//img.uscri.be/pth/00d382b6737ac2e91247b9e41cf969efab47aea9
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Parcours dans la ville

314 pages
Ce livre aborde un thème peu étudié dans l'analyse de discours sur la ville et ses pratiques : le dialogue que produit un passant dans la rue en indiquant le chemin à un autre passant. Il s'agit de communications d'itinéraires, dont sont ici examinées avec précision les multiples caractéristiques verbales et non-verbales : la parole en interaction, le geste, les rites interpersonnels, le rapport à l'espace.
Voir plus Voir moins

PARCOURS DANS LA VILLE

DESCRIPTIONS D'ITINÉRAIRES PIÉTONS

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épi linguistiques, professionnels...) à l'élaboration/représentation d'espaces - qu'ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,... - où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace francophone - autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de J'évaluation sociale de la diversité linguistique.

Aude BRETEGNIER(éd.), Langues et insertions,2007. Christine HELOT, Du bilinguisme en famille au plurilinguisme à l'école,2007. Gudrun LEDEGEN (Sous la direction de), Pratiques linguistiques des je unes en terrains plurilingues, 2007. Jean-Michel ELOY & Tadhg 6 hIFEARNÂIN (dir.), Langues proches - Langues collatérales, 2007. Sabine KLAEGER, La Lutine, 2007. P. LAMBERT, A. MILLET, M. RISPAIL, C. TRIMAILLE (dir.), Variations au cœur et aux marges de la sociolinguistiques, Mélanges offerts à Jacqueline Billiez, 2007. Christine BIERBACH et Thierry BULOT, Les codes de la ville. Cultures, langues et formes d'expression urbaines, 2007 Thierry BULOT, La langue vivante, 2006 Michelle V AN HOOLAND,Maltraitance communicationnelle,2006 Jan JAAP DE RUITER, Les jeunes Marocains et leurs langues, 2006. UNESCO ETXEA, Un monde de paroles, paroles du monde, 2006.

Thierry BULOT et Vincent

VESCHAMBRE(dir.), Mots, traces et

marques,2006. Véronique CASTELLOTTI & Hocine CHALABI (dir.), Le français langue étrangère et seconde, 2006.

sous la direction de Jeanne-Marie BARBÉRIS Maria Caterina MANES GALLO
AVEC LA COLLABORATION DE Jacques COSNIER, Jocelyne FERNANDEZ-VEST, Catherine KERBRA T -ORECCHIONI, Lorenza MONDADA, Frank MÜLLER et Robert VION

PARCOURS DANS LA VILLE

DESCRIPTIONS D'ITINÉRAIRES PIÉTONS

L'Harmattan

(Q L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan(a)wanadoo. harmattan 1(a),wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-03789-2 EAN: 9782296037892

INTRODUCTION*
VERBALISATION DE L'ESPACE ET COGNITION SITUEE: LES DESCRIPTIONS D'ITINERAIRES PIETONS

Chacun d'entre nous a été maintes fois l'acteur ou le témoin de cette petite scène: la communication d'itinéraire. Scène reconnaissable même à distance et hors de toute possibilité d'entendre les mots échangés. Un regard suffit: le ballet exécuté par l'informateur, avec ses gestes indicatifs ou figuratifs, ses postures d'orientation, ne peut nous permettre d'hésiter quant à la nature de l'activité communicative en cours. C'est une scène typique de l'univers urbain, tout autant qu'une tâche caractéristique de l'homo urbanus. Le rôle important de la communication gestuelle et le rôle crucial de l'engagement corporel conjoint, ainsi que la connexion forte des discours à l'environnement, sont deux dimensions prépondérantes de ce type de communication: elle est profondément située.

1. Intérêt du projet et objectifs de l'ouvrage
Le nombre des études linguistiques sur la communication d'itinéraire semble en proportion inverse de la fréquence de ce type d'interaction. Les études sur la langue parlée sont encore on le sait minoritaires. Encore plus rares sont celles qui s'appuient sur les interactions du monde quotidien, considérées dans leur spécificité, c'est-à-dire en tenant compte de leur contextualisation particulière, et de ce qui les constitue en genre discursif. Paradoxe: les activités pratiques, et les échanges ordinaires qui s'y rapportent, volontiers accusés de « banalité », sont pourtant assez mal connus. S'inscrivant à la suite de quelques publications récentes - mais peu nombreuses, et de quelques travaux des années 19801, cet ouvrage tente de contribuer à combler ces lacunes et à illustrer cette forme de communication. Cela de deux manières: - par les analyses multidimensionnelles qu'il propose, - par les données, en nombre conséquent, qu'il soumet au lecteur.
. Jeanne-Marie Barbéris, Praxiling-ICAR, UMR 5191 du CNRS et université de MontCSD

pellier 3, Maria Caterina Manes Gallo, Laboratoire té de Bordeaux 3.
I

-

Équipe TELANCO,

Universi-

Pour un panorama des travaux sur les communications d'itinéraire piéton, cf. la sec-

tion 2.

6

Parcours dans la ville

On constatera qu'une valorisation importante est accordée au corpus, dans ce livre. Contrairement aux habitudes éditoriales, il n'est pas annexé en fin d'ouvrage (voire omis, avec l'idée que les lecteurs se contenteront des extraits des données cités en exemple par les auteurs): il constitue l'objet de toute la première partie de l'ouvrage. Tout d'abord, il a paru de grand intérêt de livrer un corpus constitué de plus d'une centaine de transcriptions2. L'ensemble est accompagné d'une présentation et de commentaires destinés à livrer des informations utiles pour contextualiser les données. Le lecteur sera ainsi mieux à même d'apprécier l'apport des différentes analyses proposées dans l'ouvrage, et de tirer ses propres conclusions. Il aura aussi la possibilité d'utiliser ces données dans d'autres perspectives (ou au sein d'autres disciplines) que celles qui sont représentées dans le livre: linguistique, analyse du discours, analyse des interactions verbales, approche ethnométhodologique. Mais un autre, et essentiel avantage à nos yeux, est de livrer des échantillons nombreux d'un genre de la parole, collectés dans les mêmes conditions, le même contexte. Proposer au public un corpus représentatif d'une activité sociale très particulière nous semble aller dans le sens des attentes de ceux qui, étudiants et chercheurs, travaillent sur corpus oraux, et désirent aller au-delà des corpus recueillis sous des prétextes et dans des contextes très divers, et censés représenter, malgré leur hétérogénéité, un objet postulé sous des dénominations elles-mêmes hétérogènes: l'oral, le langage parlé en interaction, la conversation, la communication. On peut se réjouir en constatant qu'une démarche se développe actuellement en faveur du partage des données au sein de la communauté scientifique rapidement dans la recherche en sciences humaines et sociales3. Importance à accorder à la diffusion des corpus, mais aussi, importance des données, comme moteurs et sources de toute recherche articulée aux discours. C'est la conclusion qu'on peut tirer de ces considérations En réservant la première partie aux échanges étudiés (présentation des deux corpus, puis transcription), c'est, plus qu'un «ordre de lecture », une démarche heuristique que nous proposons. L'exploration du corpus est un préliminaire à une réflexion pertinente4. Nous espérons avoir déjà fait percevoir quelques raisons de diffuser ce corpus de données, et d'en livrer une étude collective. En voici d'autres:
2

32 transcriptions extraites d'un corpus audiovisuel, et 75 transcriptions provenant d'un Le programme thématique en sciences humaines et sociales actuellement développé par Le cadre éditorial ne se prête pas à la reproduction sonore ou audiovisuelle de ces dond'un des deux cor-

corpus sonore.
3

l'ANR : Corpus et outils de la recherche en sciences humaines et sociales entend précisément impulser ces possibilités de partage des données, et participe de cette dynamique.
4

nées. Les auteurs ont eu en revanche accès à la version audiovisuelle pus.

