Parlons arawak

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Expression d'un peuple originaire du bassin amazonien, la langue arawak relie les "cinq Guyanes" à la Caraïbe. Outre sa langue, le "peuple du manioc" nous a légué son savoir sur le milieu et un ensemble d'outils et de techniques élaborés au cours de ses multiples voyages fluviaux et maritimes. Aujourd'hui, grâce à leur projet de renouveau linguistique, les Arawak oeuvrent pour pérenniser leur langue et leur écriture.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782296217560
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PARLONS ARAWAK Une langue amérindienne d' Amazonie

Parlons...
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Marie-France Patte

PARLONS ARAWAK Une langue amérindienne d' Amazonie

L'Harmattan

Ce livre est dédié aux Arawak de Guyane qui tentent de préserver leur langue et leur culture. Les cartes sont de Rozenn Douaud.

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-07578-8 EAN : 97822960755788

Histoire et société
Peuple amazonien, les Arawak - dont on considère généralement qu'ils viennent de la région Orénoque-Rio Negro - sont les descendants d'un groupe amérindien arrivé en Guyane par vagues migratoires successives. Leur sphère d'influence était très large, bien en amont des villages actuels et des localisations mentionnées dans les textes historiques. Les études linguistiques, les textes historiques et l'archéologie concordent sur le rôle joué par les Arawak, ou leurs proches parents, dans la région caribéenne, que ce soit dans les îles ou sur la terre ferme. Beaucoup reste à savoir sur leur histoire, mais l'état de nos connaissances nous transmet du moins l'image d'un peuple de grands voyageurs et d'habiles navigateurs. Au cours de leurs voyages, qui empruntaient un vaste réseau de voies fluviales et maritimes, s'échangeaient des biens, des savoir-faire et des techniques, mais aussi un ensemble de croyances et de pratiques liées au milieu. L'acquisition de biens matériels et culturels était le résultat des guerres et du troc, les deux modalités principales des relations interethniques dans la région. Pour mieux connaître les Arawak de Guyane, il faut les replacer dans leur contexte historique et les situer dans l'environnement qui est le leur et qu'ils ont participé à configurer : l'Amazonie et la Caraïbe. Avant l'arrivée des Européens, des peuples proches, linguistiquement et culturellement, occupaient de vastes zones de cette partie du continent américain. Plus particulièrement, dans la région du littoral amazonien et la Caraïbe, des peuples parlant une langue voisine étaient constamment en contact, commercial et guerrier, avec les Arawak, dont le territoire, constamment disputé et renégocié, couvrait une vaste zone du littoral guyanais, correspondant de nos jours à ce que l'on appelle «les cinq Guyanes» - Guyane française, Surinam, Guyana, la Guyane vénézuélienne et l'Etat d'Amapa au

Brésil - et les îles de l'arc antillais. Les Arawak des Guyanes doivent donc être rapprochés, du point de vue linguistique et culturel, des populations amérindiennes des îles de la Caraïbe, les Taïnos des grandes Antilles et les « Caraïbes» des petites Antilles. La parenté linguistique de l'arawak des Guyanes avec deux langues du nord-ouest du Venezuela, le guajiro et le paraujano, nous amène à postuler également une proximité bien plus étroite qu'on ne pourrait le supposer au regard de la distance géographique qui sépare actuellement les peuples qui les parlent. Du fait précisément de leur présence sur le littoral caribéen, les Arawak ont été très tôt en contact avec les Européens. L'image que ceux-ci nous ont transmise dans les textes historiques est celle d'un peuple jouant un rôle prépondérant dans un monde pluriethnique, intégré dans un tissu complexe de relations qui les rattachent à la fois aux sociétés amazoniennes et caribéennes. Beaucoup plus tard, à la fin du XIXe siècle, le terme arawak a été adopté pour faire référence à l'ensemble linguistique auquel appartient la langue des Arawak, et qui s'étend sur une grande partie du continent américain. Le terme «arawak» en est donc venu à désigner à la fois le groupe amérindien des Guyanes dont nous présentons ici la langue mais également la famille linguistique à laquelle elle appartient.

