Paradoxes des menteurs :

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Les Paradoxes dzes menteurs I et II sont les deux volumes de Variations sur le paradoxe - III. Ce premier volume porte sur la logique, la littérature et les théories du paradoxe. Si le mensonge était comparé à un pays plein de marécages et de sables mouvants, certains voyageurs réclameraient une carte sûre à 100 % pour le traverser, tandis que d'autres se contenteraient d'une représentation fiable à 30 ou 60 %, ou déclareraient toutes les cartes menteuses. Représentées par les deux pôles incarnant une "pureté" inversée -la logique pure et la littérature pure", ces deux options représentées dans ce texte sont l'oeuvre de figures comme Tarski, Valéry, O. Wilde, René Girard, Chateaubriand, Manganelli, Vargas Llosa... Ce parcours finit sous la double rencontre de G. Deleuze et M. Blanchot autour de la rencontre du paradoxe et de la contradiction.
Publié le : lundi 1 mars 2010
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EAN13 : 9782296694026
Nombre de pages : 350
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PARADOXES DES MENTEURS :
LOGIQUE, LITTÉRATURE, THÉORIES DU PARADOXE

EDMUNDO MORIM DE CARVALHO

PARADOXES DES MENTEURS :
LOGIQUE, LITTÉRATURE, THÉORIES DU PARADOXE

Variations sur le paradoxe 3, volume 1

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11128-8 EAN : 9782296111288

À MA MÈRE AU-DELÀ DU MENSONGE POUR L'ÉTERNITÉ

VARIATIONS SUR LE PARADOXE – III PREMIER VOLUME

INTRODUCTION Si une opération abstraite comme le paradoxe cherchait une "incarnation", un "visage", elle choisirait probablement celui du "menteur" dans une multitude de visages. Mais elle risquerait aussi d'être très vite confrontée, dans sa lecture logicienne du Menteur, à son "absence de visage". Le Menteur combine le visage et l'absence de visage dans un "scénario" donné où la réflexion essaie de le neutraliser en choisissant le cadre le plus simple — un seul acteur et une seule réplique. En quittant cette scène minimale, on peut lui attribuer une pluralité de visages. Si on pastiche un certain type d'affirmation, on dira sans peine qu'au commencement était le mensonge. Le Mensonge est doté d'une puissante universalité. D'une manière telle que les catégories censées être des prémisses du savoir comme le vrai, le bien (et aussi le beau) ne sont plus que des catégories marginales, potentiellement "désespérées", presque tragiques dans le grand océan du mensonge et de tout ce qu'on peut lui associer (flatterie, recherche du pouvoir, lâcheté, ruse du dédoublement, intéressement économique, etc.). Les éthiques classiques, qui posent donc le vrai et le bien universels au point de départ de leur réflexion, sont parfaitement mensongères par leur négligence de leur environnement historique, politique, existentiel. Un certain type de "vérité" peut n'être que le masque du faux. Non pas parce que ces opérations vont ensemble, mais parce qu'elles se placent uniformément, totalement, universellement, du côté du "vrai" tant au point de vue théorique que pratique, au nom de l'idéal ou de l'humanité. Le paradoxe du Menteur pose la question du rapport entre la langue et le monde, après avoir posé celle du rapport entre divers usages de la langue (logique, philosophique, poétique, etc.). Il s'agit en effet d'un carrefour multiple. Il ne faudrait donc pas dire le Menteur mais les Menteurs. On peut rabattre le menteur sur le langage ou sur le réel non-langagier — ces deux types de lecture, qui voient le jour

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parfois d'une manière corrélée, s'opposent dans une succession ou une vision antagoniste. L'alternative se fige et la "lecture" est exclusive. Le temps (ou son absence), la théorie (et son extension), le sujet (ou sa rature) s'insèrent dans le contexte polarisé par le couple "universel / particulier". Le paradoxe est lié à une opération d'universalité totalisante qui se produit cependant dans un cadre sans cadre, dans un "univers" ne comportant qu'une seule dimension — et l’on peut dire qu'il figure le tout et qu'en fait il n'est redevable que du rien. La totalité paradoxale est une totalité impossible. Elle va de pair avec une stratégie de la confusion, de l’amalgame, de la fusion désirée d'un axe positif et d'un axe négatif. Le paradoxe est une manière de jongler avec l’écart des opposés. Le paradoxe pose encore les questions de l’arbitraire du signe (ou de la "naturalité" supposée de la langue), de l’indétermination de l’énonciation, de l’adéquation à un processus externe, ou de la clôture et de l’ouverture des processus langagiers, c'est-à-dire de la référence et de l’autoréférence. Cela implique une réflexion sur le langage et l’acte, l’acte de langage, ou le performatif, dans le cadre d'une réflexion globale sur l’énonciation en tant que performance. Celle-ci est rendue "libre" par rapport au procédé affirmatif, déclaratif, de faire telle ou telle chose, assumer telle caractéristique — elle déborde le "formalisme" des expressions figées. Le paradoxe va de pair avec la rature du "sujet" et une dissimulation de la maîtrise — il y a un paradoxe du sujet-théoricien. Le poème apparaît souvent comme un bon révélateur des enjeux théoriques. Chez Valéry, le paradoxe du menteur a plusieurs figures illustres — l’homme, le rêveur, le scripteur, le littérateur, le sage, le philosophe, le théologien, entre autres. C'est-à-dire tous ceux qui sont pris dans la comédie du vivre, du signifier, du rêver, du vouloir, du maîtriser, du savoir. On peut y joindre le système nerveux, le théâtre, la société civile, la sphère politique. Le mensonge fait spécialement partie de l’enjeu de la rature scripturale et du rapport de l’écriture au temps dans la suite indéfinie des fragments scripturaux. Le paradoxe du menteur devient le paradoxe de l’idée et de l’organisme, le paradoxe de la sensibilité et de la spéculation. Notre premier volume de cette série, nous l'ouvrons par le cercle logique du menteur dans la compagnie d'Épiménide, le seul habitant du monde antique qui puisse rivaliser avec Ulysse, et du "je" anonyme, mais tout aussi errant, du "je mens" qui traverse tant de pages sans qu'on ait levé son identité "structurale". Dans un premier

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temps, nous restons sous l'orbite du menteur, du rapport de la logique et du langage, et progressivement, nous nous déplaçons vers la scène du poétique. Dans un deuxième temps, nous nous intéressons aux déclinaisons du menteur et du mensonge dans les Cahiers de Paul Valéry. Nous poursuivons donc avec les différents visages du menteur chez Paul Valéry, expert en mensonges et vérités, allant du rêveur au poète, c'est-à-dire de l'autre à lui-même. Indubitablement, nous renouons avec la déclinaison du comédien dans la série antérieure des Variations. Dans un troisième temps, nous aborderons le rapport de la littérature (ou de l'art) et du mensonge dans certaines autres perspectives. Nous glisserons de Valéry à d'autres théoriciens, d'autres praticiens ou analystes du mensonge littéraire : Manganelli, Barbedette, Vargas Llosa, Chateaubriand, et surtout René Girard, et sa mimésis en proie à la folie, et Oscar Wilde, grand seigneur du paradoxe à qui il a joué bien des tours et dont il sera la victime. Et nous finirons ce premier volume par un retour au menteur et à certaines approches actuelles du paradoxe. Ce "retour" sera placé sous le signe de la rencontre du paradoxe et de la contradiction. Nous procéderons à une analyse détaillée de certains textes, parfois récents ou parfois plus éloignés de notre actualité, concernant le paradoxe — William Poundstone, Jean-Vidal Rosset, Olivier Abiteboul, etc. Mon dernier souffle (provisoire ! peut-être au grand désespoir de la patience de mes lecteurs) concernera le couple Deleuze-Blanchot et le double enjeu de la contradiction et du paradoxe, auquel nous ajoutons une nouvelle bûche pour que le feu en question ne s'éteigne pas.

