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Parlons biélorussien

De
384 pages
Pour la première fois, un livre concernant la langue et la culture biélorussiennes paraît en français. Une présentation générale et des articles sur l'histoire permettent de faire connaissance avec ce pays méconnu. Cet ouvrage allie à la fois les aspects linguistiques et littéraires de cette culture en proposant guide de conversation, grammaire, lexique ainsi que des extraits de poèmes et oeuvres en prose traduites en français.
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Parlons biélorussien Langue et culture MOBa Ii KYJIbTypa

Collection Parlons... dirigée par Michel Malherbe
Déjà parus Parlons coréen, 1986, M. MALHERBE, O. TELLIER, C. JUNG WHA Parlons hongrois, 1988, CAVALIEROS, M. MALHERBE. Parlons wolof, 1989, M. MALHERBE, Cheikh SALL. Parlons roumain, 1991, G. FABRE. Parlons swahili, 1992, A CROZON, A POLOMACK. Parlons kinyarwanda-kirundi, 1992, E. GASARABWE. Parlons ourdou, 1993, M. ASLAM YOUSUF, M. MALHERBE. Parlons estonien, 1993, F. de SIVERS. Parlons birman, 1993, M. H. CARDlNAUD, Yin Xin MYINT. Parlons lao, 1994, C. NORINDR. Parlons tsigane, 1994, M. KOCHANOWSKI Parlons bengali, 1994, J. CLÉMENT. Parlons pashto, 1994, L. DESSART. Parlons telougou, 1994, O. et D. BOSSÉ. Parlons ukrainien, 1995, V. KOPTILOV Parlons euskara, 1995, T. PEILLEN Parlons bulgare, 1995, M. VASSILEVA Parlons népali, 1996, P. et E. CHAZOT Parlons soninké, 1995, Ch. GIRIER Parlons somali, 1996, M. D. ABDULLAHI Parlons indonésien, 1997, A-M. VAN DlJCK, V. MALHERBE Parlons géorgien, 1997, I. ASSIATIANI, M. MALHERBE. Parlons japonais, 1997, P. PIGANIOL Parlons breton, 1997, P. LE BESCO. Parlons tchétchène - ingouche, 1997, P. PARTCHIEVA et F. GUÉRIN Parlons lapon, 1997, J. FERNANDEZ Parlons quechua, 1997, C. ITIER Parlons mongol, 1997, J. LEGRAND Parlons Gbaya, 1997, P. ROULON-DOKO Parlons Tzeltal. Une langue maya du Mexique, 1997, A MONOD BECQUELIN À paraître Parlons letton, malgache, albanais, kurde etc.

Virginie Symaniec et Alexandra Goujon

PARLONS BIELORUSSIEN

Langue et culture
MOBa it: KyJIbTypa

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L' Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5844-0

Avertissement
Depuis 199 I, si la langue biélorussienne officielle est la langue soviétisée, certains revendiquent un retour à l'emploi de la langue d'avant la réforme de 1933, considérée par eux comme un biélorussien pur. Il ne s'agit pas ici de proposer une étude complète des changements apportés par la réforme. Rappelons simplement qu'elle visait à rapprocher le biélorussien d'un russe qu'on soviétisa de même. Et pour simplifier encore, la réforme bouleversa la phonétique de la langue qui perdit pour une grande part la mouillure de son accentuation. Force est aussi de constater que sous le régime soviétique, le lexique comme la morphologie de la langue se sont aussi russifiés. C'est pourquoi, aujourd'hui à Minsk, il est possible de rencontrer des langues biélorussiennes différentes du point de vue du lexique, de l'orthographe ou de la construction de la phrase, selon que l'on a à faire à un document gouvernemental, à un journal officiel, à un article de presse, à une production littéraire ou poétique. Il n'est pas non plus rare de rencontrer un phénomène que l'on appelle la trasianka, qui fluctue selon les régions et qui consiste en un mélange entre la langue biélorussienne et une autre langue. Dans la majorité des cas, il s'agit d'un mélange avec le russe, mais il peut aussi s'agir d'un mélange avec le polonais, l'ukrainien ou le lituanien. II existe même des régions où on peut noter un mélange de trois langues: biélorussien, russe, polonais ou biélorussien, polonais, lituanien. Le mélange est de nature lexical ou grammatical mais se caractérise aussi par la collusion entre deux accents: l'accent biélorussien et russe par exemple. Pour ce qui est des mélanges russe-biélorussiens, il reste extrêmement difficile de différencier ce qui appartient au dialecte de ce qui serait une langue autre: un pur produit de la russification qui coexisterait avec le bilinguisme (maîtrise et emploi dissocié des deux langues). Toujours est-il que

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l'existence d'une trasianka russo-biélorussienne révèle aussi un échec de la russification. Et peut-on véritablement parler de russification de la culture biélorussienne quand le résultat ressemble plus à une acculturation commune, à une dégradation des deux langues dans cette zone? A la ville, si la polémique et certaines méthodes dénuées de toute pédagogie ont fini de convaincre tous ceux, pour qui l'apprentissage du biélorussien n'était guère une évidence, de trouver un refuge dans l'utilisation au quotidien de la langue russe, il n'en reste pas moins que la présence souvent conflictuelle de langues biélorussiennes différentes pourrait aussi révèler une nouvelle phase d'évolution de la langue. Etant donné la complexité de la situation, cet ouvrage ne pense pouvoir satisfaire véritablement aucun des camps en présence. S'il arrive que se soient glissés dans cet ouvrage un lexique ou une orthographe que d'aucuns pourraient qualifier d'archaïque et d'autres, de typiquement soviétique, ce n'est pas par volonté de notre part d'adhérer ou de défendre telle ou telle école, tel ou tel camp. Nous souhaitions qu'existe un ouvrage qui puisse intéresser le lecteur français aux spécificités biélorussiennes, en lui fournissant des données linguistiques, culturelles et historiques que nous estimons convenir à une réalité passée ou contemporaine du monde biélorussien, et sans autre prétention que de lui proposer un bon ouvrage de vulgarisation. Les textes traduits en fin d'ouvrage ont été choisis de manière tout à fait subjective c'est-à-dire, selon le goût et en ne tenant strictement aucun compte des classiques représentations des figures mythiques de la littérature biélorussienne. Ils cherchent simplement à présenter une certaine palette de styles. Les notes bibliographiques ont été reportées en fin d'ouvrage et les numéros de note à l'intérieur des textes leur correspondent.

