PARLONS ALBANAIS

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Ce premier ouvrage en français présentant la langue et la culture de l'Albanie, paraît au moment où le pays, ouvert à l'Europe, est bien décidé à reconstruire son économie dans la démocratie. Un lexique français-albanais et albanais-français, une bibliographie complète ce livre d'introduction à la langue albanaise et la culture du pays.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296395251
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PARLONS ALBANAIS

Collection Parlons... dirigée par Michel Malherbe

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(Ç)L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8229-5

CHRISTIAN GUT, AGNES BRUNET-GUT REMZI PËRNASKA

PARLONS ALBANAIS

L' Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

I. LE PAYS ET LES HOMMES Pourquoi apprendre l'albanais? Afin de conforter des réponses aussi passe-partout que le goût de la linguistique ou de la littérature, l'intérêt commercial, le désir de dépasser la condition de "touriste passif" et d'accéder à un minimum d'échanges, on observera que l'Albanie est proche: deux heures d'avion séparent Paris de Tirana. Si elle n'a jamais été aussi fermée au monde extérieur qu'on l'a prétendu, elle est aujourd'hui largement ouverte. Elle est belle, riche en paysages variés et en monuments encore mal connus. L'hospitalité des habitants est proverbiale. Ajoutons que la langue albanaise est d'un accès facile pour le francophone. Mais avant de se mettre au travail, il sera bon d'avoir quelques notions de la géographie, de l'histoire, de la littérature, de l'archéologie et du folklore de ce pays, notions qu'il n'est pas facile d'acquérir sans recours à de nombreux ouvrages, souvent difficiles à consulter (on trouvera cependant, p. 480-482 une bibliographie sommaire).

GÉOGRAPHIE L'Albanie, située dans la partie occidentale des Balkans, est un petit État (28748 km2, soit un peu plus que la Macédoine, 25700 km2, et un peu moins que la Belgique, 30507 km2). Elle est bornée, au nord et à l'est, par trois républiques autrefois yougoslaves: Monténégro, Serbie et Macédoine, au sud-est et au sud par la Grèce. Ces frontières (800 km), purement conventionnelles, passent à travers les principaux lacs de la région (lacs de Shkodër, d'Ohrid et de Prespa)2 A l'ouest enfin, et sur une longueur de 472 km, elle est bordée par la mer Adriatique puis, après le canal d'Otrante (72 km de large seulement), qui la sépare de l'Italie, par la mer Ionienne. Le pays s'étend entre les parallèles N 39° 38' et 42° 40' et entre les méridiens W 19° 16' et 21° 40'. Sa plus grande longueur est de 335 km environ du nord (près de Vermosh) au sud (près de

2 Pour la prononciation correcte de l'alphabet rapportera aux p. 88-90.

albanais, le lecteur se

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Konispol); sa plus grande largeur est de 150 km environ de l'ouest (île de Sazan) à l'est (près de Bilisht). Il est divisé administrativement en 36 cercles (rrethe) dont la superficie et la population sont très inégales. Le relief est essentiellement montagneux, plus des 4/5 du pays ont une altitude supérieure à 200 m et que 1/3 dépasse 1000 m. L'altitude moyenne (714 m) est la plus élevée d'Europe, bien que le point culminant, le mont Korab n'atteigne que 2751 m. Il est vrai que 45 sommets dépassent 2000 m. C'est un relief complexe, fragmentant la plus grande partie du pays en petites unités difficilement pénétrables. On peut cependant essayer de le caractériser approximativement en disant que la chaîne dinarique tertiaire a été recouverte en grande partie par des sédiments plissés se terminant en pente douce vers la mer et n'apparaît qu'au nord et au sud du pays. On peut ainsi distinguer quatre régions naturelles principales: les Alpes de l'Albanie du nord, le massif central, la plaine occidentale et les montagnes du sud. Les Alpes Albanaises occupent le nord du pays jusqu'au lac de Shkodër et aux Drin, blanc et noir. Ce sont des montagnes calcaires profondément travaillées par les glaces du quaternaire et, depuis, par l'érosion (plus de 2 m de pluie annuelle) avec des cirques souvent lacustres, des' verrous glaciaires, des phénomènes karstiques. Elles s'ordonnent autour du massif circulaire de la Jezerca (2694 m), véritable .château d'eau d'où partent de nombreux torrents dont les vallées sont séparées par de petits massifs de franchissement difficile. Le massif central, entre Drin et Osum, comprend 3 chaînes parallèles grossièrement orientées nord-sud, séparées par des vallées dont la plus importante est celle du Drin noir qui s'élargit avec le lac d'Ohrid (695 m d'altitude) et la fertile plaine de Korça (850 m). On remarque des phénomènes glaciaires (lacs de Lurë) ou karstiques, là où l'érosion a balayé les sédiments recouvrant le calcaire dinarique, ainsi que des infiltrations de roches éruptives renfermant parfois des gisements métalliques. La plaine occidentale s'étend de Shkodër à Vlorë sur 200 km de long et une largeur ne dépassant pas 50 km ; elle est fractionnée par une série de collines sèches orientées nord-ouest/sud-est et culminant à 300/400 m. La frange littorale, d'une altitude moyenne 8

inférieure à 20 m, est lagunaire (lacs de Karavasta et de Nartë); les fleuves y hésitent à gagner un rivage sableux et souvent marécageux. Dans le sud, enfin, le calcaire réapparaît sous forme de trois chaînes parallèles, orientées nord-est/sud-ouest et séparées par des vallées schisteuses; le paysage est très marqué par le travail glaciaire et l'érosion a isolé de nombreuses buttes qui sont devenues des centres d'habitat. La chaîne la plus occidentale, culminant à 2000 m, plonge directement dans la mer Ionienne, ne laissant qu'une étroite plaine littorale, la Riviera albanaise, qui s'élargit à l'extrême sud avec la petite plaine d'effondrement de Sarandë et le lac marécageux de Butrint. La complexité de ce relief fait que les micro-climats abondent. Quelques chiffres pourront cependant nous éclairer: la moyenne des températures annuelles varie entre + 7,5° environ à Vermosh, le village le plus septentrional d'Albanie, à 1143 m d'altitude, et +17,5° à Sarandë au bord de la mer Ionienne. Les isothermes de janvier et de juillet sont respectivement, dans les mêmes localités, de +2° et de +10°, de +22° et +25°. L'ensoleillement varie de 2000 heures par an dans la région de Vermosh à 2900 dans celle de Sarandë. Les pluies sont abondantes (1300 mm de moyenne anuelle) mais varient du simple au triple selon les régions: 700 mm dans la plaine de Korça contre 2250 mm dans les Alpes albanaises. Il s'agit surtout de pluies d'hiver et les mois de juillet et août sont le plus souvent secs, mais, là encore, l'irrégularité est la règle, pourrait-on dire. En conclusion, si le pays entier jouit d'un climat méditerranéen, celui-ci est marqué par les influences maritime ou continentale selon une ligne nord-ouest/sud-est allant approximativement de Shkodër à Leskovik et correspondant à un isotherme annuel de 16°. Le relief et le régime des pluies entraînent de considérables variations dans le débit des fleuves; aucun n'est navigable et leurs crues sont souvent redoutables. On peut citer:

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Le Drin, qui est le fleuve le plus long d'Albanie (285 km). Emissaire du lac d'Ohrid, il naît hors des limites politiques du pays ~ appelé alors le Drin noir (Drin i Zi), il coule vers le nord jusqu'à Kukës (257 m) où il reçoit le Drin blanc (Drin i Bardhë), venu du Kossovo. Il infléchit alors sa course en direction du nord-ouest. Cette partie constitue maintenant un lac artificiel de 40 km de long et de 72 km2 alimentant de vastes centrales hydro-électriques. Le Drin se heurte ensuite au massif dit des Alpes du nord et se dirige vers le sud-ouest; après le barrage de Vau i Déjës (qui forme un lac de près de 25 km2), où il n'est plus qu'à 74 m au dessus du niveau de la mer, il se sépare en deux branches: l'une se dirige au sud et atteint l'Adriatique près de Lezhë, l'autre se joint à la Buna, émissaire du lac de Shkodër, qui se jette dans la mer après un parcours de 44 km. et qui est, avec le Seman, le seul fleuve de plaine du pays. Le manque de pente et les variations du débit de ses affluents, du Drin en premier lieu, rendent la Buna dangereuse par ses inondations, tandis que les alluvions ne la rendent accessiblés qu'à de petites embarcations. Le Mat, né à 1870 m d'altitude, atteint la mer après 115 km seulement, ce qui explique son impétuosité, régulée maintenant par des lacs artificiels alimentant des usines hydro-électriques. Le plus important est celui d'Ulzë (12,5 km2). Le Shkumbin (181 km) prend sa source au sud-ouest de Pogradec; il coule vers le nord-ouest jusqu'à Librazhd, où il prend une direction ouest-sud-ouest jusqu'à la mer. Sa vallée constitue une voie de pénétration commode vers l'intérieur, pratiquée depuis l'Antiquité. Il est très utilisé pour l'irrigation, notamment dans la plaine de Myzeqe. Le Seman a le plus fort débit de tous les cours d'eau albanais, mais l'irrégularité de son régime, jointe à la quantité d'alluvions qui l'encombrent, l'empêche d'être navigable; ce fleuve se forme, à 75 km de la mer et à 35 m d'altitude, de la réunion de l'Osum et du Devoll, qui descendent de montagnes proches de la Grèce. Le Vjosa, enfin, né en Grèce, à quelques pas de la frontière, atteint la mer entre Vlorë et Fier, après avoir traversé une série de gorges impressionnantes dans un parcours de 272 km. L'Albanie compte un nombre important de lacs, en dehors des lacs artificiels et lagunaires déjà signalés. Trois d'entre eux, partagés avec le Monténégro, la Macédoine et/ou la Grèce, comptent parmi les plus importants des Balkans: celui de Shkodër (368 km2), celui 10

d'Ohrid (360 km2) et celui de Pres pa (285 km2). Ils sont d'origine tectonique, tout comme celui de Butrint, aujourd'hui en communication avec la mer (16 km2). D'autres lacs, généralement groupés, sont d'origine glaciaire, ainsi ceux de Lurë ou karstique comme ceux de la Dumre. La variété des conditions climatiques et géologiques fait que la flore de l'Albanie est extrêmement riche: elle comprend près de 3500 espèces, représentant environ 30 % de la flore européenne et 50 % de la flore balkanique. Les géographes albanais distinguent quatre zones de végétation selon le relief: celle de l'olivier et des arbustes méditerranéens jusqu'à 600 m, celle du chêne jusqu'à 1 200 m, celle du hêtre et des conifères jusqu'à 1800 m et celle des prairies naturelles au-dessus. La forêt recouvre 45 % du territoire (contre 25% de prairies et 20% de terres cultivées); son étendue explique la richesse de la faune sauvage qui comprend des espèces rares ailleurs: ours, loups, lynxs. On rencontre aussi des aigles, des coqs de bruyère, des pélicans. Les lacs de Shkodër et d'Ohrid sont extrêmement poissonneux. Ce dernier contient notamment une sorte de truite indigène (koran) au goût particulièrement savoureux. La mytiliculture est pratiquée dans le lac de Butrint. La pêche côtière, enfin, trop peu développée, peut fournir tous les poissons méditerranéens. La population de l'Albanie est extrêmement homogène: les minorités monténégrine, macédonienne, aroumaine et tzigane sont peu importantes. Seule, la population grécophone du sud-est pose quelques problèmes, attisés du reste de l'extérieur. Les albanophones constituent plus de 90 % des 2 millions d'habitants du Kossovo voisin, annexé par la Serbie à la suite des guerres balkaniques. En république de Macédoine, ils constituent 30 % de la population. On en trouve également au Monténégro, en Grèce, en Italie, (une centaine de milliers en Molise, en Basilicate, en Calabre et en Sicile, venus du XVème au XVIIIème siècles). D'anciennes colonies subsistent en Bulgarie, en Ukraine, près de Zadar, etc. Enfin une importante diaspora est présente en France, en Allemagne, en Suisse, en Belgique, aux États-Unis, en Argentine ou

