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LES SITUATIONS DE PLURILINGUISME EN EUROPE COMME OBJET DE L’HISTOIRE

Cahiers de la Nouvelle Europe 11/2010

Série publiée par le Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris 3

Directeur de la publication Patrick Renaud Secrétariat de Rédaction Sophie Aude Péter Balogh, Eva Havu, Judit Maár, Martine Mathieu, Traian Sandu

1, rue Censier 75005 Paris Tél : 01 45 87 41 83 Fax : 01 45 87 48 83

Sous la direction de Patrick RENAUD

LES SITUATIONS DE PLURILINGUISME EN EUROPE COMME OBJET DE L’HISTOIRE

Préface de Patrick Renaud

Cahiers de la Nouvelle Europe Collection du Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises N° 11

L’Harmattan

Dernières parutions Judit MAÁR Traian SANDU Traian SANDU Poétique du fantastique, N° 1, 2004 Identités nationales, identité européenne, visibilité internationale, Hors série, 2004 Illusion de puissance, puissance de l'illusion. Histoire et historiographie de l'Europe Centrale entre les deux guerres. N° 2, 2005 Littérature, fiction, témoignage, vérité. N° 3, 2005 Problématique de la littérature européenne. N° 4, 2005

Jean BESSIÈRE, Judit MAÁR János SZÁVAI

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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11875-1 EAN : 9782296118751

János Szávai

Préface par Patrick Renaud Le programme DYLAN (6è PCRD) réunit des linguistes de 20 instituts de recherche répartis dans 12 pays. Le Centre Interuniversitaire d’Études Hongroises (CIEH) de Paris3, membre de ce programme, a vocation pour ouvrir l'éventail des disciplines qui doivent être mises à contribution. Il s'agit ici plus particulièrement de la dimension historique d'un phénomène abordé par les équipes DYLAN, à savoir les pratiques plurilingues dans les activités professionnelles, institutionnelles et éducatives en Europe. Si les linguistes ont su forger les outils propres à interpréter et expliquer le changement linguistique, en revanche l'histoire des situations de plurilinguisme problématise les objets qui leur sont familiers en les ancrant dans une réalité qui déborde les limites de la langue et participe d'une complexité dont on ne peut prétendre traiter qu'en dialoguant entre disciplines, au premier rang desquelles l’histoire. C’est afin de promouvoir un tel dialogue interdisciplinaire sur la problématique du plurilinguisme que le Centre Interuniversitaire d’Études Hongroises a organisé le colloque « Les situations de plurilinguisme en Europe comme objet de l’histoire », qui s’est tenu à Paris, les 2-3 juin 2008 dans les locaux de l’Institut Hongrois. Comme en témoignent les onze communications ici publiées, l’un des résultats non négligeables de la rencontre a été d’élargir et d’enrichir la réflexion sur les conditions qui favorisent ou freinent une pratique bilingue ; de problématiser aussi l’appartenance d’une pratique intermédiaire entre deux langues répertoriées comme différentes. Le lecteur pourra constater la richesse des matériaux apportés à une réflexion, à poursuivre bien sûr, sur le flux incessant qui anime et agite l’institutionnalisation des langues et leur invitation à la table des élues : leur nom dans les répertoires et les annuaires des organismes internationaux ou des logiciels de traitement de texte. Il est clair que si leur nature ne leur permet pas, dans leur forme, n’importe quelle errance, leur histoire, l’histoire de leur rang dans l’organisation sociale et politique des situations plurilingues, est étroitement liée à des enjeux où le langagier et la spécificité de ses formes devient ressource pour l’affirmation identitaire – locale, nationale, régionale – mais en même temps marque ses limites, les limites de « ma » langue, de « notre » langue, devant l’omniprésente nécessité des pratiques bilingues qui seules garantissent, dans un bricolage de la langue de l’autre, le faire-ensemble auquel prétend le projet européen. * Plusieurs de ces contributions portent sur des textes médiévaux replacés dans le contexte social de leur production et de leur réception.

