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LE PLURILINGUISME

au Moyen Âge

Orient-Occident

Je peregrine tres saoul de nosfaçons,
NonpourcercherdesGasconsen Sicile
(j’en ayassezlaissé aulogis);
je cerche des Grecs plustost, etdesPersans ;
j’acointe ceux-là, je lesconsidere ;
c’estlàoùje mepreste et oùje m’employe.
Et,quiplusest, il mesembleque je n’ay rencontré
guère de manieres qui nevaillentlesnostres.

Montaigne,Essais, Livre III, ch.IX

INTRODUCTION

L’oiseauchantaitdanslevergerde l’Aimé
Vintl’Amiqui dità l’oiseau:
« Si nousne nouscomprenons pas parla langue,
comprenons-nous parl’amour,
car par ton chantmon Aimé apparaîtdevantmes yeux».

Raymond Lulle,Livre de l’Ami et de l’Aimé

INTRODUCTION

Le plurilinguisme est sansdouteun faitnaturel dans toutesles sociétés:
lasituation de la France actuelle nousfait prendre ce fait pour une exception,
parceque l’unité linguistique des parlersfrançaisen Franceremonte àunpassé
ancien.Mais,pourne citer que des pays tout prochescomme l’Allemagne et
l’Italie, c’estloin d’êtrepartoutle cas.Aujourd’hui encore, desélèves quivont
à l’école dansdiverses régionsd’Allemagnepeuventavoirdesdif1cultésà
s’adapteraumilieulinguistique danslequel ils sontarrivésde fraîche date.Ily
a des variantesconsidérablesà l’intérieurd’une mêmesphère linguistique.À
plusforteraison, la diversité deslanguesexiste-t-elle dufaitdesmouvements
depopulation : l’immigration, lesdéplacementsconstants pourdes raisons
multiples,tantôtcontraintes,tantôt voulues.
L’ensemble desétudes que nous présentonsdanscet ouvrage consacré
auMoyen Âge, duesà deschercheurslinguistes, historiensetlittéraires, a
notamment pourbutde déterminerlestatutdeslangues savanteset vernaculaires
danslesmondesd’ici etde là-bas, d’Occidentetd’Orient, dontles relations
méritentd’être encorepréciséesetapprofondies.

Lasituation duMoyen Âge étaitencore bienplusdiverseque celle
qu’onpeut observerde nosjours: leslanguesétantloin d’êtreuni1ées,
de nombreuxdialectesétaient pratiquésà l’intérieurd’une même famille
linguistique.En France, les régionsde langue d’oïl etcellesde langue d’oc
pouvaientnepas se comprendre mutuellement.Si l’ons’entientau seul bassin
méditerranéen, diversescommunautéscoexistaient: juives, « grecques»(au
senslarge), italiennes, espagnoles,portugaises, « arabes»(au senslarge aussi,
incluantdesnon arabescomme lesberbères,pourne citer qu’unseul exemple),
syriennes,persanes,turques, etc.

Depuisle mythe de latourde Babel, la langue etleslangagesn’ont
cessé d’être aucentre de lapensée médiévale,qu’ellesoit orientaleou
occidentale.Orlastructure en escaliersde latourde Babylone en fait, dans
l’iconographie médiévaleoccidentale, lependantdiabolique de la montagne
duPurgatoire.Commentnepasévoquerlasuperbereprésentation de latour

C KST -M
LAIRE APPLERETÉUZANNE HIOLIERJEAN

1
de Babel dansleLivre d’HeuresduDuc de Bedford ,oulastructure de la
montagne du purgatoire danslaDivineComédiereprésentéepardi Michelino,
2
dans sontableau« Dante et sonpoème »?
Si desangesapparaissentau sommetde Babel, ce n’est pas, comme à
la cime duPurgatoire,pouraiderlesâmesguériesàs’envoler versle Paradis,
mais,toutaucontraire,pour précipiterau sol leshommes présomptueux, et
les punir.

Mais pourquoiuntel châtiment ?
C’est que leprivilège de la langue estdonnéparDieu.Carla langue,
dansbien descultures, estd’abord celle de la divinité, desdieux oude Dieu.
Elle est une comme DieuestUn.

Pourl’Occidentmédiéval, laseule languepossible, la languesacrée,
cellequi est1xée,qu’on doitapprendresansl’altérer, c’estle latin.Comme
pourle grec, l’hébreuetl’arabe, il estla languequiunitDieuetleshommes.
Le latinsera donc la langueprivilégiéepour traduire,transmettre et
communiquerd’une langue à l’autre.C’estlalingua francadeslettrés, car
elle n’est pas seulement utilisée comme langue d’écriture maisaussi comme
langueorale et permetauxlitteratid’être chezeuxdans toute l’Europe et
même au-delà.Cephénomène, loin d’avoirdisparu, continue de concerner
nos sociétésmodernes.

[…] aucoursde l’histoire, certaineslangues sontdevenuesdeslingua
franca, le latin à l’époque classique etmédiévale, le français pendant plusieurs
sièclesen Occident, leswahili danscertaines partiesde l’Afrique etl’anglais
3
dansle monde entieràpartirde laseconde moitié de cesiècle.

Il est un fait:sionveut véritablementcomprendre la culture médiévale
occidentale, il fautétudierles relations quis’établirententre le latin etles
languesmaternelles.Le latinse caractérise alors parl’ordre, la 1xité deses
règlesetlasystématique de lagrammatica.Leslangues vernaculaires, au
contraire,représentent un certain désordre,sont, dansle domaine littéraire,
enrivalité les unesavec lesautresa1n des’assurerlasuprématie.Etcette
histoire, in1nimentcomplexe, estaucœurde bien des œuvres, etmême bien
descon2its, comme leremarquaitMontaigne :

1e
Additional MS18850, British Library, f°17b, XVsiècle.
2
Ilvécutde1417à1491; son tableau est conservé à Florence.
3
Samuel P.Huntington,op. cit.,p. 77.

1

2

I
NTRODUCTION

Notre parler a ses foiblesses et sesdéfauts, commetoutlereste.La plus part
des occasionsdes troublesdumondesontGrammairiennes.Nosprocez ne
naissent que dudébatde l’interpretation desloix ;etla plus partdesguerres,
de cette impuissance de n’avoir sçeu clairementexprimer les conventionset
4
traictez d’accord des princes .

Ces propos,s’ils témoignent de l’importance d’un langage clairet
dépourvud’ambiguïté, nousapprennentaussique la langue joueunrôle
politique et social déterminants.

La languereprésente cependantbienplus qu’une monnaie destinée aux
échanges rationnels ouaffectifs.Elle entretientdes rapports
privilégiés,tout5
puissants, avec l’environnement social.

Etcela, notre monde contemporain l’expérimente chaque jour.

Toutaulong de l’histoire, larépartition deslanguesdansle monde are2été
celle de lapuissance […] L’évolution danslarépartition de
lapuissanceproduit une évolution danscelle deslangues.[…] Commepourd’autresformes
de culture,plusdepuissancesigni1eplusd’assurance linguistique chezceux
dontc’estla langue maternelle et plusd’incitation à l’apprendre chezles
6
autres.

Le jeuentre langue dominante etlangue dominée,qui, aujourd’hui
encore, n’en 1nit pasdesusciterdescon2its, est remarquablementillustré, dans
les pages quisuivent,pardeuxétudesconsacréesà l’Angleterre médiévale.

Danscesconditions, letraducteur, l’interprète,souventappelé
« latinier» en langue d’oc etd’oïl commepourmarquerlasuprématie de la
languesavante, auraunrôle depremière importance, carlesortde beaucoup
peutdépendre nonseulementdesonsavoir, maisaussi deson honnêteté.Ce
n’est pasmince affaire mais vraieresponsabilitéque de mettre aucontact
deuxmondesà l’histoire imbriquée,parfoishouleuse,voire cruelle, maisaussi
riche et2orissante : l’Orientetl’Occident.Un Guillaume de Rubrouck l’a
7
éprouvé.

4
Maurice Rat,Montaigne. Essais, Paris, ClassiquesGarnier,1958, Livre II, ch.XII,p. 223.
5
George Steiner,Langage et silence, Paris, ÉditionsduSeuil,1969,p. 207
6
Samuel P.Huntington,LeChoc des civilisations, Paris, OdileJacob,2000,p. 79.
7
Guillaume de Rubrouck,Voyage dans l’empire mongol, 1253-1255, introduction,traduction
dulatin etnotes parClaude-Claire etRené Kappler, Paris, ImprimerieNationale/ActesSud,
ère
2007[1édition, Paris, Payot,1985], ch.XIII.

1

3

C KST -M
LAIRE APPLERETUZANNE HIOLIERÉJEAN

Faut-ilrappeler que la premièretraduction du Coran, faite en latin, fut
8
achevée en1141,sousl’in2uence de Pierre de Cluny ?Etils sontnombreux
les savants qui connaissentdeslanguesétrangères.Le grec n’est pasla langue
oubliéeque l’on a cru souvent, car« il est une composante de la langue d’Église
9
quivéhicule les parolesduSalut».On doità Raymond Lulle, le « Docteur
Illuminé », d’avoircréé les premierscollègesdeslangues orientales, luiqui
demanda au pape en1311l’autorisation d’enseignernonseulementle grec,
le latin etl’hébreu, maisaussi le chaldéen à Rome, Paris, Oxford, Bologne et
10
Salamanque.

Commeonsait, lepaysde laReconquistajouera làunrôle depremier
plan, avecses traducteursjuifsaucontactde la civilisation arabe d’el Andalus
etdumonde chrétien.Ceux-là nouslivrerontdeprécieux témoignages sur
lesconnaissancesetlescontroverses philosophiquesdu temps, ainsiquesur
les sciencesles plusdiverses.De même lescoursde Sicile etd’Italie duSud
furentdeslieuxderencontre entrepeuplesd’Orientetd’Occident, entre gens
de larive nord etde larivesud de la Méditerranée.