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Logique, énonciation et poétique : de la sémantique à l’autoréférence Le Menteur évolue dans le cercle logique de la vérité. Il est le pur produit d'une clôture du système représentatif — accompagnée parfois d'un repli vers un système notationnel, doublant la langue dite "naturelle" compromise avec le désordre, le non-sens et le hasard. Deux conséquences langagières : la mise à l’écart de la langue par sa transformation en un appendice sémantique d'une syntaxe logique ; et la rature du discours et de l’énonciation. Cette stratégie présuppose, dans certains cas, le rejet ou la mise sous suspicion de toute procédure d'adéquation, de vérification, de transformation externes. Le paradoxe y illustre le degré zéro de la référence. Et la vérité est ainsi univoquement définie en termes de "prédication", tandis que la référence se mue en "autoréférence" et devient une opération interne au "système" ou au "code", lequel abolit alors toute extériorité ou ne l’appréhende que comme l’une de ses réfractions obligatoires. La logique a tendance à raturer la dimension énonciative du discours, les positions individuelles des intervenants étant loin d'être homogènes. C'est-à-dire qu'elle nie ou dénie quelque chose d'ineffaçable et qui "la" concerne en premier lieu. Le discours du logicien (ou du philosophe de la logique) est, en effet, plus qu'un discours, le langage même de l’universel s'adressant à l’universel. Il évolue, à ce niveau, dans un cadre sans contrastes. Le poétique, c'est-à-dire le discours littéraire en

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général, permet précisément de rappeler les enjeux occultés de l’énonciation, et se manifeste comme ce qui interroge et brise la "clôture du texte". L’enjeu de la référence et de l’autoréférence se combinera, dans la suite de l’analyse sur l’enjeu du "Menteur"1, à celui de la différenciation des niveaux du discours mimant à sa façon la hiérarchie des types de langage (en partant, à la base, d'un langageobjet vers un métalangage de niveau supérieur, lequel devient à son tour le langage-objet d'un métalangage d'un niveau encore plus élevé, etc.). Le paradoxe vise la coexistence des "opposés" — ci-dessous, le "vrai" et le "faux" — dans un temps et un espace nuls, véhiculés par un sujet d'énoncé vide ou un sujet d'énonciation effacé ou "zéro", dans le cadre d'une alternative contradictoire successivement affirmée et niée. Le paradoxe est lié à une universalisation totalisante ("tous" les crétois mentent : "tous" ou "aucun", selon le principe du "tout" ou du "rien"), ne comportant pas de réelle extériorité (dans cet univers, il n'y a que des... crétois, bref, personne ne peut être "crétois"), la totalité conçue étant, en outre, de signe contraire à l’affirmation qui la soutient. Le paradoxe est une affirmation de type universalisant contredite par le caractère particulier de l’énonciation (Épiménide le crétois dit : "Tous les crétois sont des menteurs") ou une affirmation particulière contredite par le caractère universel de l’énonciation ("je mens", en tant qu'énoncé particulier, souscrit par la théorie proposant une loi qui régit ce type d'énoncés). Le paradoxe suscite et annule, à la fois, la portée référentielle d'un énoncé — le Menteur, dans la citation théorique, ment à propos de "rien", c'est-à-dire qu'il ne ment pas et qu'il n'existe pas ; en fait, il "ment" pour que le théoricien puisse dire le "vrai". Le paradoxe ne comporte qu'une seule dimension, dédaigneuse des enchâssements, ruptures, coordinations, différences, etc., qu'elle escamote. Il fait jouer une clôture qu'il désavoue en même temps : le paradoxe est le cadre sans cadre. Il n'enchevêtre pas, à proprement parler, les niveaux du discours et du réel : il les efface plutôt et les met tous sur un même plan. L’enchevêtrement et le nonenchevêtrement n'ont lieu que dans un commentaire proposant déjà une solution. Le paradoxe est inhérent à une procédure de totalisation viciée, à un Tout dont la clôture est, en même temps, affirmée et niée : on y déclare implicitement appartenir et ne pas appartenir à un groupe,

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dont on se désolidarise quand on y est inséré et qu'on revendique lorsqu'on ne lui appartient pas. Il s'agit d'une totalisation si absolutisante que, en n'ayant pas d'extériorité, elle manque aussi d’"intériorité" : si on est dedans parce qu'on est dehors, et si on est dehors parce qu'on est dedans, ni le dedans ni le dehors n'ont aucune consistance. Le paradoxe est porteur d'une absolutisation par amalgame : il assume la thèse et l’antithèse d'un dualisme absolu combiné au degré zéro des déterminations. Le paradoxe vise à dénouer une antithèse en restant sous son attraction, ou à jouer avec elle en offrant un dilemme impossible à l’interlocuteur : il offre donc à celui-ci un cadeau empoisonné. Si le paradoxe produit une confusion, c'est qu'il travaille en vue d'une fusion, où les différences duelles doivent s'abolir, mais on peut estimer qu'il échoue dans cette tâche, car si les opposés oscillent et renvoient indéfiniment l’un à l’autre, ils se maintiennent aussi. Il équivaut, dans ce cas, à une dénégation. En plus de la totalisation, le paradoxe se réfère donc à une double accentuation d'un champ antithétique. Il combine une affirmation et une négation (ou une négation et une affirmation), parce que si on affirmait l’affirmation (ou si on niait la négation), rien de paradoxal se produirait à première vue. Le paradoxe est un énoncé affirmatif (ou négatif) qui présuppose ou qui débouche dans un énoncé négatif (ou affirmatif), de manière qu'on se trouvera devant quelque chose d'affirmatif-négatif (ou de négatif-affirmatif). De toute façon, avec ou sans paradoxe, le mensonge et la vérité coexistent dans la pratique la plus anodine du langage, sans que, souvent, l’on réussisse à départager cette ambivalence — mimée sous un registre logique par le paradoxe —, et laquelle est certainement beaucoup plus exaspérante que celle de ces jeux théoriques aseptisés. Lecture sémantique du paradoxe Logique et langue "naturelle" Le cercle linguistique : "Je dis vrai" et "je mens" Le paradoxe est une sorte de machine de guerre visant à démontrer l’incohérence, les inconséquences et l’incomplétude du langage dit "naturel". Même si certaines définitions du paradoxe soulignent son rôle purement sémantique, elles font malgré tout appel

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à une dimension syntaxique. Si le paradoxe consiste en un jeu de bascule indéfini entre une affirmation et son contraire qui s'impliquent mutuellement, s'il est la conclusion apparemment irréfutable mais inacceptable d'un raisonnement à « deux branches », dont la « conclusion d'une branche contredit celle de l’autre » — définition de Mackie, J.L., cité par Béatrice Godart-Wendling (La Vérité et le menteur, Les paradoxes sui-falsificateurs et la sémantique des langues naturelles, Éditions du CNRS, 1990, p. 17, note 4) —, ou même s'il représente une « suite alternée non-convergente des valeurs de vérité » (ibid., p. 32), il est réducteur de considérer ces déploiements énonciatifs comme la simple résultante d'un jeu sémantique. Il est difficile de dire que l’énoncé "je mens" est un "paradoxe sémantique" : on y écrase le "je" et la "syntaxe". C'est-à-dire qu'on analyse le langage ordinaire, commun, en fonction d'une "langue" logique (il vaudrait mieux dire "code", puisqu'elle n'est parlée par personne...), d'une pure syntaxe logique, où la sémantique apparaît effectivement comme un problème majeur. On raisonne, par conséquent, dans le cadre d'une "langue amputée" (et l’on escamote que seul l’énoncé peut avoir un "sens" et que celui-ci se différencie de la "signification" des signes isolés). Pour le logicien, la langue commune est, à peine, une "sémantique", avec laquelle il remplit sa combinatoire "parfaite" mais vide. Le paradoxe résulte d'une mauvaise intégration de la langue commune dans le système de la logique. Néanmoins, la "sémantique" est primordiale parce que c'est avec elle, à travers elle, que l’opérateur logicien postule à une vérité effective, à un ancrage dans le réel, et qu'il accorde l’axe désignatif à l’axe définitionnel. La définition du paradoxe, comme quelque chose de purement sémantique, permet d'attribuer l’insuffisance dont il est le porteur, non pas à la logique binaire, mais au caractère vague, ambigu, non-réfléchi, contradictoire, du langage dit "naturel". Le concept de "langue naturelle" est essentiel dans ce processus de neutralisation et de mise à l’écart de la langue commune : on oublie ainsi l’"arbitraire du signe" ou le caractère nonnaturel de tout langage. Le rapport ambigu du langage formel au langage "naturel" est très bien condensé par une phrase de Tarski : il « est impossible semble-t-il, non seulement de définir ce que signifie l’expression du langage quotidien "proposition vraie" mais encore de s'en servir dans ce langage » (Alfred Tarski, Vérité et langages formalisés dans Logique, sémantique, métamathématique, tome premier, Librairie