Il

en Australie. Au total, l'albanais compte peut être sept millions de locuteurs. Lors du premier recensement officiel, en 1923, le pays comptait 800000 habitants. Ce nombre passa en 1938 à un peu plus d'un million, chiffre que la guerre mondiale n'avait guère permis de dépasser en 1945. L'augmentation fut alors extrêmement rapide: 2 millions en 1965, 3 en 1985, 3255900 en 1990, soit 113 habitants au km2. On constate un accroissement naturel élevé, essentiellement dû à une natalité considérable (24,5% en 1950, 19,6% en 1990) et à une mortalité infantile basse (14% en 1950, 5,6% en 1990), même si ces dernièrs chiffres sont sujets à caution. L'espérance de vie est passée de 53 ans en 1950 à 72 en 1990 (69 pour les hommes, qui constituent 51,42 % de la population, et 75 pour les femmes). C'est un pays jeune: 35 % de moins de 15 ans, 55 % entre 15 et 60 ans, 10 % plus de soixante, ce qui aboutit à une moyenne d'âge de 26 ans. Cette population est inégalement répartie: 30 habitants au km2 dans le cercle de la Kolonja, entre Korça et Leskovik, et 300 dans ceux de Tirana ou de Durrës. Les ruraux en représentaient les 4/5 en 1945, ils n'en constituent plus que les 2/3. Pendant cette période, la capitale, Tirana, qui ne comptait que 12000 habitants quand elle fut choisie comme siège du gouvernement, en 1920, est passée de 60000 habitants, à 240000 habitants, Durrës et Shkodër de 14000 à 80000, chiffre qu'atteint Elbasan, qui n'avait que 35000. Le taux d'accroissement le plus fort s'observe à Vlorë (72000 habitants contre 12700) tandis que Korça, troisième ville du pays en 1945 avec 25000 habitants, n'en a aujourd'hui que 64000 seulement. L'Albanie possède actuellement Il villes de plus de 20000 habitants, 17 de plus de 10000 et 40 de plus de 5000. L'énergie repose avant tout sur les ressources hydrauliques du pays: il faut citer les centrales du Drin pour lesquelles on a créé les lacs artificiels de Fierzë et de Vau i Dejës, celles du Mat (lac d'Ulzë) et celles de la Bistrica, dans le sud du pays. La production a atteint 3 200 millions de kw/h en 1990. L'exploitation du pétrole a commencé à Kuçovë entre les deux guerres (100 000 tonnes en 1938); elle se fait aussi à Patos et à Ballsh (1 million de tonnes en 1990). On peut mentionner aussi 12

l'existence du bitume, connu à Selenica, près de Vlorë, depuis l'Antiquité. La houille manque mais on exploite le lignite (2 millions de tonnes en 1990) à Memaliaj près de Tepelene, à Mborje-Drenovë près de Korça et, surtout, à Valias, près de Tirana. Les métaux non-ferreux sont assez abondants, spécialement le chrome (premier producteur européen et quatrième producteur mondial) à Bulqizë, près de Peshkopi, le ferro-nickel dans la région de Librazhd et de Pogradec, le cuivre dans le Mat (environ un million de tonnes en 1990 pour chacun de ces métaux). L'industrie, à peu près inexistante avant la deuxième guerre mondiale, est restée assez embryonnaire. On ne peut guère citer que quelques centres d'enrichissement de minerais, le complexe métallurgique d'Elbasan, mis en marche par des techniciens chinois sans le moindre souci de l'environnement, et quelques raffineries et usines chimiques dans la région de Fier. Les industries de transformation sont concentrées dans les principales villes. L'agriculture, très primitive, s'est quelque peu modernisée, mais la socialisation et la sortie de celle-ci l'ont considérablement secouée; en dépit d'efforts de bonification et d'irrigation, engagés dès avant la guerre, qui ont permis, notamment, le développement du coton et du riz, les rendements demeurent très bas: 30 q. à l'ha pour le blé, 35 pour le maïs, 20 pour le riz, 65 pour les pommes de terre, etc. Parmi les céréales, le blé a maintenant pris la première place, longtemps tenue par le maïs (en 1950, ils représentaient respectivement 39 et 55 % des emblavures, en 1990, 73 et 22 %). L'orge sert surtout à la fabrication d'une bière, assez médiocre, qui est assez largement consommée. La chute du communisme a mis fin à l'exportation des légumes vers la Hongrie ou la Tchécoslovaquie et seuls les fruits, agrumes surtout, l'huile d'olive et le tabac peuvent encore donner lieu à exportation, en dehors de ressources marginales comme les escargots, les grenouilles ou les plantes médicinales. Le vin est de bonne qualité, malheureusement une technique déficiente empêche le plus souvent sa conservation et son exportation. Le raki et le "cognac" local se boivent facilement. Les forêts, dont on a vu qu'elles couvrent 45% du territoire et dont les plus belles se trouvent dans le massif central, pourraient être mieux exploitées.

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L'importance de l'élevage dans la production agricole globale, si elle tend à diminuer peu à peu, reste considérable. Les moutons et les chèvres se trouvent un peu partout, mais plus spécialement dans le sud. Les bovins fréquentent surtout l_es alpages du nord. On trouve encore quelques buffles dans les anciens marais de Myzeqe où ils étaient autrefois les seuls à pouvoir résister aux maladies. L'élevage du porc a pris une certaine importance en dépit des préjugés religieux. Les transports, enfin, souffrent d'un réseau routier insuffisant et, surtout, mal entretenu; les principales routes sont asphaltées mais leur tracé même, joint à l'indiscipline des conducteurs, sans parler de celle des piétons et des animaux, oblige à une conduite lente et prudente. Le chemin de fer, inexistant jusqu'après la seconde guerre mondiale, ne comprend qu'une ligne, en dehors de quelques embranchements d'utilité surtout industrielle: Vlorë-DurrësShkodër-Titograd (avec deux embranchements, l'un à Durrës vers Tirana et l'autre à Rrogozhinë vers Guri i Kuq (près de Pogradec). Ce dernier, qui doit être prolongé jusqu'à Korça, pourrait facilement être relié à la ligne macédonienne Ohrid-Skopje. Le seul port important, Durrës, est capable de recevoir des navires de 25000 tonnes; Vlorë peut recevoir de petits pétroliers; Saranda et Shën Gjin ne sont que des lieux de pêche et de cabotage.

HISTOIRE La terre albanaise a été habitée au moins depuis le paléolithique moyen (gisement de Xarrë, près de Butrint, découvert en 1938), mais les vestiges les plus importants remontent au néolithique récent, ainsi, la cité lacustre découverte lors du déssèchement du marais de Maliq, près de Korça. Ces peuplades primitives, peut-être à identifier avec les Pélasges dont parlent les auteurs antiques, furent submergées par la vague des invasions indo-européennes: les tribus illyriennes occupèrent un vaste territoire correspondant, en gros, à la Bosnie, à la Dalmatie, au sud de la Serbie, à l'Albanie, à la Macédoine et au nord-ouest. de la Grèce. Certaines, comme les Messapiens, poussèrent même jusqu'en Italie du sud. 14

Ces Illyriens sont très probablement les ancêtres directs des Albanais d'aujourd'hui; on a parfois supposé à ceux-ci une origine thrace, mais la thèse' illyrienne, appuyée essentiellement sur diverses données linguistiques sur lesquelles on reviendra à propos de 1'histoire de la langu~, apparaît comme plus vraisemblable. A partir du VIIème siècle avant J.-C., les Grecs établirent sur la côte un certain nombre de colonies. C'est ainsi que Corfou, ellemême colonie de Corinthe, fonda Epidamnos (Durrës) en 627 et Apollonia (aujourd'hui Pojan, près de Fier) en 588. Ces villes connurent un beau développement et leurs vestiges sont encore imposants. Les luttes des cités grecques entre elles, et notamment la guerre du Péloponnèse, les font passer un temps sous l'influence plus ou moins directe des États qui s'étaient constitués à partir des tribus illyriennes (royaumes Enkéletes, Ardians, Taulans), mais ceux-ci subirent bientôt, à leur tour, la tutelle macédonienne sous Philippe et Alexandre le Grand, puis celle des Épirotes avec Pyrrhus. L'expansion romaine atteignit alors les Balkans. L'Illyrie, après un répit dû aux guerres puniques, fut entraînée dans la défaite de

Pydna (169 avant J.-C.) où Paul-Émile écrasa, avec Persée, dernier
roi de Macédoine, son allié Gencius, qui fut, de son côté, le dernier roi du principal État illyrien, le royaume Ardian. La paix romaine s'installa assez rapidement, en dépit de révoltes parfois sévères dont la principale dura trois ans, de 6 à 9 de notre ère. Le commerce se développa notamment grâce à la Via Egnatia, qui reliait les ports d'Apollonia et de Dyrrachium (nouveau nom d'Epidamnos) à Thessalonique et à Byzance. La vie intellectuelle fut intense dans les grandes villes et Cicéron lui-même ne dédaigna pas d'écouter les rhéteurs de Dyrrachium. Au IIIème siècle de notre ère, l'accession à la pourpre de plusieurs Illyriens, dont le plus fameux fut Dioclétien, symbolise bien l'implication du pays dans les affaires de l'Empire. Toutefois, la masse de la population semble avoir conservé sa langue et ses coutumes, comme en Gaule d'ailleurs, et la romanisation, dans le sud, ne supplanta pas l'influence hellénique; il est curieux d'observer que cette opposition nord/sud se retrouvera lorsque le christianisme, introduit au IIème siècle, se dissociera, 900 ans plus tard, entre Rome et Byzance. Vint alors le temps des invasions: au Vème siècle, les Germains et les Huns ne firent que passer, non sans répandre la désolation et la mort, mais, dès la fin du VIème siècle, le flot slave submerge les 15

Illyriens, qui ne peuvent subsister que dans l'Albanie actuelle et le Kossovo, là où on les rencontre aujourd'hui. Ces dernières régions restent dans la mouvance byzantine, sauf à être occupées à plusieurs reprises, au Xème siècle, par le premier empire bulgare, jusqu'à la destruction de celui-ci par l'empereur Basile II (1018). La reconquête byzantine est aussitôt remise en cause par les attaques des Normands de Sicile, de Robert Guiscard (1081-1084) à Guillaume le Bon (1185). Dès la chute de Constantinople (1204), prise par les croisés, le pays achève un morcellement déjà entamé: les Serbes et les Bulgares occupent le nord et l'ouest, Venise s'installe à Durrës et des despotats indépendants se constituent autour de Krujë et d'Arta. Les empereurs de Nicée, Jean III Vatatzès et Michel VIII Paléologue surtout après la reconquête de Byzance, reprennent pied dans la région mais pour se heurter aussitôt à un nouveau compétiteur venu d'Italie, Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, qui, débarqué en 1269, remporte assez de succès pour pouvoir se proclamer à Naples, en 1272, roi d'Albanie, rex Albaniae. Lorsqu'il est rappelé en Italie par les Vêpres siciliennes (1282), ses lieutenants et ses successeurs doivent compter avec des familles de féodaux qui détiennent rapidement la réalité du pouvoir, ainsi les Thopia autour de Durrës et les Balsha autour de Shkodër, avec aussi les Vénitiens et les Serbes dont le plus grand prince, Etienne Dus an (13311355), réussit un instant à grouper sous son sceptre tout l'ouest des Balkans, de la Save au golfe de Corinthe et des Rhodopes à l'Adriatique. Dès le lendemain de sa mort, les principautés albanaises se reconstituent mais elles se consument en luttes fratricides, attisées par les intrigues vénitiennes, tandis que l'avance turque devient irrésistible: après la bataille de Kossovo (1389), où Murâd 1er écrase une armée composée de contingents de tous les États chrétiens des Balkans, les Turcs sont aux portes de l'Albanie. Tamerlan défait à Ankara le successeur de Murâd 1er, Bâyezîd 1er (1402), et donne ainsi quelques années de répit au monde chrétien, mais on peut dire que, vers les années 1430, l'Albanie tout entière est occupée ou vassalisée, à l'exception de Durrës, Lezhë, Shkodër, Tivar et Ulqin, tenues par les Vénitiens. En 1443, un féodal albanais, Georges Kastrioti, qui s'était montré jusque-là un brillant guerrier au service du Sultan, à la cour duquel il portait le nom turc sous lequel il est le plus connu, Scanderbeg, 16

