//img.uscri.be/pth/cb623786529aaef4ddb7942444775f5b761a275f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 23,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

PARLONS ESPERANTO

De
303 pages
L'espéranto, langue internationale présente dans plus de 120 pays, est aujourd'hui une des langues les plus parlées du monde. La communauté espérantophone, non contente de faire de l'espéranto une langue vivante, de compter de plus en plus d'espérantophones dont la langue maternelle est l'espéranto, élabore progressivement une culture transnationale (littéraire, musicale...). I1 fallait donc une grammaire en français pour que cette langue, puissante et belle, soit mieux connue dans les milieux espérantophones.
Voir plus Voir moins

PARLONS ESPÉRANTO

Jacques Joguin

PARLONS ESPÉRANTO
La langue internationale

Deuxième édition revue et corrigée

Préfaces de Renée Triolle et Georges Lagrange

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

France

L'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItalÏa Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

~L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-0355-0

IVI121tlf A\ICI~

"ICIUIL lrIUII2I~"

Depuis une centaine d'années, l'espéranto traîne derrière lui les idées de ses détracteurs, les à priori selon lesquels une langue construite ne peut avoir de culture. Difficile, pour l'inconscient collectif, d'imaginer que, s'il n'y a pas de pays, il puisse y avoir une culture! Qu'est-ce qui pousse un berger des Andes ou un ambassadeur australien, un paysan bulgare ou un universitaire français, un réfugié congolais ou une secrétaire japonaise à "faire" de l'espéranto? Le besoin de communiquer? L'envie de voir le monde à ~travers ses propres yeux? Le contact avec des gens différents? Difficile à dire... Pourtant, ce qui ressort chez tous les espérantophones, c'est ce besoin de savoir, cette démarche personnelle en dehors des sentiers battus, le droit à la différence et à l'égalité. Les rares études sociologiques sur la "communauté espérantophone" font apparaître que ses membres appartiennent aux classes moyennes mais qu'ils sont plus cultivés que leurs collègues nationaux. Une évidence: qui aurait la possibilité (ou même l'idée) de lire des poèmes chinois, des contes mongols ou une saga fmlandaise ? Y avoir accès dans une langue qu'on maîtrise est un formidable stimulant. Arriver à maîtriser une langue étrangère est rarissime. Mais bien parler ou comprendre l'espéranto demande moins d'effort que pour une langue nationale, même si la structure de la langue est différente. Étudier la langue en la comparant à celles qu'on a apprises est un exercice amusant mais plus intéressant encore est de pouvoir s'en servir sur le terrain. Et quand le terrain est la Terre entière, la connaissance de l'espéranto, qui favorise l'approche de l'individu, est un outil unique dans la culture de la paix. Apprendre à se connaître plutôt que se "taper dessus", c'est ce à quoi s'emploient les millions d'espérantophones depuis quatre générations. Ce livre devrait contribuer à mieux faire connaître l'espéranto à tous ceux qui auront la curiosité et l'honnêteté intellectuelle d'aller chercher par euxmêmes les informations sur la langue internationale. Renée Triolle (Vice-présidente de l'Association d'Esperanto (DEA), chargée de la culture et de l'éducation). mondiale

IVI121tlf A\ICI~

"II3II2A""~"'~~\IIII2I~"

Ce livre contient une grammaire de l'espéranto en langue française. Quel en est le but? Une première réponse serait de prouver une évidence, de montrer que l'espéranto est une langue comme les autres et que sa grammaire, pour régulière qu'elle soit, mérite d'être analysée et étudiée dans son fonc-

tionnement, comme toutes les autres grammaires, que ce n'est pas un code, un schéma appauvrissant. En effet, une langue peut être dépourvue des irrégularités qui encombrent les langues dites "naturelles" tout en étant d'une grande richesse d'expression et d'une précision très supérieure à celle de ces dernières. A qui s'adresse ce livre? A des francophones débutants, bien sûr: les espérantophones confmnés préfèrent affmer leurs connaissances grammaticales dans leur propre langue. Cependant, bien que l'auteur insiste dans son introduction, sur la simplicité de sa présentation, il est évident qu'il vise des étudiants, pas nécessairement linguistes, mais cependant d'un niveau universitaire. Mais aussi, pourquoi pas, des linguistes qui se contentent d'un regard superficiel et distant sur l'espéra~to et ignorent totalement qu'ils ont affaire à une langue vivante. La qualité principale de cette grammaire est de montrer les mécanismes fondamentaux de l'espéranto qu'on a trop souvent tendance à assimiler à une langue romane en raison de son vocabulaire à 60 % latin. Or, malgré cette ressemblance de façade, l'espéranto ne se comporte pas comme une langue romane; et lorsque Jacques Joguin m'a prié de réviser son

ouvrage - ce que j'ai fait bien volontiers - je me suis permis de souligner
cette différence, ce caractère non-latin, non-français. Je lui ai demandé d'attirer l'attention de l'étudiant sur les faux-amis, non seulement sémantiques, ce qui est habituel pour des langues dont les vocabulaires sont proches, mais aussi grammaticaux et même structurels. Il est en effet important d'expliquer, par exemple, que l'expression "Ne legu plu", traduction apparemment littérale du français "Ne lisez plus", est cependant différente dans sa construction, que "Ne dites plus rien" comprend trois négations alors que l'espéranto se contente d'une seule et que" êe mi" n'est pas le français" chez moi", malgré une évidente similitude. Il est important de montrer que telle ou telle tournure, familière à un Allemand ou à un Russe, demande à un Français un certain effort d'adaptation. Il n'est pas inutile, enfm, de mentionner que son caractère agglutinant apparente l'espéranto au hongrois ou au turc, que l'emploi qu'il fait de monèmes de formes absolument invariables le rapproche du chinois... C'est pour toutes ces raisons que j'ai apprécié l'ouvrage de mon collègue et ami Jacques Joguin et que je le recommande aux amateurs éclairés. Kvinpetalo Mai 1998 Georges Lagrange Ecrivain, membre de l'Académie d'Esperanto (Section Grammaire)

6

A\ V A\Nlr,.II)I[2I()II)I()~

Les espérantophones français disposent, comme tous les espérantophones du monde, d'une grammaire de l'usage en espéranto, la fameuse PAG (Plena Analiza Gramatiko : Grammaire analytique complète). Cette grammaire n'a jamais été traduite en français. Elle est donc inaccessible aux nonespérantophones. Et elle l'est tout autant à ceux qui débutent vu sa complexité. Il était donc important de combler cette lacune. La "PAG" étant une référence, nous lui avons nécessairement très largement emprunté. Cela excluai.t donc tout renvoi à cet ouvrage dans le cours du texte, sauf exceptions. Et du même coup se trouvait également réglé le problème du niveau quitte à extraire ultérieurement, pour les débutants, la "quintessence" de l'actuelle version (Néanmoins, pour leur faciliter la lecture, nous avons repéré par un trait en marge les passages plus difficiles ou secondaires) . Ce choix est notamment justifié par le fait que, l'espéranto étant devenu une langue à part entière, il serait normal qu'il prenne sa juste place dans la recherche et l'enseignement. Nous avons donc cherché à être le plus complet possible mais, en contrepartie, à être le plus clair possible. Nous espérons y être parvenu malgré la diversité des démarches que nous nous sommes imposées: * ne pas nous en tenir à la simple description mais expliquer en partant de l'espéranto. * introduire des notions structurales et des notions de linguistique sans pour autant faire usage de termes trop savants. Il est en effet important de montrer, par exemple, quelle est l'incidence de la séparation des informations sémantiques et syntaxiques ou que l'espéranto possède un métalangage dont une partie lui est propre. * comparer aussi souvent que possible aux autres langues. Il nous a en effet semblé que, l'espéranto étant une langue internationale, les espérantophones se devaient de posséder un minimum de connaissances générales sur la diversité des langues. Cela permet, en même temps, de montrer en quoi consiste l'originalité de l'espéranto qui peut, par exemple, passer facilement d'une syntaxe analytique (à la française) à une syntaxe synthétique (ni estas de la sarna opinio (nous sommes du même avis) pouvant se dire aussi bien ni sarnopinias) parce que, contrairement aux apparences, l'espéranto n'est pas une langue latine, ni même une langue indo-européenne. Un autre problème, qui ne se pose pas à une grammaire tout en espéranto, est celui de la traduction des exemples. Donner toutes les traductions risquait de trop augmenter le volume. Le noyau du lexique donné en fin d'ouvrage porte sur les termes utilisés dans la grammaire. Mais cela impose de donner quelques explications sur l'utilisation du lexique car un non-espérantophone peut rencontrer des difficultés lors de la 7

recherche d'un mot dans un dictionnaire d'espéranto qui classe toujours selon les radicaux et non selon les mots. Ainsi, aro (un ensemble) se trouvera avant araneo (araignée) et arangi (arranger) parce que "ar" se trouve avant arane et arang. Quant aux mots composés, on les trouve généralement (mais pas toujours) au radical principal c'est à dire à celui de la fm du mot. On cherchera donc alveni (arriver) et fervojo (chemin de fer) à veni et vojo. On a utilisé les mots: "Esperanto" pour désigner la communauté espérantophone et ses institutions et "espéranto" pour la langue Enfm, quelques abréviations ont été utilisées:

- Eo

: Esperanto

ou espéranto

- Z. ou z : L. L. Zamenhof
d'objet direct

- COD

ou C.O.D. : Complément

- COI ou C.O.I.