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Armand Colin, 1972, p. 160) . En effaçant le "semble-t-il", purement de convenance, on trouve placé devant un dilemme : s'il est impossible de comprendre cet énoncé, s'il est impossible de s'en servir, on s'en sert néanmoins, et l’on comprend ce qu'on n'aurait pas dû comprendre. On utilise alors un langage dont on a établi l’impossibilité (de dire) pour dire son impossibilité ; bref, on a néanmoins dit tout ce qu'il fallait dire : le lieu et le moment de la "proposition vraie", situés en dehors de la sphère du langage "naturel". Le langage formel le plus performant sera, par contre, impuissant à le faire, sans un recours (toujours "dénié") à un langage qu'on a estimé incomplet, équivoque, antinomique, "clos", universaliste, non-respectueux des niveaux (métalangagiers) et des différenciations, servant à tous les usages, ou aux frontières jamais bien définies, en somme, irrationnel et pervers 3. Raisonner dans un cadre purement sémantique, c'est appréhender le terme "vrai" (ou "faux") lui-même en tant que "vrai" (ou "faux"), comme si le mot "vérité" était automatiquement sa propre vérité, ou comme si le mot "rose" distillait tous les parfums de la fleur. En outre, en considérant que le paradoxe résulte d'une phrase "autoréférentielle", porteuse de l’attribution d'une valeur de vérité (ou de fausseté) à elle-même, on évolue dans un cercle linguistique, où la vérité est exclusivement interne à l’énoncé. Un paradoxe, tel celui du Menteur, est la « résultante de deux mécanismes : l’autoréférence et l’interaction autoréférence-prédication de fausseté » (ibid., p. 33). Il y a ici déjà un démarquage à l’égard de la thèse du paradoxe comme une opération essentiellement sémantique : la "prédication" ne peut pas y être tout à fait confinée, sauf par un escamotage de la structure verbale. L’énoncé dit sa propre vérité (je dis vrai lorsque je dis que "je mens") sous une forme qui contredit l’affirmation ou l’établissement de sa "vérité" (mais je ne peux point dire que "je ne mens pas" puisque j'affirme que "je mens"). La « sui-falsification » correspond à un énoncé porteur d'une implication d'autoréférence (sui-) et d'une prédication de sa propre fausseté (falsificateur) (ibid., p. 18). Or, l’énoncé "je dis vrai" est presque tout aussi paradoxal que le "je mens", même s'il n'est pas pris dans un engrenage antithétique, car en disant vrai, je ne dis rien de vrai, donc je ne dis rien de ce que je dis... L’hypothèse de la "sui-falsification" intériorise la falsification, et le problème est alors de pouvoir falsifier la falsification interne — de stabiliser le retournement indéfini du paradoxe autour de l’axe oppositionnel (vrai / faux). On raisonne en termes de vérité ou de

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fausseté radicales à propos d'un dire qui est lui-même totalement vrai ou faux. La thèse logique (binaire) engendre une conception totalitaire de la vérité discursive. Il faut faire intervenir l’'« univers de croyance du locuteur » (ibid., pp. 199-212), porteur à son tour d'un redoublement des valeurs de vérité — par exemple, le locuteur B soupèse la situation engendrée par les affirmations successives : "X dit que Y ment" et "Y dit que X dit vrai", en considérant soit qu'ils disent vrai tous les deux, soit qu'ils disent faux ensemble, soit que l’un d'entre eux ment et l’autre dit vrai, ou vice-versa. Alors que, dans un premier tour, sans aucun renvoi à l’univers fictif et tout aussi monolithique d'un locuteur supplémentaire, X se limite à dire qu’"Y ment" et Y se cantonne à dire que "X dit vrai" —, pour pouvoir stabiliser les énoncés paradoxaux, mais cette introduction d'un nouvel élément (un "autre" locuteur) change les données, sans en modifier la stratégie, du problème initial ("je mens"). Dans les deux cas, le discours renvoie au discours (ou à ce simulacre de discours que sont ces deux énoncés), sans qu'on en voie un au-delà. On dit vrai, ou non, à propos d'un "dire" qui peut être tenu par un ou deux protagonistes, sans que cela altère la démarche initiale. De toute façon, le paradoxe — ainsi que le "je mens" sans additifs — est stable (procédant à un retour invariable à un point de départ donné) et instable (il ne peut s'y fixer durablement), immobile (toujours prisonnier du même axe) et mobile (oscillant entre les deux pôles de l’axe choisi), hasardeux (puisqu'il est tributaire d'une énonciation) et nécessaire (grâce à l’effacement de tout énonciateur). Le paradoxe et l’abolition des écarts langagiers Le paradoxe vise l’interpénétration radicale de deux champs sémantiques (abolition d'un écart) par le biais d'un jeu syntaxique. Un terme est directement son contraire et celui-ci devient ce dont il était le contraire : ""A" est "non-A"" et ""non-A" est "A"". Il n'est pas étonnant que la figure type du paradoxe soit le cercle. La formule simple du paradoxe ("A" est "non-A") le rapproche de la contradiction, dont il se différencie pourtant par cette "attribution directe" qui fait porter la négation sur l’intégralité de l’élément énoncé au départ et implicitement offerte comme un état de choses objectif. Il ne s'agit donc pas de dire que ""X" est "a" et "non-a"" mais de court-circuiter l’attribution pour qu'il ne reste rien après l’opération produite. Il est

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illusoire de séparer les paradoxes en sémantico-paradigmatiques et en syntaxico-syntagmatiques. Le paradoxe est indissociable de ce double jeu. Le paradoxe est intermédiaire entre l’oxymore (antithèse sémantique : l’"obscure clarté") et la contradiction (antithèse syntaxique : j'aime la clarté, je n'aime pas la clarté). Il est le recours à une antithèse dans le but même de l’effacer et que l’on combine avec l’impossibilité de l’effacer. On quitte et l'on ne quitte donc pas le cadre antithétique. Antithèse de l’antithèse, non pas en vue d'une nouvelle "thèse", mais d'une "absence de thèse", ce qui fait que, tôt ou tard, on revient au point de départ. L’antithèse est effacée ou déstabilisée, et reconduite ou re-sacralisée4. Le paradoxe est le stratagème d'un double retournement des "contraires" (ou des termes qui, sans être d'emblée contraires ou opposés, le deviennent dans un discours donné). Par exemple, l’orgueil de soi peut se muer, à tout moment, en mépris de soi, et inversement. Deux caractéristiques du paradoxe : la rapidité ou la vitesse (l’instant d'après, les choses peuvent changer radicalement) et l’absolutisation des enjeux (la disparition de toute clôture réelle, ou cadre de référence, car on vise le "sans-clôture"). Par la rapidité, il s'agit d'affoler le temps dans le but de le neutraliser et de le stopper — temps sans durée, temps du vertige et de la "mimésis" folle, temps de l’utopie et du changement radical de l’ensemble de tout ce qui est. Par l’absolutisation, il s'agit de transformer l’irréversible en réversible — la construction du pur cercle de l’Être au-delà de l’étant. Le raisonnement "apagogique" — le paradoxe du menteur ou la preuve par l'absurdité Le paradoxe révèle la présence d'antinomies et, à chaque fois, les antinomies apparaissent comme des culs-de-sac indignes d'une raison pleinement rationnelle, c'est-à-dire consciente de ses limites. Sans aucun espoir de récupération autre que formel, d'où la nécessité d'un système et d'une logique parallèles pour résoudre le problème. L'antinomie sémantique est la preuve de l'universalité défectueuse et inconsistante du langage qui laisse se produire un tel genre d'avanies. Ce ne sont pas seulement des paradoxes que ce type de langage collectionne — il est une sorte d'abonné permanent aux contradictions. La mise en accusation du langage commun, comme source paradoxale et contradictoire, fut surtout l'œuvre du philosophe polonais A. Tarski. Le langage commun est dépossédé de son privilège de dire le "vrai"