profite de la défaite infligée aux Turcs par Jean Hunyade à Nis pour lever l'étendard de la révolte. Excellent organisateur et chef de guerre éprouvé il sut, pendant un quart de siècle, maintenir l'indépendance du pays en dépit des incessantes attaques ottomanes, en dépit aussi des intrigues, vénitiennes notamment, et des trahisons, et c'est à bon droit que cet "athlète du Christ", comme l'appela le pape Nicolas V, est devenu le héros national albanais. Mais la reconquête turque reprit dès sa mort (1468). Sa capitale, Krujë, est emportée en 1478. Shkodër et Lezhë sont livrées par les Vénitiens en 1479.. A cette date, en dehors de Durrës, qui ne tombera qu'en 1501, et de Ulqin et Tivar qui résistèrent jusqu'en 1579, le pays tout entier est placé sous le joug ottoman, dont il ne se libérera qu'en 1912. Cette domination s'imposa à un pays affreusement dévasté: il ne restait rien, après un siècle de guerre, de l'essor économique qu'il avait connu au XIVème siècle et le dépeuplement allait encore s'accroître par un mouvement d'émigration vers l'Italie du sud et la Sicile, que nous avons évoqué plus haut. L'esprit combatif des Albanais ne disparut pas pour autant et le sultan eut à faire face à de nombreuses révoltes qui l'amenèrent, bon gré mal gré, à reconnaître à la plupart des montagnards d'assez importantes libertés: le Kanun de Lek Dukagjin, coutumier mis sous le nom d'un des compagnons de Scanderberg, a continué de régler les rapports juridiques et sociaux des montagnards du nord jusqu'en plein XXème siècle (on pourra lire à ce sujet l' exellent roman d'Ismaïl Kadaré, Avril brisé, dont la documentation est à la hauteur de la valeur littéraire). En revanche, la conversion à l'Islam de la majorité des Albanais (60% environ), phénomène exceptionnel dans les Balkans (on ne le retrouve guère qu'en Bosnie) et qui s'explique probablement par le peu d'esprit religieux de la plupart d'entre eux, créa, vis-à-vis de la Porte, une situation assez ambiguë; la bonne volonté que mirent beaucoup d'Albanais, même chrétiens du reste, à s'enrôler comme mercenaires sous son étendard en est un symbole, qui, plus tard, ne devait pas faciliter l'entente avec les peuples voisins,restés fidèles au christianisme. Si les montagnards purent, dans l'ensemble, conserver une assez forte autonomie, la pax ottomanica ne profita guère aux re'âyâ (les gens simples) des plaines sur lesquels retomba la plus grande partie 17

du fardeau d'impôts, injustes tant par leur assiette que par leur recouvrement. Ils devaient, de plus, souffrir la cupidité et la vénalité de leurs maîtres et ils étaient, comme dans tout l'Orient, pressurés par les usuriers. En revanche, les villes connurent un certain essor grâce à l'artisanat et au commerce. L'Albanie fut exportatrice de blé, de bois, de peaux mais aussi de soieries, d'armes, de bijoux d'argent. Les relations économiques avec le monde chrétien, avec Venise, mais aussi avec la Provence et, par voie de terre, avec l'Autriche et la Pologne, ne furent pas sans importance, surtout au XVllIème siècle. L'essentiel des échanges se faisait toutefois, bien évidemment, avec l'intérieur de l'empire contribuant ainsi à "orientaliser" les moeurs, aussi bien chez les chrétiens qu~ chez les musulmans. En même temps, tandis que le système des timars, fiefs militaires concédés à titre personnel, recule devant celui des tchiftliks, propriétés héréditaires, l'autorité centrale s'effrite et de nouvelles unités territoriales tentent de s'imposer. En Albanie, c'est l'ère des grands pachaliks dont les principaux se forment autour de Shkodër et de Janina. Leurs titulaires affirment très vite une attitude indépendante vis-à-vis de la Porte, allant parfois jusqu'à négocier directement avec les puissances chrétiennes. La personnalité albanaise la plus remarquable de cette époque est, sans aucun doute, Ali de Tepelen, pacha de Janina (1744-1822), fils d'un nobliau ruiné. Il commença sa carrière comme bandit de grand chemin, s'infiltra dans l'administration turque et sut faire de son pachalik un véritable État correctement administré, négocier avec la France révolutionnaire, puis avec Napoléon, s'allier aux Russes puis aux Anglais, étendre son impitoyable domination sur presque toute l'Albanie et sur la Thessalie et tenir à Janina une véritable cour, décrite par lord Byron. Le retour au calme qui marqua la fin de la période impériale lui fut fatal. Le sultan put alors décider d'en finir avec le rebelle qui, trahi par ses troupes, mourut à près de quatre-vingts ans, les armes à la main. Cette reprise en main de l'Albanie se complèta, quelques années plus tard, par l'exil du pacha de Shkodër, Mustafa, et par le massacre, à Monastir, d'une grande partie des féodaux albanais (1830-1831), massacre évoqué par Ismaïl Kadaré dans son roman, La commission des fêtes. On sortit de la féodalité pour entrer dans la période des réformes, les Tanzimat, amorcées par le Sultan Abdül-Medjît en 1839 et suivies par ses successeurs. 18

Il s'agissait, en principe, de moderniser l'État en établissant, notamment, une complète égalité entre les sujets du sultan sans distinction de religion. En Albanie, comme dans d'autres parties de l'Empire du reste, les résultats furent médiocres: les montagnards continuèrent à se gouverner selon leurs coutumes rétrogrades et, ailleurs, les abus ne cessèrent pas; les impôts, surtout, augmentèrent sans cesse, alors que l'économie était languissante, les productions artisanales ne pouvant rivaliser avec celles qui sortaient en masse et à meilleur marché des usines européennes. La crise économique, qui contraignit bien des Albanais à l'exil, notamment vers les ÉtatsUnis, entraîna un mécontentement certain dans l'ensemble de la population et contribua à l'éclosion du mouvement national connu sous le nom de Rilindja (Renaissance) ; ce mouvement d'intellectuels occidentalisés réclamait la promotion de la langue albanaise, considérée comme élément fondamental de l'identité nationale dans un pays où trois religions étaient représentées, à la différence des régions voisines. Il voulait aussi, sans remettre fondamentalement en cause la suzeraineté du sultan, l'octroi de réformes véritables allant dans le sens de l'autonomie. Trois guerres avec le Monténégro (1853,1858, 1862) ne troublèrent guère la population; il n'en ira pas de même avec la crise internationale des années 1875-1880. La répression brutale des révoltes de l'Herzégovine (1875) et de la Bulgarie (1876) sert de prétexte à la Russie, à la Serbie et au Monténégro pour attaquer le nouveau sultan 'Abdül-Hamîd, le "sultan rouge", lequel doit consentir le traité de San-Stefano (3 mars 1878), diktat russe qui, en ce qui concerne l'Albanie, donne à la Bulgarie nouvellement créée les régions de Korça et de Pogradec, tandis que le Monténégro reçoit Plava, Guci, Tivar, Ulqin et la Serbie le sandjak de Prishtinë (capitale du Kossovo). Toutes ces régions étaient peuplées d'Albanais qui passaient ainsi sous un joug slave dont ils avaient tout à redouter. Des commissions d'auto-défense se créèrent un peu partout et, sous l'influence de quelques membres de la Rilindja, s'unirent à Prizren le 10 juin 1878 en une ligue patriotique qui réclama le maintien de l'ensemble des terres albanaises sous l'autorité du sultan, mais aussi leur regroupement en une seule unité administrative autonome. Dans le même temps, les grandes puissances imposèrent à la Russie la révision du traité de SanStefano: au traité de Berlin (13 juillet 1878) les pertes albanaises se réduisaient pratiquement à l'abandon au Monténégro de Plava, 19

Guci et Tivar. L'émotion populaire ne se calma pas pour autant et les forces armées regroupées sous le commandement de la Ligue empêchèrent la cession de ces territoires: il fallut même la menace d'une flotte internationale pour obtenir la livraison du port d'Ulqin, abandonné finalement par la Turquie, après bien des marchandages, en remplacement de Plava et Guci (novembre 1880) . Le sultan put alors désarmer les forces de la Ligue par une répression, assez modérée du reste, qui n'empêcha pas les progrès du mouvement national, vigoureusement soutenu par les colonies albanaises établies à l'étranger. La constitution accordée en 1875 à l'Empire par Abdül-Hamîd avait été suspendue dès 1878. Son rétablissement en 1908, après la réussite du coup d'État des Jeunes Turcs, est apprécié en Albanie, mais on s'aperçoit vite que les nouveaux maîtres n'entendent tenir aucun compte des problèmes des nationalités. Les troubles se multiplient. En 1912, le gouvernement fait des concessions importantes aux révoltés mais l'effondrement rapide du pays sous les coups des alliés balkaniques fait comprendre aux Albanais que le sultan n'était plus en mesure de les protéger contre les appétits de ceux-ci: le 28 novembre 1912, un congrès, réuni à Vlorë et présidé par Ismaïl Qemal, proclame l'indépendance albanaise. Les grandes puissances reconnurent celle-ci lors de la Conférence de Londres (1912-1913), mais avec des frontières qui laissaient hors du nouvel État la moitié des Albanais. Elles imposèrent aussi comme roi un officier allemand, le prince de Wied, qui, parfaitement ignorant des réalités locales et en butte à des révoltes et à des intrigues, dut quitter le pays après six mois de règne (1914). La première guerre mondiale allait faire de l'Albanie, dont la neutralité avait pourtant été solennellement garantie par les grandes puissances, un champ de bataille occupé tour à tour par les différents belligérants, y compris la France qui y fondera une éphémère (1916-1918) "République de Korça". A la fin de la guerre, l'indépendance du pays, meurtri et ravagé, est confirmée par la Conférence des Ambassadeurs dans les frontières de 1913, mais il est désolé par les luttes des différentes factions. Un grand féodal, Ahmed Zogu, se hisse rapidement au premier plan. Chassé un instant par un coup d'État de gauche mené par le grand écrivain Fan Noli (1924), il revient six mois après et

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gouverne de façon de plus en plus dictatoriale, jusqu'au moment où il se fait proclamer roi (1928) sous le nom de Zog 1er. Ce despote était en même temps très soucieux du développement d'un pays qui était sans conteste le plus arriéré d'Europe, mais la difficulté de trouver les capitaux nécessaires, surtout en temps de crise mondiale, le contraignit, volens nolens, à accepter l'aide intéressée de l'Italie fasciste; il ne parvint pas malgré quelques efforts à se dégager d'une influence qui se transforma, en 1939, en une annexion pure et simple. Les Albanais se trouvèrent ainsi entraînés dans la seconde guerre mondiale avec une répugnance que ne contrebalança pas entièrement la promesse, tenue grâce à Hitler, de voir restituer au pays les territoires dont il avait été frustré, tant au traité de Berlin qu'à la suite des guerres balkaniques, et principalement la plus grande partie du Kossovo (1941). Mais, parallèlement, la résistance contre l'occupant italien s'organisait autour de trois pôles: le parti communiste albanais, créé à cette époque sous la direction d'Enver Hoxha, le Front national (Balli kombë1ar), nationaliste et antizoguiste, soutenu par les AngloSaxons, et, un peu plus tard, le parti de la Légalité (Legaliteti) qui visait à une restauration monarchique. L'entente s'avéra impossible entre ces mouvements qui en vinrent, surtout après la capitulation italienne (8 septembre 1943), à la lutte armée, tout en combattant les Allemands accourus aus-sitôt, malgré leur proclamation de l'indépendance de l'Albanie. Les troupes communistes, plus actives, finirent, malgré de lourdes pertes, par l'emporter sur leurs rivaux et sur la Wehrmacht et à prendre le pouvoir dans l'ensemble du pays (octobre 1944). Le parti entama alors une épuration sévère contre ceux qui s'étaient opposés à lui, ne négligeant pas de ranger parmi les "traîtres" et les "fascistes" tous ceux dont l'État convoitait les. biens. Au début de 1946, l'Albanie devient République populaire, et le gouvernement de celle-ci, présidé par Enver Hoxha, poursuit une politique de nationalisations à outrance qui devait susciter jusque vers 1950 des résistances armées, surtout dans le nord. Le parti communiste albanais, fondé à la fin de 1941 et rebaptisé en 1948 parti du Travail (Partia e Punès e Shqipèrisè), avait été fortement aidé par son homologue communiste yougoslave. C'est donc tout naturellement vers la Yougoslavie de Tito que se tourna le nouveau régime pour trouver de l'aide en vue de la reconstitution d'un pays ravagé par la guerre et regardé avec une méfiance 21