: Complément d'Objet Indirect - C.C : Complément circonstanciel - qn : quelqu'un - qc: quelque chose - T ou tr. : (verbe) transitif - NT ou intr. : (verbe) intransitif
- Rem. : Remarque

Nous tenons à remercier tout particulièrement:

- Renée

Triolle, vice-présidente

de l'Association

Universelle

d'Espe-

ranto (DEA) qui a bien voulu relire le manuscrit, nous gratifier de très précieux conseils et rédiger une préface. Qu'elle en soit très vivement remerciée. - Georges Lagrange, du secteur "Grammaire" au sein de l'Académie d'Esperanto qui a également accepté de préfacer cet ouvrage et nous a fait part de très nombreux conseils et remarques qui ont notamment permis de renforcer encore le caractère" espéranto" de la présentation et des différentes analyses. Qu'il trouve ici toute notre chaleureuse gratitude. - le professeur M. Maillard, professeur émérite de linguistique générale à l'Université Stendhal

- Grenoble

III pour les judicieux

conseils qu'il a

bien voulu nous prodiguer. - Michel Malherbe, directeur de la collection "Parlons" qui, en nous proposant l'édition de cette grammaire, a clairement montré son ouverture et son intérêt pour une langue que beaucoup considèrent encore avec dérision ou suspicion. J. Joguin Grenoble, le 29 Mai 1998 La première édition étant épuisée après seulement deux ans, il a été décidé d'en faire une seconde plutôt qu'un tirage complémentaire. L'ouvrage a conservé sa structure mais les "erreurs" connues ont été corrigées, certains passages peu clairs ou insuffisamment développés ont été revus et la présentation souvent améliorée. Des ajouts ont pu être introduits. Que l'éditeur trouve ici l'expression de mes très sincères remerciements. 1. Joguin Grenoble, Juillet 2000 8

fI)/DiL$~~7lAt T/I()~
espéranto? Une langue "artificielle", un "machin affreux" ! C'est dans ces termes que certains le décrivent. Mais qu'en est-il exactement? Il a été proposé en 1887 par un oculiste polonais, le docteur Louis Lazare Zamenhof. Et voilà qu'il est devenu une langue vivante parlée par une communauté internationale, que plusieurs estimations situent entre 2 et 3 millions de locuteurs, répart!s dans plus de 120 pays sur les cinq continents. Ce nombre n'est pas négligeable mais il est faible comparé au nombre de locuteurs de l'anglais (600 millions dont 350 millions de natifs), ou du français (135 millions dont 75 millions de natifs)... Pourtant, il permet d'affmner ceci:
_

~

,'

L'espéranto est une des langues les plus parlées du monde puisqu'il fait partie des 3 % de langues ayant plus d'un million de locuteurs. Ces langues sont en effet une centaine et il y a de l'ordre de 3000 langues (sans compter les dialectes). Et parmi ces 3%, il y a aujourd'hui plus d'espérantophones que d'estoniens (un peu plus d'un million), de slovènes (1,5 millions) ou de lettons (2 millions) et presque autant que de lituaniens, de géorgiens, de slovaques ou de norvégiens (B 10).1 En outre, l'espéranto moderne dispose de plus de 20 000 racines avec lesquelles on peut fabriquer quelque 250 000 mots (le nombre de mots que le correcteur orthographique du traitement de texte pour ordinateur est capable de contrôler). L'espéranto est donc une des grandes langues du monde. Et vous avez dit artificiel? Certains diront plutôt: mais pourquoi n'en entend-on jamais parler? Il Y a une foule de réponses à cette question. En voici quelques-unes: les locuteurs étant répartis dans le monde entier, la densité est faible en un lieu donné. De plus, la publicité à grand battage coûte très cher et les espérantophones ont peu d'argent. Or, pour nos contemporains, "on n'en parle pas" est synonyme de "cela n'existe pas". Pourtant, bien qu'il ne bénéficie d'aucun soutien officiel, l'espéranto est bien vivant. Et, peut-être à cause de cela, il est, comme on le verra ci-dessous, l'objet d'une véritable campagne de désinformation. Comme ceux qui se permettent de prendre négativement position sur lui sans le connaître sont généralement bien placés socialement, ils ont souvent la possibilité d'influencer de nombreux lecteurs, les auditeurs et téléspectateurs. Cela n'empêche pas l'espéranto d'être en expansion, lente mais accélérée, alors que, parmi les 97 % d'autres langues, plusieurs sont en voie d'extinction ou en difficulté (il meurt à peu près 10 langues par an actuellement!). Il est
1 BI 0 renvoie à l'ouvrage IOde la bibliographie.

implanté partout en Europe, surtout dans les ex-pays de l'est et aussi en Asie, notamment en Chine, en Corée, au Japon, en Iran... ainsi qu'en Californie, au Brésil, à Cuba... et il pénètre en Afrique. Pourquoi l'espéranto cherche-t-il à se développer? Parce qu'il a été conçu pour devenir la langue internationale auxiliaire de communication pour tous les hommes. Mais alors, pourquoi l'espéranto, direz-vous, puisqu'il y a l'anglais? Question fréquemment entendue qui soulève un problème tellement important qu'il faut l'aborder de suite. nglais ou espéranto? "That is the question!" Le point central est , 1celui-ci : toute langue est le véhicule d'une culture. Adopter, de nos jours, une langue nationale comme langue internationale, c'est imposer une culture nationale à toute la planète. Et cet aspect, déjà grave en luimême, est encore aggravé par le fait que cette langue est celle d'un pays dont la puissance économique et donc politique est telle que les visées de ce pays deviennent hégémoniques (concurrence féroce des multinationales américaines, monopole des moyens de communication de masse: satellites artificiels et télévision, internet et ordinateur...) et qu'il considère la culture comme une vulgaire marchandise. Langue et puissance économique s'épaulent ainsi mutuellement. L'hégémonie linguistique est une des facettes de la mondialisation économique. Autrement dit, l'anglo-américain n'est pas neutre et le système international actuel de communication n'est pas démocratique. En revanche, l'espéranto, langue neutre et beaucoup plus facile à maîtriser que l'anglais pourrait aider à démocratiser la communication internationale.1 Mais les dirigeants sont-ils prêts à faire le pas? On peut en douter fortement car l'anglais est devenu pour nombre d'entre eux un des instruments de leur pouvoir. Ils n'ont donc aucun intérêt à ce qu'une langue internationale construite permette" aux masses de communiquer entre elles sans le truchement des élites" (B4). Pourtant, l'analyse a été faite par des linguistes très connus: "La large diffusion de l'anglo-américain... est bien due à la puissance

