Les langues du Gabon

De
Publié par

Cet ouvrage fait le bilan de la recherche linguistique sur les langues du Gabon depuis l'époque coloniale. Il clarifie aussi le nombre de points de la linguistique gabonaise qui suscitent de vifs débats, comme le nombre de langues, leur localisation, le niveau de crédibilité des recensements des langues et de leurs locuteurs, la question des prétendues langues pygmées etc.
Publié le : jeudi 1 novembre 2007
Lecture(s) : 948
Tags :
EAN13 : 9782296185524
Nombre de pages : 268
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Les langues du Gabon Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
Alsény René Gomez, Camp Boiro, Parler ou périr, 2007.
Paulin KIALO, Anthropologie de la forêt, 2007.
Bruno JAFFRE, Biographie de Thomas Sankara. La patrie ou
la mort..., nouvelle édition revue et augmentée, 2007.
Mbog BASSONG, Les fondements de l'état de droit en Afrique
précoloniale, 2007.
Igniatiana SHONGEDZA, Les programmes du Commonwealth
au Zimbabwe et en République sud-africaine, 2007.
Fidèle MIALOUNDAMA (sous la dir.), Le koko ou Mfumbu
(Gnétacéés), plante alimentaire d'Afrique Centrale, 2007.
Jean de la Croix KUDADA, Les préalables d'une démocratie
ouverte en Afrique noire. Esquisse d'une philosophie
économique, 2007.
Jacques CHATUÉ, Basile-Juléat Fouda, 2007.
Bernard LABA NZUZI, L 'équation congolaise, 2007.
Ignatiana SHONGEDZA, Démographie scolaire en Afrique
australe, 2007.
Olivier CLAIRAT, L'école de Diawar et l'éducation au
Sénégal, 2007.
Mwamba TSHIBANGU, Congo-Kinshasa ou la dictature en
série, 2007.
Honorine NGOU, Mariage et Violence dans la Société
Traditionnelle Fang au Gabon, 2007.
Raymond Guisso DOGORE, La Côte d'Ivoire : construire le
développement durable, 2007.
André-Bernard ERGO, L'héritage de la Congolie, 2007.
Ignatiana SHONGEDZA, Éducation des femmes en Afrique
australe, 2007.
Albert M'PAKA, Démocratie et vie politique au Congo-
Brazzaville, 2007.
Jean-Alexis MFOUTOU, Coréférents et synonymes du français
2007. au Congo-Brazzaville. Ce que dire veut dire, La langue française au Congo-
Brazzaville, 2007.
Mouhamadou Mounirou SY, La protection constitutionnelle des
droits fondamentaux en Afrique. L'exemple du Sénégal, 2007. Daniel Franck Idiata
Les langues du Gabon
Données en vue de 1 'élaboration
d'un atlas linguistique
PRÉFACE DE JÉRÔME T. KWENZI MIKALA
L 'Harmattan Ouvrages de l'auteur chez
l'éditeur
2006. Parlons isangu : langue et culture des Bantu-Masangu du
Gabon.
2006. L 'Afrique dans le LMD (Licence-Master-Doctorat) : le
cas du Gabon
2004. Eléments de psycholinguistique des langues bantu :
la question du sémantisme des classes nominales du
point de vue de l'acquisition du langage chez les
enfants.
© L'HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairiehannattan.com
diffusion. harmattan@wanadoo. fr
hannattanl®wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-004424-1
EAN : 9782296044241 Avant-Propos
Depuis l'époque coloniale, les langues gabonaises
ont fait l'objet d'une recherche importante et de
publications diverses et variées. Cette dynamique s'est
accentuée ces vingt dernières années au Gabon et en
Europe (notamment en France et en Belgique). Mais, tout
chercheur et tout étudiant ayant entrepris une recherche
documentaire sur ces langues sait combien il est laborieux
d'identifier et de regrouper des données bibliographiques.
