ancêtres avaient mis à sac en 793, marquant ainsi le début de l’ère viking. Mais le processus de conversion des Scandinaves, leur intégration à la civilisation chrétienne autant en Irlande qu’en Angleterre ou en Écosse, n’est pas bien documenté. C’est un fait curieux de l’histoire des Vikings en dehors de leur territoire
Newman explore le sujet dans son essai, « The Northmen and Normans of England and Ireland » (1872). 11 Le mot norrois employé est Northmenn (Hommes du Nord), c’est-à-dire Scandinaves, qui comprennent à la fois les Danois et les Norvégiens. En français le terme Northmenn évoluera plus tard en Normands pour désigner les descendants des Vikings de Normandie.
10

33

LEO CARRUTHERS

d’origine que, malgré toutes leurs victoires militaires et leur colonisation de nombreux pays, leur langue n’a jamais été implantée de façon permanente. La langue nordique a toujours ¾ni par se laisser assimiler à la culture environnante, que celle-ci soit anglaise, irlandaise ou française, sans doute sous l’in¿uence de la religion et de l’éducation. Même l’Islande, pays où la langue scandinave s’enracine durablement, ne peut pas être considérée comme une exception à la règle, car cette île, quasi inhabitée avant les Vikings (mis à part quelques ermites irlandais), ne possédait aucune forme de culture stable12. Si on regarde ce qui se passe en France à l’époque où ces mêmes Vikings s’étaient établis dans la vallée de la Seine et avaient créé le duché de Normandie (911), leur assimilation à la culture française semble même avoir été beaucoup plus rapide, si bien que les North-menn (hommes du Nord) se métamorphosent en « Normands ». Alors que les conditions politiques dans le royaume de France étaient à peine plus favorables que dans les Iles Britanniques, les Scandinaves adoptent, assez rapidement, la langue et la culture dominantes. Et c’est cette culture qu’ils apporteront, quelques générations plus tard, en Angleterre (1066). Guillaume le Conquérant n’était ni gaulois, ni franc, mais en tant que Viking romanisé, c’est bien la langue française qu’il a apportée en Angleterre.
LES PICTES : DU NÉOLITHIQUE À L’ÈRE CELTIQUE

De tous les habitants de l’île de Bretagne mentionnés par Bède, les plus mystérieux et les moins bien compris sont les Pictes (Picti en latin). C’est le manque de sources écrites antérieures qui crée le problème, ainsi que la disparition de leur langue et de leur culture au cours du IXe siècle ; et cela ne facilite pas l’interprétation des données archéologiques. Appelés les Pritani (d’où le gallois Prydyn) par les Bretons, qui parlent le « celtique en P », ils sont désignés comme Cruithni par les Irlandais, ces derniers parlant le « celtique en Q »13. Autrefois également nombreux en Irlande, à l’époque de Bède les Pictes étaient réduits au nord et à l’est de l’Écosse actuelle14. Après des siècles de résistance face aux Celtes britanniques, aux armées romaines et aux Scots de Dal Riada (originaires d’Irlande), les Pictes ont été contraints d’intégrer

John Haywood, The Penguin Historical Atlas of the Vikings, Londres, Penguin, 1995. Pour ces deux formes d’expression celtique, distinguées par une caractéristique phonétique (la manière de réaliser le [p] et le [q]), voir Hervé Abalain, Destin des langues celtiques, Paris, Ophrys, 1989, p. 39. 14 T.W. Moody et F.X. Martin, The Course of Irish History, Cork, Mercier, 1967, 2e éd. 1984, p. 44.
12 13