Virginie Symaniec et Alexandra

Goujon

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Carte de la Biélorussie contemporaine

UKRAINE

Echelle

o

I 100

I 200 km

Présentation générale
1. Géographie
Pays: Biélorussie ou République du Bélarus Le nom du pays a posé de nombreux problèmes dans sa traduction. Alors que le langage courant notamment dans les conversations ou dans les médias privilégie le terme de "Biélorussie", les institutions étatiques comme l'Ambassade de France à Minsk ou l'Ambassade de Biélorussie à Paris emploient le terme de "République du Bélarus". Superficie: 207 600 km2 Population :10.345.000 habitants en 1995 Capital: Minsk (1.800.000 habitants) Principales villes et régions
- La capitale Dès sa création en 1067, Minsk était la forteresse de la principauté de Polatsk. En 1793, elle devient la capitale du gouvernement de Minsk et en 1938 le centre de la région de Minsk. La ville comporte aujourd'hui une Académie des Sciences créée en 1929, neuf musées et huit théâtres.

En dehors de la région de Minsk, la Biélorussie compte cinq autres régions qui abritent les plus grandes villes du pays. La plus ancienne des villes sur le territoire biélorussien actuel est Polatsk, centre artisanal et commercial dès 862. Polatsk est notamment connue pour sa cathédrale, Sainte Sophie, construite au XI ème siècle pour rivaliser avec Novgorod et Kiev. La ville est également connue pour avoir abrité Sainte 10

Efrosyne de Po]atsk (1] 20-] ] 73) considérée comme première sainte de Bié]orussie et symbole de ]a chrétienté.

]a

- La région de Gome] (1,6 million d'habitants en ] 995) Gome] est ]a deuxième ville de Bié]orussie (507.000 habitants en 1995). La forêt recouvre près de 44% du territoire de ]a région de Gomel qui a été entièrement touchée par la catastrophe de Tchernoby] en ] 986, surtout dans ses régions du sud et de l'est. - La région de Grodno (],216 million d'habitants en 1995) De par sa position géographique, la ville de Grodno (301.000 hab.) a été au centre de développements culturels et commerciaux importants au cours de son histoire. Lorsque Grodno faisait partie du Grand Duché de Lituanie, elle fut un centre économique important ainsi qu'un centre religieux marqué par l'influence jésuite. La région compte une population polonaise de 24,7%.
- La région de Brest (1,5] 8 million d'habitants en ] 995) Fondée en ]019, ]a ville de Brest (294.300 habitants) connue pour son imprimerie créée en ] 563 (le première sur territoires bié]orussiens) et pour ]a création de ]'Eglise uniate 1596. A une époque plus récente, c'est à Brest (Brest-Litovsk l'époque) qu'un Traité de paix fut signé entre ]a Russie . ]'Allemagne en 1918. est les en à et

- La région de Mahilou (1,263 million d'habitants en ]995) La ville de Mahilou a été créée en 1267 par le prince L. Ma]ij. Elle ne devient un centre régional qu'au XVIII ème siècle.

Il

_

La région de Vitebsk (1,442 million d'habitants en 1995)

Fondée en 974 sur la Dvina, Vitebsk servit de centre commercial sur la voie des "Varègues aux Grecs". Vitebsk est notamment connue pour avoir abrité l'école de peinture Iouri Pen où étudia Marc Chagall.

2. Société
Population urbaine: 61% en 1995 Groupes ethniques: selon le recensement de 1989, la population était composée de 77,9% de Biélorussiens, 13,2% de Russes, 4,1% de Polonais, 2,1% d'Ukrainiens et 1,1% de Juifs. La communauté biélorussienne à l'étranger est d'environ 3 millions.
Langues: le biélorussien et le russe sont les langues officielles du pays depuis le référendum de mai 1995 (83,1% des voix pour l'accession du russe au statut de langue officielle). Depuis l'indépendance en 1991, le biélorussien était devenu la seule langue officielle.

Religions: près de 60% de la population est orthodoxe. L'autre religion importante est le catholicisme de rite latin et grécocatholique. Education: en 1989, l'alphabétisation de la population était de 98%. Pendant l'année universitaire 1993-1994, on comptait 175 400 étudiants répartis dans 33 instituts d'enseignement supérieur et 129 200 dans des écoles professionnelles techniques.

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Santé: la santé de la population a été marquée par l'accident de Tchernobyl en 1986. La mortalité infantile est de 12 enfants pour 1000 naissances. Il existe environ 117 lits d'hôpital pour 10 000 hab.

3. Institutions

politiques

Constitution: la Constitution en vigueur a été adoptée par référendum le 24 novembre 1996 (70,45% des voix). Elle instaure un régime présidentiel fort. Chef de l'Etat: Alexandre Loukachenka, ancien directeur de sovkhoze, élu au suffrage universel le 10 juillet 1994 (80,1% des voix). Parlement: Le parlement est composé de deux chambres. La chambre basse (Chambre des représentants) est composée de 110 membres choisis parmi les anciens députés du Soviet suprême dissous le 28 novembre 1996. Elle est dirigée par Anatolii Malofeev, ancien Premier secrétaire du Parti communiste de Biélorussie. La chambre haute (Conseil de la République) correspond à la chambre de représentation territoriale. Chaque région et la ville de Minsk élisent huit membres et le président de la République en nomme huit également. Son président est actuellement Pavel Chipuk, ancien président du Comité exécutif de la région de Gomel. Partis politiques: Il existe une quarantaine de partis politiques en Biélorussie. Les principaux partis sont le Parti des communistes (dirigé par S. Kaliakine), le Parti des agrariens (S. Charestki, ancien président du Soviet suprême), la Hramada [Parti] social-démocrate (A. Trucau), le Parti social-démocrate "Narodnaïa Hramada" ["le Parti populaire"] (M. Statkevitch), le

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Parti de l'union civile (S. Bogdankevitch, ancien gouverneur de la Banque nationale) et le Front populaire biélorussien (Z. Pazniak, actuellement en asile politique aux Etats-Unis, L. Barcheuski est le président par intérim). L'ensemble de ces partis sont aujourd'hui dans l'opposition même si des dissensions existent au sein du Parti des communistes et du Parti des agrariens. Média : Il existe une chaîne de télévision biélorussienne. Les principaux quotidiens d'Etat sont: Zviazda [l'étoile], Sovetskaja Belorusija [la Biélorussie soviétique], Narodnaja Gazeta [le journal populaire]. Journaux d'opposition: Svaboda [liberté], Belorusskaja Delovaja Gazeta [le journal biélorussien d'affaires], Narodnaja Volja [le volonté populaire]. Il existe un journal en anglais: Minsk News.