Nombre d'études sont inconnues et/ou invisibles, surtout
lorsqu'elles n'ont pas été publiées. De plus, il est souvent
difficile, à l'entame d'un travail sur une langue donnée, de
savoir, au moins sur un plan bibliographique, ce qui a déjà
été fait. Partant de ce constat que tout chercheur linguiste
spécialisé aux questions des langues gabonaises a pu faire,
l'idée d'écrire cet ouvrage a, naturellement, été motivée par
l'objectif de donner au lecteur une vue d'ensemble, la plus
générale possible, des études linguistiques réalisées sur les
langues gabonaises jusqu'en 2006. Certes, il existe des
bases de données bibliographiques publiées sur les langues
du Gabon (entre autres, Medjo Mve, 2001 ; Hombert et
Mortier, 1990 et 1984), mais j'ai voulu proposer une
contribution nouvelle qui remette à jour l'état les
connaissances générales sur les langues du Gabon. Cet
ouvrage ne se limite donc pas à une simple compilation
des références bibliographiques. Il apporte, au contraire,
deux innovations importantes. Tout d'abord, il propose
une présentation actualisée des langues en même temps
5 AVANT-PROPOS
qu'il contribue au débat sur l'inventaire, la localisation, la
classification, l'état de la recherche et l'état du processus
de développement de ces langues vernaculaires. Il fournit,
ensuite, une bibliographie thématique qui couvre
l'ensemble des domaines investigués. Cette liste de
références prend en compte non seulement les mémoires
de maîtrise, de licence spéciale, de DEA et de master (1 et
2), mais aussi les thèses de doctorat et nombre de
documents publiés (articles scientifiques et ouvrages
divers). Pour chacune des langues, il est dressé un état du
niveau des connaissances en 2006, qui précise les axes de
recherches investigués ainsi que les références des
différents travaux.
Par rapport à son organisation et son contenu, ce
livre s'adresse à un public large, même si son objet
premier est d'orienter les linguistes, étudiants et
chercheurs, désireux d'entreprendre une recherche sur les
langues gabonaises.
Avant de laisser définitivement ce texte à son
propriétaire-lecteur, je voudrais remercier toutes les
personnes qui ont, d'une façon ou d'une autre, contribué à
sa réalisation. Tout d'abord, l'ensemble des chercheurs
dont la production a donné de la matière à cet ouvrage.
Ensuite, Monsieur Adama SAMASSEKOU, président de
l'Académie Africaine des Langues (ACALAN), qui a
inspiré cet ouvrage. C'est, en effet, à Bamako au Mali, lors
du lancement des activités de l'ACALAN, qu'est né le
projet d'écrire ce livre. La même gratitude s'adresse au
Professeur Gilbert PUECH de l'Université Lumière Lyon
2, pour ses remarques et orientations. J'adresse aussi mes
vifs remerciements à mes collègues linguistes de
l'Université de Libreville, notamment, à Dr. Médard
6
LES LANGUES DU GABON
MOUELE, qui a bien voulu relire et critiquer la première
version de ce texte. Cet ouvrage me donne, enfin,
l'occasion de rendre un hommage appuyé au Professeur
Jérôme KWENZI MIKALA, celui sans qui je n'aurais
certainement pas été linguiste et sans qui je n'aurais
sûrement pas été recruté par l'Université Omar Bongo où
j'ai l'honneur d'exercer mes fonctions de Professeur. Je
voudrais donc pouvoir lui exprimer toute ma
reconnaissance. Je suis, naturellement, très honoré qu'il ait
accepté de signer la préface de ce livre.
Libreville, octobre 2007 ;
Paris, novembre 2007.
