Mots, traces et marques

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Problématiser le terrain urbain, c'est rencontrer une crise sociale et mettre l'accent sur les inégalités. Dans ce volume, sociolinguistique urbaine et géographie spaciale se donnent pour objectif commun - autour de la vaste problématique du marquage de l'espace, de l'affichage public des langues et des discours - de mettre en évidence les rapports de pouvoir, les hiérarchisations sociales tels qu'ils se jouent dans les dimensions spatiale et langagière.
Publié le : jeudi 1 juin 2006
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EAN13 : 9782296149168
Nombre de pages : 250
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MOTS, TRACES ET
MARQUES
DIMENSIONS SPATIALE ET LINGUISTIQUE DE LA MÉMOIRE URBAINE

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels...) à l'élaboration/représentation d'espaces - qu'ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,. .. - où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace francophone - autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique.

Thierry BULOT et Vincent VESCHAMBRE (Dirs.), Mots, traces et marques,2006. Véronique CASTELLOTTI & Hocine CHALABI (Dir.), Lefrançais langue étrangère et seconde, 2006. Sophie BABAULT, Langues, école et société à Madagascar, 2006. Eguzki URTEAGA, La langue basque dans tous ses états. Sociolinguistique du Pays Basque, 2006. Elatiana RAZAFIMANDIMBIMANANA, Français, franglais, québé-quoi ?, 2005. Martine COTIN, L'Ecriture, l'Espace, 2005. Jean-Marie COMITI, La langue corse entre chien et loup, 2005. Sophie BARNECHE, Gens de Nouméa, gens des îles, gens d'ailleurs... Langues et identités en Nouvelle-Calédonie, 2005. Cécile V AN DEN A VENNE (éd.), Mobilités et contacts de langues, 2005. Angeles VICENTE, Ceuta: une ville entre deux langues, 2005. Marielle RISPAIL (dir.), Langues maternelles: contacts, variations et enseignements, 2005. Françoise FELCE, Malédiction du langage et pluralité linguistique. Essai sur la dynamique langues/langage, 2005. Michelle V AN HaaLAND (Ed.), Psychosociolinguistique, 2005.

Thierry Bulot et Vincent Veschambre (Dirs.)

MOTS, TRACES ET
MARQUES
DIMENSIONS SPATIALE ET LINGUISTIQUE DE

LA MÉMOIRE URBAINE

Avec la collaboration

de

Fabrice Ripoll, Sterenn de Lafargues, Benoît Raoulx, Gustavo Chourio, Assia Lounici, Tassadit Mefidene, Djemila Zeneidi et Raymonde Séchet

Ouvrage publié avec le concours du Ministère délégué à la Recherche et aux Nouvelles Technologies Direction de la recherche Action Concertée Incitative Espaces et territoires
Sauf indications contraires, les photographies figurant chapitre sont de chaque auteur. dans chaque

Photo de couverture Djemila Zeneidi (2005 (Ç))
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE L'Hannaltan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa

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Burkina Faso
villa 96

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI
Université de Kinshasa - RDC

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1200 logements 12B2260 Ouagadougou

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www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00774-0 EAN : 9782296007741

INTRODUCTION
LA RENCONTRE ENTRE SOCIOLINGUISTES (URBAINS) ET GÉOGRAPHES (SOCIAUX) : HASARD OU NÉCESSITÉ ÉPIS TÉ MIQUE ?1

Il L'incertitude irréductible est la marque des sciences de terrain. Elle ne tient pas à une infériorité, mais à une modification des rapports entre « sujet ii et « objet », entre celui qui pose les questions et celui qui y répond. » (Stengers, 1995: 163)

Une recherche axée sur la fonction praxique des discours sur l'espace et la prégnance des espaces de discours Intégrer la dimension spatiale en sociolinguistique En incluant dans sa problématisation du fait socio-langagier les spécificités organiques et fonctionnelles de l'espace, la sociolinguistique urbaine a contribué à renforcer la prise en compte de la dimension spatiale dans la discipline. Cette articulation entre langage et espace est clairement affirmée dans le champ de la sociolinguistique urbaine2, qui considère comme
1Thierry Bulot, Sociolinguiste, Université de Rennes 2 (France) et Vincent Veschambre, Géographe, Université d'Angers (France). 2 Telle que la pose pour le moins Thierry Bulot comme une sociolinguistique de l'urbanisation (Bulot, 2004), c'est-à-dire comme une sociolinguistique problématisant les effets dialectiques de la culture urbaine sur les pratiques socio-Iangagières. Louis-Jean Calvet (2005a 2005b) propose par ailleurs une synthèse des approches qui relèvent de la sociolinguistique des zones urbaines de manière générale.
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objet de recherche la corrélation entre pratiques et représentations socio-langagières d'une part et structures sociospatiales d'autre part. A travers une même conception de l'espace comme produit de l'activité sociale, comme forme discursive, d'un espace qui n'est pas extérieur à la société, mais qui en constitue une dimension fondamentale, la sociolinguistique urbaine et la géographie sociale se retrouvent sur un terrain d'échange particulièrement prometteur3. Géographie: envisager l'espace comme langage et comme production discursive Comme nous le rappelle Fabrice Ripoll dans le chapitre liminaire, la géographie contemporaine, la géographie sociale, notamment, affiche son ambition de lire l'espace pour comprendre la société et donc envisage un espace faisant structurellement sens, «comme un langage» (Ostrowetsky, 1994). De nombreux travaux qui abordent la marginalité, la ségrégation et plus largement les inégalités sociales, intègrent de manière plus ou moins explicite cette approche de l'espace comme langage, comme expression à la fois matérielle et symbolique des hiérarchies sociales. Dans le même temps, les géographes ont compris que la manière dont on dit l'espace contribue à le construire et par là même à construire la société: comme nous le rappelle ici Sterenn de Lafargues, l'activité langagière donne à exister les espaces et contribue à les façonner, à les structurer. Ce qui a conduit un certain nombre de géographes à associer étroitement représentations, discours et

