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Les codes de la ville

De
302 pages
Les codes de la ville questionnent la ville en tant qu'espace public et discursif par excellence où s'articulent la production des lieux collectifs de communication et les expressions des différentes formes de représentations sociolinguistiques, sémiotiques et discursives. Qu'ont de particulièrement urbain les phénomènes de contacts et les mélanges de langues ; les interférences, les hybridations et synthèses tant linguistiques que culturelles ? Les réponses sont données au travers d'études et réflexions sur plusieurs "villes-laboratoires" de France et d'Allemagne.
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LES CODES Cultures, et formes

DE LA VILLE langues urbaines

d'expression

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursift rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels...) à l'élaboration/représentation d'espaces - qu'ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,. .. - où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace francophone - autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique.

Thierry BULOT, La langue vivante, 2006 Michelle V AN HaaLAND, Maltraitance communicationnelle,2006 Jan JAAP DE RUITER, Les jeunes Marocains et leurs langues, 2006. UNESCO ETXEA, Un monde de paroles, paroles du monde, 2006. Thierry BULOT et Vincent VESCHAMBRE (Dirs.), Mots, traces et marques,2006. Véronique CASTELLOTTI & Hocine CHALABI (Dir.), Lefrançais langue étrangère et seconde, 2006. Sophie BABAUL T, Langues, école et société à Madagascar, 2006. Eguzki URTEAGA, La langue basque dans tous ses états. Sociolinguistique du Pays Basque, 2006. Elatiana RAZAFIMANDIMBIMANANA, Français, franglais. québé-quoi ?, 2005. Martine COTIN, L'Ecriture, l'Espace, 2005. Jean-Marie COMIT!, La langue corse entre chien et loup, 2005. Sophie BARNECHE, Gens de Nouméa, gens des îles, gens d'ailleurs... Langues et identités en Nouvelle-Calédonie, 2005. Cécile V AN DEN A VENNE (éd.), Mobilités et contacts de langues, 2005. Angeles VICENTE, Ceuta: une ville entre deux langues, 2005.

de Christine

Sous la direction BIERSACH et Thierry

BULOT

LES CODES
Cultures, et formes

DE LA VILLE
langues urbaines

d'expression

A vec la collaboration de Frank Jablonka, Bernhard Poll, Jeanne-Marie Barbéris, Karin Becker, Charles Grivel, Sabine Klaeger, Christine Bauhardt, Uwe Schulz, Gabriele Birken-Silverman

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02331-4 EAN : 9782296023314

INTRODUCTION
LES DYNAMIQUES CULTURELLES ET
LINGUISTIQUES ET LES CODES
VILLE(S)
1

DE LA / DES

Le livre que nous présentons est issu d'une collaboration franco-allemande notamment entre directeurs scientifiques (Thierry Bulot et Christine Bierbach) de deux collections attachées à l'investigation et la compréhension de l'urbanité, «Espaces discursifs» (L'Harmattan, Paris) et «AGORA 2 » (Stauffenburg, Tübingen). La ville comme espace public et discursif par excellence s'y articule à la fois comme forum de communication - Agorà - et comme laboratoire d'expression, de différentes formes de représentations linguistiques, sémiotiques et discursives - Espaces discursifs. Le sous-titre de la collection allemande - Die Stadt aIs Text und Kontext (La ville comme texte et contexte) - évoque en même temps l'idée de sa lisibilité et de ses multiples lectures, dans le sens de Roland Barthes ou Kevin Lynch, comme des spécificité et diversité des pratiques langagières, formes de communication, et textes qui se produisent dans et sur la ville. Cette conceptualisation fait donc appel à des approches multidisciplinaires, ouvre le dialogue entre les études linguistiques, littéraires, et sémiotiques, autant qu'aux perspectives de la sociologie, géographie et histoire urbaines, que nous avons tenté de réunir dans ce livre. La diversité des disciplines et des approches correspond à celle des sujets et manifestations de l'urbanité. Contact et mélange de langues, plurilinguisme et variation linguistique -

I Christine Bierbach, Université de Mannheim (Allemagne) et Thierry Bulot, Université de Rennes 2 (France). 2 Conjointement dirigée par Christine Bierbach et Rita Franceschini.

8

Les codes de la ville

souvent issus des processus de migration - interférences, hybridation et synthèses tant linguistiques que culturelles, émergence de styles sociaux et de représentations symboliques furent les thèmes discutés initialement dans le cadre des échanges scientifiques entre les participants de l'atelier Francophonie (Unité-Pluralité-Diversité) lors du Congrès des Franco-Romanistes allemands fin 2000 à Dresde (Allemagne) puis, les années suivantes, débattus et élaborés dans les divers chapitres qui, configurant ce livre, en préservent ainsi la dynamique. Nous avons de la sorte choisi de publier des textes récents et d'autres plus anciens pour rendre compte de la genèse même d'une réflexion sur l'urbanité langagière qui ne cesse d'être questionnée et questionnante3. Dans ce volume, les villes françaises occupent une place privilégiée (notamment Paris, Marseille, Montpellier, Lyon et Rouen), villes qui représentent de manière exemplaire des processus de transformation actuels et/ou de leur conflictualité, ainsi que certaines formes et genres d'expression qui s'y rattachent et que l'on peut considérer comme caractéristiques de la vie urbaine (post- )moderne. Une part particulière est consacrée à l'espace méditerranéen et surtout au Maghreb, toile de fond et ressource culturelle presque omniprésente dans les milieux (sub- )urbains, de I'hexagone et ailleurs, comme le démontrera un regard transfrontalier, sur les terrains de la sociolinguistique urbaine allemande (chap. lO), où l'immigration « du sud» joue également un rôle éminent. Notre propos est de poser ainsi des villes-laboratoires parce qu'elles singularisent certes des phénomènes qui leur sont propres, mais aussi parce qu'elles permettent de rendre compte - par des approches disciplinaires toujours fécondes par les regards croisés que cela permet - de faits constants et réguliers, du rapport complexe et praxique qu'entretiennent entre eux les langues, les cultures, les espaces, les communautés.