Mais, auMoyen Âge, l’intérêtde l’Occident pourleslanguesnese
bornepasà lasimple connaissance, aussivastesoit-elle.Encore faut-ilque le
savoirait unsens,uneutilité.
Cettequête desens peutconduire lepoète à larecherche d’une langue
secrète, cachée, codée, dontlesenjeux sont variables.Tantôtc’est unsimple
divertissementde l’esprit,tantôtc’estl’expériencevécue de l’ineffable.Dans
lapremière démarche, la langue cachée n’est qu’un jeu surle langage, jeude
lettré, derhétoriqueur, comme il en existe déjàquelquesexempleschezles
troubadours.Un bon aperçuen estdonnéparCerverí de Girona dansdeux
poésies, dontl’une estlaversion codée de l’autre :

8
Pierre de Montboissier, ditle Vénérable(1092-1156), éluabbé de Clunyen1122.Pourcette
traduction duCoran,voirla belle étude deJosé MartínezGásquez, « Laprimatraduzione latina
delCorano»,in Il Mediterraneo del‘300 :Raimondo Lullo e Federico III d’Aragona, re di
Sicilia.Omaggioa FernandoDomínguezReboiras, a cura di AlessandroMuscoe Marta M.M.
Romano, « Instrumenta Patristica etMediævalia », Turnhout, Brepols,2008,p. 285-294.
9e e
MichelZimmermann, « La connaissance dugrec en Catalogne duIX auXIsiècle », inHaut
Moyen Âge:Culture, éducation et société.Études offertesàPierreRiché[Claude Lepelleyet
aliii éd.], Nanterre, Publidix,1990,p.515.
10
Concile de Vienne(1311-1312).VoirA.OliveretM.Senellart,Raymundi Lulli Opera latina,
tome XVI, Turnhout, Brepols,1988,p.XIII; pour unrappel historique,voirDjamil Aïssani,
« Les rapportsBéjaia-Sicile aumomentdes séjoursdu philosophe catalan Raymond Lulle
e e
(XIII -XIVsiècles», inIl Mediterraneo del‘300 :Raimondo Lullo e Federico III d’Aragona,
op. cit.,p. 253-283.

1

4

I
NTRODUCTION

Ta2amartfa2ama ho2omom ma2amal pu2umus si2imi
11
a2ama e2ementre bo2omon a2amasge2emens.

Cequ’onpeut interpréter ainsi :

Tart fa hom malpus sia entre bonas gens
12
(Un homme agitdif1cilementmals’il est parmi desgensde bien) .

Maislavraierecherchesurle langage estcellequisera intimement
liée àune conceptionsymbolique et spirituelle dumonde de la connaissance.
Quand la grande mystique Hildegarde de Bingenvoulutévoquerla langue du
Paradis, elle dutl’inventeràpartirdeslangues sacrées, et utilisaun lexique
13
d’oùleverbe, marque de latemporalité, était, biensûr, exclu .Comme le
rappelaitGeorge Steiner,

14
Danslavéritésuprême, lepassé, leprésentetle futurmarchentde front .

Or, c’estlàun domaineoùl’Occidentetl’Orient serejoignent.L’un et
l’autreontfaitl’expérience du retourà la langue Une, celle de l’indicible.

Le bienheureux, l’initié, nesesoustrait pas seulementaux
tentationsdumonde ; il se soustrait à laparole.Saretraite dans une grotte de montagne ou dans
une cellule de monastère est l’expression desonsilence.[…] La tradition
occidentale connaît aussi les dépassements du langageverslesilence.[…]
SaintJean de laCroix exprime l’exaltation de l’ascète dont l’âme
contempla15
tive brise cequi l’amarrait à la connaissanceverbale commune.

Quand Dante arrive auParadis,son expérience est celle d’une
connaissance au-delà du langage : les mots nepeuvent plus suf1re,si habile
soitlepoète.

11
JoanCoromines,Cerverí deGirona, Lírica, I, Barcelone, Curial,1988, inVers breu i vers
estrayn,v.4-5,p. 235-238.Voir surtoutlatrès1ne analyse de Marc Trottier, « Versbreuand
versestrayn : are-examinationoftwoneglectedpoemsbyCerverí de Girona(PC 434a-66et
PC434a-68)»,La France latine, Université de Paris-Sorbonne, n°136,2003,p. 194-205.
12
Ibid.,p. 235.SiJoanCoromines présente,pourchaquestrophe, letexte en clair (Vers breu)
suivi du texte codé(Vers estrayn), enrevanche Marc Trottier, dans son étude, édite lesdeux
poésies séparément (p. 203, leVers breuet p. 204-205 leVers estrayn).
13
PourHildegarde de Bingen(1098-1179),voirnotammentArnaud de la Croix,Hildegarde de
Bingen, la langue inconnue, Monaco, éd.Alphée,2008.
14
George Steiner,op. cit.,p. 28.
15
Ibid.,p. 28.

1

5

C KST -M
LAIRE APPLERETÉUZANNE HIOLIERJEAN

Mes paroles seront,pource dontj’ai mémoire,
Plus pauvresdésormais que cellesd’un enfant
[…]
Pourceque je conçois, ah ! combien laparole
Est pauvre etfaible ! Etceque je conçois,
16
Prèsde ceque j’aivu, estaussipeu querien.

Leschercheurs orientalistes,quantà eux,ontleurs propres vision et
expérience du plurilinguisme dans touteslesformesdetransmissionqu’ils ont
pu observerà l’intérieurde l’ensemble desculturesduProche-Orient, entre
lesculturesduProche-Orientetcellesde l’Europe médiévale etde l’Afrique
duNord, entre lesculturesduProche-Orientetcellesde l’Asiepluslointaine.
Plusieursarticlesentraitent.
En Orient, la languevarieselon lesgrandes zones: lesyriaque, arrivant
soitaudébut soitauboutd’une chaîne detraductions successives, fut une
langue fréquentepour traduire etcommuniquer, « langue de contact» entre
chrétienté etislam.Leslettresdu roi LouisIXque le franciscain Guillaume
de Rubrouck apporte augrand Khan mongol en1254, d’abord écritesen latin,
ontététraduitesà Saint-Jean d’Acre ensyriaque eten arabe(ouenpersan, car,
quandon dit« languesarrasine », cela désigne cequi estécriten caractères
arabes,orlepersan l’est), mais pardesArméniens quiont peut-être biaisé le
message… pourdes raisons politiques.À Acre, Guillaume de Rubrouck avait
trouvé cesArméniensmaisaussiun autre interprètequisavaitlesyriaque, le
17
turc, etle «sarrasin »(arabeou persan) .
Lepersan futlangue de communication dans une largepartie du proche
etlointainOrient, à la foisdansle milieuducommerce, dansl’administration
etdanslasphère diplomatique.Touteslesarchivesd’étatde l’Inde duNord
serontenpersan depuislesdynastiesmogholesjusqu’à la conquêteparles
e e
AnglaisauXIXsiècle.LesMongols qui, auXIIIsiècle, conquièrentl’Iran et
laplusgrandepartie de l’Orient, duProche-Orientjusqu’à la Chine,ont recours

16
Henri Longnon,Dante. La DivineComédie, Paris, Garnier,1938,Le Paradis,Chant
trentetroisième,p.590-591.
17
Guillaume de Rubrouck,op. cit.,ch.XIV,p. 120 (trad.desauteurs).

1

6

I
NTRODUCTION

18
à des administrateurset secrétaires persans, c’estleurlangue diplomatique
19
etc’estla langue deshistoriens qui vontécrire leurhistoirL’hie .stoire des
correspondances diplomatiques entre lesdiverses partiesde l’empire mongol
20
etla chrétienté est untrèslong chapitre.
Outre les correspondancesdiplomatiques, lepersan fut langue
véhiculaire dans unezone immense.Lepersan comme langue commerciale
mais plusencore comme langue de lapoésie et de la mystiques’estdiffusé
de l’Anatolie à l’Inde.Le grandpoète mystiquepersan Rûmî, né en1207
non loin de Balkh dansnotre actuel et récentAfghanistan, a émigrétrès tôt
avecsa famille, fuyantles vaguesde conquête mongole,pour s’installerà
l’âge de15 ansdanslesenvironsde Konya.À l’âge de22ansil estétabli à
21
Konya enpaysde Roum :c’estlàqu’il a donnéson enseignementetcrééson
œuvre enpersan.Sa célébrité immédiate à Konya, en Anatolie, etbien au-delà
naturellement,témoigne de ceque « à cette époque, lescerclesdu pouvoiret
22
desélitesintellectuelleset religieusesd’Anatolie étaient persanophones».
Ses poèmes se chantentencore de la Turquie à l’Inde duNord, j’en ai été
témoin.
Si l’onramène laperspective linguistique àunezoneproprement
persane et persanophone,on constateque celle-ci estloin d’êtreuni1ée

