Les mots de la Démocratie au Congo-Zaïre

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En 1990, le Congo-Zaïre s'engageait dans un processus de démocratisation, balayé en mai 1997 par une "rébellion" armée. Mais le discours politique en vigueur entre 1990 et 1997 témoigne au départ d'une réelle ouverture, à travers la liberté d'expression. Les mots de la démocratie sont à rechercher du côté des médiateurs des revendications populaires et porte-parole de la vox populi, qu'ils soient hommes d'Eglises, animateurs de la société civile écrivains ou artistes. L'analyse du discours constitue une nouvelle approche de la Transition Zaïroise.
Publié le : samedi 1 avril 2006
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EAN13 : 9782296425422
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Collection « Congo-Zaïre - Histoire & Société»

Dirigée par Benoît V erhaegen

Du même auteur

Eglise catholique et pouvoir politique au Congo-Zaïre. La quête démocratique, Ed. L'Harmattan, 1997. - De Mobutu à Kabila. Avatars d'une passation inopinée, Ed. L'Harmattan, 1999.

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Cet ouvrage est publié dans le cadre du projet «Networks of Governance in a Failed State. The Democratic Republic of the Congo in Regional perspective» de la Vrije Universiteit Brussel (VUB).

Copyright L'Harmattan, 2006 Site internet: http://www.editions-harmattan.fr www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 2-7475-9850-0 EAN : 978 2747 598 507

Dieudonné WAMU OYATAMBWE

Les mots de la démocratie au Congo-Zaire (1990-1997)

préface de Gauthier de Villers

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique France - 75005 - Paris

A mon épouse, Brigitte Kisimba A nos enfants: Priscilla, Emmanuel et Jeremy

PRÉFACE
L'ouvrage de Wamu Oyatambwe porte sur la période dite de «transition démocratique» qu'a vécue le Congo-Kinshasa entre 1990 et 1997, une période qui débouchera, non sur l'établissement de quelque forme de démocratie et d'État de droit, mais sur la guerre et sur la mise en place par Laurent Désiré Kabila d'un pouvoir autoritaire et brouillon. Il y a déjà eu un bon nombre de publications sur cette période, mais l'auteur l'aborde avec une clef de lecture particulière, dont il souligne qu'elle aurait peu, trop peu, été utilisée avant lui: l'analyse des discours politiques. Son point de départ et un fil conducteur de l'ouvrage est le constat qu'avec l'ouverture de la transition et puis l'institution d'une Conférence nationale qui s'autoproclamera «souveraine », une chose fondamentale a été acquise, en dépit des manipulations et détournements de la thématique de la démocratisation: une libération de la parole, à la fois de la parole des élites politiques et de celle du peuple. Qu'en est-il, se demande-t-il alors tout au long de sa démarche, de cette parole libérée? De quel contenu de sens est-elle porteuse et quelle est son efficacité? La première et plus longue partie de l'ouvrage analyse le discours des acteurs politiques. La seconde explore ce que Wamu Oyatambwe appelle les « discours populaires », en entendant par là d'une part le discours des acteurs de la «société civile », donc, selon l'acception réductrice de ce terme qui prévaut aujourd'hui, des organisations non étatiques telles que les ONG et les églises, d'autre part les expressions de 1'« imaginaire populaire» que l'on peut trouver dans la chanson, la littérature, le théâtre, les arts graphiques. Arrêtons-nous à la question du discours directement politique, celui que tiennent les concurrents dans l'arène de la compétition pour le pouvoir. L'auteur montre que c'est dans un sens fort limité que ce discours-là a été « libéré ». Il l'a été d'une soumission à la parole du « guide », du «président fondateur », que, pendant 25 ans, les élites congolaises, alors zaïroises, avaient subie en même temps qu'elles avaient, souvent, contribué à la produire et à la justifier (on sait, depuis Étienne de La Boétie, ce qu'il peut y avoir de « volontaire» dans la « servitude »). Mais le discours des acteurs politiques de la transition s'est aussitôt assujettie à d'autres aliénations. Ainsi celle de la dépendance. Parce qu'il n'est pas enraciné dans la culture politique nationale et parce qu'il use de ce que J.-F. Bayart nomme la « stratégie de l'extraversion », c'est-à-dire qu'il cherche à capter les ressources de la dépendance par une entreprise de séduction des partenaires occidentaux du pays, le discours 5

démocratique congolais recourt au «calquage (du) modèle institutionnel occidental », au « mimétisme ». Ceci contribue à expliquer le « formalisme» et le «juridisme» de ce discours sur lesquels insiste fortement l'auteur. Ces caractéristiques sont celles d'un discours idéologique dont la fonction générale est de masquer (de chercher à masquer, mais de manière de plus en plus vaine car la vérité des pratiques, des comportements réels, éclatera vite au grand jour), aux yeux de l'étranger comme aux yeux des Congolais, une logique d'action dont la seule finalité est la conquête du pouvoir, de ses honneurs et de ses prébendes. Les discours qu'analyse Wamu Oyatambwe s'expriment souvent dans une compacte «langue de bois» ou, dirais-je, quand - étant ou non prononcés par des ecclésiastiques - ils empruntent au registre de la rhétorique chrétienne, dans une onctueuse «langue de velours ». On a souvent, rappelle l'auteur, évoqué le modèle de la palabre à propos des interminables débats, des joutes oratoires et des conciliabules de coulisse, qui ont caractérisé les conférences nationales africaines. Mais, dans le cas congolais en tout cas, comme l'a souligné l'écrivain Yoka Lyel et comme le montre le présent ouvrage, la palabre est « ensorcelée ». Si, au fondement de l'authentique palabre, il y a un « verbe ritualisé, vecteur de la vérité, laquelle est la matrice de la concorde et de la solidarité» (Yoka), ici le genre du discours est celui du psittacisme: le déploiement rhétorique de phrases et de notions que leur locuteur n'a pas «pensées », c'est-à-dire ne se préoccupe pas de confronter à la réalité, à la réalité des situations non plus qu'à la réalité de ses intentions et projets. C'est que le contenu du discours public compte peu. Le véritable jeu politique se déroule en dehors de l'enceinte de la Conférence nationale « souveraine », dans des négociations informelles, des arrangements de coulisse, des alliances occultes aux motivations « alimentaires ». D'autre part, les grands protagonistes comptent sur d'autres ressources que leur force de persuasion: Mobutu sur ses réseaux, son argent, ce qui lui reste de moyens policiers et militaires; Tshisekedi, que l'on appelle «le sphinx », sur une légitimité que son statut de premier opposant (de l'intérieur) au régime lui assurerait sans qu'il ait besoin de la refonder et d'en obtenir confirmation; Kengo sur les soutiens extérieurs qu'il doit à des qualités de gestionnaire que, fort légèrement, beaucoup, en Occident, lui attribuent. Seul Mgr Monsengwo, président de la Conférence nationale, tient parfois un langage ayant un certain contenu de vérité. Dans le duel, le « combat de chefs », où s'affrontent Mobutu et Tshisekedi au cours de la première phase de la transition, il cherche à ouvrir une « troisième voie» (cette troisième voie dont Kengo, grâce à lui, prendra le leadership) et pour cela à s'élever au-dessus de la mêlée en dénonçant, toutes
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YOKA Lye Mudaba, « La conférence nationale souveraine au Zaïre: la palabre ensorcelée », in
Kinshasa, CEP AS, n° 262, février 2002, pp 69-74.