3 Voir, entres autres, les différentes et régulières sessions des Journées Internationales de Sociolinguistique Urbaine (J.I.S.U.), http://www.sociolinguistique-Llrbaine.com/JTSU.htm

Introduction

9

Le présent ouvrage s'organise autour de trois grandes parties corrélées: la première partie - l La ville, espace de variation sociolinguistique - introduit essentiellement une série de concepts théoriques et de démarches méthodologiques qui en découlent; la deuxième partie propose différents types de Représentations, descriptions et dénominations de l'espace urbain, tirées de différents types de textes (oral - écrit, langage quotidien - littéraire, texte-image) et de différentes époques; la troisième partie réunit différentes approches concernant les Groupes sociaux et (contre)cultures urbaines, donnant la part principale aux immigrés et jeunes issus de l'immigration, leurs modes d'adaptation - ou de résistance - à la vie urbaine et leurs manières de les exprimer. Passons en revue, brièvement, les auteur( e)s et leurs apports: Thierry Bulot ouvre la première section du livre par un chapitre (1 - Espace urbain et mise en mots de la diversité) proposant une formulation initiale4 des concepts théoriques et des données aptes à définir une sociolinguistique urbaine, fondée essentiellement sur l'enquête et une méthodologie diversifiée qui vise à mettre en relief les pratiques langagières relatives à des espaces urbains différenciés. Il s'agit d'une réflexion qui rend compte « en creux» de la nécessité - pour la sociolinguistique et particulièrement pour la sociolinguistique urbaine - de concevoir la théorisation et l'expérience du terrain comme un tout, où il est peu concevable d'aborder ledit terrain sans théorisation préalable tout autant que d'oublier que c'est à partir du terrain en question que s'élabore la théorie. Cette approche est singulièrement illustrée par l'étude sur Rouen dirigée par l'auteur. Dans une perspective formée de la comparaison et d'une éventuelle synthèse entre différentes «écoles» (socio-) linguistiques (allemandes, américaines, françaises), Frank

Jablonka (chap. 2
4

-

Soziolinguistik im suburbanen Milieu:

La réflexion théorique s'est poursuivie suite aux premiers échanges et s'est de la sorte complétée. Ce chapitre demeure l'expression d'un cadrage épistémique global.

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Les codes de la ville

Kréol, Pidgin, Sondersprache ?) examine des concepts-clés tels que créolelcréolisation, pidgin, langages sectoriels en vue de leur capacité à définir et caractériser les variétés linguistiques émergentes dans les milieux suburbains français. Il considère le cas français comme spécifique par rapport à la situation dans d'autres pays, du à une situation et une dynamique sociale et politique particulières, encore largement imprégnées du passé colonial de la France, qui, entre autres, a entraîné une énorme variété de contacts linguistiques et culturels (cf. aussi chap. 4, 8, et 9).
En élargissant encore la perspective, Bernhard Poli (chap. 3 -

«Du français régional au français national. Comment conceptualiser la variation de la langue commune en francophonie? ») met en cause la description des variétés sociolinguistiques avec les notions traditionnelles, passant en revue les différentes démarches et «idées reçues », de la dialectologie jusqu'aux études récentes de la francophonie pour proposer, en guise de conclusion, un tableau synthétique de la terminologie et des concepts pertinents. Dans la deuxième partie, où il s'agit, comme nous avons dit, de représentations et de discours sur (et dans) la ville, JeanneMarie Barbéris reprend certaines questions déjà soulevées dans le premier chapitre par Thierry Bulot, mais sous l'angle d'une approche méthodologique et théorique différente, celle de la praxématique, forgée notamment par Robert Lafont. Son chapitre (4 - Nommer la rue en interaction orale: Conflits sur les mots et conflits sur les sens) centre le regard sur un format communicatif spécifique, les indications de direction et la dénomination des rues ou endroits de l'environnement urbain dans les échanges quotidiens, documentés dans le cadre d'une recherche portée sur les villes de Montpellier et, en comparaison, d'Alger. Il s'avère que les choix linguistiques et la construction de leur sens sont largement tributaires des rapports sociaux dans lesquels sont inscrits les lieux et se situent les individus, en même temps que des discours et les idéologies qui les sous-tendent circulent dans la société à propos des structures locales.