particulière par les puissances occidentales (L'Albanie put participer à la Conférence de la Paix en 1946, qui la replaça dans ses frontières d'avant-guerre, augmentées de l'île de Sazan, conservée par l'Italie en 1920, mais elle ne fut admise à l'ONU qu'en 1955). Cette lune de miel ne dura pas longtemps: Enver Hoxha accepta bien de geler les prétentions albanaises sur le Kossovo, mais le projet d'une grande fédération balkanique, dans laquelle l'Albanie n'aurait été qu'une province, ne pouvait lui convenir et il s'empressa de rompre avec Tito à l'occasion de la condamnation de celui-ci par le Kominform (1948). Suit alors une longue période d'amitié avec l'URSS, dont l'aide atténua quelque peu les conséquences du refus du plan Marshall. Les dissentiments commencèrent avec le rapprochement de Krouchtchev et Tito, initié dès 1955, et le XXème congrès du PeUS (1956), l'Albanie restant fidèle au stalinisme, mais la rupture définitive, consommée en fait dès la Conférence des 81 partis communistes (1960), n'intervint qu'en 1961, l'U.R.S.S. interrompant brutalement ses livaisons et retirant ses techniciens. Les conséquences dramatiques de cette rupture sur l'économie albanaise furent plus ou moins palliées par la Chine, logiquement du reste puisque c'était elle qui en avait été la cause, formellement du moins. L'influence chinoise contribua à une radicalisation idéologique, une "révolutionnarisation" qui se marqua notamment par un renforcement de la lutte anti-religieuse (1967), l'Albanie devenant "le premier État athée du monde", l'achèvement de la collectivisation des terres, la réduction des lopins personnels des coopérateurs, le resserrement de l'éventail des salaires, la réapparition des commissaires politiques, etc. mais l'idylle albanochinoise resta très superficielle, en dépit de quelques gestes symboliques, comme la mode des dazi-bao, Fletë.-rrufe en albanais, "feuilles-foudres", et elle connut assez rapidement des ratés, notamment après le voyage en Chine du président Nixon (1971). La dégradation s'accélère avec le voyage symétrique de Tito (1977) et, l'année suivante, la rupture, qui se produit dans des conditions identiques à celles qui avaient présidé au départ des agents russes, cause les mêmes difficultés, aggravées encore par un tremblement de terre qui ravage le nord du pays (1979). Les dernières années du vieux dictateur qui avait voulu, dès 1976, affermir les acquis de la Révolution culturelle à l'albanaise 22

par une nouvelle constitution, furent paisibles en apparence: le "suicide", en 1981, de son vieux complice Mehmet Shehu, suivi de l'élimination de ses partisans, aussitôt accusés de tous les crimes, ne causa qu'une émotion limitée dans une opinion anesthésiée par la peur comme par une information soigneusement dirigée. En revanche, les difficultés économiques devenaient toujours plus difficiles à supporter. Le Il avril 1985, Enver Hoxha, malade depuis plusieurs années, rendait le dernier soupir après 40 ans de pouvoir absolu qu'il avait su préserver, à travers de grandes difficultés extérieures et intérieures, grâce à l'emploi des méthodes les plus oppressives, purges sanglantes, espionnage permanent de toute la population, mais aussi grâce à un sens politique aiguisé, mettant à profit les traditions claniques du pays. Son successeur Ramiz Alia parut d'abord suivre ses traces, tout en introduisant quelques timides réformes, rendues indispensables -par une situation économique de plus en plus mauvaise, sous l'oeil sourcilleux de la vieille garde des conservateurs, notamment la veuve du dictateur défunt, Nexhmije. A partir de 1990, l'écroulement, dans toute l'Europe, des régimes communistes oblige à une accélération des réformes, mais les attentes de la population débordent le gouvernement: en juillet, des milliers de candidats à l'émigration envahissent les ambassades occidentales; certains responsables politiques sont contraints de se retirer. A la fin de l'année, la déstalinisation est amorcée et s'accompagne de nouvelles épurations. Le multipartisme est reconnu et, en mars 1991, des élections démocratiques ont lieu. Elles donnent la majorité au Parti socialiste (ancien parti du Travail) avec les deux tiers des sièges; son chef, qui n'est autre que Ramiz Alia, est battu, mais il n'en est pas moins élu président de la République par le Parlement. Le Parti démocratique de Sali Berisha, ancien membre du Parti du Travail d'Albanie, devenu l'un des leaders de la contestation de celui-ci, obtient la presque totalité du tiers restant et prend la tête de l'opposition. Les grèves, les pillages, les destructions de biens publics désorganisent le pays et encouragent une nouvelle vague d'émigration, de moins en moins bien accueillie par les pays destinataires, l'Italie notamment. De nouvelles élections en mars 1992 inversent le résultat précédent, et Sali Berisha remplace Ramiz Alia, démissionnaire, bientôt traduit en justice et condamné à l'emprisonnement ainsi que des personnalités importantes de l'époque précédente, comme Nexhmije Hoxha. Le 23

calme se rétablit peu à peu dans le pays, mais la situation économique reste mauvaise et le mécontentement des Albanais se traduit par le rejet de la nouvelle constitution proposée par le parti au pouvoir (1994), ce qui n'empêche pas le parti démocratique de se voir confirmé par de nouvelles élections. II ne parvient pas à redresser la situation et est accusé de dérives claniques et totalitaires. Au début de 1997, un krach financier retentissant entraine des troubles graves, mettant le pays à la veille de la guerre civile. Les nouvelles élections rappellent au pouvoir le parti socialiste et acculent à la démission le président Berisha.

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Chronologie

sommaire

IIème millénaire avant J. - C. 627 588 358-335 229-228 219-218 168 49 6-9 après J. - C. 378 395 617 857-1018 1081-1185 1190 1216 1272 1343-1350 1389 1393-1396 1431-1432 1443 1444-1454 1455 1457 1460-1462 1466-1467 1468, 17 janvier 1478-1479 1555 1720 1757

Installation des Illyriens dans les Balkans. Fondation d'Epidamnus (> Dyrrachium > Durrës). Fondation d'Apollonia (> Pojan). Guerres contre Philippe de Macédoine et Alexandre le Grand. Première guerre illyro-romaine. Seconde guerre illyro-romaine. Conquête romaine. Guerre entre César et Pompée Révolte anti-romaine. Début des invasions romaines. Le pays est englobé dans l'empire d'Orient. Première invasion slave. Domination bulgare. Invasions normandes. Naissance de la principauté d'Arbërie. Naissance du Despotat d'Épire. Charles d'Anjou se proclame roi d'Albanie. Domination d'Etienne Duchan. Les Turcs battent à Kossovo la coalition balkanique. Venise occupe Durrës, Shkodër et Ulqin. 1415 Les Turcs occupent Kruja. Premier dénombrement par les Turcs du Sandjak d'Albanie. Les Turcs sont battus à Nis ; Scanderbeg reprend Kruja et organise la révolte de l'Albanie. Victoires de Scanderbeg sur les Turcs. Echec de Scanderbeg devant Berat. Grande victoire de Scanderbeg à Albulena.
.

Scanderbeg va en Italie soutenir Ferdinand d'Aragon
Siège de Kruja. Mort de Scanderbeg à Lezhë. Chute de Kruja et Shkodër. Début d'émigration en Calabre et en Sicile. Publication du Meshari de Gjon Buzuk. Fondation d'une imprimerie à Voskopojë. Mehmet pacha s'installe à Shkodër. 25

1788 1809 1822 1830 1831 1836 1839, 3 novembre 1844 1878, 3 mars 1878, 1878, 1879 10 juin 13 juillet

1880 1881 1887, 7 mars 1908 1912, 28 novembre 1913, 29 juillet 1914,22 janvier 1914, 7 mars 1914, 3 septembre 1914-1918 1916, 10 décembre 1917,23 janvier

1917, 3 juin 1920, 2 février

Ali pacha s'installe à Janina. Byron visite Ali pacha. Ali pacha est battu et tué par le Sultan. Le Sultan fait un grand massacre de féodaux albanais. Soumission du pacha de Shkodër. De Rada publie Les chants de Milosao. Le Hat-i-Cherif de Gjylhané proclame des réformes (Tanzimat). Naum Veqilharxhi publie pour la première fois un alphabet albanais. Le traité de San-Stéfano abandonne une partie des terres albanaises aux états balkaniques. Formation de la ligue de Prizren. Le traité de Berlin adoucit le traité de San-Stefano. Pasco Wassa publie La vérité sur IIAlbanie et les Albanais. Adoption de l'alphabet d'Istanbul. La ligue de Prizren s'oppose aux cessions des territoires prévu par le traité de Berlin. Ulqin est remis aux Monténégrins par l'armée turque. Fin de la ligue de Prizren. Ouverture à Korça de la première école en langue albanaise. Le Congrès de Manastir adopte définitivement l'alphabet albanais. Proclamation de l'indépendance sous la présidence d'Ismaïl Qemal. La Conférence des amb~eurs de Londres reconnaît l'indépendance de llAlbanie. Démission du gouvernement d'Ismaïl Qemal. Arrivée du prince de Wied, nouveau roi d'Albanie. Départ du prince de Wied. Les belligérants occupent l'Albanie. Formation de la Républiqueautonome de Korça sous la protection française. Les Austro-Hongrois proclament l'autonomie de l'Al banie sous leur protectorat. Les Italiens proclament l'indépendance de l'Albanie sous leur protection. Le congrès de Lushnjë établit la capitale du pays à Tirana. 26

Les Italiens sont chassés par la force_de Vlorë. Les Yougoslaves doivent quitter les zones qu'ils occupaient. 1920, 17 décembre L'Albanie est admise à la S.D.N. 1921, 9 novembre La conférence des ambassadeurs de Londres reconnait ses frontières. 1924, 16 juin Le gouvernement d'Ahmet Zogu est renversé par F. S. Noli. 1924, 24 décembre A. Zogu reprend le pouvoir. 1925,21 janvier A. Zogu devient président de la république. Mise en vigueur de codes modernes (civil et pénal). 1928 1928, 1 septembre A. Zogu se fait proclamer roi. 1934, 22 juin Une démonstration navale italienne met fin aux efforts de Zog pour desserrer l'étreinte italienne. Invasion de l'Albanie par les Italiens, Zog s'enfuit. 1939, 7 avril 1939,3 juin Victor-Emmanuel III est proclamé roi d'Albanie. 1941, 8 novembre Fondation du Parti Communiste Albanais. 1942, 16 septembre Fondation à Pezë du F. L. N. 1942, novembre Fondation du Front National (non-communiste). 1943, 1 août Accord de Mukje entre le F. L. N. et le F. N. et aussitôt dénoncé par le F. L. N. 1943, 15 août Création à Vithkuq par Mehmet Shehu de la 1ère brigade d'assaut. 1943, 8 septembre Capitulation de l'Italie et proclamation par les Allemands de la Grande Albanie indépendante, avec le Kossovo et la Çamëria. 1943, 20 novembre Fondation de Legaliteti, mouvement de résistance zoguiste. 1944, 24 mai Création au congrès de Përmet du Comité antifasciste de Libération nationale présidé par Enver Hoxha. Création au congrès de Berat d'un "gouvernement 1944. 20 octobre démocratique" présidé par Enver Hoxha. 1944, 17 novembre Libération de Tirana. 1944, 29 novembre Libération de toute l'Albanie. 1944, 15 décembre Lois sur la punition des collaborateurs, le contrôle de la vie économique etc. 1945, 29 août Loi sur la réforme agraire. 1945, novembre/ L'Albanie est reconnue par l'URSS et par la France. décembre 1920 1920 27

L'Albanie devient république populaire. Des navires anglais sautent sur des mines posés dans le détroit de Corfou. La responsabilité albanaise sera reconnue par la Cour de la Haye. 1948, 12 novembre Rupture avec Belgrade. Troubles à la frontièregrecque. 1949 août 1952, 3 août Loi sur le premier plan quinquennal (1951-1955). 1955, 14 décembre L'Albanie est admise à l'O.N. u. 1957, Enver Hoxha maintient la ligne stalinienne à la conférence des 81 P.C. à Moscou. 1961, 3 décembre Rupture avec Moscou. 1967, février Début de la lutte antireligieuse; achèvement de la collecti visation des terres. 1970, octobre Achèvement de l'électrification du pays. Succès à Paris du Général de l'armée morte d'Ismaïl Kadaré. 1976, 29 novembre Adoption d'une nouvelle constitution. 1978, juillet Rupture avec Pékin. 1981, 18 décembre "Suicide" de Mehmet Shehu. 1985, Il avril Décès d'Enver Hoxha, Ramiz Alia lui succède. Efforts timides de rapprochement avec l'Occident. 1987-1990 Visite officielle de Perez de Cuellar, secrétaire mai 1990 général de l'O.N.U. 1990, 2 juillet Les ambassades occidentales sont envahies par des candidats à l'émigration. 1990, 2 juillet Manifestations d'étudiants. 1990, 22 décembre On déboulonne la statue de Staline à Tirana. 1991, 20 février On déboulonne la statue d'Enver Hoxha. 1991, 15 mars Rétablissement des relations diplomatiques avec les États-Unis rompu depuis 1939. 1991, 31 mars Elections libres, favorables au parti communiste (PT A) 64,5 %. 1991, mai Grève générale. 1991,4 juin Le gouvernement communiste démissionne. Entrée de ministres non communistes au gouvernement. 1991, 12 juin Le Parti du travail (communiste) se transforme en Parti socialiste. 1991, 22 juin Visite de James Baker, secrétaire d'État américain. 1991, 6/14 décembre Démission du gouvernement. Gouvernement de "techniciens" jusqu'à des élections anticipées. 1991, 12 décembre Le Parti démocratique est créé. 28

1946, Il janvier 1946, 22 octobre

1992, 1992, 1993, 1994, 1996,

22/29 mars 9 avril 25 avril 6 novembre 26 mai

1996, 2 juin 1997, janvier 1997, 4 mai 1997, juillet

1998, octobre

Elections remportées par le parti démocratique. Sali Berisha est élu président. Visite de Jean-Paul II. 53 % des électeurs refusent le projet de constitution. Le parti démocratique de Sali Berisha remporte le premier tours des életions législatives avec 67,8%. Irrégularités dénoncées. Second tour des élections législatives. Le Parlement européen demande leur annulation. Chute des "sociétés pyramidales". Opération "Alba". (surveillance internationale des élections. Les élections législatives confirment la victoire des socialistes. Fatos Nano devient premier-ministre. Sali Berisha démissionne; Rexhep Meidani est élu à la présidence de la République albanaise. Fatos Nano démissionne; Pandeli Majko devient premier-ministre.