4. Economie Données économiques en 1995 : PIB/hab. : 3 119 $ PIB : - 10% par rapport à 1994 Production industrielle: - Il,5% Production agricole: - 6% Indice des prix à la consommation: + 709,2% Revenus réels des ménages: - 21,7% Ressources naturelles: potasse (deuxième d'Europe), pétrole (faible quantité), tourbe, bois. producteur

Agriculture: Elle est dominée par des fermes collectives d'Etat. Principales cultures: fourrage, pommes de terre, blé, orge, avoine, lin et betteraves sucrières. Principaux élevages: bovins et porcins.

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Industrie: industrie mécanique (tracteurs, camions, machineoutils), industrie pétrochimique (engrais chimiques, polymérisation, production de fibres artificielles et synthétiques), industrie légère (lin) et industrie du bois. Commerce extérieur: en 1994, près de 84% du commerce extérieur se faisait avec les pays membres de la CEl. Principales importations: gaz naturel, pétrole, céréales, produits pétroliers raffinés, sucre. Principales exportations: camions, fibres synthétiques, tracteurs, pneumatiques, réfrigérateurs, engrais. Principaux partenaires commerciaux hors-CEI : Autriche, Allemagne, Pologne, Etats-Unis. Monnaie: le rouble biélorussien, plus communément appelé zaïtchik en référence aux lapins figurant sur les billets d'un rouble. Change en décembre 1996 : 1 $ = 20 000 roubles. Transports et télécommunications: réseau routier: 50 000 km. Réseau ferré: 5 600 km dont 900 électrifiés. Téléphone: 18,I téléphones pour 100 habitants.

5. Questions militaires - Relations extérieures Questions militaires: la Biélorussie dispose d'une armée d'environ 100 000 hommes. La Biélorussie a ratifié le traité START I en 1993. Elle a adhéré au Traité de non-prolifération nucléaire et au Traité des forces conventionnelles en Europe. Elle est également signataire du Partenariat pour la paix de l'OTAN. En novembre 1996, les derniers missiles nucléaires SS-25 quittaient le territoire de la Biélorussie en direction de la Russie.

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Relations extérieures depuis son indépendance, la Biélorussie a développé des relations avec l'ensemble des pays du monde, mais la politique étrangère actuelle privilégie les relations avec l'Est, et notamment avec la Russie ou avec la Chine. Li! Biélorussie est membre fondateur des Nations Unies, membre de la Banque Mondiale, du Fond Monétaire International, de la Communauté des Etats Indépendants, de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe et de la Banque Européenne de Reconstruction et de Développement. Le statut d'invité spécial de la Biélorussie au Conseil de l'Europe a été suspendu en janvier 1997. 6. Emblèmes nationaux - Fêtes nationales Emblèmes nationaux: depuis le référendum de mai 1995, les emblèmes nationaux de la Biélorussie sont les symboles nationaux de la République socialiste soviétique de Biélorussie (drapeau rouge et vert, armoiries composées d'une carte géographique de la Biélorussie entourée d'une couronne de blé dorée) créés en 1951, et dont on a ôté la faucille et le marteau. En 1991, le Soviet suprême de Biélorussie avait adopté le drapeau blanc-rouge-blanc et les armoiries "Pahonia". La "Pahonia" correspondait aux armoiries du Grand Duché de Lituanie depuis 1384, puis à partir de 1684, à celles de nombreuses villes biélorussiennes et devint en 1918 celles de la République populaire de Biélorussie. La mise en place du régime soviétique interdit ensuite son utilisation. Le drapeau blanc-rouge-blanc est plus récent. Il est utilisé dès 1909 par le groupe de la jeunesse biélorussienne démocrate à Saint-Pétersbourg, puis devient le drapeau de la République populaire de Biélorussie. Le drapeau fut utilisé pendant l'occupation allemande par l'Union de la jeunesse biélorussienne dès 1943 et par le Conseil central de Biélorussie en 1944. Il fut interdit après la seconde guerre mondiale.

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Fêtes nationales et jours fériés:

- 1er janvier: Nouvel An - 7 janvier: Noël orthodoxe - 8 mars: Fête des femmes - 16-17 avril: Pâques catholiques - 23-24 avril: Pâques orthodoxes - 1er mai: Fête du travail - 2 mai: Fête des morts - 9 mai : Fête de la victoire de 1945 - 3 juillet: Fête de l'indépendance (depuis le référendum de novembre 1996) - 2 novembre: Fête des morts - 7 novembre: Fête de la Révolution d'Octobre - 25 décembre: Noël catholique

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Chapitre

3

Rappels historiques et terminologiques
"La Biélorussie existe-t-elle?" est une question qui fait suite à l'indépendance du 25 août 1991, au moment même où cette entité réaffirme son existence. Avant guerre, ce sont surtout les travaux des professeurs Jobert et Martel qui ont contribué à faire connaître certaines particularités de ce pays en France. Depuis, l'idée la plus communément admise était tout simplement que la Biélorussie n'existait pas. Son existence, ainsi que celle des autres républiques' de l'ex URSS était mise de côté au profit d'une présentation homogénéisante de l'Union soviétique en Occident. Aujourd'hui, le développement des recherches en histoire, en science politique et en sciences humaines met à jour des spécificités que des formes de censure et de propagande avaient soigneusement contribué à évincer du patrimoine de la communauté mondiale. Nos idées reçues sur ce pays correspondent-elles à la réalité complexe de son histoire? Certes, les amalgames engendrés par la multitude de terminologies qui font référence à la Biélorussie rendent plus difficile son étude historique. C'est pourquoi il nous a semblé nécessaire de lier dans cette synthèse faits historiques et explications terminologiques. Entre le VIème et le IXème siècle, trois tribus se partagent le territoire dit "ethnique" biélorussien. On retient surtout celle des Krivitches (KpbIBbI%I,kryvycy), d'où l'apparition du terme Krivie (Krivia, du mot sang) pour désigner cette région. Cette communauté fut aussi à l'origine de la principauté de Polatsk (IIoJIau;aK), considérée aujourd'hui comme le berceau culturel et politique de la Biélorussie. Ce n'est qu'au XIIème siècle que serait apparu le mot Belaya rus' (BeJIa5I PYCb).Mais encore faut-il en expliquer les deux composantes.

