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PARLONS CORSE

De
287 pages
La langue corse est abordée ici d'abord par ses aspects grammaticaux (phonologie, morphologie, syntaxe) puis lexicaux (vocabulaire correspondant français-corse et corse-français), et toujours illustrée de manière claire et vivante par de nombreux exemples. La démarche linguistique permet également une bonne introduction à la culture corse, aussi bien sous l'aspect de la tradition (us et coutumes, gastronomie, architecture) que de la modernité (littérature, chant et musique, vie et production actuelles…) et fait ainsi de cet ouvrage un outil simple et précis de bonne connaissance de la Corse.
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PARLONS CORSE

Collection Parlons... dirigée par Michel Malherbe

Dernières parutions

Parlons alsacien, 1998, R. MULLER, JP. SCHIMPF Parlons islandais, 1998, S. BJARNASON Parlonsjola, 1998, C. S. DIATTA Parlonsfrancoprovençal, 1999, D. STICH Parlons tibétain, 1999, G. BUÉSO Parlons khowar, 1999, Érik LHOMME Parlons provençal, 1999, Philippe BLANCHET Parlons maltais, 1999, Joseph CUTA y AR Parlons malinké, 1999, sous la direction de Mamadou CAMARA Parlons tagalog, 1999, Marina POTTIER Parlons bourouchaski, 1999, Étienne TIFFOU Parlons marathi,1999, Aparna KSHIRSAGAR, Jean PACQUEMENT Parlons hindi, 1999, Annie MONTAUT et Sarasvati JOSHI

(Ç)L'Harmattan, ISBN:

1999 2-7384-8209-0

Jacques FUSINA

PARLONS CORSE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

DU MÊME AUTEUR
-1969 Soleils Revus (poèmes), Honfleur, P.I.Oswald Ed. (Collection Voix Nouvelles), 42 p. -1981 (avec F.Ettori) Langue corse, incertitudes et paris, Ajaccio, Maison de la Culture et Scola Corsa, 92 p. -1983 Cantilena Veranile (poèmes pour enfants), Bastia, Scola Corsa Ed., 20 p. -1983 (en collab.) Antulugia di i ghjochi isulani (recueil ill. de jeux traditionnels), Bastia, Scola Corsa Ed., 120 p.; réédition (1983) -1985 (ouvr. collectif) Dizziunariu corsu-francese (dictionnaire corsefrançais), Bastia-Livia, U Muntese-Albiana Ed.,4 volumes, 1800 p. -1986 (en collab.) La Corse et la mer (recueil de faits maritimes), Bastia~ Scola Corsa Ed., 76 p. -1986 E Sette Chjappelle (poèmes et proses), Levie, Editions Albiana, 205 p. (Prix du Livre Corse et Prix de l'Assemblée de Corse) -1987 (en collab.) Nomi di lochi spapersi (étude toponymique des lieuxdits), Ajaccio, INSEE-Economie corse, 113 p. -1988 The Corsican language in primary education, Leeuwarden, Fryske Akademy (rapport sur le projet EMU), 25 p. -1989 Contrapuntu (poèmes illustrés par le calligraphe Peter Berger), Ajaccio, La Marge Ed., 112 p. -1989 Prose Elzevire (proses journalistiques), Ajaccio, La Marge Ed., 228 p. (Mention particulière du jury du Prix du Livre Corse; oeuvre inscrite au programme du CAPES de corse) -1991 (en collab.) Les racines de la vie (La Corse naturelle, guide de présentation), Ajaccio, SNCM-CRITT-DRAE-DRT, 31 p. -1992 (ouvr. collectif) Corse, défense d'une île, Marseille, Editions Autres Temps,196 p. -1993 (ouvr. coll.) Canta u Populu Corsu , Ajaccio-Levie, Albiana Ed., 339 p. (Prix du Livre Corse) -1994 L'enseignement du corse histoire, développements, perspectives, Ajaccio, Squatra Finusellu et Université de Corse, 317 p. -1995 (Dir.de l'ouvrage) Littérature et Diglossie(s) , Actes du Colloque de Corte Université de Corse (programme Interreg 1), 163 p. -1995 (ouvr. coll.) La chasse en Corse (étude du vocabulaire de la chasse dans un ouvrage complet ill.), Parc Naturel Régional de la Corse, 600 p. -1996 Versu Cantarecciu (poèmes et chansons), Ajaccio, Albiana Ed.(Collection E Cunchiglie), 132p. -1998 (ouvr. coll.) Tous les matins de Corse, Marseille,Editions Autres Temps, 157 p.
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QUELQUES REPERES HISTORIQUES LA PREHISTOIRE

C'est au lointain miocène puis au cours du non moins ancien pliocène (quelque chose comme plus de trois millions d'années avant J-C !) que le massif cristallin méditerranéen s'effondrant se constituent dans leur configuration actuelle les côtes corses telles que nous les connaissons aujourd'hui et cette montagne dans la mer qu'une fonnulation d'évidence célébrera par la suite. Les hommes viendront beaucoup plus tard: si leur présence est attestée plusieurs dizaines de milliers d'années av-JC, ce sont surtout leurs représentations monumentales d'alignements monolithiques et de dolmens (stazzone ) qui marquent la belle particularité de la préhistoire corse. Du menhir mégalithique (stantara) à la statue anthropomorphe, et quoi que les spécialistes puissent parfois offrir comme variantes à leur interprétation de ces époques, la signification de ces monuments est à relier généralement à des pratiques religieuses et à la figuration corrélative de personnages défunts. Dès le second millénaire, la civilisation dite torréenne installée par le sud de l'île introduit ensuite des ensembles circulaires (appelés torre justement) à blocs parfois cyclopéens et, chassant les anciens habitants mégalithiques vers le nord, instaure en quelque sorte la double prédestination insulaire du pasteur et du guemer.

