Les mots dans la communication politique en Albanie

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L'auteur présente l'histoire politique de l'Albanie des treize dernières années (1990-2003) qui est celle de sa transition postcommuniste. L'originalité spécifique de son ouvrage réside principalement dans la méthode appliquée afin de découvrir la signification du discours politique local, la portée des événements dramatiques du pays, le fonctionnement de ses institutions, les stratégies discursives et politiques des principaux acteurs collectifs de terrain et l'orientation du pays dans le contexte international.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296320673
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ARTAN FUGA

LES MOTS DANS LA COMMUNICATION POLITIQUE en Albanie

l'histoire politique de la transition postcommuniste les stratégies des acteurs sociaux la médiatisation du discours

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

À ma fille bien aimée, Alba

Je remercie infiniment Monsieur le professeur Jacques BARRAT qui m'a initié sans retour dans le domaine des sciences de l'information et de la communication.

INTRODUCTION
Cet ouvrage construit un tableau réfléchi du discours politique médiatisé, développé durant la phase de la transition postcommuniste en Albanie. Afin d'atteindre cet objectif, les réflexions reposent sur un ensemble d'analyses concernant l'évolution de la vie politique locale et le contenu politique des médias. Il s'agit donc de saisir la forme médiatisée de la politique à partir d'un travail de compréhension des énoncés, des messages et des termes politiques circulant sur l'espace médiatique de la société. En adoptant ce type d'analyses, nous avons souhaité entreprendre une approche phénoménologique de la politique albanaise durant la période de la transition postcommuniste. L'étude de la politique albanaise quitte ainsi le champ de « l' objectivité brute» et de la «linéarité historiciste» en devenant un travail de réflexion sur les représentations des acteurs politiques locaux concernant l'ensemble des institutions, des évènements et des actions politiques de la période en question. Par conséquent, la politique, ici, n'est pas considérée comme un phénomène «en soi ». Elle se révèle en tant qu'une «politique pour soi », donc une réalité multiforme, vécue différement par une multitude structurée d'acteurs politicomédiatiques conflictuels. Avant d'entrer dans le vif du sujet, nous voulons développer brièvement quatre points méthodologiques essentiels ayant une importance particulière en ce qui concerne la lecture de ce livre. 1. Les relations entre la politique et les médias sont particulièrement compliquées. Ces deux domaines de l'activité sociale se déterminent en fonction de leur propre interaction. La politique est, en effet, une «politique à communiquer» parce qu'elle doit être appliquée et transmise devant un public relativement large. Elle a pris, donc, la forme d'une politique médiatisée. La pensée politique en elle-même ne peut pas exister en dehors de cette opération communicationnelle qui la présente devant toute la société. Elle obtient toujours la forme d'une

réalité regardée par l'autre. Elle se structure à partir du regard et de l'attention qu'on lui prête. La politique, en tant que pensée, discours et acte humain spécifique requiert ainsi la nature d'un message à communiquer malgré le fait qu'elle soit probablement conçue dans l'intimité propre du politicien, qu'elle soit élaborée à l'intérieur d'un cercle restreint d'hommes politiques, qu'elle prenne souvent sa forme concrète durant des rencontres réalisées d'une façon secrète. De plus, la politique dans les sociétés libérales a besoin d'être élaborée sous une forme qui pourrait la rendre saisissable par un public le plus large possible. Ainsi, le public participe comme un agent actif dans le processus de la conception de la pensée, des tactiques et des stratégies politiques. La plus anti-populaire des politiques possibles est obligée d'obéir à cette règle. Elle est également contrainte d'être formulée sous une forme qui lui permet d'être «admise» par l'opinion publique. Le paradoxe de l'existence et du fonctionnement des sociétés modernes, construites autour des institutions politiques, sensibles à l'état d'esprit de l'opinion publique et de l'électorat, réside là, précisément. La communication de la politique précède même le contenu de la politique. La communication médiatisée de la politique s'impose donc à la pensée politique en l'obligeant à prendre une forme et un contenu qui la rendent compatible avec les exigences de la communication. 2. L'interaction entre les médias et la politique représente un des aspects les plus importants qui caractérisent la dynamique sociale de la transition postcommuniste en Albanie. La société albanaise, d'ailleurs, comme toutes les autres sociétés des pays de l'Est, s'est engagée depuis dix ans dans un processus de restructuration qui affecte tous les domaines de la reconstruction institutionnelle, de la re-formulation des rapports de propriété, de la reconfiguration des groupes sociaux et de leurs rapports réciproques, etc. Par conséquent, cette société a connu une très forte politisation de sa propre vie quotidienne. De plus, la politique locale a été fortement radicalisée. Elle est devenue un phénomène de masse. Elle est descendue dans les places publiques en prenant parfois des formes virulentes et violentes. Entre-temps, les médias écrits et la presse, largement déterminés par la politique, ont représenté les formes les plus importantes de l'expression culturelle. Leur place privilégiée dans la société est 6