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Au sein de la Rus' de Kiev: une problématique

nord-sud

Parce qu'on investit le passé d'une terminologie liée à des conceptions purement contemporaines, on a tendance à confondre la Rus' (Pyc!') médiévale avec la Russie (Rossija) politique telle qu'elle apparaît au XVIIIème siècle, suite aux partages de la Communauté des deux peuples (Pologne - Grand Duché de Lituanie ou Litva). Certes, le territoire de la Rus' fut aussi appelé Russie. Mais dans ce cas, on dénommait ses habitants les Russiens (PYC!'I, pyciq!'I, pycei). En Occident, on employa aussi le terme Ruthénie (du latin Ruthenia) pour désigner cette entité médiévale. Dans ce cas, les habitants étaient appelés ruthènes ou ruthéniens. A ses débuts, la Rus' délimite un territoire compris dans un triangle formé par trois villes: Kiev, Chernigov et Pereyaslav. Peu à peu, elle étend son influence sur un axe nord-sud. La Russie telle qu'on la conçoit à l'heure actuelle prend sa source au nord-est de ce triangle. Ce n'est qu'après s'être libérée du joug tatar qu'elle prendra le nom de Moscovie ou Grand Duché de Moscovie. En Rus', on appellait ses habitants les Moscoviens, les Moscovites où encore de manière plus péjorative, les Maskals (MacKoYIJ.!'I, MacKaBiu,5IHe,MacKaJIi). La Rus' et la Moscovie forment donc deux territoires distincts au Moyen-Age. Aussi est-il audacieux de placer la problématique historique de la Rus' sur un axe est-ouest dès cette époque. Rechercher les origines de la Russie actuelle à Kiev au Xème siècle revient tout simplement à se tromper de Russie. La Moscovie ne se tournera vers son ouest qu'à la fin du XVème siècle et la revendication de son histoire kievienne servira de prétexte pour justifier ses volontés expansionnistes. L'explication des termes bielaya, biéla, biélo (blanche) ne fait que confirmer la prédominance d'un axe nord-sud à cette période. Ces termes ont été largement expliqués et aujourd'hui

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on admet que l'apparition du mot blanche viendrait de l'appellation franche, qui désignait cette partie de la Ruthénie que les Tatars avaient été incapables de subordonner. En conséquence, l'étude de l'histoire de la Rus', lorsqu'elle est assistée de cartes géographiques, confirme que le mot blanc ne peut avoir été surajouté au mot russe (dans son sens actuel) pour délimiter une sous-catégorie qui aurait été blanche de ces slaves orientaux. L'apparition du terme blanc aurait plutôt servi à délimiter une Ruthénie par rapport à une autre, en l'occurence, une Ruthénie du nord (aujourd'hui Biélorussie) par rapport à une Ruthénie du sud (aujourd'hui Ukraine). Enfin, depuis la réapparition du terme Biélarousse (BeJIapycb) sur la scène internationale, on assiste à cinq phénomènes convergents qui brouillent encore notre compréhension: I) Le terme rus', on l'a vu, n'est plus traduit selon le territoire historique, géographique et politique qu'il délimitait effectivement au Moyen-Age. Il est systématiquement remplacé par le mot russe qui provient d'une autre étymologie. 2) Le mot Bélarus, actuellement admis en français, viendrait d'une traduction phonétique tirée de l'allemand et notamment employée par ces derniers durant la Seconde Guerre Mondiale. C'est à partir de cette transcription phonétique qu'émerge en 1991 une nouvelle transcription-traduction. Ainsi transcrit-on phonétiquement BeJIa non pas par Biéla, mais à l'allemande, ce qui donne béla (Bélarus). Puis on y ajoute la traduction de pyciq, pYCiH soit russien : d'où le terme bélarussien, notamment employé par l'Ambassade de France. Toujours d'après ce principe pseudo-phonétique, le nom du pays en français est devenu Bélarus. 3) S'ajoute ici le problème du genre. Doit-on dire le Bélarus ou bien la Bélarus? Dans la plupart des autres langues occidentales, c'est le genre féminin qui l'emporte pour désigner aujourd'hui cette entité. De même, c'est le féminin que l'on employait auparavant pour désigner la Biélorussie. Il y avait à cela une raison simple: en biélorussien le mot BeJIapycb est féminin. 23

Par conséquent, on ne comprend pas pourquoi la langue française a soudain exigé le masculin, comme si l'on avait pas pris la peine de se poser la question du genre en langue originale. Pour être exact, on ne devrait donc pas dire la république du Bélarus mais la république de la Bélarus. 4) Enfin, pour ne pas s'éloigner de l'appelation biélorusse, définition sur laquelle on aura encore l'occasion de revenir dans ce chapitre, certains nostalgiques forment un autre terme: les Bélarusses. 5) Les traductions les plus rigoureuses consisteraient en français à parler de Ruthénie blanche, de Blancs Ruthéniens, de Ruthéniens Blancs ou encore de Blancs-Russiens ou de Russiens-Blancs. Pour beaucoup, cette proposition a paru tout bonnement "ringarde". Certains ont alors tenté de lui opposer les qualificatifs de Blancs-Russes ou de Russes-blancs. Or, les Biélorussiens ont des origines ruthènes et non pas moscoviennes. Par ailleurs, on a toujours désigné par RussesBlancs une catégorie politique: ces Russes, souvent issus de l'aristocratie, qui au temps de la révolution s'opposaient aux rouges. Alors que la Biélorussie tentait de réaffirmer son identité, les débats sur la question de son nom (véhicule de l'identité par excellence) ont eu pour résultat de compliquer particulièrement les données du problème. Alors qu'en biélorussien le terme BeJIapycb est investi de sens, on s'est évertué à créer en français un terme qui en était particulièrement dépourvu. En France, ce phénomène a plutôt eu tendance à ruiner l'identité biélorussienne plutôt que de l'éclaircir. D'aucuns se sont même permis de taxer le terme en langue originale d'artificiel. Partant du principe qu'en langue française le mot Biélorussie reste une traduction exacte de BeJIapycb (si tant est que l'on veuille bien ne pas se tromper sur le sens géographique, historique et politique du terme Russie), nous employons dans cet ouvrage le mot Biélorussie pour désigner le pays et nous parlons des Biélorussiens pour désigner ses habitants. 24