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L'ANTIQUITE

Vers 560 av-JC des Grecs de Phocée (Asie Mineure) fondent la cité d'Alalia sur la côte orientale et maintiennent contre vents et marées, en l'occurrence les Etrusques ou les Carthaginois, leur suprématie marc4ande jusqu'à la conquête romaine de 259 av-JC, au cours de la première guerre punique. Un peu plus tard, en l'an 100 av-JC, et plus au nord, à l'embouchure de la rivière Golu, Marius crée Mariana, une colonie maritime qui constitue avec la première implantation phocéenne une base sur la mer Tyrrhénienne pour les routes commerciales et militaires reliant Rome à sa nouvelle province corso-sarde. Il faudra plus d'un siècle cependant aux Romains pour réduire les autochtones réfugiés dans les montagnes de l'intérieur de l'île, alors que leur capitale maritime de près de vingt mille âmes, rebaptisée en latin Aleria, prospérera pendant mille ans jusqu'aux conquêtes barbares. Si la pax romana fut parfois cher payée par les Corsi, elle fut à l'origine du premier développement de l'île en insérant celle-ci dans un système actif d'échanges méditerranéens, tant du point de vue économique que linguistique et culturel. C'est dans un tel contexte que le christianisme a dû pénétrer en Corse dès le deuxième siècle puisque la mémoire nous a été conservée de quelques figures de martyrs locaux et particulièrement celle de sainte Dévote, érigée depuis en protectrice de l'île.

LE MOYEN AGE

Les grandes invasions touchent la Corse au Vème siècle par les Vandales et les Ostrogoths auxquels succèdent les Byzantins pour une période de troubles et de misère. Les Lombards aussi s'y implantent mais ils sont combattus par les Francs qui la remettent à la papauté. Celle-ci, bien qu'à 6

l'origine d'une première organisation administrative et de l'édification d'un réseau de monastères, se trouve dans l'incapacité d'assumer la défense de sa possession contre les fréquentes razzias sarrasines par une mer redevenue hostile, et la confie à l'aube de l'an mil aux Pisans. Malgré les luttes d'influence des féodaux qu'embellissent toujours les légendes, il s'ensuit alors, les Maures chassés, une ère de relatif essor économique et de réelle construction (routes, quelque 300 chapelles romanes) jusqu'à la bataille de Meloria qui consacre en 1284 la suprématie maritime de Gênes, et l'issue d'un conflit hégémonique ancien entre la république ligure et sa rivale toscane. Malgré l'entrée en lice d'Aragon qui soumet l'île dans un

premier temps avec l'aide de son vice-roi local Vincentellu
d'Istria, malgré l'anarchie résultant de troubles fomentés par les seigneurs de Cinarca, les mouvements hérétiques qui inquiètent l'église (la secte des Giovannali ), malgré les vagues de révoltes animées par les caporali, notables ruraux, contre les féodaux, les Génois se maintiennent. Obligés pourtant de transférer leur administration à une société financière, la Maona , puis à la Banque de Saint-Georges, officiant en fermier général de la Sérénissime, ils demeurèrent jusqu'à la seconde moitié du XVIIIème les souverains de l'île qu'ils entreprirent avec succès de réorganiser. Nous devons ainsi à ces cinq siècles de présence des plantations, des tours côtières, des citadelles fortifiées. Des Statuts Civils et Criminels également, mais qui n'empêchèrent nullement les effets d'une administration impuissante et partiale, la vénalité de son fonctionnariat, un système électif faussé, une énorme pression fiscale, qui conduiront inévitablement aux révoltes populaires (Sambucucciu d'Alandu à la tête du mouvement de la Terre du Commun) et à la guerre d'indépendance.

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LES TEMPS MODERNES

Henri II en lutte contre Charles Quint occupe un moment l'île (1556-59), qu'il incorpore même à la Couronne de France avant d'être obligé de la rétrocéder à Gênes par le traité de Cateau-Cambrésis (1559), ce qu'un condottiere au service du roi de France, Sampiero Corso, ne peut admettre qui appelle les Corses aux armes et remporte quelques succès, avant d'être assassiné. Gênes s'efforce alors d'organiser sa possession en dix provinces administratives elles-mêmes subdivisées en communautés rurales dites pievi (66 au total) et d'en valoriser les terres, mais le déclin économique et la pauvreté générale ne favorisent guère sa tâche: aussi des émeutes sporadiques éclatent-elles dans le nord de l'île. L'une d'entre elles motivée par une contestation de la perception de l'impôt est le point de départ d'une révolte année généralisée qui durera quarante ans et est connue sous le nom de Révolution de Corse (1729-69). Les insurgés ayant élu leurs généraux Luigi Giafferi et Andrea Ceccaldi, la Superbe quelque peu affaiblie fait appel à l'empereur d'Autriche Charles VI : soumissions et concessions se succèdent qui n'empêchent pas la seconde révolution dirigée en 1733 par Giacinto Paoli et la proclamation de l'indépendance par une assemblée de représentants (consulta) réunie à Corte en 1735. Les responsables élisent même en 1736 au couvent d'Alesani un roi constitutionnel bien éphémère, le baron westphalien Théodore de Neuhoff. Les troupes de Louis XV, alliées aux Génois, débarquent alors provoquant une troisième insurrection jusqu'au traité d'Aix-Ia-Chapelle (1748) qui décide l'administration conjointe de l'île, ce que tente de concrétiser le marquis de Cursay, renvoyé pourtant après que Gian Pietro Gaffori eut soulevé à nouveau les patriotes corses en 1752.