Introduction

La rareté des études sur l'expression dynamique de l'espace. Malgré le développement, dans les années 1980-1990, de nombreuses études sur la verbalisation de l'espace, on peut encore émettre un regret: la plupart de ces études - et dira-t-on, leurs démonstrations les plus prisées et les plus connues - demeurent centrées sur la dimension statique de la représentation spatiale, illustrée par des énoncés d'état, du type: x est devant y. Chacun connaît les propositions des linguistiques cognitives, fondées sur des échantillons d'exemples où une figure est située par rapport à un repère, les deux éléments de la relation étant nommés figure et fond (Talmy 1982), ou trajecteur et repère (Langacker 1987), ou bien encore cible et site (Vandeloise 1986). La relation est assurée par le verbe être. La représentation dynamique de l'espace (énoncés de déplacement) a été envisagée de manière plus marginales. Il n'est pas question de dénier l'intérêt de ces études, mais pourquoi s'en tenir là ? Cette préférence accordée à la localisation statique repose sur un postulat implicite: ce serait là qu'il faudrait chercher le schéma anthropologique fondateur du rapport à l'espace. Or, l'homme ne se conçoit-il pas toujours comme agissant et en quête de son but, en marche vers lui? L'approche phénoménologique, pour laquelle nous optons, invite à concevoir la perception de l'espace en rapport avec l'action et avec l'intentionnalité des sujets (Merleau-Ponty 1945). La construction du sens prend sa source dans la dynamique de l'expérience et de la praxis. Le « sens du mouvement» trouve lui-même sa cohérence dans l'action (Berthoz 1997). Une conception de l'action qui ne renvoie pas simplement à un répertoire de schèmes sensori-moteurs, mais à un «acte complet, avec sa visée intentionnelle» (Berthoz et Petit 2006 : 20). Pour s'en persuader, on peut observer que, même lorsque les sujets décrivent des configurations spatiales stables, leurs discours ont tendance à y inscrire un schéma dynamique, une promenade imaginaire impulsée à partir d'un « regard », et orientée vers un but: il en est ainsi des énoncés de mouvement subjectif (Langacker 1987), dit aussi mouvement fictif (Talmy 1996). Dire (comme le font les locuteurs des données étudiées dans cet ouvrage) que la rue monte, c'est d'une certaine manière signifier un parcours, tout en constatant un état permanent de la rue (Barbéris 1997a). Lorsque des sujets sont invités à décrire leur appartement (Linde et Labov 1975), ils adoptent volontiers la technique du tour imaginaire. Et de même quand on les invite à donner les limites de leur quartier6.
S Citons Hickmann et Robert (2006), qui, dans une perspective de comparaison interlinguistique, ont rassemblé des contributions accordant une large place à l'expression du déplacement. 6 Différentes techniques de délimitation du quartier sont utilisées par les sujets, dont la plus fréquente est le type du parcours, qui connaît lui-même des variantes (parcours sous forme de tour du quartier, parcours à limite double...) : Barbéris 1995 (chap. 10 et 11), 1997a, 1998b. Cf. également les discours analysés par Mondada 2000, chap. VIII.

.

7

8

La prise en compte encore insuffisante des dimensions discursive et interactive de l'expression spatiale, et surtout du mode d'actualisation particulier qui les caractérise. Dans les travaux portant sur l'expression de l'espace, les conditions de collecte des données, et les protocoles d'expérimentation induisent le plus souvent les locuteurs à décrire des configurations géométrisées ou schématisées (cf. par ex. Levelt 1982, 1997), ou à se remémorer l'espace (Linde et Labov 1975, travaux de psycholinguistique de Tversky 1996, 1997), et non à le décrire in situ à partir des offres de l'environnement, en faisant émerger pas à pas leurs savoirs, en recourant aux ressources du corps et de la coconstruction du sens. Ces aspects peuvent en revanche être observés pleinement lorsque les analystes se donnent les moyens d'étudier comment le langage quotidien en interaction construit l'espace. L'ouvrage de Mondada (2000) consacré aux descriptions de la ville, constitue un apport significatif à cette problématique. L'auteur analyse entre autres des interactions verbales où les sujets livrent leurs représentations de l'espace urbain dans la dynamique de l'échange, et développe pour ce faire une conception incarnée et praxéologique de la production du sens, selon l'approche ethnométhodologique. D'autres travaux sur les descriptions de ville s'inscrivent dans le cadre de l'analyse du discours, et de l'approche praxématique. Linguistique de la praxis, linguistique de la production de sens, la praxématique s'appuie en particulier sur la notion d'actualisation, qui conçoit le sens non en tant que produit, mais en tant que production: ce n'est que dans le processus même qu'on peut saisir le sens que les sujets construisent (Barbéris et al. 1998). Ces recherches, consacrées à l'étude des descriptions de l'espace familier en interaction verbale, reposent sur des enquêtes de terrain, développées au quartier Saint Roch, dans le centre ancien de Montpellier. Les corpus ont été recueillis sous forme d'interviews à micro ouvert, ainsi que d'échanges à micro caché ou à caméra cachée. Le deuxième type de collecte (micro caché/caméra cachée) était destiné à obtenir des descriptions d'itinéraires piétons, livrées par des passants interrogés dans la rue (corpus BI, B2 et B3 de Montpellier-Saint Roch). Les demandeurs d'information sont en réalité des enquêteurs. C'est sur ce corpus que s'appuie l'ouvrage, qui propose des extraits conséquents de BI (sonore) et de B3 (audiovisuel).

.

Parcours dans la ville

Introduction

9

2. Les itinéraires piétons: brève exploration du paysage
L'étude des «communications d'itinéraire» (Wegauskünfte) au sens de Klein ([1982] 1994,1983f a fait l'objet de quelques développements prometteurs vers le début des années 1980, du côté de la psycholinguistique (outre Klein, cf. Weissenborn 1981, Wunderlich et Reinelt 1982). On peut également citer l'approche ethnométhodologique de Psathas et Kozloff (1976), qui, contrairement aux études précédentes (où les auteurs s'appuient sur des descriptions d'itinéraires collectées à micro caché dans la rue) ont travaillé sur un corpus téléphonique. Ces analyses, somme toute très peu nombreuses et pionnières, acquièrent aujourd'hui un regain d'actualité, grâce aux recherches interdisciplinaires, au sein des sciences cognitives, et des débats autour de la nature des connaissances spatiales. Parmi ces études, on retiendra en particulier les travaux des psychologues et des psycholinguistes portant sur la manière dont les sujets se figurent l'organisation des espaces qu'ils sont conduits à pratiquer. Citons en particulier la synthèse récente, dans une perspective interlinguistique et interculturelle, de Levinson (2003), intégrant la dimension verbale et gestuelle, ainsi que les comportements d'orientation des sujets. La notion de carte cognitive (ou de carte mentale) et le problème de son mode d'élaboration, de son stockage en mémoire et de sa réactivation en fonction d'une tâche donnée, ont beaucoup occupé les géographes des représentations dans les années 1970, à la suite des analyses de Lynch ([ 1960] 1976). Les études de Gould et White (1974), Downs et Stea (1977) offrent un panorama du domaine. Ces questions ont parallèlement donné lieu à des modélisations et à d'intéressantes synthèses chez les psychologues, parfois en relation avec les neurosciences (Pailhous 1970, Lepecq et Pêcheux 1984, Vignaux 1987 et 1994, Ellen et Thinus-Blanc 1987). Mentionnons en particulier les travaux sur les descriptions d'itinéraires de l'équipe de Michel Denis (cf. Denis 1997a et b, et, sur les performances des patients atteints d'Alzheimer, Denis et al. 2006). Mark et Gould (1995) proposent pour leur part une comparaison interlinguistique de descriptions d'itinéraire, mais sur un échantillon restreint.

7

Nous adoptons ici la distinction commode de Klein ([1982] 1994) entre: «communication d'itinéraire» (route communication) et «indication d'itinéraire» (route direction). « Communication d'itinéraire» désigne l'ensemble de l'échange, comprenant deux rôles conversationnels : celui du demandeur, et celui de l'informateur. «Indication d'itinéraire» désigne, à l'intérieur de l'échange communicatif, la réponse œ l'informateur donnant la description du chemin à suivre.