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Maria Van Acker revient sur l’affirmation que la transition du latin au français dans l’aire gallo-romaine aurait été assurée par une phase de « latin vulgaire » ou encore de diglossie écrit/oral dont la variété haute aurait été le fait d’un latin écrit, instruit, et la variété basse le fait d’un français bien installé dans divers domaines de la vie quotidienne, qui aurait gagné en extension jusqu’à éliminer le latin désormais réservé à l’écriture et aux clercs. L’étude de quatre textes hagiographiques carolingiens (entre 650 et 750) permet à l’auteure, qui résume sa démarche de recherche, de mettre en évidence une variété intermédiaire entre latin et français : elle aurait laissé des traces dans la reconstitution possible des conditions sociales de la pratique orale d’un registre élevé, à fort taux de latinité : la production de la lecture à voix haute de vies de saints écrites sur ce registre et sa réception par un public illettré s’expliquerait à la fois par sa proximité phonétique avec le parler français ordinaire telle qu’elle peut être restituée, et par l’appel chez le public illettré à une connaissance de formes très latines encore comprises (connaissance passive) mais éliminées de l’usage courant. Il faudrait considérer cette langue française soutenue comme le maillon manquant du latin au français écrit. Tivadar Palágyi étudie deux textes historiques nés au XIIe siècle, - les livres XI à XIII de l’Alexiade d’Anne Comnène, princesse byzantine, pour l’un ; et, pour l’autre, l’adaptation en ancien français de l’ouvrage historique en latin de Guillaume, archevêque de Tyr dans le Royaume latin de Jérusalem – et leur destinée au siècle suivant, tous deux soumis à des simplifications linguistiques afin d’être plus facilement compris par le public. L’auteur compare les opérations de simplification, notamment la métaphrase et l’adaptation; la première étant la transformation d’un texte grec classique en grec byzantin commun, la deuxième la transformation d’un texte latin en ancien français. Cette comparaison lui permet de s’interroger sur le bilinguisme latin-français et la diglossie byzantine koinè – grec vulgaire au XIIIe, en évoquant également l’influence des circonstances socioculturelles sur deux traitements différents d’un bilinguisme, l’un ayant conduit à la valorisation d’une variété basse, l’autre à son échec et au maintien de la diglossie grecque. Yvonne Cazal se penche également sur le phénomène du bilinguisme latinlangue vulgaire tel qu’il apparaît dans une farce du XVe siècle. Comme l’auteur le constate, le bilinguisme traverse toute la société du Moyen Age finissant, apparaissant même comme thème dans certains textes littéraires, dans les farces par exemple. Ces œuvres dramatiques dans lesquelles l’utilisation du latin et de la langue vulgaire est un signe révélateur du statut social du sujet parlant, notamment celui des clercs et des laïques, offrent un observatoire précieux pour l’étude des ressources offertes par le bilinguisme à la vie sociale et à la construction de l’identité sociale de ses participants, à travers l’écho que nous en transmettent les textes de leur mise en scène. La farce joyeuse de maistre Mimin analysée par l’auteure met en scène le procès d’un bilinguisme clivant le sujet en clerc rendu fou par le latin ou arrimé par le français au seul langage des appétits, sans offrir d’autre solution que de se réfugier dans le chant des oiseaux.