7
PREFACE
Le séminaire des Experts sur l'Alphabet Scientifique
des langues du Gabon (ASG) organisé en 1989 par le
Laboratoire Universitaire de la Tradition Orale (LUTO)
restera certainement comme le premier grand événement
de l'histoire de la linguistique gabonaise. Le deuxième
numéro de la Revue Gabonaise des Sciences de l'Homme
publié en 1990 et consacré aux actes de ce séminaire était,
jusqu'à aujourd'hui, l'ouvrage de référence sur les langues
du Gabon. Je voudrais donc situer mon propos, puisque
l'auteur me fait l'honneur de rédiger cette préface, dans
l'histoire dont je considère le présent ouvrage de Pr Daniel
Franck Idiata comme un prolongement naturel.
Je voudrais extraire trois points que je considère
comme essentiels dans ce deuxième numéro de la Revue
Gabonaise des Sciences de l'Homme. Tout d'abord, le
premier état des lieux de l'inventaire des langues proposé
par Jean-Marie Hombert (Hombert, 1990), qui comparait
deux propositions, la contribution de Jacquot (1978) et
celle que j'avais moi-même publiée neuf ans plus tard
(Kwenzi Mikala, 1987) et que j'ai actualisée dans la
réédition de l'ouvrage de Raponda-Walker (Kwenzi
Mikala, 1998). Le principal enseignement de cette
comparaison posait déjà les mêmes problèmes qui sont
remis à jour par le Pr Daniel Franck Idiata, à savoir, la
question de l'inventaire des langues et celle de leur
classification. Entre les deux, se pose toujours la
problématique de la distinction entre ce qui relève plutôt
9 PREFACE
des langues et ce qui est à ranger plutôt dans le paradigme
des dialectes. Ensuite, l'état des connaissances sur les
langues du Gabon esquissé par le même Jean-Marie
Hombert, qui montrait que les études linguistiques
publiées jusqu'alors ne couvraient que 20% de l'ensemble
des parlers (Hombert, 1990: 36). Enfin, le premier bilan
des travaux menés et les projets liés au programme « Atlas
Linguistique du Gabon » (ALGAB) dont l'objectif visé
était de publier, dans un délai relativement court, un atlas
des langues du Gabon.
Peut-être est-il, aujourd'hui, temps de faire une
première évaluation de ces trois problèmes soulevés, il y a
plus de quinze ans. Tout d'abord la question de
l'inventaire des langues. Pr Daniel Franck Idiata nous
montre dans cet ouvrage que le problème demeure entier.
Depuis quinze ans, on attend toujours ce tour du Gabon
des linguistes pour débusquer et identifier tous les parlers.
Evidemment, je ne suis pas en train de dire que rien n'a
été fait, mais je dis tout simplement que la question de
l'inventaire des langues au Gabon n'a pas encore touvé de
réponse définitive aujourd'hui. En rapport direct avec cet
inventaire, se pose aussi le problème lié à la classification
des langues et/ou parlers au sein des différents groupes
linguistiques. Je voudrais, pour illustrer ce fait, citer le cas
du groupe B20 de Guthrie que tous les spécialistes
considèrent comme un amalgame de complexité.
Voyons maintenant la question du nombre des parlers
qui ont suscité des études linguistiques. Ce livre de Pr
Daniel Franck Idiata montre que les choses ont évolué de
façon significative. On est, en effet, très loin de la
bibliographie proposée par Hombert et Mortier (1990)
dont la plupart des références portait sur les travaux des
10
LES LANGUES DU GABON
missionnaires. Aujourd'hui, à côté de nombreux mémoires
(maîtrises, DEA, Licence spéciale, Master 1 et 2), on
compte plus d'une quinzaine de thèses de doctorat sur des
thématiques variées (phonétique, phonologie, linguistique
historique et comparée, acquisition du langage,
sémantique, lexicographie, etc.) et une quantité importante
d'articles scientifiques et d'ouvrages publiés ici et là. La
liste bibliographique que Pr Daniel Franck Idiata présente
ici montre que plus de 70% des langues inventoriées
disposent au moins d'une étude phonétique/phonologique
sommaire. Il faut, cependant, relever qu'un petit nombre
de langues concentrent la plus grande part des travaux
alors que pour la majorité des langues, le niveau de
documentation reste très limité. On relève aussi qu'une
dizaine de langues et/ou parlers n'a toujours pas fait
l'objet d'études linguistiques.
