Parlons Afrikaans

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En Afrique australe se parle une langue d'exception, l'Afrikaans : "Germanique" dans le sens strictement linguistique, mais dont l'identité doit tout aux apports créolisants des Africains khoi, habitants millénaires du Cap, aux groupes d'esclaves d'origine orientale importés de force au 17ème siècle. Elle compte plus de 6 millions de locuteurs répartis sur l'ensemble de l'Afrique du Sud et de la Namibie. Après une longue histoire de l'afrikaans suit une description complète de ses structures grammaticales les plus courantes, ainsi qu'un lexique contenant plus de mille mots.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9782296383623
Nombre de pages : 301
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PARLONS AFRIKAANS

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7636-1 E~:9782747576369

Jaco ALANT

PARLONS AFRIKAANS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Collection

Parlons. . . dirigée par Michel Malherbe

Déjà parus
Parlons Ewé, Jacques RONGIER, 2004. Parlons bété, Raymond ZOGBO, 2004 Parlons baoulé, Jérémie KOUADIO N'GUESSAN, Kouakou KOUAME,2004. Parlons minangkabau, Rusmidar REIBAUD, 2004. Parlons afar, Mohamed Hassan Kamil, 2004. Parlons mooré, Bernard ZONGO, 2004. Parlons soso, Aboubacar TOURÉ, 2004. Parlons koumyk, Saodat DONIYOROV A, 2004 Parlons kirghiz, Rémy DOR, 2004. Parlons luxembourgeois, François SCHANEN, 2004. Parlons ossète, Lora ARYS-DJANAÏEV A, 2004. Parlons letton, Justyna et Daniel PETIT, 2004. Parlons cebuano, Marina POTTIER-QUIROLGICO, 2004. Parlons môn, Emmanuel GUILLON, 2003. Parlons chichewa, Pascal KISHINDO, Allan LIPENGA, 2003. Parlons lingala, Edouard ETSIO, 2003. Parlons singhalais, Jiinadasa LIY ANARA T AB, 2003. Parlons purepecha, Claudine CHAMOREAU, 2003. Parlons mandinka, Man Lafi DRAMÉ, 2003 Parlons capverdien, Nicolas QUINT, 2003 Parlons navajo, Marie-Claude FEL TES-STRIGLER, 2002. Parlons sénoufo, Jacques RONGIER, 2002. Parlons russe (deuxième édition, revue, corrigée et augmentée), Michel CHICOUENE et Serguei SAKHNO, 2002. Parlons turc, Dominique HALBOUT et Ganen GÜZEY, 2002. Parlons schwytzertütsch, Dominique STICH, 2002. Parlons turkmène, Philippe-Schemerka BLACHER, 2002. Parlons avikam, Jacques RONGIERS, 2002. Parlons norvégien, Clémence GUILLOT et Sven STOREL V, 2002. Parlons karakalpak, Saodat DONIYOROV A, 2002. Parlons poular, Anne LEROY et Alpha Oumar Kona BALDE, 2002.

AVANT-PROPOS

Ce livre est le résultat d'un mail qui m'est parvenu, comme ça, dans mon bureau à l'université du Western Cape, Cape Town, le jour de mon 39èmeanniversaire en octobre 2001. Il invitait à la rédaction, dans le cadre de la série Parlons, d'un livre sur l'afrikaans. Un livre sur l'afrikaans en français. Mon goût pour le multilinguisme m'est venu - assez paradoxalement - par le français. Professeur du FLE (français langue étrangère) dans plusieurs universités sud-africaines, je m'étais fait une carrière dans la présentation, tant bien que mal, de l'autre langue internationale (comme on le dit dans les campagnes publicitaires de l'Alliance Française) à des étudiants sud-africains. J'ai estimé que le temps m'était venu d'en faire autant pour ma langue maternelle, cette autre langue sud-africaine. La présenter aux francophones. La présentation de la langue afrikaans comprend un peu moins de la deuxième moitié du livre. Il y va de l'essentiel, allant du Bonjour au Si Nelson Mandela n'avait pas été... Le lecteur avide cherchera aussi plus loin - et viendra visiter. Mais avant les structures et les mots, il s'agit surtout de l'histoire. Histoire qui est la source du présent. Et comment parler de l'histoire d'une langue sans parler de l'histoire de ceux qui l'ont parlé? Et sans se rendre compte que rien (aucune langue, au moins) ne traverse aussi remarquablement l'histoire de cette Afrique du S'ud douloureuse et

moderne, déchirée et démocratique, dure et belle, que l'afrikaans? La traversée n'est pas finie. Parmi les nombreuses sources consultées dans les recherches pour ce livre, je me permettrais de renvoyer ici à deux auteurs qui m'ont été d'une inspiration particulière - et que je recommanderais vivement à ceux qui souhaiteraient une rencontre approfondie avec le monde et la langue afrikaans: l'historien sudafricain Hermann Giliomee et le linguiste néerlandais Hans Den Besten. Leurs travaux pertinents, disponibles en anglais, sont cités dans la bibliographie en fin du livre. Je remercie, enfin, l'expéditeur du mail, Michel Malherbe, de son encouragement, et de la gentillesse avec laquelle il a su corriger mon français quelque peu sud africanisé. De même David BarraI, ami parisien qui était toujours prêt à me lire, et Andries Visagie, collègue à l'université du Kwa-Zulu Natal, avec qui j'ai pu discuter de l'afrikaans en afrikaans. Mme Erika Terreblanche du musée d'histoire littéraire à Bloemfontein m'a envoyé des renseignements particulièrement utiles. Dans une visée plus personnelle, baie dankie à mes parents, Cornie et Sussie Alant, qui ont suivi de très près révolution du projet depuis leur maison à Pretoria, et à ma femme, Busisiwe. Ngiyabonga Mfiso! Mfiso, ongafi, ola mayethanda, Mliso wamabele amade, once Lisa ingane ingaphesheya komfula! lVdiyabulela, Tshawe, Kawuda, Ngconde! Tshawe elihle. ('Merci Mfiso, Mfiso qui ne meurt jamais, qui ne meurt que lorsqu'elle le souhaite. Mfiso qui a les seins longs, nourrissant l'enfant qui est par-delà du fleuve! Merci Tshawe, Kawuda, Ngconde! Tshawe la Belle').

J.W. Alant

Durban, 4 octobre 2004

Couverture du magazine Ons Klyntji ('Notre petit'), décembre 1900. Lancé à Paarl cinq ans plus tôt, sa devise «Klein begin, aanhou win» (' Commence tout petit, continue à gagner') en dit long sur l'avancement de l'afrikaans dans le
courant du 20èrnc siècle.

NAMIBIE

Fig. 1. Carte de l'Afrique australe montrant les neuf provinces d'Afrique du Sud. Sont indiqués les endroits mentionnés dans le livre. Pour la légende, voir cicontre.