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Après l'assassinat de Gaffon, ceux-ci se donnent un nouveau chef, Pasquale Paoli, fils de Giacinto, qui tente de gouverner l'île dans l'esprit des Lumières du XVlIIème siècle, c'est-à-dire de manière moderne et ouverte sur le monde: en très peu de temps, de 1755 à 1767, il fait de la Corse un petit Etat indépendant, met en place un gouvernement dans sa capitale Corte, fait frapper monnaie, lève une armée, crée une université et une imprimerie nationale...Le philosophe Rousseau, admiratif pour celui qu'on appelle désonnais « le Père de la Patrie », se propose même de rédiger une constitution pour ce petit peuple libre. Derrière un mythe encore très vivace, la situation sociologique et historique est pourtant plus complexe, ce qui explique sans doute la fragilité relative de l'édifice. Par le traité de Versailles (1768) la France obtient de Gênes la cession provisoire de ses droits sur la Corse et malgré quelques revers ses troupes l'emportent à Ponte Novu en 1769. Paoli doit s'exiler à Londres, pendant que des ralliements au nouveau maître se multiplient (80 familles dont celle des Bonaparte sont ainsi anoblies) sous l'influence du gouverneur Marbeuf. L'état-civil, le Plan Terrier sont à inscrire au crédit des dernières années de l'Ancien Régime. De 1789 à 1792, les bouleversements politiques et sociaux qu'imprime alors sur tout le territoire la Révolution française n'épargnent pas l'île: elle s'agrège en effet au modèle français du point de vue administratif, judiciaire et religieux. Paoli revient alors d'exil, est reçu par le roi, fêté par les chefs révolutionnaires et, de retour en Corse, placé à la tête du nouveau département et de ses Gardes Nationaux. Les

événements se précipitent pourtant avec la radicalisation
jacobine qui reproche au vieux général son manque d'enthousiasme, voire la trahison des idéaux, notamment à l'issue d'une malencontreuse expédition de Sardaigne, au point que la Convention décide son arrestation. Paoli fait appel à l'Angleterre et un royaume anglo-corse est proclamé en 1794 dont l'Ecossais italianisant Sir Gilbert Eliott est 9

nommé vice-roi, mais la cohabitation est loin d'être parfaite puisque le nouveau maître fait rappeler très vite à Londres le chef corse, sans que cesse pour autant l'agitation populaire dans l'île. Les Anglais ne poursuivront guère l'expérience dans leur nouvelle possession, puisque les troupes du jeune général Bonaparte, tout auréolées de leur campagne d'Italie, débarquent en 1798 et écrasent durement les révoltes attisées surtout par les persécutions religieuses inspirées par le pouvoir révolutionnaire. Sous Napoléon, la Corse redevient département unique, après avoir été bi-départementalisée en 1793 (Golo et Liamone), et son administration est souvent marquée par des mesures très répressives, notamment avec Morand, parfois plus constructives, avec Miot.

LE XIXème SIECLE

C'est le siècle qui répand, par ses écrivains voyageurs, l'image contrastée d'une Corse romantique à souhait, celle des bandits d'honneur et de la vendetta, alors même que la réalité agro-pastorale est loin d'être partout florissante. Pourtant, la situation économique s'améliore quelque peu et l'on voit la population croître notablement, rééquilibrant d'ailleurs du même coup un En-deçà-des-Monts (Cismonte) et un Au-delà-des-Monts (Pumonti), historiquement et traditionnellement différents. Les balbutiements de l'essor industriel s'accompagnent de la réalisation de quelques grands travaux qui tentent ainsi de combler les lacunes d'un équipement général bien pauvre réseau routier, assainissement de certaines zones marécageuses, chemin de fer, liaisons vapeur avec le continent...
Mais cette amorce de développement global ne va pas sans mutations douloureuses des structures communautaires,

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dont la crise, accentuée par les phénomènes de concurrence économique, de retard dû à l'insularité, est souvent responsable soit de mouvements massifs d'émigration, soit d'une prolétarisation sur place qui tourne parfois au banditisme.

LE XXème SIECLE

C'est donc une île en situation de bien délicate précarité que touche le premier conflit mondial: responsable de la perte massive de dizaines de milliers de jeunes gens, celui-ci amplifie encore la misère et l'exode. Aussi la crise des structures publiques et économiques produit-elle le réveil des mouvements de revendication sociale, régionaliste et même autonomiste. La crise de 1929 les accentue, mais le discrédit

suscité par certaines connivences avec l'irrédentisme italien,
redimentionne les événements, d'autant que la mobilisation générale après le débarquement italien de 1942 pennet d'affinner une fidélité à la France que la résistance et les mouvements partisans concrétisent en faisant de la Corse, dès septembre 1943, le premier département libéré. Par suite de l'échec des divers plans de mise en valeur économique et agricole, dès les années 50, une importante crise éclate en 1975 dont les développements divers et les séquelles marquent encore aujourd'hui une « question corse» que l'on n'arrive pas à résoudre convenablement, faute d'une mise en oeuvre concertée et efficace de propositions globales susceptibles de calmer durablement le malaise économique, social et culturel. Il est vrai que la revendication n'est pas toujours très lisible de l'extérieur, tant la dispersion et la complexité des structures politiques locales, nationalistes compris, trouble parfois violemment un jeu subtil où l'intérêt collectif, souvent invoqué, n'est pourtant pas toujours compris comme l'objectif majeur.
Il

Dotée depuis 1982 d'un statut particulier (modifié en 1991), d'une université depuis 1981, la Région Corse (constituée de deux départements, nommés Haute-Corse et Corse-du-Sud depuis 1974) devrait être en mesure d'assumer les acquis fondamentaux de la décentralisation, c'est-à-dire de gérer le transfert des compétences de l'Etat par les services de sa Collectivité Territoriale, sous la responsabilité d'un Exécutif émanant lui-même d'une Assemblée élue au suffrage universel.