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Les pays d’Europe centrale sont un terrain particulièrement propice à l’observation du phénomène du bilinguisme. Sous la domination des Habsbourg et plus tard de l’Empire autrichien, les populations de ces pays se trouvent sous la domination de la langue allemande tout en gardant leur propre langue. La constitution des états-nations au XIXe siècle, le désir d’indépendance politique et culturelle se manifestent puissamment dans la revendication de la langue nationale comme langue officielle, au détriment de l’allemand. Plusieurs communications se proposent d’étudier le phénomène de lutte contre les bilinguismes pour la défense de la langue nationale au cours du XIXe siècle, dans cette région de l’Europe centrale. Hélène Leclerc présente dans sa communication cette lutte contre la germanisation en faveur de la légitimité de la langue nationale en Bohême, aux premières décennies du XIXe siècle. L’auteur évoque les efforts culturels et politiques contre la discrimination de la langue tchèque, le rôle que la littérature et les littéraires assumaient dans la campagne de sa défense. La participation des écrivains et des intellectuels de langue allemande à cette campagne est plus particulièrement intéressante. Ces auteurs, confrontés au problème du plurilinguisme, étaient originaires de Bohême mais s’exprimaient en allemand. Ils se sont efforcés en vain de promouvoir l’image d’un bilinguisme heureux en Bohême, plus volontiers présente dans les textes en allemand que dans les textes en tchèque. Sergueï Panov attire l’attention sur la situation de bilinguisme et de diglossie d’hier et d’aujourd’hui en Lettonie. Ce pays a connu de nombreuses guerres, de nombreux conflits politiques et culturels et s’offre tout naturellement à une approche sociolinguistique d’autant plus complexe que les peuples qui y ont coexisté au long des siècles se sont tant mélangés qu’il est difficile de parler d’une population autochtone. Après un parcours historique – en soulignant les difficultés posées par le manque de documents sur le passé des pays baltes - l’auteur constate que les conflits politiques, culturels et ethniques entre les deux communautés lettone et russe, encouragés par une politique russophobe des autorités lettones trouveraient une solution d’apaisement dans un bilinguisme officiel où le russe aurait statut de seconde langue officielle. Une telle décision prendrait acte d’un bilinguisme ancien, qui correspond à une pratique encore bien répandue même si les jeunes générations russes de Lettonie marquent leur distance à l’égard du letton. Daniel Baric étudie également le phénomène du plurilinguisme sous l’Empire des Habsbourg, en Croatie, au XIXe siècle. Semblable à la Bohême, la Croatie du XIXe siècle lutte également pour la construction d’une nation autonome avec la langue croate comme langue d’État ; mais cela sur un territoire où se croisent une grande diversité de cultures et de langues: le croate, l’allemand, le hongrois, l’italien coexistent et traversent des territoires – Croatie, Slavonie, Istrie, Dalmatie – diversement reliés au centres du pouvoir, Vienne et Budapest dans leurs relations à l’Empire d’Autriche. Cette diversité rendait d’autant plus difficile le projet d’un état-nation unifié, avec une langue officielle. La reconstitution de la situation multilingue en Croatie au XIXe siècle demande au chercheur la relecture et le reclassement de tous les documents accessibles, imprimés ou manuscrits, avant de rendre possible l’écriture d’une histoire d’un plurilinguisme dont les nationalismes