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sans ambiguïté d'aucune sorte, sans duplicité ni jeux pervers. Le paradoxe du Menteur est ainsi un stratagème — une sorte de cheval de Troie — dans la guerre des savoirs et des langages ; il est un certificat d'absurdité délivré au langage ordinaire. On trouve, dans un article de Philippe de Rouilhan, une analyse détaillée des atermoiements de Tarski dans ses successives versions de la problématique, laquelle garde cependant ce noyau fort d'une mise à l'écart du langage de tous (Philippe de Rouilhan, Le Menteur, Sur la théorie de la vérité de Tarski, Le Temps de la réflexion, V, éd. Gallimard, 1984, p. 271/90). Par exemple, un glissement entre la « théorie des catégories sémantiques » et la « théorie des types simple » (Le Menteur, pp. 284-note 1, et 272/3). En outre, on peut y découvrir une petite histoire du paradoxe du menteur logique et linguistique ou sémantique (Le Menteur, pp. 271/3)5. Un raisonnement apagogique — raisonnement qui établit la validité d'une "proposition" ou d'un "domaine" donné par la réfutation de l'absurdité de la proposition ou du "domaine" contraire — est au centre de sa stratégie. La manifestation de l'antinomie paradoxale équivaut à une révocation du langage ordinaire. On expose son absurdité pour poser l'alternative rationnelle du langage formalisé. Tarski ne pouvait, d'après lui, « avancer en faveur de la destination des niveaux de langage que cet argument apagogique : toutes choses égales d'ailleurs, passer outre conduit au paradoxe du Menteur » (Le Menteur, p. 289). Ce qu'on aimerait interdire, c'est toute possibilité de formuler des énoncés fautifs à l'égard des normes du savoir. De couper et de stériliser la mauvaise herbe avant qu'elle n'envahisse la "culture" en cours. Le fait qu'un énoncé fautif soit possible et que rien ne lui fasse résistance, c'est cela le crime anti-logique et anti-vérité. Or, cela correspond à la difficulté d'analyser l'origine du paradoxe. Il y a ainsi plusieurs strates dans un paradoxe et sa "présence" ne peut équivaloir qu'à un rejet de l'instance qui l'accueille et le tolère — « [...] tout paradoxe peut ainsi apparaître rétrospectivement comme le fondement apagogique de sa propre résolution. Mais cette résolution reste dogmatique si elle ne livre pas ce qu'une apagogie comme telle ne peut livrer : le fondement justement, la raison, l'origine du paradoxe » (Le Menteur, p. 288). L'origine du paradoxe n'a souvent rien de paradoxal (comme dans le cas de l'agent paradoxal : menteur, barbier, etc., qui n'existe pas) — l'origine est négative et sa négativité équivaut à la dissolution du paradoxe. Dans la pratique quotidienne du langage,

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un énoncé comme "je mens" ne pose aucun problème majeur — ou on l'ignore, ou l'on sait bien qu'il ne s'applique pas à lui-même, mais bien à d'autres énoncés. Le grand problème de Tarski est le rapport entre le langage commun, quotidien, devenu malgré lui "langage-objet", et le langage formel, langage de type supérieur ou "métalangage". Le premier est universel, car le sens déborde toujours la forme dans les opérations d'homonymie et de synonymie, équivoque, à la structure défaillante porteuse de contradictions, infini ou sans limitations combinatoires ou "sémantico-syntaxiques" Le deuxième est restreint, formalisé ou à structure « "rigoureusement spécifiée" » (Le Menteur, p. 278), d'« ordre fini » ou doté d'une clôture car le « "sens de chaque expression est univoquement déterminé par sa forme" » (Menteur, p. 276). La forme est autosuffisante, porteuse d'une lumière rationnelle, laquelle se met ailleurs à décliner. L'universalisme du langage quotidien est contemporain d'un maillage trop lâche, d'une indétermination qui se révèle incohérence et contradiction — le langage prend ses proies dans ses filets toujours mal raccommodés, béants. Pour Tarski, les langues "naturelles" sont des systèmes inconsistants (sémantiquement clos), ne pouvant pas attribuer de manière rationnelle, objective, univoque, des valeurs de vérité (le vrai ou le faux) à ses opérations phrastiques. Elles combinent langue et métalangage, sémantique et syntaxe, dans un cadre "clos". En fait, le degré d'ouverture et de clôture sémantique renvoie à la possibilité et à l'impossibilité de générer une pluralité indéfinie de niveaux métalangagiers. La sémantique d'un langage L est décryptée par le métalangage ML qui expose sa pure syntaxe, sa correction rationnelle et son agencement logique, à l'intérieur d'un "tout" formel ontologiquement bien fermé. Logiquement, un niveau N trouvera toujours un niveau N+1 où il figurera comme "langage-objet". En principe, il n'y a pas de fin à cet agencement vertical ; même si, dans la pratique, on s'arrête à un niveau donné. Dans le langage, la vérité est aussi bien une notion sémantico-syntaxique que pragmatique ; la définir comme exclusivement sémantique, c'est le premier pas pour déclarer son incomplétude, c'est la voir comme un simple résidu formel pouvant être remplacé sans perte par des systèmes formels plus rigoureux.

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PARADOXES DES MENTEURS - I Le langage dit "naturel" entre ordre et chaos

La définition de la langue dite "naturelle" comme "sémantique", dépourvue d'une vraie forme ou syntaxe, est le premier coup d'assujettissement de la langue aux systèmes formels censés être purs, purifiés de tous les quiproquos, inconséquences, brouillages, ambivalences, divergences, dont la langue "naturelle" est devenue synonyme. Dans ce rapport à la langue se joue déjà un rapport à l'histoire et à la "nature", instances pleines de "bruit" et de "fureur" complices de la langue. Le fait d'envisager les paradoxes comme "sémantiques" (ou dits "linguistiques" ou encore "épistémologiques") — c'est-à-dire ceux où un sens est en jeu — implique un horizon où ils disparaissent dès qu'on produit un système à la hauteur d'une raison sans frémissements ni ruptures (essentiellement, une syntaxe rigoureuse écartant tout écho du "bruit" et de la "fureur" externes). Une nouvelle syntaxe formelle se proposera de combler le manque ou le trouble et de mettre de l'ordre dans le chaos (relatif) de la sémantique. Une double correction est à l'œuvre pour une double défaillance (celle de la syntaxe de la langue ordinaire et celle de ses utilisateurs piégés par les mailles trop irrégulières, à la fois lâches ou fermes, de sa sémantique). La définition du vrai est impossible pour les langues naturelles — selon le paradoxe du menteur d'après Tarski et la convention T (Claude Imbert, Phénoménologies et langages formulaires, La Vérité d'Aristote et la vérité de Tarski, PUF, 1992, p. 214). La définition de la vérité échappe à la langue, confinée à un rôle descriptif, pour se déplacer à l'intérieur d'un champ métalangagier possédant la dimension d’"ouverture" (tout niveau a un autre niveau qui lui est supérieur) qu'elle n'a point, étant donné sa "fermeture" — voilà le gain majeur du paradoxe du Menteur. La langue naturelle est la principale victime du Menteur, puisqu'on lui enlève le prédicat "vrai", et on la transforme en une suite d'« exemples dépareillés » (ibid., p. 215), impuissante à mettre de l'ordre dans son propre chaos. La langue naturelle est renvoyée du côté de l'intuition, de l'histoire, de la pratique sociétale. Il s'agit de changer radicalement de "syntaxe" ou de "grammaire" en laissant à la langue naturelle un rôle d'adjuvant. La langue naturelle — nature opposée à science et à raison — est un dépôt historique de sédiments

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contradictoires, résultant d'un travail incessant de bricolage et de "trafics" de toutes sortes. La langue naturelle est floue, équivoque, indéterminée, contradictoire, paradoxale — ce qui fait un peu beaucoup, et elle équivaut ainsi à un primitivisme, à un historicisme ou à un relativisme. Il faut faire place à un travail d'ingénierie — symbolisé par le calcul formel (quantification des valeurs et des variables, mise en place des classes, etc.). Le problème de la "logique" — après et au cours de l'élaboration de langages formels "consistants" — est qu'elle doit toujours retourner au stade déclaré révolu pour exposer sa "différence", avec un sentiment potentiel de la trahison inhérente aux mots impurs, vagues ou décadents, qu'elle est obligée d'employer malgré elle. Cependant, le langage naturel accomplit la fonction "sémantique" que le "langage" formel quantifiant et quantifié ne peut effectuer (ibid., p. 235). Il a un rôle d'appoint d'un système métalangagier, d'un langage "formulaire" qui le tient en laisse pour l'empêcher de déborder de manière antinomique ou paradoxale. Si la langue naturelle est vue parfois comme une base primitive, intuitive, historique, de l'extension formelle, celle-ci la subvertit radicalement en lui niant le pouvoir de définir la vérité et de la mettre en pratique au point de vue énonciatif. En définissant la langue ordinaire comme "sémantique", on la transforme en appoint sémantique du système formel qui, étant donné sa propre "sémantique" très appauvrissante, la transforme en supplément de sa syntaxe rigoureuse ayant remplacé la syntaxe (ou "grammaire") initiale défaillante. La "sémantique" des systèmes formels ne peut être qu'extrêmement pauvre. On arrive à la "vérité" en ajoutant des réductions à des réductions. Le langage formel est de plus en plus artificiel, monocorde, aseptisé. L’"inconsistance" du langage naturel, par sa malléabilité, souplesse, plurivocité, etc., est préférable à une consistance rabougrie, anémique. La langue naturelle, vue comme un dispositif syntaxiquement défaillant, peut à peine jouer le rôle d'appoint d'un système formel consistant qui ne risque jamais de perdre sa consistance à son contact. On se demande en quoi cela relève d'une sémantique telle qu'elle est la propriété de la langue dite "naturelle". Il faudrait inverser la donne — la sémantique de la langue non-formelle (au sens de la logique) est ouverte, et c'est précisément la "sémantique" du langage formel qui est "close" (ou "absente", réduite à la paraphrase de quelques opérations internes au "système"). Les langages ouverts vers un autre métalangage, dans la hiérarchie des