10

Parcours dans la ville

La notion de modèle mental spatial, voisine mais non assimilable à celle de carte cognitive, a été développée au départ par Johnson-Laird (1983). Même si les expériences sont centrées sur le modèle de l'écrit, et sur des exercices de remémoration décontextualisés, des observations intéressantes ont été faites. Elles montrent, en particulier, que les modèles mentaux se réfèrent à des configurations mentales transitoires et modifiables, corrélées à l'action, plutôt qu'à de simples images, que les sujets auraient gravées dans leur mémoire (Ehrlich, Tardieu et Cavazza 1993, Denis 1997a). D'autre part, les modèles ont partie liée avec l'implémentation informatique, ce qui induit plus les chercheurs à la recherche de formalisations qu'à des observations complexes des données naturelles (car celles-ci deviennent d'autant plus difficiles à modéliser par la suite). La métaphore de l'espritordinateur (ou système cognitif-ordinateur), développée entre autres par Johnson-Laird (1983), oriente la définition des scénarios vers des schémas cohérents, dont les éléments plausibles sont posés indépendamment de l'inscription sémiotique qui en permet l'expression (Manes Gallo 2003 : 70). Quant aux applications informatiques destinées à donner des itinéraires, on sait qu'elles associent fréquemment image et langage. Les trajets peuvent être représentés de manière verbale, ou bien sous forme d'image à deux ou trois dimensions, sous forme de communication multimédia8. Beaucoup des réflexions qui viennent d'être citées sont cependant difficiles à articuler à notre champ d'étude, centré sur une communication ancrée à la dimension corporelle, et à la saisie écologique de l'espace. Par exemple, dans quelle mesure la notion de carte mentale est-elle opérante pour rendre compte de la manière dont un passant s'y prend pour donner le chemin à un autre passant, plongé comme lui dans le paysage urbain? Est-il légitime de croire qu'elle est mise en sommeil dans la mémoire et activée à la demande, soit sous forme de schéma ou de dessin, soit sous forme de mots (à l'écrit/à l'oral), soit sous forme de gestes (déictiques, mimétiques...) ? Les contributions des auteurs apporteront quelques arguments éclairants au sein de ce débat. Si carte il y a, celle que dessinent les itinéraires est actualisée dans et par l'interaction entre les sujets eux-mêmes, et leur relation à l'environnement. Dans les données qui font l'objet de notre étude, le formatage verbal, intonatif et gestuel de la description du trajet, et l'actualisation conjointe des représentations et saisies de l'espace, par les locuteurs en interaction et en situation, sont deux aspects tout à fait prégnants qui doivent servir de guide à la réflexion. Le rapport indissociable entre la mise en forme de type verbogestuel et le construit spatial qui en résulte est le point crucial qui doit être
8

Le colloque Images et langages, CNRS, avril 1993, comme son titre l'indique, a traité de ces deux aspects. Aujourd'hui, les systèmes de navigation de type GPS ont popularisé dans le grand public ces descriptions de trajet multimédia.

Introduction

11

souligné dès l'entrée de cet ouvrage. Le « quoi? », le résultat de la construction, est donc complètement corrélé au « comment?» de la construction. Ce ne sont pas des «maps in mind» qu'on cherche à atteindre à travers des discours qui leur serviraient de support, ce sont des «mappings verbogestuels ». La carte est inséparable du code et du matériau de construction de la carte, et de son mode d'actualisation, qui pose d'une certaine manière le rapport du message au réel, et aux sujets en interaction. C'est déjà le point de vue défendu par Lepecq et Pêcheux en 1985 (: 199), dans leur étude sur l'espace géographique: « [...] le processus de codage n'est pas un intermédiaire pour arriver au contenu de connaissance qui serait une carte, mais bien l'activité éminemment plastique qui conditionne la forme donnée à une telle carte» . L'intitulé de cette présentation met en relief la notion de cognition située - à laquelle on peut adjoindre celle de cognition incarnée. Les travaux de Suchman sur l'action située et sur les «plans» que les sujet élaborent en vue d'accomplir leurs actions avaient apporté un éclairage nouveau dans les années 1980 sur la définition de l'acteur social, en relation avec les apports de l'ethnométhodologie (cf. la synthèse de Ladrière et al. 1993 sur la théorie de l'action, et la contribution de Suchman dans le même ouvrage). La notion d'acteur rationnel «planificateur par avance» est critiquée, au profit d'une mise en exergue de l'engagement dans l'action, et des ressources qu'apporte celle-ci (ajustement aux circonstances, improvisation). L'agent qui programme dans l'action se substitue à l'agent qui exécute ce qu'il avait planifié avant l'action (de Forne!, op. cit.). D'où l'importance accordée à la temporalité interne à l'action, alors qu'une conception rationnelle de l'agent part de l'analyse de l'action terminée, et en infère, de manière erronée, un « plan» qui aurait été programmé au départ. Les processus d'effectuation deviennent ressources cognitives - ce qui nous ramène au mapping tel qu'il a été défini ci-dessus, et au rapport motivé entre forme du message, et actualisation du sens. Entre autres, le temps du message est à la fois porteur des symboles (gestuels, verbaux) dans le déroulement linéaire qui le caractérise, et participant à la production du sens, selon le processus d'iconicité9. La notion de cognition incarnée peut être entendue de deux manières (non exclusives l'une de l'autre). A priori, en partant de nos données, on songe immédiatement aux ressources du langage corporel, et des postures conjointes permettant un ajustement mutuel. Il s'agit là d'une première forme d'externalisation du sens, par rapport aux conceptions classiques d'un sujet de conscience individuel, dont les élaborations internes se serviraient ensuite du langage verbal et gestuel comme instrument. Cependant, dans l' externalisation de la construction du sens, il n'est pas seulement question du corps des interactants, mais bien aussi de la connexion des sujets
9

La notion d'iconicité a été en particulier travaillée par Haiman (1980). Sur l'iconicité

dans le discours descriptif oral: Barbéris 1998b.

12

Parcours dans la ville

à l'environnement et aux «offres» (affordances) de celui-ci (Gibson 1979). Les pratiques spatiales sont chevillées à la mémoire du corps et aux mouvements qu'il est accoutumé à effectuer en fonction des tâches en cours. Les objets, les artefacts contenus dans l'environnement sont pré-organisés pour l'action (une rue est « à prendre»), et immédiatement saisis comme sources d'action potentielle: marcher, monter, descendre, tourner, en fonction de la topographie urbaine. Cet aspect est pertinent pour les descriptions d'itinéraire, comme on essaiera de le montrer dans la présentation des données, avec quelques exempleslO. Les comportements des sujets dans leurs actions pratiques du monde quotidien doivent beaucoup à l' énaction (Varela, 1988/1989, Varela et al. 1991/1993), au détriment de la manipulation de symboles, où se cantonne la conception classique de la cognition. Cela dit, reconnaissons que les symboles restent éminemment pertinents pour participer à la construction du sens. Le niveau verbal coopère avec le gestuel (voire est fortement soumis à lui, comme dans la deixis spatiale), mais il joue aussi un rôle spécifique dans les itinéraires. Citons entre autres: l'étiquetage des lieux par les noms propres1\ et la construction du critère de réalité. Lorsque les objets sont absents, et que la construction des savoirs sur l'espace ne peut s'appuyer sur la ressource la plus simple de l'évidentialité : « voir de ses propres yeux », comment est-il possible d'attester la réalité d'une entité, d'un événement, sinon en recourant aux moyens d'actualisation offerts par le verbal? Pour conclure sur la dimension située des descriptions d'itinéraires, soulignons combien les élaborations provenant des sciences sociales, et des conceptions énactives de la cognition, sont pertinentes pour étudier notre objet. La construction dynamique du sens, son externalisation, mais aussi le flou, l'indétermination productive qui résultent des élaborations pas à pas, tout cela permet de mieux cadrer l'étude des descriptions de trajet piéton en face-à-face, telles que nous les avons collectées dans la rue. Outre la dimension cognitive très particulière des descriptions d'itinéraire, dont on vient de tracer les grandes lignes, les cadres sociodiscursifs méritent également une mention. Dans les interactions collectées à micro caché (corpus BI) / à caméra cachée (corpus B3), nombre de caractéristiques liées aux représentations sociales dans le monde quotidien, affleurent. Cette dimension sociolinguistique mériterait d'être développée. Donnons-en un seul exemple. Malgré le nombre des descriptions d'itinéraire recueillies au quartier Saint Roch, nous n'avons guère trouvé de différences dans les « styles cognitifs» entre hommes et femmes, et ce contrairement aux conclusions de nombre d'études sur la question12. Mais une différence entre les deux sexes saute très vite aux yeux, à l'examen des données: le souci
10Présentation
11
12

des deux corpus, section 2.2.2. du sexe sur les comportements dans

Ibid. 2.2.1.
Pour une discussion récente concernant l'incidence

les tâches spatiales, cf Levinson (2003 passim, partie. 193-194).