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vont extraire les langues sur lesquelles construire les diverses expressions nationales. Jean-Léo Léonard aborde la question de la variation dialectale au sein de l’espace estonien : d’une part une variation linguistiquement repérée comme telle et contenue dans les limites autorisées par un modème quadripartite de réseaux : Grammaire Universelle, Typologique, Génétique, Aréal ; d’autre part une bipartition géographique du domaine dialectal en un nord qui s’opposerait à un sud, à partir de deux foyers urbains (Tallinn et Tartu) qui, peut-être dépassée dans la réalité des réseaux sociolinguistiques et des normes dialectales et rurales actuelles, ne saisit pas la « complexité harmonique » du réseau dialectal. Les relations de dominance multiple parmi les différents dialectes ne peuvent être étudiés qu’en tenant compte d’une part des interactions hiérarchisées entre traits structuraux s’organisant en configurations géolinguistiques relativement stables ; et d’autre part de leur contrôle par lesz liens que tissent les réseaux de sociétés humaines organisant leur diversité dans l’espace géographique. Laurentiu Vlad examine l’historique de l’emploi du mot « constitution » à travers le vocabulaire politique et le vocabulaire populaire roumains au XIXe siècle, terme significatif et emblématique des changements historico-politiques vécus alors par ce pays. Pour ses recherches fondamentalement linguistiques, l’auteur a utilisé comme corpus les mémoires et les écrits politiques des élites du XIXe siècle. L’histoire de l’usage du mot « constitution », emprunté au français par l’intermédiaire du latin ou bien du russe, illustre particulièrement bien les orientations politiques, les objectifs et les relations de certaines classes sociales aussi bien à l’intérieur du pays que dans ses liens avec l’étranger. Dávid Szabó se penche sur le langage gastronomique hongrois afin d’y découvrir les traces d’un bilinguisme d’autrefois. Comme l’auteur le constate, dans le langage culinaire hongrois on peut observer une certaine dichotomie, entre langage de la profession et langage des pratiques familiales. Ce qui est intéressant ici est que les variantes familiales sont souvent des mots étrangers, allemands surtout, alors que les variantes professionnelles sont des mots d’origine finnoougrienne ou bien des mots étrangers mais non allemands (latin, français, italien, etc.) Cette étude du dualisme lexical allemand / hongrois dans le lexique de la gastronomie permet à l’auteur de révéler les circonstances historiques plus générales d’un bilinguisme hongrois-allemand qui se maintint plusieurs siècles durant. Dans l’Europe élargie d’aujourd’hui, avec sa diversité linguistique et culturelle, le phénomène du plurilinguisme persiste et pose de nouvelles questions. Les dernières interventions étudient les circonstances géopolitiques et linguistiques de l’Europe actuelle en esquissant également une image hypothétique de l’avenir. Roland Breton attire l’attention non seulement sur la diversité linguistique de l’Europe mais aussi sur l’inégalité des 37 langues d’État européennes, dont 23 dans l’Union Européenne et 14 en dehors. C’est une inégalité multiple, selon par exemple le statut, le développement ou la production culturelle des langues en

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question. Faisant un inventaire complexe des langues étatiques, sub-étatiques et nonétatiques, selon le nombre des sujets parlants, l’auteur souligne que celles qui sont le plus menacées d’extinction sont les langues régionales. Si la majorité des Européens parlent des langues d’États solidement institutionnalisés, ceux qui parlent en revanche les 33 langues sub-étatiques et les 41 non-étatiques (avec environ 18 millions de locuteurs pour les langues sub-étatiques et une douzaine de millions pour les langues non étatiques) devraient bénéficier d’une protection politique et culturelle plus importante si l’on ne veut pas les voir disparaître à plus ou moins brève échéance. Julie Ferron, en juriste, esquisse enfin les perspectives de l’avenir : celles d’une Europe unifiée mais gardant son héritage plurilingue. L’auteure se pose la question de la signification du terme européen dans une acception linguistique, philosophique et juridique, en méditant sur l’avenir de cette « Europe carrefour » où la diversité des langues et des cultures est non seulement un héritage historique mais aussi le fondement de ce caractère d’européanisme. Une Europe perdant sa diversité linguistique au profit d’une seule langue dominante perdrait aussi sa particularité fondamentale, la complexité culturelle fondée sur la diversité : il faut continuer à engendrer Babel !

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Marieke VAN ACKER Université de Gent

Hagiographie et communication verticale : une facette du monolinguisme complexe des Mérovingiens (VIIe-VIIIe siècles)

Résumé Les textes précarolingiens nous séparent-ils, tels que des parois irritantes, d'une phase révolue de la langue parlée, ou sont-ils plutôt des entités dynamiques qui constituent une partie intégrante de la vitalité langagière ? En posant la question du fonctionnement communicationnel de quatre hagiographies, nous nous interrogeons sur les modalités d'intercompréhension entre un écrit d'allure latine et un oral supposé davantage roman, et tentons l'hypothèse d'un état encore monolingue 1 .