Introduction

Il

La juxtaposition du langage «cosmopolite» parisien et de ses échos-caricatures provinciales ou «forestières» fait une bonne part de la grâce des dialogues du personnel fictif de Zazie dans le Métro, de Raymond Queneau, objet du chapitre (5) que lui dédie Karin Becker: Le « berlitzscoulien » et les « langues forestières»: Paris et ses touristes chez Raymond Queneau. L'apport innovant de Queneau au langage littéraire trouve ses sources et son inspiration dans des variétés sub-standard, qui sont investies pour caractériser la métropole comme creuset où se rencontrent et se mêlent les langues et les cultures, opposant notamment l'urbanité moderne que symbolise Paris aux mauvaises copies « berlitzscouliennes» de ses touristes, mais qui seront finalement intégrées dans le néo-français créé par Queneau et ceux qui lui ont servi de modèle. Si le Paris de Queneau peut être considéré comme une représentation satirique, mais plutôt réaliste de la grande ville, Charles Grivel nous fait découvrir une vision décidément artistique et futuriste, mélangeant image (cinématographique) et écriture: Le chap. 6 - Dynamique d'une grande ville. Image et représentations, au cinéma principalement - présente un créateur, le Hongrois Moholy-Nagy (1925), aujourd'hui méconnu, qui s'inscrit dans les filières (discontinues) d'acteurs contribuant à la sémiologisation de la ville, tels que Restif, Mercier ou Baudelaire, jusqu'à Benjamin, Barthes ou Baudrillard pour une ère plus récente, ayant tous en commun d'avoir détecté dans la ville l'allégorie de la modernité. Le scénario typo-photographique de Moholy-Nagy, dont Charles Grivel montre quelques extraits, pose la question de savoir « dans quelle mesure et comment l'image urbaine et la mise en spectacle des signes de la rue corroborent le pronostic d'une fragmentation, multiplication et dissémination du champ perceptuel », voire comment réaliser des récits « conformes à la nouvelle vision que l'environnement urbain décidément exige» ? La ville comme mise en spectacle de textes, signes et images est également l'objet d'analyses sémiotiques dans l'étude de Sabine Klaeger: La Croix-Rousse n'est pas à

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Les codes de la ville

vendre! Graffitis politiques sur les murs de Lyon (chap.7). Différents groupes et courants politiques s'emparent des murs et autres espaces extérieurs, visibles, pour démarquer leur terrain, faire défi à l'adversaire, signaler les conflits sociaux ou appeler à la solidarité. Avec une multiplicité de langues, de signes codés et messages plus ou moins chiffrés, ils invitent à la lecture ou déchiffrage du tissu urbain en tant que champ de batailles - ou pour le moins lieux de tensions voire de conflits où différentes cultures et visions sociales se confrontent. Par ce chapitre nous ouvrons la troisième section du livre, dédiée aux groupes sociaux et (contre-)cultures urbaines, avec leurs multiples formes d'expression. Un des facteurs qui ont contribué le plus à la transformation du paysage urbain, de la physionomie de la ville, c'est sans doute la migration, devenue aussi le facteur démographique le plus important des dernières décennies du siècle passé et du début de l'actuel. La transformation des quartiers urbains sous l'effet de l'immigration est souvent perçue voire vécue comme un processus de dégradation, conflits sociaux, misère et délinquance - aspects réels, évidemment, mais pas exclusifs, des espaces qui réclament des mesures politiques et suscitent des projets urbanistiques et sociaux, pas toujours en faveur des populations concernées. C'est ce que démontre Christine Bauhardt (chap. 8 - Immigration et développement urbain à Marseille), en analysant l'exemple de Marseille, notoire par l'intensité des conflits sociaux liés à l'immigration, maghrébine et africaine surtout, et les échecs d'une politique de la ville promouvant l'intégration et la participation des populations défavorisées. Dans son analyse, elle donne une place particulière aux rapports sociaux entre les sexes, trop souvent négligés dans les études sur la migration, mettant en relief les différences des intérêts, expériences, modes d'utilisation de l'espace urbain, liés aux normes et structures régissant le comportement des sexes. D'évidence, les milieux multiculturels des quartiers d'immigration ne doivent pas être considérés uniquement comme des foyers de conflits et de misère, comme ils sont trop

Introduction

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souvent présentés à l'opinion publique, mais aussi comme espace potentiel d'une expressivité et d'une créativité plurilingues, dignes d'être décrites et valorisées. Ces éléments novateurs, inhérents aux contacts de langues et de cultures, s'expriment entre autres dans des genres musicaux, marginaux et exotiques d'abord, mais de plus en plus répandus dans toutes les couches de la société (notamment mais pas seulement dans les jeunes générations), tels que le Raï et le Rap, devenus des véritables chroniques de la vie urbaine et du sentiment de vie des jeunes issus de l'immigration. Ces deux genres, fortement imprégnés par l'apport des immigrés du Maghreb, fournissent la matière du chap. 9 - Le Maghreb à Paris - Paris au Maghreb. Stadtisehes Lebensgefühl und multieulturalité im franzosisehen Rai' und Rap (Christine Bierbach et Uwe Schulz) ; chapitre qui veut se rapprocher, de manière «iconique », à son sujet en pratiquant lui-même une écriture bilingue, allemand-français, pour présenter des textes plurilingues, arabe, frarabe et français, et leur cadre culturel et social, exprimant des appartenances plurielles de leurs auteurs. Le livre se conclut par un regard posé au travers d'une frontière (franco-allemande), par un chapitre traitant lui aussi du plurilinguisme et de la subculture spécifiques de jeunes issus de l'immigration: Bergers siciliens et hiphoppeurs new-yorkais: Le parler gloeal des jeunes immigrés Italiens à Mannheim (chap.IO - Christine Bierbach et Gabriele Birken-Silverman). La ville de Mannheim, dans le sud-ouest de l'Allemagne, est caractérisée par un taux élevé d'immigrés, parmi lesquels les Italiens occupent la deuxième place, après la population d'origine turque. Concentrés, pour une large part, dans certains quartiers au centre-ville, les jeunes d'origine immigrée y développent un répertoire plurilingue dans lequel se côtoient l'allemand courant, le dialecte sicilien des parents et les formes « gloeales» du parler jeune, imprégnés par la culture internationale (<< globale») du hip-hop autant que par les modes d'expression et les références locales, le tout investi par ces jeunes pour se situer dans des espaces signifiants et se donner des identités flexibles, à la fois cosmopolites et « localisées ».