Zaïre-Afrique,

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tendances confondues, des politiciens irresponsables, se complaisant au déballage de turpitudes qui seraient seulement celles des autres, uniquement soucieux de se positionner dans la lutte pour le pouvoir. Par là, le prélat se révèle précurseur: il anticipe ce désaveu général de la « classe politique» qui sera bientôt le fait d'une population totalement désabusée. Avant d'aborder l'analyse des «mots de la démocratie », Wamu Oyatambwe a consacré deux chapitres à la pratique de l'art oratoire par le président Mobutu, telle que celui-ci l'a exercée d'une part dans des discours où il procédait lui-même, tactique habile mais - je crois - assez habituelle dans le chef des despotes, à une impitoyable critique du système qu'il avait lui-même mis en place (<< discours d'autopsie du système politique zaïrois »), d'autre part dans les «discours d'entrée dans la démocratie », c'est-à-dire ces discours des premiers mois de 1990 dans lesquels le chef de l'État, toujours aussi habilement, «octroie» lui-même à son peuple la «démocratie », en faisant comme s'il s'agissait de sa part d'une souveraine décision, donc en dédaignant les forces, les pressions, tant internes qu'externes, qui le contraignent. Un des intérêts de l'ouvrage est de mettre en lumière le constat apparemment paradoxal auquel conduit une comparaison entre ces discours de Mobutu et ceux que la «démocratisation» «libérera ». Parce qu'il est en dernière instance le seul à jouir du droit à la parole, parce que la nature du pouvoir qu'il exerce le convainc de la puissance de son verbe, parce qu'il contrôle, ou du moins croit pouvoir contrôler, les effets que pourra produire son discours, Mobutu peut se permettre de ne pas parler pour ne rien dire ! Même quand il se consacre à une exaltation éhontée de son État-Zaïre, Mobutu a soin d'introduire une touche de véridicité afin que la conscience d'une opposition radicale, criante, entre un tel discours et la réalité n'en vienne pas à perturber son auditoire. Ainsi, dans la péroraison du discours qu'il prononce en décembre 1984 à l'occasion de l'inauguration de son troisième septennat, un morceau de bravoure oratoire qui est dans beaucoup d'oreilles puisqu'il fut, pendant des années, quotidiennement reproduit par la radio et la télévision: glorifiant le Zaïre, fleuve et pays, son «parti national », le MPR, ses «30 millions de militantes et militants» « tous mobilisés» « derrière un seul homme », etc., il glisse dans cette péroraison un petit membre de phrase énigmatique mais riche en suggestions. Il dit que la «fierté» du Zaïre est «d'avoir apporté à l'humanité le ferment de survie nécessaire ». Et de fait, tant pour lui que pour ses auditeurs, l'art de la survie, de la « débrouille », de la pratique de 1'« article 15 », n'est-il pas devenu le trait distinctif majeur d'un pays ruiné par la gabegie, les prébendes, la corruption, son trait distinctif et aussi un objet de fierté, un titre de gloire, auquel les Zaïrois peuvent encore se raccrocher? Les discours analysés dans cet ouvrage offriront au lecteur d'autres exemples de cette manière suprêmement habile avec laquelle Mobutu savait 7

combiner aveu et dénégation de la réalité. Et ils montreront que les grands discours du « guide» pouvaient être efficaces (<< perlocutoires » pour reprendre une notion que Wamu Oyatambwe emprunte à Austin), annoncer des changements politiques qui allaient effectivement être opérés, quoique - bien entendu - sous des formes bien moins conséquentes et exaltantes que proclamé! En mettant fin, par son discours du 24 avril 1990, au règne du «parti-État », Mobutu met également fin au règne de sa parole. Le discours politique, dès lors, formellement, se libère, mais en même temps (du moins quand il s'agit du discours des élites en compétition) il se vide de sens, de substance. La démocratie, l'État de droit, les libertés, et bien sûr encore le développement du pays, constituent désormais les thèmes obligés. Mais le seul véritable enjeu des affrontements politiques est la conquête du pouvoir, du pouvoir comme lieu et moyen de puissance et de jouissance. L'absence de tout discours démocratique, c'est-à-dire de ce type de discours qui engage le débat, qui appelle à la confrontation des points de vue, qui s'inscrit dans un espace public de la parole, révèle que la démocratisation du pays n'est pas à l'ordre du jour, n'est pas mise à l'ordre du jour par les acteurs du jeu politique. Et, plus personne ni aucune coalition de personnes ne détenant, même «en dernière instance» le pouvoir, dans ce Congo-Zaïre en transition, n'étant maître du pouvoir, il n'y a plus de place pour ce discours (cette forme de réflexion à la fois trompeuse et éclairante) du pouvoir sur lui-même et sur la société qu'il arrivait à Mobutu (quand il ne se contentait pas de pure rhétorique) de tenir. Les «mots de la démocratie» sont alors à chercher ailleurs que dans la sphère du politique entendu au sens étroit. Ils sont à chercher chez ces médiateurs des révoltes et aspirations populaires que sont ou plutôt que peuvent être les animateurs et organisateurs de la «société civile », les hommes de religion, les écrivains, les artistes... Wamu Oyatambwe consacre à leurs « discours» la seconde partie de son ouvrage. Moins développée que la première, elle l'est néanmoins suffisamment pour donner au lecteur l'envie d'être mené plus loin, d'être mis en mesure de s'interroger sur les rapports entre ce discours là de la démocratie et le « discours» de la rumeur publique qui enrobe les manières de faire, de vivre et de survivre, populaires.