34

LES ÎLES BRITANNIQUES KALÉIDOSCOPE LINGUISTIQUE

le royaume d’Écosse en 843, sous le roi gaélique, Kenneth MacAlpin15. Tout comme en Angleterre, le processus d’uni¾cation de l’Écosse était fortement accéléré par les attaques des Vikings, qui ont brisé toutes les structures précédentes du pouvoir16. Par la suite, la langue et la culture gaéliques, d’origine irlandaise, se sont rapidement répandues à travers le territoire des Pictes. Voici donc un exemple remarquable de l’extinction d’un peuple - en tout cas, de leur culture - de l’île de Bretagne aux temps historiques, c’est-àdire à une époque relativement récente, longtemps après la ¾n de l’Empire romain. Cette disparition a laissé si peu de traces que l’origine ethnique des Pictes, ainsi que la famille linguistique à laquelle ils appartenaient, ne font toujours pas l’accord entre historiens, linguistes et archéologues. Il paraît probable que les Pictes étaient d’origine néolithique, descendants des anciens habitants de l’Europe du Nord qui nous ont laissé les dolmens et autres monuments de pierre des temps les plus anciens, longtemps avant l’arrivée des Celtes. Dans les Iles Britanniques, ce peuple a bâti les grands temples solaires, comme Newgrange en Irlande (env. 3500 av. J.-C.) ou Stonehenge dans le sud de l’actuelle Angleterre (env. 3000 av. J.-C.). Après eux sont arrivés les Celtes, en plusieurs vagues durant l’Âge de Fer ; aux yeux de Bède, qui ne savait rien de l’âge néolithique, les Celtes - ou Bretons dans sa terminologie à lui - sont les « autochtones », le peuple natif qu’a trouvé Jules César. Mais Bède, tout en reconnaissant que les Pictes parlaient une autre langue, était mal placé pour explorer leurs origines. Il est très peu probable que les Pictes aient été celtes ; et leur langue, si elle remontait à l’époque néolithique, devait faire partie de ce petit groupe de langues non indo-européennes encore parlées sur le vieux continent, comme le ¾nnois ou le basque. Les quelques inscriptions en pictois ont résisté à tout effort de déchiffrement. Les éléments celtiques qu’on a pu relever doivent certainement s’expliquer comme des emprunts à leurs voisins celtes, à la fois bretons et irlandais, ce qui serait tout à fait compréhensible durant les derniers siècles de l’existence de la culture picte17. Une chose est certaine : les monuments néolithiques ont été érigés plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’années avant l’arrivée des peuples celtes, tant les Bretons (P-Celtes) que les Gaëls d’Irlande (Q-Celtes). On sait très peu de choses sur la culture néolithique ;
L’occupation de l’ouest de la Calédonie (nom romain de l’Écosse) par les Irlandais s’est effectuée en plusieurs vagues à partir de l’an 212, d’après les chroniques irlandaises ; mais c’est surtout à partir de 503 que le royaume de Dal Riada, dans le nord de l’Irlande, s’est étendu vers la grande île voisine, sous le chef Fergus MacErc. Ce sont les Scotti, originaires du Dal Riada en Irlande, qui allaient donner leur nom au territoire écossais. 16 John Haywood, Historical Atlas, p. 76. 17 Elizabeth Sutherland, In Search of the Picts, Londres, Constable, 1994 ; Sally M. Foster, Picts, Gaels and Scots : Early Historic Scotland, Londres, Batsford, 1996.
15

35

LEO CARRUTHERS

mais il est clair que les bâtisseurs de Newgrange et de Stonehenge étaient un peuple agricole, dont le mode de vie a connu un net recul lors de l’extension de la langue celtique. En Écosse, l’union du pays en 843, suivie de la rapide élimination de la langue picte, apparaît comme l’ultime coup porté à la culture néolithique des îles du Nord. Il ne faut tout de même pas en déduire, lorsque l’on parle de la ¾n d’une culture et de la mort d’une langue, que les personnes qui la pratiquaient ont toutes été massacrées. L’origine ethnique des peuples est une chose, la langue qu’ils parlent en est une autre. L’un des résultats les plus remarquables de la recherche génétique moderne est la démonstration de la survie, pour ne pas dire de la domination, des gènes néolithiques parmi la population moderne de l’Europe. Pour les Iles Britanniques, une équipe de biologistes de l’Université de Manchester a étudié des échantillons de chromosomes typiques relevés à la fois en Angleterre, en Irlande, en Écosse et au Pays de Galles, en les comparant avec l’ADN de corps très anciens, conservés dans la tourbe depuis plusieurs milliers d’années. Une autre équipe de l’Académie Royale d’Irlande a effectué une étude similaire, mais restreinte à l’île verte. À la surprise générale, il est aujourd’hui clair que la majorité de la population des Iles Britanniques partage des gènes qui ne sont ni « celtiques » ni « saxons », mais néolithiques, transmis par les premiers habitants qui sont arrivés après la fonte des glaces. Notre vision de l’histoire, ou de la proto-histoire, doit être profondément changée par cette découverte, qui va à l’encontre des opinions nationalistes mono-culturelles et faussement ethniques promues au XIXe siècle. Si les langues celtiques se sont répandues rapidement durant l’Âge de Fer, pour n’effacer la culture précédente (représentée par les Pictes) qu’au IXe siècle de l’ère chrétienne, leur succès est le résultat d’une domination plutôt que d’une élimination des habitants antérieurs, avec lesquels ils se sont confondus. De même plus au sud, dans les territoires occupés par les tribus germaniques, dans ce qui allait devenir l’Angleterre : il est impensable que les envahisseurs aient massacré tous les habitants bretons, qu’ils ont appelés les Gallois, terme sur lequel nous reviendrons plus tard. Il n’est même pas possible de savoir à quel point les soi-disant Celtes formaient un peuple séparé et distinct des autres. Tous les historiens et les linguistes modernes s’accordent à dire que les mots « Celte » et « celtique » n’indiquent pas en premier lieu une distinction ethnique et / ou génétique, car il n’a jamais existé, durant la période de migration (c’est-à-dire l’Âge de Fer), une nation à laquelle s’appliquaient ces termes. Certains témoins de la Grèce antique mentionnent les Keltoi comme une tribu à craindre, mais le peuple ainsi désigné, tout comme l’origine du nom restent incertains. Alors que l’adoption par un peuple d’un nom par lequel il se désigne lui-même marque un pas essentiel dans l’af¾rmation d’une identité, il n’existe aucune