1. Du latin au français : discontinuité ou continuité dans la documentation et dans la communication ? Il a fallu du temps pour pouvoir résoudre l'apparent hiatus, l'apparente rupture entre la fin de la latinité (c’est-à-dire la fin du latin en tant que langue maternelle) et le début des langues romanes. Le trou conceptuel perçu entre les deux réalités langagières latine et romane, pourtant génétiquement liées, reposait fondamentalement sur l'interprétation des témoins textuels. Sur le sol gallo-romain, au vu des premiers écrits français et des écrits latins qui les précèdent – en latin non réformé par les efforts des Carolingiens – on a la forte impression qu'il manque un chaînon 2 . La conjoncture scientifique, avec notamment l'influence du comparatisme, a fait que l'on a privilégié longtemps l'idée de la scission entre l'oral et l'écrit. On partait de l'idée que les premiers textes français attestent une langue qui existait depuis longtemps déjà à l'état oral pendant que le latin monopolisait l'écrit. Ce dernier devait relever toutefois d'une connaissance savante, artificielle, et non plus de la langue maternelle, naturelle et vivante 3 . Des concepts comme le « latin vulgaire » ou la « diglossie » ont institutionnalisé ce genre de dichotomisation (Cf. Van Acker 2007b ; 200X).

1 Cet article présente une recherche doctorale menée entre 2000 et 2004 et entre temps parue sous forme de livre (Van Acker 2007). 2 B. Cerquiglini (1991, 25) parle d'aporie entre la continuité et la discontinuité. 3 Cf. encore chez Ferri (2001, § 11, 4) : « even on the most vernacular delivery, typological, syntactical, lexical differences were such as to make comprehensibility nearly impossible ».

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Cette vision traditionnelle, et la discontinuité qu'elle projette, ont été soumises à des examens critiques (notamment Wright 1982 ; Banniard 1992). Leur remise en question émanait notamment de la prise en compte – inspirée par la dialectologie – de la complexité et de la variabilité de la langue en tant qu'instrument de communication. Prise en compte aussi, du rapport complexe entre langue écrite et langue parlée. La sociolinguistique a quant à elle encouragé l'intérêt porté au fonctionnement social de la langue, même révolue, et au rapport langue / sujets parlants. Il s'ensuit que, pour approcher les textes d'un passé lointain, pour les analyser de manière sensée, il est indispensable d'être conscient de leur fonctionnement culturel propre et des attentes auxquelles ils répondent. Nous ne pouvons juger de l'adéquation de ces textes à la société qui les produisait, en nous fondant seulement sur une connaissance extraite de grammaires, et certainement pas de grammaires basées sur une langue appartenant à une autre phase chronologique. Il faut tenir compte du fait que l'écrit est une pratique qui est culturellement conditionnée, susceptible, tout comme la langue parlée, d'évolutions. De là l'importance de l'horizon, du contexte ; nous ne pouvons étudier des textes en faisant abstraction de leur insertion sociale, qui fut déterminante pour les modalités de leur production. De là aussi l'importance d'écouter l'opinion des contemporains (même s'il faut être conscient d'écarts possibles entre les conceptions et les pratiques).

2. Le témoignage des hagiographes Or, que nous apprennent les hagiographes mérovingiens ? Les auteurs de vies de saints prétendent écrire leurs textes non pas pour illustrer leur maîtrise d'une langue savante réservée à une minorité, mais pour communiquer par leur biais d'importants messages chrétiens à la totalité de la population, à l'occasion de lectures publiques dans les églises lors des fêtes de saints (Cf. Van Uytfanghe 1985). Plus même, ils affirment avoir adapté leur niveau de langue en fonction d'un public largement illettré (Van Uytfanghe 1985, 57-9 ; Banniard 1992, 253-271). Mensonges, tout cela ? Naïveté ? Politique d'autruche ? Nous avons pris le parti de nous faire l'avocate de ces auteurs et de ces textes hagiographiques. Notre hypothèse de travail a été que ces écrits, tout en ne reflétant pas telle quelle la langue parlée, étaient néanmoins accessibles oralement à un public d'illettrés, en tant qu'expressions d'un registre de langue plus élevé, qui faisait toujours partie intégrante du même diasystème en fonction 4 . Nous nous sommes ainsi donné pour tâche de faire revivre l'échange communicatif provoqué par les textes, en projetant sur eux le modèle sociolinguistique de la communication verticale, c’est-à-dire d'intercompréhension entre niveaux de langue appartenant à un même diasystème langagier 5 . Concrètement, nous avons travaillé sur quatre vies de saints écrites entre

4 Cette notion issue de la dialectologie renvoie à la langue en tant qu'architecture fonctionnelle à une époque donnée, considérant comme intrinsèques les variantes sociales, géographiques, stylistiques. 5 Les premières propositions pour une approche en ces termes se trouvent chez Banniard (1992).