Introduction

13

qu'ont les hommes de défendre leur prestige et de démontrer des compétences spatiales (même avec un savoir assez succinct), la relative insécurité où se sentent placées nombre de femmes lorsqu'elles doivent donner le chemin (ce qui se marque, entre autres, par la « clause de modestie» dont elles font usage, marquant des doutes quant à la fiabilité de leurs informations). Enfin, les communications d'itinéraire piéton gagnent également à être situées au sein des réflexions productives sur genres discursifs et typologies textuelles (Adam 1992, 1999, Bronckart 1996, Bouquet 2004). Elles peuvent être classées dans la famille des discours procéduraux (Garcia Debanc 2001a) ou des textes de consigne (Garcia Debanc 2001b) l'une des désignations mettant l'accent sur le lien de ces discours à la description d'actions et à la verbalisation du savoir-faire, la deuxième optant plutôt pour la dimension instructionnelle que contiennent également ces discours. Quant à la mise en séquence des propositions énumérant les étapes du trajet, dans le discours de l'informateur, faut-il la rapprocher d'une narration, ou d'une description? Le titre de l'ouvrage, qui parle de « descriptions d'itinéraire piéton », opte pour la première solution. Mais les points de vue divergents émanant des participants à cet ouvrage montrent que le débat reste ouvert. Et les ressemblances, les recoupements entre genres, montrent la complexité et l'instabilité des classements. Pour situer les descriptions des itinéraires piétons de Saint Roch au sein des diverses formes de description de trajet, qui présentent avec elles un «air de famille », la comparaison peut s'appuyer, par exemple: - sur leur mode (descriptions écrites des guides touristiques, descriptions orales monologales ou dialogales, descriptions multimédia, avec leur dimension informatisée), - selon la forme du déplacement et le milieu où il se situe: déplacement pédestre (itinéraire urbain piéton, randonnée, escalade), ou déplacement automobile, en métro, navigation aérienne, navigation maritime, etc. Ce sous-ensemble des descriptions de trajet s'insère également, on l'a vu, à l'intérieur de la série des textes de consigne. Mais on peut également l'articuler, par d'autres caractéristiques, à des descriptions spatiales qui ne contiennent pas de dimension instructionnelle. Ces diverses ramifications et hiérarchies dans la typologie des descri~tions de trajet donnent lieu à des variations dans les formes d'actualisation 3, mais aussi de caractères partagés, et il y a grand intérêt à travailler sur cette dialectique entre différence et ressemblance, dans les divers genres discursifs
13 Un exemple souvent cité étant l'emploi, dans les formes prescriptives de description d'itinéraire, tantôt de vous + présent (qui domine dans les indications d'itinéraire étudiées dans ce volume), tantôt de la deuxième personne du pluriel de l'impératif, tantôt œ l'infinitif.

14

Parcours dans la ville

dont nous avons esquissé ci-dessus le paysage. Ajoutons que les genres et les types de textes ont été essentiellement travaillés à partir d'une observation de l'écrit, et qu'il reste beaucoup à faire pour compléter ces observations, du côté du langage quotidien en interactionI4. Venons-en à présent aux sources du présent ouvrage. Après les premiers travaux sur corpus sonore (interviews du corpus A, et descriptions d'itinéraire du corpus BI et du corpus B2), l'enquête de Montpellier-Saint Roch a rebondi sur une nouvelle collecte, audio-visuelle cette fois, de communications d'itinéraire (corpus B3), dans le cadre d'un propamme de recherche centré sur le rapport entre verbal, gestuel et posturall . Enfin, des linguistes, des spécialistes des interactions verbales et de la communication gestuelle et/ou multicanale ont développé un travail commun autour du corpus audiovisuel et/ou sonoreI6,. Le livre qu'on va lire réunit ces analyses multidimensionnelles, et se complète de plusieurs composantes, travaillant à intégrer les divers contenus dans un projet d'ensemble. En introduction au corpus de descriptions d'itinéraire, un chapitre préliminaire offre des cadres d'analyse en vue de contextualiser les données et de faciliter leur étude, en tenant compte des spécificités de la tâche spatiale accomplie. On propose également une mise en convergence ou en dialogue critique des réflexions des différents auteurs dans un chapitre de présentation synthétique (Lectures croisées). La prétention de ce livre n'est pas l'exhaustivité ou une sorte de bilan, mais une vue déjà suffisamment riche pour prendre date dans les recherches sur les interactions quotidiennes et leur dimension située, et pour permettre de définir les particularités du genre discursif «communication d'itinéraire piéton» produit en face-à-face. 3. Composition de l'ouvrage

(1) On trouvera d'abord la matière de l'étude: les deux corpus de transcriptions (nous avons indiqué au début de l'Introduction la signification donnée à ce choix éditorial) :
Kerbrat-Orecchioni et Traverso, et Morel, ont proposé des réflexions en la matière, in Bouquet 2004, Vion (1992) 2000 également.
l5 «
14

La communicationverbo-gestuelledans les indicationsd'itinéraire », programmecr

Praxiling développé en coopération avec Christine BéaI, spécialiste du verbo-gestuel, que nous remercions vivement pour sa participation à la collecte du corpus B3, et à la mise en place de la réflexion sur la dimension gestuelle (programme soutenu par un financement du conseil scientifique de Montpellier 3). Une délégation accordée par le CNRS, et centrée sur le projet « itinéraires urbains piétons », a permis la venue de M.C. ManesGallo, dont la participation au projet a été décisive. 16 Tous les auteurs ont travaillé sur B3 (corpus audio-visuel). Kerbrat-Orecchioni et Barbéris ont en outre intégré à leur analyse le corpus BI.

Introduction

15

- B3, corpus audio-visuel (32 communications d'itinéraire), en raison des contraintes de la caméra cachée, a conduit à sélectionner deux points de départ seulement pour la demande de trajet. La même cible a été constamment demandée à partir de ces deux points-origines, «l'église Saint Roch », qui donne son nom au quartier: cible choisie en raison de son invisibilité depuis les deux points de départ. - BI, corpus sonore (75 communications d'itinéraire), grâce à la plus grande liberté offerte par le magnétophone, a permis aux enquêteurs de se placer aux quatre coins du quadrilatère que constitue, sommairement, le quartier Saint Roch17. La même cible a été demandée, l'église Saint Rach, qui reste invisible depuis ces différents points de départ. - Une présentation des données précède le corpus de transcriptions. On a voulu ainsi rendre accessibles à la fois les conditions de l'enquête, les caractéristiques utiles du paysage urbain, et quelques cadres sociaux pertinents. Un plan du quartier Saint Roch, annexé en fin d'ouvrage, permet de saisir la topographie, de repérer les trajets, et la position des enquêteurs-demandeurs. (2) Nous proposons ensuite, en guise d'avant-propos aux analyses des auteurs, une mise en dialogue de celles-ci, permettant de mettre en relief convergences et divergences, diversité des niveaux d'étude et des approches théoriques aussi. Ces Lectures croisées ont paru plus productives qu'un simple catalogue-résumé de chaque chapitre, à l'intérieur de la présente introduction. (3) Se présentent ensuite les contributions des différents auteurs. Nous nous contentons ci-dessous de cerner rapidement leur objet d'analyse, puisque le chapitre Lectures croisées permettra de revenir de manière plus détaillée et plus dynamique sur les contenus. Robert Vion se consacre à l'organisation discursive de l'ensemble de la communication d'itinéraire, sous différents angles, et pour cette raison « ouvre la marche ». Catherine Kerbrat-Orecchioni définit la rhétorique interpersonnelle propre aux interactions verbales à l'étude, et le travail de figuration auquel se livrent demandeur d'information, et informateur-enquêteur. Frank Ernst Müller, dans une perspective ethnométhodologique, montre le découpage de l'itinéraire en «tronçons », grâce à la mise en relation des segments verbaux, intonatifs, rythmiques, et des « phrases gestuelles ». Marie-Madeleine Jocelyne Fernandez-Vest, et Maria Caterina Manes Gallo, situent toutes deux leur étude à la transition entre la requête du demandeur, et la réponse de l'informateur. La première se consacre au traiteComme on le voit, l'ordre chronologique de collecte des données n'est pas respecté. C'est qu'on a voulu placer d'abord les données utilisées par tous les auteurs (B3). Le corpus BI, comme on vient de l'indiquer (note 17), n'a été exploité que par deux auteurs. Mais il a paru intéressant de donner une taille significative au corpus, pour les raisons soulignées au début de l'introduction.
17

16

Parcours dans la ville

ment du thème « l'église Saint Roch », identifiant les hiérarchies énonciatives signifiées par les patrons intonatifs, et proposant une analyse fondée sur le schéma thème-rhème-mnémème. La seconde trace un panorama des différents verbes utilisés, d'abord dans la requête, puis dans la réponse où est donné le trajet, montrant la variété des types de procès en cause, et la relation qu'ils entretiennent avec leurs arguments. Les interventions suivantes se consacrent au discours-réponse de l'informateur, à différents points de vue. Jacques Cosnier trace une typologie des gestes mis en œuvre dans les descriptions de trajet, et la manière dont ils organisent la saisie de l'espace selon deux niveaux, qu'il nomme territoire, et carte. Jeanne-Marie Barbéris et Lorenza Mondada se centrent sur la construction du sens comme accomplissement (au sens des ethnométhologues), ou comme actualisation (au sens de la praxématique). J.M.B. s'interroge sur la verbalisation du temps dans la description du trajet, particulièrement, sur le présent et le futur, et sur leur nature déictique, ou iconique. L.M. montre que l'articulation entre gestes et paroles induit un espace déictique toujours en construction, et soumis aux ratifications du partenaire. On peut conclure cette présentation en soulignant à nouveau un point important à nos yeux. Outre la rareté des études sur ce type de discours qui laisse légitimement espérer que bien des choses restent à dire sur le sujet! -, il semble intéressant de travailler systématiquement sur un genre discursif, tel qu'on le voit émerger dans la mise en parallèle et la confrontation de ces brefs échanges. Cette collecte permet des comparaisons et des généralisations, en raison des invariants qu'elle présente: même type de tâche, même cible demandée à partir du même lieu de départ. Le lecteur est à présent invité à suivre le parcours tracé dans ce livre. Nous espérons l'avoir convaincu qu'il lui faut explorer au préalable les

données (Première partie: Des discours dans la ville: « Comment aller làbas à partir d'ici? »), avant de prendre connaissance des analyses qui s'y consacrent (Deuxième partie: Analyses du corpus).