Légende (Fig. 1):

Villes 1. Cape Town (Le Cap) 2. Stellenbosch 3. Paarl 4. Franschhoek 5. Swellendam 6. Vredendal 8. Oudtshoorn 9. Plettenberg Bay 10. Port Elizabeth Il. Graaff-Reinet 12. Cradock 13. Grahamstown 15. East-London 21. Rehoboth 22. Windhoek 23. Orania 24. Kimberley 25. Bloemfontein 26. Thaba Nchu 27. Winburg 28. Kokstad 29. Durban 30. Pietermaritzburg 35. Johannesburg 36. Pretoria 37. Potchefstroom 38. Ventersdorp 39. Ohrigstad 40. Maputo (Mozambique) 41. Polokwane

Fleuves et montagnes 7. Sederberg 14. Fleuve Fish 19. Fleuve Orange 31. Fleuve BIoed (Thukela) 32. Drakensberg 33. Confluence des fleuves Orange et Vaal 34. Fleuve Vaal 42. Soutpansberg 43. Fleuve Limpopo

Régions (déserts) 16. Karoo 17. Namakwaland 18. Kalahari 20. Namib

Fig. 2. Carte de l'Afrique du Sud 1910- 1993

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Fig. 3. Distribution géographique de l'afrikaans langue maternel1e et son importance relative, exprimée en pourcentage, parmi les langues majeures de chaque province. (Note: totaux de population et pourcentages de 1999, à l'exception des pourcentages cités pour les provinces du Freestate et de l'Eastern Cape, ceux -ci de 1994).

CHAPITRE 1
Introduction. A(frikaans) comme... Tour Eiffel. Au défi de l'Empire, à la merci du "multilinguisme".

Langue à la remarquable tradition - depuis 1875 au moins des taalstryders ('combattants pour la langue'), l'afrikaans a vu, en ce milieu de 2004, la publication d'un roman qui serait sans doute passé plus ou moins inaperçu, n'était le fait que son auteur ne s'inscrive dans la longue lignée des stryders pour l'afrikaans. Le dernier et aussi, pourrait-on dire, parmi les plus virulents, d'autant plus que ce combat est censé appartenir - au moins dans les milieux bien-pensants, c'est à dire libéraux, démocratiques - à une époque désormais bien révolue: celle du nationalisme afrikaner. Le roman en question, signé Dan Roodt, a pour titre Moltrein, ce qui donne 'Métro' (littéralement: "train de taupe") en français. Il s'agit d'une réflexion sur ce que cela veut dire d'être "Afrikaner" en pays étranger, exilé dans un monde hypermoderne, existentialiste au sens dur, où la seule "communauté" provient des rapports sexuels fortuits, en l'occurrence ceux qu'engage le héros avec Erika, femme d'origine afrikaner tellement plus sensuelle que les Européennes (encore que l'érotisme même de leur liaison soit souvent puisé dans les émissions en fin de soirée sur Canal+). Dans le cadre tout européen du roman, Paris occupe la place centrale, axée - on s'y attendait - sur la métaphore du métro parisien générateur du hasard. Mais il y a aussi la Tour Eiffel. Au moins un critique de soutenir que le A figuré par le cliché du modernisme parisien serait à comprendre, dans la perspective du

héros (donc du lecteur afrikaner), comme le A de "Mrikaner" (qui

est, bien entendu,aussi le A de "Autre"!). Si Roodt se présente, à l'heure actuelle, comme le plus
'

acharné (et le plus controversé) des combattants pour la langue, il est aussi le dernier en date d'une lignée tout aussi remarquable quoique d'origine plus récente - de francophiles (de la littérature) de langue afrikaans. Ayant passé près de dix ans "d'exil" à Paris avant de revenir au pays après l'installation du régime démocratique, il ressemble d'ailleurs plus que vaguement au héros de son roman. Bien auparavant, vers la fin des années 1950, l'engouement d'un certain Mrikaner intellectuel - intellectuel moderne - pour la chose française aurait été plus ou moins consacrée dans le "Je suis né sur un banc du Luxembourg" du jeune André Brink. Auteur d'une quinzaine de romans presque tous traduits en français (sans parler de ses récits de voyage en Europe et ses nombreuses études de critique littéraire), son renom international d'auteur anti-apartheid n'a été nulle part mieux établi - ou mieux reconnu - qu'en France. Plus ou moins à la même époque, au fil de la décennie 1950, le poète Uys Krige et le dramaturge Bartho Smit s'étaient mis à traduire en afrikaans quelques-uns des plus grands noms de la littérature française contemporaine, parmi lesquels Eluard, Michaux et Ionesco. La même décennie verra le séjour prolongé à Paris du romancier Jan Rabie (mort en 2001), en qui Brink, éditeur du Paryse dagboek (' Journal parisien') de Rabie, reconnaît le novateur ayant définitivement arraché la littérature afrikaans à sa préoccupation sempiternelle avec "les Blancs pauvres, la sécheresse et les sauterelles" (c'est-à-dire la rusticité agraire et la misère des Mrikaners au chômage dans la nouvelle ville industrielle des années 1920 - 1930). C'est d'ailleurs Rabie qui a traduit en afrikaans l'un des monuments de l'existentialisme, L'Etranger de Camus. Et puis il y a Breyten Breytenbach, le premier des exilés à Paris. Même au plus fort du soutien de l'électorat blanc au régime d'apartheid, alors que celui-ci pouvait tout faire pour le réduire au silence - refuser les visas de visite, bannir la publication de ses recueils de poésie, enfin, en 1975, l'emprisonner comme terroriste (voir Chapitre 2) - cette poésie toute en images surréalistes,

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imprégnée d'allusions Zen-Bouddhistes (à Paris, Breytenbach sera d'ailleurs surtout reconnu comme peintre) n'a jamais manqué de troubler les consciences. D'une certaine manière, c'est qu'il a toujours visé juste. Cela bien en dépit de son étrangeté, tant esthétique que politique: les Afrikaners, avait écrit Breytenbach en 1972, étaient un peuple abâtardi locuteurs d'une langue abâtardie. De cette langue qu'il sentait, lui plus qu'aucun autre, suffoquer sous le poids d'une idéologie catastrophique, Breytenbach dira qu'il "veillait sur le cadavre". Autant de médisances d'une mauvaise langue, quand même. N'allait y croire - ouvertement - aucun Afrikaner qui se respecte. Jusqu'au moment où, le régime d'apartheid plus ou moins chancelant (en 1986), Breytenbach surgit en poids lourd de la célèbre conférence de Dakar, rencontre historique entre intellectuels afrikaner et dirigeants du Congrès National Africain (ANC), encore interdit à l'époque. Puis, le régime enfin balayé quelques longues années plus tard, il en viendra vite à assumer, tout naturellement dirait-on, le rôle de Grand que son talent lui avait assigné tout en étant jusqu'alors refusé par l'histoire. D'ailleurs un peu comme Nelson Mandela, tout juste sorti après 27 ans de prison pour venir sauver la nouvelle nation sud-africaine. Si Mandela était le Sauveur, Breytenbach passerait volontiers pour le Prophète. Pendant un glorieux moment tout avait l'air normal. Le Prophète était partout présent, occupant l'avant-scène de la langue et de la culture qui lui revenaient de droit: à la télé où il animait une causerie (sur la chaîne payante Kyknet), sur les couvertures des CD-Rom où se vendait sa poésie (que l'on s'évertuait aussi à mettre en musique), dans les journaux, les sites internet et les festivals de culture afrikaans - devenus très populaires - où il inspirait les débats. Tout se passait comme si le petit afrikaans avait trouvé en lui qui son Sartre, qui son Foucault... Et il se ralliait à la cause! Lui qui, encore peu avant, s'était refusé à endosser l'identité d'Afrikaner, lui qui avait été sur le point de renoncer à s'exprimer dans leur langue (à laquelle il aurait pu substituer l'anglais ou le français, même l'espagnol). S'il avait été le premier Afrikaner à dénoncer le nationalisme afrikaner, il serait aussi le premier des intellectuels modernes (disons plutôt: de gauche) à proférer des critiques envers le nouveau gouvernement