Construction

du Grand Duché de Lituanie:

la Litva

Au XIIIème siècle, alors que la principauté de Polatsk est menacée par l'Ordre des princes de l'épée, par les Chevaliers teutoniques et par les incursions des Tatars, le prince des Litvas, Mindow (Mendog) prend position à Navahradak (Novogroudok) et se lance dans l'unification des territoires lituaniens de l'est et blancs ruthèniens de l'ouest. Il fonde le Grand Duché de Lituanie et de Rus'. Son fils, Vojshalk, étend encore ses conquêtes aux terres de Polatsk et de Vitebsk. En 1323, le Grand Duc Giedimin (1316-1341), transfère la capitale du Duché à Vilna. Son successeur, Alhierd pratique l'expansion à l'est vers les portes de la Moscovie. Bientôt, le Grand Duché englobe des territoires allant de la Baltique à la Mer Noire. De même, on fait souvent la confusion entre Grand Duché de Lituanie et Lituanie actuelle. Certes, les Litvas de Mindow étaient baltes et il ne s'agit pas ici de contester les apports de la culture balte à cette époque dans les Duchés concernés. Précisons seulement que le territoire de la Lituanie actuelle s'appelait alors Samogitie, qu'il était située au nord du Grand Duché et qu'il ne lui fut incorporé que bien plus tard. D'autre part, si les Litvas ont jeté dans cette région les bases d'une structure étatique puissante, ils n'en ont pas moins été biéloruthénisés ou biélorussianisés. Le vieux-biélorussien était la langue officielle du Grand Duché du XIIIème au XVIIème siècle, avant d'être supplanté par la langue polonaise. Enfin si dans l'intitulé courant au XVlème siècle de Grand Duché de Lituanie, de Rus' et de Samogitie, on réussit à délimiter le territoire correspondant à la Rus' (aujourd'hui Ukraine), et à la Samogitie (aujourd'hui Lituanie), il serait temps de délimiter quel fut le territoire correspondant à la Lituanie d'alors. A cette époque, les habitants de ce territoire se déterminent de moins en moins en tant que Russiens. Ils se
dénomment déjà Litvins ou Lituaniens (lliTBiHbI - litviny).

25

Les premiers polonisation

pas de la problématique

est-ouest:

la

En 1386, le Grand Duc Jagellon, fils d'Alhierd épouse Edvige d'Anjou, se convertit au catholicisme et devient roi de Pologne (Wladyslaw II). Par cette alliance, la nouvelle Pologne-Lituanie espère se protéger des menaces teutones et moscoviennes. Le Grand Duché s'ouvre à l'Occident: il devient un territoire multiethnique, qui accueille les idées d'humanisme et de Renaissance. Il est connu notamment pour sa tolérance en matière de religion. Cette période est définie comme le siècle d'or de la culture vieille-biélorussienne. C'est à partir de 1487 que le conflit éclate ouvertement entre la Moscovie et le Grand Duché. Ivan III annexe les villes de Chernigov, Briansk et de Gomel. Smolensk tombe en 1514. Ivan IV prendra Polatsk en 1563 (moscovienne jusqu'en 1579). Plus les agressions moscoviennes se multiplient, plus le rapprochement lituano-polonais se renforce. En 1569 une Communauté des deux peuples est fondée à Lublin. Les deux pays constituent "un corps indivisible", avec une diète commune convoquée à Varsovie et un monarque élu. Dans le même temps, le Grand Duché préserve son nom, ses institutions, son armée, sa trésorerie, son système judiciaire, ses privilèges et sa langue: le vieux-biélorussien. L'union de Lublin fut suivie en 1596 par le Concile de Brest qui reconnait l'uniatisme, culte gréco-catholique qui deviendra, plus tard, un des plus pratiqués sur le territoire. Parallèlement, la polonisation des populations litvines et ruthéniennes fait ses premiers pas. En 1622 le roi Sigismond III interdit toutes polémiques publiques contre les catholiques. En 1696, la langue vieille-biélorussienne perd son statut de langue officielle et est remplacée par le polonais. La constitution du 3 mai 1791 transforme la communauté des deux peuples en un Etat unique: le royaume de Pologne.

26

Consolidation russification

de

.

la

problématique

est-ouest

la

Les terres biélorussiennes furent entièrement intégrées à l'Empire russe lors du premier partage de la Communauté des deux peuples (1772) et des deux partages du royaume de Pologne (1793 et 1795). Au XIXème siècle, on ne délimitera plus que trois territoires distincts: la Grande Russie (Moscovie), la Petite Russie (Ukraine) et la Blanche Russie (Biélorussie). Le terme russien disparait du français, langue de la diplomatie internationale pour être remplacé parle mot russe. Pour construire ces appelations, on part de la traduction grecque du terme Rus' et non plus de sa traduction latine. C'est donc à partir du terme Rhôs que l'on construit le mot Rossija qui s'applique à une entité politique bien différente de celle de la Rus'. Cette nouvelle traduction ne pouvait qu'introduire la confusion. Le terme BeJIapycb est alors modifié pour devenir Bjelaja Rossija. Le terme Biélorusses commence à remplacer celui de Blancs-Ruthéniens. Le dominant n'inscrit pas simplement son nom dans celui du dominé. Il le modifie et se l'approprie. Il se revendique alors en tant que source, prêt à renier sa propre histoire moscovienne et jusqu'à ses plus hauts faits de guerre. La russification du territoire biélorussien se fait en plusieurs étapes. Suite à l'insurrection de Varsovie en 1830, la loi martiale est décrétée en Pologne mais aussi en ex-Litva et toute une série de mesures administratives accompagnent la répression militaire, d'abord pour dépoloniser le territoire: fermeture de l'université de Vilna (1832), remplacement de la langue polonaise par la langue russe dans les écoles (1836), suppression de l'uniatisme (1839), interdiction du biélorussien en tant que déviation du polonais, remplacement des statuts du Grand Duché de Lituanie de 1588 par le code russe (1840), disparition des noms BeJIapycb et JIiTBa (Litva) des actes officiels comme de toute littérature, remplacés par l'expression 27

Severo Zapadny Kra) ou région du nord-ouest (de la Russie). Une accélération de la politique de russification fait immédiatement suite aux émeutes de 1863 qui se soldent par une sanglante répression: la plupart des meneurs biélorussiens sont pendus.
Le mouvement 1905 de Renaissance nationale et la révolution de

Une des conséquences du soulèvement de 1863 fut la multiplication des publications ethnographiques, linguistiques et historiques sur la question biélorussienne, sur le territoire comme à l'étranger. Dans le courant des années 1870 naissent des groupements populistes dans les villes de Minsk, Mahilou [Moguilev], Vitebsk, Horadna [Grodno] et Slutsk. Au début des années 1880, un groupe social révolutionnaire biélorussien : La volonté populaire (Hapop:Ha5I Bon5I) est fondé. Il entreprend de publier un journal clandestin Homan (la clameur) à Saint-Petersbourg (1884). C'est surtout au début du XXème siècle que le travail d'émancipation politique, entamé dès la seconde moitié du XIXème siècle, prendra tout son essor dans le cadre d'un mouvement appelé mouvement de renaissance nationale. En 1902, le Parti révolutionnaire biélorussien est fondé. Il est rebaptisé Parti socialiste de Biélorussie en 1903. Parmi ses membres fondateurs on retrouve les principaux chefs de file du mouvement de Renaissance: hommes politiques, chercheurs ou écrivains tels que Ivan et Anton Luckjevic ou Kastus Kahanjes (pseudonyme de Kazimir Kastravicki, 1868-1918, de la famille du poète Guillaume Apollinaire). Dès 1904, des émeutes et des manifestations dirigées contre le pouvoir tsariste et les grands propriétaires terriens ont lieu aussi dans la région du Nord-Ouest.