Enfin, par rapport à l'ALGAB, plus de vingt ans après
le lancement de cet ambitieux projet qui posa les jalons de
la collaboration entre l'Université Lumière Lyon 2 en
France et l'Université Omar Bongo de Libreville, on
attend toujours la publication de cet important document.
Je suis revenu sur ces trois problèmes pour bien
montrer l'importance de cette nouvelle publication de
Daniel Franck Idiata qui, de mon point de vue, est un
apport significatif de la linguistique gabonaise. La
présentation qu'il propose des langues du Gabon est très
intéressante et actuelle puisqu'elle essaie, autant que faire
se peut, d'approcher la réalité du terrain quant à la
localisation des langues, sous-entendue la localisation des
groupes ethnolinguistiques. L'état des connaissances et les
références bibliographiques présentés pour chaque langue
me semblent aussi très utiles puisqu'ils vont permettre de
11
PREFACE
réorienter des projets de recherche vers des langues peu ou
pas étudiées. Le projet ALGAB trouve aussi une première
apparition dans cet ouvrage. Bien sûr, l'auteur dit avoir
volontairement laissé de côté la partie cartographique pour
éviter des confusions malheureuses, mais l'essentiel des
matériaux nécessaires à la construction d'un atlas
linguistique se trouve aussi dans cette publication.
Si, depuis l'époque coloniale, les langues gabonaises
ont fait l'objet de recherches et de publications diverses,
quiconque a entrepris une recherche documentaire sur ces
langues sait combien la tâche est complexe, et même
doublement complexe. Le premier noeud de cette
complexité est lié au recensement d'études peu ou pas
connues, surtout lorsqu'elles n'ont pas été publiées. C'est
le cas de nombre de thèses et mémoires qui ne sont
consultables que chez leurs auteurs. Ensuite, la difficulté
de mobiliser des sources, inaccessibles pour la plus grande
part. Dans beaucoup de cas d'ailleurs, on n'a plus de traces
de la plupart des travaux (monographies, mémoires, etc.)
que de façon indirecte dans des bibliographies de
mémoires, de thèses, d'articles scientifiques et de livres.
Or, cette nouvelle contribution de Pr Daniel Franck
Idiata dresse une mise à jour, qui me paraît très correcte,
de l'état des connaissances sur les langues du Gabon
jusqu'en 2006. Il s'agit, de mon point de vue, d'un outil
exemplaire pour quiconque veut entreprendre une
recherche sur ces langues. Certes, il existe des
bibliographies publiées sur les langues du Gabon (entre
autres, Medjo Mve, 2001 ; Hombert et Mortier, 1990 et
1984) mais, cette nouvelle contribution fournit une base de
12 LES LANGUES DU GABON
données actualisée qui récapitule l'essentiel de l'activité
des linguistes sur les langues du Gabon.
Pour chacune des langues, il est dressé un état du
niveau des connaissances qui précise les axes de
recherches investigués et la liste des références
bibliographiques.
Tout linguiste, étudiant ou chercheur, sera forcément
ravi de posséder cet ouvrage. C'est, assurément, avec le
plus grand plaisir que je célèbre la publication de ce
nouveau-né de linguistique gabonaise et que je le
recommande vivement.
Jérôme Tangu KWENZI MIKALA,
Professeur de linguistique,
Responsable de la Chaire UNESCO
sur l'interculturalité,
Université Omar Bongo, Libreville.
13
Introduction
L'objet de cet ouvrage est de faire un bilan de la
recherche linguistique sur les langues du Gabon, seize ans
après la publication du deuxième numéro de la Revue
Gabonaise des Sciences de l'Homme qui proposa le
premier véritable état des connaissances sur ces langues.