18
Voirà cesujetl’œuvre immense de Paul Pelliot, enparticulierRecherches sur les chrétiens
d’Asie centrale et d’extrême orient, Paris, ImprimerieNationale,1973etlatrèslongue étude
e
publiée dans troisnumérosde laRevue de l’Orient chrétien,3 série :t. 3, XXIII,1922-1923,
p. 3-30; t. 4, XXIV,1924,p. 224-335 ; t. 8, XXVIII,1928,p. 3-84.Beaucoupde documentsy
sont rassemblés, analysés, misenperspectiveparce grandorientalisteplurilinguequ’étaitPaul
Pelliot: enparticulierla lettre enpersanque le grand Khân Güyük écrivitauPape InnocentIV,
vol.XXIII,p.6-30.
19
DeuxPersansillustres quiontexercé de hautesfonctionsau service desMongols, auteurs,
chacun, d’une Histoire desMongols:‘Atâ’Malikal-Juvayni etNâsiral-Dîn Tûsî.Juvayni,
qui était, enoutre,poète, insère dans son Histoire des versen arabeoùil dissimule, dansdes
expressionsà doublesens, des opinions subversivescontre lesMongols, carilsait que leurs
commanditairesmongolscomprendrontlepersan maisnesavent pasl’arabe.
20
On entrouveraunpanorama, avecune bibliographie abondante en notesdansl’article de
Denise Aigle, « De la‘non-négociation’à l’alliance inaboutie,ré2exions surla diplomatie entre
lesmongolsetl’occidentlatin », dansLes relations diplomatiques entre le monde musulman
e e
et l’occident latin,XII-XVIs., Denise Aigle etPascal Buresi(éds),Oriente moderno, Nuova
serie, annoLXXXVIII,1,2008.Ce numérod’Oriente modernon’étant pasencoreparuà l’heure
actuelle(début 2009), nous remercionsDenise Aigle de nousavoircommuniquéson article
surépreuves.L’introduction à cevolume,rédigéeparMichele Bernardini,offreunrésumé de
chaque article de cevolume.
21
Motdéformépour« Rome » désignanten faitlepaysdesByzantins.Rûmî estlesurnom de
cetrèsgrand maître et poètepersan(1207-1273)nommé aussi Mowlavi etMowlânâ(« notre
maître »).
22
VoirLeili Anvar-Chenderoff,Rûmî,La religion de l’amour, Paris, éditionsEntrelacs,2004,
p. 24-25.

1

7

CLAIREKAPPLER ETSUZANNETHIOLIER-MÉJEAN

linguistiquement: elletémoigne d’une grande diversité, commeon peutle lire
avec pertinence en notre livre dans l’article de Charles-Henri de Fouchécour,
et aussi dans un livreplusancien mais réédité et toujours actuel,L’âme de
23
l’Iran .Un exemple de ce kaléidoscope linguistique nousest donnéparles
écrivains persanslorsque, aprèsla conquête de la PerseparlesArabes, après
un longsilence, ils recommencèrent à écrire et à traduire.

Pour les premiers penseursiraniens qui écrivaient en arabe, il s’agissait non
seulement de traduire des textes sassanides ou des textes persans, maisaussi
des textes grecs. En effet, la science grecque avait pénétré en Iran etles
iraniens savaientbienque lesGrecsavaient une
certainepriorité…LesAraméensécrivaientensyriaque etla languesyriaque avaitététoutimprégnée
d’une certainestructureparlapropagande chrétienne ; l’araméen est une
langue dont lasyntaxe, aprèsavoirété iranisée,s’est toutà faithellénisée.Et
ces traducteursde nationalité iranienne, mêlée cependantd’éléments
sémitiquesaraméens,setrouvaientdonc déjàunpeu préparésàservircette
nouvelletransposition devaleurinternationale d’élémentsmusulmansen arabe,
comme celle d’élémentschrétiensen grec.
24
Cetteprose, iraniséepar saprésentation, constitueun arabespécial.

L’arabe, aucoursde la conquête musulmane etàpartirde là, devient
également une grande langue de communication : ilvas’imposercomme
langue duCoran, maisaussi comme languescienti1que,philosophique,
théologique, juridique.De nombreuses œuvresgrecques sont traduitesen
arabe,ycompris pardes traducteursnon arabes.Desauteurs persansécriront,
enpremièrerédaction, leurs œuvresen arabe, et parfoisles traduirontensuite
eux-mêmesenpersan, leurlangue maternelle.
Quantaugrec - languesacrée - ilreste la langue de l’empire byzantin
avec lequel l’Orientetl’Occidententretiennentdes relationsconstantes,
souventhouleuses, faitesd’admiration etderejet, même aprèsla chute de cet
empire.

23
L’âme de l’Iran,sousla direction de René Grousset, LouisMassignon, Henri Massé, Paris,
Albin Michel,1951.Ce livre a étéréédité en1990avecunepréface de Daryush Shayegan et
untexte d’HenryCorbin.Pourleplurilinguisme en Iranvoirenparticulierl’article de Louis
Massignon, « Valeurculturelle internationale de la coopération des penseursiraniensduMoyen
ère
Âge à l’essorde la civilisation arabe »,p. 79-98 de la1édition.
24
Ibid., LouisMassignon,p. 91.

1

8

I
NTRODUCTION

Unsplendide exemple desavant plurilingue et pluriculturel estlesyrien
25
Barhebraeus(1226-1286), homme de foi etdereligion, médecin etclerc,
auteurd’uneœuvre multiple, abondante : ilséjourna longuementà Marâghé,
alorscapitale iranienne(plurilingue)desIlkhansen Azerbaïdjan.Outresa
langue, lesyriaque, il maîtrisaitl’arabe etlepersan comme entémoignentles
œuvres qu’il a écrites ; son biographe, Dioscore,yajoute l’arménien et
peutêtre Barhebraeus savait-il assezde grec, caril estimprégné desagesse grecque
etdesPèresgrecs: il lesa certesconnus pardes traductionsensyriaque, mais
pas seulement sansdoute.Deplus, danscertainsdesescommentaires, il cite
desmotscoptesethébreux.
Dans toutle Proche etlointain Orient,ycomprisdanslescoursmongoles
26
les plusà l’Est,onvoitdescitésetcapitales oùl’onparle de nombreuses
27
langues: captifsetexilés venus parfoisdetrèsloin, commerçants, artisans,
religieux, ambassadeurs,voyageursdetoutesorte, maisaussisecrétaires,
traducteurs, interprètes, administrateurs,savants, médecins,théologiens,
mystiques…cohabitent oucoexistent,s’entendentà diversdegrésen diverses
langues,ycompris surles routes oùils voyagentetàtraversleslivreset
manuscrits qu’ils rencontrent.
À l’autre extrémité,versl’Ouest, descoursd’Italie duSud, de Sicile,
d’Espagne, de France duSud,sont plurilinguesaussi : danscelles-là l’arabe
etlepersansont parlésà côté de la langue autochtone, danscelle-ci c’est
l’hébreu.L’hébreu serasouventlapremière langue danslaquellesont traduites
des œuvres quivont, grâce à lui,passerde l’arabe aulatin.Letravail des
interprètesestdonc central dansla communication, celui des traducteursest
essentiel dansla diffusion des œuvresetl’interpénétration descultures.

25
SurBarhebraeus,voirl’excellent volumeparu sousla direction de Denise Aigle,quipublie
un colloqueorganiséparelle-même en décembre2007auCollège de France : « Actesdu
colloque‘Barhebraeusetlarenaissancesyriaque’», dansParole de l’Orient, Université
SaintEsprit, O.L.M., Kaslik, Liban,volume33,2008,p. 19 – 198.Enparticulierl’article de Denise
Aiglesur sonœuvre d’historien, celui de Françoise Micheau sur sonœuvre de médecin, celui
de David G.K.Taylor surlesPèresde l’église dans sonœuvre etleslangues qu’il connaissait
(op. cit.,p. 67etnote20,p. 67).
26
Guillaume de Rubrouck,op. cit.: danscette longue lettre-récitd’une centaine depagesécrite
parle franciscain Guillaume de Rubrouck au roi LouisIX apparaîtle caractèreplurilingue des
correspondancesdiplomatiquesetle kaléidoscope linguistique de cesimmenses territoires qui
s’étendentduProche à l’Extrême Orient.
27
Voir surcepointlevolumeVaria turcica, XII, M.Debout, D.Eeckaute-Bardery, V.Fourniau
e e
(éds),Routes d’Asie. Marchands et voyageursXV-XVIIIsiècles,Paris-Istanbul, Editions
Isis,1987.Enparticulier, Cl.Kappler, « Les voyageursetleslangues orientales: interprètes,
traducteursetconnaisseurs»,p. 25-36,surlesambassadeschrétiennesà la courmongole, Plan
e
Carpin, Ascelin, Rubrouck, et surRiccold de Montecroce(XIIIs.).

1

9

C KST -M
LAIRE APPLERETUZANNE HIOLIERÉJEAN

Parallèlementà cettesymphonie deslangues, il exista auProche
28
Orienteten Méditerranée cequ’on appelaunelingua franca .Mais, à la
différence dulatin -oude l’anglaisdansnotre monde contemporain - il ne
s’agissait pasd’unevraie langue au rôle interculturel ; c’était àpeineune
langue,un «sabir» constitué d’un mélange de langues romanes,quiservit
dans les contacts oraux dans tout le bassin méditerranéen : cette « langue »
29
n’estquasiment pasécrite, et onpourraitmême lui dénierlestatutde langue.
Nousen avons quelques rareséchantillonsécritscomme dansleBourgeois
gentilhommede Molière, la cérémonie du« grand Mamamouchi ».Ce n’était
pas une ancêtre de l’Esperanto, mais une ébauche de langage composite,sans
prétention linguistique,qui devaitfaciliterla communication danslavie du
commerce etdes transactions quotidienneset qui apparaîtaussiquelquefois
oralementdanslesdialoguesdiplomatiques: nitemps, ni modes, les verbes
sontà l’in1nitif, les pronoms personnels réduitsà « mi »(moi)et«ti »(toi).
Il n’yapasde grammaire.La composition lexicalevarieunpeu selonqu’on
est plusà l’Ouest ou plusà l’Estde la Méditerranée, maisc’estlevocabulaire
latinqui domine : italien, espagnol,provençal,portugais,unpeude grec, et
quelques raresmotsarabes.
JocelyneDakhlia,qui a consacréun livre bien documenté à cettelingua
franca,souligne « le désintérêtavéré desmusulmans pourl’apprentissage
30
deslangueseuropéennes« le» :sEuropéenscréentdesécolesde langues
31
orientales ; les musulmans n’en créent pas».La disparité consiste aussi en
ceci :

28
JocelyneDakhlia,Lingua franca,Histoire d’une langue métisse en Méditerranée, Paris,
ActesSud,2008.
29
J.Dakhlia faitla distinction entreplusieurs usagesde l’expressionlingua franca:onpeut
appelerlingua franca«une langue‘nationale’,oula langue d’un groupe lorsque celle-ci
devient une languevéhiculaire,une‘langue de contact’comme l’estaujourd’hui l’anglais
dansl’ensemble dumondeou peu s’en faut[…],oucomme le futle latin en Europe.Dans
une autre acception, moinsconnue mais plus originelle chezleslinguistes,on désigne comme
‘languesfranques’desmixtesde langues usitésentre deslocuteurs que n’unitaucune autre
langue commune etdontl’existence estlimitée dansletemps; les langues franquesnese
pérennisent pas[…] ellesne deviennent pasla langue maternelle, la langue enpropre d’un
groupeparticulier»,op. cit.,p. 14-15.
30
Ibid.,p. 37.
31
Ibid.,p. 37-38.