déterminée par un bon nombre de facteurs. D'une part, les autres formes d'expression culturelle, comme le livre, la cinématographie, le théâtre, etc., ont traversé une crise très profonde, liée aux innombrables difficultés qui heurtent le processus de la création artistique et le réseau de distribution des valeurs culturelles du pays. D'autre part, le fait que la politique soit devenue une affaire qui intéresse les larges masses de la population contribue à ce que les médias écrits sortent au premier plan de la communication sociale. 3. Une société qui se trouve dans une situation d'évolution rapide, constituée d'acteurs socio-politiques conflictuels, peut difficilement réduire les différences entre les perspectives politiques imaginaires, développées par les plus importants groupes sociaux agissant dans cette conjoncture sociale. La résurgence des représentations collectives imaginaires, appartenant aux différents groupes sociaux; la naissance d'un espace politique et médiatique ouvert face à des récits historiques qui se trouvent en opposition avec l'ancien récit historique dominant pendant la période communiste; l'existence d'un grave conflit social, économique et politique qui déchire la totalité du corps social; la recherche d'une légitimité historique en fonction des actions politiques conflictuelles; la scission politique profonde entre des groupes sociaux qui représentent des parties considérables de l'électorat, etc., font de la sorte que l'histoire, en tant que procédure de récit qui organise d'une façon plus ou moins cohérente le passé de l'expérience collective imaginaire de la société, devienne impossible. Dans ce sens, l'histoire n'existe pas en tant que telle pendant cette première partie de la transition albanaise. C'est le concept de la multiplicité historique qui répond plus convenablement à la situation créée. Des interprétations subjectives qui circulent dans l'espace médiatique postcommuniste, ne peuvent pas établir une cohérence, admise collectivement par la plus grande majorité des individus composant la nation, des faits historiques du passé. 4. Il est important de reconnaître que le déroulement des événements politiques réels et le contenu des discours politiques et médiatiques représentent, à la fois, des réalités convergentes et divergentes. Le discours médiatique porte souvent sur des événements et des problèmes politiques réels. Illes prédit et il les 7

prépare. Mais, cela n'empêche pas la création d'un écart important entre les propos exprimés dans les médias, l'action politique concrète et ses résultats pratiques. Le discours politicomédiatique perd souvent ses liens avec la politique réelle parce qu'il doit non seulement tenir compte des faits politiques empiriques, mais il doit respecter aussi deux critères qui vont à l'encontre d'un éventuel esprit réaliste. Il doit donc respecter: a. L'idéologie libérale qui dirige les réformes en leur donnant une forme discursive bien déterminée; b. Les humeurs de l'électorat, qui, avec ses hésitations et ses choix, parfois contradictoires et imprévisibles, déterminent le rapport entre les forces politiques du pays. Le discours politico-médiatique, par principe, doit être compatible non seulement avec les faits de la vie quotidienne, mais aussi avec l'idéologie dominante de l'époque, avec les mentalités dont l'opinion publique est nourrie, avec les espoirs et les angoisses des individus et des différents groupes sociaux. En terminant cette présentation introductive, je voudrais faire une dernière remarque. Mon principal souci a été de pouvoir construire un tableau, le plus réaliste possible, de l'univers politico-médiatique de l'Albanie pendant la phase de la transition postcommuniste. C'est dans cette perspective que j'ai cité des propos engendrés et articulés par les acteurs politiques locaux, diffusés par les médias et les autres réseaux de propagation des messages politiques. Cependant, en tant qu'auteur, j'ai respecté scrupuleusement la déontologie de la recherche et les lecteurs de ce livre en restant impartial en ce qui concerne l'établissement des faits et des discours politiques présentés. Je ne porte donc aucune caution aux propos politiques formulés par les acteurs politiques de terrain, relatés dans cet ouvrage. De plus, je me distancie, et cela par conviction personnelle, de toute forme possible de discours politique qui ne respecterait les valeurs de la démocratie, les droits de l'individu, de la justice sociale et de la paix entre les peuples.

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PREMIERE PARTIE

LA MEDIATISATION DES ALTERNATIVES POLITIQUES

Un royaume divisé en lui-même... ne saurait pas subsister. (Thomas Hobbes, Léviathan, Editions Sirey, p. 350)

PREMIER CHAPITRE

L'activité médiatique comme action politique
Afin d'aborder convenablement le thème des relations entre le système politique de la société postcommuniste en Albanie et le fonctionnement des médias écrits et électroniques dans ce pays, nous devons analyser, au moins, trois éléments importants du sujet en question: 1. La configuration de la structure des acteurs SOCIOpolitiques et médiatiques de la société. 2. L'histoire politique de la période observée. 3. La nature des institutions politiques du pays. Dans la société albanaise de la période postcommuniste, la presse écrite représente le média le plus privilégié en ce qui concerne la communication des idées, des propositions et des projets sociaux et politiques. En effet, la presse écrite représente « l'esprit extériorisé» des divers groupements et mouvances politiques de la société. C'est là qu'on fixe les débats, les opinions politiques de l'époque, la psychologie politique appartenant aux différentes couches sociales et tous les délires, les rêves et les utopies politiques qui accompagnent la transition postcommuniste. L'activité médiatique des partis politiques constitue un des aspects prioritaires de leurs préoccupations stratégiques et quotidiennes. On pourrait même affirmer que pendant la première phase d'existence d'un parti politique, la création et la diffusion de son propre journal constituent des priorités stratégiques et, probablement, les principaux soucis de l'activité quotidienne de ses élites dirigeantes. Chaque parti politique important est composé de deux éléments principaux: a. L'élément organisationnel et pratique. b. L'élément médiatique, c'est-à-dire la totalité des valeurs, des idées, des débats, des propositions et des alternatives publiées dans sa presse ou reprises par les autres médias.