PREMIÈRE PARTIE

DES DISCOURS DANS LA VILLE:

«COMMENT

ALLER LA-BAS A PARTIR D'ICI?

»

PRESENTATION

DES DEUX CORPUS*

DES DISCOURSDANS LA VILLE: « COMMENTALLERLÀ-BAS À PARTIRD'ICI? »
L'objet de ce chapitre est de dégager quelques cadres préalables à l'étude du corpus, permettant d'installer celui qui aborde ces données au sein du contexte spatial et social des interactions étudiées. Contexte auquel les discours font plus que référer: contexte qu'ils contribuent à construire. On entend du même coup mettre en valeur la dimension située de la cognition, telle qu'elle se construit dans les communications d'itinéraires piétons. Le titre de cette première partie nous servira d'entrée en matière. (l) Les deux corpus de données, objet de cette partie de l'ouvrage, sont des discours dans la ville. Ce sont aussi des discours sur la ville, décrivant son espace, et manifestant les pratiques sociales caractéristiques de l'univers urbain. On tentera de livrer des observations sur cette interaction entre les discours de transmission d'itinéraire et la ville, somme de praxis sociales et de savoirs. (2) « Comment aller là-bas à partir d'ici? »2 C'est la question que se pose celui qui cherche son chemin - question qu'il pose ensuite au passant choisi comme informateur. Dans nos données, les demandeurs sont en fait des enquêteurs et non de simples passants, et seul l'informateur s'implique spontanément dans l'échange. Demandeur et informateur: comment définir ces deux rôles sociaux? Quelles sont les incidences du contexte local? Que dire des rapports enquêteur-enquêté dans les communications d'itinéraire, compte tenu des conditions de l'enquête? Comment caractériser les données obtenues à partir de ces interactions? Les remarques qui suivent sont essentiellement issues d'observations, elles ont été nourries de la fréquentation des données et du terrain d'enquête. Ce n'est qu'en fonction des données qu'il a été fait appel à quelques notions paraissant éclairantes pour l'analyse. L'auteur de cette présentation est linguiste, mais ici le linguiste doit laisser la place à l'observateur non plus des seuls faits linguistiques (même éten-

.
I

Jeanne-Marie Barbéris, Praxiling-ICAR, UMR 5191 et université de Montpellier 3.
jeanne-marie. barberis@univ-montp3.IT

Cf à ce propos Winkin in Barbéris 1994 ( : 99-116) : « Pratique de la ville: introduction à l'ethnographie urbaine». 2 Écho du titre de Wunderlich et Reinelt 1982 (<< How to get there from here»).

20

Première partie

-

Des discours dans la ville

dus à une conception très accueillante du linguistique, celle qu'on pratique en analysant les interactions orales I), mais de cadres plus larges3.

1. Les deux corpus: l'audiovisuel (B3), et le sonore (BI)
Ils ont tous deux été recueillis sur le même lieu d'enquête, Saint Roch, quartier central ancien de Montpellier. La cible demandée, dans tous les cas, est l'église Saint Roch, située au centre du quartier du même nom - sur une place qui porte également son nom. Mais on a fait varier le point de départ des demandes d'itinéraire. La distance entre le point de départ et la cible est réduite, dans tous les cas de figure, et le trajet est facilement réalisable par un parcours piéton4. La carte du quartier d'enquête annexée en fin d'ouvrage permet de situer les principaux lieux et les voies empruntées. 1. Le corpus audiovisuel E3, dont on propose ici des extraits, a été collecté en août 1998. C'est autour de ce corpus qu'ont tourné essentiellement la rencontre et le travail collectif qui a précédé l'élaboration de cet ouvrage, et c'est pourquoi on le présente en premier, bien que sa collecte soit postérieure à celle de BI. On a retenu ici 32 échanges (16 itinéraires demandés à partir de la rue des Étuves + 16 demandés à partir de la place Castellane). 2. On propose également des extraits plus substantiels du corpus sonore Bl (75 échanges). Ce corpus comporte pour sa part quatre points de départ différents pour les demandes d'itinéraire5. Ce deuxième corpus permet un dégagement plus net de traits récurrents également perceptibles dans B3, mais permet aussi d'apercevoir d'autres phénomènes compte tenu: (1) des variations qu'il présente avec B3 ; (2) du nombre plus significatif d'échanges collectés. L'examen transversal des données permet de faire ressortir des tendances imperceptibles sur quelques exemples.

3

Ces cadres sont proposés en raison de leur utilité pour éclairer les observations, et
des domaines abordés

sans prétention à rivaliser avec les nombreuses études spécialisées (psychologie, géographie, ethnographie de la ville).
4

Distance qui varie de 165 mètres env. pour l'itinéraire le plus court à 345 mètres env.

pour le plus long. Voir la présentation des différents tr~ets en tête de chaque transcription. 5 Une présentation plus précise de B3 et de B 1 se trouve en tête de leur transcription.

Présentation des deux corpus d'itinéraires piétons

21

Quelles sont les différences entre Blet B3 ? La première est le point de départ des demandes d'itinéraire sur la rue des Étuves est le bas de la rue, dans BI, et approximativement le milieu de la rue, dans B3 (localisation choisie en raison des nécessités de la prise d'image). Le premier trajet s'avère nettement plus difficile à donner que le deuxième. Résultat: certaines caractéristiques liées à la difficulté des trajets se présentent différemment, dans Bl/Étuves et dans B3/Étuves. Les énoncés d'indication générale (par ex. sur la distance de la cible, sur sa position estimée dans l'espace non visible), et les procédures d'orientation dans l'espace global à partir du lieu de l'interaction, sont plus nombreux et insistants dans le corpus BIque dans B3. L'itinéraire à partir du bas de la rue Saint Guilhem présente également d'importantes difficultés pour concevoir et construire la description, ce dont on trouve trace dans les échanges produits. Autre variation: le nombre des points départ vers la cible est plus variable dans BI (4 points de départ) que dans B3 (2 points de départ), ainsi que le nombre des enquêteurs (deux mêmes enquêteurs dans B3, deux équipes de deux ou trois enquêteurs dans BI). Ajoutons qu'en raison de la collecte par simple magnétophone caché, les enquêteurs sont plus mobiles dans BI, et plus à même de se soumettre aux propositions des informateurs: incitation à se déplacer pour mieux saisir la pre-

mière étape et son enchaînement avec la suite - voire proposition de conduire
les demandeurs sur tout le trajet6. L'intérêt primordial et décisif de B3 est sa collecte sous forme audiovisuelle, qui permet la prise en compte détaillée de la dimension multicanale de ces communications d'itinéraire. Les observations opérées dans la collecte de BI ont donc été considérablement enrichies et précisées grâce au nouveau mode d'enregistrement, et à la participation de spécialistes de la communication multicanale au travail collectif. 2. Le terrain d'enquête: un environnement porteur de sens Le quartier Saint Roch bénéficie à la fois du prestige de I'habitat ancien, en raison de la présence d'hôtels particuliers et autres bâtiments des XVII" et XVIIIe siècles, et aussi d'une image de centralité, grâce aux nombreux lieux publics qu'il comporte, parmi lesquels prédominent les commerces et les

6 Les corpus BI comporte quelques cas où les demandeurs sont conduits jusqu'à la cible par leur informateur (ce qui était impossible à enregistrer dans la collecte de B3, la caméra étant fixe).