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ARCHÉOLOGIE

ET TOURISME

L'Albanie a été habitée, nous l'avons vu, depuis la préhistoire. Bien des civilisatigns ont donc érigé sur son sol des monuments de leur génie et certains ont survécu aux guerres, au vandalisme et aux catastrophes naturelles, tremblements de terre principalement. Ceux qui s'intéressent à l'antiquité classique, à l'art byzantin ou à l'art musulman pourront y satisfaire leur goût. On signalera ci-dessous, dans l'ordre alphabétique des villes, les curiosités les plus importantes. Berat: ancienne cité illyrienne, connue dans l'antiquité sous le nom d'Antipatras, elle devint, sous Théodose II, Pulcheropolis puis, après l'invasion slave, Beligrad (ville blanche), d'où dérive son nom actuel. Occupée successivement, au moyen-âge, par les Bulgares, les Angevins et les Serbes, elle connaît, entre temps, quelques moments d'indépendance mais devient turque dès le début du XVème siècle et Scanderbeg lui-même ne parvient pas à la reprendre. Elle commande le passage de l'Osum, resserré à cet endroit entre deux hauteurs; le quartier haut, celui de la citadelle, occupe l'une d'elles tandis que deux quartiers bas, Mangalem et Gorica étagent pittoresquement sur les pentes, de chaque côté du fleuve, leurs maisons aux nombreuses fenêtres, souvent bâties en encorbellement. Le soubassement des murailles remonterait, comme à Shkodër, à l'époque illyrienne; remaniées, naturellement, à plusieurs reprises, elles sont assez bien conservées. L'intérieur de la citadelle abrite, entre d'agréables maisons du XIXème siècle, plusieurs édifices intéressants: la cathédrale Sainte-Marie, récente, a été transformée en musée d'art religieux où ont été regroupées, avec de belles pièces d' orfévrerie religieuses, icônes et iconostases de diverses églises de la ville ou des environs, dues surtout au grand peintre Onuphre (XVIème siècle), à ses prédécesseurs (un Saint Demètre pourrait dater du XIVème siècle) et à ses continuateurs, son fils Nicolas et Onuphre de Chypre. Onuphre a orné de fresques l'église Saint-Théodore (XVlème siècle) et son fils la minuscule chapelle Sainte-Marie des Blachernes (Xlllème siècle), qui est le plus ancien monument de la ville avec l'église de la Trinité et l'église SaintMichel qui jouit d'une situation remarquable. 30

Les quartiers bas présentent surtout des édifices musulmans: la mosquée du roi (fin XVème siècle) avec son minaret ancien et celle des plombs, qui tire son nom de la couverture des coupoles de son porche couvertes en plomb (XVIème siècle). La teqe des Helvetis (secte bektachie), qui date de 1780, a également un beau porche à colonnes tandis que la mosquée dite des Célibataires (1827) présente une belle décoration extérieure qui rappelle celle de la mosquée d'Et' hem bey à Tirana. On signalera, enfin, le pont sur l'Osum, construit à la fin du XVIIIème siècle par Kurt pacha, adversaire malheureux d'Ali pacha, qui garde belle allure en dépit des parapets dont on a eu le tort de l' adorner postérieurement. Durrës: C'est une des plus anciennes villes d'Albanie puisque, on l'a vu, elle fut fondée, en 627 avant J.-C., par des colons venus de Corcyre. La ville portait alors le nom d' Epidamnos. Passée au IIIème siècle sous la protection de Rome, elle prit alors le nom de Dyrrachium, Duras pour les chroniqueurs français du moyen âge. Elle connut alors un grand développement; invasions barbares et tremblements de terre en vinrent à bout mais elle resta pendant tout le moyen âge un enjeu stratégique qui lui valut de passer de mains en mains et qui n'ont guère laissé subsister qu'une curiosite archéologique, majeure il est vrai, son amphithéâtre (IIème siècle après J.-C.), le plus vaste des Balkans (il pouvait accueillir jusqu'à 15000 spectateurs). Il n'est malheureusement qu'incomplètement dégagé. Une petite chapelle (3x8 m.), aménagée vers le Xème siècle dans l'une des galeries, est décorée de curieuses mosaïques. Le musée archéologique renferme de nombreux objets et fragments de monuments allant de l'époque illyrienne à l'époque turque; on signalera les arcades de la mosquée de Kavaja, qui y ont été remontées après la destruction de celle-ci. Près de Durrës des vestiges d'une basilique (34x20 m.) paléochrétienne à trois nefs ont été mis à jour à Arapaj. Construite au VIème siècle, elle a été utilisée jusqu'au XVème. Elbasan: Si elle remonte au moins à la période romaine où, sous le nom de Scampa, elle constituait le point de rencontre de deux branches de la Via Egl1atia, venant de Dyrrachium (Durrës) et d'Apollonia (Pojan), cette ville, ruinée par les invasions barbares (Vème siècle) puis par les Bulgares (IXème siècle) ne reprit vie qu'en 1466 quand Mehmed II la reconstruisit en la fermant de 31

murailles s'élevant sur des soubassements antiques et lui donna le nom d'Ili-basan (lieu puissant) d'où dérive celui qu'elle porte aujourd'hui. C'est un bon exemple de forteresse de plaine avec Peqin, petite ville située également à proximité du Shkumbin, à une trentaine de kilomètres, et qui mérite elle aussi une visite, ne serait ce que pour sa mosquée du XVIIIème siècle accompagnée d'une tour-horloge. Revenons à Elbasan: la muraille sud a échappé au démantèlement dès XIXème siècle et conserve sa porte et ses tours d'angle. La vieille ville contient notamment la mosquée du roi, une des plus anciennes du pays (fin du XVème siècle) avec sa salle de prière carrée, partagée par une arcature reposant sur trois colonnes de bois, éclairée par des fenêtres quadrangulaires dont la rangée inférieure est surmontée d'une ogive de briques. La cathédrale orthodoxe, reconstruite en 1833, renferme une belle iconostase et d'intéressantes icônes. On remarquera également de vieilles maisons, parfois transformées en musées dédiés aux personnalités qui les ont habitées (notamment le grand rilindas K. Kristoforidhi) et le sinistre bâtiment de la vieille prison. Hors de l'enceinte se regroupent, devant sa porte, une fontaine décorée, une belle maison du début du siècle, qui abrite le musée ethnographique, et un hammam du XVIIème siècle. La mosquée Nafirishte (fin du XVlème siècle) à l'élégante coupole est un peu exilée à proximité du chemin de fer. Dans les environs d'Elbasan, on peut visiter l'église Saint Nicolas de Valsh (1604), au plan presque carré. Fier: Cette ville a été créée, au siècle dernier, par un grand propriétaire sur les plans d'un architecte français, Barthélemy: une de ses constructions, la villa du fondateur, subsiste encore aujourd'hui, transformée en bibliothèque. Centre industriel actif, elle n'a guère d'autre intérêt pour l'historien que d'être le point de départ pour la visite de monastères comme Ardenica, fort bien construits et ornés de fresques et d'icônes de valeur, et, surtout, pour celle d'Apollonia, un des hauts lieux de l'archéologie albanaise. Apollonia, dont le nom se retrouve encore aujourd'hui dans l'appellation moderne du lieu, Pojan, a été fondée en 588 avo J.-C., à proximité de la mer et du fleuve Aoos (aujourd'hui Vjosë) par des colons grecs venus d'Epidamnos (Durrës), avec laquelle elle garda ses rapports étroits. En dépit de nombreuses difficultés avec 32

les Illyriens, la cité prospéra rapidement grâce à une activité commerciale dont l'aire de diffusion de sa monnaie suffit à témoigner, grâce aussi à une politique habile qui la plaça, dès le troisième siècle avant J.-C., dans l'alliance romaine et la fit louvoyer avec succès entre Pompée et César. Un tremblement de terre qui, détournant le fleuve, la coupa de la mer et, ensuite, les invasions barbares eurent raison de cette ville que Cicéron appelait urbs magna et gravis, une ville de grand poids. Le site antique, au bord duquel s'installe un monastère, tombe ensuite dans un oubli à peu près total jusqu'à la première guerre mondiale. Les fouilles, initiées par des archéologues autrichiens, menées jusqu'en 1939 sous la direction du français Léon Rey et continuées par des chercheurs albanais, sont loin d'être terminées. C'est par un ensemble médiéval des plus intéressants qu'on accède aujourd'hui aux vestiges antiques. Il comprend l'ancien logement des moines à deux étages, actuellement utilisé pour la présentation d'une partie des objets trouvés lors des fouilles, l'ancien réfectoire qui, réalisé aux Xlllème/XIV ème siècles par transformation d'une église construite elle-même en partie grâce au remploi d'éléments antiques, renferme des fresques préon uphriennes de qualité, et, enfin, l'église Sainte-Marie, commencée au Xlllème siècle mais plusieurs fois remaniée. On remarquera son exonarthex et, surtout, sa nef, très curieuse par sa forme de parallélogramme et par sa coupole ovalisée qui, supportée par des colonnes de remploi à chapiteaux, est décorée de fresques, malheureusement en mauvais état. On remarquera aussi les petits porches, nord et sud, et le grand porche, ajouté postérieurement, qui abrite un puits ancien et des restes de fresques où figure l'empereur Michel VIII, le restaurateur de l'empire byzantin. Mais c'est la cité antique qui intéressera surtout le visiteur. Apollonia a été protégée par deux enceintes, dont plusieurs parties sont encore bien visibles: l'une, faite de gros blocs calcaires bien appareillés, élevée au Vème siècle avant J.-C., délimitait l'acropole, auquel on accédait par une petite porte en ogive. On y distingue l'emplacement d'un temple d'Artémis, un obélisque consacré à Apollon mais, surtout, les restes d'un grand portique érigé postérieurement, vers le Ilème siècle après J.-C. L'autre enceinte, construite en briques sur un soubassement de pierres environ un siècle après la première, englobe une superficie presque six fois supérieure et témoigne de la rapidité et de l'importance du
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développement de la ville. C'est dans cet espace qu'on verra les principaux monuments: le Bouleuterion ou monument des Agonothèques, lieu de réunion de l'assemblée municipale et, en face du Bouleuterion, une bibliothèque de briques, un odéon, sorte de petit théâtre du Ilème siècle après J.-C., et un arc de triomphe. Un peu plus loin, vers le N.-O., un grand théâtre et des thermes, assez mal conservés et, vers le sud, un gymnase et quelques magasins ou maisons d'époque romaine, dont l'une présente des mosaïques. Au point de jonction nord des deux enceintes, la fontaine de Céphise, citée par Strabon, a beaucoup de grandeur
avec son bassin et ses colonnes.