~

économiqueet politique des États-Uniset non pas à la prétendue facilité - en l'occurrenceun mensonge absolu - de l'anglais qui est une langue extrêmement difficile." 2
Comment se manifeste cette hégémonie? Voici quelques exemples: - 90 % des traductions en France viennent de l'anglais. Il est vrai que, dans ce pourcentage, se trouve un très grand nombre d'ouvrages scientifiques. De même, dans certains secteurs du livre, 90 % des ouvrages proposés
D'après une étude faite à l'université allemande de Paderborn, l'acquis après un an d'espéranto est le même qu'après 7 ans d'anglais dans les mêmes conditions. 2 Claude Hagège, professeur au Collège de France, interview à La Vie Ouvrière n° 2726/165 p. 35 10 Présentation 1

sont des traductions de l'américain. D'où une question: Les autres langues n'ont-elles rien à dire? Un des rôles de l'espéranto est donc de promouvoir les littératures des langues minoritaires ce qu'il ne se prive pas de faire. La réciproque n'est pas vraie: il est pratiquement impossible d'introduire un ouvrage français, très lu en France, sur le marché américain, au point que certains parlent de "colonisation" et même de "rideau de fer" ! - les scientifiques sont de plus en plus confrontés à une contradiction grave: l'anglais rudimentaire qu'utilisent beaucoup de conférenciers non anglophones lors des colloques ou séminaires internationaux ne permet pas de traiter sérieusement les sujets abordés dont la complexité va croissant. Or là, justement, réside une diff~rence très importante entre l'espéranto et l'anglais. La formation des mots n'est pas la même dans les deux langues et celle de l'espéranto, beaucoup mieux adaptée à un usage international, permet à la langue de rester facile malgré la complexité des notions abordées ce qui n'est pas du tout le cas de l'anglais (Voir Grammaire: Comparaison). Par ailleurs, le fait que, lors de certains colloques, 95 % des communications se font en anglais alors que les anglophones ne sont que 5 % est mal ressenti par beaucoup; sans parler de ceux, au CNRS ou à l'INSERM, dont la carrière est bloquée parce qu'ils n'ont pas publié en anglais.1 - De plus, au Bureau de l'ONU ou dans les instances européennes, et ce malgré les textes, l'anglais l'emporte de plus en plus sur le français et, à fortiori, sur les autres langues. Enfm, en France, une enquête sur l'apprentissage des langues, faite par René Girard, en 1983, à la demande du ministre Savary, concluait déjà: "La politique du ministère de l'Éducation Nationale se présente officiellement comme une politique de diversification... Mais cette construction en trompe-l'oeil ne saurait masquer la réduction de fait de l'éventail des langues proposées... l'anglais est choisi en première langue par la quasi totalité des élèves. Cette politique se solde donc par un échec évident". Bien entendu, les pays réagissent de plus en plus souvent: en France, loi Toubon et loi interdisant la publicité en anglais; en Chine, refus de traduire les conférences de presse hebdomadaires en anglais (Septembre 1997) ; au Japon, abandon de l'anglais obligatoire à l'école; à Hongkong, l'enseignement scolaire ne se fait plus en anglais depuis la rentrée 98... Mais ces mesures sont souvent contrebalancées par d'autres comme, par exemple, l'introduction de l'anglais dans l'enseignement primaire en France. Claude Hagège a pourtant préconisé de "ne pas inclure l'anglais" à cause de "l'impré~ation des enfants par les schèmes de pensée que cette langue véhicule". Mais cette décision a été majoritairement bien accueillie car beaucoup y ont vu un moyen de promotion sociale pour leurs enfants
1 Voir à ce sujet: Quelles langues pour la science? Sous la direction de Bernard Cassen, Ed. La Découverte, 1990 2 Claude Hagège, L'enfant aux deux langues, Odile Jacob, 1996

Présentation

Il

sans voir que nombre d'entre eux se retrouvent tout de même au chômage! Et là s'insère un autre aspect du problème linguistique. Celui de la réussite individuelle dans le système actuel. Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour comprendre que seuls ceux "qui ont du temps et des moyens financiers suffisants" 1 peuvent payer des cours particuliers et des "séjours linguistiques" à leurs enfants. Là encore, l'espéranto, par sa facilité, pourrait démocratiser l'enseignement des langues. Enfm, tous les problèmes linguistiques européens (langues non officielles comme le catalan, citoyenneté européenne...) ne seront absolument pas résolus par le "multilinguisme" prôné par les responsables. Cette analyse permet de comprendre le rôle que l'Espéranto est amené à jouer dans le monde actuel. Rôle fort bien résumé par la citation suivante d'un autre linguiste bien connu: "Ma conclusion est que le problème d'une langue internationale se ramène au conflit entre... l'espéranto qui donne manifestement satisfaction à ses usagers... et une langue nationale hégémoni-

que laquelle...ne peut être, de nosjours... que l'anglais." 2

De plus, "ni les avancées en matière de technique de communication, ni l'invention de nouvelles méthodes d'enseignement des langues, ne .Qer-

mettront la réalisation d'un ordre linguistiquemondialjuste et efficace." 3

Enfm, de même que nous détruisons le parc animalier de la planète, "les politiques de communication et de développement, non fondées sur le respect et le soutien de toutes les langues, condamnent à mort la majorité des langues du monde" et détruisent le patrimoine linguistique mondial. L'espéranto est donc au cœur de tous les problèmes linguistiques. Son évolution actuelle le fait devenir chaque jour un peu plus un acteur social qui lutte pour changer l'ordre linguistique mondial "fondamentalement antidémocratique". La démocratie linguistique dont il se réclame depuis sa naissance est, pour la société actuelle, une notion très nouvelle dont beaucoup commencent à prendre conscience à cause, justement, des problèmes de langues qui s'aiguisent un peu partout dans le monde et notamment en Europe. Aussi doit-on s'attendre à des conflits dans ce domaine. Or, toute liberté s'acquiert par la lutte. La liberté linguistique ferait-elle exception? 'espéranto et les langues construites: Après avoir situé l'espéranto dans l'ensemble des langues du monde, il faut le situer dans l'ensemble des langues "construites". On a pu recenser en effet plus de 500 projets de telles langues. Or, l'espéranto est le seul à avoir vraiment réussi. Essayons de comprendre pourquoi. 4
_

~

,

1

4

2 Article d'André Martinet, in Klaus Schubert,Interlinguistics,An introduction to the study ofplanned languages,Mouton de Gruyter,Berlin, 1989 3 L'actuelle citation et les deux suivantes sont extraites du "Manifestede Prague" adopté lors du congrèsEspérantode Pragueen 1996.
Pour plus de détails voir B4.

Texte de Zamenhof (Hachette 1903) : B23 p. 354. Traduit dans B4.

12 Présentation

Les langues "à priori" n'utilisent pas le fait qu'un mot déjà existant véhicule du sens et donc une culture. Par exemple, celle de l'écossais Dalgarno (1661) proposait: N = classe des êtres vivants, Nll = animal, Nllk = quadrupède, Nllka = cheva1... De telles langues sont très difficiles à apprendre. Au contraire, les langues construites qui ont eu un certain succès (Volapük, Ido, Interlingua...) ou qui ont réussi (Espéranto) sont toutes des langues "à posteriori" ou "naturalistes" c'est à dire des langues qui empruntent très largement aux langues existantes. Il est en effet remarquable que, à de très rares exceptions près, toutes les langues utilisent des mots et des règles grammaticales assez semblables. D'où la possibilité des traductions. Or, le Volapük (né en 1879) déformait fortement ses emprunts; il était très difficile à apprendre et, surtout, il n'avait pas de possibilité d'évolution, son auteur se considérant comme le propriétaire absolu de la langue. Or, une langue est faite pour être parlée par une communauté et c'est cette communauté qui doit la faire évoluer. La création individuelle doit impérativement être relayée par la pratique collective. Le Volapük est mort de n'avoir pas compris cela. L'Ido, issu de l'espéranto (cf. l'historique), était atteint d'une maladie incurable dès sa naissance: la réformite, aspiration non avouée à la latinisation et manifestation du fantasme de la langue parfaite. De ce fait, aucune littérature ne pouvait naître, la stabilité de la langue n'étant pas assurée. Une autre erreur grave: certaines langues construites ont surtout été faites pour une lecture ou une écriture pratiquement immédiate. Or, cela ne peut s'obtenir que si on connaît déjà (même imparfaitement) deux ou trois langues. Comme ces langues préalables étaient européennes, la langue construite supposait des européens instruits. Les discriminations, base des problèmes linguistiques actuels, ne sont donc pas visées. De plus, pour atteindre le but recherché, il fallait introduire des irrégularités. Dans ces conditions, n'importe quelle langue existante (l'anglais par exemple) peut faire l'affaire. L'espéranto, lui, et malgré son vocabulaire très européen, a su éviter ces écueils. Il est lu, écrit et parlé et son audience est mondiale. Il est facile à apprendre, ses emprunts ne sont pas déformés, il n'a pas d'irrégularités... Mais il semble que tous ces facteurs, bien réels, n'expliquent pas la totalité des faits. L'espéranto a été créé dans le but de devenir la langue internationale auxiliaire qui devrait permettre à tous les hommes de se comprendre et donc de mieux s'entendre. Qu'il y ait eu une part d'utopie, voire de naïveté, dans cette vision ne retire rien à la noblesse de la démarche et à l'aspiration qu'elle exprime: "...ce ne sont pas des Français avec des Anglais, ni des Russes avec des Polonais, qui se sont réunis aujourd'hui... mais des hommes avec des hommes." 1 L'espéranto actuel, parce qu'il reste porteur d'un message de paix et de fraternité, est donc beaucoup plus qu'un
1 Discours de Zamenhof au 1er congrès d'Espéranto à Boulogne sImer en 1905.