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650 et 750 6 , dans le désir d'en faire ressurgir le dynamisme et pour tenter d'en comprendre le fonctionnement communicatif.

3. Pour tenter de comprendre le fonctionnement communicatif des hagiographies : jauger le rapport oral / écrit Mais comment fait-on pour se forger une opinion objective du fonctionnement communicatif de ces textes là où nous ne disposons que de leur trace écrite ? Objectivement, il aurait fallu mener plusieurs enquêtes : une première auprès des auteurs sur leurs modes de rédaction, sur les exigences liées à l'écrit, sur leurs modèles, sur le genre de choix qu'ils ont faits ; une deuxième enquête aurait dû être réalisée auprès des récitants, des lectores, concernant les modalités de la lecture à haute voix et de la conversion de signes écrits en sons oraux ; enfin, il aurait fallu une vaste enquête auprès des auditeurs concernant le rapport entre le code écrit oralisé et le code oral spontané, concernant leurs attentes liées aux récitations, concernant l'adéquation des textes entendus, concernant leur degré de compréhension. Le problème, évidemment, c'est qu'il n'y a plus personne. Alors comment faire ressurgir la dynamique communicationnelle ?

3.1. De la graphie à la prononciation Pour se donner les moyens de rétablir le dynamisme du rapport oral/écrit à la période mérovingienne, il est un certain nombre de points à ne pas négliger. Ainsi, il importe de tenir compte d'un lien non univoque et d'une tension graphie/prononciation. Cette idée a été fortement mise en lumière par R. Wright (1982). Mais comment savoir ? Beaucoup de choses dans ce domaine ne sont pas dites. Il y a bien ci et là une remarque dans une grammaire, ou un document comme l'Appendix Probi 7 qui peut nous fournir certains renseignements, mais il faut avouer que les indications précises et certaines font cruellement défaut. Toutefois, on peut consulter les ouvrages qui tentent de reconstruire l'évolution phonétique du parlé en diachronie, tels que ceux de De la Chaussée (1974) ou de Matte (1982) 8 , et tenter le défi d'appliquer leurs constatations aux textes. Ensuite, dans le cas de textes récités, il faut essayer de tenir compte du rôle du lecteur et de son attitude envers les aspects morphologiques et syntaxiques. La lecture est un art et il y a, à l'époque qui nous concerne, même une classe spécifique de gens entraînés à cet exercice qu'est la

V. Bibliographie. Liste, insérée dans un manuscrit contenant également un traité du grammairien Probus, qui oppose, pour 227 mots et formes, une forme correcte à une forme incorrecte, p. ex. vetulus non veclus. La datation du document prête à discussion ; les propositions fluctuent entre la fin du IIIe et le VIIe siècle. 8 Il faut bien entendu toujours rester prudent dans le maniement d'ouvrages de ce type : ils font en grande partie abstraction de la variation langagière et ont souvent tendance à proposer des fourchettes d'évolution trop restreintes.
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lecture 9 . Mais quelles étaient les habitudes ? Bien lire, et ne pas se ridiculiser, qu'est-ce que cela voulait dire concrètement ? C'est peut-être assez clair chez Cicéron, qui fait part, dans son De oratore (III, 196) 10 du fait qu'un auteur faisant une faute de quantité en débitant son texte se faisait huer. Mais les choses sont beaucoup plus floues dans l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours (IX, 6) 11 , où il est question d'un esclave en fuite qui veut se faire passer pour un prêtre et qui se trahit, en récitant des psaumes, par sa prononciation rustique. Qu'entend Grégoire de Tours au juste par « prononciation rustique » ? Et au-delà de la prononciation, quel était l'écart en vigueur, aux VIIe-VIIIe siècles en Gaule, entre la graphie et sa réalisation orale ?