Les travaux dont nous rendons compte dans cet ouvrage relèvent d'une rencontre problématisée sur les espaces urbains entre des sociolinguistes et des géographes. Elle a été structurée durant deux années (2003-2005) autour d'un projet de recherche intitulé Mémoire et mise en mots de l'habitat dit populaire, qui portait sur plusieurs villes en France et hors de France (Principalement Rennes et Alger, mais aussi Angers, Maracaïbo, Barcelone, Londres...). Cette rencontre a été favorisée par des postures communes, des convergences épistémologiques et des évolutions concomitantes de nos deux disciplines, au sein des sciences sociales.

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Introduction

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production de l'espace dans leurs analyses (Lussault, 1993, Chivallon, 1999). Cet intérêt accru pour la mise en mots de l'espace a été exprimé par M. Lussault en terme de « sémantisation des objets de la géographie» (2003). Pour autant, comme le souligne Fabrice Ripoll, le recours aux sciences du langage particulièrement voire exclusivement aux approches intemalistes 4 - demeure encore insuffisant pour aborder de manière efficace et approfondie ce « tournant linguistique ». La rencontre avec les sociolinguistes représente, de ce point de vue, l'occasion d'aller un peu plus loin dans cette démarche. Une posture critique commune Cette double convergence est encore renforcée par l'affirmation au sein de nos disciplines respectives d'une posture critique fondatrice. Problématiser le terrain urbain, c'est rencontrer une crise sociale et mettre l'accent sur des inégalités, dans la mesure où, même si elle produit des richesses, de la culture, des valeurs positives, des normes, la ville est aussi un lieu non seulement de tensions et de conflits plus ou moins bien gérés, mais aussi un lieu de discrimination, de relégation. Sociolinguistique urbaine et géographie sociale se donnent pour objectif commun de mettre en évidence les rapports de pouvoir, les hiérarchisations sociales, tels qu'ils se jouent dans les dimensions spatiale et langagière, et qui sont par ailleurs atténués par le discours dominant. Hiérarchisation sociale et luttes de classement: convergent pour l'appropriation de l'espace un intérêt

C'est cette conception commune de l'espace comme dimension dans laquelle se joue la construction hiérarchisée, inégalitaire de la société, qui permet à la sociolinguistique urbaine et à la géographie sociale d'engager un échange approfondi. Dans nos approches, l'espace est appréhendé
4 Brièvement, celles qui privilégient une seule approche descriptive du système (<< comment ça marche ») à une approche descriptive et analytique (<< comment et pourquoi ça marche comme ça ?).

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Mots, traces et marques...

comme une ressource (matérielle et symbolique) qui fait l'objet de conflits d'appropriation et qui est constitutive des inégalités sociales. Nous nous retrouvons fondamentalement autour de l'analyse du «procès d'appropriation de l'espace». Les uns entrant dans cette analyse par le langage, les autres à travers différentes formes de pratiques, de représentations de l'espace (mobilités, localisations résidentielles, pratiques de loisirs, comportements politiques...). Ce que résument bien Elisabeth Dorier-Apprill et Cécile Van den Avenne lorsqu'elles écrivent que « l'appropriation d'un espace sefait « par le corps », dans l'usage, dans les pratiques quotidiennes, mais également par le langage, la mise en mot de cet espace» (Dorier-Apprill, Van den Avenne, 2004: 56).