2

0

I
NTRODUCTION

32
L’Europe crée dès le premierâge moderne deschairesd’études orientales,
maiselle n’intègrepas unseul musulmanparmisesélites politiques.Les
Musulmansn’étudient pasleslangueseuropéennes, maisils permettentà
desEuropéensd’accéderchezeuxaux plushautesfonctions socialeset
po33
litiques .

LesSyriens, lesArabesetlesPersans traduisent, biensûr, maisils
traduisentlascience grecque, laphilosophie grecque.Ils récoltentl’héritage
du passé grec, etdélaissentl’apprentissage deslangueseuropéennes qui
permettraitla communication linguistique directe avec leurscontemporains
de la latinité.De grandsexemples plurilingueset pluriculturelsexistent
toutefois, d’un côté etde l’autre de la Méditerranée : lesyrien BarHebraeus,
le catalan Raymond Lulle.Ilsn’ont pasété les seuls, maisleur œuvre écrite
témoigne de leur rôle de «passeurs» entre les religionsetlescultures.Ils’agit
là, évidemment, de grandschercheurs quireprésententdesmilieuxde haute
culture.Mais que l’on n’aillepasimaginer que lalingua francaétait réservée
à desmilieuxdépourvusde culture :surles rivesde la Méditerranée, cesabir
a cours unpeudans touslesmilieux pourles transactionsde laviequotidienne
dèslors que lesinterlocuteurs sontde languesdifférentes.

JocelyneDakhliasouligne entoutcasla disparité destatutde cette
lingua francaselonqu’on laparleplusà l’Ouest ou plusà l’Estdubassin
34
méditerranéen.Apparaîtaussi de façonrécurrente leplurilinguisme desJuifs,
35
dontla fonction entant que « drogmans» estbien attest«ée :… setrouvent
parmi euxgensdetantde langues,qu’ils savent unepartie de cellesd’Europe,
36
Asie etAfrique ».Cette longue étudesurlalingua francaestaussi l’occasion
pourl’auteurde déployerletableau plurilinguequis’étend de l’Afrique du
Nord auLevant, maisle Moyen Âgey tient peudeplace.Toutefois, dans un
milieucomme le bassin méditerranéen, leschosesne changent pas radicalement
dujouraulendemain.

32
VoirenparticulierJean Richard, « L’enseignementdeslangues orientalesenOccidentau
Moyen Âge »,Revue des études islamiques, 44,1976,p. 149-164.Lesnombreux travauxde
Jean Richardsontévidemmentà connaître dansle cadre de notresujet, etla bibliographie en
est tropabondantepourêtre citée ici.On entrouvera de nombreux titresdansl’article de Denise
Aigle(inOriente moderno)cité dansle coursdesnotesde notre Introduction etdansGuillaume
de Rubrouck,op. cit.
33
J.Dakhlia, op. cit.,p. 39
34
Ibid.,enparticulier pages84-85.
35
Ibid.,p.85.
36
Ibid.,p.85.

2

1

C KST -M
LAIRE APPLERETÉUZANNE HIOLIERJEAN

Signalons au passage que, dans notre propre «tableau» du
plurilinguisme, leturc estquasi absent, c’estlàune lacune que nous n’avons
pas souhaitée.
Notonsaussi que la disparitérelative entre la Méditerranée de l’Ouest
et celle de l’Est oblige à nepaslimiter la ré2exion sur les langues à une grossière
opposition entre « musulmans » et « chrétiens » : « laprésencepérenne des
christianismes orientaux interdit, au Levant, cettevision dichotomique et lui
37
substitue une autre forme de tension entre l’Europe et l’Orient ».
Ajoutons - celava desoi - à cette tension Europe-Orient, les multiples
tensions internes qui caractérisent les relations du Proche-Orient avec l’Asie
pluslointaine. Le Proche-Orient présenteune complexité manifeste,sansdoute
dufait quesonregardporte à la fois versl’Ouestet versl’Est: il communique
nonseulementavec les peuplesd’Europe maisaussi avecun Orient plus
lointain etimmense.Sasituation charnière le metdans uneposition bienplus
délicateque ne l’estcelle de l’Europe de l’Ouest qui est,sommetoute,une
sorte de « 1nis terrae ».

Au-delà de l’aspectlinguistiqueproprementdit, lapoésie etla
mystique évoquentla « langue desanges», la langue du secret, la langue du
mystère, la « languesanslangue ».Cetaspectestcommun, jusqu’àun certain
point, à l’Occidentetà l’Orient, mais plusdéveloppé en Orient.Pourl’Orient,
deuxarticlesentémoignentdansnotrevolume.Quantà l’Occident, nousen
trouvons untémoignage,parexemple, danslaPoetria novade Geoffroyde
38
Vinsauf.Geoffroy, grammairien anglais, composesonNouvel art poétique
vers 1210.Nousdevonsà notre collègue médiéviste Jean-YvesTilliette, àqui
nous renvoyonsici,unetrèsbelle étude desonœuvre.Lepoète, «sourcierde
l’invisible »,offre enson art poétiqueunesorte deréplique de l’acteoriginel
de création issudeDieu: leprojetdu poète « neserait-il doncpasderetrouver,
aumoyen d’une‘plume’ (calamum)etd’une langue(lingua) soigneusement
39
maîtrisées, laréalité dumonde archétype?».Selon Alain de Lille, dansleDe
planctu Naturæ(La plainte de la Nature),s’entenirau senslittéral du poème,
c’estenresterà « l’écorce » du poèmequi est super1cielle, etcetextérieur peut
allerjusqu’à «prostituer» lesens ; tandis que, à l’intérieur, la lyrepoétique,
«révèle auxauditeursles secretsd’une intellectionplus profonde, detelle
sorteque […] le lecteurdécouvre aucœur[du textepoétique] le noyau plus
savoureuxd’unevéritésecrète(dulciorem nucleum veritatis secrete lector

37
Ibid.,p.85.
38
Jean-YvesTilliette,Des motsà la Parole. Une lecture de la Poetria nova de Geoffroy de
Vinsauf, Genève,Droz,2000.
39
J.Y.Tilliette,op. cit.,p.63.

2

2

40
inveniat)».

I
NTRODUCTION

Parmi lesauteursles plusemblématiquesde notrevolume, Raymond
Lulle, dansleLibre d’Amic et Amat, leLivre de l’Ami et de l’Aimé,offre
untémoignage exceptionnel de cetterencontreprofonde, àtraverslui, de
lapoésie mystique d’Orientavec celle d’Occident: « Ensecretl’Amitient
secretsles secretsdeson aimé, etil les révèle ensecret, etdanscetterévélation
41
il lesgardesecrets».C’est une idée absolumentessentielle de l’ésotérisme
persanque jamaislesecretn’estdévoilé, mêmepartagé entre intimes, même
révélé au plus profond ducœurdumystique -oudu poète -seul àseul avec
lui-même.Etcette idéesi emblématique enpoésiepersane, lavoilà chezLulle
vers 1285 !
Hâfezde Chiraz,unpeumoinsd’unsiècleplus tard,se faitchantre du
secretdans toutesapoésie.Ses poèmes, célèbresà la courde Chiraz,se disent
et se chantenten assemblée, maislesecret qui faitle cœurdughazal n’estdit
àpersonne :

Le calame de Hâfez, langue déployée à l’assemblée,
42
ne ditàpersonne lesecret surToi avantd’avoir renoncé àsatête !.

Parmi bien des versau senschiffré, ce distique aussiprofond et
mystérieux, luitdansl’obscurité comme lerubiscaché aufond de la mine :

À la clarté du vin, lesou1 a découvertlesecretenfoui.
43
Tu peuxconnaître le joyauen chaque homme grâce à cerubis .

Le champd’investigationproposé en cevolumesurlePlurilinguisme
offrevéritablement une étudetransversale et pluridisciplinaire, faisantintervenir
philosophes, historiens, linguistesetlittérairesd’Orientetd’Occident.La
transdisciplinarité etl’ouverturesurdes perspectiveseuropéennesaussi bien
que le dialogue Orient-Occident ontleur utilité dans un cadre d’actualité :
lerapprochementdesdisciplines pourrait permettre d’apporter une meilleure

40
Ibid.,p.54.
41
Patrick Gifreu,Raymond Lulle. Livre de l’Ami et de l’Aimé,Paris, La Différence,1994,
« Métaphore morale »75,p.54-55.Enpoésiepersane l’Amireprésente « l’amant»(âsheq),
celuiqui estamoureuxduBien-Aimé humain etdivin, l’Aimé(ma’ashuq).
42
Hâfezde Chiraz,Le Divân, Introduction,traduction du persan etcommentaires
parCharlesHenri de Fouchécour, Paris, Verdier,2007, ghazal139, distique7, dernierdughazal,p.435.
43
Hâfezde Chiraz,ibid.,ghazal 49, distique1,p.260.Lerubis renvoie au rouge du vin, mais
aussi au trésorcaché dansl’obscurité de la mine.L’œuvre au rouge estaussi lesommetdu
GrandŒuvre alchimique.