L LES ARAWAK DES GUYANES

Actuellement, les villages arawak des Guyanes sont dispersés sur la côte du Guyana et de la région voisine au Venezuela, du Surinam et du département français de la Guyane alternant avec ceux d'autres amérindiens, particulièrement les Kali'na qui parlent une langue appartenant à une autre famille, la famille caribe. En Guyane française, environ 1 500 Arawak vivent principalement dans les villages amérindiens de Sainte-Rose de Lima et de Cécilia, qui font partie de la commune de Matoury et à Balaté, situé au bord du Maroni, fleuve frontalier avec le Surinam, et administrativement rattaché à la ville de Saint-Laurent du Maroni. Quelques familles arawak vivent à Saut-Sabat, petit village dépendant de la commune de Mana. Ils sont plus nombreux au 8

Surinam, qui compte une dizaine de villages peuplés d'Arawak, parfois mélangés à d'autres Amérindiens, et surtout au Guyana, où ils représentent le groupe autochtone le plus important. Leur langue est généralement appelée « arawak », parfois aussi « lokono », un mot de la langue difficile à traduire hors contexte, puisqu'il peut signifier «les gens» (par opposition aux autres êtres animés et aux personnages mythologiques); «les Amérindiens» (par opposition avec les autres groupes humains) ou « les Arawak» (par opposition avec les autres Amérindiens). Il s'agit donc d'une notion d'inclusion dans une communauté, par rapport à un Autre, variable selon le point de vue où se place la personne qui parle. Le terme arawak, d'étymologie incertaine, est probablement à rattacher au nom d'un important village du basOrénoque nommé Aruacay et mentionné dès les premières chroniques, pour son importance commerciale et stratégique. En arawak, arhoa signifie «jaguar », et kairi «île ». Doit-on reconstruire ce toponyme comme «l'île des jaguars»? La langue du moins le permet. Quoiqu'il en soit, bien que les Arawak se désignent volontiers eux-mêmes par le terme arhoaka, ils ne le reconnaissent généralement plus comme un mot autochtone. Les premiers témoignages de la langue datent de la fin du XVIe siècle: une liste de mots collectée dans l'île de Trinidad est titrée «Aroaca, sermo lndianus ». Les descendants des Arawak dont nous tenons ces premiers documents historiques ont disparu de Trinidad. Cette Île est appelée par ses habitants Cuiri, et diverses nations y vivent: aux environs de Parico sont appelés laio, à Punta Carao sont les Arwacas, et entre Carao et Curiapan se nomment Saluaios, entre Carao et Punto Galera sont les Nepoios, et ceux qui se trouvent à proximité de la cité espagnole se nomment eux-mêmes Carinepagotos. W. Raleigh, 1596 A la même époque, les commerçants flamands qui voyageaient dans cette région nous livrent quelques mots provenant de «la tribu aruaca, qui vit aux embouchures de l'Orénoque ».