Présentation

13

simple code linguistique. C'est ce qu'a bien compris Umberto Eco: "Les gens perçoivent toujours l'espéranto comme la proposition d'un instrument. Ils ne savent rien de l'élan qui l'anime." 1 Or, cet "élan" rencontre, manifestement, une résonance suffisante pour entretenir le mouvement vers l'avant. En proposant de passer par-dessus les barrières linguisti~es, l'espéranto traduit un "intense désir de communication transculturelle" qui s'inscrit au plus profond des structures de l'inconscient et de l'imaginaire humain même si cela est considéré par certains comme "révolutionnaire". Enfm, Zamenhof, qui était doué d'une très grande sensibilité, a su insuffler à sa langue l' "esprit" qui fait d'elle une vraie langue (ce que d'aucuns lui contestent au nom de l'8;rtificialité !). Comment s'y est-il pris? Laissons parler un des plus grands poètes en espéranto, le hongrois K. Kalocsay : "... ce n'est pas en se servant de l'espéranto qu'il a fait de la poésie, mais c'est par la poésie qu'il a fait l'espéranto". La langue possède donc également des qualités esthétiques, ce qui ne gâche rien! ' espéranto vu par les non-espérantophones : Comme on l'a dit plus haut, certains, qui ne connaissent rien à l'Espéranto, se permettent de porter un jugement de valeur sur lui dans des termes qui frisent parfois l'insulte, même si cela est fait inconsciemment. En effet, de tels propos sont insultants, d'abord pour ceux dont la langue maternelle est l'espéranto, ensuite pour les enfants de tous ceux qui sont morts simplement parce qu'ils étaient espérantophones (cf. l'historique), enfin, pour tous ceux qui sont au moins aussi instruits qu'eux, mais ont, en plus, fait l'effort de juger sur pièce. Voici quelques exemples de cette sympathique panoplie3 : " une langue inventée, artificielle, ne peut pas servir de langue commune. C'est pourquoi l'espéranto reste une fantaisie", "... langage artificieL.. forcément rudimentaire" 4, "il est exclu qu'il (l'espéranto) puisse servir 5 comme langue de travail" (dans les organisations internationales)... Dans la même veine, on soutient qu'une langue artificielle ne saurait avoir de littérature, d'histoire... "Préconiser l'espéranto, dépourvu, et pour cause, d'histoire et de littérature... ", "...faute de supports littéraires, historiques ou géographiques... 6 l'espéranto n'a pu être retenu parmi les langues présentées aux examens"
_

~

,

Interview accordée par U. Eco à la revue "Espéranto", Paris, 1993. Cf. aussi: U. Eco, La Recherche de la langue parfaite, Seuil, 1994 2 Cf. B6 p. 21 3 Certaines des citations qui suivent sont tirées de B3 et B6. 4 trimestre 1996 La Revue de politique indépendante n° 15 - 3 ème 5 Une députée européenne dont nous tairons le nom ici. 6 Réponse de M. François Bayrou, ministre de l'Éducation Nationale, à M. le député Edouard Landrain (27/09/93) et reprise fin 97 par Mme Ségolène Royal, Ministre de l'Enseignement scolaire, en réponse à Mme Odette Terrade du Sénat.

1

14 Présentation

Or, tous les linguistes savent que cette notion d'artificialité n'a aucune base scientifique: toute langue en contient toujours une part considérable. Rabelais avait déjà compris cela mieux que beaucoup de nos contemporains: "C'est abus de dire que nous avons langage naturel, les langues sont par institution arbitraire et convention des peuples" (B3 p. 225). Et en effet, beaucoup de langues dites "naturelles" ont été parfois profondément 1 "retouchées" : "Le sanscrit est une construction artificielle, œuvre de linguistes et grammairiens indiens...", l'indonésien" est essentiellement une langue de communication provenant de la simplification des langues locales parlées en Indonésie.", l'italien littéraire provient de même des dialectes locaux remaniés par Dante et,on peut citer encore le norvégien, le turc, le chinois moderne... Par ailleurs, l'espéranto est utilisé comme langue de travail à l'Académie Internationale des Sciences de Saint Marin (petite République enclavée en Italie) et cette académie est habilitée à délivrer des diplômes! Enfm, l'espéranto possède une riche littérature, traduite et originale (voir la partie "culture"). Cette littérature a été reconnue "de facto" par l'entrée dans le PEN-Club international (fm 1993), seule organisation internationale d'écrivains reconnue par l'Unesco (PEN = Poets, Essayists,Novelists). D'autres critiques portent sur l'aspect "message" de l'espéranto: "L'espéranto reste la langue d'un rêve: celui d'une concorde universelle qui fait partie d'un héritage utopique quelque peu désuet" 2. Les espérantophones savent bien qu'il ne suffit pas de parler la même langue pour ne plus se faire la guerre: l'Espagne des années 30, la Yougoslavie, l'Irlande, le Rwanda... sont là pour le rappeler. Mais que font l'O.N.U. et l'Unesco, à longueur d'année, sinon de chercher à maintenir un minimum de concorde entre les hommes. Leur action est-elle utopique et surannée? Si l'Associa3 tion Universelle d'Espéranto collabore avec l'Unesco c'est parce que les objectifs des deux organisations sont très semblables: "La conférence générale... IV .1.4.4221-note les résultats obtenus au moyen de l'espéranto dans les échanges intellectuels internationaux et pour le rapprochement des peuples; IV.l.4.4222-constate que ces résultats correspondent aux buts et idéaux de
l'Unesco..."
4

Or, ceux qui écrivent de telles phrases sont les mêmes qui prônent le retour au français comme langue internationale. Et voilà bien l'utopie: malgré les textes en vigueur, le français recule dans les instances officielles de
1 Cf. BI 0 pour les citations. 2 La Revue de politique indépendante n° 15 3ème trimestre 1996 3 L'Organisation Non Gouvernementale "UEA" (Universala Esperanto Asocio) est classée par l'Unesco comme organisation "opérationnelle" et par l'ONU comme organisation consultative "spéciale" ce qui lui permet plusieurs types d'intervention. 4 Huitième Conférence générale de l'Unesco, Montevideo, 10/12/1954.

-

Présentation

15

l'ONU ou des institutions européennes; l'aire d'influence du français s'amenuise de jour en jour un peu partout... même si la francophonie a encore de beaux jours devant elle. Il ne faut pas rêver, l'époque du français-langue internationale est révolue! Mais ceux qui y croient encore sont nécessairement opposés à l'Espéranto qui, pour eux, est un dangereux concurrent. Un troisième type d'affirmation trouve sa source dans le fait que le vocabulaire de l'espéranto est très européen. On en déduit que l'espéranto fait partie des langues indo-européennes. Or, ces langues, comme le français, sont dites flexionnelles et nous montrerons (voir la partie "grammaire") que l'espéranto n'est pas du tout de ce type mais se rapproche des langues agglutino-isolantes (turc, chinois...) . Enfm, l'assimilation de la communauté espérantophone à une "secte" met en évidence la méconnaissance totale du phénomène "Espéranto" de la part de ceux qui emploient ce mot. La très grande diversité de cette communauté exclut cette comparaison: diversité des origines (nationales), des appartenances sociales, des opinions politiques et religieuses... Et, pour la même raison, il est difficile de dire que l'Espéranto véhicule une "idéologie" . Bref, on peut constater que beaucoup ont leur petite idée sur l'espéranto mais que bien peu le connaissent. Et cela est d'autant plus grave que les problèmes linguistiques s'aiguisent de jour en jour parce que les solutions qu'on adopte pour les "résoudre" sont inadéquates.