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et la nouvelle élite noire, chez qui il ne pardonne pas - à la différence de tant de "politiquement corrects" - la banalité d'une société en passe de devenir gestionnaire. Où est la démocratie dans tout cela? Et alors: comment cultiver sa différence linguistique? Voilà une bonne part des questions qui semblaient occuper l'esprit breytenbachtien vers la fin de la décennie 1990, et à laquelle il n'hésitait même pas à prêter une pertinence particulière pour l'afrikaans. Mais peut-être que c'est surtout sa propre différence qui le travaillait - plutôt que la différence plus générale de sa langue, et vis-à-vis de laquelle son discours risquait d'ailleurs d'être interprété (à tort sans doute) dans le cadre du nouveau taalstryd que proclamaient déjà certains (et pas forcément les plus éclairés). Quand une de ses pièces de théâtre - genre, à vrai dire, dans lequel Breytenbach en était plutôt à ses premiers pas - a été mal reçue par la critique au festival d'Oudtshoorn (dit du KleinKaroo) en 2002, c'était le signe - ou peut-être qu'il en faisait le prétexte - que nul n'est prophète en son pays. Se déclarant frustré et incompris, Breytenbach a de nouveau "rompu les liens". Une fois de plus, on attend le retour de l'enfant prodige. L'influence française considérable retrouvée chez certains des plus grands esprits littéraires et intellectuels contemporains de langue afrikaans est, comme on le verra au Chapitre 4, plutôt hors de rapport avec l'influence historique de la France sur la langue ou la culture afrikaans. La France ne sera pas non plus une terre d'accueil pour ces nombreux Afrikaners - et Sud-Africains - qui, vers la fin du 20èmesiècle, allaient se disperser dans les différents coins du monde au point de donner à l'afrikaans - langue de l'Afrique du Sud et de la Namibie - une dimension "internationale". On en discutera plus loin. Pour le moment, attardons-nous un peu sur les débats qui ont cours dans les communautés de langue afrikaans - surtout depuis l'avènement de l'Afrique du Sud démocratique - et auxquels nous avons déjà fait allusion plus haut. A proprement parler, communautés - au pluriel - c'est beaucoup dire. D'une façon générale, le taaldebat ('débat sur la langue') - débat pourtant populaire dans la mesure où il se déploie dans le courrier des lecteurs des journaux (par exemple l'hebdomadaire Rapport et le quotidien Beelel) ainsi que sur le site internet Litnet - a tendance à être développé par cette communauté

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à laquelle 1'histoire - du 20èmesiècle au moins - a su accoler la vignette "Afrikaner", et que l'on a voulu "blanche" (encore que la question de la couleur de peau comme élément d'identité soit déjà, à certains égards en tout cas, moins nettement tranchée qu'au temps de l'apartheid). Comme on verra au Chapitre 5, il y a des raisons historiques à cette tendance: à mesure que "Afrikaner" se définissait comme catégorie politique (surtout dans le cadre de la colonisation de l'Empire britannique et la rivalité historique avec ce dernier), c'est bien entendu aussi par rapport à cette catégorie que la langue afrikaans se montrait non pas seulement un moyen de communication, mais aussi un instrument du pouvoir. L'afrikaans était, de fait, bel et bien "politisé". Et soyons clairs: c'est bien son côté politique - dans le sens, au moins, de l'affermissement de
l'identité qui s'y rattache - qui fait que les gens débattent d'une

langue. Pour autant que l'Afrikaner ait perdu le pouvoir politique qu'il avait réussi à conserver jusqu'en 1994, le discours qu'il tient aujourd'hui sur l'afrikaans n'en est pas moins politique. A un moment, à peine dix ans après la fin du régime de discrimination raciale, où il est devenu monnaie courante - même (surtout?) parmi les plus farouches de ses anciens adhérents - d'en "regretter l'injustice" (miraculeuse la conversion, et qui donne à sourire), c'est bien entendu cet aspect politique du débat qui gêne le plus. D'où le fait qu'une bonne part du débat se consacre à nier d'emblée toute question de débat, lequel ne doit pas avoir lieu. On est sud-africain tout court - ce qui rend caduque la notion même d'Afrikaner - et bien qu'il soit bon, en principe, que différentes communautés linguistiques cherchent à se servir de leurs "propres langues", les Afrikaners ne sont nullement en droit de revendiquer quoi que ce soit à cet effet. Par ailleurs, le fait même de parler afrikaans se montre parfaitement aléatoire au niveau de la construction de l'identité - il relève du hasard - d'autant plus que la majorité des Afrikaners, bilingues, maîtrisent de toute façon assez bien l'anglais. Bref, pas besoin de s'agiter. L'argument repris ici a également été formulé sous forme
plus nuancée, intellectuelle - il a fait l'objet de livres

- notamment

par Frederik Van Zyl Slabbert (ancien chef du Parti progressiste, seul parti politique sous l'ancien régime à être formellement opposé à l'apartheid) et Willem de Klerk, frère de l'ancien président Frederik (dit F.W.) de Klerk, entré dans l'Histoire pour avoir négocié avec l'ANC de Nelson Mandela, entre 1990 et 1994, Il

le transfert du pouvoir politique à la majorité noire. Disons cet argument "désintéressé" : il fait relativement peu de cas du lien entre la langue afrikaans et une identité propre, soumettant dans tous les cas celle-ci - dont on connaît les mythes (de courage, de gloire, de défaite) - au besoin désormais impérieux de "travailler à l'unité" d'une "nation nouvelle", dont l'identité et les symboles essentiellement à construire - sont moins le fait de mythes forgés dans le chaudron de l'histoire que de négociations conclues à huis clos entre les bureaucrates de deux formations politiques. Or, dans le cas du frère de l'ancien président, le sage conseil de la docilité a provoqué une crise - une sorte de conflit des générations - qui allait donner de l'élan à l'argument contraire, que nous dirions "engagé". On connaît Willem de Klerk. Vénérable homme de presse, universitaire, c'est en lui que se sont toujours réunies les qualités d'Afrikaner nationaliste hautement conservateur, nettement raisonnable et imparablement logique, chez qui l'austérité naturelle du défenseur du Volk ('peuple') ne tranchait que rarement avec l'aspect bien mondain (moderne?) ouvert à la "réforme". C'est d'ailleurs à ce disciple du poète-philosophe N.P. Van Wyk-Louw (voir Chapitre 2) qu'on doit la dichotomie célèbre - et toute afrikaans - des deux adjectifs verlig (Afrikaner nationaliste 'éclairé') et verkramp (refermé sur lui-même, 'crispé'). C'est alors qu'il était apprenti reporter à Die Transvaler, le journal de langue afrikaans - dirigé par l'lntellectuellui-même- de l'ancienne province du Transvaal (comme la province, le journal n'existe plus) que Chris Louw a lui aussi connu Willem de Klerk. Enfin, pas vraiment: c'est que le rédacteur en chef, le croisant souvent dans le couloir, a daigné un jour reconnaître le bizut par la salutation Dag ('Bonjour') Boetman. Comme ça. Rien de particulièrement désagréable à cette apostrophe, c'est ce que dirait un père ou un oncle (voire un maître d'école ou un pasteur) à tout jeune garçon jugé plus ou moins gaillard: Boetman. Trente ans
plus tard, devenu journaliste de radio (à Radiosondergrense