22

Première partie - Des discours dans la ville

restaurants. C'est donc un quartier fréquenté par de nombreux passants à la recherche de ce type d'animation. Dans la mesure où l'environnement est, a-t-on dit, porteur de sens, il est vain de tenter de dégager une sorte de contexte spatial neutre et objectif, un décor où se dérouleraient les échanges. Les paramètres pertinents sont non seulement les caractéristiques de l'environnement, mais la considération de celui-ci comme un élément à part entière de la description. Il comporte en lui aussi bien des obstacles à l'accomplissement de la tâche (situer la cible et construire le chemin), que des ressources pour réussir dans cette tâche. Les discours concourent à activer et modeler sa saisie perceptive, à l'organiser en fonction de la tâche en cours, à saisir ses opportunités.
2.1. Les obstacles

2.1.1. Une cible bien cachée: l'église Saint Rach L'église, de style néo-gothique, a été construite dans les années 1830, en lieu et place d'une église plus ancienne, au sein d'un quartier qui garde, dans sa voierie, des caractéristiques médiévales. Elle donne son nom au quartier, et à la place qui l'entoure. On l'a choisie comme cible de l'itinéraire demandé en raison de son invisibilité, à partir de presque tous les points du quartier: elle ne comporte pas de clocher, contrairement à l'église Sainte Anne, sa voisine, dont on aperçoit parfois le clocher pointant au-dessus des toits, depuis certains sites du centre ville. À ce propos, on note que les informateurs interrogés à partir de la place Castellane (BI et B3) et de la rue Saint Guilhem (BI) hésitent parfois entre Saint Rach et Sainte Anne: c'est que le clocher de Sainte Anne est visible à partir de Castellane, donnant ainsi une présence plus forte à Sainte Anne. L'église Saint Roch n'est clairement visible qu'à partir du bas de la rue du Plan d'Agde (voir le plan). Sinon, elle est toujours cachée derrière un écran de bâtiments. Les petites rues tortueuses qui l'entourent n'offrent pas de percées pour le regard. Mais ceux qui la connaissent la savent toute proche: « elle est là derrière », disent-ils, ou bien « c'est pas loin ». La cible est donc souvent située à l'estime. Grâce à leurs capacités d'orientation dans l'espace urbain, les informateurs se tendent, avec leurs mots et leurs gestes déictiques, vers cette cible invisible, mais dont la présence est sensible. L'église, malgré son invisibilité (véritable Arlésienne du quartier Saint Roch !) est dotée d'un certain prestige, en raison de son rôle dans la toponymie du quartier, et de sa valeur d'emblème: c'est un monument servant d'appui à l'image du quartier.

Présentation des deux corpus d'itinéraires piétons

23

2.1.2. Un site urbain spécifique: le tissu des « petites rues» La relative difficulté d'élaboration de l'itinéraire ne provient pas seulement de la non-visibilité de la cible, mais aussi de la nature du tissu urbain. En dehors de quelques axes un peu plus larges et plus rectilignes (rue Saint Guilhem, Grand-Rue), la zone traversée par les itinéraires est essentiellement constituée d'un réseau de petites rues tortueuses. Le vieux Montpellier conserve dans sa voierie les caractéristiques de la ville médiévale. Nombre de ces artères sont réservées aux piétons, et d'autres s'avèrent peu propres à la circulation automobile en raison de leur étroitesse. Le marcheur doit trouver son chemin dans l'espace irrégulier et non rectiligne de « toutes ces petites rues », de ce « vieux Montpellier» dont parlent maintes fois les descriptions des informateurs. Un effet de gestalt se produit dans la représentation de la zone caractérisée par ce réseau de rues étroites: l'ensemble est conçu comme une masse compacte, un milieu homogène. L'espace urbain est alors conçu comme une continuité - et non comme un somme d'objets discrets. Cette homogénéité est dûe à la forte unité thématique du vieux Montpellier (réseau de voierie étroite et tortueuse, habitat ancien). Les locuteurs parlant de cette zone la conçoivent bien comme telle. C'est ici que la notion de « tissu urbain» prend sa plus forte signification. Un choix est parfois possible entre un trajet orthogonal, passant par un axe plus large et bifurquant ensuite dans les petites rues, et un trajet plus direct s'engageant directement dans le labyrinthe du vieux Montpellier. Les trajets indiqués à partir de la place Castellane illustrent ce type de variante: ils passent ou bien par la rue Saint Guilhem pour bifurquer ensuite à gauche (rue de l'Ancien Courrier), ou bien directement par les petites rues, et descendent alors en zigzag jusqu'à l'église. Certains informateurs verbalisent leur hésitation entre les deux solutions, ressenties comme concurrentes et bien distinctes. Intuitivement, se lancer dans les lacis des petites rues, c'est couper au plus direct en suivant à l'estime la direction vers la cible cachée, mais prendre les rues plus larges et plus droites, c'est « choisir la sécurité ». L'échange B3/Castellane 3 exprime bien cette hésitation, et le lien qu'établissent les informateurs entre le choix « petites rues », et une certaine forme de difficulté - compensée cependant par une autre ressource très importante: rester plus fidèle à l'orientation générale vers la cible 7. 1. E3- euh:: pardon mesdames excusez-n-l'église Saint Roch s'il vous plaît 2. Il - alors euh l'église Saint Roch (oui E3)/ ah bé oui moi je sais où c'est (ah E3)seulementfaut passer par lespetites rues
7

Les conventions de transcription sont placées en tête du corpus B3.

24

Première partie

-

Des discours dans la ville

3. h - c'est compliqué hein 4. Il - ah vous allez la trouver I elle est là derrière pas loin I (d'accord E3)Il si vous connaissez pas les petites rues:: <mais (bè» vous prenez les petites directement 5. h 6. Il 7. E38. Il 9. h la. E3 Il. Il
-

== les vetites rues vous demandez (geste en zigzag) ++++++++++++++++ dans cette direction dans cette direction oui ie sais que c'est pas loin: mais:: un peu plus bas Il d'accord (bruit) elle est juste là dans le milieu là ==

c'est par là
on va par là alors (3) === (3) (3) vrenez les vetites rues (3) (3) ============ d'accord I merci (3)

12. E313. Il 14. h 15. E3-

Les deux informatrices ne sélectionnent aucune petite rue précise, mais traitent l'ensemble comme une zone caractéristique, dans laquelle il va falloir « naviguer» (cf le zigzag gestuel). Au tour 4, la première informatrice a l'air d'abandonner la solution « petites rues» (si vous connaissez pas les petites rues:: - on attend alors l'enchaînement: passez par la rue Saint Gui/hem: trajet orthogonal, plus simple). Mais non: elle opte aussitôt après pour la solution « petites rues », approuvée par la deuxième informatrice. Cette dernière accompagne ses propos de zigzags gestuels, et d'un encouragement à « demander» plus loin. Ensemble significatif. Dans les petites rues, il faut jouer de l'approximation et tracer sa piste à l'estime, aidé par d'autres informateurs sollicités au bon moment. On reviendra plus loin sur la notion de navigation, et sur le recours à l'espace global, opposé aux composantes discrètes de l'environnement (2.3.). Le quartier Saint Roch est en déclivité, tout le vieux Montpellier étant bâti sur un promontoire. « Monter» et « descendre» sont donc des instructions fréquentes dans les descriptions de trajet. Ces instructions condensent en elles deux aspects: aspect descriptif permettant de reconnaître une rue en fonction de sa forme (elle est en déclivité), et indication d'orientation (vers le haut/vers le bas). La partie la plus haute de Saint Roch se situe sur la place Castellane et du côté de la rue de la Loge. Le quartier descend à la fois en direction du boulevard du Jeu-de-Paume, et de la rue des Étuves, comme le

Présentation des deux corpus d'itinéraires piétons

25

montre le plan en fin d'ouvrage (il indique le sens de la déclivité dans un certain nombre de rues).
2.2. Les ressources

L'identification des composantes du trajet (rues, places...), des points de repère (un monument signalant une bifurcation dans le trajet), des sites successifs que le marcheur doit reconnaître, repose sur un certain nombre de ressources, dont use avec opportunisme le descripteur du trajet, en collaboration avec son interlocuteur. 2.2.1. Les noms propres et la signalétique urbaine Le nom propre est à considérer à la fois en tant que composante verbale du message sonore, puisqu'il intervient dans l'étiquetage par le locuteur de certains objets discursifs (noms de rues, noms de bâtiments) et en tant qu'élément graphique inscrit dans l'environnement visuel par les supports signalétiques: plaques de rues, indications directionnelles, indications apposées sur la devanture des bâtiments. Les odonymes peuvent constituer des aides importantes, en particulier pour des itinéraires longs ou difficiles, où le repérage directionnel ne suffit pas, ou dans le cas où il faut sélectionner une rue parmi plusieurs concurrentes. Les villes françaises sont abondamment pourvues de signalisations: les noms de rue sont indiqués aux différents carrefours. Si l'informateur juge utile de mentionner l'odonyme, encore faudra-t-il qu'il se souvienne du nom, et nombre d'itinéraires montrent les difficultés rencontrées dans ce domaine. L'usage du nom propre reste cependant assez parcimonieux (comme le remarquent Kerbrat-Orecchioni, chap.3, et Müller, chap. 4). Cela afin d'éviter la surcharge d'information que ne manquerait pas de provoquer une liste importante d'odonymes. Car le nom doit apparaître à propos, pour mettre en saillance et rendre mémorable un lieu-clé qu'il est nécessaire d'identifier, dans un moment de réorientation par exemple. On note la fréquence de l'instruction « traverser la Grand-Rue », ou « remonter la Grand-Rue », dans le corpus Bl/Étuves. En revanche, la mention de la Grand-Rue est bien plus rare dans les itinéraires du corpus B3 à partir de la rue des Étuves. Deux raisons à cela. Le point de départ des itinéraires est plus proche de la cible. Mais aussi (surtout), la Grand-Rue est plus visible grâce aux différentes rues transversales qui ouvrent sur elle, à proximité du lieu de demande8. Les informateurs se déplacent alors, suivis par les
8