Gauthier de Villers Section d'Histoire du temps présent Musée royal de l'Afrique centrale Tervuren (Belgique)

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INTRODUCTION

GENERALE

Au début de la décennie 90, le désir démocratique qui, en Afrique, s'était toujours exprimé dans la clandestinité, est devenu une exigence explicite et incontournable. Les peuples africains ne revendiquent pas seulement un système multipartite ou des pouvoirs issus des urnes; ils entendent surtout prendre davantage part à la gestion des affaires publiques de leurs pays et revendiquent le droit de jouir de tous les droits que leur confère leur citoyenneté. La quête démocratique ainsi déclenchée a profondément modifié les attitudes et les comportements politiques des citoyens autant que leurs modes d'expression. Comment, et avec quels mots cette aspiration à la démocratie s'exprime-t-elle? Quelles techniques langagières et discursives les Africains utilisent-ils pour exprimer leur quête démocratique ou inventer des nouvelles formes de démocratie? Et qu'entendent-ils lorsqu'ils emploient le concept même de « démocratie» ? TInous semble opportun d'analyser les revendications démocratiques apparues ces dernières années en Afrique à travers le langage qui les véhicule et qui en constitue, à n'en point douter, l'une des principales clés de lecture2. Notre effort ici vise à décoder la multiplicité des langages de la protestation politique et la variété de leurs pôles d'émission (opposition politique, partis au pouvoir, société civile, etc.), autant que leurs modes d'action, leurs modes d'expression, leurs supports matériels, leurs canaux de transmission, ainsi que les fonctions politiques volontairement ou involontairement assignées à ces nouvelles formes de langage. Pour ce faire, nous examinons une donnée essentielle du champ politique, qu'est le discours. A travers une analyse des modes d'expression ou de manifestations du discours démocratique d'un pays donné, durant une période bien déterminée, nous espérons donc comprendre les processus de démocratisation et leurs différentes péripéties en terre africaine.

2 Dans le monde francophone, des études similaires ont déjà été publiées sur cette problématique; on peut citer: A. M. D'ANS (dir.), Langage et politique. Les mots de la démocratie dans les pays du Sud de l'espace francophone, Paris, CIRELFA-ACCT, 1995; Démocratie. Le pouvoir des mots, (Politique Africaine, n064), Karthala, déco 1996; D. C. MARTIN (dir), Nouveaux langages du politique en Afrique orientale, Paris, Karthala, 1998.

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1. LES MOTS DE LA DEMOCRATIE AU CONGO (ex-Zaïre)
Les récents processus de démocratisation en Afrique ont déjà fait l'objet de plusieurs études en de nombreux sens. On peut y distinguer d'un côté les apologies et les panégyriques individuels des acteurs politiques, qui se justifient ou exposent leurs points de vue sur «la démocratie », ou encore les « révélations» sur les systèmes antérieurs, souvent faites par des gens qui ont travaillé à l'intérieur de ces systèmes. Exercice ou mode très prisé au Zaïre3 comme ailleurs en Afrique, ces premières études se caractérisent par les clivages saints versus diables, démocrates versus dictateurs, transparence versus corruption, changement versus statu quo, etc. D'un autre côté, on trouve des études critiques et/ou scientifiques, faites par des Africains eux-mêmes ou par des africanistes étrangers, pour décrypter les transitions africaines. Ces études sont généralement analytiques, et portent sur les fonctionnements ou les dysfonctionnements des institutions (approches juridiques), la possibilité ou l'impossibilité de la démocratisation (approche idéaliste ou philosophique), les rapports de force en vue du pouvoir, les volte-face et les reniements successifs des acteurs ou des élites politiques, les intentions ou les injonctions, avouées ou inavouées des bailleurs de fonds et des partenaires extérieurs (approche des sociologues et/ou des politologues), etc. Comme on peut s'y attendre, ces dernières études sont prisonnières d'un système de pensée et de grilles de lecture: des «canons» occidentaux pour évaluer des itinéraires sociopolitiques d'ailleurs, souvent très complexes et atypiques. D'où la tendance à comparer ce qui est fait là-bas (Afrique) avec ce qui est fait ici (Occident) ou près d'ici (Europe de l'Est, Asie, Amérique latine). Il est donc utile de proposer une autre approche, une démarche différente dans l'étude de ces processus démocratiques, non pas dans le but d'apporter (forcément) une contribution inédite à l'étude de ces processus, mais surtout dans le souci d'aborder la question par un autre biais, de porter un regard différent sur les faits, à travers une autre grille discursive. Cet ouvrage essaie ainsi de proposer une approche innovante, en s'intéressant à la production écrite, orale, ou artistique d'une ère et d'une aire données. Ainsi, sans prétendre échapper aux carcans ci-haut stigmatisés, nous avons choisi d'aborder les processus de démocratisation d'Afrique Noire sous un autre angle: celui du discours que ces processus produisent ou engrangent, en fonction du seul « lieu de production et d'opération» de ce discours.

3 Dans cet ouvrage, nous utiliserons l'appellation «Zaïre» (et ses adjectifs «zaïrois-e ») pour désigner la « République Démocratique du Congo », parce que l'étude porte sur une période où le pays s'appelait encore ainsi; c'est donc un choix dicté uniquement par le respect de I'histoire.