-

'radio sans frontières' - chaîne de langue afrikaans émettant à l' échelle nationale) et venant de lire le dernier livre de son ancien rédacteur en chef, Louw se souvient de cette petite scène d'apparence anodine, et il y voit alors toute la condescendance - le mépris - pour sa génération, la génération des Boetmans.

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Quel est le mythe de cette génération, née dans les
décennies 1950 - 1960? Elle se caractérise en un mot: die grens

('la frontière'). Frontière, surtout, du nord-namibien - sud-angolais, zone occupée pendant des décennies par l'armée sud-africaine dans le but d'enrayer le déferlement - toujours plus loin vers le sud - du soi-disant "péril rouge" (mais lequel, pour "communiste" qu'il ait été, était avant tout noir). Rien ne ponctuait davantage la vie de cette génération que le service militaire obligatoire pour les Blancs âgés de 18 ans, service qui signifiait "frontière". A un moment ou un autre, la plupart des familles du pays blanc avaient un fils, un mari, un cousin ou encore un neveu op die grens ('à la frontière'). Ils en revenaient pour reprendre leurs études et leur vie de petits Blancs privilégiés - laquelle serait encore entrecoupée, à intervalles plus ou moins réguliers, par des convocations aux camps ('stages'). Vers les années 1980, la frontière s'était rapprochée au point où elle rappelait la limite des villes sud-africaines: c'était l'ère de la
patrouille militaire des zones résidentielles des Noirs - townships -

en véhicule blindé. Vers la fin des années 1970, l'expérience de la frontière (le nom de la chaîne de radio, conception relativement récente, y renvoie-t-il?) a fait naître un véritable genre littérature, bien spécifique, appelé grensliteratuur ('littérature de la frontière'), qui mêlait à la condamnation littéraire du régime d'apartheid - jusquelà menée sous l'emblème plus ou moins "canonisé" de quelques auteurs bien connus: Rabie, Brink, Breytenbach - une voix plus jeune, plus âpre. Or à part ce petit corpus de textes, on pourrait s'étonner du silence qui avait continué à peser sur les exploits "de frontière" des jeunes, même au-delà de 1994. Certes, au plus haut des confrontations, les autorités l'avaient bien imposé. Mais c'est surtout par rapport à une certaine culture que le silence devrait se comprendre. En bons Calvinistes - même s'ils n'en avaient plus forcément la conviction de leurs aïeuls - les jeunes croyaient en l'autorité - la parole - de la génération aînée. Ça faisait partie du bagage. Et même si l'on n'y croyait pas (Plus), il fallait comme si. Au fond, c'est qu'on devait croire qu'il y avait quelque chose à défendre, à protéger. Quelque chose de valable, même si l'on n'en saisissait pas toujours la nature. Le petit livre au titre branché se traduisant
approximativement par Afrikaner: mal fichu, criard, courageux

-

publié par Willem de Klerk en 2000, reprenait, en des termes 13

parfaitement raisonnables, l'injonction, datant déjà de l'époque des pourparlers avec l'ANC mais restée largement inexprimée - que les Afrikaners devaient maintenant comprendre que le "quelque chose" du paragraphe précédent n'entrait plus dans le jeu. Officiellement, pour ainsi dire. Mais l'injonction allait plus loin. A condition d'assumer leur responsabilité collective des méfaits de
l'apartheid, et - forts de cette prise de conscience toute spirituelle -

d'œuvrer au développement et au bien-être des autres sudafricains, leur futur - en tant qu' Afrikaners - serait assuré, voire radieux. Impossible de ne pas être d'accord avec les sentiments du frère de l'ancien président, mais Chris Louw a mal pris tout ça. A son tour, il prend la plume et rédige un tract qui, après avoir été publié dans le quotidien national à grand tirage Beeld, finit par être un livre. Quant au tract, il s'agit d'une mise en accusation véhémente (Boetman en est "parti dans le foudre"), non pas contre les "durs" de l'ancien régime (tel, par exemple, le président P.W. Botha, le "grand crocodile" militariste des années 1980 dont est surtout resté le cliché de l'index en l'air), mais surtout ses verligtes ('éclairés'). Ceux dont les profondes paroles «raisonnables» avaient depuis longtemps fait avaler l'apartheid, non seulement au Peuple, mais d'ailleurs au Monde (n'oublions pas quelques étrangers de choix: Reagan, Thatcher, etc.). Ceux mêmes qui ont pu, au bon moment, saisir l'opportunité de négocier avec l'ancien ennemi et, du coup, se féliciter - à une échelle encore bien plus grande qu'avant - de leur probité, leur sagesse, leur compassion. (Leur excellente retraite était de toute façon assurée). Ceux, enfin, dont le mot d'ordre - "tais-toi Boetman et fais-ce qu'on te dit" ayant servi jadis au nom de l'hégémonie de l'Afrikaner, pouvait d'ores et déjà se renouveler au nom de la démocratie non-raciale! Quant au livre publié par Louw, intitulé Boetman en die Swanesang van die Verligtes ('Boetman et le chant du cygne des éclairés'), il est surtout l'occasion de briser le silence. Il permet à bien des gens de la génération "de la frontière" de se défouler, de cracher avec plus ou moins de virulence sur tout ce en quoi, la veille encore, ils croyaient (ou du moins ce en quoi ils avaient été censés croire). Or au cœur de la mêlée se décèle une tendance supplémentaire - et dont on n'a pas encore mesuré la portée en ce qui concerne le point de vue contraire: cette face (du débat sur la langue) se voulant "engagé". C'est que les anciens clivages 14