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HISTOIRE DE LA LANGUE

A partir du cadre chronologique qui vient d'être tracé à grands traits, essayons de montrer quelle pourrait avoir été I'histoire de la langue elle-même, ce corse dont il est question ici. Pour une présentation rapide, contentons-nous dans un premier temps d'une définition sommaire1 qui offre au moins l'avantage d'une certaine simplicité pédagogique nécessaire à toute entrée en matière, même s'il faudra sans doute développer ou préciser ultérieurement quelques-uns des aspects abordés. On peut ainsi affinner d'emblée que le corse est une langue romane du groupe italo-roman : c'est une classification rapide aujourd'hui reconnue qui ne pose plus aucune sérieuse objection de principe, puisque l'autonomisation du corse est admise de manière quasi générale et notamment par les autorités du Ministère de l'Education Nationale qui régissent son enseignement. De son côté, la communauté scientifique, par ses spécialistes en dialectologie, linguistique ou sociolinguistique, l'inscrit aujourd'hui au nombre des quatorze langues romanes recensées, aux côtés de l'italien et du français, par exemple, et pour ne citer que les deux langues internationales avec lesquelles le corse a fréquemment affaire parce qu'elles lui sont souvent associées pour d'évidences raisons socio-historiques. Ce qui apparaît à présent logique ne fut pourtant pas toujours admis aussi aisément, ni par l'administration ni par
1

FUSINA

J.(1991) en coll. Les racines de la vie, La Corse
Ed.CRITT/DRAE/DR T, 31 p.

naturelle,Ajaccio,

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les universitaires, ni même par les érudits locaux ou les militants de la langue: pour aucune de ces catégories d'acteurs glottopolitiques, comme on les appellerait aujourd'hui, l'affaire ne se résolut dans la facilité ou l'évidence. Nous évoquerons plus loin les moments-clés de l'appréhension du problème, de l'évolution des esprits dans ce domaine particulier, et verrons quelles solutions lui ont été apportées aux divers degrés de décision concernés; et cela depuis les dates les plus reculées. Est-il bien utile, sinon anecdotiquement, de rappeler que l'identification de l'idiome parlé par les premiers habitants de l'île semble avoir posé problème dès l'Antiquité? L'historien romain Salluste y voit du ligure, Sénèque exilé y retrouve mêlés au grec et au ligure des «vocables cantabres» ou ibériques de son pays d'origine puisqu'il était cordouan, et Pausanias le Grec des accents libyens. Quant à Diodore de Sicile, au 1er siècle av-JC, il n'y voyait lui qu'étrangeté et incompréhensibilité.2 Il n'est donc pas inutile de rappeler que cette langue n'est pas un italien importé ou transformé, mais bien le résultat d'une évolution propre à partir d'un état de langue sans doute fortement latinisé. On suppose en effet que sur le substrat pré-latin tyrrhénien, propre aux terres de la Romania maritime (Sardaigne, péninsule italienne, Sicile et Corse) s'est constitué un néo-latin populaire, socle du parler roman qui deviendra progressivement le corse que nous parlons aujourd'hui. L'influence toscane a été capitale à partir du IXème siècle et jusqu'à une période relativement tardive: elle est à l'origine de cette couleur dantesque que d'aucuns disent retrouver dans certains traits du corse moderne: ainsi ces sociolinguistes de la péninsule qui le considèrent comme un conservatoire privilégié d'archaïsmes italiques. Il faut cependant considérer que la Toscane dont il s'agit là, plus tournée vers le sud qu'il n'y paraît, renvoie naturellement à
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JEHASSE 0.(1987) Corsica classica,Ajaccio, La Marge Ed., 186p. 14

un vieux fonds méditerranéen excédant largement les frontières qui nous sont aujourd'hui familières. C'est l'explication des parentés qui peuvent être également

constatées avec certains dialectes de l'Italie centrale et
méridionale, vénitien, ombrien, sicilien, calabrais, entre autres: elles viennent corroborer en tout cas la pertinence d'une latinité méridionale qui serait issue de la greffe latine sur son substrat méditerranéen. En effet, on peut considérer logiquement que la spécificité linguistique corse repose bien moins sur la particularité d'aspects propres à l'île seule qu'à la combinaison de traits communs à tel ou tel point de l'aire italique qui seraient venus s'associer progressivement comme composantes au cours d'une évolution de longue durée. A titre d'exemple, l'affinnation corse iè (oui) est souvent évoquée comme marqueur d'identification par rapport au si italien ou espagnol ou même au da roumain: or, cela n'est vrai qu'en apparence puisque cette fonne est présente sporadiquement non seulement en Italie, mais également en Grèce et en Sardaigne; par ailleurs, le si est utilisé en corse même dans des locutions ou des expressions figées. On voit bien que les choses ne sont simples que parce qu'elles sont souvent mal connues ou présentées superficiellement et répétées à l'envi sans de précises vérifications de terrain pourtant indispensables. Si la diffusion de la langue du colonisateur s'est faite initialement par les troupes romaines d'occupation, c'est l'Eglise qui favorise probablement la toscanisation de l'île à mesure que le christianisme s'y fait place avant même les invasions barbares. L'influence pisane SlIr le commerce maritime augmente encore le rôle du toscan dans les échanges au point de supplanter progressivement celui du latin. Quelques repères historiques encore: la domination génoise ayant relayé au Xlllème siècle et jusqu'au XVlllème siècle la domination pisane en Corse, la toscanisation de l'île se poursuivra d'autant mieux que la République ligure avait 15