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La première révolution mettra fin pour un temps à la politique de russification. La censure de la langue biélorussienne est levée. Première guerre mondiale et naissance de la République populaire de Biélorussie Durant la première guerre mondiale, la Biélorussie est au coeur des opérations militaires. Le centre de la vie intellectuelle du pays se déplace à Vilna où les principaux activistes du mouvement de Renaissance déclarent le 19 décembre 1915, le rétablissement d'une confédération du Grand Duché de Lituanie. En 1916, les autorités allemandes reconnaissent le biélorussien comme une des langues officielles de la région. C'est aussi en 1916 que la Biélorussie est réhabilitée sur la scène internationale grâce à la présence d'Ivan Luckjevic et de Vaslav Lastouski aux conférences sur les peuples de la Russie à Stockholm et à La'usanne. Au mois de décembre 1917, la République démocratique de Biélorussie est proclamée à Minsk. On refuse alors de reconnaître d'autre autorité que celle des bolcheviques. Le 30 décembre, ces derniers dispersent le congrès. En février 1918, les Allemands occupent Minsk. Le 3 mars, un traité de paix divise la Biélorussie entre ses voisins. Le 9 mars, la République démocratique de Biélorussie est de nouveau proclamée mais ne reçoit pas la reconnaissance des autorités allemandes. Une troisième charte constituante proclame l'indépendance de la Biélorussie le 25 mars 1918 et la création de la République populaire de Biélorussie (EeJIapycKa5IHapO)J,Ha5I p3cny6JIiKa) : BNR. Le 1er janvier 1919, les bolcheviques proclament la constitution de la République socialiste soviétique de Biélorussie (BSSR) et un mois plus tard, celle de la République socialiste soviétique de Lituanie-Biélorussie (Litbiel).

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En août de la même année, les armées polonaises atteignent Minsk. Le traité de Riga signé le 18 mars 1921 divisera la Biélorussie entre la Fédération socialiste soviétique de Russie et la Pologne. Le nouveau territoire de la BSSR est réduit à une peau de chagrin. 1921-1945 : polonisation, stalinisme et nazisme

Suite au traité de Riga, la politique menée vis-à-vis de la communauté biélorussienne intégrée à la Pologne reste tolérable. Mais dès 1924, la polonisation devient systématique. Elle s'accélère encore dans les années 30 (construction du camp de concentration pour les prisonniers politiques de Berezka Kartuska, vagues d'arrestations, démembrement des organisations culturelles et politiques, etc.) Du côté soviétique, la décennie qui suit le traité de Riga est

désignée par le terme de biélorussianisation.

On favorise la

langue biélorussienne dans tous les domaines, y compris au sein du gouvernement et du Parti communiste. La république reste autonome. Entre 1924 et 1926, la BSSR récupère même une partie de son territoire. En 1924, un décret proclame l'égalité entre le russe, le biélorussien, le yiddish et le polonais. C'est à la fin des années 20 que débute la débiélorussianisation de la république, période encore dite de dénationalisation. On alliera purges (1930/1933/1936) et remaniements historiques à une réforme de la langue qui tend à rapprocher la langue biélorussienne du russe mais aussi, la bannit de toutes les institutions parler biélorussien devient un signe de "nationalisme bourgeois" (1933). En 1938, le russe est de nouveau réintroduit dans les écoles en tant que langue obligatoire. En 1939, l'élimination physique des opposants est appliquée à la Biélorussie de l'ouest, réincorporée à l'URSS. C'est aussi en 1939 que Vilna est donnée à la Lituanie et le jeu de découpage territorial engagé par Staline finira de brouiller l'ensemble des 30

données historiques. L'Armée rouge envahit bientôt toute la zone et le reste des activistes biélorussiens est arrêté à Vilna. L'année 1941 marquera le début d'une nouvelle vague de déportation alors que les armées allemandes occupent la Biélorussie. A la fin du mois de septembre 1941, toute la Biélorussie passe à l'ouest du front germano-soviétique: des ghettos juifs apparaissent dans la majorité des villes. Les déportations sont bientôt systématisées jusqu'à l'élimination des ghettos en 1943. Dans le même temps, une guérilla sanglante débute sur le territoire, opposants partisans et collaborateurs miliciens (politzaï). Les Allemands pratiquent une politique de soutien aux indépendantistes biélorussiens, notamment par la réhabilitation de la langue biélorussienne dans les écoles. Cette stratégie se solde par la confirmation de l'indépendance de 1918 (27 juin 1944). La présidence du Conseil central biélorussien, gouvernement biélorussien sous domination allemande (BeJIapycKa51 U::~mTpaJIHa51 Pa,n;aou BCR) revient à Astrouski. Le 3 juillet, Minsk est reprise par l'Armée rouge. L'accusation de collaboration avec l'Allemagne devient un pretexte pour pratiquer de nouvelles purges qui n'épargneront d'ailleurs pas les Juifs. Entre la dénationalisation et la seconde guerre mondiale, 4,4 millions de Biélorussiens auraient péri. Le territoire passe pour la zone la plus détruite d'Europe. C'est en 1945 que la Biélorussie devient membre des Nations Unies, stratégie politique de Staline présentée comme une récompense au peuple biélorussien. De la mort de Staline aux années 1980 La remise en question des pratiques staliniennes par Khrouchtchev n'empêchera pas la poursuite d'une politique de russification sous couvert de soviétisation. En 1956, la langue russe est proclamée "seconde langue maternelle" de toutes les 31

républiques soviétiques. Les conflits engendrés par la collectivisation, la nouvelle vague de répression de 1957-1958, la déportation massive des populations pour cultiver les terres vierges de l'URSS, expliquent pourquoi la Biélorussie ne retrouve sa population de 9,1 millions d'habitants qu'en 1971. Néanmoins, dans les années 1970, la position stratégique de la BSSR la conduit à devenir une des zones militaro-industrielles majeures de l'URSS. Dans les années 1980, un nouveau désastre l'attend: le 26 avril 1986 le réacteur n04 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose et ce jour là, les vents soufflent vers le nord.
La Biélorussie indépendante