3.2. Fluctuations morpho-syntaxiques Passons à un autre point à ne pas négliger et qui doit nous guider dans notre quête du fonctionnement communicatif des vitae mérovingiennes. Il s'agit de ceci : dans la fourchette chronologique qui va de 650 à 750, il semble probable que la langue parlée dans la Gallo-Romania septentrionale soit arrivée à un stade où les structures utilisées ne sont plus majoritairement latines, mais romanes (Cf. Banniard 1993). Cette observation offre une pierre de touche à partir de laquelle on peut se forger une idée, hypothétique bien évidemment, de la distance entre l'oral et l'écrit, entre les textes dont nous disposons, et la langue que parlaient ceux qui les écoutaient. Nous avons développé à cet effet ce que nous avons appelé une grille d'analyse. Il s'agit d'une liste de traits de langue morphologiques et syntaxiques dont la modification caractérise précisément le passage du latin au roman. Pour chacun de ses traits, nous nous sommes documentée afin d'avoir une vue sur les modalités et éventuellement sur la chronologie de leur changement. De cette manière, nous pouvions situer l'état des vitae par rapport à l'évolution chronologique.

3.3. Connaissances passives Toutefois, mesurer la distance entre les caractéristiques de l'écrit et l'hypothèse de l'oral n'est pas suffisant pour pouvoir émettre des hypothèses quant à la communication verticale. La dynamique de la communication n'est pas aussi
Cf. les propos d'Isidore de Séville au sujet des lectores publics dans son De ecclesiasticis officiis (V. Banniard 1975). De oratore III, 196 : « Itaque non solum verbis arte positis moventur omnes, verum etiam numeris ac vocibus. Quotus enim quisque est qui teneat artem numerorum ac modorum ? At in eis si paulum modo offensum est, ut aut contractione brevius fieret aut productione longius, theatra tota reclamant. Quid, hoc non idem fit in vocibus, ut a multitudine et populo non modo catervae atque concentus, sed etiam ipsi sibi singuli discrepantes eiciantur ? ». 11 Historia Francorum IX, 6 : « Et ingressus in oraturio, me postposito, ipse capitellum unum adque alterum ac tertium dicit, ipse orationem profert et ipse consumat, elevataque interum cruce, abiit. Erat enim ei et sermo rusticus et ipsius linguae latitudo turpis atque obscoena ; sed nec de eo sermo rationabilis procedebat ».
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simple. Il existe dans toute langue des traits langagiers qui ne sont plus utilisés activement par la plupart des locuteurs, mais qui, pourtant, y sont toujours compris. Mieux comprendre le jeu de ces connaissances passives s'est donc révélé être une nécessité de première importance dans cette recherche. Comment s'attelle-t-on à une telle tâche ? Pour ce faire, nous avons fait un appel à des textes en ancien français. Le principe de la continuité langagière justifie un raisonnement a fortiori, qui fonctionne de la manière suivante : le relevé, au sein des premiers textes en français, de traits langagiers archaïques survivants, peut donner des indications quant à la lisibilité de ces mêmes traits dans un stade langagier antérieur et moins évolué. Nous avons pour cela consulté un certain nombre de grammaires de l'ancien français, et d'autre part, nous avons analysé un corpus de textes en ancien français en fonction des survivances latines. Nous tenons à préciser que cette façon de travailler nécessite beaucoup de précautions, car il s'agit également de textes en ancien français, textes qui ont été écrits en fonction d'un public et d'un ensemble précis d'attentes. C'est avec ces clés méthodologiques que nous avons essayé de faire parler les vitae.