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Les codes de la ville

Les formes de parler, styles de discours, attitudes décrits dans ces derniers chapitres renouent avec des aspects déjà soulevés dans la première partie du livre, et bouclent donc ainsi la présentation en faisant apparaître certaines dynamiques linguistiques et culturelles communes aux grandes villes des deux pays, indépendamment des langues spécifiques impliquées; et invitent finalement à tirer - par hypothèse du moins - des conclusions sur les processus, les facteurs et les vecteurs qui caractérisent généralement les modes d'expression dans les métropoles d'Europe de j'Ouest.

CHAPITRE 1
ESPACE URBAIN ET MISE EN MOTS DE LA DIVERSITÉ LINGUISTIQUE)

Introduction L'espace urbain est posé dans les discours de sens commun comme une donnée préexistant à sa mise en mots. L'enquête sociolinguistique faite à Rouen et sur Rouen ne peut que constater la diversité linguistique propre à toute ville du même type (présence d'un substrat dialectal, parlers issus de l'immigration, mixité linguistique, ...) mais pareillement, elle montre dans quelle mesure l'espace urbain procède d'un processus langagier: l'identification d'autrui (et particulièrement de ses façons de parler perçues ou seulement représentées) comme vecteur de territorialisation. Le chapitre propose de faire état d'abord de la théorisation retenue pour définir une sociolinguistique urbaine (l'approche générale et les concepts), ensuite de la méthodologie suivie sur le terrain rouennais - lui-même rapidement présenté - pour aborder les pratiques langagières urbaines, et enfin de quelques résultats parmi les plus significatifs non seulement en termes de description mais aussi de méthodologie et de conceptualisation. Il se termine par une définition syncrétique de la ville comme objet social global de toute approche se réclamant de la sociolinguistique urbaine.2

Thierry Bulot, ERELLIF-CREDILIF (EA3207) Université de Rennes 2. 2 Ce texte constitue l'une des premières formalisations théoriques d'une sociolinguistique de l'urbanisation. Rédigé en septembre 2000, il garde de ce point de vue sa pertinence. NDE

1

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Les codes de la ville

La sociolinguistique

urbaine: concepts

terrain, champ et

Définir le terrain et le champ Peut-on et doit-on distinguer une sociolinguistique en ville d'une sociolinguistique urbaine? Nous pensons que c'est non seulement souhaitable mais encore opérationnel dans la mesure où il est nécessaire de pouvoir distinguer, en situation urbaine, les faits de variation, de discours et plus généralement les pratiques langagières qui relèvent spécifiquement de l'urbanité telle que d'autres disciplines l'ont envisagée. L'approche de l'urbanité requiert en tout état de cause une démarche transdisciplinaire (Mondada 2000). Sans détailler les différents apports de chacune de ces disciplines à l'élaboration d'une sociolinguistique urbaine, la définition programmatique que nous proposons pour ses terrain et champ s'appuie sur des concepts issus de a) la sociologie urbaine: la culture urbaine de l'École de Chicago, l'urbanisation telle que la définissent Jean Rémy et Liliane Voyé (1992) et l'épaisseur spatiale de Manuel Castells (1981), b) la géographie sociale: les structures sociospatiales, le territoire mais surtout la distinction entre espace vécu et espace perçu envisagée par Guy Di Méo (1990) et c) la sémiotique de l'espace: le lieu de Pierre Boudon (1981) comme unité méthodologique pertinente3. Le terrain. On doit effectivement théoriser le fait langagier urbain en posant au moins une double détermination: la ville est certes un espace énonciatif (Baggioni 1994), mais surtout une structure socio-spatiale balisant les identités de tous ordres et notamment communautaires. Il s'agit de ce point de vue de considérer la ville comme une matrice quasi discursive des discours identitaires qui lui sont corrélés, de la concevoir alors

3 En sociolinguistique proprement dite, on reprend les concepts de communauté sociale de Louis-Jean Calvet (1994) et d'espace énonciatif de Daniel Baggioni (1994) tels que ces auteurs les rapportent à l'urbanité.

Espace urbain et mise en mots de la diversité linguistique

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comme terrain et non pas seulement comme lieu d'enquête (Bulot/Delamotte 1995). Ce premier cadrage posé implique de préciser le champ spécifique de la sociolinguistique urbaine. Le champ. Nous proposons une définition (Figure I) en trois pôles distincts non exclusifs les uns des autres: (a) la sociolinguistique urbaine étudie la mise en mots de la covariance entre structure spatiale signifiante et la stratification sociolinguistique; autrement dit, elle s'attache à l'étude des discours - par exemple épilinguistiques - visant à marquer l'occupation et l'appropriation de l'espace urbain par des groupes sociaux; (b) la sociolinguistique urbaine doit étudier le contexte social de ces discours, c'est-à-dire qu'elle doit s'attacher à décrire les spécificités de la communauté sociale urbaine par la prise en compte des données la spécifiant. Pour reprendre librement les distinctions opérées par Louis-Jean Calvet (1994)4, il s'agit des facteurs temps parce que l'espace urbain diffère selon le moment de la journée par exemple; lieu dans la mesure où la détermination locative s'appuie sur des marquages spatiaux nécessairement lourds d'organisation sociale; action car cette communauté n'est pas la somme des locuteurs de la ville mais davantage constituée par la résultante des relations vécues ou perçues par chacun des locuteurs; et habitus dans la mesure où appartenir à cette communauté - i.e. être de l'espace qui lui est attribué et/ou attribuable - implique bien évidemment un discours sur le partage des normes, des attitudes, un rapport à la langue identique; et (c) la sociolinguistique urbaine doit étudier enfin l'efficacité sociale des discours sur l'espace urbanisé, c'est-à-dire qu'elle se donne pour tâche d'analyser comment l'espace peut modeler les comportements linguistiques et langagiers des sujets et