Gjirokastër: Principale ville de l'Albanie du sud, elle n'apparaît que tardivement dans l'histoire, à la fin du XIVème siècle. Elle est alors propriété de féodaux albanais qui devront l'abandonner quelques décennies plus tard aux Ottomans. Groupée sur les pentes d'une montagne, couronnée par sa citadelle, c'est une des villes les plus attachantes du pays et elle a bien méritée le titre de «villemusée» qui lui a été décerné. La forteresse, restaurée par Ali pacha, reste en exellent état, elle abrite aujourd'hui un intéressant musée des armes, de la préhistoire à nos jours; on y voit un petit avion américain, vestige de la guerre froide, mais ce sont les armes des XVllème et XVlllème siècles (poignards, yatagans, pistolets, etc.), magnifiquement incrustées d'argent, d'ivoire ou de pierres précieuses qui présentent le plus grand intérêt. Les autres monuments publics ne sont pas de tout premier plan, bien que la mosquée-medersa du bazar (XVlllème siècle) soit curieuse avec son passage public voûté: le charme de Gjirokastër, dû à l'homogénéité de ses maisons d'habitations, dont certaines, parmi les plus belles, ont été transformées en musées, se dégage bien lors d'une promenade dans les rues penchées et tortueuses des quartiers anciens de la ville, notamment ceux de Palorto (avec l'église des Saints-Archanges, XVlllème/XIXème siècle), Varosh, Dunavat (avec sa mosquée), Manalat, dont chacun garde son caractère propre. Les environs de Gjirokastër abondent en églises byzantines de valeur; citons celles de Derviçan (XVlème siècle), Poliçan (XVlème siècle), Goranxi (début du XVllème siècle), Vanistër (XVlème siècle), Sopik (XVlllème siècle) et, surtout, Sainte-Marie de Labovë; son accès est assez malaisé mais son plan complexe et ses 34

fresques méritent une visite; les parties les plus anciennes remontent au XIIème siècle, tout comme l'église Sainte-Marie de Peshkëpi dont les dimensions étonnent dans un si petit village. Korçë: cette capitale de l'Albanie orientale tire son origine, comme Fier ou Tirana, de la volonté d'un grand seigneur: Iljaz bey, écuyer de Mehmed II, construisit à son emplacement quelques monuments publics, dont une belle mosquée, qui existe encore et qui en reste le monument le plus intéressant, avec son porche à trois coupoles et sa salle unique couverte d'une coupole hémisphérique à trompes. Elle est proche du quartier du bazar qui rappelle la grande importance commerciale de la ville jusqu'à la première guerre mondiale. Sa réhabilitation, à peine commencée, permet cependant de visiter un bon exemple de han traditionnel organisé sur deux étages autour d'une cour fermée. Un petit musée y a été installé. Le musée de l'art médiéval albanais, installé dans un bâtiment moderne, comprend, à côté de copies médiocres, des pièces de premier ordre, ainsi l'iconostase et le trône épiscopal de Korça, des icônes d'Onuphre ou de maîtres locaux tels Constantin et Athanase mais le pouvoir d'évocation des toiles de l'impressioniste albanais Vangjush Mio, exposées dans sa modeste habitation traditionnelle, est peut être aussi grand. Les environs renferment, eux aussi, des curiosités de valeur: les églises de Mborje (XIVème siècle), de Drenovë, et celles de SaintPaul et de Saint-Pierre de Boboshticë, aux fresques remarquables. Un peu plus loin, la petite église de Saint-Pierre et de Saint-Paul, dans l'ilôt de Maligrad (lac de Prespa), présente, elle aussi, des fresques du XIVème siècle. Les ruines des églises de Voskopojë, qui précèda Korça, au XVIIIème siècle, comme capitale commerciale et intellectuelle de la région, sont encore imposantes: Saint Nicolas est la mieux conservée avec son mobilier, ses fresques, dues à Constantin et Athanase de Korça, et, sous le porche, deux oeuvres de David Selenica; les fresques de Saint Michel et l'iconostase de Sainte Marie valent également une visite. Vithkuq a aussi des églises intéressantes, à rapprocher de celles de Voskopojë; la plus belle est sans doute Saint Pierre avec ses fresques et son iconostase (XVIIIème siècle).

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Krujë: Ce piton, qui domine la plaine de plusieurs centaines de mètres, fut habité dès l'époque illyrienne. La ville était assez importante pour devenir au IXème siècle siège d'un évêché. A la fin du XIIème siècle, elle fut la capitale de la principauté d' Arbëri. Elle passa ensuite aux Angevins, puis au clan féodal albanais des Thopia, à Venise et, enfin, aux Turcs. En 1444 le héros national albanais Georges Scanderbeg, qui venait de rompre avec le Sultan, s'en empara et en fit sa capitale. La ville résista à trois sièges mais tomba en 1478 et connut alors une décadence rapide, aggravée par un violent tremblement de terre en 1617. Elle conserve cependant un petit bazar, très restauré, et quelques tyrbés. La citadelle, qui couvre plus de 2 ha, présente encore de beaux restes. On remarquera particulièrement une fontaine décorée et un donjon, permettant à la fois le guet et les signaux optiques. Quelques maisons anciennes subsistent ainsi qu'une teqe de la fin du XVIIIème siècle, Teqeja e Do/mes, bien décorée et les vestiges de deux hammams. Une partie du terrain est occupée par le musée Scanderbeg, inauguré en 1988, qui renferme, au milieu d'une foule de copies, quelques objets anciens. Sarandë: située dans une baie pittoresque d'où l'on aperçoit, à quelques kilomètres, l'île de Corfou, elle ne présente guère d'autres attractions que son climat d'une extrême douceur (2900 heures d'ensoleillement annuel) mais elle est le point de départ obligé de la visite de la plus grande curiosité de l'Albanie (avec Apollonia), nous voulons parler de Butrint. Situé à une dizaine de kilomètres, l'ancien Buthrotum, 0 Ù Racine place l'action d'Andromaque, habité depuis la préhistoire, vit se succéder les Illyriens, les Grecs, les Romains, les Angevins, les Serbes, les Vénitiens et les Turcs. Le site est aujourd'hui envahi par une végétation qui rend la visite plus agréable en été. Après une tour vénitienne (XVIIIème siècle), le chemin d'accès amène en dessous de l'acropole. On distingue d'abord un temple d'Esculape (IIème siècle avant J.-C.), en face duquel avait été construit, un peu antérieurement, un élégant théâtre capable d'accueillir 1500 spectateurs. Il est encore assez bien conservé, même si la scène, d'ailleurs postérieure, a perdu la plus belle de ses statues, dont la tête dite déesse de Butrint, est conservée au musée de Tirana. Le théâtre est voisin des vestiges d'une riche habitation à l'atrium dallé et entouré de colonnes. Un 36

peu plus loin, des thermes laissent bien deviner le système de chauffage. Ils sont voisins d'un magnifique baptistère circulaire (Vème siècle) dont la cuve, entourée de deux rangées de 16 colonnes, est encore bien visible ~ ses magnifiques mosaïques polychromes du sol, mêlant figures géomètriques et animaux. symboliques, sont dans un bel état de conservation. On passe devant une nymphée, fontaine publique ornée de statues, aujourd'hui déposées pour la plupart au musée de Butrint, et on arrive à la grande basilique (XIVème siècle). De cet endroit, on distingue bien, vers la gauche, les fortifications qui remontent à l'époque illyrienne, construites de blocs pesant plusieurs tonnes et soigneusement appareillés. Une porte, dite la grande porte, bien qu'elle ne mesure que 5 mètres de haut, a été récemment dégagée. En suivant les fortifications on atteint un puits creusé dans le roc et consacré aux nymphes (IVème siècle avant J.-C.) et une autre porte perçant la muraille illyrienne ~assez basse, elle est ornée d'un basrelief représentant un lion tenant un taureau sous sa griffe. L'acropole à laquelle on accède alors contient le musée installé dans les ruines, très restaurées, d'une citadelle vénitienne. On y verra une partie des objets découverts sur le site. La place d'armes ornée de quelques canons vénitiens procure une vue magnifique. Un escalier permettra de redescendre jusqu'à proximité du théâtre. L'acropole antique de Finiq mérite une visite mais les environs de Sarandë sont surtout riches en monuments byzantins ~ citons l'église Saint-Nicolas de Mesopotam (Xlème-Xlllème siècles), au plan curieux, et, entre Himarë et Vuno, des petites églises tardives, souvent ornées de fresques (Shën Sotir, Shën Todhri, Shën Premtje, Shën KolI, Shën Panaje, Shën Spiridon ainsi que celles de Dhërmi. Shkodër: Depuis l'époque illyrienne Shkodër a été la capitale du nord de l'Albanie, capitale intellectuelle, économique et souvent politique. Elle est dominée par la citadelle de Rozafat, remaniée par les différentes occupations et dont les 600 m. de murs (altitude 133 m.) reposent sur des fondations illyriennes. Elle renferme d'importants bâtiments, vénitiens et turcs, et des vestiges d'une église du Xllème siècle, convertie par la suite en mosquée. Au sud de la forteresse se trouve la mosquée des plombs (XVllIème siècle), ainsi nommée parce que ses coupoles étaient recouvertes de plomb; c'est une des plus belles des Balkans par ses proportions comme par sa décoration discrète mais élégante. 37

Shkodër renferme aussi un grand nombre de maisons typiques (XVIIIème-XIXème siècles), dont plusieurs, ayant appartenu à des personnages importants, ont été restaurées avec goût, ainsi celles d'Oso Kuka, de Pasco Wassa ou de Luigj Gurakuqi. Elles renferment pour la plupart des décorations sur bois, plafonds surtout, de grande valeur. On notera particulièrement celles de la maison dite «de l'Anglais », siège du musée ethnographique. Dans les environs de Shkodër, le village de Mes se signale par un pont du XVIIIème siècle, de plus de 100 m. de long et de 15 m. de haut, à la silhouette d'une grande élégance. Les vestiges de l'église du monastère de Saint-Serge et Saint-Bacchus, à Shirq, fondé au XIIIème siècle et qui fut le tombeau de plusieurs rois serbes, sont, pour le moyen âge, depuis la destruction, lors de la lutte antireligieuse, de l'église de Vau i Dejës, le meilleur exemple d'édifice religieux de l'Albanie du nord. Tiranë: A la différence de la plupart des villes précédemment étudiées, Tirana est de fondation récente (1614) et ne se développe que tardivement: quand elle devient capitale du pays, au lendemain de la première guerre mondiale, elle ne compte que 12000 habitants, contre plus de 300000 aujourd'hui. Si les musées sont nombreux et intéressants, musée historique national et musée archéologique national surtout, les monuments le sont beaucoup moins; au surplus, les guerres et le vandalisme ont accompli leur oeuvre ici comme ailleurs; il faut visiter cependant, la mosquée d'Haxhi Et'hem bey (fin du XVIIIème-début du XIXème siècles), ornée de fresques et dominée par un minaret polygonal particulièrement élancé. En dehors de celle-ci, on ne peut guère citer que le tyrbé à 6 colonnes de Kaplan pacha, le petit pont des tanneurs et le konak des Toptani, en cours de restauration. Tous ces monuments remontent au début du XIXème siècle. Aux alentours de Tirana, les ruines de la forteresse triangulaire de Petrela, perchée à 400 m. d'altitude, sont un bon témoignage de l'architecture du bas moyen âge, même si les fondations en remontent sans doute au VIème siècle. Vlorë: Ce port, essentiellement militaire, ne renferme qu'un monument archéologique de valeur, la mosquée de Murâd (XVlème siècle) qu'on attribue au grand architecte Sinân, l'auteur des mosquées Chehzâde et Süleymâniye d'Istanbul et, surtout, de la 38

Selîmiye d'Edirne. Elle est en tout cas d'une grande élégance, même si elle a aujourd'hui perdu son porche, avec son minaret délicatement orné et sa grille de fer forgé. Dans les environs, la petite église de Marmiro (XIIème siècle) avec sa coupole élevée sur tambour passe pour avoir influencé les constructeurs de l'église du monastère de Sainte-Marie de Zvëmec (XIIIème-XIVème siècles), dont le narthex et le clocher peigne sont postérieurs. Ses fresques sont du plus grand intérêt.