idéologiques, traditionnellement centrés sur la question d'apartheid - les Afrikaners avaient été soit pour, soit contre - étaient en train de se dissiper. Qu'on accueille chaleureusement la nouvelle Afrique du Sud ou qu'on regrette plus ou moins douloureusement l'ancienne, on pouvait désormais prendre les mêmes distances par rapport aux verligtes du type les frères De Klerk. A l'ombre (du regret) de l'apartheid, il n'est donc pas difficile de penser - de craindre - que ceux qui s'engagent en faveur de la langue afrikaans soient motivés par la nostalgie d'une idéologie. Nostalgie d'un nationalisme afrikaner ô combien "triomphant", dont on avait chanté, pendant plus d'un demi-siècle, l'éternelle gloire (voir Chapitre 2, Chapitre 5). Ce n'est pourtant pas là le cas de l'argument engagé. Pas vraiment. Mais avant de considérer celui-ci de plus près, réservons tout de même deux petits paragraphes - ça ne mériterait pas mieux - au choeur qui avait continué à chanter l'hymne du passé: l'extrême droite. C'est surtout pendant la décennie 1980 que l'extrême droite afrikaner a fait le bonheur de toute une presse «antiapartheid» maladivement hantée par ces belles perspectives catastrophiques qui font les meilleurs clichés. A cause de l'intransigeance de ces "racistes fanatiques", le pays - "au bord du volcan" - allait être "à feu et à sang" (par exemple). Enfin bref. Deux mentions suffiraient. D'abord Eugène Terreblanche, mais qui n'est plus que le souvenir de ce qu'il a été: redoutable leader du 'Mouvement pour la résistance afrikaner' (AWB), acteur brilliant doué pour la rhétorique hitlerienne. L'afrikaans a-t-il jamais autant résonné? Condamné à une peine de six ans de prison pour tentative de meurtre sur la personne d'un ancien employé, Terreblanche a été libéré après quatre ans (en mai 2004). Pour bonne conduite.
Afin de marquer l'occasion, c'est à cheval - tel un Voortrekker

-

qu'il fête son retour dans "sa" ville de Ventersdorp (province du Northwest). Comme au bon vieux temps, les journalistes des quotidiens libéraux, qui, par référence au film de Spielberg, ont baptisé leur héros E.T., sont fidèles au rendez-vous, leur nombre dépassant de beaucoup celui de la triste poignée d'anciens adhérents venus saluer leur chef échoué. Au même moment, se tient également une manifestation plutôt enthousiaste de citoyens noirs. L'un d'entre eux arbore une pancarte sur laquelle on peut lire :Dankie Baas ('Merci Patron').

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La deuxième mention date de l'après-1994. Quand même. Vers la fin 2002, le Boeremag ('Puissance Boer') a fait sauter un chemjn de fer près de Johannesburg et un pont dans le sud du KwaZulu-Natal. Mais les service de renseignement étaient à la hauteur: en l'espace de quelques mois une vingtaine de meneurs (dont un médecin, quelques avocats, fermiers, etc.) ont été arrêtés et inculpés de... Haute Trahison. Sans doute un peu flatteusement. Le procès est interminable - comme doit l'être tout procès de haute trahison digne du nom - déjà, hélas, oublié du public. Restent surtout dans la mémoire collective les moments de Haute Comédie, plus ou moins pathétiques:

. . .

inspirés par les visions - datant du début du 20èmesiècle d'un dénommé Siener ('clairvoyant') van Rensburg, les fous de Dieu du Boeremag s'étaient notamment assigné la tâche de "rapatrier" tous les sud-africains d'origine indienne (au nombre d'un peu plus d'un million) par le port de Durban; au bout de quelques mois de détention, la plupart des nouveaux guerriers boer allaient se déclarer "psychologiquement traumatisés" sinon "au seuil du suicide" en raison de la musique jouée sur le système stéréo de la prison centrale de Pretoria (musique kwaito très populaire dans les townships); selon les témoins, une bonne part de la stratégie militaire qui visait à renverser le gouvernement aurait été conçue, à Pretoria, dans l'ambiance solennelle d'une célèbre boîte de striptease, Teazers (on en trouve aussi à Johannesburg, Durban et Cape Town), ultime bienfait de la démocratie
non-raciale ...

Revenons-en au débat sur la langue. Pour mieux en comprendre le versant "engagé" - ceux qui se réclament de l'afrikaans - il est utile de se reporter à la Constitution démocratique, notamment la clause faisant état de la parité des onze langues officielles (classée ici dans l'ordre décroissant du

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nombre de locuteurs langue maternelle) : zoulou (23,8 pour cent), xhosa (17,6 pour cent), afrikaans (13,3 pour cent), pedi (9,4 pour cent), anglais (8,2 pour cent), tswana (8,2 pour cent), sotho (7,8 pour cent), tsonga (4,4 pour cent), swati (2,7 pour cent), venda (2,3

pour cent), ndebele (1,6 pour cent). Ces pourcentages* se
traduisent, dans le cas de l'afrikaans, par un chiffre légèrement inférieur à 6 millions de locuteurs (sur une population totale d'environ 45 millions de sud-africains). A ce propos, il est intéressant de citer les statistiques de la Namibie, où l'afrikaans, comptant à peine moins de 150.000 locuteurs de langue maternelle+, se classe en troisième place dans l'ordre d'importance des langues - après l'ovambo (parlé par près de 70 pour cent de la population) et Ie nama (voir carte Fig. 2). L' Mrique du Sud démocratique se veut donc, officiellement, pays du multilinguisme; cela à la différence de l'ancienne Mrique du Sud ."de l'Union" (voir Chapitre 5, carte Fig. 3), qui n'avait reconnu à cet effet que l'anglais et le néerlandais (l'afrikaans se substituant à ce dernier dès 1925). Certes, beaucoup auraient pu voir dans cette multiplication du nombre de langues officielles - de deux à onze - un revers pour l'afrikaans. Ayant, pendant près de cinquante ans, occupé jusqu'à la moitié de la vie politique et administrative (une proportion moindre, il est vrai, de I'économie) et s'exerçant dans toutes les "hautes" fonction d'une langue publique - langue des lettres et des arts, voire de l'enseignement et de la recherche universitaire (jusqu'à cinq universités - et parmi les mieux établies - avaient le statut formel d'université de langue afrikaans) - il était à peu près sûr que l'afrikaans se trouve désormais remis à sa place. Réduction d'ailleurs bien méritée, au moins aux yeux de toute une génération de l'intelligentsia noire - la "génération (des émeutes) de Soweto de 1976" (voir Chapitre 2) - pour ne pas dire une partie de la classe libérale anglophone. A différents degrés, ils auraient tous vu dans l'épanouissement public de l'afrikaans autant d'indices de la répression d'un régime ethnique minoritaire. Cela dit, exception faite de l'extrême droite, l'attitude des Mrikaners - et plus largement celle de la communauté de langue afrikaans plus large - envers le multilinguisme à onze a été, dans
* +

Etablis sur la base du recensement de 2001.
Chiffres du début des années 1990.