Le 25 août 1991, le Soviet suprême biélorussien adopte la déclaration d'indépendance de la Biélorussie et élit un président, Stanislas Chouchkevitch, considéré comme un homme de compromis entre l'ancienne nomenklatura et les forces d'opposition au régime soviétique alors concentrées au sein du Front populaire biélorussien (FPB). La politique de Chouchkevitch cherche à démocratiser les institutions politiques de la Biélorussie afin de l'intégrer dans l'espace européen. Sa politique étrangère est orientée vers l'Ouest et les partenaires proches en dehors de la Russie (Pologne, Lituanie, Ukraine). Son projet est de faire de la Biélorussie un Etat neutre selon les principes stipulés dans la déclaration de souveraineté de juillet 1990. Mais le maintien au pouvoir du Premier ministre Viatcheslau Kebitch et d'un Conseil des ministres composé d'anciens responsables du comité central conduit à des conflits politiques qui freinent l'établissement de réformes politiques et économiques dans le pays. La destitution de Chouchkevitch en janvier 1994 et l'élection d'un nouveau président Mietchislav Grib par les parlementaires sont à l'origine d'une nouvelle orientation politique d'approfondissement des liens avec la Russie. Tout au long des 32

six premiers mois de 1994, le président et le premier ministre, Viatcheslav Kebitch (déjà premier ministre du temps de la Biélorussie soviétique) présentent l'entrée du pays dans une union monétaire avec la Russie comme un moyen de survie économique et de préservation de la souveraineté. Le FPB continue au contraire de souligner le risque de perte d'indépendance du pays. Comme M. Grib l'avait promis, une nouvelle constitution est élaborée et adoptée par le Soviet suprême le 15 mars 1994. Elle instaure un régime présidentiel avec un président et un Soviet suprême élus au suffrage universel pour cinq ans. Le biélorussien est proclamé langue officielle du pays conformément à la loi sur les langues adoptée dès le mois de janvier 1990 par le Soviet suprême. En juillet 1994, un nouveau président, Alexandre Loukachenka, est élu au suffrage universel avec 8I, I% des voix au second tour. Ses orientations politiques vont progressivement remettre en cause le processus démocratique mené jusqu'alors. Les atteintes à la liberté de la presse s'avèrent de plus en plus nombreuses: des rédacteurs de journaux sont limogés, des censures sont imposées dans la presse officielle (publication de pages blanches) et la télévision est reprise en main. Le président Loukachenka étend ses pouvoirs par une utilisation abusive des décrets et utilise la légitimité de son élection au suffrage universel pour passer outre les arrêtés de la Cour Constitutionnelle. En mai 1995, le président Loukachenka fait adopter par référendum la langue russe comme deuxième langue officielle, le rétablissement des symboles soviétiques de la république et le droit de dissolution du parlement par le président. Ce référendum lui sert à affirmer sa popularité, mais aussi à discréditer la légitimité du pouvoir législatif. En décembre 1995, malgré les réticences du président et après quatre tours d'élections, un nouveau parlement est élu au sein duquel les indépendants ou "sans-parti" représentent presque la majorité (48% des sièges) ce qui témoigne d'une personnalisation du vote. 33

Le parti des agrariens et le parti des communistes, politiquement proches, représentent 40% des sièges. La tenue du référendum de mai 1995 s'intègre aussi dans une politique étrangère de rapprochement avec la Russie qui se concrétise, le 2 avril 1996, par la signature d'un traité sur la formation d'une communauté russo-biélorussienne. Pour le FPB, principale force d'opposition à la politique du président, ce traité menace la souveraineté de la Biélorussie et constitue une véritable offense. Dès le 24 mars 1996, des manifestations d'opposition au traité et plus généralement à la politique du président se déroulent à Minsk et rassemblent plusieurs dizaines de milliers de participants. Le 26 avril, à l'occasion de la commémoration du 10ème anniversaire de Tchernobyl, les dirigeants du FPB accompagnés de personnalités politiques, dont l'ancien président Chouchkevitch, organisent à nouveau une manifestation qui donne lieu à une répression policière et à des arrestations d'opposants politiques (plus de 200 arrestations dont des dirigeants du FPB). Peu de temps après sa visite en France en juillet 1996, Alexandre Loukachenka propose la tenue d'un nouveau référendum. Quatre questions seront à l'ordre du jour concernant le déplacement de la date d'indépendance de la Biélorussie au 3 juillet (qui correspond à la date anniversaire du jour de la liberation de la Biélorussie des occupants hitlériens lors de la seconde guerre mondiale pour les uns, mais à l'invasion soviétique de la Biélorussie pour d'autres), l'adoption d'une nouvelle constitution visant à renforcer le pouvoir présidentiel, l'achat et la vente libres et illimités de la terre et le maintien de la peine de mort. Pour tenter de contrer ce référendum, le Soviet suprême adopte la tenue d'un référendum alternatif qui propose entre autres, de supprimer le poste de président de la république. Les résultats du référendum tenu le 24 novembre correspondaient, comme prévu, aux volontés présidentielles. La nouvelle constitution fut adoptée avec 70,45 % des voix. 34