Il existe de très puissants liens d'interdépendance entre l'élément organisationnel et l'élément médiatique de chaque groupement politique. Nous pouvons affirmer qu'en général, le premier élément subordonne le deuxième. D'habitude, les plus hautes instances de chaque parti politique contrôlent l'orientation et l'activité de son journal. L'orientation de la presse écrite des partis politiques reflète donc les opinions du groupe dominant de la direction de chaque parti. Ici, il y a lieu de poser une question: Quel est donc le mécanisme qui rend prioritaire l'élément organisationnel et politique de chaque parti par rapport à son élément médiatique? D'abord, ce sont les instances dirigeantes de chaque parti politique qui nomment, contrôlent et renvoient, si l'occasion se présente, aussi bien les journalistes, souvent jeunes, que le rédacteur en chef du journal du parti. Parfois, cette compétence n'est fondée sur aucune règle et sur aucun principe formel organisationnel, inscrits dans le programme d'un parti. Ce type de comportements n'est fondé ni sur les lois, ni sur les statuts des partis. Cependant, cela constitue une pratique assez fréquente et qui va presque de soi. Personne ne peut imaginer qu'un journal politique de parti soit indépendant par rapport à la hiérarchie du parti auquel il appartient. Chaque fois qu'une crise se produit à l'intérieur d'un groupement politique, déchirant ses parties constitutives en mettant en situation conflictuelle son élément organisationnel et son élément médiatique, le second finit par se soumettre au premier. Le rédacteur en chef, « le rebelle », perd la bataille contre le chef du parti et, après une déclaration comblée d'émotions, publiée dans la presse, il quitte son poste pour continuer à publier dans des journaux rivaux. Il est évident que les partis politiques pendant cette période de transition ne supportent ni l'existence des tendances opposées à l'intérieur de leur propre camp, ni une longue rivalité avec la rédaction de leur journal. Ainsi, dans la presse des partis politiques, la rivalité entre les différents courants d'opinions au sein d'un même parti se manifeste assez peu, car, au moment où les divergences se rendent publiques, le journal est souvent accaparé par le groupe dirigeant le plus fort qui arrive aussitôt à dominer ses rivaux. Ces derniers s'expriment alors soit dans les

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journaux des partis politiques rivaux, soit dans la presse écrite indépendante. La presse des partis politiques n'exprime donc que l'orientation du groupe dominant du parti. Par contre, les groupes opposés au premier n'ont que deux choix à faire: ils doivent faire leur mea culpa dans la presse de leur propre parti en admettant leurs erreurs ou ils sont obligés d'afficher ouvertement leur hostilité à l'égard de la direction du parti en se manifestant dans d'autres journaux. Ce deuxième choix crée souvent un effet sensationnel dans les médias. Un autre aspect important qui prouve la dépendance de la presse écrite politique des partis est relatif au fait que des documents de parti, des déclarations politiques faites par ses dirigeants, des prises de position idéologique, des réponses données aux personnes qui dirigent d'autres formations politiques, etc., occupent chaque jour une place relativement importante dans les journaux des partis politiques. Souvent, la dépendance du journal est également financière et matérielle. Les paI1is politiques consacrent une partie de leurs fonds budgétaires à leurs journaux. Une bonne partie des aides financières que les partis et les associations politiques obtiennent, des financements qu'ils reçoivent de la part de l'État, des dons qu'on leur accorde, etc., sont attribués à leurs journaux. Il est important de souligner que, généralement, pendant les premiers pas d'un journal, son équipe est composée d'individus qui représentent, en effet, la plus haute hiérarchie du parti qui vient de fonder son journal. Plus le parti et son journal se consolident, plus ce phénomène a tendance à s'atténuer. Cependant, le rédacteur en chef du journal demeure membre des forums dirigeants du parti ou de l'association politiques en y occupant une position ambivalente. Il fait partie de l'équipe dirigeante du groupement politique en question tout en étant institutionnellement soumis à elle.