adopté elle-même le: toscan comme langue officielle, ainsi que les autres Etats de la région à la même époque. La Corse ne faisant pas exception à la règle, l'italien a longtemps été considéré dans l'île comme l'expression écrite du corse, ressenti alors comme dialecte de la même aire linguistique, selon un cas de figure qui fait penser, par exemple, au rapport allemand/alsacien tel qu'on le présentait encore tout récemment. Quant à l'influence du français, elle s'est développée très lentement à partir de l'annexion de 1769, au cO\Jrs d'un processus de transculturation qui a duré près d'un siècle. Une vigoureuse politique de francisation d'abord, puis l'efficience des lois scolaires, ou encore l'importante émigration d'insulaires vers l'empire colonial pourvoyeur d'emplois, faisant en quelque sorte du français la nouvelle langue du pain, ont accentué considérablement les effets d'acculturation. La pratique quotidienne du corse en a gravement pâti tant au plan quantitatif qu'au plan qualitatif, l'idiome local étant désormais concurrencé jusque sur le terrain de l'oralité par un français omniprésent. Si corse et italien avaient pu apparaître un moment en relation historique de complémentarité, il ne peut plus en être de même entre corse et français puisque le rapport de concurrence ou de crise devient inévitable du fait de l'origine et de la réalité linguistique fort différente des deux systèmes en présence. C'est grosso modo en ces termes que la question de l'accès du corse à l'écrit journalistique sera posée par la célèbre revue A Tramuntana du poète Santu Casanova en 1896. Nous y reviendrons. Aujourd'hui la situation du corse (ou du moins l'appréhension qu'en peut avoir sa communauté utilisatrice) a évolué considérablement du point de vue sociolinguistique: en deux mots, ce que Fernand Ettori préconisait en 1981 comme principe dynamique de gestion de la langue par la prise en compte de la totalité de ses diversités régionales, la 16

fameuse «dialectique de l'un et du multiple »3, a prévalu puisque l'attitude des corsisants actuels tourne le dos à certains des mythes d'autrefois (l'unification par décret académique, la recherche de pureté ou d'authenticité à tout prix, le caractère primordial de l'oeuvre littéraire fondatrice...par exemple), et accepte la diversité des variétés locales dans sa réalité historique en y puisant au contraire toute la richesse lexicale ou morpho syntaxique préservée de la tentation du tri ou de la sélection, comme ce fut le cas pour certaines autres langues romanes, particulièrement pour le français au XVlème siècle. La «polynomie» telle que l'a définie Jean-Baptiste Marcellesi (<< langue dont l'unité est abstraite et résulte d'un mouvement dialectique et non de la simple ossification d'une norme unique et dont l'existence est fondée sur la décision massive de ceux qui la parlent de lui donner un nom et de la déclarer autonome des autres langues reconnues»)4 a, dans ce prolongement, relayé la proposition précédente en ouvrant le champ pour les jeunes chercheurs corses à une série d'enquêtes et d'études sociolinguistiques intéressantes et fertiles par le renversement d'optique même qu'elles supposaient. Ce point de vue a prévalu également auprès de l'administration de l'Education Nationale pour ce qui concerne la pédagogie à tous les degrés de l'enseignement, la rédaction des documents d'usage scolaire, les modalités des épreuves de langue corse du baccalauréat du second degré; ainsi les imprimés des sujets du CAPES de corse mentionnent-ils tout à fait officiellement qu'aucune variété linguistique ne sera privilégiée par le jury. Dans le même esprit de tolérance, cette attitude a été étendue à
ETTORI F./FUSINA 1. (1981) Langue corse, incertitudes et paris, Ajaccio, Scola Corsa di Bastia et MCC, 94p. 4 MARCELLESI J.B.(1984) «La définition des langues en domaine roman,. les enseignements à tirer de la situation corse», in Actes du XYlème congrès de Linguistique et Philologie Romanes, vo1.5, Aix-enProvence 17
3

l'orthographe puisque le principe a été retenu que les systèmes graphiques autres que celui qui est majoritairement utilisé sont acceptés, pourvu que les candidats appliquent avec cohérence celui qu'ils ont adopté. Ajoutons à ce bref tableau de présentation et comme au chapitre des curiosités, qu'il existe des îlots linguistiques anciennement installés en Corse: à l'extrême sud, le bonifacien, ligure importé au XIIIème siècle par des colons génois, est encore connu par une quarantaine de familles de l'ancienne citadelle et des enseignants locaux s'appliquent à le conserver voire à le valoriser. Au nord ouest de l'île, il reste même des traces du grec implanté per des colons mainotes établis près de Cargese aux XVIIème et XVIIIème siècles, surtout à vrai dire dans la liturgie de rite orthodoxe maintenue dans la petite communauté, par ailleurs parfaitement intégrée, grâce à la présence d'une église et de son ministre du culte, un archimandrite qui officie à tour de rôle dans l'une et l'autre religions, la catholique et l'orientale. A l'inverse, à l'extrême nord de la Sardaigne, on note la persistance d'une variété proche de celle du sud de la Corse par suite d'un peuplement d'immigration datant du XVlIIème siècle. La population locale, d'ailleurs désignée souvent par les autres Sardes sous le nom de i Corsi (les Corses) est attachée à son idiome qu'elle conserve à l'oral et tente même parfois de promouvoir par l'écrit. Enfin et pour clore ce rapide état des lieux, disons qu'aujourd'hui, malgré les évolutions enregistrées et de considérables avancées conceptuelles et pratiques, il reste des questions pendantes et bien des incertitudes pour l'avenir. Ainsi, le statut de langue écrite à part entière pour l'ancien idiome oral corse ne va-t-il pas sans difficulté dès lors qu'on pose le problème de son développement: toujours minoré entre deux langues de prestige, il tente de trouver sa place dans une réalité encore vivante certes, mais où demeurent, d'une manière plus ou moins marquée, des oppositions 18