Les congrès mondiaux, qui seraient mieux nommés "festivals", ont lieu tous les ans dans un pays différent et rassemblent pendant une semaine 2700 participants en moyenne de plusieurs dizaines de pays. Parmi les plus récents (l'année du congrès est entre
parenthèses) : Vancouver (Canada 84), Pékin (86), Varsovie (Pologne 87

L' espéranto etdans la pratique: Congrès autres rencontres:

-

6000 participants, congrès du centenaire), La Havane (Cuba 90), Bergen (Norvège 91), Séoul (Corée 94), Tampéré (Finlande 95), Prague (République Tchèque 96), Adélaïde (Australie 97), Montpellier (98), Berlin (99), Tel-Aviv (Israël 2000). En dehors de ces congrès mondiaux ont lieu les congrès nationaux et régionaux et surtout les rencontres internationales (séminaires linguistiques, semaines de ski...), plus de 300 par an depuis 1985 soit une par jour en moyenne! Sans parler des stages de formation dans les "Maisons de la Culture" Espéranto (Grésillon ou Bouresse en France, La Chaux-de-Fonds en Suisse...) Bref, si l'espérantophone a du temps... et de l'argent, il ne pourra tout faire. D'autant qu'il y a des émissions radio (plusieurs fois par jour à Varsovie et Pékin) hebdomadaires ailleurs (Tallin, Sabadell, Vatican...). Tourisme et contacts: l'Espéranto a tissé tout autour de la planète un véritable réseau d'amitiés qui, dans ce domaine, n'a aucun concurrent. Cha-

16 Présentation

que congrès mondial annuel est l'occasion de faire du tourisme dans un pays nouveau et de rencontrer les amis ou correspondants. Il existe même une agence de tourisme espéranto à Bydgoszcz (Pologne) dont l'examen de fm d'études vient d'être officialisé par décret ministériel (24/08/2000) ! Les jeunes ont un petit fascicule, le "Pasporta Servo" (Réseau d'hébergement gratuit), qui contient de très nombreuses adresses d'espérantophones prêts à les recevoir (945 dans 76 pays en 1999). Sans parler aussi de la radio car les radio-amateurs sont très nombreux en espérantie ! Des réunions sympathiques, ouvertes et efficaces: La neutralité de l'Espéranto joue un autre rôle important: les locuteurs se sentent à égalité même SI leurs niveaux sont différents. Et cela, joint à l'absence d'exceptions, à la flexibilité de la langue et à l'appartenance à une communauté vivante, engendre un sentiment de sécurité qui a d'intéressantes conséquences: d'une part, l'espéranto n'est pas ressenti comme une langue étrangère; d'autre part, on constate très souvent une grande aisance dans les réunions. Très vite, on rit en espéranto dans les cours et cela frappe beaucoup les participants ou les observateurs comme cela avait déjà été le 1 cas au niveau international, au Secrétariat de la Société des Nations. Espéranto et enseignement: La méthode Cseh (prononcer tchè) : partout où l'espéranto est enseigné à des élèves de diverses nationalités (par exemple lors des congrès mondiaux), il est impossible d'utiliser une quelconque langue nationale. Il faut alors recourir à une méthode "tout espéranto" telle que la méthode Cseh (du nom de son auteur hongrois). L'espéranto dans les universités: L'Académie internationale des sciences de Saint Marin (AIS) a pour but d'améliorer la communication scientifique internationale par l'espéranto. AIS a fêté en 1996 son 10èmeanniversaire ainsi que l'adhésion de son millième membre à son "Collège scientifique". Elle organise des sessions de travail dans divers pays (Allemagne, République tchèque, Mexique...), généralement en collaboration avec les universités locales. Sa principale langue de travail est l'espéranto et, parmi les enseignants se trouve le récent prix Nobel d'économie Reinhard Selten. Par ailleurs, l'espéranto est aujourd'hui enseigné dans de nombreuses
universités

1985 (80) - 1988 (125) - aujourd'hui de l'ordre de 150. Les plus récentes: Sienne (Italie), Valence (Espagne), Amsterdam (Pays-Bas où existe une chaire d'espérantologie), Poznan et Cracovie (Pologne), Salford (Angleterre), Téhéran (Iran) alors que celle de Provence a supprimé l'enseignement de l'espéranto il y a peu!
1 Cf. B3 p. 206

alors qu'aucune ne l'enseignait

en 1950 : 1950 (0)

- 1982

(45)

-

Présentation

17

L'expérience de Villefranche et les autres: Elle a eu lieu au Collège Jean Moulin de Villefranche s/Saône de 1984 à 1988. Au début, elle n'existe que dans une sixième avec l'accord du Conseil d'administration et des parents d'élèves à raison de 3 heures d'enseignement d'espéranto par semaine (lh prise sur le français, Ih sur l'histoiregéographie et 1 h sur l'éducation manuelle et technique). En 87-88, les cours ont lieu de la 6ème à la 3ème et deux enseignants s'y consacrent. Certains groupes d'élèves sont allés en Pologne et en Italie (Venise), reçus par les groupes espérantophones locaux et, réciproquement, des élèves polonais sont venus en France. Les espérantophones qui voyageaient en France ont systématiquement rendu visite aux élèves de Villefranche qui ont ainsi pu parler avec un japonais, un hindou, un brésilien, un hongrois... En 3ème, le cours se faisait en espéranto et certains élèves ont passé les examens de l'Institut français d'Espéranto. Au total, 115 élèves ont suivi les cours. L'expérience a été stoppée fm 88 par le ministère Jospin! Un récent rapport sur la Recherche (Rapport Guillaume) critiquait "l'insuffisance de soutien à l'innovation, la fonctionnarisation et l'absence d'évaluation". On peut en dire rigoureusement autant ici. D'autres expériences ont lieu en France dans des écoles, des collèges ou à l'université: Cadenet, St Etienne, Toulouse, Nantes, Grenoble... Alors que l'espéranto est une langue à option dans le secondaire en Hongrie où il peut faire l'objet d'une épreuve au baccalauréat (décision du 25/09/2000) ! L'espéranto, langue propédeutique: Vu les propriétés de la langue (cf. la partie "Grammaire" : Principes fondamentaux ID 1), beaucoup d'autres expériences ont lieu dans le monde avec un but précis: tester le pouvoir "propédeutique" de la langue c'est à dire sa faculté de faciliter l'apprentissage des autres langues: Allemagne (Université de Paderborn), Angleterre (Manchester 1948-1964), Finlande (Rapport au Ministère de l'Éducation du 30/04/84), France (École élémentaire de Sarzeau), Russie (Saint Pétersbourg), Yougoslavie... Voici un résultat important de l'expérience de Paderborn:
Compé1&IICe ....

104

Deux échantillons semblables d'élèves reçoivent 4h par semaine de cours. L'un reçoit 800 h d'anglais. L'autre, 104 h d'Espéranto puis de l'anglais. Ce dernier rattrape le premier en 505 h puis le dépasse (800 h du premier équivalant alors à 739 h du second!)

Malgré ces résultats, cette propriété reste inexploitée alors qu'elle pourrait servir dans les quartiers défavorisés!

18 Présentation

L'Esperanto au PEN-Club: Nous prendrons l'exemple de la conférence mondiale sur les droits linguistiques lors de laquelle son intervention a porté sur le fait que ces droits doivent aussi s'appliquer aux nombreuses langues sans territoire propre. Espéranto et traduction: Il y a trois aspects très différents: - le premier porte sur la traduction automatique. Jusqu'ici, les résultats obtenus sont bien maigres parce qu'une langue est quelque chose d'excessivement complexe. Voici une phrase donnée par les américains qui ont buté sur elle: "time flies like an arrow" (le temps vole comme une flèche). L'ordinateur, qui ne comprend pas les métaphores, n'a jamais pu traduire correctement. Il répond, par exemple: les mouches du temps aiment une flèche!

- le

second aspect a trait au nombre

des traductions

nécessaires

entre

plusieurs langues. Il y a ici deux cas: ou bien on traduit selon tous les chemins possibles et on aboutit à la formule T = N(N-l) : pour 9langues (N=9),

le nombre de traductionsTest 72 et quand on passe à Il, il faut 110 - 72 =
38 traductions de plus (le passage de 9 à Il est donc tout à fait trompeur! Et on voit de suite ce qui se passe quand d'autres pays intègrent la Communauté européenne !). Si maintenant on utilise une langue-pont, la formule devient T = 2N et donne 18 et 22 pour 9 et Il langues! Une fIrme hollandaise a donc utilisé cette dernière méthode en prenant l'espéranto (langue pratiquement sans ambiguïtés) comme langue-pont. Le système attend un acheteur ! - enfm, troisième aspect: la traduction d'une langue "nationale" à l'espéranto se fait très généralement par quelqu'un qui a pour langue maternelle la dite langue nationale et qui a, en plus, à cœur d'en rendre toutes les nuances. Or, d'une part, les traductions classiques se font en suivant le chemin inverse ce qui aboutit à perdre certaines nuances; d'autre part, la flexibilité de l'espéranto permet très souvent de rendre les subtilités de la langue à traduire. Les traductions espéranto sont donc généralement excellentes. Espéranto et Internet: Une petite visite s'impose sur le web grâce au mot clé "esperanto". Il est bon de savoir aussi que la traduction espéranto de WorldWide Web est TutTeraTeksajo (Toile sur la Terre entière). Les milliers d'adresses qui s'y trouvent donnent des informations sur le calendrier des rencontres, les horaires des émissions radio, des catalogues de livres, les grands ouvrages (grammaire, informatique, littérature...), la musique Espéranto (rock...), les cercles de discussions... On peut également y apprendre l'espéranto et même y écouter radio Polonia !