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langages-objets et des métalangages, sont en fait fermés dans leur rapport à la réalité non-formelle. Cette stratégie renverse les termes "ouverture" et "fermeture" en appelant fermé ce qui est ouvert et ouvert ce qui est fermé. Elle traduit le rejet et la hantise de la contradiction et d'un monde irréductible en partie aux calculs qui essaient de le discipliner. La langue "naturelle" ou "commune" est suspectée car elle traduit à sa manière le désordre du monde. Le problème paradoxal résulte précisément du fait qu'on ferme la langue commune qui était ouverte. La langue commune est à la fois ouverte et fermée, consistante et inconsistante, contradictoire et identitaire, paradoxale et univoque — on ne peut la définir par un seul type de caractérisation. Comme elle est langage et métalangage. Sens fini formel et sens infini non-formel Transparence et obscurité interne et externe des langages Le problème qui nous intéresse est le passage obligé du "métalangage" supérieur, de type formalisé fini, dans le "langageobjet", de moindre puissance et aux arêtes souvent indéfinies, équivoques ou infinies. Le langage formel, d'après ses contempteurs, met en œuvre un sens fini formalisé, parfaitement ajusté à ses opérations. Le langage ordinaire produit un sens infini non-formel : il échappe donc à une formalisation rigoureuse. Le déni d'une formalisation conséquente au langage ordinaire, même contenu et amélioré, expose le logicien à une contradiction. Pour exprimer la "vérité", possible dans un certain lieu, il faut revenir au territoire où l'on a déclaré qu'elle était impossible. En démontrant l'impuissance du langage, révélée par le paradoxe du Menteur, on prouve le bien-fondé de la démarche qui le contourne, c'est-à-dire la raison d'être des langages non-naturels. « La preuve est apagogique, et le paradoxe du Menteur qui apparaissait au début du mémoire comme la croix de toute doctrine possible de la vérité au sens classique, réapparaît maintenant pour être réinvesti dans cette preuve apagogique [...] » (Le Menteur, p. 287). C'est-à-dire dans le résultat suivant : « il n'est pas possible de construire » une « définition formellement, correctement et matériellement adéquate de la notion de la proposition vraie » pour les « langages formalisés d'ordre infini » (ibid. ; A.Tarski, Vérité et langages formalisés, p. 258 — "énoncé vrai" remplace "proposition vraie" dans le texte de P. de Rouilhan). Le paradoxe sémantique est un

LE MENTEUR DANS SON CERCLE LOGIQUE paradoxe qui voit "sens" ne cesse de la nomination de nommer, comme p. 272).

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le jour dans le cadre du langage ordinaire où le déborder et de lever des impasses. Le paradoxe est cet excès. Il serait d'ailleurs plus logique de le Peano, « paradoxe linguistique » (Le Menteur,

À l'opposé, comme on le sait, tout se passe dans le langage formel comme si la forme captait le "sens" et l'empêchait de sortir de son cadre pour une errance contestable. La finitude de la forme logique est un champ opaque pour tout ce qui se trouve à l'extérieur de ce langage, mais en elle-même, la forme est parfaitement transparente. Or l'infinitude de la "forme" du langage quotidien lui assure, par contre, une transparence même problématique, et sujette aux changements de cadre et d'extension, pour tout ce qui se place à l'extérieur de ce type de système. Mais en elle-même, elle est "vicieusement" ou "paradoxalement" obscure (par exemple, dès qu'on essaie de penser le mot "temps" dans la compagnie de St. Augustin). Le langage ordinaire est transparence à l'extérieur et obscur à l'intérieur de son cadre ; le langage formel est obscur à l'extérieur et transparent à l'intérieur. C'est cette différence de traitement qui explique la nécessité pour le langage formel d'avoir son "langage" (son discours) traduit en langage ordinaire (ce qui rappelle la fameuse traduction du « langage absolu » en langage commun chez Valéry). Il faut qu'il se donne un "dehors" et aille vers les "autres", au-delà de toute spécification professionnelle. La position de vérité est déclarée impossible dans un cadre où elle devient fantomatique, incertaine. Le refus du langage dit "naturel", pour des tâches de cognition, est porté à la connaissance des "autres" intervenants dans ce type de langage, avec de nouvelles conséquences paradoxales. Si la différence "langage objet / métalangage" a lieu dans le cadre du rapport entre deux langages séparés, aux visées antagonistes, cela s'effondre en partie. Car le langage formalisé fini n'a pas le pouvoir d'engendrer son propre commentaire ou communication quand il s'agit de faire partager sa "découverte". Et ainsi doit-il utiliser le "médium" qu'il critique et dont il a reconnu l'insuffisance — un langage non-formalisé de type fini ou indéfini.

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PARADOXES DES MENTEURS - I Langage ordinaire et métalangage : la "régression" La "trahison" du langage formel

Si la clôture de sens, univoque et sans ambiguïtés, protège le langage formel de certaines dérives, elle l'empêche aussi de se commenter, d'exposer sa structure aux agents de la connaissance. La clôture du langage formalisé d'ordre fini est celle d'un système en principe "autarcique" : il a tout ce qu'il faut pour dire la vérité d'une manière non-paradoxale. Cette clôture empêche sa transgression — le langage formalisé de ce type n'est pas opérationnel que dans ce cadre, et "aphone" ou "aphasique" hors de lui. Il y a la nécessité d'une traduction du langage formalisé dans le langage non-formalisé ou formalisé de façon défectueuse. On doit utiliser les termes et les combinaisons de ce dernier pour exposer la vérité et la fermeture du langage formel. Une autre erreur de la démarche est de considérer la langue en soi comme universelle parce qu'elle répond à un ensemble très diversifié de sollicitations et de besoins. Il vaudrait mieux dire qu'elle est générale. Le langage ordinaire comporte une dimension de métalangage, sauf qu'elle n'est pas séparée, cloisonnée, installée dans une pureté définitive, de l'ensemble des autres performances linguistiques. La séparation "langage objet / métalangage" doit être faite au coup par coup, et elle est aussi conditionnée par une présentation globale (dans un livre de philosophie, une conférence, un article de journal ou de revue, etc.) qui avertit le lecteur du changement de "registre". D'où la possibilité de commenter tout type d'activité (en cela, il est "universel" ou "général", même s'il se révèle n'être qu'une langue particulière dans l'univers des langues) — il commente, au point de vue métalangagier, les expressions et les pratiques du "livreur de pizzas", du "mineur", du "publicitaire", du "chef de parti politique", etc. La critique de l'universalité du langage ordinaire expose le "particularisme" ou le "régionalisme" du langage formel à un problème paradoxal. La clôture du sens logique, vue du côté de l'énonciation ordinaire et non pas de la hiérarchie des métalangages, expose ce langage à une certaine "solitude" et "incompréhension" qu'il essaie de

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rendre moins sévère en nouant des alliances, même avec des adversaires un peu fantasques et dont la crédibilité est reconnue douteuse. Si le langage formel accepte d'employer en guise d'appendice ce genre de langage, pour sortir de sa "solitude" formelle, et l'empêcher de devenir une incommunication totale, il se trahit en s'ouvrant aux autres "acteurs" et "systèmes". Si le langage quotidien n'a aucun moyen de neutraliser le menteur, on y continuera donc à "mentir" en toute bonne conscience. Si le langage quotidien n'a aucune chance d'atteindre un soupçon ou une bribe de vérité, il sera dans le "faux" dans le cas le plus grave et dans le "flou" dans le cas le plus bénin. C'est-à-dire que le langage formalisé, ayant le monopole de la vérité par sa possibilité de s'ouvrir à un langage de langage, quand il empruntera le langage quotidien, même modifié et adapté aux circonstances de l'exposition mais partageant encore ce type de structure "branlante", pour exposer son originalité ou sa spécificité formelle, retombera illico dans le faux. Il dira le vrai dans un langage "N + 1" et le faux dans un "N – 1" (le "langage moins un", ou le langage négatif). Le logicien sera ainsi une nouvelle figure du "menteur". Le langage ordinaire est soit indéterminé (ni vrai ni faux — dans l'impossibilité de stipuler la vérité), soit antinomique ou contradictoire (plutôt faux que vrai — comme le laisse entendre le paradoxe dévoilant la nécessité d'une scène autre). L'opérateur de métalangage va cohabiter avec des signes qu'il a estimés dangereux pour le bon ordre de la raison. Au lieu d'une montée, d'une progression vers le métalangage d'un métalangage placé en position de "langage-objet", il y a donc une régression. Dans le meilleur des cas, il s'engage à dire le "vrai" dans une structure amorphe, incolore. Dans le pire des cas, il dit le "vrai" dans le territoire du faux. Le rejet de l’adéquation et l’ombre du solipsisme La réalité de la fermeture logicienne se traduit par un rejet de la référence et de l'adéquation éventuelle produite par le langage ordinaire. L'ouverture est niée au langage ordinaire sous l'accusation d’"omniscience". Béatrice Godart-Wendling épouse, par exemple, une « théorie de la Vérité élaborée en fonction du langage lui-même » (La Vérité et le menteur, p. 248), en rejetant surtout la « conception de la Vérité en termes d'adéquation avec un état du monde, car elle transformerait idéalement et à tort le linguiste en un être omniscient »