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DEUXIEME CHAPITRE

Les défis socio-économiques des réformes
Le facteur décisif qui a structuré dès son début le discours politique médiatisé en Albanie a été la conjoncture sociale, économique et culturelle installée dans ce pays depuis la fin de l'année 1990 et le début de 1991. Les médias en général et la presse écrite en particulier, tout comme les partis politiques albanais, avaient pour but de redéfinir les dimensions de la société albanaise en proposant des options de transformations économiques et politiques et en se basant sur une contexte empirique précis. Au début du processus de la transition postcommuniste, l'Albanie qui venait de connaître de très grands bouleversements sociaux se trouvant à l'origine de la chute de l'État communiste, connaissait une crise de paralysie sociale presque totale. L'industrie ne fonctionnait presque plus. Les matières premières importées tardaient de plus en plus à arriver. Le déficit du commerce extérieur et le déficit budgétaire augmentaient. L'autarcie économique et la mauvaise qualité des produits de l'économie socialiste faisaient de la sorte que ces derniers ne pouvaient être exportables en Europe Occidentale ou dans les pays de l'Est de l'Europe. L'espace économique des anciens pays socialistes qui représentait un marché important pour les produits albanais venait d'être démantelé. Le rythme et les indices de production étaient en chute libre. Les manifestations massives et les grèves qui ont duré sans interruption du mois de janvier 1990 jusqu'en mars 1992 ont contribué à la destruction définitive de l'infrastructure de l'économie et à la naissance d'une psychologie d'abandon du travail dans la zone urbaine du pays.l La situation fut la même dans les campagnes. Après une certaine amélioration des résultats de la production agricole,
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Albania: From isolation toward reform, Fund, Washington DC, September 1992.

International

Monetary

constatée pendant les années 1989 et 1990, suite à l'agrandissement relatif de la superficie des lopins de terre gérés par les paysans et grâce à l'autorisation donnée aux paysans de vendre librement leurs produits aux marchés des villes, la situation se dégrada de nouveau. La dissolution rapide des coopératives agricoles fut accompagnée d'une obsession partagée par ceux qui vivaient dans les campagnes. On a commencé à s'approprier spontanément des outils de travail et du bétail, qui, selon les formules de la propagande d'autrefois: « appartenaient à tout le monde ». Des locaux d'écoles, des crèches, des centres de soins médicaux, des boulangeries, des étables, etc., furent détruits de fond en comble. Comme dans les temps de la préhistoire de la propriété privée, chaque paysan cloisonnait un lopin de terre en déclarant: «Cela m'appartient.» On détruisait également des plantations de coton, des vignes et on abandonnait des centaines d'hectares de terre agricole n'appartenant plus à personne. La désintégration des anciennes structures de la société est devenue presque totale. Les transformations sur le plan économique et politique ont déclenché le processus de la mutation de la structure sociale. Le pays s'est rapidement trouvé devant de grands déséquilibres sociaux et d'incontrôlables mouvements démographiques. Les anciens équilibres sociaux, maintenus presque fixes pendant longtemps, avaient cessé d'exister. Les «normes» morales conduisant la vie collective et les institutions des services sociaux collectifs avaient commencé à se désintégrer en rendant difficile la mise en place de nouvelles formes de vie sociale, de nouvelles formes de relations entre les parents et les enfants, entre la société et l'école, entre le travail et les loisirs. La presse n'a pas cessé de présenter la situation difficile de la société durant cette période chargée d'importants changements historiques. Dans ses notes de voyage prises lors d'une visite dans le Sud du pays, un journaliste de La Renaissance Démocratique décrivait par des termes bien tristes la situation sociale observée: «Le plaisir qu'elle (la neige) vous donne cesse d'en être un quand vous voyez les enfants qui vont à l'école. La plupart d'entre eux ne sont pas bien habillés. Ils portent juste un pull en laine, parfois même en coton, de vieilles chaussures, ils n'ont ni parapluie, ni ciré. Leurs jambes les 16

tiennent à peine debout à cause de la malnutrition. A la sortie d'Elbasan, on croise le train venant de Pogradec. Il n'y a pas de vitres à ses fenêtres, ni de sièges pour s'asseoir... Des deux cotés de la route, le paysage n'est pas épargné. Les pommiers et les noisetiers ont été sciés par les paysans. Et, il faut dire qu'auparavant, ils s'en occupaient comme de leurs propres enfants. Est-ce que c'est le froid de l'hiver qui les a obligés à être si cruels? Les petits aussi se soucient d'amener chez eux des bûches. Leurs joues et leurs oreilles sont rouges à cause du froid... C'est le moment du coucher du soleil. Jamais la ville de Korçë ne m'a paru plus triste, inanimée et sombre que cette foisci. Les grands magasins ont fermé leurs portes et leur fonctionnement est paralysé. De petits commerces privés attirent maintenant les clients. Il s'agit de très petits locaux où l'on trouve très peu d'articles importés. Souvent, les gens n'y vont que pour regarder ce qui se passe. Les prix sont trop élevés par rapport à leurs salaires trop petits... Devant les magasins publics qui ont pu survivre, il y a de longues queues. Sur la place centrale de la ville, devant le comité exécutif, Themistokli Gërmenji2 a retrouvé sa place perdue, jadis usurpée par Enver Hoxha (par son monument. NDA). »3 Le journal L'Alliance publie un dossier portant sur les grands déplacements de la population qui partent des zones montagneuses situées au Nord du pays pour aller vivre vers la périphérie de Tirana et sur leurs conditions de vie. «La découverte la plus surprenante, c'est de constater que ces villes minuscules sont en train d'entourer Tiranë... Leurs habitants sont des paysans provenant de Lurë, Kukës, Peshkopi, etc. Ils ont abandonné leurs villages pour venir s'installer à l'endroit même où ils se sont arrêtés pour se reposer, là où la terre semblait pouvoir supporter le poids de leurs baraques. Ils ont commencé ainsi à construire leur vie ou, comme ils le disent eux-mêmes, la vie de leurs enfants, en ayant laissé derrière eux, dans leurs
2 Le monument d'un homme politique qui a joué un rôle important dans la vie politique de cette ville pendant les premières décennies du XX siècle. 3 Xhevat Mustafa, «Impressions de Korçë », La Renaissance Démocratique, 04. 01. 1992. 17