Présentation

19

L'espéranto et les jeunes: Les jeunes disposent d'une organisation internationale active (TEJO) qui possède une revue. Sa filiale française, Espéranto-Jeunes, est directement liée à Espéranto-France. Espéranto-Jeunes édite une revue, Jeunespéranto info. L'association organise des cours, des rencontres et festivals ("Festo" rassemble chaque année en France des jeunes de toute l'Europe) et a mis en place un réseau de coordinateurs régionaux. Son site internet est une mine d'informations. Beaucoup de jeunes surfent sur le web de site espéranto en cercles de discussions mais le jeune peut aussi assister à de nombreuses manifestations (IJK = Congrès International de la Jeunesse, IS = Séminaire International, Kultura semajnfmo = week-end culturel...) ou faire du tourisme en individuel grâce au Pasporta Servo (cf. plus haut). Mais la musique intéresse aussi beaucoup les jeunes. Or, le centre mondial du rock en espéranto (Eurokka), animé par des jeunes, se trouve en France près de Toulouse et de nombreux CD sont déjà sortis ou en préparation. Plusieurs groupes existent dans le monde. Par ailleurs, l'espéranto est la langue où on traduit le plus de chansons! TAKE: Association internationale des Espérantophones professionnels du Bâtiment. Elle met son réseau de délégués au service des personnes, des associations et des entreprises cherchant des contacts à l'étranger. L'association diffuse sa revue trimestrielle, La Domo, dans une quarantaine de pays. Les membres y trouvent des articles économiques, techniques et scientifiques exclusivement rédigés en espéranto. Le Koresponda Servo Mondskala a pour rôle de proposer des correspondants à ceux qui en font la demande. L'espéranto et les sciences et techniques: C'est là que les avancées sont les plus faibles jusqu'ici. Bien sûr, il y a de bonnes traductions, des ouvrages originaux, des revues... Il Y a même des colloques mondiaux en Chine! Mais tout cela reste très insuffisant. Non que la langue ne puisse répondre. Les lexiques existants ou à paraître forment déjà une somme impressionnante: le dictionnaire des termes ferroviaires par exemple comporte quelque 10 000 termes ou expressions; le lexique des termes de Mathématiques, Physique et Informatique pour les Français comporte quelque 7000 entrées... Mais, là encore, les choses bougent de plus en plus rapidement. Le milieu Espéranto comporte beaucoup de mathématiciens, d'informaticiens... Une remarque importante: Certains des exemples concrets cités précédemment montrent qu'on peut de plus en plus gagner sa vie grâce à l'espéranto.

20

Présentation

IfI~f7TiOI)It)V/~
zamenhof naît le 15 Décembre 1859 à Bialystok, aujourd'hui en Pologne à une cinquantaine de kilomètres de la frontière russe. Cette région est "une terre disputée et opprimée, à un confluent d'ethnies et d'influences". 1 Il fait donc très tôt l'expérience des brimades de l'occupant russe et des railleries des autres ethnies. "Ce qui caractérisera toujours Zamenhof parmi tous les auteurs d'interlangue, c'est l'expérience directe de la souffrance engendrée par les heurts entre groupes sociaux. Ce n'est pas un linguiste de cabinet." Cette remarque est fondamentale car elle constitue une des raisons de la réussite de l'espéranto. Et c'est dans ce contexte que naît l'idée d'une langue construite. Dès 1879, elle est déjà fort avancée mais ne satisfait pas encore pleinement son jeune créateur. Il attendra 1887, l'année de son mariage avec Klara Zilbernik,2 pour éditer une petite brochure bien modeste (40 pages) grâce à la dot donnée par son beau-père, partisan convaincu de sa langue. La brochure paraît le 26 juillet 1887 à Varsovie en russe sous le nom " Lingvo Intemacia de Doktoro Esperanto". Par prudence face à la censure tsariste, Zamenhof a choisi un pseudonyme qui sera bientôt connu dans le monde entier! Car très vite, les adeptes affluent et "les signataires de certaines lettres donnent déjà spontanément le pseudonyme de l'auteur !"3à la langue elle-même. "L'espéranto était né." Le premier qui se soit présenté au domicile des Zamenhof en s'exprimant oralement en espéranto est l'ingénieur chimiste Antoni Grabowski: "êu eble vi estas Doktoro Esperanto ?" (Êtesvous bien le Docteur Espéranto ?) 4 A Nuremberg, le groupe volapükiste passe en bloc à l'Espéranto. Dans ses rangs se trouve le premier mécène de l'Espéranto, Léopold Einstein, qui fera éditer à ses frais la revue "La Esperantisto" dont le premier nu-

~ Q

méro paraît le 1er septembre 1889. Cette revue sera interdite en 1895 par le
régime tsariste pour avoir publié un article de Tolstoï, tombé en disgrâce depuis peu. Mais déjà, il est trop tard, l'Espéranto est sur les rails: une autre re1 Cette citation et la suivante sont tirées de B4 2 La maison des Zilbernik a été refaite récemment par le gouvernement lituanien et mise à disposition des espérantophones de Lituanie. 3 Les citations de ce paragraphe proviennent de B27. 4 Zamenhof et Grabowski deviendront amis intimes et c'est ce dernier qui fera l'éloge funèbre de son ami, en espéranto, en avril 1917.

vue paraît en Suède la même année et remplacera la première. Puis une autre, L'Espérantiste, paraîtra en France trois ans plus tard à l'initiative d'un ardent propagandiste, Louis de Beaufront (en fait Louis Chevreux). Cette revue inaugurera la "période française" pendant laquelle la librairie Hachette fera paraître de nombreux ouvrages en espéranto. J. Verne deviendra même président d'honneur du groupe d'Amiens et commencera un roman dans lequel l'espéranto devait jouer un rôle central. Mais sa mort l'empêchera de l'achever. Le manuscrit, retrouvé récemment, a été traduit en espéranto. ntretemps, les "réformateurs" apparaissent et Zamenhof propose de soumettre certaines réformes au vote des lecteurs de la revue "La Esperantisto". Mais le vote sera négatif. Pourtant, les partisans des réformes (voir la partie grammaire) ne désarment pas et leur attitude, de plus en plus insistante, va déboucher sur une période cruciale pour la langue et la communauté espérantophone. D'abord, Zamenhof fait voter le "Fundamento" au premier congrès d'Espéranto à Boulogne simer en 1905 (déjà 668 participants venus de 20 pays: l'Espéranto est présent au Chili, au Mexique, au Japon et il existait 27 revues). Quelques jours avant le congrès Zamenhof reçoit la Légion d'Honneur des mains du ministre de l'Instruction publique, Bienvenu-Martin. Le congrès vote également un texte capital, la "Déclaration sur l'essence de l' espérantisme" qui insiste sur la neutralité de la langue et sur le refus d'éliminer les autres langues pour les remplacer par l'espéranto. Enfm, il met sur pied un "Comité linguistique" qui deviendra plus tard (1948) l'Académie d'Espéranto dont le rôle est "de conserver et protéger les principes fondamentaux de la langue espéranto et de contrôler son évolution". Cet important congrès, qui avait été préparé en 1904 par une rencontre "expérimentale" d'espérantophones français et anglais, fera école puisque, depuis, sauf exceptions (pendant les guerres!) il y a eu un congrès tous les ans, chaque fois dans un pays différent. Mais, en 1907, le conflit avec les réformateurs devient si aigu qu'après des trahisons et des épisodes rocambolesques, ces derniers quittent la communauté espérantophone pour proposer l'Ido, une langue issue de l'espéranto et très proche d'elle.l Parmi eux, Louis de Beaufront ! Cette trahison donnera le mot "bofrontido". Mais la majorité reste fidèle à l'Espéranto. En réaction, le suisse Hodler, aidé du français Rousseau, crée l'Association Universelle d'Espéranto (UEA) en 1908 ainsi que le réseau de délégués (appelés consuls à l'époque) dont le rôle est de répondre aux demandes d'informations sur l'Espéranto (il y en a 2000 actuellement). René de Saussure, frère du linguiste bien connu Ferdinand de Saussure, proposera la première étude scientifique de la formation des mots en espéranto (1910). De
1 L'Ido (en espéranto, ido = fils ou fille de) a aujourd'hui pratiquement disparu. Certains auteurs espérantophones s'en servent encore comme exemple de "dialecte".