2

3

C KST -M
LAIRE APPLERETUZANNE HIOLIERÉJEAN

compréhension entre des
dialoguer…

cultures qui, présentement,

ontbien dumal à

Nous osons avancer que celles-ci seraient plusà même dese comprendre
si ellesfaisaientduchemin les unes verslesautresàtraversl’apprentissage
de leurslanguesetla connaissance de leurslittératures.Puisse cet ouvrage
témoignerd’un élan danslerenouveaude cette connaissance mutuelle.

2

Claire KAPPLER
Chargée derecherche auCNRS, Paris

4

Suzanne THIOLIER-MÉJEAN
Université ParisIV-Sorbonne

I- DESSOCIÉTÉS PLURILINGUES

LANGUES ET CULTURES EN CONTACT

Laterre fait poussercent sortesde langues
enréponse à ceque lui ditle ciel

Djalâl al-dîn Rûmî,Divân-e Shams,367,7
(trad.Nahid Shahbazi)

LESILESBRITANNIQUES,KALÉIDOSCOPE LINGUISTIQUE
DANS L’OPTIQUE DEBÈDE LEVÉNÉRABLE

SENS,PERCEPTION ET IMPORTANCEDUNOM

Cetexposéproposeuneré2exionsurleslangues, lesculturesetles
identitésdes peupleshabitantlesIlesBritanniquesdurantle hautMoyen Âge.
Leslimiteschronologiques sontélastiques, dansla mesureoùl’on nepeut
comprendre cesidentités sans remonterà l’Antiquité,voire auNéolithique;
etleslimitesgéographiques, ellesaussi,seront obligéesdes’agrandirdès que
l’Empireromain lesfranchit.Lepointde départestl’un deslivresles plus
célèbresduMoyen Âge, nonseulementen Angleterre maisaussi dans toute
l’Europe :L’Histoire ecclésiastiquede Bède le Vénérable(673-735),saintet
1
docteurde l’Église,que ce derniera achevée en731 .
Lepremierchapitre de cetteHistoireestconsacré à la description des
deuxîles voisines: la BretagneouAlbion, etl’IrlandeouHibernia, etde leurs
2
habitants, différentsmais réunis parleurattachementauchristianisme.Dans
l’île de Bretagne, ditBède, il existequatre nations parlantcinqlangues: les
Anglais, lesBretons, lesScots (Écossais, mais originairesd’Irlande)etles
3
Pictes .Si chacun de ces peuples utilisesa langue maternelle, ils sont unis par
l’usage dulatin, langue de l’éducation etlangue internationale, aumoins pour

1e
David Farmer,TheOxfordDictionary ofSaints, Oxford, OUP,1978, 5éd. 2003,s.v.Bede.
2
Bede.EcclesiasticalHistory of theEnglishPeople, éd.&trad.Bertram Colgrave etR.A.B.
Mynors, Oxford, Clarendon,1969[texte latinrédigé en731].TheOldEnglishVersion ofBede’s
EcclesiasticalHistory of theEnglishPeople, éd.&trad.ThomasMiller, EETS OS95, Londres,
e
OUP,1890,réimpr. 1959[textevieil-anglais, 1n duIXsiècle].AHistory of theEnglishChurch
andPeople,trad.LeoSherley-Price, Harmsworth, Penguin,1955,rév. 1968 [trad.en anglais
moderne du texte latin].L’Histoire ecclésiastique du peuple anglais,trad.et présentéparPhilippe
Delaveau, Paris, Gallimard(Coll.L’aube des peuples),1995 [trad.française de l’anglaisetdu
latin].L’Histoire ecclésiastique du peuple anglais,tome I(LivresI-II), Introduction etnotes
parAndré Crépin,texte critiqueparMichael Lapidge,trad. parPierre MonatetPhilippe Robin,
Paris, Cerf(Coll.Sourceschrétiennes),2005 [texte latin,trad.française].
3
Histoire ecclésiastique(ci-aprèsabrégée en HE), ch. 1.Danslatraductionvieil-anglaise les
nomsdes peuplesetdeslangues sontdonnésainsi : Angolcynnesgereorde & Brytta & Scotta
& Peohta & Ledenwara(Miller,p. 26), Bretta & Peohta & Scotta & Ongla(p. 161).Datantde
e
la 1n duIXsiècle, cetteversions’apparente à larenaissance alfrédienne malgrésonorigine
probable dans un monastère mercienplutôt queouest-saxon(Miller,p.LIX).

L C
EO ARRUTHERS

4
des besoins spéci1quesdépendant de leur religion commune . Pour écrire son
livre, Bèdes’était informé sur l’histoire de ces nations, bienquesesidées sur
leurs originesfussent parfoisconfuses.Toutefois, comme le laisse entendre le
titre completde l’ouvrage -Historia Ecclesiastica Gentis Anglorum- c’était
le développement religieuxdesonproprepeuple, lesAnglais,qui constituait
sonprincipal centre d’intérêt.Sa contribution aux sourcesécritesest
inestimablepourlapériodeobscurequi asuivi lerappel des troupes romaines
de l’île, événement qui annonce déjà la 1n de l’Empire.Souventadmirépour
l’objectivité desa méthode historique, Bède n’est pourtant pasentièrement
libre deses préjugés personnels,problème detousleshistoriens.Malgré luiun
homme desontempsetdesonpays, ilre2èteunsentimentcroissantd’identité
anglaisequ’il dé1nit par rapportà cequ’estla nation maisaussi en établissant
un contraste avec les peuplesenvironnants.L’identité nationale,toutcomme
celle de l’individu,se construit tant par rapportà cequ’ellen’est pasquepar
cequ’elleest; deplus, elle est en évolution constante et ne se ressemblepas
d’unsiècle àun autre.
Leproblème de l’identité affecte notreperception descultures
nationalesetétrangères,passéeset présentes, à commencer parnotre façon
de nousappeleretde nommerlesautres.La dé1nition des termesestcruciale
a1n des’assurer qu’onparle de la même chose.Maisleproblème de notre
perception historiquevientdufait que lesnomsdes peuples,souventconfondus
avec lesnomsdeslangues, nerestent pas stables, immuablesaucoursdes
siècles.C’estainsiqu’il estdevenudif1cile dese contenterdes quatre noms
qu’utilise Bèdepourleshabitantsde l’île : lesAnglais, lesBretons, lesScots
(ouIrlandaisétablisen Écosse)etlesPictes, caraucoursde l’histoire, le
premiernom(Anglais)a eu tendance à étoufferlesautres ; le second(Bretons)
s’estétenduàunerégion de la Gaule ancienneque lesBretons ontcolonisée ;
et le troisième(Scots /Écossais)avu sonsens originels’étendre aucoursd’un
processus qui a complètementfaitdisparaître lequatrième groupe(Pictes).
Etaufuretà mesureque cesnomsdepeuples ontconnu une métamorphose,
d’autresnoms sontdevenusnécessaires pourcouvrirnotreperception : les
CeltesetlesAnglo-Saxons, lesBritanniquesetlesIrlandais,sans oublierles
Gallois-termeque Bède n’utilisepas, caril appelle cepeuple lesBretons.

4
À l’époque de Bèdetousces peuplesétaientchrétiensappartenantà l’Église catholique, même
si certainesanciennes pratiqueslocales,spéci1quesà descommunautésceltiques,persistaient
encore en l’île de Bretagne(maisnon en Irlande).La différenceprincipale desCeltes par rapport
au riteromain étaitla manière de calculerla date de Pâques ; mais le monastère écossais d’Iona
(fondation irlandaise) s’était rallié au riteromain depuis 716, grâce à l’in2uence d’un abbé
anglais, Egbert ;et si lesBretonsduPaysde Galles restèrentattachésà l’ancien calcul jusqu’en
768, c’étaitmoins parin1délité à Romequeparleur refusdereconnaître chezeuxl’autorité de
l’archevêque de Canterbury.