Une recherche axée sur le marquage de l'espace et la dimension spatiale et sociolinguistique de la mémoire
Le marquage: signalétique et mise en mot de l'espace Envisagé comme «sémiotisation de l'espace» (Djemila Zeneidi) ou comme «écriture en acte des textes sociospatiaux» (Fabrice Ripoll) le marquage de l'espace s'est imposé comme objet privilégié pour articuler langage et espace (Bulot, Veschambre, 2006). Objet par excellence des sciences du langage, le signe revêt dans le même temps une dimension éminemment spatiale (Fabrice Ripoll, Benoît Raoulx), puisqu'il peut être défini comme ce qui est là pour autre chose et qu'il s'inscrit dans une logique de visibilité. Dans sa réflexion théorique, Fabrice Ripoll envisage le marquage a minima comme affirmation d'une présence, pour aller jusqu'à l'idée d'affirmation d'une appropriation de l'espace. Si dans le cas de la dalle du Trocadéro (ATD Quart-monde) abordé par Vincent Veschambre, il s'agit tout simplement d'affirmer le droit de présence et la légitimité des plus pauvres dans les espaces du pouvoir, dans les exemples abordés par Djemila Zeneidi de marquage autour des squats ou de Tassadit Mefidene et Thierry Bulot sur l'affichage bilingue à Alger et Rennes, cela vajusqu'à l'affirmation d'une appropriation de l'espace, qu'elle soit contestataire ou qu'elle émane du pouvoir en place.

Introduction

Il

Dans cette vaste problématique du marquage de l'espace, nous avons ciblé plus spécifiquement la rencontre entre géographes et sociolinguistes, sous l'angle de l'affichage public des langues et des discours. De ce point de vue, deux grands types de marquage peuvent être identifiés, qui font appel à différents canaux, visuels et auditifs. 1. D'une part, le marquage signalétique, qui renvoie à toute forme d'affichage qui permet à l'individu de s'orienter dans l'espace et de lui donner du sens: enseignes (Tassadit Mefidene, Benoît Raoulx, Gustavo Chourio), panneaux de signalisation (Benoît Raoulx, Thierry Bulot, Tassadit Mefidene), inscriptions murales (Djemila Zeneidi, Raymonde Séchet), plaques commémoratives (Vincent Veschambre)... Benoît Raoulx nous propose une réflexion sur l'usage de la photographie qui permet d'appréhender ces signes urbains en les transformant en documents. Par sa fonction de cadrage, le médium photographique est particulièrement bien adapté pour nous révéler la manière dont les signes sont mis en scène pour marquer l'espace. 2. D'autre part, le marquage langagier ou linguistique, qui correspond à des manières de parler associées à des espaces spécifiques. Comme le montre Assia Lounici à propos d'un quartier de bidonville de la banlieue d'Alger (Bourouba), c'est le fait de parler d'une certaine manière, le parler fort, « viril », qui marque l'espace et par là même ses habitants (marqueur langagier). C'est l'un des apports majeurs de la sociolinguistique urbaine que d'avoir démontré combien est forte la relation entre les pratiques sociales d'un espace et les comportements socio-langagiers/linguistiques. En tant que manifestation d'un lien privilégié à un espace, d'une appropriation, le marquage représente le support privilégié d'une construction identitaire et produit de l'identité. Fabrice RipoU parle à ce propos de marquage et d'appropriation identitaires par l'auto-attribution d'un espace. C'est ainsi que Djemila Zeneidi repère une véritable signalétique des frontières urbaines à travers la localisation des symboles libertaires

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associés aux squats, frontière de nature langagière (Bulot, 2004 b). La mémoire: une inscription de l'identité dans la durée, à travers le marquage de l'espace Si nous définissons, comme le fait Thierry Bulot, la mémoire comme mode discursif d'inscription de l'identité dans la durée, nous percevons l'articulation étroite entre marquage et processus mémoriel. En repartant des analyses de M. Halbwachs, Djemila Zeneidi insiste sur l'importance des repères matériels à dimension spatiale, que nous appellerons ici plutôt des traces (Fabrice Ripoll), dans la cristallisation de la mémoire. A travers cet exemple, mais aussi à travers l'exemple des dalles et plaques posées par le mouvement ATD QuartMonde (Vincent Veschambre), le marquage apparaît comme condition de partage d'une mémoire collective, dans un cadre social donné. Comme le montrent Thierry Bulot et Tassadit Mefidene, à travers le concept de mémoire sociolinguistique, c'est plus largement la mémoire urbaine, dans toutes ses composantes sociales, et dans sa logique de stratification, qui est en jeu à travers l'aménagement linguistique des espaces. Et si cette problématique de la mémoire est aussi présente aujourd'hui dans la société et dans la recherche en sciences sociales, c'est bien que l'enjeu mémoriel est celui de la reconstruction permanente des identités et du positionnement des groupes sociaux dans des espaces, des langages et des sociétés hiérarchisés. Catégorisation, valorisation, stigmatisation Du point de vue des groupes et des différentes formes de pouvoir qui s'exercent dans l'espace, la production de marques et le réinvestissement de traces à caractère linguistique (signalétique, par/ures, langues...) a donc pour logique la (re)construction permanente des identités, l'affirmation d'une légitimité, dans la dimension spatiale. Pour la plupart, à travers notamment l'analyse des choix de lieux marqués, les textes des géographes privilégient ici l'analyse de l'intentionnalité du marquage du point de vue des producteurs de marques