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(ibid.). Le paradoxe trouve sa source ici : il est produit par la conception autoréférentielle de la vérité linguistique, à l’image du caractère autoréférentiel de la vérité logique. Il est, par conséquent, difficile de prétendre qu'on s'oppose aux « définitions directement inspirées de la Logique » puisqu'on en garde le noyau majeur et qu'on le réadapte à la scène linguistique. D'un côté, « toute théorie de la Vérité repose sur une conception philosophique », de l’autre, toute conception philosophique est, sur ce point, rejetée : il n'y a apparemment, à l’œuvre, qu'une théorie linguistique de la Vérité, mais celle-ci est presque un non-sens. La "vérité" est un concept-limite de la linguistique. Dans le meilleur des cas, le linguiste peut recenser les multiples occurrences de ce terme (et similaires), en reconstituer sa possible logique interne au système de la langue, mais il se retient de se prononcer sur la vérité des énoncés qu'il emploie ou "reconstruit". La "vérité linguistique" ne peut être que l’accord (ou non) de certains emplois avec certaines règles, lesquelles peuvent d'ailleurs ne pas être l’objet d'un consensus total, et être plus ou moins remises en question au cours d'évolution diachronique du système. Si les énoncés oscillent indéfiniment entre le "vrai" et le "faux", c'est parce que certaines règles régissant ces prédicats n'ont pas été respectées ou qu'elles furent passées sous silence. On peut estimer que l’erreur se situe au niveau des prémisses du raisonnement discursif suspendues à l’hypothèse contradictoire d'une "autoréférence" (supposant un "oubli" de la langue et une absence de tout contexte énonciatif). Ces présupposés ne valent que pour une analyse du système linguistique en tant que "langue" et non pas en tant que "parole" (impliquée dans une praxis, une histoire, un "dehors"). Le linguiste présuppose dans sa pratique un certain type d'adéquation. En s'interrogeant sur la portée d'un énoncé, pour savoir s'il correspond ou non à un état ou à un processus du monde tel qu'il est (ou fut) réellement, on semble dénier à celui-ci toute existence indépendante. Le rejet de l’"omniscience", inhérente une vérité du type "correspondance", se traduit par une interrogation assez révélatrice — « ce monde existe-t-il indépendamment de nous ? » (ibid., p. 85) — , puisque le repli vers la structure linguistique ou logique s'accorde mieux à première vue avec l’affirmation solipsiste que la tendance adverse postulant une adéquation externe. En fait, si le mensonge ne peut pas être "indépendant de nous", le monde physicochimique externe est indépendant de nos mensonges, comme il est

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indifférent à "nos vérités". La vérité est un rapport entre un énoncé, ou une série d'énoncés, et quelque chose de non-langagier ; abolir ce rapport, c'est transformer le hors-langage en une sous-section du langage, supprimer d'emblée toute distance, changer immédiatement le "formel" en "non-formel". Il est extravagant de formuler que tout énoncé, visant une correspondance avec le réel, est synonyme d'omniscience. Nous serions alors tous des dieux qui s'ignorent... L’omniscience n'est pas du côté de l’"adéquation" ou de la "correspondance" (car qui dit "correspondance" dit aussi "non-correspondance" : il y a un risque d'échec, l’énoncé est malgré tout hypothétique) mais du côté de la vérité logico-linguistique (car elle dit sa propre vérité, et rend celle-ci absolument nécessaire : elle ne peut pas être destituée par rien d’"externe"). Cette théorie décrit toutefois un "état du monde" : la situation de la langue commune, dite "naturelle". On a donc ce paradoxe d'une langue naturelle qui n'est pas un état du monde. L’opposition "langage formel / langage naturel" traduit, en tout cas, une méconnaissance du statut du langage supposé "naturel", étant donné qu'on oblitère sa dimension formelle (même si elle est défectueuse), en oubliant l’"arbitraire du signe", comme nous l’avons déjà souligné. Le paradoxe du menteur Paradoxe et énonciation ; du "je mens" au "tu mens" Le paradoxe du Menteur, dans la stratégie moderne, est une sorte d'anti-virus servant à isoler les parasites multiformes du langage commun. Il se fond dans la stratégie globale. Le « paradoxe du Menteur blessait plus gravement la prétention de la parole à se constituer en langage » (Phénoménologies et langages formulaires, Ce que dit le "menteur crétois", cet agent double, p. 365). Or, le système formel qu'est un langage donné a sa légitimité dans l'usage multiple, changeant, même si on n'y voit pas le sommet de la raison, car celle-ci est multiforme, changeante, et ainsi n'est-elle jamais installée dans une universalité a-historique ou formelle. « Mais tous les menteurs, depuis le Crétois, ne mentent pas de la même manière. Ici l'histoire importe [...] » (ibid., p. 220). Or le paradoxe du Menteur égalise tous les menteurs, leur donne une bouche univoque, un souffle invariant.

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Le concept de vérité dans son traitement métalangagier moderne est, quant à lui, loin de tout réalisme. Le « concept tarskien de satisfaction, et partant, de vérité, n'est pas réaliste quoi qu'il en ait » (ibid., La Vérité d'Aristote et la vérité de Tarski, p. 221)6. Il n'est pas même conforme à la pratique de l'écriture ou d'énonciation linguistique. Et pourtant celle-ci est connue depuis longtemps. La résolution stoïcienne du Menteur, œuvre de Chrysippe, passe du "je" (je mens) au "tu" (tu mens). "Tu mens" arrache l'énoncé à son impact autoréférentiel en dédoublant les intervenants et au principe de bivalence exigeant que tout énoncé soit vrai ou faux. Il multiplie la dimension conditionnelle et inférentielle (si tu mens..., si tu ne mens pas...). « Il revient à Chrysippe d'avoir introduit dans l'analyse logique l'instance de l'énonciation [...] » (ibid., Catégories, apophantique, énonciation, p. 205, et aussi p. 224 dans le texte sur la vérité) — permettant de dire les énoncés en question complets ou incomplets. L'apparition du "je mens" est l'apparition occultée du sujet théorique et langagier dans les affaires d'universalité rationnelle. On pourrait aussi, comme Plutarque, employer la troisième personne : "il ment", avec d'autres perspectives supplémentaires, dans la voie qui mène au récit. Ce choix de la deuxième personne et surtout de la « troisième personne et du mode indicatif à valeur descriptive, a permis un déplacement des questions dialectiques, déterminées par l'attente des interlocuteurs, aux questions physiques, attachées à la définition et à la cause des choses et des événements » (ibid., p. 207). Un petit déplacement s'opère parfois et l'horizon est vu avec d'autres yeux. D'abord, sollicitée par la nécessité physique de l'objectivité, l'appel cosmique des phénomènes, l'énonciation empruntera beaucoup plus tard la voie d'une subjectivité linguistique (que le "je mens" ne représente pas du tout : le "je" en question étant vide, fantomatique, structural) en contact avec d'autres enjeux, c'est-à-dire sans les exclure. Ou le chemin de l'exigence empirique autour du locuteur en tant qu'agent intersubjectif, désirant, politique, accomplissant une pluralité de rôles irréductibles les uns aux autres — avant que cela ne s'évanouisse encore une fois en tant qu'opération spécifique à un locuteur dans les marais de la formalité logicienne.