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Notre étude est consacrée à l'analyse du« discours démocratique du Zaïre », ce dernier étant compris au sens du discours qui a sous-tendu la vie politique de ce pays, celui que cette vie politique a produit et/ou véhiculé, à la fois comme légitimation et comme justification, comme représentation symbolique et comme aspirations, espoirs, illusions et déceptions, pour autant qu'ils aient été exprimés sous une forme ou une autre, sous quelque support que ce soit. Il s'agit, plus précisément, de nous intéresser à l'ensemble des discours politiques produits durant la transition démocratique zaïroise. Plusieurs études ont déjà porté sur le processus de démocratisation au Zaïre4 ; les unes ont décrit ou commenté les faits, les autres analysent les conflits et leurs implications, d'autres esquissent des typologies ou des évaluations. Toujours factuelles. Peu d'études ont donc été consacrées à cette donnée fondamentale qu'est le discours en politique. Toutefois, le titre de cet ouvrage aurait pu être plus général et global, pour avoir une portée plus indicative et significative: «Discours démocratique d'Afrique subsaharienne ». Car il existe bien un discours politique plus au moins homogène et propre, commun à l'Afiique subsaharienne, ayant ses spécificités et son originalité, et qui peut faire l'objet d'études générales tendant à la systématisation et/ou à l'élaboration de typologies. Cette unité du discours démocratique négro-afiicain se fonde sur quelques facteurs précis: . L 'histoire: presque tous les Etats d'Afrique subsaharienne 'entrent' en démocratie au début des années 90, et presque tous sortent du totalitarisme ou de la dictature;

.

L'économie:

avec des économies en léthargie ou en récession, presque tous

ces pays subissent les pressions des bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux et le chantage des aides au développement, tout en étant, au plan interne, confrontés à la contestation des programmes d'ajustement structurel et des effets de la crise, etc.; . La culture: la quasi-totalité de ces pays n'a pas une longue expérience de la démocratie et/ou du pluralisme politique depuis la décolonisation, nonobstant une rhétorique trompeuse. On peut d'ailleurs trouver d'autres éléments de convergence entre les différentes trajectoires, mais tel n'est pas le propos de cette monographie; il est néanmoins utile de le souligner car, en l'absence d'études générales portant sur le discours démocratique en Afrique et en attendant que celles-ci se fassent, ce qui

4 Voir, pour la transition zaïroise, l'ouvrage de G. DE VILLERS (et J. OMASOMBO), Zaïre: la transition manquée 1990-1997, Cahiers Africains (nO27-29), Tervuren, Institut Africain, 1997.

Il

est dit ici pour un pays spécifique revêt une portée indicative pour l'Afrique subsaharienne.
Cela étant dit, malgré l'étendue de ce champ d'étude et les possibilités qui s'offrent pour élargir la recherche, cette étude se veut plutôt modeste et restreinte. Elle porte plus précisément sur les discours politiques produits en République du Zaïre durant la période dite de transition démocratique, c'est-à-dire entre 1990 et 19975. L'année 1990 est prise comme terminus a quo, commençant avec le discours du Président Mobutu du 14 janvier au cours duquel il annonce, devant les Corps constitués, les Consultations populaires. Et 1997 comme terminus ad quem, avec un compte-rendu du Conseil des ministres du 16 mai, dans lequel le porteparole du gouvernement d'alors, Kin-Kiey Mulumba, annonce que «le chef de l'Etat a quitté la capitale, laissant au Gouvernement le soin de conduire la politique de la Nation, conformément à l'article 75 de l'Acte constitutionnel de la transition ».

2. DE L'IMPORTANCE DU DISCOURS EN POLITIQUE
Le discours est constitutif du politique, et il a toujours fait l'objet d'études philosophiques (depuis SOCRATE, PLATON, ARISTOTE6), psychologiques, linguistiques ou politiques. Les représentations politiques par lesquelles les individus et les groupes se reconnaissent, se distinguent, orientent leurs stratégies et leurs conduites, résultent de l'entrecroisement des discours. Et, comme Frédéric Bon le souligne si bien, le champ politique reste avant tout un lieu de langage, un champ de discours pour être plus précis: «Les phénomènes observés dans le champ politique semblent, dans une proportion écrasante, relever des faits de langage. (.. .) Des textes des philosophes politiques aux discours des hommes d'Etat, des autojustifications des acteurs aux interviews sur les motivations de l'électeur, matière et langue semblent se confondre. (oo.)L'action politique elle-même semble avoir pour objet la production de langages et de symboles: les textes juridiques, les
5 Cet ouvrage est le fruit des réflexions exposées dans ma thèse de doctorat en sciences politiques, défendue à la Vrije Universiteit Brussel (VUB), et intitulée: Discours politique de la transition zaïroise (1990 -1997). Conditions de production etfonctions politiques, (2 tomes), VUB, Année académique 2002-2003, 308 p. + 142 p. annexes. 6 Dans son célèbre Politique, Aristote, après avoir défini l'homme comme animal social et politique, ajoute que si l'homme est politique (politikon) plus que tous les autres animaux grégaires, c'est parce que «seul d'entre les animaux l 'homme a la parole », et le sens de cette parole est de «manifester l'utile et le nuisible et par suite aussi le juste et l'injuste» (ARISTOTE, Le Politique, 1, I, 10 et Il, trade 1. Aubonnet, Les belles lettres, 1960). Outre que cet extrait démontre l'intérêt pour l'étude du discours, on peut voir aussi par là que le philosophe grec assigne déjà au discours politique une fonction spécifique.

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circulaires ministérielles, les ordres, mais aussi les discours, les plans, les motions, les programmes et les cérémonies 7.»

C'est de cette relation complexe entre politique et langage (sous toutes ses formes) que nous essayons de traiter dans cette étude. Cependant, le discours ne se réduit pas au seul texte; en parlant de discours politique, il faut avoir de celui-ci une acception la plus large possible, étant donné que le discours s'étend aussi bien aux pratiques sociales, aux institutions, au pouvoir qui, dans des domaines divers, régulent les rapports au monde et l'énonciation des phénomènes8. Aussi allons-nous dépasser la simple analyse des allocutions ou des textes pour nous intéresser également à toutes les autres formes de pratiques discursives et des modes d'expression du discours démocratique, fussent-elles orales (ou verbales), écrites, artistiques, ludiques, etc.9. Par «discours démocratique zaïrois », nous entendons ainsi l'intense production politique, écrite (texte, objet d'art, tout ce qui est gravé sur un matériau) ou orale (allocutions, chansons, théâtre, débats, etc.) de la longue transition zaïroise. Il s'agit ici de voir en quoi le contexte a pu influencer le contenu ou la forme du discours (conditions de production), et en quoi le discours a pu orienter les comportements ou le cours des événements (fonctions politiques), et quelle en a été l'efficacité ou la portée (approche évaluative). De cette manière, nous semble-t-il, une étude du discours peut permettre de mieux saisir les spécificités d'un itinéraire politique complexe comme celui de la chaotique marche du Congo-Zaïre vers la démocratie. Le discours politique constitue en lui-même un fait politiquelO, susceptible d'études en divers et nombreux sens. L'analyse de discours occupe une grande
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F. BON, Langage et politique, dans Traité de sciencepolitique. 3. L'action politique, (sous la