Le projet d'écrire ce livre est né à Bamako au Mali en
septembre 2001 pendant la Consultation Africaine pour
l'Académie Africaine des Langues (ACALAN). Au
départ, je devais tout simplement préparer une compilation
bibliographique à publier, sous la forme d'un article d'une
vingtaine de pages, pour répondre au souci de donner un
aperçu des études linguistiques réalisées sur les langues
gabonaises ces trente dernières années. Mais après
discussion avec des collègues linguistes, et pour mieux
contribuer à l'objectif de l'ACALAN de vouloir constituer
une base de données sur les langues africaines, zone par
zone, j'ai décidé de transformer mon article initial en un
livre, forcément plus détaillé et beaucoup plus fourni. J'ai
donc pris le temps nécessaire, de 2001 à 2006, de mener
toutes les investigations, principalement, au Gabon, en
Afrique du Sud, en France, en Belgique et sur le Web,
pour arriver à construire une base de données
bibliographiques que j'espère représentative des études de
linguistique sur les langues du Gabon jusqu'à aujourd'hui.
Ce livre voudrait, par conséquent et de façon
évidemment modeste, répondre à un double objectif, celui
de fournir aux étudiants et aux chercheurs en linguistique
15 PREFACE
une base données, la plus complète possible, sur les
travaux de linguistique réalisés sur les langues gabonaises,
d'une part, et celui de permettre à un public large de
disposer d'informations générales mais précises sur les
langues du Gabon, d'autre part. En tant que tel, je prends
donc forcément en compte les contributions antérieures,
notamment, Medjo Mve (2001), Grimes (1996), Hombert
et Mortier (1984 et 1990), Kwenzi Mikala (1998 et 1987),
Jacquot (1978) ; Bastin (1975), Murphy et Goff (1969) et,
bien sûr, la synthèse bibliographique sur les langues du
Revue Gabon publiée dans le premier numéro de la
Gabonaise des Sciences du Langage (1999).
Mais, plutôt que de me limiter à une simple
compilation de références bibliographiques, j'ai choisi de
fournir au lecteur une vue d'ensemble de la question des
langues gabonaises. Cette vue d'ensemble couvre un large
spectre qui va du débat sur les questions d'inventaire et de
localisation des langues à l'évaluation de "l'équipement
linguistique" dont dispose chaque langue en présence. Je
reviens aussi sur la question des prétendues langues
pygmées dont je montre l'absence de pertinence au plan
linguistique.
Pour ce faire, j'ai organisé l'ouvrage en trois grandes
parties. Dans un premier temps, je donne un aperçu de la
situation linguistique du Gabon. Cet aperçu, qui actualise
nombre de données contenues dans mes précédentes
contributions (Idiata, 2006c, 2006d, 2005a, 2003b et
2002b) revient sur quatre aspects qui ont suscité une vive
controverse dans la littérature : (i) l'état de l'inventaire, (ii)
le point du débat sur la classification à l'intérieur de
chaque groupe linguistique, (iii) la problématique de la
vitalité des langues en milieu urbain et (iv) la question du
16 processus de développement et de modernisation des
différentes langues. La deuxième partie présente, pour
chaque langue, des données sur la localisation et sur l'état
de la recherche linguistique. La troisième partie constitue
le point focal de l'ouvrage puisqu'elle présente une
bibliographie thématique à partir des 18 domaines de
recherche investigués. Cette partie est complétée par un
récapitulatif des références bibliographiques sur les
langues du Gabon.
17 PREMIERE PARTIE
Etat des lieux en 2006 ETAT DES LIEUX
1.0. Préalables méthodologiques
Tout chercheur qui voudrait travailler sur les
langues gabonaises doit tenir compte d'au moins six
problèmes croisés que je présente ici de manière succincte.
Ces problèmes concernent l'inventaire et la localisation
des langues, la problématique de la distinction entre
« langue » et « dialecte », l'insuffisance de descriptions
linguistiques et la crédibilité des recensements.