4. Gérer le travail d'analyse Dans un premier temps, nous avons analysé successivement les quatre vitae sélectionnées du point de vue narratif et stylistique. L'analyse littéraire d'un texte est un complément indispensable à l'analyse langagière en termes de mutation, parce que les textes sont plus que des chantiers archéologiques. Ce sont des univers de créativité en communication avec l'époque qui les a produits, sa société, sa langue. À ce stade, où c'est à la rédaction que revenait la place centrale, nous avons préféré traiter les textes séparément, afin d'obtenir une vue cohérente de chacun d'eux. La systématicité du travail fut cependant garantie par la structure identique de chaque analyse. Ce n'est qu'après cette première caractérisation des quatre textes qu'est venue l'analyse des caractéristiques langagières. Celle-ci a consisté dans la projection sur chaque vie de la grille d'analyse dont nous avons parlé : cette typologie contrastive commentée. Appliquer cette grille aux textes signifie en situer les traits par rapport à l'évolution typologique, et par déduction, par rapport aux registres langagiers. Pour chaque trait de langue, les résultats ont d'abord été présentés texte par texte, avant que soit proposée une synthèse des résultats. Cette synthèse a été ensuite la base d'une confrontation avec l'ancien français, dont le but était de nous faire accéder au domaine de la réception et de la compréhension des quatre textes. Enfin, nous avons conclu notre quête par une mise en pratique de toutes les analyses réalisées. À partir d'une sélection de phrases, nous avons tenté de faire revivre in concreto, la récitation de ces textes, en essayant d'établir des fluctuations au niveau de leur compréhension. Certaines phrases pouvaient ainsi être plus faciles

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d'accès, d'autres moins. C'était certainement la partie la plus difficile, car si l'hypothèse est partie intégrante de toute l'étude, c'est ici qu'elle se fait sentir de la manière la plus prégnante. Mais c'est aussi, sans doute, la partie la plus intéressante.

5. Résultats Les premières analyses (narratives et stylistiques) montrent que les quatre vitae sont toutes le fruit de choix conscients au niveau de la gestion de l'écriture. On peut clairement distinguer quatre styles différents, correspondant à des partis pris clairs qui semblent répondre, d'après les recherches socio-linguistiques, aux exigences de quatre insertions sociales différentes. Du point de vue langagier, c'est le taux de latinité qui est marquant. Il y a certes des variations internes, mais globalement, les quatre vitae présentent une grande majorité de traits latins et très peu de restructurations allant dans le sens de l'évolution typologique, et donc de l'oral spontané. Cela peut étonner de la part d'auteurs qui disent faire des concessions langagières en fonction de leur public composé essentiellement d'illettrés. Les résultats de ces analyses posaient donc clairement le problème des connaissances passives et de leur fonctionnement. La confrontation avec l'ancien français a été très instructive à cet égard. D'une part, nous avons pu constater que la plupart des traits latins présents dans nos vitae ont laissé des traces dans les premiers textes en ancien français et parfois aussi plus loin, même pour ce qui concerne les traits censés avoir été remplacés déjà par des traits concurrents. Ils y fonctionnent cependant souvent selon un autre mécanisme lié à des perceptions différentes. Les deux cas les plus intéressants dans cette optique sont sans conteste les compléments non prépositionnels (ex. 1 et 2 ci-dessous) et les passifs synthétiques (ex. 3 et 4 ci-dessous). Dans les deux cas, ces structures latines ont perdu leur soutien morphologique, respectivement les désinences casuelles et les terminaisons passives. Elles continuent néanmoins de fonctionner, leur efficacité étant garantie plutôt par les relations sémantiques entretenues avec le contexte et par la prévisibilité de certaines structures syntaxiques, notamment la structure valentielle du verbe. 1. Li nums Joiuse l’espee fut dunet (Chanson de Roland, 2508) = complément d'objet indirect (COD) non-prépositionnel Cf. lat. cl. Cf. fr. mod. Nomen Gaudiosus gladio datus est Le nom de Joyeuse fut donnée à l'épée
(= COD prép.)

(= datif)

2. (Quant tot son cuer en at si afermet) Que ja son vuel n'eistrat de la citet, ... (Vie de saint Alexis 166-7) = complément circonstanciel (CC) non prépositionnel exprimant le moyen

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