direction de M. Grawitz et J. Leca), Paris, PUF, 1985, p. 537. 8 M. FOUCAULT, L'ordre du discours, (Leçon inaugurale prononcée au Collège de France le 02 décembre 1970), Gallimard, 1971. 9 L'étendue du concept «discours» est illustrée aussi par ce que Moisa Chimombo et Robert Roseberry énumèrent parmi les éléments constitutifs (ou les différentes formes) du discours qu'ils analysent dans leur manuel: «advertising, biography, travel guide, news cliping, prose fiction, student's writing, telephone conversation, war cry, political speech, medical text, legislation, textbook, discourse of the mental disturbed, detective fiction, etc. » (M. CHIMOMBO and R.R. ROSEBERRY, The Power of Discourse. An Introduction to Discourse Analysis, New Jersey, Lawrence Erlbaum Associates, 1998). 10Plus qu'un texte, le discours politique est aussi un acte, une action politique, dont il convient d'examiner l'organisation en vue de sa mise en application (formes de lutte, moyens de pression, canaux d'expression des revendications, ...); plus précisément, comme le souligne Michel Foucault, «le discours n'est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s'emparer». (M. FOUCAULT, L'ordre du discours. op. cit., pp. 11-12).

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place dans un domaine d'études caractérisé par des flux de messages que s'envoient entre eux les acteurs politiques (y compris les gouvernés). Articulation de thèmes, «système de signes », le discours peut être considéré comme un matériau et faire l'objet de diverses approches, car il existe plusieurs méthodes d'analyse des discours politiques, développées aussi bien en linguistique, en psychologie sociale, en histoire, dans les sciences humaines comme dans les sciences sociales, etc. Il. Cette diversité de méthodologies s'accentue aussi selon que l'on mène des recherches dans la tradition anglo-saxonneI2, ou dans la tradition francophone et latinel3, etc. Pour cette étude, nous combinons différentes méthodes, synchroniques et extrinsèques, pour étudier le discours démocratique zaïrois dans son immédiateté, et en posant les questions: qui produit? à destination de qui? dans quel contexte? avec quels effets (délibérés ou inattendus) ? Autant que faire se peut, nous confinerons cette tentative méthodologique à la spécificité de la science politique, c'est-à-dire sans verser dans la recherche linguistiquel4,
Il Selon Philippe BRAUD (La science politique, 5è éd., Paris, PUP, 1993, pp. 46-47), deux orientations méthodologiques générales émergent dans les études des discours en sciences politiques: d'un côté les approches diachroniques (qui étudient le discours dans son évolution à travers le temps, et sont utilisées davantage par les historiens); de l'autre les approches synchroniques (qui se concentrent sur le discours en lui-même, dans son immédiateté, pour l'analyser, le comprendre et l'expliquer, mais aussi pour évaluer son impact pragmatique et concret, c'est-à-dire ses répercussions sociopolitiques). Parmi les approches synchroniques, il y a des intrinsèques (qui étudient l'énonciation, c'est-à-dire le mode et le fonctionnement internes du discours: c'est le cas de l'analyse littéraire traditionnelle, de l'analyse linguistique moderne, et de l'analyse quantitative ou lexicométrique), et des extrinsèques (qui essaient de répondre aux questions classiques: qui produit? à destination de qui? dans quel contexte? avec quels effets, délibérés ou inattendus? Celles-ci portent davantage sur la fonction plutôt que sur le fonctionnement des discours; elles s'intéressent au contexte socio-historique, aux acteurs et au contenu des discours ainsi qu'à leurs conséquences ou impact). A la croisée des chemins, on peut distinguer des approches qui combinent les méthodes extrinsèques et intrinsèques (cas des approches de la psychologie sociale et de la philosophique). 12Plusieurs ouvrages et revues de qualité renseignent sur l'état d'avancement de la recherche sur les discours politiques dans le monde anglo-saxon; voir notamment: S. TITSCHER, M. MEYER, et al., Methods ofText and Discourse Analysis, London, SAGE Publications, 2000, pp. 55-212 ; ou Discourse & Society. An international Journal for the Study of the Discourse and Communication in their Social, Political and Cultural Contexts, (revue trimestrielle publiée par SAGE Publications, London) ; ou encore Discourse Processes. A Multidisciplinary Journal,. the Official Journal of the Sociey for Text and Discourse, (revue quadrimestrielle publiée par Laurence Erlbaum Associates, New Jersey). 13 Voir C. KERBRAT-ORECCmONI et M. MOUILLAUD (dir.), Le discours politique, Presses universitaires de Lyon, 1984. 14En linguistique, le mot «discours» a aussi une autre signification, différente de celle que nous utilisons dans cette étude. Ainsi, D. MAINGUENEAU (dans Initiation aux méthodes de l'analyse du discours, Paris, Hachette, 1976, pp. 11-12) distingue 6 acceptions différentes du concept "discours" en linguistique:

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psychologique, morale ou philosophique, mais en regardant le discours politique comme un fait politique en lui-même avec ses implications. Toutefois, la science politique étant une "science-carrefour" comme dirait Maurice Duverger, on retrouvera occasionnellement ici des éléments empruntés à d'autres types d'approches du matériau considéré, là où elles seront utiles (en particulier au niveau des résultats et non de la démarche) pour une meilleure analyse de ces discoursl5. Notre méthode d'étude se veut donc multidisciplinaire ou interdisciplinaire, centrée notamment sur la notion de contexte, qui renvoie elle-même à une multiplicité d'approches et de développements possibles si l'on veut bien comprendre la valeur et la portée d'un type de discours dans un contexte donné, et qui ouvre la porte à une multiplicité d'approches méthodologiquesl6.
1) synonyme de la parole saussurienne; c'est son sens courant dans la linguistique structurale; 2) le discours non plus rapporté à un sujet mais considéré comme une unité linguistique de dimension supérieure à la phrase (transphrastique), un message pris globalement, un énoncé; 3) le discours proprement intégré à l'analyse linguistique puisqu'on considère l'ensemble des règles d'enchaînement des suites de phrases composant l'énoncé (Z. S. Harris); 4) dans l'école française d'analyse du discours, on oppose énoncé (= suite des phrases émises entre deux blancs sémantiques, deux arrêts de la communication) et discours (= énoncé considéré du point de vue du mécanisme discursif qui le conditionne); 5) le discours dans sa reformulation dans le cadre des théories de l'énonciation. Selon E. Benveniste, l'énonciation suppose la conversion individuelle de la langue en discours; il faut entendre «discours» dans sa plus large extension: toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez le premier l'intention d'influencer l'autre en quelque manière; 6) discours (= lieu où s'exerce la créativité, lieu de contextualisation imprévisible qui confère de nouvelles valeurs aux unités de la langue) par opposition à langue (= ensemble fini, relativement stable). On dira donc que la polysémisation d'une unité lexicale est un fait de discours qui se convertit progressivement en fait de langue. 15Nous ferons recours à la pragmatique pour analyser les relations entre les signes (linguistiques) et leurs utilisateurs. Et comme on le sait, la notion de «situation» est centrale en pragmatique; tout discours est situé, et est toujours déjà un "inter-discours" qui retentit au-delà de ses destinataires directs et peut atteindre une démultiplication planétaire (voir A. TROGNON et 1. LARRUE, Pragmatique du discours politique, Paris, Armand Colin, 1994). 16 On pense notamment à la méthode dite «socio-sémiotique », dans la mesure où, en tant que théorie des discours sociaux, la socio-sémiotique (par rapport à la pragmatique des actes de langage) traite les discours sociaux comme des paquets constitués par des matières hétérogènes, et non comme des énoncés ou des phrases coupés de tout contexte discursif et de tout contexte situationnel réels. C'est ainsi que la sociosémiotique accorde beaucoup d'attention aux conditions de production (ou de reconnaissance) de ces discours, sans leur appliquer des critères de normalité, mais en les considérant comme des espaces où se déroulent des interactions. Voir E. VERON, «Il est là, je le vois, il me parle », dans Communication, (n° 38), 1983, pp. 100-101 ; ou A. 1. GREIMAS et 1. COURTES, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1993, p. 356.

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Par ce recours à une méthodologie multidisciplinaire, nous n'avons pas non plus la prétention d'accoucher de typologies générales ou universelles dans l'étude du discours politique africain. D'autres chercheurs avant nous ont visé de tels objectifs, en particulier à travers des essais à tendance philosophique ou sociopsychologique portant sur le discours politique en Afrique; mais d'une manière générale, ces essais n'ont pas su dépasser le niveau des polémiques où les affirmations semblent l'emporter sur les démonstrations, et ont débouché sur des classifications trop facilement généralisantes. Ces tentatives attestent néanmoins de l'intérêt ou de l'importance d'une approche pluri (ou inter) -disciplinaire dans l'étude des discours politiques.

3. CRITERES DE SELECTION
Qu'ils soient textes, images, symboles ou matériau quelconque, nous avons dû faire un tri, opérer des choix, pour nous en tenir seulement à quelques échantillons retenus en fonction de leur pertinence pour le thème de cette étude!7. En d'autres termes, nous n'allons analyser que quelques discours représentatifs ou indicatifs du discours démocratique, suivant les étapes de cette transition, et en les choisissant suivant quatre critères croisés:

. critère

temporel et géographique: sont pris en compte seulement des discours émis ou produits dans la séquence temporelle retenue ici (1990 à 1997) et portant sur le Zaïre de cette époque-Ià18 ;

. critère d'accessibilité ou de disponibilité: la tenue et la disponibilité des
archives (même récentes) constituent un gros obstacle pour toute recherche sur la transition zaïroise, en raison du manque de système efficace de conservation des archives (même officielles) et des soubresauts historicopolitiques qu'a connus ce pays les dix dernières années. Ainsi, ne pouvant travailler qu'avec des données disponibles et accessibles, nous avons été contraint de réduire notre échantillonnage à quelques discours de portée indicative; . critère de pertinence ou d'impact: avant de sélectionner un discours disponible, nous nous interrogeons aussi sur le rôle qu'aura joué ce discours et dans quel contexte, pour voir s'il a eu un impact sur le déroulement de la transition, et juger ainsi de la pertinence de le retenir ou non comme un échantillon à analyser;
17Voir la théorie de la « pertinence» telle que développée en linguistique par D. SPERBER et D. WILSON, La pertinence. Communication et cognition, Paris, Minuit, 1989. 18 Nous analyserons néanmoins, à titre complémentaire, quelques discours antérieurs ou postérieurs susceptibles de nous permettre une bonne compréhension de la période étudiée.

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. critère du locuteur ou de l'auteur du discours; il s'agit du critère de la
« compétence» pour reprendre une terminologie propre à la pragmatique; en d'autres termes, il s'agit de voir si oui ou non tel locuteur est en position d'émettre ou de produire un discours pertinent, ce qu'il représente, etc. Ce critère ne s'applique pas seulement aux producteurs de discours officiels, mais aussi aux auteurs de tous les types de production discursive. Ce sont là quelques principaux critères qui guideront notre choix du corpus à analyser, parmi la variété ou la pluralité de textes ou d'objets assimilables aux discours qui ont été produits sur (ou durant) la transition démocratique zaïroise.

4. PLAN DE L'OUVRAGE
Après cette partie introductive, cette monographie comporte six chapitres. Le premier chapitre est un exposé de quelques préalables à l'analyse des discours de la transition zaïroise; il y est question de dresser une sorte d'autopsie du système politique alors en vigueur et qui précède l'entrée en démocratie au Zaïre, à travers une analyse des discours qui marquent justement cette période prédémocratique et qui préfigurent le processus de démocratisation qui va s'ensuivre. Le deuxième chapitre porte sur l'analyse annoncent la démocratisation au Zaïre. des discours qui inaugurent ou

Le troisième chapitre est consacré à une relecture de l'expérience de la Conférence nationale souveraine (CNS), exercice de parole libre par excellence, et aux principaux discours qui l'ont marquée et qui semblent confirmer ou donner contenu et forme à cette démocratie naissante.