A. La question de l'inventaire des
langues
Le premier problème porte sur l'inventaire des
langues en présence sur le territoire, qu'il s'agisse des
langues vernaculaires ou des langues étrangères (dans le
sens des langues des migrants). S'agissant des langues
vernaculaires qui nous concernent dans cet ouvrage, tous
les travaux récents se limitent aux données traditionnelles,
qui sont vieilles parfois de plus de vingt ans voire
beaucoup plus. Or, ces données portant sur l'implantation
historique des différentes communautés s'appuient sur
trois postulats qui peuvent aujourd'hui être remis en cause,
au moins en partie : "une ethnie = une langue", "une ethnie
= un nombre donné d'individus qui sont différents des
membres d'autres ethnies" et "une ethnie = un espace
précis sur le territoire". L'état actuel des données de terrain
montre, au contraire, deux choses importantes. Tout
d'abord, une mobilité des populations qui réoccupent
l'espace et, ensuite, une dynamique et un mixage
importants de ces populations ; ce qui entraîne
nécessairement une instabilité au niveau des identités. Il
apparaît, en effet, que nombre d'individus ont, en réalité,
par leur filiation et par l'influence qu'ils peuvent subir de
20 LES LANGUES DU GABON
leur partenaire matrimonial et de leur habitat, plusieurs
identités ethniques et sont susceptibles de parler plusieurs
langues vernaculaires. Je voudrais illustrer ce fait en
invoquant nombre d'exemples, parmi les dizaines voire
centaines de situations attestées et vérifiables : le cas des
Makina qui parlent le fang ; les Bakoya qui parlent
l'ungom ; les Masangu de Lebamba qui parlent l'inzebi ;
les Lumbu de Mongo dans la Nyanga qui parlent ipunu ;
nombre de communautés originairement du sud du pays,
comme les Bisir, qui parlent des variantes de l'omyene
entre Lambaréné et Port-Gentil ; nombre de Shamayi ou
de Mahongwe qui s'identifient comme des Kota ; nombre
de Siwu de Lastourville qui parlent aduma et qui
s'identifient comme tel, etc. Cette situation de substitution
linguistique que Mouguiama-Daouda (2006) décrit dans le
cadre historique est très opérationnelle en synchronie
puisqu'on voit bien que plusieurs étiquettes
(ethnolinguistiques) apparentes peuvent cacher une
imbrication d'identités ethnolinguistiques historiquement
différentes. Il me semble qu'on est, de toute évidence, en
présence d'une complexité (ethnolinguistique et
anthropologique) qu'une simple enquête linguistique ou un
recensement superficiel de la population ne peuvent
démêler.
B. Le mythe des prétendues langues
pygmées
Un autre problème directement lié à la question de
l'inventaire des langues concerne le paradigme des
prétendues « langues pygmées », largement présent dans
la littérature mais qui ne me paraît absolument pas
pertinent dans la classification des langues du Gabon en
21 ETAT DES LIEUX
l'état actuel des connaissances. D'un point de vue
strictement linguistique, s'il existe une seule langue
pygmée au Gabon, la preuve scientifique est à apporter. Je
pense qu'il est grand temps pour la linguistique gabonaise
de rompre avec des stéréotypes sans fondement, qui visent
essentiellement à conforter des lecteurs naïfs sur des
paradigmes imaginaires. Dire, en effet, qu'il existe des
« langues pygmées » au Gabon revient à prouver que les
populations pygmées parlent des langues propres qui leur
sont associables, donc des langues nouvelles par rapport
aux acquis scientifiques d'aujourd'hui. Or, personne n'a
montré cette réalité au travers d'une description
linguistique même sommaire. Ce que tous les chercheurs
avisés soupçonnent, c'est que ces prétendues langues
pygmées sont en réalité directement liées aux langues des
populations bantu environnantes. C'est ce que tendent à
montrer les récentes études de Nguema Nkoghe (2005) sur
le bakoya, de Moussavou (2004) et de Van Der Veen
(2003) sur l'ibongo. Par rapport à la réalité du terrain donc,
on peut distinguer deux situations différentes dans
l'identification des populations pygmées : le cas des Baka
au nord et au nord-est du pays et celui des autres groupes
recensés. Dans le premier cas, on est certain, et c'est un