villages abandonnés, la vie centenaire de leurs parents et leur propre vie. Ces baraques sont généralement en bois; l'eau, les égouts, l'électricité y manquent; parfois, même les lits y manquent. Souvent, une vieille porte, posée sur des briques, sert de lit. L'ameublement de ces locaux est composé d'une armoire, de deux ou trois seaux et d'herbe ou de lierres auprès des murs. Lorsque le vent est fort, les lampes de camping s'éteignent et les baraques plongent dans l'obscurité. Lorsqu'il pleut, c'est encore pire. La pluie entre partout en mouillant les couvertures des nouveaux «réfugiés» provenant du Nord-est... Quand il fait beau, de l'intérieur des baraques, on peut voir à travers les espaces qui existent entre les planches en bois et collés imprudemment, les lumières de Tirana. »4 Des milliers de gens, jadis persécutés par la dictature, sont sortis des prisons ou des endroits de leur relégation. Ils étaient fatigués, épuisés et ils espéraient recommencer une nouvelle vie. Or, leur vie n'avait pas l'air d'aller normalement. Ces gens-là n'avaient ni toit, ni métier, ni amis. Ils ressemblaient à des étrangers en errant dans les villes et en se réfugiant pour dormir là où ils pouvaient. Beaucoup d'entre eux se sont réfugiés dans les locaux de l'ancienne école des cadres de l'ancien parti communiste, appelée l'école du parti «V. I. Lénine ». Voici comment le journal L'Alliance décrivait leurs conditions de vie: « Deux ou trois familles habitent dans une même pièce. Au fond d'un long couloir se trouvent une salle de bain et un lavabo qui se partagent entre quinze ou vingt familles. Si l'on s'y rend en visite, on constate deux choses: premièrement ces gens restent toujours «ceux» qui ont été mis à l'écart du reste de la population. Deuxièmement, ils restent encore doublement persécutés: moralement et économiquement. Et, l'ironie du sort fait qu'ils soient amenés à vivre dans des locaux où ils avaient été traités de traîtres, d'ennemis, de... Même les chambres numérotées leur rappellent des cachots de prison. » 5 La structuration des intérêts socio-économiques et matériels des Albanais devient une conséquence immédiate de la
4Genc Dajti, «Tirana des ghettos inconnus », L'Alliance, 18. 05. 1993. 5 Mëhill Tanushi, «Les persécutés restent toujours persécutés », L'Alliance, 28. 05. 1993. 18

stratification interne, latente et lente de la société. Ce processus est fonction d'une double composition de la société pendant sa période postcommuniste. A ce propos, la situation a toujours été complexe et compliquée. Plus concrètement parlant, en 1991, on pouvait affirmer, surtout quand on observait la réalité économique quotidienne du pays, que la société albanaise était très homogène et caractérisée d'une évidente anomie. Elle était composée d'individus dépossédés de toute richesse privée possible et égaux devant un État qui sombrait dans le vide. Or, au-dessus de cette réalité opaque et homogène, depuis le début de cette période, une différenciation variée, latente, presque invisible, inexprimée, reliée à un passé jusqu'alors refoulé a débuté. Cette deuxième réalité était fondée sur les liens que les Albanais nouaient avec le passé et, plus précisément parlant, avec un temps déjà révolu où leurs familles possédaient ou ne possédaient pas de propriété foncière. Les individus occupaient une position sociale conformément à leurs conditions de vie et de travail. Ils avaient des chances inégales de réussite en fonction du fait qu'ils vivaient dans la zone urbaine ou dans les campagnes du pays, en fonction de leur appartenance à telle ou telle communauté religieuse, en fonction du fait qu'ils avaient ou n'avaient pas de membres de leurs familles émigrés à l'étranger, etc. La chute du régime communiste fut accompagnée du passage d'un état d'anomie vers un processus de différenciation structurelle basée sur les liens personnels et familiaux avec le passé. La société tentait de se repérer par rapport au passé, alors qu'elle venait de perdre les repères qui l'orientaient dans le présent. Parallèlement à cette restructuration par rapport au passé, la société a commencé une nouvelle structuration à partir du présent bien que ce dernier processus a pris place d'une façon relativement lente. Les diverses couches de la société ont commencé à se distinguer par leurs capacités professionnelles et culturelles. Le passage de l'anomie vers une certaine configuration sociale s'effectuait donc au travers de deux processus, c'est-à-dire à partir de la diversification rapide et explosive de la société reposant sur les traces du passé et à partir d'une diversification tout à fait nouvelle qui s'inscrivait dans la matière inerte de la réalité économique du pays. 19