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Les Arawak sont cités dès le début du XVIe siècle. Le nom est différemment transcrit comme Aroaca, Aruaca, Arawagoe, Arwaca, Arowacca, Arrowouka, Arwac, Arawaca, Arauca, Arrouagues, Allouagues... dans les sources espagnoles, anglaises, hollandaises et françaises et il est entré dans la littérature moderne comme Aruak ou Arawak. Bien que les désignations varient et que les localisations manquent souvent de précision, les premiers témoignages laissent supposer qu'à l'origine, les Arawak résidaient dans des villages sur les berges les plus basses des fleuves de la côte guyanaise, en aval de tous les autres groupes amérindiens. La toponymie confirme la présence arawak dans la région. Ainsi, la dénomination de nombreux cours d'eau présente une forme interprétable comme un composé dont le second élément peut aisément être rapproché de oni~uni «eau»: Marowini (Maroni), Dumaruni (Demerara), Cussewini, Cuyuni, Mazaruni, Rupununi, Corentini (Courantyne)... ou de aima ~ eima « bouche» et « embouchure» : Coppename, Suriname. . . Les cartes localisent généralement plus à l'intérieur des terres, des Indiens appelés Caribes (Caniba, CaUna, Canibal) -désignant les Kali 'na, auto-dénomination d'un groupe caribe avec lesquels les Arawak ont un long passé de rivalité pour l'occupation du territoire et avec lequels ils continuent à coexister sur la côte guyanaise. Les études historiques s'accordent sur le fait que les Indiens Kali'na étaient établis en amont des Arawak. Certaines cartes partagent le territoire guyanais en deux zones: Caribana au nord et Guiana au sud. Comme le terme «arawak », celui de « caribe » en est venu à désigner un ensemble de langues parlées dans la région des Guyanes. La côte atlantique entre l'Orénoque et l'Amazone qui inclut d'Ouest en Est le delta de l'Orénoque au Venezuela, le Nord du Guyana, du Surinam et de la Guyane française, de même que la côte de la Guyane brésilienne appelée aujourd'hui «État d'Amapa» formait une unité à l'époque aborigène. Elle est maintenant divisée en cinq entités politiques différentes. Bien que Trinidad soit rattachée de nos jours aux West-Indies, elle appartenait aussi au même domaine culturel.

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Ainsi, le bas-Orénoque occupait une position stratégique bien avant l'arrivée des Européens: à la croisée des chemins entre les îles de la Caraïbe et les hautes terres amazoniennes, il permettait l'échange de produits côtiers et insulaires comme le sel et les perles contre des produits de l'intérieur. Pour sa part, Trinidad (appelée Kairi, « île» en arawak) contrôlait le golfe de Paria et l'embouchure de l'Orénoque. En réalité, l'image de la région et de ses habitants transmise par les chroniqueurs et les voyageurs européens, est largement influencée par l'expérience coloniale et une tentative de reconstruction historique rencontre plusieurs obstacles: les sources sont souvent contradictoires, les localisations imprécises et les dénominations varient d'un auteur à l'autre. Ainsi, l'exploration de l'Est de la Guyane fut bien postérieure à celle de la côte Ouest. Au début du XVIIe siècle, de Laet reprend les informations rapportées par les commerçants flamands ayant voyagé dans la région, et cite parmi les populations « arrivées de Trinidad ou des provinces de l'Orénoque» les Arwacas avec les Yaos et les Sapai ou Shebayo, Sabayo (De nos jours, Sabayo désigne un lignage arawak de Guyane et du Surinam). Il les localise notamment sur la Berbice et l'Essequibo, sur les terres basses du Marwin (Maroni) et aussi loin à l'Est que le Wiapoco (Oyapock), mais aussi plus à l'intérieur des terres. Il n'est pourtant pas impossible que ces établissements arawak de l'Oyapock soient aussi anciens que ceux du bas-Orénoque, ou même leur soient antérieurs. Des trois grands fleuves sud-américains, l'Orénoque était et demeure toujours le plus navigable. Lors de son troisième voyage, Colomb remarque le courant impétueux d'eau fraîche entre Paria et Trinidad, le Rio Dulce, qu'il décrit dans sa correspondance comme l'un des quatre fleuves du Paradis. Pendant tout le XVIe siècle, il sera la route privilégiée des Anglais, Français, Espagnols, Allemands et Hollandais partis à la recherche du royaume légendaire de l'El Dorado. L'arrivée des Européens bouleversa durablement l'équilibre inter-ethnique du monde amérindien dans la région. Le cours inférieur de l'Orénoque était déjà un axe de communication à 11