4 Précisément sociale.

aux

quatre

facteurs

spécifiant

une

communauté

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Les codes de la ville

comment a contrario, ce discours (leurs discours) contribue à façonner l'espace social et la mobilité vécue ou perçue.
Sociolinguistique urbaine
Mise en mots de la covariance entre
Structure spatiale signifian te

Contexte social du discours

Efficacité sociale des discours urbanisés
Action de la structure socio-spatiale sur les comportements Action des discours sur la structure socio-spatiale

Temporalité et usages de l'espace urbanisé

Stratification sociolinguistique

Localité et organisation de l'espace urbanisé Action et espace vécu/perçu

Habitus

linguistique et espace urbanisé

Figure 1 : Le champ de la sociolinguistique urbaine Les concepts minimaux nécessaires L'identité urbaine. L'une des spécificités du terrain urbain est, que les habitants d'une ville ont conscience de leur appartenance à une entité qui est uniforme et isolable - ils sont en situation de poser des frontières à un espace qu'ils savent par ailleurs nommer - mais aussi complexe, dans la mesure où leur discours sur cette entité montre une constante construction / déconstruction des espaces sociaux; ils savent y poser des distinctions socio-spatiales fortes pour eux-mêmes ou pour autrui. Le concept permet de rendre compte des pratiques langagières des locuteurs urbains se représentant la tension ainsi posée entre leur indispensable identification à une communauté et leur propre différenciation par rapport à d'autres lieux communautaires de tous ordres, signalant une appartenance groupale; par la prise en compte et l'analyse de leur mise en

Espace urbain et mise en mots de la diversité linguistique

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mots de cette tension, il s'agit de dégager la spécificité identitaire de toute ville, et partant de tout espace urbanisé. L'urbanisation sociolinguistique. L'urbanisation ne peut être comprise comme le seul accroissement quantitatif de la densité de l'habitat et de la diffusion d'une culture urbaine; le concept renvoie à une dislocation première et située des rapports entre la morphologie urbaine et la fonction sociale des espaces spécifiques d'un point de vue sociologique et, sur les aspects langagiers, à une recomposition complexe des espaces autour de la mobilité spatiale qui agit à la fois sur les comportements et les représentations sociolinguistiques. La mobilité linguistique. L'un des effets inhérents à la mobilité spatiale est de mettre à distance les individus et les groupes, à recomposer le lien social autour notamment des représentations que l'on s'accorde sur autrui et sur soi-même5. Plus l'espace est urbanisé, plus l'épaisseur identitaire - c'est-àdire les différents niveaux d'identité - est mise en rupture: le rapport à j'autre, le rapport à sa façon de parler fonde les limites et frontières intra-urbaines ; de même le discours sur autrui, sur la langue ou la pratique de langue d'autrui devient par défaut autrui. Dans ce contexte, le concept ne renvoie pas au seul changement (ou la volonté mise en mots de changement) de langue ou de variété qui accompagne la mobilité sociale, mais à une mobilité spatio-linguistique qui rend compte de la mise en contact différenciée temporellement et spatialement «de groupes urbains posés comme distincts par les acteurs de la mobilité spatiale» (Bulot 1999a). La territorialisation. La mise en mots de l'espace urbanisé relève d'une double détermination: elle procède du territoire dans la mesure où on doit considérer l'espace comme une aire
Jean Rémy et Liliane Voyé (1992: 68) disent à ce sujet: « ...il apparaît clairement que le contrôle écologique ne peut plus être la base du contrôle social, plus personne n'ayant la possibilité de faire le tour des activités des autres par observation directe généralisée. De même, la relation personnelle n'est plus le facteur décisif d'un processus intégrateur global. ».
5

20

Les codes de la ville

de proxémie liée aux parcours, aux lieux de vie, de sociabilité d'une part et d'autre part elle relève de la territorialité que l'on peut concevoir comme la représentation de ce même territoire. Le concept interroge le terrain pour savoir s'il y a juxtaposition, coïncidence entre deux univers représentationnels, entre un lieu tel qu'i! est dit et les représentations topolectales de la langue. La territorialisation (Bulot 1998) est la façon dont, en discours, les locuteurs d'une ville (à partir du cas rouennais en particulier) s'approprient et hiérarchisent les lieux en fonction des façons de parler (réelles ou stéréotypées) attribuées à euxmêmes ou à autrui pour faire sens de leur propre identité. Les lieux sont ainsi organisés sur une pratique dénominative spécifiquement langagière, posant un territoire qui n'est pas une donnée stable et pré-existante à sa mise en mots, mais un produit d'une activité sociale nécessairement différemment située selon les acteurs.

De la diversité linguistique à la diversité attidunale : l'enquête rouennaise
La situation sociolinguistique La diversité linguistique de toute ville est sans doute toujours à décrire mais son existence ne semble pas devoir être remise en question à l'heure actuelle. La ville de Rouen (qui sert de support en tant que terrain à l'ensemble de cette réflexion) n'échappe pas, à l'instar de son agglomération, à ce processus qui, dans un espace donné, fait se côtoyer des langues perçues comme exogènes car issues des immigrations du siècle avec celles perçues comme endogènes. Il s'agit d'abord, pour Rouen, des langues du Maghreb (LaroussilMelliani 1998), d'Afrique noire (Caitucoli/Leconte 1998), de Turquie ainsi que, sans que des travaux sociolinguistiques aient été engagés à leur sujet, du portugais oulet des langues des populations originaires de l'Asie du Sud-Est. Et ensuite des diverses formes de français organisées sur un continuum posant à l'une de ses extrémités une forme dite populaire très marquée par le substrat dialectal et à l'autre une forme dite standard mais relevant plutôt d'un