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l'ensemble, positive, voire très positive. En particulier chez les intellectuels que l'on dirait, aujourd'hui, engagés. Si ceux-ci s'inquiètent de la réduction des fonctions de l'afrikaans au point d'en faire un sujet de discorde avec l'état démocratique (voir la référence à Breyten Breytenbach plus haut), ce n'est pas à cause du fait que l'espace linguistique soit maintenant disputé par dix langues (zoulou, xhosa, tswana, etc.) plutôt qu'une seule (à savoir l'anglais). Non, c'est parce que l'anglais est devenu, à presque tous les niveaux de l'Etat, la seule langue officielle de fait. Il ne faut pas sous-estimer l'idéalisme - c'est-à-dire la naïveté - que nourrissaient à l'égard du multilinguisme les intellectuels de langue afrikaans dans la période précédant les pourparlers entre l'ancien gouvernement nationaliste et l'ANC de Mandela. Les événements de Soweto avaient enfin fait comprendre - s'il était besoin de le confirmer! - que le lien entre le nationalisme afrikaner et (le développement de) l'afrikaans, lien que deux générations d'Afrikaner avaient tenu pour naturel, était devenu tout à fait néfaste pour la langue. La décennie 1970, correspondant à peu près à la fonction du Premier ministre B.J. Vorster, constitue aussi le moment idéologique où le gouvernement nationaliste avait compris tout bas - tout en continuant à dire tout haut le contraire, et pour combien de temps? - que l'apartheid (le développement politique et économique séparé des "pays ethnies" - bantoustans - à côté d'une Afrique du Sud à dominante blanche) était en réalité un échec irrémédiable. Voyant à peu près le train des choses, les universitaires se sont mis à la recherche de "l'avenir de l'afrikaans". Vers la décennie 1980 les débats d'avenir - avenir qui est aujourd'hui le présent - était devenu un véritable champ de recherches. Et l'avenir était dans le multilinguisme - exactement comme la constitution l'a en fin de compte prévu. Perspective largement optimiste, qui s'appuyait essentiellement sur deux arguments politiques:

. .

L'afrikaans est une langue noire (langue de Noirs). L'afrikaans est une langue africaine.

Ces "principes" s'inspiraient surtout d'un certain nombre de travaux - se doublant de la reconnaissance d'une réalité 18

sociolinguistique - sur des variantes non-standard de l'afrikaans, variantes tout à fait vitales, parlées par des populations noires. Travaux qui mettaient au jour des découvertes récentes - voire des aperçus linguistiques plus anciens plus ou moins refoulés dans le
contexte idéologique de l'apartheid

- sur les origines

autres

qu'européennes (germaniques) de l'afrikaans, et dont une bonne part font l'objet de ce livre: l'influence formatrice des langues des populations khoï (dites "hottentote") et malaise (à prédominante esclave) du Cap du 17èmeet 18èmesiècles dans le devenir de l'afrikaans (influence proprement créolisante); le rôle pionnier de la communauté noire (musulmane) dans la première écriture de l'afrikaans (au moyen de l'alphabet arabe), etc. (voir Chapitre 3). Ce revirement sur le plan de la recherche coïncidait d'ailleurs avec une évolution remarquable sur le plan social / politique, se résumant dans l'idée - alors largement répandue dans le milieu intellectuel noir des années 1980 - que l'afrikaans était un moyen de lutter contre l'apartheid. Ainsi, l'afrikaans faisait partie du struggle (lutte pour la libération). Une telle prise de conscience du potentiel politique de l'afrikaans à l'encontre du nationalisme afrikaner annonçait bien entendu - ou semblait annoncer - un développement corollaire sur le plan de l'identité associée avec l'afrikaans. (Cette initiative était d'autant plus remarquable qu'elle survenait relativement peu après la révolte de Soweto, laquelle - à l'origine en tout cas - se voulait "contre l'afrikaans" . Voir Chapitre 2). La communauté noire de langue afrikaans (répartie géographiquement dans l'ensemble du du pays mais principalement concentrée dans la région du Cap) était historiquement marginalisée: le nationalisme afrikaner l'avait exclue, pour ainsi dire, de l'identification avec l'afrikaans qu'elle aurait dû (pu) faire sienne. Or elle en venait à se réclamer de l'afrikaans au même titre que les Mrikaners - arguant même d'une légitimité plus grande, car n'était-ce pas elle, en effet, qui l'avait inventé? Cet afrikaans, son afrikaans, libéré du faux souci de "pureté" (raciale et / ou germanique) : afrikaans noir, afrikaans créole, afrikaans "alternatif'. A l'avant-garde de ce débat se trouvent des intellectuels noirs de langue afrikaans (mais autrement "de langue afrikaans" que les Mrikaners). Il s'accompagne d'une effervescence dans la

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production littéraire, qui voit la naissance d'un protesliteratuur ('littérature de révolte') de langue afrikaans noir - afrikaans "du Cap" - à côté de la "struggle littérature" de langue anglaise plus ou moins établie, remuant un peu le vide qui s'était installé dans le sillage d'Adam Small (poète et dramaturge noir dont l'œuvre avait déjà perturbé les consciences des Afrikaners dans les années 1970). L'université du Western Cape, université noire (de langue afrikaans à l'époque de l'apartheid, aujourd'hui anglophone - voir plus bas) et dont le président, Jakes Gerwel, est l'un des principaux protagonistes du débat, accueille l'un des départements d'afrikaans les plus importants et dynamiques du pays. Et pour peu que les intellectuels noirs boudent plus ou moins ouvertement l'autre débat en cours (sur l'avenir de l'afrikaans) - débat qu'ils jugent par définition imprégné de soucis nationalistes - il leur arrive tout de même de s'y exprimer. Citons à cet égard Neville Alexander, s'exprimant à la veille de la démocratie: "Il n'y a pas à douter de l'avenir de l'afrikaans. L'afrikaans fait partie de la lutte pour la liberté; c'est une langue qui, tout comme le xhosa ou le zoulou ou le tswana ou le venda, de même que l'anglais, a déjà joué un grand rôle dans la construction d'une nouvelle nation sud-africaine /
azanienne
*

et continuera à le faire".

L'afrikaans, tout comme le xhosa ou le zoulou..., l'afrikaans langue africaine. Voilà tout l'idéalisme, concernant l'ancienne "langue de l'apartheid", du nouveau multilinguisme. Mais hélas, les neuf autres langues officielles indigènes - langues bantoues - n'ont pas été au rendez-vous. Que dire du "développement" de ces langues dans la première décennie de l'Afrique du Sud démocratique? Au fond, pas grand-chose. Ne glissons tout de même pas sur le détail. Dans la plupart des grandes villes sud-africaines les habitants ont droit, à la fin du mois, à un compte municipal rédigé dans une langue africaine (zoulou, xhosa, tswana - y compris l'afrikaans - selon la région), à côté de la section réservée à l'anglais. Dans un certain nombre de départements administratifs et de "parastatals" (anciens services publics partiellement privatisés, tels la poste et le service téléphonique Telkom), le client peut consulter des dépliants dans sa langue maternelle, et - plus ou moins généralement - communiquer
Pour le mouvement de la conscience noire / africaniste, Azania désigne la nation sud-africaine. 20