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Carte archéologique

LITTÉRATURE La langue albanaise a été écrite au moins depuis le Xlllème siècle mais les premiers fragments conservés (Péricope de l'Évangile et Vocabulaire du pélerin Arnold von HarfO ne remontent qu'à la seconde moitié du XVème et deux ouvrages seulement nous sont parvenus du XVlème siècle, l'un écrit en dialecte du nord, l'autre en dialecte du sud: Le Meshari (Missel) de Gjon Buzuku (1554/1555) et E mbsuame e chraestere (Doctrine chrétienne) de l'albanais d'Italie Lukë Matrënga (1592); ce ne sont du reste que des ouvrages religieux sans valeur autre que linguistique. Le XVllème siècle nous a laissé une demi-douzaine d'oeuvres, toutes dues à des auteurs catholiques du nord. La plus importante est la çeta e pro/eti/nve (La clef des prophètes) due à l'évêque Pjetër Bogdani (1685). Elles sont toutes relatives à des questions religieuses, en dehors d'un précieux Dictionnarium latinoepiroticum (1635) d'environ 5 000 mots que son auteur Pjetër Budi a accompagné d'un intéressant recueil de proverbes. Ces auteurs, comme ceux du siècle précèdent, emploient sans exception l'alphabet latin, enrichi de quelques caractères spéciaux En revanche, les auteurs du XVlllème siècle sont tous musulmans, en dehors du sicilien Jul Variboba, prêtre catholique, avec son recueil de poèmes Ghiella e S. Mariis virghier (La vie de la Sainte-Vierge Marie). Ils emploient le dialecte du sud et écrivent en caractères arabes une littérature savante, basée sur les canons orientaux et parsemée de mots turcs, mais surtout arabes ou persans. Les noms à citer sont ceux de Nezim Frakulla, auteur notamment d'un Divan, Hasan Zyko Kamberi, à qui nous devons un Mevlud, et Muhamet Kuçuku, auteur de romans en vers comme Isufi e Zelihaja, et Erveheja. Ces auteurs, souvent un peu maniérés, ne manquent ni de vie ni de sens dramatique. Ces oeuvres d'inspiration traditionnelle seront encore longtemps produites: citons au XIXème siècle les bektachis Dalip et Shahin Frashëri, auteurs d'interminables poèmes religieux, et, en plein XXème siècle, le kossovar Hilmi Maliqi-Rahoveci, dont le Divan est intéressant. Survient alors la Rilindja, la Renaissance nationale et intellectuelle, un peu plus tardive en Albanie qu'ailleurs et dont les débuts ne sont guère antérieurs au milieu du XIXème siècle, ce qui 41

s'explique par l'isolement du pays et par l'illettrisme quasi général (la première école en langue albanaise ne s'ouvrira qu'en 1887); en revanche, les colonies albanaises de l'étranger firent beaucoup pour la propagation de l'instruction et des idées nouvelles. Un des premiers auteurs de cette Rilindja fut d'ailleurs un Albanais d'Italie, Geronimo de Rada (1814-1896) qui, dès son premier recueil de poésies Les chants de Milosao (1836), connut un succès qui dépassa les frontières. Certains auteurs albanais écrivent une bonne partie de leurs oeuvres dans des langues étrangères ~ c'est ainsi que Pasco Wassa (1825-1892) employa le français, l'italien et l'anglais à côté de l'albanais, langue dans laquelle il composa une poésie patriotique o rnoj Shqypni (Ô malheureuse Albanie), qui est, encore aujourd'hui, une des oeuvres les plus connues dans le pays. Cet auteur, catholique de Shkodër, sut mener en même temps une brillante carrière politique et une grande activité littéraire, scientifique et patriotique. C'est un des représentants les plus typiques de l'intelligentsia de cette époque. D'autres passèrent presque toute leur vie hors du pays, ainsi Çajupi (1866-1930) qui, lui aussi, connut la célébrité dès son premier recueil de poèmes Zë.,.i i Torno"it (La voix du Tomorr, 1902) et Asdreni (1872-1947) dont les oeuvres témoignent d'un pessimisme émouvant. Mais. la figure de proue de la Renaissance albanaise est, sans conteste, Naïm Frashëri (1846-1900) dont les recueils lyriques Bagë8ti dhe bujqësi (Bucoliques et Géorgiques, 1885), et Lu/et e verës (Fleurs d'été, 1886) sont remarquables par le sentiment de la nature, comme par la maîtrise de l'écriture, tandis que son Historia e Skë8nderbeut (Histoire de Scanderbeg, 1898), considérée comme son testament poétique et politique témoigne d'un grand souffle épique. Son inspiration s'élargira, à la fin de sa vie, vers une sorte de panthéisme, issu, pour une part, des idées de la secte bektachie à laquelle il se rattachait par sa famille. Entre les deux guerres mondiales, la poésie est surtout représentée par les noms de Çajupi (1866-1930), Asdreni (18721947), déjà cités, Ndre Mjedja (1886-1937), Migjeni (1911-1938), dont les poésies ont été traduites en français dès 1965 (ses oeuvres en prose l'ont été également en 1990) et Gjergj Fishta (18701940), franciscain et homme politique, qui a voulu, dans son poème en 30 chants et plus de 15000 vers, Lahuta e ma/cis (La lyre des 42

montagnes), composer une sorte d'épopée nationale retraçant les événements des années 1858-1912, et, surtout, du traité de Berlin à l'indépendance. Son archaïsme, souvent forcé, n' excl ut pas la vigueur. Il ne faudrait cependant pas négliger Lasgush Poradeci, chantre du lac d'Ohrid, et Mitrush Kuteli, qui fut aussi un nouvelliste et un critique de talent. Faïk Konitza (1875-1942) eut une grande influence comme critique littéraire, essayiste et polémiste politique mais la majeure partie de son oeuvre fut écrite en français et en anglais. Fan Noli (1882-1965), s'il fut pendant six mois chef du gouvernement albanais, vécut surtout aux États-Unis où il devint chef de l'Eglise orthodoxe albanaise de ce pays; une partie de son oeuvre est, du reste, comme celle de Konitza, écrite en anglais. Poète lyrique mais surtout satirique, il fut aussi musicologue (Beethoven et la révolution française, paru en anglais en 1947) et historien: son étude sur Scanderbeg reste une des plus solides. C'est alors qu'apparaissent les premiers romanciers: Foqion Postoli (1889-1927) avec Lulja e kujtimit (La fleur du souvenir, 1922), Haki Stërmilli (1895-1953), auteur engagé politiquement, avec Sikur tëO isha djalëO(Si j'étais un garçon, 1936) et Mehdi bey Frashëri (1874-1963) avec Nevruzi (1923). Nonda Bulka (19061972) est notamment l'auteur d'un recueil de nouvelles Kur qan e qesh bilbili (Quand le rossignol pleure et rit, 1934) où il fait preuve d'un humour parfois grinçant. D'autres auteurs, comme Sterjo Spasse, Petro Marko et Dhimitër S. Shuteriqi apparaissent mais connaîtront surtout le succès après la période de la guerre, qui révélera Kolë Jakova, Jakov Xoxa et Shefqet Musaraj avec son alerte poème satirique Epopeja e Ballit Kombë"tar (L'épopée du Front National, 1944). Le théâtre n'a pas donné d'oeuvres majeures, mais il serait injuste de ne pas citer au moins Kolë Jakova, Fadil Paçrami et, surtout, Ruzhdi Pulaha, dont la comédie Zonja nga qyteti (la dame de la ville) connaît depuis 1976 un succès mérité. En revanche la poésie est restée très cultivée après la seconde guerre mondiale, en dépit du remarquable essor du roman, Xhevahir Spahiu l'a cultivée exclusivement et Fatos Arapi est pour nous avant tout un poète. La plupart des romanciers ont débuté par des recueils poétiques souvent bien venus comme Fatmir Ojata (son roman Kë"neta, Le Marais, 1958, d'ailleurs médiocre, a été traduit en français) ou Kiço

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Blushi, auteur, lui aussi, de plusieurs romans dont le meilleur est sans doute Me-shiko ne-sy (Regarde moi dans les yeux, 1990). Neshat Tozaj, né en 1943, a produit un roman à thème policier, Thikat (Les couteaux), qui fit grand bruit et fut aussitôt traduit en français (1991) ~ il est aussi l'auteur d'un essai, Regards sur le cours d'une vie, qui n'est pas sans mérite. Bashkim Shehu, né en 1955, emprisonné après la chute de son père, l'ancien premier ministre, est avant tout scénariste et nouvelliste; il a publié deux romans d'un excellent style, Vjeshta e ankthit (L'automne de la peur, traduit en français), et Rrugë-timi i mbramë- i Ago Ymerit (Le dernier voyage d'Ago Umeri). Besnik Mustafaj, né en 1958, a publié, après des poésies et des contes pour enfants, un recueil de nouvelles Vera pa kthim (Un été sans retour, 1992), et un roman Gjinkallat e vapës (Les cigales de la canicule, 1993) qui ont été bien accueillis. De nouveaux romans, Le rêve incarné et La montagne de la beauté, sont de la même qualité. La plupart de ses oeuvres ont été traduites en français. Il ne faut pas oublier enfin une cohorte féminine souvent talentueuse avec Elena Kadare et Diana Çuli comme auteurs de romans, et Natasha Lako et Mimoza Ahmeti comme poètes. En Italie comme du reste, à un moindre degré, en Macédoine et au Monténégro des auteurs s'expriment en albanais, Luan Starova présente la particularité de s'exprimer à la fois en albanais et en macédonien ~son oeuvre littéraire est traduite en français: Le temps des chèvres, Les /ivres de mon père, etc. Dans le Kossovo, cette possibilité a été longtemps interdite par le pouvoir serbe, mais, à côté d'une pléiade de poètes, dont certains comme Esad Mekuli, Ali Podrimja, Enver Gjerqe,k.u, Eqrem Basha, Agim Vinca sont de grande qualité, on doit citer des romanciers comme Anton Pashku, Nazmi Rrahmani, Ramiz Kelmendi, Jusuf Buxhovi, Hivzi Sulejmani, Nebil Duraku, Adem Demaçi (né en 1936), qui a passé la plus grande partie de sa vie dans les geôles communistes, pour son vigoureux roman Gjarperinjte- e gjakut (Les serpents de la vengeance, 1958) et, surtout, Rexhep Qosja (né en 1936), historien de la littérature, essayiste, polémiste féroce. Très engagé dans le processus de lutte contre les occupants serbes, il a publié un volumineux essai historico-politique Çeshtja shqiptare (La question albanaise), qui vient d'être traduit en français. Il est aussi l'auteur d'un roman fort et sombre, de facture très moderne, Vdek}a mevien pre} syve te- tillë- (La mort me vient de ces yeux-là, 1974), 44

traduit en français en 1994. C'est une des oeuvres maîtresses de la littérature albanaise contemporaine, et elle soutient la comparaison avec celles des deux grands auteurs auxquels nous arrivons maintenant, Ismaïl Kadaré et Dritëro Agolli. Le premier est indiscutablement plus connu à l'étranger, ses oeuvres ayant presque toutes été traduites en plusieurs langues. Né en 1936, il attira l'attention dans son pays dès la publication de ses premiers vers, en 1954, surtout avec les recueils de poèmes Shekulli il1l(Mon siècle, 1961), Përse l1lendohen kë"tol1lale (A quoi pensent ces montagnes, 1964), Motive me diell (Motifs ensoleillés, 1968), Koha (Le temps, 1976). C'est un exellent poète, doué d'un lyrisme puissant, d'un sens aigu de l'image et du symbole, comme en témoigne le copieux choix qui en été publié à Paris en 1989. Mais c'est comme prosateur qu'il atteint la renommée internationale grâce à la traduction en français, en 1970, de son premier roman Gjenerali i ushtrisë" së" vdekur (Le général de l'armée morte), paru en 1963, qui avait obtenu, d'emblée, le plus grand succès dans son pays. De nombreux autres suivirent, qui ont toujours pour cadre I'histoire de son pays, du moyen-âge, Ura me tri harqe, 1978 (Le pont aux trois arches, 1982) à la rupture avec la Chine, Koncert në"fund të"dimrit, 1988 (Le concert, 1989) mais qui la transcendent par un aller et retour constant entre I'histoire et le mythe et qui en dégagent, par un usage raffiné du symbole, la valeur universelle. On citera également Prilli i thyer (Avril brisé, 1983), paru en 1980 dans le recueil Gjakftohtësia (Le sang-froid), Kronikë" në" gur, 1971 (Chronique de la ville de pierre, 1973). Il reprend là, selon un procédé qui lui est familier, de nombreux éléments de la nouvelle - titre du recueil, Qyteti i jugut (La ville du sud), paru en 1972, traduit en 1985 et récemment réédité, Kush e solli Doruntinë"n?, 1979 (Qui a ramené Doruntine?, 1986), ainsi que deux autres recueils de nouvelles Invitation à un concert officiel, 1985, et L'année noire, 1987. En dernier lieu, sa rupture avec le régime (octobre 1990) lui a permis de témoigner des souffrances intérieures qui sont le lot, sous la chape de plomb de la dictature, de tout écrivain, de tout penseur, thème profond d'ouvrages comme Ftesë" nê"studio (L'invitation à l'atelier de l'écrivain, 1991) suivi du Pesha e kryqit (Le poids de la croix, 1991). Depuis la chute du communisme, il a donné notamment Muri i madh (La grande muraille), suivi du