Introduction

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(squatters, militants d'A TD Quart-Monde, commerçants du marché de Las Playitas...), qui cherchent à s'approprier des espaces valorisés. En envisageant la manière dont est perçu ce marquages, la signalétique plurilingue à Rennes et Alger, ou la façon de parler des habitants des bidonvilles de Bourouba, les sociolinguistes nous montrent que les habitants d'une ville s'appuient sur ces marques linguistiques pour catégoriser, hiérarchiser les espaces urbains et les attribuer à tel ou tel groupe social. C'est ainsi que Thierry Bulot observe que les représentations, en matière de pratiques linguistiques, contribuent à différencier et hiérarchiser l'espace urbain rennais, le breton étant associé aux espaces centraux les plus prestigieux et le gallo aux espaces populaires dévalorisés du sud de la ville. Fabrice Ripoll nous invite à réfléchir à ces processus de valorisation/stigmatisation: alors que certains s'auto-attribuent des espaces valorisants, d'autres subissent inversement l'attribution d'espaces dévalorisés, comme c'est le cas pour les habitants de Bourouba (Assia Lounici). C'est ainsi la question de l'association axiologique d'une valeur entre un groupe social et un espace qui est posée. Cette mise en mot et cette catégorisation d'espaces dévalorisés, quartiers de la politique de la ville ou habitat populaire, sont spécifiquement abordées par une sociolinguiste (Sterenn de Lafargues) et une géographe (Raymonde Séchet), ce qui montre à nouveau la convergence des préoccupations. Raymonde Séchet analyse l'association, déjà ancienne, entre le « sale» et « l'habiter populaire », à travers un certain nombre de discours contemporains: elle nous montre que certaines traces ou marques (graffitis, corps des prostituées...) sont considérées comme des souillures et par là même éliminées de l'espace public. Cette association entre le «sale» et le « populaire» ressort également dans les textes d'Assia Lounici
5 Sans pour autant négliger les intentions des producteurs de marques, comme le fait par exemple ici même Thierry Bulot à propos des stratégies de placement de la signalétique bretonne à Rennes.

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et de Sterenn de Lafargues. Cette dernière auteure nous révèle la présence des stéréotypes liés aux « quartiers difficiles» dans les discours ministériels. Ce travail met particulièrement bien en évidence que, derrière les catégorisations spatiales, ce sont bien des catégorisations sociales qui sont à l'œuvre, dans une logique holiste où l'on associe « comme un seul homme» un ensemble d'habitants à un espace circonscrit, assimilé à un territoire. Ces processus de catégorisation manifestent l'efficacité des pratiques discursives, qui structurent la façon dont les gens s'approprient ou non un espace, se l'approprient ensemble ou contre d'autres groupes sociaux, ce qui a un effet certain sur la construction même de ces groupes sociaux dans la dimension spatiale (Dubois, Mondada, 2000). Ce qui ressort au final de cette rencontre entre sociolinguistes et géographes, appelée d'ailleurs à se prolonger sur plusieurs des sites déjà envisagés dans ce volume, c'est la nécessité d'appréhender la mise en mots des espaces et des groupes sociaux qui y sont associés, leur catégorisation et leur valorisation/dévalorisation, afin de mieux cerner les processus de hiérarchisation sociale dans la dimension spatiale.

Janvier 2006

Nos remerciements à Alban Cornillet pour sa contribution à la mise en page d'une partie de ce volume.

CHAPITRE 1
RÉFLEXIONS SUR LES RAPPORTS ENTRE MARQUAGE ET APPROPRIATION DE L'ESPACE!

« La notion de milieu naturel, qui continue d'être utilisée par commodité, a perdu sa signification première et correspond presque toujours à un milieu qui porte l'empreinte de l'intervention des sociétés, sous formes de traces, de marques ou de stigmates. ii (Reynaud, 1982 : 42) « Le signe est l'instrument qui sert à catégoriser monde. ii (K1inkenberg, 1996 : 105). le

« Les activités sociales des citadins dans les

espaces publics, qu'elles soient verbales ou nonverbales, sont constamment orientées vers la catégorisation d'autrui. )i (Mondada, 2004 : 71) liOn ne peut faire une science des classements sans faire une science de la lutte des classements et sans prendre en compte la position qu'occupe dans cette lutte [...} pour le monopole de la violence symbolique légitime, chacun des agents ou groupes d'agents qui s y trouvent engagés.!! (Bourdieu,
2001: 310-311).

Entre l'idéel et le matériel, entre le géographique linguistique

et le

Plusieurs courants de la géographie, et notamment la géographie sociale, ont pour ambition de «lire l'espace pour

comprendre la société»

2.

L'espace (matériel, physique,

sensible) est considéré comme un produit social, le produit d'une société qui révèle ou tout au moins peut révéler les conditions de sa production, les usages qui en sont faits, et derrière ces usages, les intentions et intérêts qui les ont portés. L'espace n'est pas pour autant un texte qui donnerait à voir de

1 Fabrice Ripoll, CRESO-UMR

CNRS 6590 Espaces géographiques

et sociétés
2

-

Universitéde Caen (France).

Titre d'un numéro de la revue Géographie sociale (1990).