1? J..

22

Historique

plus, une période de "conservatisme" linguistique s'amorce qui durera au moins une génération. Mais sans doute fallait-il cela pour affermir la langue. t voilà que la guerre de 1914 éclate. Trois évènements vont fortement marquer l'histoire de l'Espéranto. L'Association universelle nouvellement créée va jouer un rôle de premier plan pendant toute la guerre. Son siège étant à Genève, donc dans un pays neutre, elle décide de s,ervir d'intermédiaire entre les familles et les prisonniers de guerre pour le courrier, les colis, la recherche des disparus et même les transferts de fonds. 175 000 lettres (non cachetées) transiteront ainsi par DEA! Le service en place est débordé mais le résultat est évident: l'espéranto est apprécié, connu, appris. Malheureusement, cette avancée est ternie par la mort de Zamenhof, le 14 Avril 1917. La plupart des langues construites sont mortes en même temps que leur créateur. Mais cela n'est plus possible pour l'Espéranto. En effet, la fm de la guerre voit la naissance d'une organisation importante, la Société des Nations (S.D.N.). Dès 1920, lors de sa première séance, Il délégations, menées par la Perse (aujourd'hui l'Iran), proposent d'utiliser l'espéranto comme langue de travail commune. Mais la France, dont la langue jouit encore du prestige international, s'y oppose farouchement et réussit à faire enterrer le proj et en le rej etant en commission. De plus, le ministre Bérard interdit l'enseignement de l'espéranto dans les locaux scolaires. ais le troisième événement survenu pendant la guerre, la révolution d'octobre 1917 en Russie, va donner un autre tour à l'Espéranto de l'après-guerre. Déjà, à partir de 1905, s'étaient formés des groupes espérantistes ouvriers. Or, après la guerre, l'influence de la révolution russe est considérable ainsi que les traumatismes de la guerre que beaucoup considèrent comme venant de l'existence des "nations". C'est l'époque de la bataille entre les "internationales", de la scission entre parti socialiste et parti communiste en France (congrès de Tours), l'époque où, à gauche, la notion de lutte des classes est centrale. C'est alors (Prague, 1921) que naît S.A.T. (Sennacieca Asocio Tutmonda : Association mondiale anationale), dont la figure dominante est Eugène Lanti. 1 Son but est de "mettre l'espéranto au service des masses laborieuses en vue de leur émancipation" (B4). Contrairement à DEA qui rassemble des individus mais aussi des associations nationales (comme l'Union française pour l'Espéranto ), SAT ne rassemble que des individus puisqu'elle considère que la "nation" n'est qu'une

~ J..

m' LIJ l

1 Lanti est un pseudonyme qui vient de "l'anti" parce qu'il avait l'habitude de se mettre debout quand, dans une réunion, il voulait s'opposer. Lanti correspondait avec Henri Barbusse, Romain Rolland. ..

Historique

23

étape transitoire vers une société mondiale unifiée. Elle a cependant une filiale française, SAT-Amikaro. Pendant la première décennie de son existence, SAT refusera également le neutralisme de UEA au nom de la lutte des classes et jouera, de ce fait, un rôle important en URSS où l'espéranto est considéré, au début, comme la langue qui doit devenir celle de la classe ouvrière. L'Espéranto se développera donc fortement en URSS où l'on estime que la révolution socialiste doit s'étendre dans les autres pays d'Europe. Mais cette extension n'a pas lieu et Staline en arrive peu à peu (Lénine est mort en 1924) au "socialisme dans un seul pays" puis logiquement à l'idée que c'est le russe qui doit devenir la langue de la classe ouvrière. Dès lors, cette conception va entrer en conflit direct avec un Espéranto fortement implanté dans le pays. La rupture avec SAT sera consommée au début des années 30 et l'Espéranto fera les frais des purges staliniennes: 3000 espérantophones mourront ainsi en URSS, soit fusillés, soit dans les goulags staliniens, le chef d'accusation étant très simple: "vous avez des correspondants à l'étranger, donc vous êtes un espion"l L'Espéranto se taira en URSS pendant un quart de siècle. Il renaîtra peu à peu après la mort de Staline et la libéralisation progressive. Deux associations nationales verront le jour, l'une "gouvernementale", l'autre, libre. Les deux se sont depuis réunifiées. endant cette période, l'Espéranto subira d'autres attaques très graves. Il sera interdit en Allemagne par Hitler dès sa venue au pouvoir et de nombreux espérantophones seront déportés (2000 mourront dans les camps de concentrations nazis), les bibliothèques seront brûlées... Cette répression s'étendra aux autres pays sous influence nazie (Autriche, Pologne, Roumanie...) et même dans les dictatures proches (Espagne, Portugal) ou lointaines (Japon). L'Espéranto est ici la langue de la conspiration juive (Allemagne), là celle du cosmopolitisme bourgeois (URSS), ou encore celle des communistes (pendant la période maccartiste aux Etats-Unis dans les années 50)... En fait, le tronc commun à tous ces refus est que l'Espéranto ouvre des fenêtres aux influences extérieures et implique un certain type de relation entre les hommes. r, pendant ce temps, UEA fait face à de très graves difficultés internes. Bien entendu, les évènements rappelés ci-dessus pèsent de tout leur poids. Mais ils se doublent d'une crise fmancière et de querelles de personnes. Si bien qu'en 1937, UEA éclate, une partie reste à Genève, l'autre, devenue IEL (Internacia Esperanto-Ligo) se retrouve à Lon-

P

f/\

U

1 Voir à ce sujet l'ouvrage de l'historien allemand Ulrich Lins, La dangera Lingvo (La langue dangereuse), traduit en allemand mais non en français. 24 Historique

dres. Que l'Espéranto ait pu résister à de telles épreuves prouve sa vitalité. Il est vrai que, pendant ces tragiques évènements, la littérature, et notamment la poésie, se développe sous l'impulsion de l'école hongroise menée par un très grand poète, K. Kalocsay, autour de la revue "Literatura Mondo" (Le Monde Littéraire). Il en résulte une évolution de la langue elle-même, en particulier par l'extension de l'adverbe. Les règles de l'art poétique sont dégagées dans le "Pamasa Gvidlibro" (Guide du Parnasse Espéranto). La langue devient adulte. Aujourd'hui, les auteurs choisissent l'espéranto pour sa flexibilité, pour des raisons esthétiques et parce qu'ils savent qu'ils seront lus dans le monde entier. sous Ivo Lapenna, J.)èS la fin de la guerre, est fixélaàdirection de (Pays-Bas) où UEA est réunifiée, son siège Rotterdam il est encore aujourd'hui, de nouveaux statuts et une stratégie d'ouverture sont adoptés. La collaboration avec l'Unesco sera de plus en plus étroite. Une seconde résolution, celle de Sofia (1985) va même jusqu'à inviter "les Étatsmembres à introduire dans leurs écoles un programme d'étude des problèmes linguistiques et de l'espéranto". Une autre école littéraire, dirigée par l'écossais W. Auld, prend le relais de l'école hongroise. Puis ce sera le tour de l'école japonaise autour de Miyamoto Masao (1972)... ujourd'hui, un point essentiel est le développement hors d'Eu, ~rope, développement qui se traduit par l'organisation de congrès "continentaux" : congrès africains (le 1er au Togo en 1990 ; puis au Bénin, au Ghana, en Tanzanie...), puis asiatiques (le 1er à Shanghai en 1996 : 600 participants, 18 pays représentés; le second au Vietnam en 1999) et enfm en Amérique (Au Costa Rica en 1996 et à Bogota en Colombie en 1999, le prochain étant prévu à Mexico en 2001). Mais l'Espéranto était encore interdit en Albanie il y a peu et il est toujours interdit en Irak et en Corée du nord. L'Espéranto et les dictatures ne font pas bon ménage! Ce trop rapide historique permet néanmoins de tirer quelques conclusions générales: - l'espéranto, parce qu'il est à la fois une langue construite et une langue vivante, a une histoire très imbriquée dans l'histoire mondiale

If

- cette

histoire, douloureuse,

montre que l'espéranto n'est pas du tout

une langue "in vitro", une langue "de laboratoire", comme se plaisent à le dire certains détracteurs. - l'anglais a bénéficié de circonstances particulièrement favorables. L'Europe sort très affaiblie de la guerre 39-45 alors que les USA en sortent beaucoup plus puissants: les Américains apparaissent comme les grands vainqueurs de la guerre, l'économie et la recherche scientifique américaines ont subi un "boom" consécutif à l'effort de guerre et le plan Marshall inonde