unité/diversité, oral/écrit, nonne/usage, dans des fonctionnements diglossiques fort complexes. Ces phénomènes sont analysés sous l'éclairage d'approches psycho- ou sociolinguistiques que le terrain expérimental revigore (psychologie du langage, méthodes didactiques actualisées, concept de reconnaissance-naissance, élaboration linguistique et littéraire, distanciation, volonté populaire) et une perspective glottopolitique élargie stimule la réflexion puisque l'on peut comparer les acquis de la situation actuelle à ceux des autres régions européennes confrontées à ces questions (Ratification finale non encore acquise de la Charte européenne pour les langues moins répandues par le gouvernement français, principe de coofficialisation administrative corse-français) 5 Dans cette problématique s'inscrivent alors non seulement l'écriture du corse, mais encore son illustration littéraire, son enseignement généralisé et la recherche universitaire qui le concerne, son utilisation quotidienne et médiatisée, selon un éventail diversifié de fonctions et de registres en mutation fort rapide. Les développements dans chacun de ces domaines dépendront de la vitalité des nouveaux locuteurs et scripteurs du corse, de la richesse et de la sincérité du débat public, de la volonté collective et de la cohésion de la communauté utilisatrice, pour ne pas parler de la qualité des mesures de politique de la langue qui lui seront appliquées, tant au plan national qu'à celui de la région.

5 Concept de coojJicialité/Edea di cuufficialità Bastia, Scola Corsa di Bastia, 32p.

(1990), ouvrage collectif,

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CARACTERISATION

LINGUISTIQUE

Il est courant de dire que les variétés internes du corse partagent leur aire d'influence de manière dichotomique à cause de l'épine rocheuse centrale qui délimite deux parties principales, une zone centre-nord schisteuse, l'ancien Cismonte , et une zone sud granitique, l'ancien Pumonte. Si cette partition ne correspond pas exactement non plus aux territoires des deux départements actuels, on peut avancer que les différenciations linguistiques résultent plus sûrement du cloisonnement extrême d'un relief montagneux, responsable de l'existence de nombreuses micro-régions ou pievi, et des relations d'échanges qu'elles avaient traditionnellement organisées entre elles: transhumances pastorales anciennes ou mouvements de populations plus récents vers les centres urbains ou les côtes ont mêlé leurs effets, découpant ainsi nombre de sous-ensembles que les isoglosses des dialectologues anciens ou récents ont précisément dessinés.6 On s'accorde à p~nser également que, outre le substrat méditerranéen déjà évoqué, les conditions sociales de la romanisation ont contribué à l'implantation et à la conservation archaïsante de ces fonnes de latinité méridionale propres à l'Italie du Sud, à la Sardaigne et à la Corse, notamment pour cette dernière dans ses variétés du sud.

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DALBERA-STEFANAGGI M.I. (1995) Nouvel Atlas Linguistique de la Corse, Tome I, Paris, CNRS Editions. 20

Par exemple, la fameuse consonne dite cacuminale ou rétroflexe que l'on transcrit par un dd au sud et qui est présente dans les mots: peddi : peau; ziteddu : enfant; coddu cou; famidda : famille; cavaddu : cheval; padda : paille... alors qu'ils correspondent respectivement pour les parlers du nord à : pelle, zitellu, collu, famiglia, cavallu, paglia..est un bon indicateur du phénomène. Autre exemple caractéristique des parlers du sud: la conservation du timbre des voyelles latines i et u brèves, alors qu'elles ont évolué en e et 0 dans toute la Romania occidentale et dans les parlers nord de la Corse: on retrouve ainsipilu (poil), siccu (sec),fritu (froid), stidda (étoile),furru (four), cruci (croix), puzzu (puits), furca (fourche).. .pour leurs correspondants pelu, seccu, fretu, stella, fornu, croce, pozzu, forca... Le lexique fournit également des exemples de similitude de traits qui peuvent porter témoignage de cette ancienne unité linguistique méridionale: ils se rapportent aussi bien à la flore qu'à la faune, à la vie agro-pastorale qu'à la chasse, au corps humain qu'aux liens de parenté...Les traces de pré-latin le plus couramment citées dans ce cas sont celles que présentent des tennes comme caracutu (houx), erba barona (thym), tafonu, tufone (trou), teppa (côte pentue), mufra, muvra (mouflon), ghjallicu (sapin), taravellu, tarabucciu (asphodèle), ghjacaru (chien)... En revanche, l'ensemble des parlers corses présentent des traits identificateurs communs, comme par exemple l'absence de diphtongaison des voyelles e et 0, alors que celle-ci est courante en italien et dans les autres langues romanes; en corse, elle ne s'est pas effectuée et l'on a donc: a petra (la pierre) en it. la pietra ; u pede (Ie pied) en it. il piede ; u core (le coeur) en it. il cuore; bonu (bon) en it. buono... Les consonnes palatales TJ et DJ (transcrites CHJ et GHJ) diffèrent de CH et GH italien: ex. chjama (appel, il appelle) en it. chiama; vechju (vieux) en it. veèchio ; chjaru (clair) en 21