l'époque pré-colombienne, il devint un enjeu important de la conquête et la position de Trinidad en fit l'escale des expéditions vers la terre ferme. La région dans son ensemble devint le théâtre des luttes entre Européens. Dans ce contexte, les relations entre Arawak et Espagnols passèrent par différentes phases. Les auteurs espagnols, chroniqueurs et commentateurs, les représentent comme amis des chrétiens et ennemis des Caribes. Cette «amitié» favorisa les échanges commerciaux. Ce furent aussi souvent des Arawak qui accompagnèrent les Espagnols dans leur navigation au large de la côte entre l'Orénoque et la Courantyne. Ces Amérindiens guidant les Européens dans leurs expéditions étaient souvent appelés « pilotes». Le rapt d'esclaves était autorisé par la couronne espagnole, pour autant qu'il s'agisse d'Indiens «caribes» et les Arawak trouvèrent là un produit d'échange. En général, le mot «caribe » ne désignait pas une ethnie précise pour les Espagnols: ils utilisaient juste le terme pour désigner toutes les tribus amérindiennes «hostiles» dans l'aire caribéenne. Les échanges commerciaux prirent aussi la forme d'une alliance. Les Espagnols s'appuyèrent sur les Arawak pour s'opposer aux Caribes. Ces relations d'entraide et de commerce pourtant se dégradèrent au cours du XVIe siècle et en particulier à Trinidad, les tentatives espagnoles pour établir un système d' encomienda (système par lequel la Couronne espagnole confiait un certain nombre d'Indiens à un colon en récompense de ses services) comme dans les Grandes Antilles provoquèrent une rébellion réunissant Arawak et autres Amérindiens contre les Espagnols. Les conflits entre Européens, que l'on retrouve par exemple dans les écrits de W. Raleigh, contribuèrent aussi à vider l'île d'une grande partie de sa population amérindienne. L'image de la région guyanaise transmise par les textes la situe dans l'ensemble amazonien, monde complexe caractérisé par une grande pluralité ethnique et linguistique. Cette multiplicité des ethnies s'accompagnait d'intenses contacts commerciaux et guerriers qui permettaient la circulation de biens prestigieux comme les pierres vertes d'Amazonie et les fameux kalikuli -

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plaques d'or de titre bas (ou guanin) provenant du cours supérieur de l'Orénoque - mais aussi de produits manufacturés spécialisés selon les ethnies. Comme les autres peuples amazoniens, les Arawak se regroupaient pour organiser des raids, souvent saisonniers, contre les villages ennemis. Victorieux, ils en rapportaient des rançons, des femmes et des prisonniers qu'ils gardaient en captivité et qu'ils utilisaient comme esclaves, appelés poilos ou moavis. Doiton reconnaître dans poile, nom par lequel les Arawak désignent parfois les Français, un avatar du premier de ces vocables, que pour leur part les Wayanas - un peuple appartenant à l'ensemble caribe - utilisent avec le sens assez proche de sujet ou subordonné? Expéditions guerrières ou commerciales, ces voyages pouvaient couvrir de grandes distances. Le réseau hydrologique constituait la voie d'accès privilégiée et des routes particulières empruntaient le réseau fluvial ou longeaient le littoral maritime, particulièrement périlleux au large de Trinidad. Ils vivaient dans des villages regroupant parfois plusieurs centaines de maisons collectives. Situé sur la rive gauche du bas-Orénoque et à l'intersection de routes commerciales, le village d' Aruacay - qui pourrait donc être à l'origine du terme « arawak» - est un bon exemple de ces établissements amérindiens où convergeaient produits et personnes d'origines différentes et qui favorisaient l'échange de biens matériels et culturels. Il était renommé, si on en croit les fréquentes mentions dont il fait l'objet dans les textes. Sa situation en faisait le passage vers le haut-Orénoque. Le terme en serait donc venu à désigner le peuple originaire d' Aruacay et de ses environs, puis par extension, ceux qui parlaient la même langue. C'est cette langue particulière qui a donné son nom à la famille linguistique à laquelle elle appartient, la plus étendue sur le continent. On trouve des langues arawak depuis l'Amérique centrale au Nord -le black carib ou garifuna, parlé au Bélize et au Honduras- jusqu'aussi loin au Sud que la Bolivie -le bauré et le mojo ou ignaciano - le Paraguay -le guami - et le Sud du Brésil- le terena.