Depuis le renforcement du régime, on ne compte plus les atteintes à la liberté d'expression et les nombreuses violations des droits de l'homme sur le territoire. Tout en faisant miroiter à la population une amélioration du niveau de vie par le biais d'une réunification avec la Russie, Alexandre Loukachenka n'engage aucune réforme économique. Si le but souhaité est une réunification, le simple fait de mettre la Biélorussie à genoux économiquement pourrait passer pour être une méthode classique. La répression des opposants qui craignent la perte de la souveraineté de la Biélorussie tendrait alors simplement à prouver que le pouvoir n'admet aucune contestation. Si Chouchkevitch rêvait d'une Biélorussie neutre intégrée à l'Europe, la politique actuelle vise à la transformer en zone militaro-industrielle de transit non intégrable à l'Otan. Et pour reprendre l'expression de Vasil Bykau lors du Congrès international des Pen Clubs à Minsk en septembre 1996, on peut se demander si on ne cherche pas finalement à reconstruire "un mur" dans cette zone. Mais si la réunification est apparemment le seul but visé, la question qui se pose est: pourquoi ne peut-elle donc pas se faire de manière démocratique? Alexandre Loukachenka avait acquis une m~orité de voix sur ce point au moment du référundum. Il lui suffisait donc de conclure tant que la Russie semblait prédisposée à le soutenir. Pourquoi mettre en place un système de terreur? Sans doute, et cela semble trop banal, la vraie quête d'Alexandre Loukachenka est une quête de pouvoir absolu. La réunification n'apparait plus souvent que comme un simple prétexte, une raison lui permettant d'élaborer un semblant de politique cohérente pour arriver à ses fins. Ce dernier n'a jusqu'à présent jamais hésité à invoquer le caractère judicieux des politiques de Staline et d'Hitler. Une dictature hybride se mettrait-elle à l'heure actuelle en place au coeur de l'Europe? Cette dictature ne peut-elle pas devenir un moyen de pression servant aussi les intérêts de la politique internationale russe.

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Les Juifs en Biélorussie

L'histoire des Juifs sur les territoires biélorussiens anciens et contemporains est marquée par des processus croisés d'autonomisation, de marginalisation, d'intégration et d'extermination. Les périodes de "renaissance" de la culture juive précèdent toujours des périodes d'oppression. La communauté juive de Biélorussie cherche aujourd'hui à transmettre la mémoire de cette histoire. Selon les sources historiques, l'apparition des populations juives sur les territoires biélorussiens remonte au Xème, XIIème ou XIVème siècles. Au moment du Grand Duché de Lituanie et de la Resz Pospolita, les Juifs disposaient d'une autonomie administrative au sein du "Vaad [conseil] des quatres pays" composé des rabbins les plus connus et des représentants des principales communautés juives. Ce type d'organisation existait dans chaque communauté et était destiné à gérer leur vie interne. La perte progressive d'autonomie des Juifs commença en I764 avec la liquidation du
"Vaad" par le roi de Pologne.

Les Juifs jouaient un rôle économique important dans la vie du pays. Dès le XVème siècle, la quasi-totalité des opérations commerciales et financières étaient réalisées par eux. Ce rôle les mettait dans une position intermédiaire entre la noblesse et la paysannerie et fut une des causes des actions antisémites au cours des siècles suivants.
En 1495, les Juifsfurent expulsés du territoire du Grand Duché par le grand prince Alexandre Jagellon et leurs propriétés furent confisquées. Cependant, en 1503, ils furent autorisés à revenir sur le territoire du Grand Duché. En 1563, au moment de la prise de Polatsk par l'armée russe, Ivan le Terrible leur proposa de se christianiser. Ceux qui refusèrent, furent noyés

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avec leurs femmes et leurs enfants [22]. Les révoltes de Bogdan Khmelnitski de 1648-1658 entrainèrent des pogroms en Biélorussie, Ukraine et Pologne. De nombreuses commmunautésjuives périrent. En 1791, alors que l'ensemble des territoires biélorussiens était progressivement intégré à l'Empire russe, les Juifs furent soumis à un décret de Catherine II établissant une zone de résidence au-delà de laquelle ils ne pouvaient pas vivre (la limite à l'est correspondait au fleuve Dniepr). En dehors de ce décret, un certain nombre d'autres mesures discriminatoires furent prises: expulsion des campagnes, recrutements arbitraires, censure, interdiction de porter des vêtements nationaux, interdiction de parler le yiddish. Selon le recensement de 1897, les Juifs représentaient la mqjorité de la population dans les grandes villes de la zone de résidence: Vitebsk (52% de la population urbaine), Brest (65%), Grodna (48%), Minsk (52%), Pinsk (74%), Slutsk (77%), Mohilou (50%), Homel (55%) [21]. A la fin du XIXème siècle, le développement des mouvements nationaux dans l'ensemble des pays de l'Est entraîna la formation d'organisations juives dont la plus connue est le Bund, Union juive ouvrière de Lituanie, de Pologne et de Russie. Pourtant, plusieurs pogroms marquèrent encore le début du XXème siècle avant que le développement de la culture juive prenne son essor. Il atteindra son apogée dans le courant des années 20 où les artistes juifs seront à l'avant-garde. Cette période correspond aussi à ce qu'on appelle biélorussianisation. Au sein des institutions culturelles et universitaires se formèrent des sections juives. En 1926, un théâtre juif d'Etat fut créé à Minsk. A ce moment-là, dans la partie orientale de la Biélorussie appartenant à l'URSS [RSSB}, vivaient 407 000 Juifs soit 15, 7% de la population juive totale d'Union soviétique. En proportion à la population républicaine, la RSSB occupait la première place avec une population juive de 8,2%, devant l'Ukraine (5,4%) et la Russie (0,5%) [21]

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La répression des années 30 toucha également la population juive: fermeture des organisations juives, déportation, pogroms, assassinats. La seconde guerre mondiale allait porter un coup fatal à la population juive de Biélorussie. Des ghettos furent formés dans toutes les grandes villes et leur extermination progressive se traduisit par ce qu'on appelle aujourd'hui la "tragédie juive" [23]. Avant la guerre, les populations juives de Biélorussie occidentale et de Biélorussie orientale correspondaient respectivement à 550 000 et 400 000 personnes. Le nombre de Juifs morts pendant la guerre sur le territoire biélorussien est évalué aujourd'hui à 800 000 : il correspond aux autochtones ainsi qu'aux Juifs déportés d'Europe occidentale. En 1959, on estime qu'il y avait entre 100 et 150 000 Juifs en Biélorussie. Après guerre, la politique soviétique s'avéra particulièrement antisémite au point que pour accéder à des postes prestigieux, les Juifs ont du souvent changer de nom. Ce type de contrainte a achevé de miner l'identité de cette communauté. A la fin des années 60, une émigration vers Israël commenca progressivement. La perestroïka entraîna une augmentation d'émigrants mais permit également le développement d'organisations juives, principalement à caractère culturel: 150 sont actuellement enregistrées sur l'ensemble du territoire biélorussien. La population juive de Biélorussie est estimée aujourd'hui à 60 000 personnes. Mais, on peut constater que l'antisémitisme persiste à être une composante de la société biélorussienne, un antisémistisme de normalité, que d'aucuns définissent comme culturel. Cet antisémistisme est présent dans la presse, les représentations théâtrales ou les propos de la conversation courante qui véhiculent une image stéréotypée des Juifs.

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