Espace urbain et mise en mots de la diversité linguistique

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français régional normé. De ce point de vue, Rouen est bien peu singulière. Elle est, pourrait-on dire, « seulement» multilingue. Elle est cependant remarquable pour trois raisons corrélées à la fois à sa géographie, et à la fois à son histoire sociale: a) son

espace urbain est hautement ségrégé 6 sur la base d'une
distinction géographique banale: un fleuve - la Seine - partage la ville en rive droite et rive gauche; cette dimension ségrégative est très fortement ancrée dans les comportements des citadins au point de limiter leur mobilité entre les deux rives. b) Son espace langagier s'appuie sur cette organisation socio-spatiale pour localiser sur la rive gauche la fonne posée comme spécifiquement liée à l'identité rouennaise, cela pour en affinner la faible valeur sociale voire le caractère discriminatoire de son usage; et c) son espace mis en mots établit une hiérarchie des lieux, un lien entre les pratiques langagières stigmatisées et leur localisation sur la rive gauche sans que soit pour autant attestée la forme en question tant pour ce lieu précis que pour la ville elle-même. Autrement dit, il existe un discours identitaire posant l'existence d'un parler typiquement rouennais pourtant sans autonomie réelle par rapport au français régional et tenant le rôle d'un vernaculaire urbain différenciateur et stigmatisant dans la communauté qui s'y retrouve et s'y identifie. L 'hypothèse de recherche et le recueil des données L 'hypothèse de recherche. La recherche faite à Rouen pose que l'évaluation sociale des parlers urbains participe à la production des formations socio-spatiales de la ville, et qu'en retour celles-ci contribuent à produire les catégories descriptives de l'urbanité linguistique, à en construire l'intelligibilité auprès de ses divers acteurs. Nous souhaitions faire état de la façon dont la ville, en tant que communauté sociale, agit sur la langue et corollairement - le paradoxe peut
6 Les géographes rouennais - notamment Gilles Lajoie (1988) - ont montré que sur l'ensemble des villes françaises d'égale importance, Rouen détenait le record absolu de ségrégation socio-spatiale.

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Les codes de la ville

devenir fonctionnel - comment les pratiques langagières (Bautier 1995) des Rouennais participent à l'édification d'un espace urbain communautaire et ségrégatif. Le recueil des données. Le recueil des données a connu deux moments hiérarchisés, le premier qualitatif (Figure 2) et le second quantitatif (Figure 3) ; il a systématiquement été fondé sur la technique du locuteur masqué7 (Bulot et Bauvois 1998) et a demandé la mise en place de deux jeux de bandes audio distinctes mais toujours fondées sur un principe de base: les locuteurs-témoins ne devaient pas être différenciés autrement que par des traits phonologiques. Ce qui a compté à chaque fois était le côté perceptible de la variation sur un continuum certes vague mais reconnu entre une forme de prestige et une autre stigmatisées. Pour le premier moment, il s'est agi de quatre bandes: a) une variété française extra-régionale (i.e. autre que normande), b) une variété française régionale mais non rouennaise, c) une variété française régionale rouennaise (où se retrouvent les régionalismes ordinairement reconnus) et, enfin, d) une variété française régionale rouennaise reprenant les formes attribuées au rouennais populaire9. Pour le second moment, sept bandes de voix masculines ont été réalisées, bandes qui reprennent, sur les axes descriptifs de la situation rouennaise, des prononciations régionales d'un

7 Lambert (1967). S L'évaluation des deux formes a donné lieu à des stéréotypes vestimentaires d'une banalité édifiante: parler la norme se fait en complet-veston et parler la forme la moins normée déguisé en loubard ou affublé d'un « marcel» (sorte de tricot de peau sans manche remplacé par le tee-shirt) malodorant (Bulot 1996). 9 Voici le texte des bandes: « Agnès Malandain et ses camarades de Rouen se sont rendus hier soir à l'établissement pénitentiaire. La sécurité les a reçus dans le bureau des gardes qui se sont présentés l'un après l'autre. Agnès a assuré au syndicat des gardiens tout son appui. Quelle que soit la décision de la ville de Rouen concernant le licenciement d'une partie du personnel, la prison survivra à la crise. ».

Espace urbain et mise en mots de la diversité linguistique

23

même matériel francophone. Il s'agissait de: un « français immigration africaine» (FIA), un « français immigration maghrébine» (FIM), un « français rouennais courant» (FRC), un « français rouennais normé» (FRN) et un « français rouennais stigmatisé» (FRS). Les bandes préenregistrées pour la part quantitative du recueil des données ont été proposées aux locuteurs dans l'ordre suivant: des phrases distinctes lues l'une après l'autre (A), un texte initialement lu en sens inverse (B) et un dialogue joué par un seul témoin (C). (A) Ma mère, elle habite à Rouen / Son argent, elle l'a bien gagné et rapidement / Je te le dis deux fois, ça n'a rien à voir / C'est maintenant, tout de suite ou dimanche / L'autre est resté / Il y en a quatre. (B) pénitentiaire l'établissement à soir hier rendus sont se Rouen de camarades ses et Malandain Agnès. (C) « Salut, ça va ? » / « ouais il faut pas se plaindre, et toi» / « Bah je dirais qu'il y a des jours avec et des jours sans» / « t'es pas garagiste? » / « euh, oui pourquoi? » / « Tu gagnes bien dans la région, non» / « C'est vrai, allez, bonjour chez toi ». Il faut ajouter deux autres bandes qui sont à mettre hors course au profit de la méthodologie générale de ce type de recueil de données et qui ne figurent pas dans les résultats. Concrètement, il a d'abord fallu conduire et faire conduire des entretiens valant pour une pré-enquête destinée à faire produire des items qualifiants par les locuteurs échantillonnés pour confronter les catégorisations empiriques des chercheurs avec celles du terrain; et ensuite faire remplir un questionnaire écrit à un second groupe de locuteurs pareillement échantillonnés1o leur demandant de se positionner par rapport à

ces items sur des échelles évaluativesIl.
10Ont été retenues systématiquement des personnes jeunes (le gros de l'effectif a entre] 8 et 20 ans), non-dialectophones, francophones,