truisme, que les Baka parlent le baka, une langue
oubanguienne classée dans le sous-groupe « Baka-Gundi »
(Grimes, 1996). Les Baka parlent effectivement une
langue totalement différente des langues bantu
environnantes mais, ce n'est pas une « langue pygmée »
puisque c'est une langue oubanguienne. Par rapport au
second cas, celui des autres groupes pygmées, il convient
de distinguer deux choses importantes : les peuples et les
langues. Si on a recensé les groupes pygmées sur
l'ensemble du territoire, il y a déjà une bonne vingtaine
22
LES LANGUES DU GABON
d'années (Cf. Mayer, 1987) et si on est d'accord pour dire
que chaque groupe a, du point du vue de l'organisation
sociale, une spécificité qui le distingue des autres (ex.
bakoya, bakuyi, birimba, babongo, etc.), on n'a pas montré
que ces populations parlent des langues différentes et que
ces langues, qui leur sont associables (comme l'ipunu aux
Bapunu, l'ikota aux Bakota, le fang aux Fang, l'isangu
aux Masangu, etc.), sont distinctes des langues parlées par
les populations bantu environnantes. Certes, j'admets qu'il
puisse y avoir un ou plusieurs idiomes avec des
particularités propres, ce qu'on peut aisément apprécier,
par exemple, en écoutant parler les Babongu du massif
Paul du Chaillu qui parlent une variante de l'isangu
différente de celle des populations bantu de Mimongo ou
d'Iboundji. Quiconque a fait du terrain au Gabon et
quiconque a une idée même approximative de la tradition
orale sait très bien qu'on distingue plusieurs mouvances
des populations "pygmées", respectivement liées aux
grands groupes ethnolinguistiques, bien sûr avec des
particularités qui sont imputables à l'environnement
immédiat. Mais, même en acceptant de prendre comme
hypothèse de travail l'idée avancée par nombre de
linguistes gabonais, d'un substrat linguistique pygmée
dans les idiomes de ces populations, il faudrait encore
montrer, au travers d'une description linguistique
rigoureuse, les traces de cette ancienne langue pygmées
pour pouvoir soutenir que les populations pygmées parlent
des langues mixtes résultant de l'apport de plusieurs
langues bantu qui se seraient ajoutées au substrat pygmée ;
ce que personne n'a documenté à ce jour. J'en conclue
donc que l'étiquette "langues pygmées", utilisée pour
désigner des langues spécifiques parlées par les
23
ETAT DES LIEUX
populations pygmées du Gabon, doit être proscrite, à
moins qu'on l'utilise avec un sens totalement différent.
C. La question de la localisation des
peuples et des langues
Un autre problème, en rapport étroit avec les deux
précédents, est celui de la localisation des différentes
langues vernaculaires (sous-entendus les peuples qui
parlent ces langues). On reviendra encore sur l'absence de
données actualisées sur l'occupation (et la réoccupation)
de l'espace par les différentes communautés ethniques
ainsi que les isoglosses des différentes langues. Encore
une fois, toutes les références même les plus récente
récentes s'obstinent à rabâcher les mêmes foyers
d'implantation traditionnelle, sans réellement tenir compte
de la très forte dynamique des populations qui se
concentrent dans et autour des zones urbaines (on citera,
pour exemple, l'ouvrage de Mouguiama Daouda, 2005). Je
vais illustrer ce propos en citant, parmi tant d'autres
exemples, le cas des Masangu dont le foyer d'implantation
est la région montagneuse du massif Du Chaillu. Mais,
quiconque a une idée même vague de la localisation de ce
peuple en 2007 sait très bien que si la plus grande part de
leurs villages reste toujours visible dans la région
"originelle" du massif Du Chaillu, les Masangu ont établi
de nouveaux habitats sur d'autres sites, dans plusieurs
provinces. La plupart d'entre eux vivent d'ailleurs en zones
urbaines. Ce que je dis des Masangu est valable pour
l'ensemble des communautés ethniques nationales
puisqu'il est établi que près de 80% de gabonais vivent
dans les villes. Là encore, il est évident que seule une
cartographie actualisée de la distribution des populations
24 LES LANGUES DU GABON
sur l'ensemble du territoire peut amener à régler ce
problème crucial pour les études linguistiques.