2

8

LÎ B
ESKALÉIDOSCOPE LINGUISTIQUELES RITANNIQUES

Les Anglais du temps de Bède ne sont pasles«Anglo-Saxons» du
e
XIXsiècle ; et à l’heure actuelle, on ferait mieux d’éviter cette expression,
qui n’aplusdesensen-dehorsd’un contexte historique bienparticulier. Pour
parlerdes tempsmodernes on doit le remplacer parle terme « anglophone »,
qui désigneun ensemble linguistique.Leproblèmepournous vient du fait
que tous ces termes ne font pas référence auxmêmes réalitésethniques,
linguistiqueset politiquesà chaque momentde l’histoire.Leur sensn’est
compréhensibleque dans uneoptiquesynchronique, commeunephotographie
prise dans un éternelprésent,quellequesoitla génération choisie ; alors que
dans unsensdiachronique, celui de l’évolution humaine, c’est une grave erreur
desupposer que ces termes avaient autrefois le même sens que celuiqu’ils
possèdent aujourd’hui. Pourtant, c’est sans doute l’erreur laplus répandue
dansle domaine de laperception desidentitésnationalesmodernes.Si les
démagogues politiquese contentent,parcommodité, de laissercroireque des
motscomme « Anglais»ou« Irlandais»ont toujourseule mêmesens,pour
le linguiste, l’historien etle critique littéraire, il existesanscesse l’exigence de
dé1niretd’expliquerlesensdes termesàtellepériode,pour telle génération.
Danslapratique,parconséquent,s’il estimportantdepouvoirdistinguerles
visions synchronique etdiachronique de l’histoire, il estaussi importantde ne
pasles séparer.
Dans un essaiprofond étudiantlaplace desIlesBritanniquesdansla
civilisation européenne,John HenryNewman(1801-1890) parle de cequ’il
appelle les« îlesduNord » comme « le dépositoire du passé etle berceau
5
dufutur».En choisissant une expressionpurementgéographique comme
« lesîlesduNord », l’éminentecclésiastique évitetoute allusion ethnique
oulinguistiqueque l’onpouvaitjugerdiscutableoufâcheuse àson époque,
malgré l’apparente cohésion duRoyaume-Uni.Laperspective géographique
qu’il choisitestcelle desauteursclassiquesde l’Antiquité grecque et romaine,
pour qui l’archipel britannique, loin d’être le berceaud’uneriche civilisation
aunord-ouestde l’Europe, avait un caractère barbare.L’in2uence de la
tradition classique fait qu’au1l de l’histoire beaucoupd’auteursinsulaires ont

5
Historien,philosophe,théologien, apologiste,romanciereten1n cardinal,John Henry
e
Newman futl’une des personnalitésanglaisesles plusmarquantesduXIXsiècle.Laréférence
enquestionvientdeson essai, « The Traditionof Civilization :the Isles oftheNorth », dans
HistoricalSketches,vol.III(1872),réimpr.Londres, Longman Green,1909,p. 116-129 (voir p.
124, «thestorehouseofthepastandthe birthplaceofthe future »).Ils’agitduchapitre X d’une
série devingtdans une monographie de251 pagesintituléeRise andProgress ofUniversities,
d’abordpubliée à Dublin commeunesérie danslaCatholicUniversityGazette (1854),puis
parue dans unvolumeunique en1856.L’auteuraréutiliséune grandepartie desmêmesidées
dans unouvrage encoreplusconnu,son « Idée de l’Université »,publié en1873 sousletitre
TheIdea of aUniversityDeined andIllustrated.

2

9

L C
EO ARRUTHERS

adopté le mêmepointdevue,voyantleur terre natale à la foisde l’intérieuret
de l’extérieur.En cela le cardinal Newman marchaitdansles pasde Bède le
Vénérable,premierhistorien anglaisduMoyen Âge,qui écrivitdansla même
e
optique dèsle VIIIsiècle.
Pour revenirà l’époqueoù vivait saintBède, nonseulementil n’existait
e
pasde « Royaume-Uni »telque le XIXsiècle connaîtra ceterme, mais on
nepeutmêmepas parlerderoyaume d’Angleterre,qui neverra le jour que
e
versle milieuduXsiècle,plusde deuxcentsansaprèsla mortde Bède.En
effet, desonvivant, lapartie de l’îleoccupéeparlesanglophones (excluant
donc,pourl’instant, les régionsceltiquesdunord etde l’ouest)étaitdivisée
ensept petits royaumes, dominés parlesAngles, lesSaxonsetlesJutes.Bède
nousdit que cesdivisionsdépendaientde l’origine continentale des peuples
enquestion, car tousn’appartenaient pasà la mêmetribugermanique, etleurs
ancêtresn’étaient pas partisdesmêmes régionscorrespondantauDanemark
etaunord de l’Allemagne actuelle.Comme ellesne connaissaient pasencore
l’unitépolitique à l’époque de Bède, ilseraitanachronique de direque ces
tribushabitaient« l’Angleterre », notionqui n’existait pas pourelles.Il est
néanmoinscurieuxde constater qu’auniveauculturel ellesétaientconscientes
d’avoir une forme d’unité ethnique etlinguistique, carles peuplesgermaniques
établisdansl’ancienne Britanniaromaines’appelaient par un nom commun,
Anglidansle latin de Bède,qui deviendraEngleouOngladanslaversion
vieil-anglaise desonHistoire; plusencore, malgré lesdifférencesdialectales
que l’onpeutencorereconnaître danslesmanuscritsde l’époque, ilsdonnaient
le même nom à leurlangue,Angolcynnes gereorde, « leparlerdu peuple
anglais».Bèdeparle fréquemmentdesAngli(« Angles»)etde leurlangue
comme celle d’unpeuple distinctdesBretons, desPictes, desÉcossaisetdes
Romains.Parexemple,quandsaintAidan, moine irlandais,vinten mission
chrétienneparmi lesNorthumbriens païensen635, à l’invitation du roi Oswald,
leroi lui-même,qui avaitétudié à l’île d’Iona(en Écosse)et quiparlait« la
langue écossaise »(en fait, le gaélique d’Irlande, implantésurla côteouestde
l’ancienneCaledoniaromaine),pritlerôle d’interprète, carle missionnaire
6
« neparlait pascourammentla langue anglaise ».Detelles références sont
extrêmementintéressantes, carellesmontrent que l’absenceprimitive d’unité
politiqueparmi les tribusgermaniques surleterritoire breton(britannique)ne
lesempêchait pasd’avoirconservéun certainsentimentd’identité commune,
ayantcommeprincipal critère cette langue héritée desancêtrescontinentaux.
Cette identité existaitdoncplusieurs sièclesavant que lesanglophonesne
soient parvenusà la création d’unseulroyaume d’Angleterre.

6
Angolcynnes gereorde, I.1 (Miller,p. 26).Oswald, III.3 (Sherley-Price,p. 145), ma
traduction.

3

0

LÎ B
ESELES RITANNIQUESKALÉIDOSCOPE LINGUISTIQU

L’UNIONDES ROYAUMES DESANGLO-SAXONS

Un aspectde l’unitéque lesAnglaisarriverontà créer un jour, à
peine esquissé dansleshistoiresgénérales (etencore moinsdansleshistoires
littéraires), est sa nature accidentelle, leproduitd’une invasion étrangère,
celle desVikings.Etlà,unesixième languevient s’ajouteraukaléidoscope
linguistique des peuplesinsulaires.La création d’unseulroyaume d’Angleterre
n’était, en aucune façon, lerésultatd’unprocessusinterne délibéré, d’un désir
de lapartdesAnglesetdesSaxonsde construireune nation;il nes’agitmême
pasd’un effortpour oublierleursdifférences politiquesa1n des’unirface à
l’envahisseur.La montée de la
monarchieouest-saxonnesousAlfred(871899), et son émergence commepuissanceuni1catrice durantles règnesde
son 1lsetdeses petits-1ls,peutlargement s’expliquer parle fait que l’armée
danoise atrès rapidement renversé les royaumesde Northumbrie,
d’EstAnglie etde Mercie, en anéantissantlesfamilles royales quirésistaient.Cette
remarque ne cherche enrien àréduire la grandeurdu roi Alfred, nison courage
personnel dansla défense héroïque desOuest-Saxonscontre lesDanois ;
mais il serait erroné desupposer que l’uni1cation des
petitsroyaumesangloe
saxonsaurait pu seréaliseraucoursduXsiècle,si lesVikingsn’avaient
7
pascommencépardétruire les structures politiquesde l’île.Sansle désordre
provoquéparlesNordiquesdanslesdifférentes régions, lesautres royaumes
auraient résisté àtoutetentative d’hégémonie de lapartde l’un d’entre
eux;lesMerciens surtout, qui avaient réussi àse hisserau premier rang au
e
VIII siècle,n’auraientjamaisacceptéune dominationouest-saxonne.Mais
la «reconquête » de l’Angleterrepoursuivieparlesdescendantsd’Alfred
étaitmenée contre l’étranger, nonpascontre d’autres princesanglo-saxons.
e
Toujoursest-ilque l’union achevée auXsièclesousla monarchie duSud a
faitdu royaume d’Angleterreunprototype de l’État-nation,premierdans son
genre en Europe.Sapropre conscience de cette identité est signalée, dansla
Chronique anglo-saxonne,parl’emploi d’un
nouveaunomterritorial,Englaland, «terre desAngles», làoùlesgénérations précédentes se contentaient
de faire allusion au peuple,EngleouEngle-cynn, «peuple desAngles».La
naissance du royaumes’accompagne, certes, d’une nouvelle forme d’identité
nationale ; mais il s’agit surtout d’une identitépolitique, cequepeuvent
e e
oublier les historiens quis’attachent uniquet XIement à étudier les Xsiècles

7
Certains historiens de l’époquevictorienne n’avaient pourtant pasmanqué desoulignerlerôle,
décisif maisindirect, de laprésence desVikingsen Angleterre.C’estle casdeNewman dans
un autre article dulivre déjàsignalé : « The Northmen and Normansin England and Ireland »,
HistoricalSketches,III(1872,1909),p. 255-312 (reprise d’un essai d’abordpublié dansThe
Rambler, May-July 1859,sousletitre : « The Missionofthe Isles ofthe North »).