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façon transparente la société du moment, mais plutôt un « palimpseste », support de multiples écritures successives, témoin des effacements au moins partiels qu'elles supposent, mais aussi des traces qu'elles laissent en friche ou en héritage, ou encore qu'elles réactualisent à la faveur d'un détournement plus ou moins total. Pour autant, la dimension symbolique de cette écriture n'a

été qu'insuffisamment explorée par la géographie sociale

-

beaucoup moins en tout cas que la production ou l'aménagement de l'espace, ou encore que les pratiques spatiales comprises dans une optique matérielle ou fonctionnelle. Pour saisir cette dimension, l'étude des discours sur l'espace (ou idéologies spatiales) est nécessaire mais insuffisante. Il faut lui adjoindre les pratiques corporelles qui matérialisent les significations sociales dans des formes sensibles (ou y cherchent des points d'appui). L'étude plus fine du marquage de l'espace, cette écriture en acte(s) des textes socio-spatiaux, inséparable des inégalités et conflits d'appropriation qu'elle recouvre, semble donc indispensable. Elle permet de faire le lien entre le matériel et l'idéel, et plus précisément entre la production du cadre matériel (dont les fins ne sont pas strictement matérielles), sa lecture ou interprétation (dont les modalités et conditions de possibilité ne sont pas uniquement idéelles) et leurs divers enjeux sociaux. Mais peut-on mener cette analyse en ignorant les sciences du langage? Peut-on se passer d'une réflexion sur les notions de marque, trace, signalétique, signe... et sur les conditions de leur transfert en géographie sociale? Ce rapprochement est d'autant plus intéressant qu'un signe est éminemment spatial: il peut en effet être défini comme «ce qui est là pour autre chose », c'està-dire une chose ou un événement sensibles (donc matériels), présents et localisés quelque part, afin de renvoyer à quelque chose qui peut ne pas être là, voire être purement idéel ou . ., ImaglTIaIre. Et pourtant les travaux qui croisent ces deux domaines de recherche se résument à peu de choses. Pour L. Mondada et J.B. Racine (1995 : 253) : «L'utilisation très partielle qui a été

Réflexions sur les rapports entre marquage...

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faite des possibilités théoriques proposées par la sémiolinguistique est frappante. » Cela dit, leur texte ne permet pas d'entrer dans le vif des questions de marquage et d'appropriation de l'espace. Le dictionnaire dirigé par J. Lévy et M. Lussault (2003) confirme leur constat. Mais ces termes n'y sont pas définis3. La situation n'aurait donc que très peu évolué au cours de ces dix dernières années. L'objet de ce texte est de tirer quelques réflexions conceptuelles et problématiques de mes recherches personnelles

de thèse

4

ainsi que des discussions menées dans deux

séminaires finalement très complémentaires: le séminaire « mémoire et mise en mots de l'habitat populaire urbain », mais aussi un séminaire sur « l'appropriation de l'espace» co-animé avec V. Veschambre depuis cinq ans (Ripoli, Veschambre et alii (coords.), 2004; Norois, 2005...). Quels rapports peut-on dégager entre marquage et appropriation? Quel rôle cela peut-il jouer dans la construction de quartiers dits « populaires» ? Réflexion sur les rapports sémantiques entre marquage et appropriation de l'espace Il n'y a donc pas de véritable définition conceptuelle de l'appropriation comme du marquage en géographies. La notion d'appropriation est très polysémique. Quant au marquage, parfois qualifié d'« identitaire », on a tendance à le définir intuitivement comme une manière de signaler une appropriation de l'espace (<< marquer son territoire »). Une clarification n'est donc pas inutile.

Un article consacré à la sémiotique résume le texte de Mondada et Racine en lui ajoutant quelques références de M. Lussault (auteur de I' article). 4 Thèse de géographie sur la dimension spatiale de l'action collective et des mouvements sociaux. S Les définitions données dans le dictionnaire dirigé par R. Brunet ne sont pas satisfaisantes à plus d'un titre, comme nous le verrons plus loin pour le marquage.

3

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Mots, traces et marques...

Les principales définitions de l'appropriation de l'espace Faute de place, je ne ferai que présenter les principales significations dégagées et travaillées dans le cadre du séminaire «appropriation de l'espace ». À la lecture des textes de géographie mais aussi d'autres sciences sociales, on trouve des modalités d'appropriation de l'espace à dominante matérielle: la pratique ou l'usage autonomes (qui peuvent inclure un aménagement, une transformation de l'espace ou son détournement) ainsi que la pratique ou l'usage exclusifs - deux modalités qui ne s'impliquent pas mais peuvent se cumuler. On peut ajouter le contrôle de l'espace, un peu à part si l'on retient l'idée qu'il peut se faire par personnes interposées (forces de l'ordre étatiques, agents de sécurité d'une entreprise, etc.). Mais il existe aussi des modalités à dominante idéelle et subjective: l'appropriation « cognitive» (acquisition de savoirs et savoir-faire sur l'espace, d'une compétence, par apprentissage et familiarisation), mais aussi l'appropriation « affective» voire « existentielle» (sentiment d'attachement voire d'appartenance, sentiment d'être à sa place et plus encore de se sentir chez soi quelque part). Deux autres modalités idéelles, mais plus objectivées, peuvent encore être ajoutées et rassemblées sous l'expression d'appropriation « statutaire» : l'appropriation juridique (que l'on peut définir comme autoattribution légalement exclusive) mais aussi l'appropriation symbolique ou « identitaire »: un individu ou groupe social s'auto-attribue (et se voit reconnaître par les autres) une portion d'espace terrestre comme élément de son identité sociale (quartier bourgeois, bar gay, etc.). On notera qu'à ces formes d'auto-attribution s'opposent les formes d'attribution plus ou moins imposées à autrui (<< assignation statutaire »), qui peuvent elles aussi être «juridiques» ou « identitaires ». On notera surtout que ce n'est pas tant « l'espace» matériel (compris restrictivement comme portion de surface terrestre) qui est approprié, mais certains rapports à cette surface terrestre (déambuler, résider, inviter qui l'on veut, etc.).