36

LES ÎLES BRITANNIQUES KALÉIDOSCOPE LINGUISTIQUE

indication suggérant qu’un peuple ancien quelconque ait adopté ce nom18. En revanche, le terme s’applique correctement à une langue appartenant à la famille indo-européenne, ou plus exactement à un groupe de dialectes parlés par un mélange de tribus migrantes en Europe centrale, dont la culture a traversé le continent avant d’arriver dans les îles du Nord. Le premier linguiste qui emploie le terme dans ce sens est Edwin Lhuyd, nationaliste gallois qui, en 1707, après avoir étudié les langues autochtones du Pays de Galles, de la Bretagne continentale, de l’Irlande et de l’Écosse, a dressé un tableau montrant leur ¾liation. Le succès de la langue ancienne ne peut s’expliquer uniquement en termes de migration d’un peuple ; il serait plus proche de la vérité de parler de la domination militaire par une minorité, certainement pas de l’élimination des populations précédentes. Le développement de la, ou des langues celtiques relève plutôt de l’adoption d’une culture plus prestigieuse, peut-être sous la pression des armes - mais on ne le saura jamais. Comme le dit un spécialiste de la question : « Aucune indication parmi les données archéologiques ne suggère l’arrivée en grand nombre d’une population étrangère »19. Pour expliquer la situation par une analogie moderne, il suf¾t de regarder le succès de certaines langues européennes, comme le français ou l’anglais, qui, à partir de la Renaissance, époque des grands voyages de découverte, se sont établies dans de nombreuses régions du monde où on les emploie comme première, deuxième, voire troisième langue nationale ; et même dans les pays où le nombre réel de colons européens fut négligeable ou nettement minoritaire par rapport à la population locale. Ceci peut nous aider à comprendre comment, au cours de l’Âge de Fer, la langue et la culture celtiques ont pu s’étendre vers l’ouest et s’établir dans les Iles du Nord, au point d’effacer la culture néolithique précédente, sans que cela implique nécessairement un déplacement majeur des populations. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’aucune colonisation n’ait eu lieu, mais elle a dû varier en intensité selon les lieux et les temps. Aussi tard que le Ier siècle av. J.-C., le grand Jules César laisse le témoignage écrit, dans La Guerre des Gaules, du fait que les peuples celtiques du Continent venaient à peine de sortir de leur phase migratoire ; car il explique la ressemblance entre la langue et la culture des tribus belges des deux côtés de la Manche, à la fois dans le nord de la Gaule et dans le sud de l’île de Bretagne, par une origine commune et un
Helen Litton, The Celts : An Illustrated History, Dublin, Wolfhound, 1997. Jim Mallory, professeur d’archéologie à la Queen’s University de Belfast, parlant en 1999 devant le congrès annuel de l’Association irlandaise pour les relations culturelles, économiques et sociales ; cité dans The Sunday Times, 14 novembre 1999, vol. 1, p. 3 : « There is no evidence in the archaeological record of a large in¿ux of a foreign population ». Le travail des biologistes irlandais, qui con¾rme ces remarques, a fait l’objet d’un article le mois suivant dans Medicine Weekly, 8 décembre 1999, p. 14.
18 19

37

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.