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Énonciation et universalité Ouverture et clôture sémantiques Le paradoxe du menteur est, dans son exposition classique, dénué de toute dérivation pragmatique, de tout contexte où évoluent les énonciateurs. On s'intéresse aujourd'hui à l’"énonciation", à l'« acte langagier d'assertion du paradoxe » (Maxime Bonin, Approches contemporaines au problème du paradoxe du menteur, Dogma. free. fr., Revue électronique, 2008, p. 5), en mettant l'accent sur la dimension "pragmatique" du problème. Maxime Bonin expose certaines approches récentes du paradoxe du menteur (Alfred Tarski, Tyler Burge, A.P. Martinich, Graham Priest), lesquelles font passer le paradoxe d'un stade "sémantique" à un stade "pragmatique". Or, cette façon de poser l'enjeu est toujours la proie d'une certaine univocité, comme s'il fallait choisir une fois pour toutes entre le "sémantique" et le "pragmatique". L'appellation "paradoxe sémantique" (exclusion du syntaxique et donc de l'énonciatif) est une erreur théorique résultant d'une mauvaise compréhension du langage ordinaire, fondée sur un dogmatisme formel. L'appellation "pragmatique" en rajoute à la confusion — le paradoxe, même s'il peut avoir une forte composante pratique, ne se limite pas à une pratique donnée. À la limite, il concerne un ensemble de "pratiques" et possède une dimension de généralité ou de conceptualité. Dans le rapport au paradoxe se joue surtout le conflit entre théorie et pratique (du langage, et pas seulement), chacune d'entre elles voulant être un pôle de discrimination et d'exclusivité. Le paradoxe a un double impact — le réduire à un seul aspect, c'est l'amputer. En plus, la "pragmatique" occulte une pluralité de pratiques. T. Burge a raison de souligner le rôle actif du sujet du langage dans le statut souvent "inconsistant" des opérations du langage devenu paradoxal. On ne peut désolidariser un énoncé de son contexte énonciatif et de ses éléments "pratiques". Le paradoxe du Menteur ne s'attache qu'à la vérité formelle, isolée de toute dimension énonciative et subjective. On "parle" un langage universel pour l'universel sans faire référence à aucun particulier. Comme les licornes, le "Menteur n'existe pas. Il ne faut pas sous-estimer le vide énonciatif soutenu à peine par l'autoréférentialité dans un cadre "bivalent". L'autoréférentialité est la conséquence d'une oblitération du sujet et une

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méconnaissance du discours, et ainsi le langage répond au langage, l'assertion à l'assertion. Le miroir du langage devient réfléchissant en effaçant sujet, histoire, politique, corporalité, matière, pratique, etc., en violant les règles de l'utilisation commune du langage. La clôture du langage sur lui-même (par "miroir" ou "mise en abîme") bouleverse l'usage du langage et est prise dans des contradictions et des paradoxes. Dire que la langue "naturelle" est le type de langage universel est une absurdité (niant la pluralité historique des langues). Elle est plutôt un particulier à la recherche de l'universel qu'un universel s'imposant majestueusement à tous les interlocuteurs et à toutes les autres langues. La langue est dite "universelle" car elle satisfait plus ou moins aux besoins particuliers du boucher, du rempailleur, du poète, de l'économiste, de l'ouvrier, du jardinier, etc., comme on le sait déjà, alors que le langage "à la Tarski" ne satisfait universellement que le langage du logicien qui l'emploie et des logiciens ou théoriciens de la science solidaires et complices de sa théorie. Mais on ne peut exclure que la langue se prête terriblement au jeu paradoxal car cela est le prix de sa souplesse et de son pouvoir de métamorphose — il suffit de peu pour l'embraser paradoxalement, bien que cela doive être discuté au coup par coup (il y a de bons et de mauvais paradoxes pour chaque sujet théorique, puisque cela dépend de l'intervenant). Ce qui ouvre la voie à une approche globalement relative, même si chaque opération particulière propose et réclame sa part d'absoluité. On pourra redécouvrir la portée de la notion d'énoncé (Martinich, d'après John Searle) (ibid., p. 7) dans le cadre de la théorie des "actes de langage"7 Mais l'accent mis sur la dimension "pratique" escamote la dimension "théorique". Le problème n'est pas tant de classer les paradoxes en fonction de critères rigides, mais de les comprendre dans leur complexité. La théorie des "actes de langage" demeure prisonnière d'un petit nombre d'énoncés : ceux des promesses, des ordres, des événements institutionnels, comme le fait de dire "oui" devant monsieur le maire ou encore devant monsieur le curé (d'ailleurs, ce double "oui" pose déjà un problème pour ce qui est de la teneur des promesses !). Or le langage est "acte" même dans un énoncé "constatif", au-delà donc de l'acte discursif limité au "performatif". Les sujets langagiers sont responsables de leurs paradoxes et de leurs non-paradoxes, de leurs assertions successives et relativement

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structurées, composées, de leurs choix théoriques et pratiques. Il faut accepter la contradiction (comme Priest), ne pas l'exclure à tous les coups, rompre avec le principe de non-contradiction là où il se révèle défaillant, et proposer une logique trivalente ou quadrivalente (toujours "vrai" / toujours "faux" ; souvent ou très peu de fois "vrai" / souvent ou très peu de fois "faux" ; "ni vrai ni faux" à la fois dans la position de neutralité) (ibid., p. 9). La contradiction est le "diable" ou le "sauvage" dont le système formel est le "bon dieu" ou le "civilisé". La grande contradiction des théoriciens est d'ailleurs d'être obligés de revenir au langage si répudié pour dire et soutenir la vérité de leurs "productions", comme nous l'avons déjà remarqué. L'opposition entre la logique formelle, univoque et sans excès, dépassements ou manques de sens, et le langage "non-formel", ondoyant, contradictoires, rusé, pratique, aux mille tournures, etc., rappelle l'opposition entre le langage de l'Être aristotélicien ou de l'Idée platonicienne et le langage bariolé et rusé de la "Mètis". Détermination et indétermination L’oubli de l’énonciation et l’autoréférence Avec le paradoxe sui-falsificateur, défini par Béatrice GodartWendling comme une "sous-détermination" de son « contenu propositionnel » (La Vérité et le menteur, p. 247), on revient au partage "forme / contenu" — la "forme" manque de "contenu", alors qu'elle manque elle-même. Le paradoxe est non pas sous-déterminé mais tout à fait indéterminé (il manque un contexte énonciatif au "je mens" — l'isolement de cet énoncé est le fidèle reflet de l'isolement dans lequel on tient la langue). Le paradoxe résulte de ce qu'on fait appel à un énoncé absolument indéterminé et qu'on veut le rendre, en même temps, absolument précis et ponctuel. Le conflit advient de ces deux perspectives opposées, puisqu'on ne cessera d'être renvoyé et confronté au "vide" initial. La recherche d'une détermination échoue à chaque coup, d'où une relance infinie, se traduisant toujours par le même résultat. L’exigence dichotomique impose un choix là où il n'y a rien à choisir : ni la vérité, ni la fausseté. On parle de la "vérité" pour parler de la vérité de cette "vérité", sans qu'un autre élément entre réellement en jeu. L’enjeu de la vérité est lui-même, et elle n'a donc pas de véritable enjeu. L’indétermination est solidaire de la visée universaliste de la théorie (élimination du pôle discursif ; rature de l’énonciation). La "sous-détermination" du paradoxe trouve sa pleine

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détermination dans les valeurs de vérité internes d'une théorie voulue autosuffisante (par peur d'être "omnisciente" !). C'est la clôture totale du système mis en place qui rend les termes perpétuellement symétriques et réversibles. Le paradoxe fait référence à l’énonciation sans faire référence à l’énonciation. L’énoncé n'est paradoxal que parce qu'il ne respecte pas la "logique" de l’énonciation permise par la langue ordinaire. L’énonciation est "désénoncée" : dès le début, on nous précise que l’analyse « portera sur des énoncés dont l’existence n'est que théorique (ou purement ludique), car ils ne correspondent pas à une "réelle" situation énonciative » (ibid., p. 18). Ainsi le paradoxe du menteur se réfère-t-il à un certain type d'énoncés qui ne figurent nulle part, sauf dans les livres de logique ou de philosophie. Le manque de correspondance des énoncés, à une "situation énonciative réelle", implique qu'ils n'existent qu'en fonction de la théorie elle-même. Leur caractère autoréférentiel vient de ce choix initial. La théorie forge ellemême ses armes et ses "preuves". Non seulement la correspondance externe est décriée, mais, en outre, la correspondance interne au langage est suspendue. La "réalité" — linguistique et non-linguistique — est escamotée deux fois. Les conditions de vérité des "énoncés considérés comme paradoxaux" n'existent pas dans le cadre d'une théorie fondée sur l’autoréférence. Si le paradoxe est un énoncé autoréferentiel, il n'y a pas de "sortie" possible (du cercle linguistique), et il ne peut y avoir réellement de solution au paradoxe. La théorie sera elle-même un prolongement du paradoxe. L’abandon d'une théorie de la vérité comme adéquation ou correspondance au réel non-linguistique place la théorie dans une position autoréférentielle. Il s'agit d'un jeu théorique où la théorie s'accorde elle-même la vérité dont elle a besoin pour poursuivre indéfiniment son jeu ou l’arrêter là où il lui semble bon de le faire. L’autoréférence est un arrêt ou un blocage de la fonction référentielle ou transitive du langage commun. Elle est un mythe logicien : l’autoréférence est la référence qu'on attribue à un énoncé lorsqu'il en manque tout à fait. L’autoréférence est la référence transformée en "référence interne", alors qu'elle ne peut être, dans une visée réaliste, qu'externe. On "recourbe" l’énoncé sur lui-même (il n'y a pas de référence : l’énoncé est "incomplet"), ainsi que le raisonnement qui l’accompagne. Au point de vue de la langue, le paradoxe est un