Réflexions sur les rapports entre marquage...

19

Le marquage comme usage de signes indexicaux On considère en général qu'un signe est une convention arbitraire (il relève d'un choix culturel) mais nécessaire (en tant que convention), et à double face: il comprend et associe un signifiant (support sensible) et un ou plusieurs signifiés (idée ou image mentale). Il paraît donc tout à fait pertinent de partir des définitions ordinaires pour considérer toute forme de marquage comme supposant l'usage voire la production de signe(s). L'importance de la notion de signe Plus: on ne voit pas comment parler de marquage, a fortiori de marquage symbolique, sans utiliser cette notion, comme le fait pourtant R. Brunet dans sa définition (Brunet et alii, 1993 : 320). Cela a d'ailleurs l'avantage d'insister sur deux distinctions non négligeables que Brunet laisse un peu dans le flou: - d'abord sur la différence entre le marquage des êtres humains et celui des animaux: ces derniers ne produisent et n'interprètent pas de signes, ils extériorisent des éléments chimiques produits par leur corps et réagissent à ceux des autres sous forme de réflexes de type «pavlovien ». Or, comme le souligne U. Èco, «Les stimuli ne satisfont pas à une des définitions les plus élémentaires du signe: celle pour laquelle le signe a été mis à la place de quelque chose d'autre. Le stimulus n'est pas donné pour quelque chose d'autre mais provoque directement cette chose» (Èco, 1988 : 34). D'ailleurs, les signes et la fonction symbolique sont le propre non pas de l'Homme mais des sociétés humaines: tout signe s'oppose à d'autres signes, suppose un code culturel pour le produire, le reconnaître (le repérer comme tel) et l'interpréter - code qui n'empêche d'ailleurs pas l'erreur de production ou d'interprétation. - ensuite, sur la différence entre marquage symbolique et clôture matérielle de l'espace (qui vise en général à assurer un usage exclusif ou un contrôle de l'espace). Même si, dans les deux cas, il peut y avoir usage de «signaux» (des avertissements du type: «propriété privée », «ne pas

20

Mots, traces et marques...

entrer »...), et même si la frontière matérielle peut aussi avoir une signification et servir de marque (ou marqueur) symbolique du fait que «dès qu'il y a société, tout usage se convertit en signe de cet usage »6. Cette distinction renvoie à celle entre le signifiant et l'instrumental. Peut-on donner quelques précisions sur le type de signes pouvant servir au marquage de l'espace? On se risquera à deux propositions (sans pouvoir les étayer dans le cadre de cette publication). Des signifiants de toutes sortes Il semble n'y avoir aucune raison de limiter les types de signifiants utilisables. Contrairement à ce que Brunet laisse entendre, le marquage ne se réduit pas à une transformation durable de la surface terrestre ni à des signifiants visuels (<< repères signalétiques », « bornes », « barrières»...). D'une part, les corps des êtres humains peuvent eux aussi marquer l'espace, par I'hexis corporel (tenue, gestes...) et en tant que supports d'autres signes permettant d'identifier la personne qui les porte. On le voit bien dans les manifestations de rue qui mobilisent des banderoles, drapeaux, pancartes, autocollants, badges, tracts, etc. Mais c'est aussi le cas des vêtements, bijoux et autres affaires personnelles dans les situations ordinaires. D'autre part, le marquage ne se réduit pas même au canal visuel: tous les canaux doivent pouvoir avoir cette fonction7. Que fait la sociolinguistique urbaine si ce n'est montrer que l'on peut marquer l'espace en parlant, et que ce n'est pas tant le contenu du discours mais le fait de parler d'une certaine manière qui marque l'espace?

6

«L'activité catégorielle des participants s'exerce de manière globale et intégrée, ne s'arrêtant pas aux frontières disciplinaires qui distinguent entre comportements verbaux et non-verbaux.» (Mondada, 2004 : 90).

7

R. Barthes, cité dans U. Èco (1988 : 54).

Réflexions sur les rapports entre marquage...