it. chiaro; machja (maquis) en it. macchia; ghjocu (jeu) en it. gioco; piaghja (plage, plaine) en it. spiaggia; ghjornu (jour) en it. giorno ... L'adoucissement des consonnes initiales après une voyelle atone par sonorisation ou relâchement: u panel prononcé u J1ane (le pain); a telal prononcé a Dela (la toile); u sale I prononcé u laIe (le sel); u vinu, u vinu Iprononcé u Winu (le vin); a capra Iprononcé a Gapra (la chèvre)... Cette tendance générale à la sonorisation et au relâchement articulatoire des consonnes, quoique plus sensible au nord qu'au sud, est le phénomène qui est considéré comme une des particularités fortes du corse: il s'agit pourtant d'un « sandhi », c'est-à-dire d'une modulation ou modification phonétique connue dans d'autres systèmes linguistiques, qui affecte ici plus ou moins sensiblement toutes les consonnes, à l'initiale ou non, et qui se prononcent ainsi fortes ou faibles, tendues ou moins tendues, sourdes ôu sonores, en fonction du contexte phonique d'emploi. Cela entraîne donc des prononciations différentes pour une même graphie consonantique, et c'est une des difficultés majeures de l'apprentissage du corse pour un étranger. Par exemple, la consonne f sera prononcée sourde et tendue après un accent tonique: hè fatta (c'est fait), après une consonne: un fattu (un fait), ou à l'initiale absolue :facciu (je fais). Un autre phénomène courant du corse réside dans l'apocope régulière des infinitifs quel que soit le groupe des verbes de la conjugaison: cantà, manghjà, dorme, vende, fini, puli (en it.cantare, mangiare, dormire, vendere, finire, pu/ire) respectivement pour chanter, manger, dormir, vendre, finir, nettoyer. D'une manière plus générale, on peut compléter cette observation en faisant remarquer que le développement massif de l'apocope n'a laissé persister aucune consonne finale en corse ni dans d'autres langues de la Romania, y compris le s final d'indication du pluriel. 22

L'apocope porte également. sur l'appellatif caractéristique de l'apostrophe méditerranéenne: en corse celle-ci s'exprime généralement par la particule vocative 0 suivie du nom apocopé : 0 Sà (pour Santu Toussaint), 0 Cà (pour Carlu, Charles), 0 Pé (pour Petru, Pierre), 0 Ghjà (pour Ghjacumu, Jacques) Autre tendance à l'abréviation: l'usage fréquent, à côté des fonnes régulières du participe passé en atu, utu, itu de participes passés courts, comme tombu (tué), cercu (cherché), contu (raconté), trovu (trouvé) à côté de tumbatu, circatu, cuntatu,truvatu. Pour certains participes passés en s comme persu (perdu, it. perduto), chersu (demandé) il n'existe pas d'emploi alternatif. Il y aurait d'autres particularismes, souvent partagés d'ailleurs avec des formes connues dans l'aire italique ou plus largement dans la Romania, mais nous ne développerons pas davantage sur ce chapitre pour nous consacrer aux questions actuelles de norme et d'usage qui animent la réflexion sur le corse qui se vit et s'emploie aujourd'hui.

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ENTRE L'USAGE ET LA NORME

En passant de l'aire italique à l'aire française, l'ancienne diglossie corso-toscane qui avait trouvé une certaine complémentarité des fonctions et une sorte de stabilité de l'écrit par le recours total ou partiel aux formes italiennes, est confrontée de manière patente au rapport conflictuel entre les systèmes linguistiques en présence. Si dans un premier temps la force de la transmission familiale dite «naturelle» du corse avait pennis de préserver chez l'individu des performances bilingues satisfaisantes pour l'expression de ses intérêts familiers et quotidiens, dans des rapports langagiers de proximité malgré l'importance reconnue de l'apprentissage du français, le recul actuel de la pratique du corse en dehors du seul champ scolaire semble de nature à rompre le fragile équilibre d'autrefois. La cohabitation linguistique actuelle a engendré une diversification des pratiques et des usages communicatifs, et souvent sans que les locuteurs eux-mêmes en aient parfaite conscience. S'est construite ainsi une forme d'expression interlangagière intéressante à observer pour ceux qui savent débrouiller dans cette production apparemment anarchique ce qui relève des effets diglossiques et de leurs fonctionnements. Si le passage intermittent d'un code à un autre (code switching) est très connu, le mélange des codes (code mixing) l'est moins et peut laisser perplexe. Lorsqu'un jeune insulaire dit « il spazzait » ou encore «je scappe », -et de telles formules, loin d'être rares, sont devenues courantes et parfois ostentatoires dans les cours de 24

récréation de collège-, elles revêtent des significations multiples dont il serait imprudent de ne les considérer que comme la marque langagière d'un passage obligé de l'adolescence, un signe de connivence et d'intégration de type psycholinguistique. Car, il n'est a priori guère difficile pour un locuteur moyennement compétent de proposer «il balayait» et «je m'enfuis» (en optant pour le français), ou bien« spazzava» ou« scappu » (en optant pour le corse). Or, le choix opéré par le sujet, dans cette aporie momentanée, est celui de l'entre-deux, c'est-à-dire le choix de l'un et l'autre des codes, comme s'il n'en voulait en somme sacrifier aucun, comme s'il avait voulu l'intrication délibérée des deux possibilités, en mélangeant les noyaux lexicaux de l'un aux désinences verbales de l'autre, avec le plus souvent un naturel et une aisance que ne laisse pas deviner la trivialité des exemples donnés ici pour des raisons simplement pédagogiques. Rien ne pennet non plus de décider sinon arbitrairement quelle fonne langagière devrait l'emporter dans l'esprit du sujet parlant: seule une réflexion sur le contexte de la production, en somme sur l'écosystème où elle s'opère, pourrait apporter des indications fécondes sur de tels énoncés, sur l'identité complexe de la langue réelle qui préside à l'énonciation. On aura compris qu'il s'agit là de remarques qui s'efforcent de demeurer le plus objectives possible pour un observateur/acteur dans sa tentative d'appréhender une réalité langagière composite dont on sait par ailleurs qu'elle obéit à de fortes motivations individuelles et collectives, liées aussi bien à une situation socio-politique évolutive qu'aux données fondées sur l'analyse socio-linguistique classique. Ces productions s'inscrivent en outre, comme tout fonctionnement social, dans un réseau ténu de représentations