D'où la plus grande facilité des description des itinéraires Étuves du corpus B3, déjà
des données en début de chapitre.

signalée dans la présentation

26

Première partie - Des discours dans la ville

demandeurs. Ce déplace}TIentest parfois verbalisé: alors attendez / venez par ici [remonte la rue des Etuves] (Etuves l, tour 4). Dans ce cas, les informateurs de B3 se contentent pour la plupart d'instructions d'orientation spatiale étayées sur la visibilité de l'étape suivante: la Grand-Rue, qui apparaît au bout de la traverse. D'autres toponymes comme les noms de magasins, de bâtiments sont également mis à profit. La « Chambre de Commerce» est très souvent mentionnée dans les deux corpus, car c'est un monument ancien (hôtel du XVIIIe siècle) doté de prestige et de forte visibilité, un point de repère du quartier (un landmark au sens de Lynch), situé bien en évidence sur la Grand-Rue, qui à ce niveau s'élargit en une placette dotée d'une fontaine avec un jet d'eau. Le bâtiment est de plus à l'intersection de la Grand Rue et de la rue EnRouan. Rue vers laquelle il faut bifurquer dans le trajet en direction de la cible. Cette bifurcation, avec son bâtiment-point de repère (ou sa fontaine), apparaît de manière récurrente dans les communications d' itinéraire9. Le nom propre est un utile viatique qui permettra à l'effecteur du trajet, s'il s'é~are, de compléter ponctuellement son information auprès d'un autre passant 0, ou de se repérer lui-même grâce à la signalétique urbaine. Les toponymes qu'on trouve le plus souvent actualisés dans les échanges signalent donc les entités saillantes dans l'image du quartier et dans l'organisation de l'itinéraire. Entre la première enquête, dont résulte le corpus BI, et la deuxième (corpus B3), un changement est intervenu dans la signalétique. Des panneaux ont été apposés à certains coins de rue, pour indiquer la direction de l'église Saint Roch (est-ce le résultat des demandes répétées des premiers enquêteurs ?). On en trouve par exemple un à l'entrée de la rue du Bras-de-Fer. Certains informateurs font mention de ces panneaux dans B3 (Étuves 6, Castellane l, Castellane 5). Nous allons à présent aborder plus centralement la dimension cognitive de la saisie de l'environnement, pour en repérer corrélativement les traces dans les discours étudiés. La visibilité ou la proximité des composantes du paysage urbain sont de puissants éléments organisateurs. Les communications d'itinéraire montrent
9

Dans les itinéraires donnés à partir du haut de la Grand-Rue (corpus BI), et dans les itinéraires donnés à partir de la rue des Étuves (corpus Blet B3). Le bâtiment porte l'inscription« C.C.!. » sur son fronton (i.e. « Chambre de Commerce et d'Industrie »), ce que signalent parfois les informateurs. 10 On constate la fréquence d'incitations sous la forme: vous demanderez en clôture de la description du trajet. À ce propos, voir 2.3, et la section 4, points 3 et 6.

Présentation des deux corpus d'itinéraires piétons

27

une fréquence très grande du verbe voir. Il s'agit parfois de ce que l'interlocuteur peut voir au point de départ du parcours, mais le plus souvent, il s'agit de ce qu'il pourra voir par la suite: en cours de route, ou arrivé au but. Ajoutons que l'environnement intervient, pourrait-on dire, activement dans les représentations spatiales, dans la mesure où il constitue un répertoire d'actions en puissance, et dispose ses offres à la vue du piéton marchant dans la ville. 2.2.2. Les offres de l'environnement Un exemple significatif de la collaboration entre organisation de la description d'itinéraire et saisie de l'environnement, est offert par certains itinéraires de l'ensemble B l/Saint Guilhem. Les trois enquêtrices sont positionnées généralement au bas de la rue Saint Guilhem, conformément à la consigne d'enquête. Dans ce cas, elles obtiennent des indications de trajet remontant la rue Saint Guilhem, et prenant une traverse vers la droite, à une hauteur variable, selon les locuteurs. Mais, ne pouvant rester strictement immobiles, les enquêtrices sont conduites parfois à descendre de quelques mètres jusqu'au carrefour entre la rue Saint Guilhem et le boulevard Jeu-de-Paume. Voici un exemple d'itinéraire collecté à cet endroit:

BI/SAINT GUlLHEM 3
Au croisement du boulevard Jeu-de-Paume. Bruits de moteur, dus à la proximité du boulevard. 1. E3 - pardon monsieur / où se trouve l'église Saint Roch / s'il vous plaît /
2. I -la 3. E3 4. El 5. Ez 6. I -première à gauche d'accord (1) merci (1) (1) merci (1) (1) c'est simple (1)

ft (rue

des Balances) // et toujours tout droit ~

Il s'agit ici d'un total changement d'itinéraire, par rapport aux échanges collectés par ailleurs dans cette zone. B I I Saint Guilhem 4, collecté également à l'intersection du boulevard Jeu-de-Paume, donne le même trajet par la rue des Balances. Même solution indiquée également dans B I I Saint Guilhem 7, et dans BI I Saint Guilhem 9 ; collectés au même endroit. Dans tous les cas où les enquêtrices se sont placées sur le boulevard Jeu-de-Paume, au débouché de la rue Saint Guilhem, ce déplacement minime a suffi à induire de

28

Première partie - Des discours dans la ville

la part de l'informateur un nouveau trajet!l. Jamais, à partir de ce point de départ, il n'est proposé de remonter la rue Saint Guilhem, alors que, comme on l'a mentionné, c'est toujours par là que les informateurs font passer leur description de trajet, quand l'itinéraire est demandé au bas de la rue Saint Guilhem - à peine quelques mètres plus loin. Le critère pertinent est ici la perception de l'environnement, qui change complètement dès l'accès au boulevard Jeu-de-Paume : l'ouverture de la rue des Balances devient visible, et l'offre de l'environnement est immédiatement mise à profit. La connaissance quotidienne est opportuniste. Elle se saisit directement de certaines données du paysage perçu. On peut supposer que cette partie contextuelle de la connaissance n'a nul besoin d'être traitée comme une représentation inscrite préalablement à l'intérieur d'une carte mentale: c'est une donnée immédiate. La visibilité est donc parfois un paramètre décisif dans l'organisation trajet. du

Ailleurs, c'est la proximité de la prochaine étape qui rend le trajet plus facile à appréhender, pour l'informateur, et pour son interlocuteur. On a déjà mentionné le cas des traverses de la rue des Étuves dans B3 (en 2.2.1.). Mais même lorsque la proximité n'entraîne pas la possibilité de saisir visuellement la prochaine étape (serait-ce en se déplaçant de quelques pas), l'étape suivante est activée cognitivement par la vue de l'étape précédente. Cela joue pour l'informateur, mais cela jouera aussi pour le demandeur, si ce dernier connaît quelque peu les lieux. La mémoire fonctionne donc temporellement et pas à pas. La notion de vista, proposée ci-après, peut permettre de mieux comprendre cet aspect de la cognition située. Dans d'autres cas au contraire, l'environnement gêne la construction de l'itinéraire. Mais non en raison des obstacles qu'il oppose à la vue, et à l'accès vers la cible (point déjà abordé en 1), mais en raison des leurres qu'il présente à l'informateur. Ses « offres» les plus évidentes (rue qui s'ouvre et semble la piste à suivre) ne sont pas toujours les meilleures... Elles peuvent s'avérer fallacieuses, offrant un trajet plus long et plus détourné. Dans B lIÉtuves par exemple, la plupart des informateurs se laissent entraîner vers l'apparente solution de facilité, qui consiste à remonter la rue des Étuves, au parcours bien visible et ouvert, et fréquenté par le flux piéton. Alors que le meilleur chemin passe par de petites rues étroites et sans visibilité. Dans B3/Étuves, où le parcours est pourtant plus facile à tracer, on trouve le
Une seule exception: le cas où l'informateur se trompe d'église et indique la direction de Sainte Anne (B 1 / Saint Guilhem 10).
Il