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énoncé convenable, mais insuffisamment développé au point de vue discursif. Là où il y a "autoréférence", il n'y a pas de sujet réel, mais un simulacre de sujet (le "je" vide du "je mens"), un sujet absolument fictif, celui de la langue ou de la grammaire, dissocié de tout pôle discursif ou du pôle de la "parole" saussurienne. Véhiculant une sorte d'Idéalisme que l’on prend pour la forme dernière du "réalisme", elle est fondatrice d'une nouvelle circularité. La thèse de l’autoréférence implique, outre la négation de tout contexte intersignifiant, une négation du monde externe, le repli vers un langage fondateur et un déni du sujet de l’énonciation ou du discours. Le paradoxe (du type du Menteur) se déroule dans l’éternel présent de la théorie8. La temporalité est non-marquée, et il est difficile d'attribuer une dimension temporelle à ce genre de paradoxe parce qu'il repose précisément sur son évacuation. Nous pouvons maintenant caractériser certains traits du paradoxe tel qu'il est analysé ici : confusion de la langue et du discours (ou de la "parole"), disjonction radicale du sémantique et du syntaxique, effacement du sujet (de l’énonciation et de la théorie), oubli du statut de la langue réelle, abolition de tout rapport externe. La preuve de l’assimilation du discours à la langue, et du rejet implicite de l’arbitraire du signe, c'est le fait qu'on envisage la langue "naturelle" (la naturalité supprimant l’arbitraire), ainsi que le fait Tarski, comme "universelle" (il ne peut y avoir dès lors de discours spécifique, ou à peine ajusté à un usage donné). L'abolition du "sujet" est nécessaire à l'affirmation du caractère scientifique de la démarche théorique. C'est de cette nécessité intra-théorique qu'il faut partir pour analyser convenablement le problème. La référence L’acte de langage ou la performativité Par l’"autoréférence", on dédouble la "référence" : celle-ci n'est plus seulement le rapport entre un dire et quelque chose d'extralangagier (une pratique, un état, une action, etc.), mais elle comprend encore le rapport du dire au système, ou au discours, qui le soutient. La référence n'est plus, dans l’hypothèse autoréférentielle, ce qui brise l’éventuelle circularité du langage mais ce qui la confirme. Par l’"autoréférence", on fournit à un énoncé souvent vide de tout impact externe la "référence" qui lui manquait, mais en la lui fournissant, on déplace et on change l’axe et le statut théoriques de la référence. Par

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l’autoréférence — qui est la "référence" interne du code au code, du système au système, au discours au discours —, on se prépare à demeurer sous la juridiction du paradoxe. Car on accrédite et on donne force à une confusion : l’autoréférence n'est pas de la référence, ou l’une de ses sous-déterminations, mais quelque chose de très différent. Ainsi, dans le texte suivant, la référence accorde (ou n'accorde pas) une chose à un nom : « Si la référence (représentation, description) relie toujours une chose à un nom, et si la chose ne saurait être un nom, nous dirons que l’autoréférence, qui n'est qu'une référence particulière, relie un énoncé à une énonciation » (Daniel Bougnoux, Vices et vertus des cercles, L’autoréférence en poétique et en pragmatique, éd. La Découverte, 1989, p. 243). Si la référence est un rapport entre une "chose" et un "nom", c'est parce qu'on raisonne dans le cadre du "signe isolé et divisé", même lorsqu'on a quitté ce cadre. C'est-à-dire qu'on ne différencie pas la "signification" (supposant la division du signe en signifiant et signifié) et le "sens" (impliquant le signe "fermé" et uni dans un enjeu discursif). On accrédite le mythe d'une référence absolument atomisée, d'un face-à-face toujours solitaire entre le mot et la chose. Si, dans le langage, il n'y a pas de "référents", car il n'expose pas ce qu'il désigne, il ne désigne pas non plus mot par mot, signification par signification, brique par brique, mais par un assemblage structuré de signes seul porteur du "sens" et de la "référence". Or s'il n'y a pas de référents dans le langage, l’énoncé (ou l’énonciation) n'est pas identique à la référence en tant que telle (en tant que procédure éventuelle de confirmation ou de rejet) : l’énoncé produit et propose une référence ou un lien référentiel avec un certain état de choses, mais ce lien n'est pas accrédité d'une nécessité absolue. La référence est externe et, assumant l’ouverture du champ des signes, peut être ratée ou non. L’assemblage est ainsi inhérent à une position énonciative, occupée par un sujet non-supprimable. C'est donc le sujet qui apporte la référence (ou non), comme il apporte le "sens", car c'est lui qui affirme, confirme, nie, dénie, déplace, etc. Il peut d'ailleurs échouer non pas dans la tâche de reconnaissance de l’état ou du processus en question mais dans ce qu'il relève et recense à son propos. L’autoréférence empiète sur le territoire de la référence et brouille un certain nombre de différences. L’autoréférence consiste dans : 1) la "référence" à soi : l’éventuelle égalité du sujet de l’énoncé et du sujet de l’énonciation (et, en arrière-plan, celle du sujet du

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discours) ; 2) la "référence" interne : dans le renvoi "langage-langage" et, plus précisément, lors de celui d'un énoncé ou d'un discours à la langue dans laquelle il est formulé ; 3) la "référence" dite performative : grâce à l’explicitation des modalités de l’énonciation. L’autoréférence comprend tous les cas où le langage renvoie à luimême, tout en ne cessant de renvoyer au non-langage. Deux cas se présentent selon l’auteur : A) celui des "autonymes" (ibid., pp. 188/9), d'après la terminologie de Carnap, du type "Monsieur a huit lettres", où la phrase et la réalité non-linguistiques deviennent presque indiscernables. L’énoncé se réfère à quelque chose d'autre (le dit Monsieur et la lettre en tant que missive) tout en ne s'épelant que lui-même (le mot "Monsieur" et la lettre en tant que graphisme). L’autoréférence, qui n'est qu'un renvoi significatif, se superpose à la référence et tend à l’effacer : on parle d'un signe en tant que signe alors qu'il renvoie à... L’autoréférence "recourbe" l’énoncé : elle transforme le renvoi externe en renvoi interne, et les rend identiques. B) Deuxième cas, celui des "performatifs" (ibid., pp. 235 et 193) : ici le sujet s'engage à réaliser son énoncé ou le réalise tout de suite, après une formule d'introduction (du type : "je déclare ou j'affirme que...", "je promets que..."). L’énoncé est considéré "autoréférentiel" ou "sui-référentiel", car l’acte de langage est un "acte" (non-déductible de l’état du monde) et le "signifié" y est estimé identique au "référent" (parce que l’énoncé se réfère à une réalité qu'il crée lui-même). Le dire est, en principe, suivi immédiatement d'un effet dans le réel — du type : "que la lumière se fasse et la lumière se fit !" —, car ce que l’on dit est homogène par rapport à ce que l’on fait. Le dire n'est qu'un faire que quand on l’affirme explicitement, et dans tous les autres énoncés, la dimension pratique du langage est absente. Le performatif ne confond pas le signe et la chose, en partant éventuellement de la chose, comme cela se passe dans le cas de l’autonyme, mais il confond le langage et le "non-langage" en partant du langage grâce à la notion d’"acte de langage" (comme si, par exemple, la promesse était suivie immanquablement d'effet), et transforme le discours en un fétichisme structural (comme si une affirmation ne pouvait pas être affirmée sans qu'on nous le dise expressément) ou un énoncé tout conventionnel en quelque chose de révolutionnaire (du type "la séance est ouverte" ou le fameux "oui" du mariage). Le performatif est la croyance à la puissance d'engagement de la parole en tant que telle ou à sa puissance de dédoublement. L’autonyme rend nulle la distance entre le signe et la chose ; le performatif rend nulle la différence entre l’énoncé et

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