au guichet dans une langue bantoue. L'utilisateur du service électronique de la plus grande banque commerciale, ABSA, a désormais la possibilité de lire sur l'écran des consignes en langue bantoue. Etc. De surcroît, les bureaucraties ne manquent pas à l'appel. Conformément à la Constitution, le gouvernement a mis sur pied le Pan South African Language Board (PANSALB - 'Conseil linguistique pan-sud-africain'), chargé de "veiller au développement des langues et sur la protection des droits linguistiques". Chacune des neuf provinces possède son comité représentatif des langues majoritaires de la région, auquel incombe une liste impressionnante d"'objectifs stratégiques". Mentionnonsen un, au moins, qui soit relativement tangible: la mise sur pied d"'unités lexicographiques" - une par langue - devant œuvrer à l'élaboration de dictionnaires. Terrain pratiquement vierge - à quelques exceptions près - pour ce qui est des langues bantoues. (Le WAT, dictionnaire officiel de la langue afrikaans recensant toutes les variations régionales, a fêté ses 75 ans en 2001. On en était au tome Il : lettre O.). Assurément, il manque bien quelque chose. Appelons cela la conviction, ou la bonne volonté - politique. Les bureaucrates font le nécessaire, sans doute, pour s'en tenir à la lettre de la Constitution. Conformément. Mais l'esprit, lui, reste anglais. A un moment de sa 'Longue marche vers la liberté' (son autobiographie publiée en 1994), Nelson Mandela, se remémorant ses années d'études à l'université de Fort Hare (située à Alice, dans la province de l'Eastern Cape, elle était jadis le siège intellectuel de l'élite noire), cite l'observation d'un de ses camarades étudiants qualifiant leur entourage d'alors de "black Englishmen" ('[messieurs] anglais noirs'). C'était dans les années 1930. Près de 70 ans plus tard, le successeur de Mandela au poste de président de l'Afrique du Sud démocratique, Thabo Mbeki, émaille ses discours de citations des grands noms de la littérature anglaise. Mbeki est le père du concept-étendard d'Africain Renaissance ('Renaissance africaine'). Or il puise dans le fonds anglais pour tous ses discours, y compris les plus "africanistes" : Shakespeare, Milton, Keats... Certes, le monde afrikaans - en particulier les Afrikaners ne s'en est nullement privé. Jan Smuts, homme d'Etat, Premier ministre des années 1930 - 1940, a été tout aussi anglophile que

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Thabo Mbeki. N'empêche que la langue du nationalisme afrikaner - la langue par laquelle l' Mrikaner cherchait à se manifester, à se faire valoir - était l'afrikaans (voir Chapitre 5). En revanche, le nationalisme africain - tel, au moins, qu'il se représentait dans les divers mouvements de libération sud-africains - n'a toujours usé que de la langue de l'Empire. Oui, on chantait en zoulou, en xhosa et en sotho - adaptant d'ailleurs très habilement les chansons traditionnelles au contexte de mobilisation politique: grève, manifestation, funérailles, lutte armée - mais les textes, les discours, les arguments, la rhétorique étaient anglais. (Les élections de 2004 ont permis de constater que rien n'avait changé. On compterait sur les doigts d'une main les hommes politiques osant se faire comprendre autrement qu'en anglais, peu importe le peu d'anglais maîtrisé par leur audience). Pour constitutionnel qu'il soit, le multilinguisme bute contre cette réalité historique - et qui est bien la réalité du régime présent. Les optimistes amateurs de langues africaines de l'avant1994 n'y avaient pas pensé. Dans l'ensemble, la littérature en langue bantoue continue à s'appuyer sur une petite poignée de classiques datant pour la plupart de la première moitié du 20ème siècle (par exemple, l'épopée de Shaka racontée par l'auteur sotho Thomas Mofolo). Pourtant de nombreux auteurs d'origine bantoue (dont certains - Zakes Mda, par exemple - se sont bâtis une réputation internationale), mais qui préfèrent s'exprimer en anglais. "Faute de marché en langue bantoue", objecte-t-on. Encore pourrait-on en créer un? (Tout comme l'ont fait pour l'afrikaans, au début du 20ème siècle, un Langenhoven, un Marais ou un Preller, et qui maîtrisaient tous parfaitement l'anglais?) Faute d'initiative *. On peut regarder par hasard l'un des feuilletons télévisés de la S.A.B.C (ou d' etv, chaîne nationale privée) et être agréablement surpris - si l'on est américain, du moins - d'y voir
* Pourtant la popularité du petit nombre de journaux et de magazines (dans chaque cas, un ou deux titres se limitant généralement aux provinces du KwaZulu-Natal, de Gauteng et de I'Eastern Cape) semble indiquer qu'il existe bien un marché de lecture en langue bantoue. Quelques éditeurs (Shuter&Shooter de Pietermaritzburg, par exemple) continuent à éditer des romans rédigés en langue bantoue, encore dépendent-ils largement de contrats gouvernementaux pour les livres au programme scolaire (voir la discussion sur l'édition plus loin). Jusqu'à présent, on note peu d'investissement en capitaux de la part de la bourgeoisie noire en ce qui concerne la promotion d'une presse / littérature en langue bantoue.

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des personnes noires aux noms à consonance bien africaine converser dans un anglais impeccable. Ou bien - dans la mesure où ils se servent de leurs propres langues (y compris l'afrikaans)éparpiller leur conversation de bribes en anglais au point de vous la rendre parfaitement compréhensible. Bien sûr que ces anglophones made in Africa existent: dans les aéroports, les shopping mails (centre commerciaux) et, quelquefois même, les universités. Cependant leur facilité linguistique qui - si abondante qu'elle se montre à la télé, le filtre privilégié de la démocratie - a l'air si "South African", est tout de même loin d'être partagée par l'écrasante majorité des citoyens. Pour ceux-ci, l'anglais n'est pas une langue seconde. Elle est étrangère. Ceci nous amène logiquement à l'éducation, point ultrasensible, bête noire des engagés. On n'est pas surpris de constater que l'afrikaans y bat en retraite. La discrimination sur la base des différences linguistiques étant interdite (bien sûr), les écoles traditionnellement de langue afrikaans sont obligées, sous peine d'être accusées de racisme, d'admettre aussi ceux n'en comprennent mot. Il en résulte, soit un doublement de la charge de travail des professeurs, qui doivent désormais offrir leurs cours en afrikaans et en anglais, soit une simple réduction du nombre de cours donnés en afrikaans. Ainsi, entre 1990 et 2002, le nombre d'écoles uniquement de langue afrikaans a-t-il baissé de plus de 1800 à 300. Or le droit à l'éducation en langue maternelle n'est-il pas tout aussi constitutionnel que l'interdiction de la discrimination sur la base des différences linguistiques? Problème épineux, mais auquel la bureaucratie - étant donné l'énormité des problèmes dans le système scolaire sud-africain - s'intéresse peu, sauf - dans certains cas, hélas - pour crier au "racisme"! Les mêmes problèmes se posent, bien qu'à un degré moindre, dans les universités. Les institutions traditionnellement de langue afrikaans (Pretoria et Stellenbosch sont les plus importantes) ont, dans l'ensemble, conservé leur enseignement en afrikaans pour les cours les plus nombreux, tout en offrant de plus
en plus de cours