Ces deux mouvements, tantôt divergents, tantôt convergents, autrement dit, cette double configuration sociale, a constitué l'un des sujets préférés des débats politiques dans les médias. L'écrivain albanais Ismail Kadaré a présenté d'une façon symbolique ce passage très difficile de l'état d'anomie vers celui d'une certaine configuration de la société postcommuniste. Il l'a fait d'une façon imagée dans son ouvrage Le printemps albanais. Il a décrit ce processus en parlant notamment de cette curieuse manifestation imaginaire de janvier 1990, organisée à Tirana et dirigée contre les autorités communistes de l'époque. C'était la première fois qu'un appel anonyme invitait tout le monde à se rendre sur la place principale de la capitale pour manifester sous la forme d'une simple promenade nocturne, une ancienne tradition des habitants de la capitale, contre le régime communiste. Par conséquent, il n'était pas facile de savoir si ces milliers de promeneurs sur la place centrale de la ville étaient de simples piétons en promenade ou des manifestants qui protestaient contre le régime politique. Voici comment décrit cet événement Ismail Kadaré: «A six heures vingt, je suis sorti avec Elena.6 De loin, comme à l'accoutumée, la place paraissait noire de monde. Les gens étaient si serrés les uns contre les autres qu'à distance on avait du mal à distinguer qui étaient les manifestants, les agents de la Sigurimi7, les « durs », les militants des Comités du Parti, les fidèles vétérans, tout heureux que leur fût fournie l'occasion de donner à nouveau un coup de main pour «la Cause ». Tout était mélangé, mi-réalité, mi-rêve, chacun pouvait interpréter à sa guise. Car chacun était en droit de demander à son voisin: qui es-tu, sous quelle bannière te rangestu, est-ce un visage ou un masque que tu arbores, et quel rôle joues-tu dans ce drame? »8 Un autre ensemble de question concerne les transformations des relations de propriété en Albanie postcommuniste. A qui appartiennent désormais ces biens qui, depuis des décennies ont été considérés comme des richesses appartenant à tout le monde: centrales hydroélectriques, usines,
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7 Les services de renseignements du régime communiste. 8 Ismail Kadaré, Printemps albanais, p. 26, Fayard, Paris 1991. 20

La femme de I'écrivain.

stations de radio, réseaux routiers et chemins de fer, etc. ? Que ferait-on avec la propriété des anciens propriétaires terriens? Estce que des centaines de milliers de familles paysannes accepteraient de quitter les terres qu'elles labouraient depuis des dizaines d'années en les rendant pacifiquement aux anciens propriétaires dépossédés par la réforme agraire de 1946 ? Est-ce que des milliers de locataires accepteraient de quitter les maisons où ils habitent depuis des années pour les rendre à leurs anciens propriétaires, dépossédés par le régime communiste? Les petits commerçants des villes qui achetèrent les locaux où ils avaient travaillé pendant la période socialiste, accepteraient-ils de les quitter au profit des anciens propriétaires des terrains où ces locaux ont été construits? Et, si les premiers refusaient cela, estce que des milliers de propriétaires dépossédés par l'État communiste accepteraient de renoncer à leurs anciens titres de propriété contre des procédures de compensation en « lettres de valeur» ? Un débat ininterrompu et assez intense s'affiche à ce propos dans les médias de la période postcommuniste. Les solutions proposées par les diverses forces politiques constituent les lignes de démarcation entre la gauche et la droite, entre les nationalistes et les cosmopolites, entre les conservateurs et les réformateurs. Le Parlement albanais a adopté certaines lois concernant les rapports de propriété. Or, la situation n'est pas pour autant calmée, bien au contraire, elle s'est compliquée d'avantage. On peut mentionner, d'abord, le décret n° 7476, du 12. 03. 1991, approuvé par le présidium de l'Assemblée populaire, juste après la reconnaissance légale du pluripartisme, au moment où les élections libres n'étaient pas encore organisées et où l'administration de l'État était encore dirigée par les communistes. Le premier article de cette loi stipulait que: « Dans la République Populaire Socialiste d'Albanie, la propriété privée est autorisée et protégée.» La loi interdisait seulement la privatisation des branches dites «stratégiques» de l'économie nationale, par exemple, celle de l'industrie de l'extraction du pétrole, de l'énergie électrique, de l'extraction des minerais, des routes, des chemins de fer, de la poste et des télécommunications. Ces secteurs ne pouvaient être privatisés que dans des cas très 21