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complexes, dans un ensemble d'attitudes et de comportements de type éminemment symbolique.7 On pourrait dégager ainsi, dans la palette des «français régionaux de Corse» un certain nombre de variétés internes oscillant théoriquement dans le cadre de référence que constituent les deux langues limites et supports, en fonction de la proximité évaluée de l'une ou de l'autre: dans le champ clos de l'école les pédagogues enregistrent « gallicis~es » et « corsicismes» à foison (calques, interférences, fautes de morphologie, de syntaxe, de lexique) et tentent d'en. corriger les dérives en consolidant les apprentissages des deux systèmes linguistiques et en utilisant les vertus d'une grammaire contrastive, mais cette « correction» peut paraître illusoire dès lors qu'elle a moins de prise sans doute sur le langage comme pratique en gestation expressive permanente, souvent fuyante ou ludique, que sur les constructions théoriques abstraites de la langue enseignée. Dans cette problématique, il ne faut pas oublier que si la norme du français est établie et vérifiable aisément, il en va tout autrement pour le corse, et pour les raisons historiques mêmes évoquées plus haut. La plurinorme préconisée par les praticiens d'aujourd'hui est un concept qui demande un certain temps d'acclimatation et une pédagogie adaptée pour s'imposer sans conteste. Les réflexes normatifs acquis par l'habitude scolaire de l'apprentissage du français ont la vie dure et réapparaissent parfois jusque dans les attitudes didactiques de certains maîtres, mais on est frappé, dans cette période de renouveau linguistique, par la réticence assez commune du public à accepter libéralement les nombreuses formes offertes si elles sont moins familières, et surtout par son désarroi face aux réponses multiples ou en l'absence d'ultime et rassurante autorité décisionnelle sous forme de quelque « bon usage» académique ou dictionnaire incontesté.
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Voir pour une explicitation plus complète de ces questions notre contribution Défendre la Corse? (1992) pp.73-102 à l'ouvrage collectif Corse, défense d'une île, Marseille, Autres Temps Ed., 196p. 26

LA GRAPHIE

Les premières tentatives d'écriture du corse, au XIXème siècle principalement, se sont appuyées sur la base italienne, référence tout à fait logique compte tenu de l'époque et de la formation intellectuelle des scripteurs. Pour ce qui concerne quelques sons ignorés de l'italien classique on se posa la question de savoir s'ils étaient rendus convenablement par l'alignement sur le code orthographique de la péninsule. Pour les deux occlusives palatalisées évoquées plus haut et prononcées TJ et DJle philologue F.D. Falcucci (1835-1902) avait proposé l'introduction des signes CHJ et GHJ (comme dans chjosu : pré, ou dans ghjelu : givre). La chuintante sonore correspondant au français J était notée quant à elle SC dans un premier temps: on lui a préféré SG (sg devant e ou i, sgi devant a, 0, u). On écrit aujourd'hui camisgia (chemise, it. camicia), cosge (coudre, it. cucire )... La volonté de simplification, le désir d'autonomisation par rapport aux graphies italiennes, l'influence du français et de son mode de transcription particulier, les pratiques patoisantes, l'incompétence aussi parfois, conduisirent sur ce registre à des propositions diverses et même aberrantes qui ne furent pas retenues en définitive, lorsque se manifestèrent les signes du renouveau culturel et littéraire des années 1970. L'ouvrage lntricciate è cambiarine8 de D.Geronimi et P.Marchetti proposa à cette époque un système d'orthographe
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GERONIMI D./MARCHETTI P. (1971) Intricciate è cambiarine

(manuel pratique d'orthographe corse), Nogent-sur-Marne, Ed. Beaulieu, 128p. 27

et d'orthoépie qui emporta l'adhésion du plus grand nombre et constitua dès lors la référence dans son domaine, à quelques détails près. Le titre même du manuel résume les deux principes qui ont guidé les auteurs de ces propositions. Les intricciate (lettres emmêlées ou composées) serviront à transcrire les deux affriquées palatales évoquées plus haut: le choix des groupes CHJ et GHJ, chacun constitué de trois lettres réunies en un seul signe conventionnel représentatif du son correspondant, balayait ainsi sur cette question les propositions malencontreuses antérieures (doublement des consonnes C et G, double visage des mots concernés lorsque l'initiale était en cause, par exemple) Les cambiarine (consonnes mutantes) permettaient de leur côté d'inclure les groupes-signes précédents dans l'ensemble des consonnes, prononcées tantôt de manière sourde, tantôt de manière sonore, comme il a été indiqué au chapitre précédent dans la description de la caractérisation linguistique. Ce que le manuel nomme «cunsunatura capunanzu» (prédétermination consonantique) constitue une règle pratique qui facilite l'accès à la lecture parce qu'elle permet d'annoncer au lecteur l'intensité qu'il devra donner aux consonnes, grâce à l'emploi d'un signe diacritique accentuel (aletta ou accent) qui offre également l'avantage d'éviter les confusions possibles entre homophones. Autre novation, celle qui fut le plus souvent décriée, l'introduction d'un h à la troisième personne du verbe esse (être) au singulier: la fonne hè (il ou elle est) dont le h a été critiqué comme «bâtard» permet pourtant de distinguer précisément le verbe « il est» de la conjonction « et » que le manuel propose d'écrire è , et de l'article défini e (<< les» au féminin pluriel) qui n'en porte pas. Ce h était appelé « analogique» par ses inventeurs parce qu'il était posé en quelque sorte en parallèle avec le h étymologique du verbe « avoir» (avè) à la troisième personne du singulier: hà (il ou elle a). Du coup, un distinguo du même type que pour les 28