- dans

certaines filières, la majorité - uniquement

en anglais. D'une façon générale, les étudiants de langue afrikaans, assez compétents en anglais, s'en accommodent bien. Encore s'inquiète-t-on, bien entendu, de la préservation de l'histoire et du "caractère afrikaans" de ces institutions, identité que l'on n'est tout de même pas prêt à "sacrifier". A ce sujet, on s'est d'ailleurs 23

habitué au jeu des prises de positions de la part des engagés (tel, par exemple, le "Groupe des 63", formation d'universitaires et intellectuels militant en faveur de l'afrikaans dans le contexte du multilinguisme), suivies peu après par des "réassurances" de la part du Ministre de tutelle. Un rapport récent a "désigné" les universités de Stellenbosch et de Potchefstroom comme ayant une responsabilité "spéciale" en ce qui concerne la fonction scientifique de la langue afrikaans. Et les autres? Affaire à suivre. Toujours est-il que les petits Afrikaners peuvent, si leurs parents le souhaitent, faire toute leur scolarité en afrikaans. Qu'en est-il des trois quarts de la population - les petits de langue bantoue? Dans son discours de présentation du budget du Ministère de l'éducation, en juin 2004, (Madame le) Ministre Naledi Pandor, a saisi l'occasion de trancher la question. La politique linguistique de son département, a-t-elle souligné, vise à encourager l'utilisation "correcte" des "home languages" ('langues de maison'), comme base à l'enseignement fUtur de l'enfant. Futur qui sera anglais, et qui sera lancé... dès l'âge de huit ans! Ainsi, la langue maternelle est le médium d'enseignement des trois premières années, après quoi - on ne sait trop bien comment l'élève est censé comprendre suffisamment bien l'anglais pour suivre le reste de sa scolarité, toutes matières confondues, dans cette langue. Même là où - ose-t-on le dire? - les instituteurs et les professeurs eux-mêmes ne maîtrisent que très imparfaitement la langue de Shakespeare. C'est-à-dire dans la grande majorité des écoles, mais celle, il va sans dire, que les privilégiés de la nouvelle démocratie - multicolores - n'auront pas besoin de fréquenter. Gerrit Brand, professeur de philosophie à l'université de Stellenbosch, a jugé l'avis du ministre "criminel". Mis à part quelques voix au sein du PANSALB - qui, en 2001, avait recommandé un minimum de six ans d'enseignement en langue maternelle - il n'y a pas eu de protestation. Les intellectuels noirs ont gardé le silence. Surtout ceux proches du pouvoir. Ironie du sort, la recommandation faite par le PANSALB reprenait, jusqu'à un point remarquable, la politique linguistique suivie dans les écoles réservées aux élèves de langue bantoue dans le système d'apartheid (voir Chapitre 2). Ce qui met en relief tout le problème idéologique, à l'ombre duquel l'idée même de multilinguisme - voire du développement des langues bantoues semble être minée d'avance. A propos, n'est-il pas vrai que le 24

régime d'apartheid a aussi voulu "développer" les langues bantoues, jusqu'à faire rédiger, à des frais élevés, des manuels scolaires en langue bantoue? C'était d'ailleurs à l'époque des durs: Verwoerd et Vorster. Et indéniablement, c'était pour la pire des raisons politiques: l'exclusion de l'économie moderne de la majorité de la population. Telle en était, de toute façon, la perception. Perception qui a bien survécu à l'apartheid: la nouvelle classe dirigeante (dont beaucoup, exilés, ont été éduqués à l'étranger), ne pardonnera que très difficilement aux langues bantoues la faveur qu'elles avaient connue, à un bref moment de leur histoire, dans l'idéologie de l'Afrique du Sud blanche. Sans doute la reconnaissance, de la part du Ministre, des diverses langues indigènes est-elle "conforme à la constitution". Voilà à peu près à quoi l'on peut s'en tenir. On est d'ailleurs en droit de se demander, aujourd'hui, si la petite clause promettant l'égalité des onze langues sud-africaines aurait jamais été incluse dans la constitution de l'Afrique du Sud, s'il n'avait pas été nécessaire, à un certain moment, de "rassurer" les engagés d'une seule langue: l'afrikaans. A cet égard, assez éclairant est l'exemple de la Namibie, dont la constitution date de 1991. La multiplicité de ses langues est identique à celle de l'Afrique du Sud. Ses citoyens parlent encore moins l'anglais. Pourtant, elle n'a qu'une seule langue officielle. Inutile de préciser laquelle.
*****

Un jour de mars 1707, une bande de quatre jeunes gens fait un tapage terrible dans le petit village de Stellenbosch. Ivres morts et tenant un langage extrêmement grossier, ils se déchaînent sur le moulin de la Compagnie (des Indes Orientales Néerlandaises- voir Chapitre 3) en en secouant violemment les balances. Interpellant les sauvageons, le magistrat, un nommé Starrenburg, envoie un coup de canne à Hendrik Biebouw (Bibault), 17 ans, avec l'ordre de quitter les lieux sur-le-champ. Celui-ci de rétorquer (en néerlandais) : "Je ne m'en irai pas, je suis un Afrikaander... ". Mais Biebouw n'a pas pu rester. Après quelques mois de prison, il est expulsé du Cap - déporté - conformément à une règle de l'autorité du Cap (de fait, celle de la Compagnie) qui stipulait que ne pouvait s'y tolérer aucun individu menant une vie 25

"débauchée et irrégulière". Ici, l'histoire s'embrouille quelque peu. Selon une version, le bateau par lequel le jeune récalcitrant devait s'expatrier en Indonésie aurait fait naufrage sur la côte australienne, au nord de Perth, où - et ici ça se complique vraiment - il se serait assimilé à la population aborigène. Pas sans conséquence pour cette dernière qui, selon une hypothèse récente, garderait de cette rencontre l'empreinte de la maladie Porphyria variega ta (affliction de la peau). Appelons-le "récalcitrant", plutôt que "voyou" ou "bon à rien" : il s'agit tout de même du premier Afrikaner! Du moins, dans les annales de I'histoire, il est le premier à revêtir volontairement - cette identité. A Stellenbosch, l'endroit où s'élevait le moulin malmené s'orne désormais d'une plaque commémorative rappelant la célèbre répartie. Répartie- sans parler de son auteur - dont la signification a fait l'objet d'études tout à fait sérieuses. A condition, toutefois - en particulier dans les interprétations les plus "engagées" - d'en supprimer un petit nombre de détails plus ou moins pénibles. On imagine lesquels. Mais pourquoi donc? Sur ce point, ouvrons une parenthèse pour faire le bilan de la notion d'" afrikaner" en ces débuts d'Afrique du Sud démocratique. Au lendemain des élections de 1994, cette notion se portait plutôt mal. Bien des Afrikaners (anciens Afrikaners, à proprement parler) - d'ailleurs, à la fois, d'orientation "désintéressée" et "engagée" vis-à-vis de la langue afrikaans - trouvaient qu"'Afrikaner" était un bagage onéreux. On a alors inventé le substantif" Afrikaanse" (pluriel en s), que l'on s'imaginait, puisqu'il ne fait, au fond, que reprendre le nom de la langue, être davantage "non-racial". Pendant un moment, les "Afrikaans es" (en français: 'Afrikaançais'?) ont occupé l'espace des journaux, surtout les pages des magazines chic. Mauvaise invention: ils ne connaissaient pas leur histoire, ceux-là. On peut se réjouir de constater que, depuis peu, le terme "Afrikaner" revient en force. Tant bien que mal. Mieux que quiconque conscient des ambiguïtés et contradictions que mot recèle, l'intellectuel libéral Van Zyl Slabbert en donne la définition suivante, qu'il développe sous la forme d'une question: "pourquoi 'Afrikaner' ne peut-il pas désigner tout locuteur d'afrikaans cherchant à promouvoir la langue afrikaans en s'identifiant avec l'Afrique du Sud comme nation et avec l'Afrique comme

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