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A l'époque pré-coloniale, des langues arawak étaient parlées dans la plupart des îles de la Caraïbe et dans de vastes zones des basses terres sud-américaines. Quand Christophe Colomb arriva en Amérique, les premiers Amérindiens qu'il rencontra dans les grandes Antilles, appelés par les colonisateurs « taÏno », parlaient une langue arawak. D'autres langues apparentées, comme le shebayo et l'eyeri parlés dans les Petites Antilles, et le caquetio, langue des basses terres vénézuéliennes, ont disparu dès les tout premiers temps de la conquête. Dans les petites Antilles maintenant françaises, les «Caraïbes des îles» parlaient une langue arawak, où des mots, identifiés comme «langue des hommes », avaient été empruntés aux guerriers kali 'na venus coloniser ces îles. Leurs descendants, métissés avec les Noirs fugitifs, furent déportés en Amérique centrale, où le black carib ou garifuna est la langue de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Appartenant au même groupe, les Arawak de l'ouest de la côte caraïbe, plus de 200000 Guajiros ou Wayuu et Paraujanos ou Afiun parlent une langue proche de l'arawak des Guyanes, aussi bien du point de vue du lexique que de la grammaire.

II. LES TAÏNOS DES GRANDES ANTILLES

Au moment de l'arrivée des Européens, les Taïnos occupaient la majorité des terres des grandes Antilles, c'est-à-dire Porto Rico, pratiquement toute l'île d'Hispaniola (Saint Domingue et Haïti) et la région orientale de Cuba. Ils connaissaient aussi d'autres régions de Cuba, la Jamaïque et les Bahamas. Leur société venait d'anciennes vagues migratoires de groupes arawak, dont l'origine est généralement localisée dans le bassin de l'Orénoque et l'on suppose qu'ils avaient pénétré dans les Antilles environ 1500 ans avant les Européens. On pense que ces premiers habitants d'origine arawak ont introduit l'agriculture et la céramique dans les îles et qu'ils furent à l'origine du processus adaptatif en milieu insulaire qui aboutit à la naissance de la culture taïno, environ 300 ans avant l'arrivée des Européens.

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L'organisation sociale, politique et religieuse du peuple taïno était assez complexe et lui permit de parvenir au plus haut degré d'évolution de la région antillaise. Ils avaient développé une économie basée essentiellement sur la production agricole, ce qui les amena à se grouper dans des villages très peuplés, sous l'autorité de caciques, ou chefs, lesquels étaient secondés par des personnages de haut rang, appelés nitainos alors que les naborias, attachés aux tâches agricoles et à d'autres services, occupaient un niveau plus bas dans la société. C'est de nitaino que nous vient le vocable Taïno, par lequel ce peuple est connu désormais. Ils vivaient dans des maisons communales faites de planches et de palmes. Ils dormaient dans des hamacs, ou lits suspendus. Ils naviguaient dans de rapides canoës - en fait de grands vaisseaux embarquant couramment de vingt-cinq à quarante-cinq personnes - qui constituaient leur principal moyen de transport fluvial et maritime. La culture prédominante des Taïnos était la yuca (manioc amer) qu'ils récoltaient dans leurs jardins. Le manioc était râpé, puis passé dans un manchon de vannerie tressé, pour en extraire le jus toxique. La pâte obtenue servait à la confection de casabe, qui était leur base alimentaire, une sorte de pain qui était cuit sur un buren, plat de terre cuite. Le «casabe» (ou cassave) a eu une importance primordiale dès les premiers temps de la colonisation: les Européens l'utilisèrent dans leurs voyages d'exploration des autres îles de la Caraibe et du continent et lui donnèrent le nom de «pain de la conquête ». Les Taïnos cultivaient d'autres tubercules, comme la patate douce (hage), mais aussi le maïs (mahici, maiz) qui était un élément important de leur diète alimentaire. Ils le récoltaient deux fois par an et le mangeaient cru quand il était tendre, et grillé quand il était sec. Ils le râpaient ou après l'avoir moulu, en faisaient une sorte de bouillie. Leurs jardins contenaient d'autres plantes, en particulier le piment (ahz), la cacahuète, l'ananas, le tabac, qu'ils utilisaient avec d'autres substances dans les pratiques chamaniques. Ils