D. La distinction langue/dialecte
Aux trois premiers problèmes présentés supra,
s'ajoute un quatrième qui concerne la difficulté de
distinguer, au sein des groupes linguistiques en présence,
ce qui relève plutôt des « langues » et ce qui relève, au
contraire, des « dialectes ». Cette difficulté provient
justement du sens que l'on donne au mot « langue » par
rapport au mot « dialecte » car, les définitions proposées
par les dictionnaires et les études visant à comparer de
simples listes de mots pour inférer une proximité, une
identité ou une différence linguistiques peuvent ne pas
suffire pour trancher définitivement la question à
l'intérieur des différents groupes en présence. On le sait,
cette question est fondamentale pour amener à dénombrer,
avec précision, les langues vernaculaires au Gabon à un
instant T.
E. L'insuffisance de descriptions
linguistiques
En rapport avec la question de l'inventaire des
langues, se pose aussi, et avec acuité, un autre problème
lié à l'insuffisance voire l'absence de descriptions, mêmes
sommaires, pour plusieurs langues à l'intérieur des
différents groupes linguistiques. En effet, et comme on le
verra dans cet ouvrage, si des langues comme le fang,
l'ipunu, l'isangu, l'omyene, etc. concentrent la plus grande
part des études linguistiques, d'autres langues telles que le
latsitsege, le sekyani ou l'ivili, pour ne citer que ces
exemples, ne disposent pas de descriptions linguistiques.
25
ETAT DES LIEUX
Or, d'un point de vue strictement linguistique, il est très
difficile d'adopter une position ferme dans un sens ou dans
un autre par rapport à la question des langues du Gabon en
l'absence d'études linguistiques rigoureuses sur l'ensemble
des langues en présence.
F. Problèmes de crédibilité des
recensements des langues
et des locuteurs
Le sixième problème concerne la difficulté
provenant de la crédibilité ou de la valeur inégale des
recensements. En effet, qu'il s'agisse du ministère de la
planification dont les recensements de la population ne
portent pas directement sur les langues ou qu'il s'agisse
des données publiées dans différentes contributions
linguistiques qui ne s'appuient pas toujours sur de
véritables enquêtes de terrain à l'échelle nationale, la
question du nombre des langues vernaculaires gabonaises
n'a pas trouvé de réponse définitive aujourd'hui. En
rapport avec cette question du recensement des langues se
pose aussi le problème du nombre de locuteurs de ces
langues. Lorsqu'on indique, pour une ethnie donnée, un
nombre d'individus précis, s'agit-il aussi du nombre de
locuteurs de la langue de cette communauté ethnique ?
Dans ce cas, s'agit-il uniquement de locuteurs natifs
(monolingues) ou bien tient-on aussi compte des locuteurs
seconds ? Dans le même ordre d'idées, lorsqu'on estime,
par exemple, les Masangu à environ 30.000 individus,
s'agit-il uniquement des personnes de père et de mère
Masangu ou bien tient-on aussi compte de nombreux cas
de personnes issues de configurations familiales
impliquant des Masangu et des personnes appartenant à
26

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.