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Qorrfermani (Firman aveugle, 1993), Piramida (La pyramide, 1995) et Spiritus (1996). Kadaré a du reste également composé des essais à travers lesquels transparaît sa philosophie, qu'il s'agisse d' Eskili, ky humbes i madh (Eschyle ou l'éternel perdant,. 1988) ou de l'importante étude qu'il a mise en tête d'une récente traduction de Migjeni sous le titre Da/ja e Migjenit ne" letl!rsine" shqipe (L'irruption de Migjeni dans la littérature albanaise, 1990). Dritëro Agolli, né en 1931, est généralement considéré comme le meilleur poète albanais actuel. Son premier recueil Ne"rruge" dola (J'ai pris la route, 1958), connut un succès immédiat. Plusieurs suivirent dont l'un Udhe"toji menduar (Je voyage pensif, 1985), fut partiellement traduit en français deux ans plus tard et le dernier, Pelegrini i vonuar (Le pélerin attardé, 1993), marque bien l'épanouissement de. son talent. Chantre de la terre albanaise, dont il est resté très proche, exellent technicien de l'écriture, c'est un lyrique dont les élans n'empêchent pas une clairvoyance à la fois ironique et désespérée, qualités qui se retrouvent dans ses autres oeuvres. Journaliste de talent, on lui doit des recueils de nouvelles, dont le dernier Njerez te"krisur (Des gens fêlés), qui date de 1996, comprend des inédits antérieurs; on lui doit aussi des scénarios et plusieurs romans, dont les principaux sont Komisari Memo (Le commissaire Memo, 1970), évocation de la guerre de libération mais avant tout livre sur la mémoire, la mort, l'amitié, Njeriu me top (L'homme au canon, 1975), traduit en français en 1994, et, surtout Shke1qimi dhe renia e shokut Zylo, 1973 (Grandeur et décadence du camarade Zylo, 1990), également traduit en français, qui est une critique aussi féroce que spirituelle de la bureaucratie et, à travers celle-ci, du totalitarisme. Ce franc-parler, qui fut à l'époque mal accepté par certains dirigeants, se retrouve dans son recueil de critique Arti dhe koha (L'art et le temps) paru en 1980. Son roman (1991), De"shtaku (L'avorton), poignante chronique de la solitude et de l'incompréhension, est une oeuvre de grande classe, tout, comme plus récemment, Arka e djallit (La caisse du diable) et Kaloresi i penguar (Le chevalier entravé). L'Albanie, petit pays sans grandes ressources, est entré très tardivement, par suite des circonstances historiques, dans le champ de la civilisation occidentale à laquelle elle a toujours voulu se rattacher, quoiqu'en aient pu dire certains.

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Elle n'en possède pas moins une littérature contemporaine de valeur. Le carcan du réalisme socialiste, déjà mis à mal par les efforts courageux de quelques-uns, se brise sous nos yeux; il n'avait pu empêcher l'éclosion d'oeuvres de qualité. Par ailleurs, les changements politiques ont permis de mettre en valeur des auteurs injustement ignorés comme M. Camaj, E. Koliqi, V. Prendushi, A. Arapi et autres. Sans doute, les écrivains albanais s'inspirent-ils souvent du passé national mais, les meilleurs d'entre eux, ont su ne pas se borner à un régionalisme étroit et aller à universel, que ce soit par le lyrisme ou par la dérision ~il y a encore beaucoup à attendre d'eux et la relève s'annonce de qualité.

LITTÉRATURE

POPULAIRE

La littérature écrite ne doit pas masquer l'importance d'une littérature populaire avec laquelle elle entretient, du reste, des liens extrêmement forts. Remise au goût du jour par la Rilindja, recueillie aujourd 'hui par l'Institut du Folklore, cette littérature orale figure, par exemple, en arrière plan de la plupart des oeuvres d'Ismaïl Kadaré qui nous présente volontiers un monde ambigu, rempli de héros mystérieux, d'êtres surnaturels, régi par des coutumes d'un autre âge. C'est à juste titre qu'il peut écrire, en introduction au « Chansonnier épique albanais» paru en français à Tirana, en 1983: « Au même titre que les Allemands avec les Niebelungen, les Français avec la Chanson de Roland ou les Espagnols avec le Romancero du Cid, notre peuple... est dignement représenté dans l'épopée médiévale européenne. » Toutefois la littérature orale albanaise ne se limite pas à des épopées échevelées. On fredonne toujours les chants liés aux rites de la naissance, du mariage et de la mort, les chants de tous les jours, les chansons d'amour dont l'origine se perd «dans la nuit des temps ». Tout un fond de sagesse populaire subsiste et constitue une partie incontournable du patrimoine littéraire. Nous pourrons donc présenter cette littérature populaire, qui navigue « du plus concret au plus merveilleux» sous trois rubriques: Proverbes et énigmes Contes et anecdotes Légendes, ballades et chants historiques. 47

Proverbes et énigmes C'est d'abord par les proverbes que s'exprime la «sagesse populaire». On peut distinguer les proverbes proprement dits où la

pensée est totalement exprimée en une - phrase ramassée, mais grammaticalement complète (comme Kush punon gëzon: qui
-

travaille est joyeux) et les dictons qui s'expriment par une phrase incomplète pouvant même se réduire à deux substantifs juxtaposés; ainsi la formule montagnarde Gusht e gunë (littéralement août et cape) qui signifie qu'il faut, dans ces régions, endosser dès le mois d'août sa tenue d'hiver. Une catégorie particulière de dictons est constituée par les oflqet, ou sobriquets, qui caractérisent, de façon généralement satirique, un endroit ou ses habitants, comme Kavaja, rrem StambOlli: Kavaja, semble-Istanbul. Les proverbes naissent à toutes les époques. Peut-être ceux qui rappellent des souvenirs météorologiques sont-ils parmi les plus anciens: Në priU, mbill: sème en avril; Shiu që bie në prill ~shtë gjithë hir: la pluie d'avril est tout bénéfice, tandis que Shiu që bie në maj ~shtë gjithë vaj: la pluie de mai est tout pleur. Ceux qui se réfèrent aux travaux agricoles sont sans doute anciens aussi: Si ara, fara: tels champs, tels grains; Kush mbjeU, korr: qui sème, récolte; Duket bima që kur mbin: On reconnaît la plante dès sa naissance. Les proverbes d'origine villageoise se distinguent par leurs images: As pula s'kam, as me dhélpër s'Zlnem: comme je n'ai pas de poule, je ne me dispute pas avec le renard; Dhélpëra që fle, s'gjuan pula: le renard qui dort ne prend pas de poule. Les métiers sont à la source de nombreux proverbes comme Kovaçi mashë bën e mashë s'ka: le forgeron fait des pincettes et il n'en a pas; Zanati në mos ITjédhtë, pikon: s'il ne court pas, le commerce chute; Në tregti, zarari e qari janë vllâzën: dans le commerce, perte et gain sont frères. D'autres concernent la morale sociale, comme Nga i ndérshmi, mos ki frîkë: ne crains pas l'honnête homme; Puna e bën njeriun njeri: c'est le travail qui fait de l'homme un homme, ou prêchent la résignation ou la modération: Minn s'e nxinte vêrra, hiqte dhe kungullin pas: le trou ne pouvait contenir la souris: elle traînait derrière elle une citrouille. On se réfère aussi à la situation économique et sociale: Kush ka arën nnk ka fann, kush ka farën nuk ka arën: qui a le champ n'a pas la semence, qui a la semence 48

n'a pas le champ ~Béu nuk i la bujkutas vend për varr: le bey ne laisse même pas au paysan une place pour son tombeau, ou Pasanik qi mban erz, nuk ka: un riche qui reste homme d'honneur, il n'yen a pas ~Turku si ulku : un turc, c'est un loup. La méfiance populaire s'exprime également dans d'autres proverbes, parmi lesquels: Ujët fie, hasmi s'fie: les eaux dorment, la haine ne dort pas; Shkruaj vétë e vul6s vétë: écris toi-même et scelle toi-même. D'autres textes célèbrent les vertus traditionnelles du pays. Ainsi: ShtëpÎa e shqiptârit, e mikut dhe e shtegt8rit: la maison de l'Albanais est celle de l'ami et du pélerin, ou Shqipmri s'ha pulë të ng6rdhur: l'Albanais ne mange pas de poule crevée c'est-à-dire qu'il ne frappe pas un ennemi à terre. Une place importante est occupée par les relations familiales et sociales: NjerÎu ~shtë lulja e t6kës: l'homme est la fleur de la terre ~ Të shpët6ftë PerëndÎa nga shérri i gruas: Dieu te garde de la malice de la femme; (mais Burrë e grua, mish e thua: l'homme et la femme, c'est la chair et l'ongle); TrÎmi i mirë me sh6kë shumë: un vrai brave a beaucoup d'amis,; Ç6ta çOtës s'ia nxjerr sY!të: la pie ne crève pas l'oeil à la pie; FëmÎja e djâlit, florÎri i ballit: le fils du fils, c'est la pièce d'or au front. Leur datation est difficile et souvent impossible. Il existe certains points de repère, comme les turquismes, les allusions à la foi musulmane ou à certains évènements historiques. C'est ainsi qu'on replace facilement dans le temps Qibra e mundi DramallÎnë: l'orgueil a perdu Dramalli (allusion à la mort en Grèce d'un pacha turc lors des évènements de 1821). Mais que penser de: Ku shkel turku, nuk mbin bar (Où le Turc marche, il ne reste pas d'herbe), relevé en 1635 par Bardhi, qui rappelle singulièrement la réputation faite à Attila? Les énigmes, quant à elles, sont appelées Kash e lashel, ou bien Gjë8e gjézal ou plus brièvement Gjézal. Ce sont des questions qui se font d'ordinaire sous forme de métaphores, de manière à faire découvrir une réponse sous-entendue dans la question. Elles aussi ont une date difficilement précisable, en dehors de quelques cas particuliers. C'est ainsi que Mjaltët e kadÎut, mjâltët e myftiut, në një qyp janë, përzier s'jânë le miel du cadi et celui du mufti sont dans une même coupe mais ne sont pas mélangées (= l'oeuf), ne peut être antérieure à l'introduction de l'islam.

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Elles se rapportent à l'homme, aux moyens de production et à la vie, aux plantes, aux animaux, à la nature et aux phénomènes: Një lis me dymbëdhjétë déga, gjâshtë të buta e gjâshtë të égra: un arbre à douze branches, six cultivées et six sauvages (= l'année); Hidhet e përdridhet përmbi qeramidhet: il se lance et il serpente au milieu des tuiles (= l'orage); Mielli hua vjen të pôrta: la farine étrangère vient à la porte (= la neige), etc. La plupart des énigmes concernent des outils de travail comme la charrue ou bien des bestiaux, des fruits, des légumes, etc.: Dru prej mali, qime prej kali: du bois de montagne, du poil de cheval (= un tamis); Shkon pula e bardhë në~r dhe: la poule blanche va sur les terres (= le soc de la charrue). Mais on en a aussi créé à partir des différentes parties du corps de l' homme: Një kuti me ioxhi: un écrin avec des perles (= la bouche et les dents); Dhjétë motra me nga një sini mbi krYe: dix soeurs avec chacune un voile sur la tête (= les doigts et les ongles). Les énigmes font aussi allusion à des relations sociales, notamment à l'inégalité: Duke qarë, bën gjéllë për pashallarë:

tout en pleurant, elle a fait une cuisine de pacha (= I' abeille)
Le clergé est également mis en cause: Një prift ta zësh nga mjékra, të tregon se sa vjeç ~shtë: un prêtre que tu attrapes par la barbe et qui te dit son âge (= une balance romaine) ; Asht nji shkop i gjatë, hyn e dei nji krimb i thatë: c'est un long bâton, il y entre et sort un petit ver (= un minaret). Les féodaux sont parfois concernés: Shkoi béu qysh vjet, njmen gjurmat sivjét: le bey est venu l'année dernière, les traces s'en voient cette année (= les chaumes). La comparaison est très employée: Ara e bardhë: le champ blanc (= la lettre) ~ Fara e zézë: la graine noire (= la lettre de l'al pha bet) ~ Mbjéllë me dorë: les semailles à la main ( = l'écriture) ; K6rrë me g6jë: les récoltes à la bouche (= la lecture), etc. Enfin les énigmes, dans lesquelles l'intention interrogative est toujours sous-entendue, se présentent parfois sous forme interrogative: ç' ~shtë një yll në mes të.détit?: Qu'est-ce qu'une étoile au milieu de la mer? (réponse: un phare). La construction des énigmes a bien des points de comparaison avec celle des proverbes: le rôle principal y est tenu par des métaphores, des parallélismes, des rimes et des allitérations. On observe souvent des raccourcis heureux. 50

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