Le quatrième chapitre s'attèle à analyser quelques discours concrets produits en période de transition démocratique et portant sur ce thème, en particulier ceux considérés comme étant des discours à vocation et contenu officiellement politiques. Le cinquième chapitre analyse quelques discours à objet indirectement politique, c'est-à-dire ceux portés par des acteurs et dans des perspectives qui ne sont pas spécifiquement celles du champ politique, et que nous qualifierons ici de « discours populaires». Enfin, un sixième et dernier chapitre esquisse une appréciation générale du discours démocratique tel que nous l'aurons cerné et analysé; ce chapitre essaie d'une part de relever les «caractéristiques majeures du discours démocratique », du point de vue de la forme et des thématiques; et d'autre part de relever les limites et la portée, ou mieux les points faibles et les points forts, du point de vue de l'impact de ce nouveau type de discours. Ce chapitre se termine ainsi par un relevé des acquis de cette longue transition démocratique zaïroise. 17

La conclusion générale constitue à la fois un récapitulatif des idées essentielles et une systématisation des réflexions développées, mais aussi une ouverture prospective vers d'autres possibilités qui s'offrent à l'analyse du discours politique en Afrique.

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Chapitre 1
DISCOURS D'AUTOCRITIQUE MOBUTISTE DU SYSTEME

D'après Dominique Colas, «un des traits du totalitarisme est la monopolisation des instruments de communication et l'imposition d'une idéologie unique à la société, idéologie dont il importe peu qu'elle soit crédible mais dont la fonction est d'imposer à tous les individus un même lexique, les mêmes références. On peut parler d'idéocratie ou de logocratie dans la mesure où la fonction des discours imposés n'est pas tant l'adhésion à la langue officielle que d'interdire l'émergence d'une autre parole19 ». Ce propos illustre à merveille ce qu'aura été la fonction du discours politique dans maints régimes monopartistes d'Afrique postcoloniale en général, dont le Mouvement populaire de la Révolution (MPR), le Parti-Etat de Mobutu, constitua un cas d'école. Mais avec l'avènement de la démocratisation, les monopoles ont été abolis en même temps que les fonctions politiques du discours ont changé: certains lui ont conféré une mission de perversion par rapport à l'ordre établi; d'autres l'ont instrumentalisé à l'extrême pour en faire un simple moyen d'accès ou de maintien au pouvoir. Il importe donc d'étudier cette transformation de la nature autant que de la fmalité d'un instrument politique.

La transition démocratique engagée au Zaïre par le Président Mobutu n'était pas un événement fortuit; elle résultait d'un long processus de décomposition sociopolitique, conjugué avec l'évolution du contexte politique intemationaI20. Ainsi, dans ce premier chapitre, nous décrirons d'abord sommairement le contexte précédant la démocratisation, à travers l'analyse de quelques discours d'autopsie du système politique zaïrois, en guise d'introduction à l'analyse des discours de la période de démocratisation proprement dite. En premier lieu, nous allons donc analyser deux discours d'autocritique du MPR Parti-Etat, qui détenait le monopole de la vie et du discours politiques officiels; il s'agit de deux allocutions, prononcées par le Président Mobutu, en
19

D. COLAS, Sociologie politique, Paris, P.D.F., 1994, p. 357.

20 Voir E. KODJO, Environnement international et Etat de droit: le cas de l'Afrique, dans L'Afrique en transition vers le pluralisme politique, op. cit., pp. 83-87.

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1977 et en 1988. Ensuite nous nous attarderons sur la remontée de la contestation sociopolitique, avec les pressions internes et externes qui se sont exercées sur le régime Mobutu pour le forcer à s'ouvrir au vent de la démocratisation, afin de comprendre les discours qui seront émis à cette occasion et qui auront enclenché le processus de démocratisation des années 90. En d'autres termes, il s'agira ici de préciser le contexte de production de ces allocutions et les effets que celles-ci auront induits.

1. DEUX DISCOURS DE SAUVETAGE POLITIQUE
Deux discours prononcés par le Président Mobutu vers la fm de la décennie 70, puis vers la fin de la décennie 80, peuvent rendre un tant soit peu compte de la situation politique du Zaïre avant le processus dit «de démocratisation». Nous analyserons ces discours très brièvement, en les désignant par les qualificatifs qui leur furent communément attribués, à savoir ceux de «discours sur le mal zaïrois» (1977) et «discours d'autocritique» (1988). Pour chaque discours, nous nous intéresserons au contexte de sa production, puis à son contenu, avant de faire une appréciation globale de leurs fonctions politiques, c'est-à-dire aussi bien l'usage qui en a été fait par le producteur du discours (ici en l'occurrence le régime mobutiste), que la récupération ou l'interprétation qu'en auront fait les destinataires (ici pêle-mêle la communauté internationale, l'opinion nationale, les mouvements de contestation ou d'opposition, les masses populaires, les médias, etc.). 1.1. Discours sur le mal zaïrois (25 novembre 1977) En 1977, le Zaïre traverse une période critique: les effets de la « zaïrianisation »21 se font sentir, le cours des principales matières d'exportation est en baisse, et l'onde de choc de la crise pétrolière précédente a laissé des traces sur l'économie nationale. Au plan politique, après une longue crise qui a opposé le régime de Mobutu à l'Episcopat catholique autour du contrôle des écoles et de la politique du recours à l'authenticité22, ce sont
21 La «zaïrianisation » fut une mesure de nationalisation des biens appartenant à des étrangers, décidée par le président Mobutu le 30 novembre 1973 ; elle consista à déposséder les opérateurs économiques expatriés de leurs biens et commerces pour les confier ou les redistribuer à des « nationaux », et essentiellement à la classe politique mobutiste (voir 1. DEPELCHIN, De l'Etat indépendant du Congo au Zaïre contemporain (1885-1974). Pour une démystification de l'histoire économique et politique, Dakar, Codesria, 1992, pp. 187-214). 22Voir NGINDU MUSHETE, Le propos du recours à l'authenticité et le christianisme au Zaïre, dans Cahiers des religions africaines, (vol. 8, n° 16), juillet 1974, pp. 208-230.