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Il ne semble pas non plus que l'on doive considérer les signes issus du marquage comme nécessairement « motivés », que ce soit par «ressemblance» (propriétés formelles communes avec le référent: la forme du tracé représentant les fleuves sur une carte ressemble à celle de leur véritable tracé sur le terrain), ou même par « contiguïté» (contact physique entre référent et signifiant: la girouette indique le sens du vent). Des index ou signes indexicaux En revanche, on peut dire que c'est la contiguïté elle-même qui fait signe. Comprendre le fonctionnement du marquage nécessite d'introduire la localisation du signe dans la production de la signification, ce que la pragmatique appelle l'indexicalité8. Il semble que l'on puisse considérer que tout marquage mobilise un type de signe assez particulier, souvent qualifié d'index. Les index ou symboles indexicaux sont «des expressions dont la référence varie systématiquement avec les circonstances de leur usage, c'est-à-dire avec leur profération en contexte» (Armengaud, 1985: 49): les pronoms comme «je », «tu », « il », etc., les démonstratifs ou déictiques comme «ceci », « ce. ..là », «maintenant », « ici », etc. Ou encore: « L'index est un signe ayant pour fonction d'attirer l'attention sur un objet déterminé, ou de donner un certain statut à cet objet. Ce type de signe ne fonctionne qu'en présence de l'objet déterminé. [...] l'écriture a fréquemment une fonction indexicale: inscription Iboucheriel sur un magasin, indiquant le statut de l'espace clos situé en arrière de l'inscription [...] » (Klinkenberg, 1996 : 210). Il semble donc que l'on puisse définir le marquage (symbolique) de l'espace, au sens large, comme l'utilisation (ou production) d'un ou plusieurs signes indexicaux conférant un certain statut à l'espace où il(s) est (sont) produites). Mais ne
8 La pragmatique en général et la notion d'indexicalité en particulier mettent en rapport le signe et son contexte d'énonciation (Armengaud, 1985 ; Klinkenberg, 1996).

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doit-on pas préciser un peu le contenu de la notion? Qu'en estil du marquage « identitaire » ? Le marquage pour signaler une appropriation? Les êtres humains produisent bien des signes sur la surface terrestre et ceux-ci ont bien des significations. S'il faut donner un contenu plus spécifique au marquage, pourquoi ne pas reprendre la définition de Brunet et d'autres et le considérer comme l'utilisation d'un ou plusieurs signes indexicaux dans un espace «destinée à signaler son appropriation»? On retrouverait ainsi le « marquage du territoire» de l'éthologie, de l'interactionnisme de Goffman (1973), ou même du sens commun. Cela dit, quelques problèmes s'y opposent. De l'appropriation à sa revendication (ou affirmation) D'abord, on a dit plus haut que, pour séduisante qu'elle soit, l'analogie avec les comportements animaux est peu pertinente voire dangereuse. Ensuite, si tout se passe comme si l'on ne pouvait pas s'approprier un espace sans le marquer 9, la réciproque est plus que douteuse. Enfin, une relation empirique, même intime, n'implique pas une relation sémantique (surtout dénotative). Et de fait, certains auteurs confèrent des contenus plus larges au marquage, allant jusqu'au signalement d'une simple présence la, en passant par la revendication
d'appropriation
Il.

Cette dernière idée est intéressante mais cela représente plus qu'un simple élargissement de la notion: au sens commun, on
9 C'est l'hypothèse qui se dégage assez nettement des discussions du séminaire «appropriation». Voir notamment la quatrième partie du numéro de Eso de mars 2004 (RipoU, Veschambre et al., 2004) et plus particulièrement les travaux de V. Veschambre (2000, 2002 ; Norois, 2005c ). la Un exemple chez B. Lahire (1998: 156-158): les personnes marquent leur présence chez eux par des petits mots laissés à l'attention de leur famille pendant leur absence. Il C'est le cas de V. Veschambre (RipoU, Veschambre et al., 2004 : 73).

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revendique en général ce que l'on n'a pas; un marquage pourrait donc signifier non pas une appropriation mais son absence! Peut-on vraiment conserver les deux contenus en même temps? Opter pour l'idée de revendication a l'avantage, non pas tant d'être plus large tout en conservant un lien avec l'appropriation, mais de souligner que les « maîtres des lieux» (propriétaires, possesseurs...) comme les « exclus» sont sur le même plan. Cela peut paraître paradoxal, mais c'est bien ce qu'ils sont, d'un certain point de vue, dès que l'on se rend compte que l'appropriation juridique est d'abord un rapport idéel avec le monde matériel. En effet, dans une optique d'inspiration wébérienne, on pourrait définir le « possesseur » d'un espace comme un agent social qui revendique avec succès le monopole d'usage, de contrôle, de bénéfice, etc., de cet espace (le contenu de ce monopole dépendant précisément de sa définition juridique en cours). Dans ce cas, toute appropriation serait toujours une appropriation revendiquée avec succès. Quant au marquage, il serait l'une des façons de signaler cette revendication (ou affirmation) - sans que l'on puisse savoir a priori si c'est avec succès ou pas. Le marquage identitaire: association symbolique et droit de présence? Peut-on aller plus loin? Ne peut-il y avoir de marquage, même «identitaire », sans volonté d'appropriation? On pourrait repartir de cette idée minimaliste que le marquage identitaire exprime un rapport (social) à l'espace marqué. Mais ces rapports peuvent être multiples: «Untel a construit cet immeuble », «Untel est né ici », «cet espace est à nous »... Une façon d'avancer est d'interroger la spécificité d'un terme comme marque, par rapport à ses proches parents (empreinte, stigmate, indice, symptôme, signature, enseigne, emblème, symbole...) à commencer par la trace, autre notion souvent utilisée en sciences sociales. Au premier abord et d'un certain point de vue, trace et marque sont quasiment synonymes. Chacun sert d'ailleurs à définir l'autre dans les dictionnaires ordinaires. Dans les deux cas, il s'agit de la matérialisation d'une présence, c'est-à-dire d'une existence ou d'une action, en