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recueillaient aussi des fruits sylvestres, comme la guanabana (pomme anone, appelée pomme cannelle aux Antilles), la quenette, la papaye et la goyave. La pêche, la chasse et la récolte de fruits de mer complétaient l'alimentation des Taïnos. Les instruments et les techniques qu'ils utilisaient dans leurs activités ainsi que l'usage médicinal des plantes, témoignent d'une profond savoir et d'une grands maîtrise de leur milieu ambiant. Une parfaite connaissance de la mer, des vents et des courants a permis aux habitants des îles de circuler autour du bassin caribéen. Le monde antillais pré-colombien est largement interconnecté. Le jeu de balle taino - certainement inspiré par le jeu de balle des Mexicains, et comme celui-ci, un rite solaire et cosmogonique - était pratiqué à l'aide d'une balle en caoutchouc. Les jeux avaient lieu sur une grande place rectangulaire -le batey - qui servait d'espace sacré au centre du village. Ils croyaient en un être suprême et protecteur. Dans leurs croyances, étaient d'autres êtres divins comme les cemis. Le mot s'applique au dieu lui-même, certainement lié au culte des ancêtres, et à sa représentation en bois, en pierre, en coquillage ou en coton. On a retrouvé nombre de ces figurines dans les sites étudiés dans les Grandes Antilles, notamment à Porto Rico et à Saint-Domingue. Le cemi a des comportements qui ressemblent à ceux des humains. Les mythes que nous rapportent les tout premiers chroniqueurs racontent la création de la terre, l'origine des ancêtres, la reproduction du genre humain, les pratiques rituelles pour assurer l'abondance des récoltes et le succès des entreprises guerrières. L'image transmise par les témoignages donne à voir une société hiérarchisée, articulée autour du culte des ancêtres, une population insulaire reliée aux autres îles de la région caribéenne, et aux populations du littoral, aussi bien au Nord - en MésoAmérique et en Floride - qu'au Sud - sur la côte guyanaise. Il y a de l'or dans les îles mais en réalité, les Taïnos ne s'intéressent pas particulièrement à l'exploitation des veines 16