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Les codes de la ville
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Figure 2: La production des items qualifiants Le protocole de la pré-enquête proposait des axes d'évaluation notamment sur l'accent, le niveau d'études, le lieu de résidence, etc. La délimitation des items n'a pas posé problème: elle s'est faite principalement par repérage de leur réitération - immédiate ou différée dans le dialogue - et par leur pertinence thématique). La difficulté est venue de ce qui procède de l'interaction, par exemple des hésitations, des ruptures, des reformulations diverses apparemment contradictoires mais somme toute cohérentes eu égard aux stéréotypes.

avec un niveau d'études homogène (Terminale/ Baccalauréat + 1 année universitaire), résidents de Rouen Rive gauche ou de Rouen Rive droite, et natifs de l'une des deux rives. Sur le second temps de l'enquête a été constitué un groupe témoin de locuteurs résidents de communes limitrophes. Il Il s'agit d'échelle de mesure ordinale à sept modalités et dont les différenciateurs sont sémantiques (Tsekos/Bulot/Grosse 1996).

Espace urbain et mise en mots de la diversité linguistique
Étape
I

25

1 Identification validation des marqueurs issus du modèle produit de la com pila"on des prem ières bandes (recours au substrat dialectal/ recueil d'èchantillons verbaux / évaluation des form es par des tém oins)

Étape
I

2 Production des bandes sonores de la seconde session (pré-évaluation des bandes) sept bandes situées sur un continuum intégrant les form es locales de français (deux d'entre elles sont à mettre au profit de la méthode)

Étape
I

3

Lecture de trois textes distincts lus par des tém oins (hommes et femmes) un court dialogue, un texte inversé et une série de courts énoncés en partie stéréotypés

Étape 4
I

Recueil Évaluation des bandes et production attitudlnales positionnement sur des échelles

des formes évaluatives

Étape 5
I

Analyse

quantitative

des résultats (mis catégofles évaluées)

en corrélation

des

Figure 3 : L'évaluation des items qualifiants Il a fallu non seulement travailler sur la base d'une typologie ad hoc (Bulot 1999a) mais encore recourir aux objets de discours (Mondada 2000) pour faire état de la production discursive des catégories dans la mesure où elles n'échappent pas au dialogisme. Enfin, le questionnaire proposait des échelles évaluatives, autrement dit des échelles d'attitudes pour tenir compte des multiples dimensions des attitudes langagières (engagement d'une part et acceptation ou refus d'autre part) du locuteur mis en situation de proposer des jugements, de désigner des formes hétérogènes par le signage en « + » et « - » des différentes modalités polarisées mais muettes. Par une case signée «+» un locuteur-juge montre qu'il accepte les jugements attribués à autrui, ou plus exactement qu'il accepte les jugements que porte autrui sur l'objet (attitude d'acceptation). Pour rejeter les jugements attribués à autrui, jugements que porte autrui sur le même objet, le locuteur-juge signe une case en « - » (attitude de refus). Lorsqu'il assume pour lui-même le jugement - positif ou négatif - qu'il porte, via l'objet, sur autrui, il focalise sur une case de l'échelle

26

Les codes de la ville

évaluative en entourant une case déjà signée par « + » ou « - » (attitude d'engagement normatif respectivement positif ou

négatif 12). En voici un bref extrait limité aux questions
locatives:
Q2La personne entendue a un accent: campagnard a a a a a a a de la ville
Q4La personne entendue a un accent:

d'ailleurs a a a a a a a de Rouen
QI60n entend parler de cette façon davantage dans: la banlieue de Rouen a a a a a a a le centre-ville de Rouen QI70n entend parler de cette façon davantage: Rive Gauche a a a a a a a Rive Droite
Q I80n entend parler de cette façon davantage aux Sapins

Non aaaaaaaOui
QI90n entend parler de cette façon davantage à La Grand Mare Non aaaaaaaOui
Q200n entend parler de cette façon davantage à Rouen Saint Sever

Non aaaaaaaOui
Q2IOn entend parler de cette façon davantage à Bois Guillaume

Non aaaaaaaOui
Q220n entend parler de cettefaçon davantage à Darnétal Non aaaaaaaOui

12On a pu de cette façon prendre le contre-pied de la tendance connue à l'acquiescement et à la désidérabilité sociale.

Espace urbain et mise en mots de la diversité linguistique

27

Quelques résultats (descriptifs, méthodologiques théoriques) Les résultats descriptifs.

et

Répartis en deux sous-ensembles (rive droite/ centre-ville et rive gauche/ centre-ville) les locuteurs-juges interrogés développent des attitudes d'engagement normatif positif13très contrastées quant à la territorialisation. Les résultats obtenus sont ici représentés schématiquement par les figures 4 et 5. Chaque inscription d'une forme en un lieu signale une tendance nettement majoritaire à l'y placer. Les figures 4 et 5 se lisent ainsi: dans la mesure où elles sont la schématisation des réponses aux questions locatives du questionnaire, l'axe horizontal représente la localisation discursive d'une forme (par exemple FRN) rive gauche (en dessous de l'axe) ou rive droite (au-dessus), les ensembles (centre-ville/ Rouen/ et ville) représentent la localisation discursive d'une forme respectivement dans le centre-ville et/ou Rouen et/ou la ville. Les intersections entre ensembles signifient qu'une forme est dite de plusieurs ensembles. La différence entre la figure 4 et la figure 5 est frappante: bien que faisant partie d'une même communauté urbaine, les deux groupes de locuteurs organisent différemment l'espace. Ceux du centre-ville de la rive droite s'attribuent la forme normée (FRNRD) et repoussent sur l'autre rive (avec une gradation) toutes les autres formes. Il est notable de voir comment est caractérisée la forme identitaire rouennaise (l'accent dit de Rouen est FRS RD): rive gauche, mais présente en centre-ville et typiquement urbain; il s'agit là du stéréotype dominant sur le parler rouennais: il est à la fois populaire, identitaire mais exclu des lieux valorisants.