Présentation des deux corpus d'itinéraires piétons

29

même biais consistant à remonter, soit la rue des Étuves, soit la rue parallèle, la Grand-Rue. La meilleure solution est en fait de descendre la rue des Étuves de quelques pas: on trouvera alors une traverse permettant l'accès le plus directl2. La remontée des axes Étuves ou Grand-Rue, de fait, déporte le marcheur vers la droite (alors que le cible est vers la gauche). Ajoutons que dans le parcours Étuves des deux corpus, l'instruction « monter» est fortement favorisée par le positionnement de l'église « vers le haut» par rapport au lieu de la demande. Il paraît donc intuitivement plus simple de suivre cette orientation générale vers la cible!3, que de redescendre d'abord, pour trouver le meilleur accès à l'église. 2.3. La navigation dans l'espace urbain: situation à l'estime et « vista» Ce sur quoi les protagonistes de la communication d'itinéraire peuvent faire fond, dans tous les cas, est l'environnement de l'interaction, constitué par l'ensemble des bâtiments et des rues visibles. La visibilité permet la prévisibilité. Dans le panorama urbain qui entoure les locuteurs à 360°, il va falloir que l'informateur sélectionne en quelque sorte un « quart de cercle », se tournant (ou pointant explicitement) vers la cible non visible de l'église, et traçant à l'intérieur de l'espace ainsi délimité un chemin. Les procédures déictiques (verbales et gestuelles) seront donc cruciales pour construire un espace global pertinent. Par la suite, le marcheur devra à nouveau « sonder» l'environnement et se réorienter (dans les phases de changement directionnel en particulier, et arrivé à proximité du but). 2.3.1. La vista La double face de l'environnement, à la fois obstacle et ressource, peut mieux se comprendre en faisant appel à la notion de « vista» (panorama) proposée par Gibson (1979 : 34). C'est la portion d'espace visible, délimitée par les obstacles visuels (et, ajouterons-nous, cadrée par l'orientation de l'informateur). Pour Gibson, la vista est une ressource visuelle qui permet aux sujets de prévoir, en sondant les obstacles visuels qu'ils peuvent apercevoir autour d'eux, quelle est la prochaine vista qu'il convient d'ouvrir, pour se rapprocher de la cible visée.
Cette solution optimale suit le parcours: rue Diderot, rue En-Gondeau, rue du Plan d'Agde: solution proposée par un commerçant connaissant bien le quartier (B3/Étuves 5, itinéraire donné par le deuxième informateur lz). 13 On va voir plus loin combien le fait de situer la cible dans un espace global, à l'aide de procédures d'orientation en particulier, constitue une aide (2.3.).
12

30

Première partie - Des discours dans la ville Une vista est ce qui est vu à partir d'ici, à cette réserve près que 1'« ici» n'est pas un point mais une zone étendue [...]. Ainsi, pour trouver un chemin en direction d'un lieu caché à la vue, on doit chercher quelle est la prochaine vista qu'il faut ouvrir, ou de quel côté est l'obstacle cachant la cible (traduction de

l'auteur)14. « L"'ici"n'est pas un point mais une zone étendue ». Gibson souligne ainsi que la perception de l'environnement - et, point qui nous occupe centralement, sa communication à un tiers - ne se fait pas seulement grâce à des objets discrets, des « repères », ou des « rues à prendre », mais aussi en s'appuyant sur des zones à l'intérieur desquelles positionner la cible, et les différentes étapes-clés du trajet. On reviendra sur cette notion de situation à l'estime en 2.3.2.. Où peut-on s'attendre à trouver signifiée une vista au cours d'une communication d'itinéraire? La première vista, la plus englobante, est prise lors du démarrage du trajeeS, L'informateur situe le demandeur par rapport à la cible invisible, en l'orientant (verbalement, et/ou gestuellement) : « elle est là derrière» (la cible). Cette phase de situation initiale, par rapport à la cible, est vraiment caractéristique des communications d'itinéraire. Elle repose sur l'alignement du demandeur sur l'informateur, celui-ci se tournant « dans la bonne direction ». Aussitôt après, l'informateur se tourne vers la première étape. Mais parfois orientation initiale vers la cible et orientation vers la première étape ne sont pas vraiment distinctes; en particulier, lorsque la première étape se trouve dans la même direction que la cible cachée (cas des itinéraires donnés depuis la place Castellane, lorsque la première étape est la rue du Bras-deFer). Faute de procéder à cette vista incluant la première étape, l'informateur risque de commettre des erreurs de verbalisation (<< gauche» à au lieu de « à droite », par exemple, comme le montrent les itinéraires BI/Grand-Rue 7 et 13). Le moment d'ouverture d'une autre vista, dans la description du trajet, peut correspondre à une étape délicate comportant une réorientation. C'est le cas par exemple dans les trajets depuis la rue des Étuves (partic. corpus BI) : la Chambre de Commerce y est parfois décrite dans son site englobant. On a alors là un panorama, et non un simple point de repère. Le sujet doit
« A vista is what is seen from here with the proviso that 'here'is not a point but an extended region [...]. And thus, to find a way to a hidden place, one needs to see which vista has to be opened up next, or which occluding edge hides the goal ». 15Cf à propos des gestes déictiques orientés vers le « territoire» les études de Müller (chap. 4), de Cosnier (chap. 7, c'est lui qui utilise le terme de territoire) et de Mondada (chap. 9) dans cet ouvrage.
14

Présentation des deux corpus d'itinéraires piétons

31

en effet à ce moment regarder autour de lui, et faire une nouvelle estimation directionnelle: sondage de la position de la cible, et sondage en direction de la prochaine étape. Le moment typique d'ouverture d'une vista se situe à la fin de la description du trajet. C'est là qu'un paysage décisif s'ouvre, et qu'il va falloir se tourner dans la bonne direction, avant d'apercevoir la cible elle-même, aboutissement de la recherche. C'est dans cette phase qu'on trouve les formules récurrentes « demandez », « vous demanderez» dont on aura l'occasion d'étudier d'autres fonctions dans le point 4. Mais pour l'instant, on voit la convergence entre la phase de réorientation propre à l'ouverture d'une nouvelle vista, et la réitération d'une demande auprès d'un passant, en vue d'être à nouveau mis sur le bon chemin. 2.3.2. La navigation et la situation à l'estime (dead reckoning) Ajoutons que les itinéraires sont souvent donnés de manière incomplète ou (apparemment) déséquilibrée: leur précision décroît lorsqu'on approche du but. L'essentiel aux yeux de beaucoup d'informateurs est de mettre le demandeur « sur la bonne voie », c'est-à-dire de bien préciser les premières étapes. Ils terminent souvent par un guidage plus flou, fondé sur des orientations (<<c'est derrière la Chambre de Commerce », « vous serez pas loin ») et accompagné éventuellement d'un « vous demanderez », ou d'un « vous verrez X » (tel point de repère, ou telle caractéristique du paysage qui vous indiquera que vous êtes dans la zone de proximité de la cible). Le demandeur est ainsi renvoyé à son sens personnel de l'orientation, à son coup d'oeil, à sa capacité de demander de l'aide sur place en cas de doute. Voici deux exemples dans le corpus BI, à la fin de la description du trajet: là vous le demandezvous y êtes y a des cafés:y a la Chambre de Commerce enfin vous le:: U(le locuteur allait sans doute dire: «demandez/demanderez», ou « verrez») I c'est (2) derrière(2) la Chambre de Commerce (B1 I Étuves 3, en clôture) demandezla Chambrede Commerce~I hé ~dans la Grand Rue I après c'est pas loin l'église: UIl voyez demandez la Chambre de Commerce là dans la Grand Rue U(BI I Étuves 5, en clôture) On est ainsi conduit à penser que la cible, au moment de l'étape finale, est volontiers visée à travers une zone qui l'englobe, plutôt que comme un dernier point à atteindre directement, en tant qu'ultime étape de la séquence décrivant le trajet - ce qui rejoint les remarques de Gibson sur la nature de la vista. Le procédé de situation dans une zone, un panorama, et les procédures d'orientation qui l'accompagnent, semblent donc récursifs, même s'ils sont plus embryonnaires dans la construction de l'étape finale, que dans la cons-