3

1

L C
EO ARRUTHERS

en s’imaginant qu’il n’existaitauparavantaucune autre forme de conscience
8
nationale.Force estde constater que l’unité linguistique etculturelle existait
depuis toujours parmi lesAnglo-Saxons, longtempsavantle moindre désir
d’union nationale;etcomme lesouligne Bède, l’adoption d’unereligion
e
commune a contribué, àpartirduVIIsiècle, àresserrerlesliensculturels
parmi les peuples.
Cetteunité étaità la fois une force et une faiblesse, carelle a faitdu
e
royaume d’Angleterreuneproie facile durantle XIsiècle, d’abordpourles
roisdanois, Sweyn(Svein)etKnut,puis pourlesNormands sousGuillaume
leConquérant.En effet, la Conquête normande de1066marqueunetransition
fondamentale dansla langue etla culture d’Angleterre, carelle introduitla
langue françaisesurle devantde lascène nationale.Cette nouvelle civilisation
se heurte à la culture anglo-saxonne,ou plusexactementanglo-danoise, car
lapériodestrictementanglo-saxonnes’est terminée cinquante ans plus tôt,
en1016, lorsde l’avènementdu roi danoisKnut.Etce dernier représente le
pointculminantdeplusde deux sièclesde guerresetd’invasions scandinaves
inaugurées parles premiers raids vikingsen789.Ceque l’ontrouve en
e e
Angleterre auxX etXIsièclesest un mélange de languesetde cultures
anglaise etdanoise, deuxgroupescertesdistincts, mais quirestaient toutde
mêmetrès proches,pouvantmême, croit-on,se comprendre, étantdonné
9
lesélémentslinguistiquescommuns quiremontaientau proto-germanique.
Quand les raids vikings surlesîlesduNordontcommencé,onpeutdonc
direque l’histoire ne faisait queserépéter ;ils’agissaitbien d’une nouvelle
vague d’envahisseursgermaniques,quatre centsansaprèscelle desAngles,
desSaxonsetdesJutes.Les tribusgermaniquesarrivéesen l’île de Bretagne
e
auVsiècle étaient toutautantdes piratesetdesenvahisseurs que lesVikings
des siècles suivants ;ils sont tout simplementarrivésles premiers.Bède
luimême n’a aucune hésitation à évoquerla férocité etla brutalité deses propres
ancêtresgermaniquesdansdes termes similairesà ceux quiseront plus tard
employés parleschroniqueursdécrivantlesattaques scandinaves.MaisBède
possédaitégalementlerecul de l’historien, carilsavaitcequ’il allaitadvenir
à cesAnglesetSaxonsdes temps primitifs ;etentant que chrétien,saplus

8
Onpourraitciterl’exemple du regretté SirReesDavies, historien gallois, auteurdeplusieurs
livres surla naissance desidentités régionalesetnationalesdanslesÎlesBritanniquesdansla
périodesuivantla Conquête normande.Spécialisterenommé, il ne mentionnetoutefois pas
l’unitéprimitive du peuple anglaisàtraversla langue etla culture communesdont parle Bède
le Vénérable.VoirDomination andConquest : theExperience of Ireland, Scotland and Wales
1100-1300, Cambridge, CUP,1990, etThe First English Empire : Power andIdentities in the
BritishIsles 1093-1343, Oxford,: OUP,2000.
9
MatthewTownend,Language andHistory inVikingAgeEngland :LinguisticRelations
BetweenSpeakers ofOldNorse andOldEnglish, Turnhout, Brepols,2002.

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2

LESÎLESBRITANNIQUES KALÉIDOSCOPE LINGUIS
TIQU E

grande satisfaction étaitleurévangélisation.
Il n’estpas surprenantdetrouver que l’une des premièresactionsdu
roi Alfred, aprèsla défaite(temporaire)desenvahisseursde l’an 878, futde
chercherà lesintégrerdanslasociété chrétienne anglaise.Le baptême forme
lapremière basesolide desesefforts, carAlfred a insisté, lorsdu traité de
878,surla conversion duchef danois, Guthrum.Leroi
anglo-saxons’estluimêmeproposé commeparrain etlui a donnéun nouveau prénom chrétien,
Æthelstan,prénomtypique enusage dansla familleroyale duWessex:son
frère aîné l’avait porté, ainsique l’un deses petits-1ls, futur roi.Aprèsce
rituel, Alfred a laissé Guthrum/Æthelstanrégneren Est-Anglie jusqu’à la 1n
desesjours, négociantavec luiun autretraité en 886 pourcréerleDanelaw,
littéralementleterritoireoùleshabitants vivaient sousla « loi danoise ».
Le baptême de Guthrum marque,parconséquent, le débutde l’intégration
paisible desDanoisdanslasociété anglaise,procédé assez obscur très peu
10
étudiéparleshistoriens .
Dansd’autres régionsdesIlesBritanniques,si l’onpeuten juger parles
quelques raresallusionsdansles textes, leshabitants scandinaves suivaientle
même chemin.À l’époqueoùleroi Alfred étaitencore jeune homme et où son
territoiresemblaitbien fragile, il est surprenantde constaterl’existence, dans
le Nord etdanslesîles, d’unpuissantÉtat vikingréunissantlesScandinavesde
chaque côté de la merd’Irlandesousla houlette du roi de Dublin.En effet, les
Vikingsde Dublin etd’Yorks’étaientalliés sous unseul chef, Olaf Ier
(853872),quis’était octroyé letitre de «roi detouslesScandinavesd’Irlande etde
11
Bretagne ».Cetteunion durera, en fait, longtempsaprèslavie d’Alfred, mais
ellesera briséepar ses petits-1ls,tous trois roisde Wessexetartisansdufutur
royaume d’Angleterre : Æthelstan(924-940), Edmond(940-946)etEdred
(946-955).Avec laprise d’York en954, mettant1n au pouvoir séparatiste
desVikings,onpeutdireque l’Angleterre est,pourlapremière foisdeson
histoire depuisl’arrivée desAnglo-Saxonscinq siècles plus tôt,réuniesous un
seulroi.En980 on découvreun autreroi de Dublin, Olaf II, enpèlerinage à
Iona, célèbre monastère insulairequeses propresancêtresavaientmisàsac en
793, marquantainsi le débutde l’èreviking.Maisleprocessusde conversion
desScandinaves, leurintégration à la civilisation chrétienne autanten Irlande
qu’en Angleterreouen Écosse, n’est pasbien documenté.
C’est un faitcurieuxde l’histoire desVikingsen dehorsde leur territoire

10
Newman explore lesujetdans son essai, « The Northmen and Normans of England and
Ireland »(1872).
11
Le motnorroisemployé estNorthmenn(HommesduNord), c’est-à-dire Scandinaves,qui
comprennentà la foislesDanoisetlesNorvégiens.En françaisleterme Northmenn évoluera
plus tard en Normands pourdésignerlesdescendantsdesVikingsde Normandie.

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EO ARRUTHERS

d’origine que, malgrétoutesleursvictoiresmilitairesetleurcolonisation de
nombreuxpays, leurlangue n’a jamaisété implantée de façonpermanente.La
langue nordique atoujours1nipar se laisserassimilerà la culture environnante,
que celle-cisoitanglaise, irlandaiseoufrançaise,sansdoutesousl’in2uence
de lareligion etde l’éducation.Même l’Islande,pays oùla languescandinave
s’enracine durablement, nepeut pasêtre considérée commeune exception à
larègle, carcette île,quasi inhabitée avantlesVikings (misàpart quelques
12
ermitesirlandais), nepossédaitaucune forme de culturestable.Sionregarde
cequisepasse en France à l’époqueoùcesmêmesVikings s’étaientétablis
danslavallée de la Seine etavaientcréé le duché deNormandie(911), leur
assimilation à la culture françaisesemble même avoirété beaucoup plus
rapide,si bienque lesNorth-menn(hommesduNord) se métamorphosent
en « Normands».Alors que lesconditions politiquesdansleroyaume de
France étaientàpeineplusfavorables que danslesIlesBritanniques, les
Scandinavesadoptent, assez rapidement, la langue etla culture dominantes.
Etc’estcette culturequ’ilsapporteront,quelquesgénérations plus tard, en
Angleterre(1066).Guillaume leConquérantn’étaitni gaulois, ni franc, mais
entant que Vikingromanisé, c’estbien la langue françaisequ’il a apportée en
Angleterre.

LESPICTES:DUNÉOLITHIQUE À L’ÈRE CELTIQUE

Detousleshabitantsde l’île de Bretagne mentionnés parBède, les
plusmystérieuxetlesmoinsbien compris sontlesPictes (Pictien latin).C’est
le manque desourcesécritesantérieures qui crée leproblème, ainsique la
e
disparition de leurlangue etde leurculture aucoursduIXsiècle;etcela ne
facilitepasl’interprétation desdonnéesarchéologiques.AppeléslesPritani
(d’oùle galloisPrydyn) parlesBretons,quiparlentle « celtique en P », ils sont
désignéscommeCruithniparlesIrlandais, cesderniers parlantle « celtique
13
en Q ».Autrefoiségalementnombreuxen Irlande, à l’époque de Bède les
14
Pictesétaient réduitsaunord età l’estde l’Écosse actuelle.Aprèsdes siècles
derésistance face auxCeltesbritanniques, auxarmées romainesetauxScots
de Dal Riada(originairesd’Irlande), lesPictes ontété contraintsd’intégrer

12
John Haywood,The PenguinHistorical Atlas of theVikings, Londres, Penguin,1995.
13
Pourcesdeuxformesd’expression celtique, distinguées par une caractéristiquephonétique
(la manière deréaliserle [p] etle [q]),voirHervé Abalain,Destin des langues celtiques, Paris,
Ophrys,1989,p. 39.
14 e
T.W.MoodyetF.X.Martin,TheCourse ofIrishHistory, Cork, Mercier,1967,2éd. 1984,
p.44.