auriphères, le métal n'est pas plus estimé que d'autres symboles du pouvoir, comme les pierres vertes de jadéïte, les plumes, l'albâtre, l'ambre ou la nacre. L'insistance des Européens pour connaître l'origine de l'or les aura certainement surpris dans un premier temps. Mais ils comprennent rapidement le danger et répondent régulièrement que l'or n'est pas autochtone: il provient d'une autre région. Ainsi les habitants des îles Lucayas (les Bahamas) disent que l'or provient de Cuba, ceux de Cuba indiquent Hispaniola, ceux d'Hispaniola envoient les Européens à Porto Rico... Cette stratégie ne leur donna qu'un répit de quelques années. Indépendamment des brutalités et des vexations auxquelles ils furent soumis, l'extraction de l'or dans les mines pour le compte des Espagnols a signé le destin des Taïnos. Ils s'y refusent pour deux raisons: nés libres, ils ne supportent pas de devenir esclaves; de plus, le travail dans les mines est totalement opposé à leur culture. On considère généralement qu'en 1511, la population de l'Hispaniola est exterminée à 90%. Les conquérants vont alors à Cuba, aux Bahamas et à Porto Rico où le même schéma se répète à un rythme accéléré. Lorsque la couronne espagnole condamne ces agissements et que certains religieux prennent parti en faveur des Taïnos, il est trop tard: la civilisation a été anéantie et un peuple entier a été éliminé. Un chroniqueur rapporte que le dernier Taïno d'Hispaniola meurt en 1541, dernière victime de cette destruction massive, où furent massacrés un million et demi d'individus. Cette disparition s'explique globalement. Confrontés à la brutale déstructuration qui leur fut imposée, leur conduite paraît se résumer à « plutôt mourir que vivre esclave ». Dépossédés de leur terre, de leur mode de vie et de leur liberté, les hommes déportés et séparés de leur famille, les terres cultivées envahies par le bétail apporté d'Espagne, les lieux sacrés brûlés, pourquoi les Taïnos auraient-ils persévéré sous la domination des Espagnols? Toutes les chroniques relatent des suicides massifs. Les hommes et les femmes se pendent, se jettent dans les ravins, ou absorbent le jus toxique du manioc amer. Les femmes refusent d'avoir des enfants et utilisent de violents abortifs.

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Notre connaissance des sociétés indigènes lors des premiers contacts avec les Européens dépend essentiellement des écrits qu'en firent ceux qui furent les responsables de la rapide disparition de la population native dans les îles. L'archéologie permet de compléter notre vision de ce monde disparu. Toutefois, ces sociétés avaient développé une culture basée sur une production matérielle en grande partie périssable et les vestiges archéologiques qui nous sont parvenus ne reflètent donc pas le haut niveau qu'elles avaient atteint. Bien que les récits des premiers Européens qui arrivèrent aux Antilles à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle contribuent à corriger cette image, il nous faut tenir compte du fait que les documents de la conquête donnent une vision fragmentaire et souvent biaisée des sociétés aborigènes.

III.

LES« CARAÏBES» DES PETITES ANTILLES

On les connaît sous le nom de « caraibes (ou caribes) » parce que le Père Raymond Breton a décrit leur langue et l'appela «caraibe des îles ». Leur histoire illustre bien la complexité culturelle et ethnique de la région. Le premier groupe humain des petites Antilles mentionné dans les textes nous est parvenu sous le nom Eyeri (ou Iiieri, Igneri...). Les données linguistiques permettent de l'identifier comme une branche particulière de l'ensemble arawak. On ne sait pas si ces Eyeri précédèrent ou suivirent les Proto- Taïnos dans leur occupation des îles. On évalue la date de leur arrivée dans les Petites Antilles dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Peu avant l'arrivée des Européens, peut-être au milieu du XVe siècle, des guerriers et marins kali'na (appelés en français « galibi ») envahissent ces îles. Selon la légende, ils exterminent les hommes et se marient avec les femmes Eyeri. Mais l'on considère maintenant qu'un autre scénario est tout aussi plausible: l'établissement progressif dans les Petites Antilles de ce peuple parlant une autre langue, et ennemi traditionnel des Arawak du continent, avec lesquels il a un long passé de rivalité pour le territoire. 18