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d'autres sectes religieuses et des mouvements d'opposition politique clandestins ou basés à l'extérieur qui reprennent le relais de cette contestation du régime. Dès 1976, on commence à parler donc de «banqueroute et de faillite d'un Etat, vivant bien au-dessus de ses moyens », et des accusations de gabegie et de corruption se multiplient23. En 1976, le Zaïre dévalue une première fois sa monnaie, presque de moitié, et se présente « aux guichets du Fonds monétaire international» qui lui impose une première cure d'austérité en vue du redressement, de la stabilisation et de la relance économique24. Conséquence de la crise et de la contestation, la première guerre du Shaba éclate, avec l'infiltration d'environ 2 000 ex-gendarmes katangais en provenance d'Angola. Des combats violents ont lieu du 8 mars au 20 mai 1977, et le régime Mobutu doit recourir à une assistance extérieure (1 500 soldats marocains, transportés par des Transall français, viennent à la rescousse des Forces Armées zaïroises) pour repousser l'ennemi grâce à une courte victoire25. Courte victoire, parce qu'une deuxième guerre du Shaba éclate un an plus tard, encore une fois menée par les ex-gendarmes katangais partis d'Angola. Et encore une fois, le régime Mobutu ne peut vaincre les rebelles que grâce à une intervention étrangère, notamment celle des légionnaires français26. Les deux guerres du Shaba auront des conséquences graves sur le régime et sur l'évolution de son discours; avant ces guerres, un projet politique et social était mené tambour battant par le régime, et un réel engouement populaire se manifestait pour le mobutisme. Mais ces deux guerres introduisirent un déclic qui entraîna une désaffection et une mise en cause du système. Mobutu va donc essayer de canaliser la contestation en amorçant une sorte de démocratie interne; il prend ainsi les devants et brosse à sa façon les causes du marasme, dans un discours fleuve prononcé à Kinshasa, le 25 novembre 1977, à l'ouverture du 2è congrès ordinaire du MPR. Pour l'essentiel, ce discours fustige en des termes très durs l'élite politique du pays, qualifiée d'être un «alliage tragi-comique de musiciens, de danseurs,

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lC. WILLAME, L'automne d'un despotisme. Pouvoir, argent et obéissance dans le Zaïre des années quatre-vingt, Paris, Karthala, 1992, p. 14. 24 Voir MULUMBA LDKOn, «Le programme de redressement de l'économie zaïroise, II. Les mesures arrêtées depuis novembre 1975 », dans Zaïre-Afrique, (n° 114), 1977, pp. 205-211; TSHIUNZA MBIYE et RUTAYISIRE MUSONI, «Le Zaïre aux guichets du Fonds Monétaire International », dans Zaïre-Afrique, (nO138), 1979, pp. 465-478. 25Lire les reportages de Afrique-Asie (numéros parus entre le Il et le 29 mai 1977). 26 Voir P. SERGENT, La légion saute sur Kolwezi. Opération Léopard. Le 2è R.E.P au Zaïre, mai-juin 1978, Paris, Presses de la cité, 1978.

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de parvenus, d'irresponsables et de vantards». Puis, en stigmatisant les mauvaises habitudes qui ruinent le pays, Mobutu poursuit:
« Pour tout dire, tout se vend et tout s'achète dans notre pays. Et dans ce trafic, la détention d'une quelconque parcelle de pouvoir public constitue une véritable monnaie d'échange en contrepartie de l'acquisition illicite de l'argent ou d'une valeur matérielle et morale, ou encore, de l'évasion de toutes sortes d'organisations. Pire, même l'usage par un particulier de son droit le plus légitime, est soumis à un impôt invisible, dont la contre-valeur est ouvertement encaissée par des individus C...). Face à tous ces maux, il faut reconnaître que trop souvent, l'Etat et le parti n'ont pas touj ours réussi à décourager les mauvais, ni à encourager les bons. Pourquoi? Tout simplement parce que, d'une part, l'Etat est considéré par plusieurs cadres comme une source d'enrichissement individuel et que, d'autre part, le peuple a cessé d'exercer son droit de contrôle sur ses gouvernants lorsque, à travers des liens particuliers de famille ou d'amitié, il encourage les vols des deniers et des biens publics, ses propres biens. Et malheureusement, dans leur course effrénée vers la gabegie, le détournement et l'incompétence, trop de cadres se cachent volontiers derrière le Président-Fondateur pour se créer, pour ainsi dire, une immunité juridique ou politique abusive. C...) La confiance que leur donne le Président-Fondateur, loin de constituer un stimulant vers un dévouement total à l'égard de leur peuple devient, entre leurs mains, un atout de plus pour organiser une vaste conspiration du silence autour de Moi».

Comme on le voit, si ce discours a pu être souvent interprété comme une volonté d'autocritique du régime, il ressemble avant tout à un acte de sauvetage politique que le Président Mobutu a conçu pour court-circuiter la vague de contestations et de dénonciations à son encontre. Sa tactique est simple: ne pas nier l'évidence de la banqueroute de l'Etat et de la corruption qui se généralise, mais la reconnaître dans ses moindres détails. Néanmoins, le chef du système désigne des boucs-émissaires tout trouvés: son entourage, ses collaborateurs et les cadres du parti; quitte à se placer lui-même au-dessus de la mêlée, et à apparaître comme le sauveur, le garant de la nation, le moralisateur de la vie publique qui n'hésite pas à dénoncer les abus ou à y remédier. Ainsi, en dehors de la culpabilisation des cadres, un bulletin global de la santé du pays y est brossé, avec ferme promesse de soigner au plus tôt les maux dont souffre la nation27.

27 Plusieurs discours similaires suivront, mais la réalité politique n'en sera pas modifiée pour autant, et le renforcement des pouvoirs du Chef de l'Etat se poursuivit sans cesse (voir P. de QUIRINI, Une constitution pour quoi faire?, Kinshasa, CEPAS, 1990, pp. 55-60).

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