13

Ici, on peut reformuler cet engagement par: « Je m'engage avec

ceux qui disent que cette forme est de tel lieu ».

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Les codes de la ville

FIMR1)

Figure 4 : l'engagement normatif positif (rive droite) Les réponses des locuteurs du centre-ville de la rive gauche font état d'une autre organisation: d'abord, ils repoussent sur la rive droite l'ensemble des formes de rouennais non marquées par l'immigration. Pour aller dans l'excès, cela peut signifier que l'immigration marque exclusivement la rive gauche et que la norme (et ses avatars) n'existe que sur la rive droite... Ensuite, il faut noter que la forme normée (FRN RG)connaît un traitement spécifique: elle est rejetée de l'ensemble rouennais. Rive droite on parle mieux que rive gauche mais on n'y parle pas la norme.

FIAR"

b
Figure 5 : L'engagement normatif positif (rive gauche)

Espace urbain et mise en mots de la diversité linguistique

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Les résultats méthodologiques. Le protocole d'enquête mis au point pour Rouen a permis de rendre compte de la pertinence d'aborder les attitudes langagières pour comprendre comment l'espace urbain est à la fois vecteur de ségrégation et produit d'un discours ségrégatif (les locuteurs de la rive droite excluent ceux de la rive gauche de leur espace). Cela semble de fait montrer l'opérativité d'une hypothèse posant le rapport dialectique entre structures sociospatiales et représentations sociolinguistiques. Parce qu'il y a en effet un rapport entre l'objectivation de l'espace par le locuteur qui confond ainsi son espace vécu avec l'espace normé et partagé d'une part, et, d'autre part un discours sur la norme linguistique que tout locuteur s'attribue pour s'approprier un territoire social perçu comme géographique, une telle hypothèse est transposable à tout autre espace urbain ségrégué sur un axe spatial majeur et symbolique des minorations sociales en œuvre. Les résultats obtenus montrent également l'intérêt et l'efficacité, pour une telle problématisation du fait urbain, d'une technique -le paradigme d'évaluation du locuteur et partant du locuteur masqué - à la condition de ne pas inférer les catégories d'évaluation dans l'outil de recherche. Pour approcher un terrain urbanisé, la conscience de n'obtenir que des objets de discours, dès lors qu'on met en place une méthodologie fondée sur des interactions, permet de mesurer « que faire produire des catégories d'évaluation reste confronter deux énonciations où les stéréotypes sont tantôt négociés tantôt admis dans ce qui ne peut être qu'un processus, un dialogue» (Tsekos/Bulot/Grosse 1996) et suppose donc un travail réflexif sur les propres catégories du chercheur en même temps que de veiller à ne pas produire la catégorisation mais à la faire verbaliser. On touche à la pertinence d'une approche non seulement dialogale mais aussi dialogique par ce qu'elle permet de mieux cerner la catégorisation des différents lieux « linguistiques» spécifiques de l'urbanité.

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Les codes de la ville

Les résultats théoriques. Le dernier ordre d'intérêt des résultats est enfin théorique. Cela concerne d'abord la nécessité de distinguer deux concepts (Bauvois et Bulot 1998) souvent confondus parce qu'ils sont les produits de protocoles extrêmement proches, qu'ils résultent ou apparaissent lors d'une même dynamique identitaire, et que

globalement ils intéressent le champ de recherche

14

:

l'identification et l'évaluation. L'évaluation caractérise la relation des acteurs sociaux à la norme ou à la forme d'énoncés (les leurs ou ceux d'autres personnes) : c'est au travers de cette relation, que l'on appréhende tant les opinions de l'auditeur que ses attitudes. De manière proche mais remarquable, l'identification va davantage concerner le mouvement qui va faire s'approprier (ou faire se différencier) un locuteur ou un groupe de locuteurs par rapport à un autre sur la base de reconnaissance de marqueurs linguistiques posés comme identitaires. La sociolinguistique urbaine travaille certes sur les attitudes mais va réserver le terme d'identification au processus de territorialisation. L'enquête sur Rouen montre en effet que les locuteurs évaluent - et cela était prévisible - les pratiques linguistiques d'autrui (et, partant, des leurs selon une dynamique identitaire connue), mais que la mise en corrélation avec les lieux et les pratiques langagières perçues ou représentées fonde leur identification à des fragments d'espaces confondus avec le territoire communautaire. Ensuite, l'enquête sur Rouen a permis de s'interroger sur la centralité15 linguistique. Le concept renvoie à l'attitude visant à placer en un lieu très sémiotisé de la culture urbaine la forme locale de prestige sans qu'elle y soit effectivement attestée (Bulot 2001). Les résultats ont effectivement montré que les locuteurs rouennais plaçaient les formes les plus normées tendanciellement au centre-ville (pourtant largement fracturé

Voir à ce sujet les travaux de Jean Peytard sur l'évaluation chez William Labov (Peytard 1992). 15Terme à mettre en relation avec ceux de centration et de hautslieux (Rémy/Leclercq 2000).

14