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l'occurrence humaine, dans et sur le monde matériel objectif. Il y a donc une pertinence certaine à les faire travailler dans un même champ problématique. Mais il est tout aussi pertinent, et plus intéressant d'un point de vue analytique, de chercher à les distinguer, et ceci à partir de certaines de leurs significations les plus ordinaires. La trace désigne plutôt «ce qui subsiste du passé» 12, autrement dit la matérialisation de l'action anthropique dans l'espace physique en tant qu'elle a eu lieu dans le passé. Elle renvoie donc plus particulièrement au champ de l'histoire et éventuellement de la mémoire. La trace rend présent ce qui n'est plus, ou plutôt, rappelle aux présents ce qui a été. De ce point de vue, on peut encore préciser le propos. D'une part, elle n'est pas nécessairement intentionnelle (fonctionnelle, utile...); ce n'est même pas nécessairement un signe au sens strict (même si certains parlent de signe dès qu'il y a inférence, interprétation de celui qui le perçoit). D'autre part, s'il est possible bien entendu de connaître ou rechercher son ou ses auteurs (époque, groupe social, voire individu) - c'est la base de l'archéologie -, toute trace ne comporte pas nécessairement de « signature» et n'est pas produite à cette intention. Certains veulent parfois « laisser une trace» de leur passage sur la terre; d'autres veulent au contraire effacer toute trace de leur existence ou de telle ou telle de leur activité; d'autres encore ne se posent pas la question et restent indifférents aux traces qu'ils peuvent laisser comme à leur disparition. La marque est, elle aussi, une matérialisation de la présence et de l'activité. Mais on peut noter deux différences dans les définitions des dictionnaires ordinaires. D'une part, la référence au passé n'est pas explicite: si une ancienne marque renvoie nécessairement à une activité passée, ce n'est pas en cela que c'est une marque. D'ailleurs, si la trace est nécessairement ce qui subsiste de l'action passée, la marque peut s'évanouir avec la fin de l'action signifiante (comme dans le cas d'une
12Ou plutôt ce qui est considéré comme tel, car pour parler de trace, il ne faut pas tant reconnaître qu'interpréter ce que l'on voit.

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manifestation de rue par exemple). D'autre part, plusieurs significations nouvelles peuvent lui donner un contenu particulier que l'on ne retrouve pas avec la trace: une marque, cela peut être un signe de reconnaissance, de distinction (honorifique), d'attestation de telle ou telle qualité. Le marquage participe ici à l'identification, à la qualification, à la catégorisation de l'espace (comme espace populaire ou bourgeois, espace du pouvoir, espace sacré, etc.). De ce point de vue, la marque peut être différenciée de la trace sur plusieurs points. Elle est intentionnelle: elle est produite et pensée pour être une marque, un signe distinctif, c'est-à-dire pour rendre visible une qualité, un attribut de la personne, de la chose ou de l'espace marqués. Et si l'on intègre la dimension identitaire, elle n'est pas seulement signée, c'est en soi une signature.

TRACE
Plutôt relative au passé (ou à l'avenir) Renvoie plutôt à une activité Empreinte, indice Non nécessairement intentionnelle Fonction de témoignage éventuelle (mémoire) Logique de l'inférence

MARQUE Plutôt relative au présent Renvoie plutôt à un acteur Signature, symbole Intentionnelle (même indirectement) Fonction d'identification / distinction (statut) Logique de la signification

Encadré 1 : Les différences idéal-typiques entre la trace et la marque Doit-on dire là aussi qu'une marque est plutôt ce qui est considéré comme tel (ce que l'on considère comme intentionnel)? On touche ici à un problème pour le moins épineux, qui rejoint l'opposition entre sémiologie de la communication et sémiologie de la signification. Plutôt que de choisir, il semble préférable d'intégrer au cœur de la problématique ce hiatus (cette indétermination) entre l'intention réelle du producteur de signes et son intention supposée, c'està-dire l'interprétation que chacun peut en faire. C'est ainsi qu'un signe peut être interprété comme revendication

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