3

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ESLES RITANNIQUESEKALÉIDOSCOPE LINGUISTIQU

15
leroyaume d’Écosse en 843,sousleroi gaélique,Kenneth MacAlpin.Tout
comme en Angleterre, leprocessusd’uni1cation de l’Écosse étaitfortement
accéléréparlesattaquesdesVikings,quiontbrisétoutesles structures
16
précédentesdu pouvoir.Parlasuite, la langue etla culture gaéliques,
d’origine irlandaise,sesont rapidement répanduesàtraversleterritoire des
Pictes.Voici doncun exempleremarquable de l’extinction d’unpeuple - en
toutcas, de leurculture - de l’île de Bretagne aux tempshistoriques,
c’est-àdire àune époquerelativement récente, longtempsaprèsla 1n de l’Empire
romain.Cette disparition a laissésipeudetraces que l’origine ethnique des
Pictes, ainsique la famille linguistique à laquelle ilsappartenaient, ne font
toujours pasl’accord entre historiens, linguistesetarchéologues.
Ilparaît probableque lesPictesétaientd’origine néolithique,
descendantsdesancienshabitantsde l’Europe duNordqui nous ontlaissé les
dolmensetautresmonumentsdepierre des tempsles plusanciens, longtemps
avantl’arrivée desCeltes.DanslesIlesBritanniques, cepeuple a bâti les
grands temples solaires, commeNewgrange en Irlande(env. 3500av.J.-C.)
ouStonehenge danslesud de l’actuelle Angleterre(env. 3000av.J.-C.).Après
eux sontarrivéslesCeltes, enplusieurs vaguesdurantl’Âge de Fer ;aux
yeuxde Bède,qui nesavait rien de l’âge néolithique, lesCeltes-ouBretons
dans saterminologie à lui -sontles« autochtones», lepeuple natifqu’a
trouvé JulesCésar.MaisBède,toutenreconnaissant que lesPictes parlaient
une autre langue, étaitmalplacépourexplorerleurs origines.Il est très peu
probableque lesPictesaientété celtes ;etleurlangue,si elleremontaità
l’époque néolithique, devaitfairepartie de cepetitgroupe de languesnon
indo-européennesencoreparlées surlevieuxcontinent, comme le 1nnois
oule basque.Les quelquesinscriptionsenpictois ont résisté àtouteffortde
déchiffrement.Lesélémentsceltiques qu’on apu releverdoiventcertainement
s’expliquercomme desempruntsà leurs voisinsceltes, à la foisbretonset
irlandais, cequiserait toutà faitcompréhensible durantlesderniers siècles
17
de l’existence de la culturepicte.Une chose estcertaine : lesmonuments
néolithiques ontété érigés plusieurscentaines,voireplusieursmilliersd’années
avantl’arrivée des peuplesceltes,tantlesBretons (P-Celtes) que lesGaëls
d’Irlande(Q-Celtes).Onsait très peude choses surla culture néolithique;

15
L’occupation de l’ouestde la Calédonie(nomromain de l’Écosse) parlesIrlandais s’est
effectuée enplusieurs vaguesàpartirde l’an212, d’aprèsleschroniquesirlandaises ;maisc’est
surtoutàpartirde 503 que leroyaume de Dal Riada, dansle nord de l’Irlande,s’estétendu vers
la grande îlevoisine,sousle chef FergusMacErc.CesontlesScotti,originairesduDal Riada
en Irlande,qui allaientdonnerleurnom au territoire écossais.
16
John Haywood,Historical Atlas,p. 76.
17
Elizabeth Sutherland,InSearch of thePicts, Londres, Constable,1994;SallyM.Foster,
Picts, Gaels andScots : EarlyHistoricScotland, Londres, Batsford,1996.

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EO ARRUTHERS

maisil estclair que lesbâtisseursdeNewgrange etde Stonehenge étaient un
peuple agricole, dontle mode devie a connu un net recul lorsde l’extension
de la langue celtique.En Écosse, l’union du paysen 843,suivie de larapide
élimination de la languepicte, apparaîtcomme l’ultime coup porté à la culture
néolithique desîlesduNord.
Il ne faut toutde mêmepasen déduire, lorsque l’onparle de la1n
d’une culture etde la mortd’une langue,que les personnes qui lapratiquaient
ont toutesété massacrées.L’origine ethnique des peuplesest une chose, la
languequ’ils parlenten est une autre.L’un des résultatsles plus remarquables
de larecherche génétique moderne estla démonstration de lasurvie,pour
nepasdire de la domination, desgènesnéolithiques parmi lapopulation
moderne de l’Europe.PourlesIlesBritanniques,une équipe de biologistes
de l’Université de Manchestera étudié deséchantillonsde chromosomes
typiques relevésà la foisen Angleterre, en Irlande, en Écosse etauPaysde
Galles, en lescomparantavec l’ADN de corps trèsanciens, conservésdans
latourbe depuis plusieursmilliersd’années.Une autre équipe de l’Académie
Royale d’Irlande a effectuéune étudesimilaire, mais restreinte à l’îleverte.À
lasurprise générale, il estaujourd’hui clair que la majorité de lapopulation des
IlesBritanniques partage desgènes qui nesontni « celtiques» ni «saxons»,
maisnéolithiques,transmis parles premiershabitants quisontarrivésaprès
la fonte desglaces.Notrevision de l’histoire,oude laproto-histoire, doitêtre
profondémentchangéeparcette découverte,quiva à l’encontre des opinions
e
nationalistesmono-culturellesetfaussementethniques promuesauXIX
siècle.Si leslanguesceltiques sesont répandues rapidementdurantl’Âge
de Fer,pourn’effacerla cultureprécédente(représentéeparlesPictes) qu’au
e
IXsiècle de l’ère chrétienne, leur succèsestlerésultatd’une domination
plutôt que d’une élimination deshabitantsantérieurs, avec lesquelsils sesont
confondus.De mêmeplusau sud, dansles territoires occupés parles tribus
germaniques, danscequi allaitdevenirl’Angleterre : il estimpensableque les
envahisseursaientmassacrétousleshabitantsbretons,qu’ils ontappelésles
Gallois,termesurlequel nous reviendrons plus tard.
Il n’estmêmepas possible desavoiràquelpointles soi-disantCeltes
formaient unpeupleséparé etdistinctdesautres.Tousleshistoriensetles
linguistesmodernes s’accordentà direque lesmots« Celte » et« celtique »
n’indiquent pasenpremierlieu une distinction ethnique et / ougénétique,
caril n’a jamaisexisté, durantlapériode de migration(c’est-à-dire l’Âge de
Fer),une nation à laquelles’appliquaientces termes.Certains témoinsde la
Grèce antique mentionnentlesKeltoicommeunetribuà craindre, maisle
peuple ainsi désigné,toutcomme l’origine dunomrestentincertains.Alors
que l’adoptionpar unpeuple d’un nomparlequel ilse désigne lui-même
marqueunpasessentiel dansl’af1rmation d’une identité, il n’existe aucune

3

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ESKALÉIDOSCOPE LINGUISTIQULES RITANNIQUESE

18
indicationsuggérant qu’unpeuple ancienquelconque aitadopté ce nom.
Enrevanche, letermes’applique correctementàune langue appartenantà la
famille indo-européenne,ou plusexactementàun groupe de dialectes parlés
par un mélange detribusmigrantesen Europe centrale, dontla culture a
traversé le continentavantd’arriverdanslesîlesduNord.Lepremierlinguiste
qui emploie leterme danscesensestEdwin Lhuyd, nationaliste gallois qui,
en1707, aprèsavoirétudié leslanguesautochtonesduPaysde Galles, de la
Bretagne continentale, de l’Irlande etde l’Écosse, a dresséuntableaumontrant
leur1liation.Lesuccèsde la langue ancienne nepeut s’expliquer uniquement
entermesde migration d’unpeuple ; il serait plus proche de lavérité deparler
de la domination militairepar une minorité, certainement pasde l’élimination
des populations précédentes.Le développementde la,oudeslanguesceltiques
relèveplutôtde l’adoption d’une cultureplus prestigieuse,peut-êtresousla
pression desarmes- mais on ne lesaura jamais.Comme le dit unspécialiste
de laquestion : « Aucune indicationparmi lesdonnéesarchéologiquesne
19
suggère l’arrivée en grand nombre d’unepopulation étrangère ».
Pourexpliquerlasituationpar une analogie moderne, ilsuf1tde
regarderlesuccèsde certaineslangueseuropéennes, comme le français
oul’anglais,qui, àpartirde la Renaissance, époque desgrands voyagesde
découverte,sesontétabliesdansde nombreuses régionsdumondeoù on les
emploie commepremière, deuxième,voiretroisième langue nationale ; et
même dans les pays oùle nombreréel de colonseuropéensfutnégligeable
ounettementminoritairepar rapportà lapopulation locale.Cecipeutnous
aiderà comprendre comment, aucoursde l’Âge de Fer, la langue etla culture
celtiques ont pu s’étendreversl’ouestet s’établirdanslesIlesduNord, au
pointd’effacerla culture néolithiqueprécédente,sans que cela implique
nécessairement un déplacementmajeurdes populations.Cequi neveut pas
dire nonplusqu’aucunecolonisation n’aiteulieu, maiselle a dû varieren
er
intensitéselon leslieuxetles temps.Aussitardque le Isiècle av.J.-C., le
grandJulesCésarlaisse letémoignage écrit, dansLa Guerre des Gaules, du
fait que les peuplesceltiquesduContinent venaientàpeine desortirde leur
phase migratoire ; car il explique laressemblance entre la langue et la culture
des tribus belges des deux côtésde la Manche, à la foisdansle nord de la
Gaule etdanslesud de l’île de Bretagne,par uneorigine commune et un

18
Helen Litton,TheCelts : An IllustratedHistory,Dublin, Wolfhound,1997.
19
Jim Mallory,professeurd’archéologie à la Queen’sUniversityde Belfast,parlanten1999
devantle congrèsannuel de l’Association irlandaisepourles relationsculturelles, économiques
et sociales ; cité dansTheSundayTimes,14 novembre1999,vol. 1,p. 3: « There isnoevidence
in the archaeological record of a large in2ux of a foreignpopulation ». Le travail desbiologistes
irlandais,qui con1rme ces remarques, a fait l’objet d’un article le mois suivant dansMedicine
Weekly, 8 décembre1999,p. 14.

3

7

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