particuliers prévus par la loi. La terre ne pouvait pas se transformer en propriété privée. Elle demeurait propriété de l'État. Suite à cette loi commença la privatisation des petits commerces et des services publics qui ne s'est pas déroulée de façon transparente, car les autorisations permettant la privatisation furent livrées par la bureaucratie de l'appareil étatique à des personnes bien choisies, fidèles à 1élite politique de la période communiste. C'est à ce moment de l'histoire de transition que la politique du favoritisme et du clientélisme commença. Un second document juridique important a été la loi n° 7512, approuvée le 10. 08. 1991. Il sanctionnait et protégeait la propriété privée et le processus de privatisation.9 Cette loi fut approuvée par un Parlement constitué majoritairement de députés communistes et pendant une période où des ministres démocrates détenaient divers portefeuilles ministériels dans un gouvernement appelé de stabilisation nationale. Selon cette loi, tous les secteurs de l'économie pouvaient être privatisés à l'exception des entreprises publiques ayant une importance particulière au niveau national, par exemple, celles de l'industrie énergétique, de l'industrie des minerais, du pétrole, du gaz, des services de la poste et de la télécommunication, des forêts, des ports, etc. Toutes ces entreprises ne pouvaient être privatisées que dans des cas spéciaux prévus par la loi. Les étrangers qui exerçaient une activité économique dans le pays pouvaient transférer librement à l'étranger leurs capitaux et leurs bénéfices. La loi prévoyait que des personnes physiques et juridiques concrètes pouvaient être autorisées à devenir propriétaires des terrains de construction. Les étrangers ne pouvaient qu'en être locataires. Une Agence nationale de privatisation a été fondée. C'est elle qui donnait les autorisations de privatisation, précisait la forme, le rythme et l'ordre de la transformation des biens communs en propriété privée. Ce transfert devait se faire principalement sous la forme de ventes aux enchères. Cette loi a ouvert la voie au processus de la privatisation des magasins du petit commerce, de l'artisanat, des boulangeries,
9 Le journal officiel, n° 6, 1991. 22

des locaux de services, etc., en les vendant à leurs anciens employés. Ces derniers devinrent ainsi d'un seul coup et presque par miracle les propriétaires des meilleurs locaux de commerce et de services dans les villes et furent les premiers à pouvoir exercer une activité privée. Beaucoup d'entre eux vendirent plus tard ces locaux aux étrangers en multipliant leurs bénéfices. La loi dite «Pour la terre», n° 7501, entrée en vigueur le 19. 07. 1991, approuvée par un Parlement contrôlé par la majorité communiste, représente le plus important document juridique de cette période en ce qui concerne les rapports de propriété dans la zone rurale. Cette loi fut une des lois fondamentales de la période postcommuniste. Elle constitue le noyau central de la vie économique du pays. Elle constitue le sujet le plus chaud des

débats politiques publiés dans les médias albanais de l'époque.ID
C'est précisément cette loi et les restrictions qu'elle imposait aux anciens propriétaires terriens qui ont déterminé la configuration de la droite de l'échiquier politique national. Selon cette loi, les terres arables devraient être attribuées gratuitement aux personnes juridiques ou physiques d'origine albanaise. Les étrangers ne pouvaient que louer des terrains de construction dans la zone urbaine du pays. L'article n° 8 de cette loi constitue le pivot des conflits d'intérêts amorcés dans la société albanaise actuelle. Cet article affirme: «Les procédures de distribution des terres aux personnes physiques ou juridiques ne reconnaissent pas la configuration foncière de la période d'avant la collectivisation. » La loi n° 7698, entrée en vigueur le 15. 04. 1993, concernant la compensation des anciens propriétaires en échange de leurs terres distribuées aux paysans, tente de régler les rapports de propriété dans la zone rurale d'une façon plus équilibrée. En effet, cette loi a eu des conséquences plus importantes dans la zone urbaine parce qu'elle stipulait la restitution des terrains Il et des immeubles d'habitation à leurs anciens propriétaires.I2 Le gouvernement du Parti démocratique qui dirigeait désormais le
10

Il Les terrains représentent des espaces à l'intérieur de «la ligne jaune », la frontière administrative qui délimite le territoire des villes.
12 Ibidem.

Lejournal officiel,n° 5, 1991.

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pays n'a pas osé étendre l'application des procédures de restitution des propriétés foncières sur la zone rurale du pays parce qu'il craignait une réaction très hostile de la part de la population rurale, représentant la plus grande partie de l'électorat albanais. La loi en question a reconnu aux propriétaires et à leurs descendants légitimes le droit de récupérer les propriétés nationalisées ou confisquées par les communistes à partir du moment de leur avènement au pouvoir, juste après la Deuxième Guerre mondiale. Elle a précisé également les procédures de « compensation» ou de restitution des terres et des terrains à leurs propriétaires. Tous les terrains libres au moment où la loi en question avait été adoptée devraient être restitués aux anciens propriétaires. La compensation des terrains devrait être complète concernant les superficies ayant moins de 10000 mètres carrés et partielle pour des superficies supérieures à cet ordre de grandeur.