Quoiqu'il en soit, les envahisseurs caribes du continent fondent des familles avec les femmes insulaires, arawak. C'est le début d'un processus linguistique qui a fait couler beaucoup d'encre. Les Caribes appartiennent à une nation de gueuiers prestigieux, ennemis des Arawak du littoral guyanais. Il semble que leur langue, dont on pense maintenant qu'il s'agissait plutôt d'un jargon de traite à base kali'na, ait été rapidement valorisée. Dans ces îles, il y a donc la langue des vaincus (langue eyeri, famille arawak). Les enfants sont éduqués par les femmes, ils sont les fils de ces femmes arawak et des Ka/ifia, (famille caribe). Après la petite enfance, les jeunes garçons accompagnent leur père dans ses activités. Les descendants de ces gueuiers caribes se reconnaissent euxmêmes comme membres du groupe paternel (caribe) et s'identifient comme caribes. Mais dans l'enfance, aussi bien les garçons que les filles parlent la langue apprise de leur mère, l'eyeri. Plus tard, les jeunes gens apprennent des éléments de la langue caribe, en même temps qu'ils s'initient aux activités exclusivement masculines. Certainement dès la première génération née de ces unions entre vainqueurs - les continentaux caribes - et vaincues - les insulaires arawak - la «langue des hommes », à base lexicale caribe, parlée par les jeunes gens est déjà très influencée par la langue arawak, la langue maternelle, parlée originellement dans ces îles. Les premiers éléments de la langue des Petites Antilles n'ont pas laissé de trace écrite parce que dans les premiers temps de la conquête, ces îles n'intéressaient pas beaucoup les Européens, si ce n'est comme escales vers la «teue ferme ». Le premier recueil de données linguistiques est daté du XVIIe siècle, quand les populations indigènes se trouvent assiégées par les Anglais, les Français, les Espagnols et les Hollandais. Le «caraioe des îles» décrit par le Père Breton (1609-1679) qui vécut dans l'île de la Dominique entre 1641 et 1653 et qui publia sa « Grammaire caraïbe» quatorze ans après avoir laissé les Antilles, est une langue arawak avec des emprunts lexicaux au kali' na. 19

Presque à la même époque, un flibustier français dont 1'histoire n'a pas retenu le nom, et qui est connu comme l'Anonyme de Carpentras, car son manuscrit fut trouvé à Carpentras, nous laisse un témoignage précieux de son séjour de près d'un an chez les « Caraïbes ». Il nous apporte les premières sources ethnographiques sur les Indiens des Petites Antilles (1619-1620). Centré sur la Martinique, il parle aussi de la Dominique, de SaintVincent, de Sainte-Lucie, de la Guadeloupe et de Marie-Galante. Telle qu'il nous la décrit, l'économie caraïbe repose sur une agriculture sur brûlis. La production, essentiellement de manioc, l'aliment de base, est assurée par les femmes et les esclaves, les hommes se consacrant à la chasse, la pêche, la construction des maisons et la guerre. La société repose sur une division sexuelle du travail très nette. Les femmes prennent en charge la cuisine, l'éducation des enfants en bas âge, le tissage du coton, tandis que les hommes confectionnent les outils propres à leurs activités. La division sexuelle est encore accentuée par l'existence de nombreux tabous comme ceux qui interdisent aux hommes certaines activités féminines et ceux qui concernent les rites anthropophagiques. La hiérarchie sociale masculine s'établit à partir de la réussite à une série d'épreuves, extrêmement codifiées, censées correspondre à l'aptitude à faire la guerre et par 1'habileté guerrière au cours d'expéditions au Nord dans les colonies espagnoles d'Hispaniola (Haïti et Saint-Domingue) et de Boriquen (Porto Rico), au Sud dans les îles perlières de Cubagua et Margarita, à Trinidad et chez les «Inibis », nom par lequel ils désignent les Arawak de Guyane, leurs ennemis traditionnels. Ces raids ont pour but essentiellement de se procurer des femmes pour assurer la production et des captifs pour les rites anthropophagiques. Il existe donc une hiérarchie entre les sexes; cette dichotomie explique certainement la pérennité de l'existence de ces deux « langues» : la langue des hommes, langue des guerriers caraïbes, valorisée, et celle des femmes - en fait deux registres qui se différencient essentiellement par le lexique. Le manuscrit de Carpentras permet non seulement de comprendre la société caraïbe, il nous renseigne aussi sur d'autres 20

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