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TROISIEME CHAPITRE

Les alternatives politiques dans la presse albanaise I. Le modèle radical
1. Le Front de la Nation (Balli i Kombit). La réapparition nationalisme historique albanais du

Ce journal appartient au parti de l'union démocratique du front de la nation. Ce journal commence à paraître une fois par semaine à partir de février 1992. Au début, la rédaction du journal était composée de cinq journalistes. Elle était soutenue par un conseil constitué de six membres qui couvraient divers domaines de l'activité du journal. Leur appartenance sociale était hétérogène: des anciens condamnés politiques, des intellectuels et scientifiques qui, durant la période communiste, avaient travaillé dans des institutions politiques ou de recherche, des individus ayant une biographie familiale qui alimentait la méfiance politique des autorités communistes, des individus ayant des attitudes psychologiques radicales, manifestées depuis la chute du communisme, etc. Le parti et son organe médiatique Le Front de la Nation se reconnaissent comme les descendants directs de l'organisation Balli i Kombit (Le Front de la nation), fondée sur le territoire albanais en novembre 1942 et qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale, possédait ses propres unités militaires agissant surtout dans les régions du Sud de l'Albanie. Dans le programme politique de cette organisation, appelée le Décalogue, à cause de ses dix revendications politiques de base, on affirmait que « Nous combattons pour la mobilisation de toutes les forces vivantes de la Nation contre l'occupant afin de réaliser l'idéal national

suprême: « l'Albanie aux Albanais. » »13Il était évident que cette formulation visait à la fois les fascistes italiens qui avaient occupé le pays et les communistes qui avaient déjà pris la direction du mouvement de la Lutte pour la libération nationale, mais qui étaient considérés par les dirigeants de l'organisation du Front de la nation comme des «individus vendus aux Slaves ». A partir du mois d'août 1943, après une tentative échouée de compromission entre les deux parties, de vrais combats meurtriers ont eu lieu entre les nationalistes et les maquis communistes. Une rivalité violente s'est installée entre les unités militaires nationalistes dont les chefs s'étaient ralliés aux nazis et les « brigades partisanes» conduites par les communistes. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les forces du Front national se trouvaient du côté des vaincus. Par conséquent, leur culpabilisation de la part du régime communiste était totale. Une bonne partie de leurs chefs, représentants de l'ancienne classe politique et économique dominante, issus des familles de commerçants grossistes et de propriétaires terriens, a quitté le pays. Ceux qui ont renoncé à aller en exil ou qui n'ont pas pu s'éloigner du pays au bon moment ont subi une longue répression qui a duré pendant trois générations consécutives. Pendant les années de la période communiste, les familles des anciens membres de l'organisation ont connu une répression politique assez sévère. Il suffisait qu'un parent d'une quelconque famille ait été membre du Front national pendant la guerre et les malheurs pleuvaient constamment sur toute sa famille. Une quelconque relation familiale avec un ancien membre de l'organisation du Front de la nation pouvait constituer un véritable malheur pour chaque individu. Quant à la formation scolaire, l'avenir de la nouvelle génération de la famille était fortement compromis parce que les jeunes issus de ces milieux-là n'avaient même pas le droit de poursuivre des études supérieures. Vu le fait que la société socialiste ne permettait qu'une seule possibilité de promotion sociale, celle liée à la scolarisation, tous les individus n'ayant pas de formation universitaire pouvaient constater que leur statut social était déjà éternellement marqué par une infériorité fatale.
13 Voir: Le Front de la Nation, 09. 02. 1992. 26

Depuis l'apparition de son premier numéro, le journal Le Front de la Nation a reflété l'ensemble des mentalités politiques du contingent social réuni autour de lui. Dans son programme, il a affirmé clairement que «Notre but est d'éradiquer le communisme en Albanie, de détruire depuis les racines les anciennes structures communistes dans tous les domaines de la vie sociale. Un ancien mur prêt à s'affaisser ne redevient jamais solide en y imbriquant simplement de nouvelles pierres. »14 Le journal reprend la formule du nationalisme albanais sur « l'Albanie ethnique» : «Notre but suprême est de rassembler toute la nation albanaise à l'intérieur de ses véritables frontières ethniques. La carte de la vraie Albanie n'est pas celle d'aujourd'hui. La moitié de son corps est détachée, mutilée et partagée entre la Serbie, la Macédoine et la Grèce. »15 Quant à la question des relations de propriété, la position du journal se doit, certes, d'être conforme aux intérêts de ses nouveaux lecteurs: «Notre but est de rendre la terre à tous ceux auxquels elle appartient en rejetant catégoriquement l'ancienne formule « La terre appartient à ceux qui la labourent. » Une vraie société démocratique devrait reconnaître sans aucune hésitation les droits des propriétaires légitimes vivant dans les campagnes et dans les villes du pays... La loi néo-communiste en vigueur concernant la répartition des terres n'est qu'un effort qui cherche la réparation d'un tailleur déjà usé et délabré. Cette loi est illégitime car elle ne reconnaît pas le droit universel à la propriété ; elle ignore la tradition et la psychologie du paysan albanais. »16 A travers d'un bon nombre d'articles, le journal a adopté une attitude radicale vis-à-vis de l'ancien régime communiste. Selon lui, la différence entre un vrai anticommuniste et un néocommuniste se résume en ceci: «Un néo-communiste ne peut renier entièrement son propre passé noir. Il ne peut admettre sa responsabilité dans le crime « collectif» achevé sous le bâton du
«Déclaration de la commission fondatrice du Parti nationaliste L'union démocratique albanaise », Le Front de la Nation, 09. 02. 1992. 15 Ibidem. 16 «Déclaration de la commission fondatrice du Parti nationaliste l'union démocratique albanaise », Le Front de la Nation, 09. 02. 1992. 14

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