Historique

25

l'Europe de produits américains. Or, dans le même temps, l'Espéranto était réprimé partout et se retrouvait très affaibli et éclaté... Les conditions sont donc pour lui très différentes de celles d'après la première guerre mondiale. Il ne peut reprendre son rôle immédiatement. De plus, le développement de l'anglais masque les problèmes linguistiques. L'espéranto se retrouve isolé et son recrutement s'en ressent dans les pays occidentaux. Il y aura ainsi un "trou" dans son développement. Le "vieillissement" qui en résultera accentuera le point de vue suivant: "Si l'espéranto apparaît comme une langue minoritaire, un fait marginal, pour ne pas dire farfelu, dans le monde actuel, ce n'est pas le fait du hasard. C'est que l'usage d'une langue transnationale est étranger aux structures et aux mœurs dominantes dans ce monde, caractérisé par le rôle des états, les hégémonies et impérialismes, les nationalismes, la préparation aux ,,1 confrontations militaires. Mais aujourd'hui, la situation tend à s'inverser: l'Espéranto se développe à nouveau partout, il élabore une stratégie de lutte et il ne subit pas (ou pas encore ?) de répression. Il ne subit que la vindicte des classes dirigeantes dans la mouvance anglo-américaine et, en France, celle des partisans du retour au français. Jusqu'ici, cela s'est traduit par la "loi du silence" mais cet état de chose commence à se lézarder: les jeunes reviennent, sont de plus en plus actifs, sont à l'origine d'actions de rapprochement entre les organisations encore séparées; on constate une floraison récente d'ouvrages en français sur l'Espéranto. En même temps, le "modèle" américain montre ses failles (violence, drogue...), l'espagnol devient majoritaire dans certains états des États-Unis, les réactions anti-américaines sont de plus en plus fréquentes (monde arabe), la prise de conscience des problèmes linguistiques s'accentue... Bref, la situation évolue. L'Espéranto profitera-t-il de cette évolution? L'avenir le dira. Il est vrai qu'il ne reste pas passif: au niveau international, UEA collabore avec les ONG (Organisations Non Gouvernementales) dont l'influence s'accroît; au niveau national, les organisations espéranto collaborent de plus en plus avec d'autres associations; au niveau local, en France, l'Espéranto a participé aux actions "pour une autre mondialisation" (Grenoble, Millau...) et ces actions, qui ne peuvent que s'élargir, augurent bien de l'avenir.

1

Article de l'académicien

Michel Duc Goninaz dans B9.

26

Historique

CVlL 7/7UC2~

oyons d'abord quelques idées générales en guise d'introduction. L'espéranto étant une langue très jeune (110 ans) on pourrait penser qu'il n'a pas encore de culture ou que la culture est inutile pour lui puisqu'il cherche à devenir une langue de communication auxiliaire. Mais la culture joue un rôle fondamental d'identification et donc de maintien de la communauté qui la pratique. Elle est donc pour l'Espéranto aussi importante que la langue elle-même. Cela avait été très bien compris par Zamenhof qui, dès le début, s'est efforcé de mettre sur pied une littérature. Cette culture ressemble, actuellement, à celle d'une diaspora; elle n'a pas en effet à exprimer une quelconque culture nationale et cela est un avantage vu les buts poursuivis. Par ailleurs, plusieurs remarques doivent être faites: * culture et nation ne se recouvrent pas nécessairement: la culture chrétienne n'a pas de base nationale; la culture africaine prend appui sur de nombreuses nations; la culture juive est celle d'une diaspora. Le noir américain ou le juif appartiennent donc à plusieurs cultures. * langue et culture ne coïncident pas non plus obligatoirement: la culture africaine est exprimée par de nombreuses langues. Bien des chinois de HongKong ou Singapour sont de culture chinoise et de langue anglaise. * au niveau idéologique, la culture se retrouve dans trois domaines: la connaissance, la sensibilité et la mentalité. L'ensemble forme une "vision du monde" . près cette rapide esquisse de la notion de culture, disons quel, l.ques mots du principe général sur lequel s'appuie la culture Espéranto. Si l'espéranto n'a pas à exprimer les cultures nationales, il doit, en revanche, les transcender, donc fonctionner comme un pont entre elles. En un sens, la culture Espéranto se présente donc comme l'inverse de celle de groupe: - celle-ci accentue les différences pour renforcer les caractères identitaires : différence d'habits (par exemple, les uniformes cachent les différences individuelles), de coiffure, de langage (rôle des argots, des jargons de métiers... ) - celle de l'espéranto cherche à accentuer les ressemblances, les caractères universels tout en tenant compte des variantes nationales ou régionales, sources de richesse (de même qu'une langue internationale doit chercher à s'appuyer sur les universaux du langage). Donc: La culture Espéranto se fonde sur un principe d'universalisme.

V

If

De ce point de vue, les valeurs de solidarité, de respect des différences, de valorisation des minorités, seront amplifiées. Les statuts de l'association mondiale disent en effet: "... et développer chez eux (les membres) la compréhension et l'estime pour les autres peuples". Voyons maintenant comment cela s'opère concrètement. u plan individuel, la vision du monde est interethnique, inter, I.nationale ; l'espérantophone recherche les communications interculturelles, par dessus les frontières... Cela suppose l'ouverture aux différentes cultures... et se traduit, au plan général, par une certaine mentalité: distance par rapport aux idées reçues, aux modes intellectuelles, à la publicité et par le refus de l'uniformité. Une fois de plus, il y a contradiction avec ceux qui pensent que la diversité linguistique gêne les échanges économiques. Par ailleurs, il faut souligner que, sauf circonstances particulières, il n'y a aucune contradiction entre la culture locale (ou nationale) et la culture internationale; les deux peuvent se vivre en harmonie. u plan collectif, l'espéranto est la langue de la communauté espérantophone qui ne la ressent donc pas comme langue étrangère. D'autant plus que, vu sa facilité d'apprentissage, sa flexibilité et ses possibilités de généralisation, l'espéranto pénètre, plus rapidement que les autres langues, dans les couches du "moi" profond. Il y a, de ce point de vue, une certaine contradiction à présenter l'espéranto au public comme une langue "auxiliaire", donc comme un véhicule anonyme (B9). Mais cette contradiction est partiellement résolue par le fait que le vocabulaire de l'espéranto est indo-européen alors que ses structures profondes sont agglutinoisolantes. Il peut donc être appris facilement aussi bien par les européens ou les américains que par les asiatiques ou les africains. Ses mots, très proches de ceux qu'il a empruntés, sont le reflet de la culture sous-jacente et cette culture est aujourd'hui répandue dans le monde entier. Son vocalisme se retrouve dans la majorité des langues du monde et sa flexibilité lui permet de s'adapter, pour les traductions, à de très nombreuses langues et à des locuteurs de langues nationales très différentes: un hongrois et un français par exemple peuvent se comprendre facilement malgré l'utilisation de constructions syntaxiques calquées sur leurs langues respectives. Son évolution reflète son adaptation aux usages internationaux: au début, prénom se disait "antaunomo" (littéralement: pré-nom), conformément à l'usage européen. Or, parce qu'en Asie, le prénom se place généralement après le nom de famille, on dit de plus en plus "nom personnel" ou "nom individuel". Le recueil de proverbes qui fait partie du corpus initial de

2f

2f , 1.

28

Culture

la langue ne propose que des proverbes susceptibles d'être compris par tous.! Par exemple, "mettre la charrue avant les bœufs" sera aisément compris. En revanche, "bâtir des châteaux en Espagne" a de fortes chances de ne pas l'être si on le traduit littéralement. Cela ne veut pas dire que l'expression est à proscrire mais que, dans ce cas, il faut s'adapter aux circonstances ou dire quelque chose comme "konstruikastelojnen aero" (construiredes châteaux en l'air). De la même façon, certaines modifications, apportées récemment aux noms de pays ou de peuples, tiennent compte des souhaits des intéressés. Mais l'espéranto a aussi des mots qui lui appartiennent en propre: krokodili signifie "parler en langue nationale dans une réunion où on devrait parler espéranto" ; adasismo désigne l'utilisation abusive du suffixe "ad" qui était beaucoup plus employé dans les débuts de la langue qu'aujourd'hui (sous l'influence du russe) ; kabei (apostasier) vient de Kazimierz Bein dit Kabe... Enfm, l'espérantophone peut-il faire des jeux de mots ou des contrepèteries ? Bien évidemment! Blagues et jeux de mots sont courants. Certains auteurs en ont même fait leur spécialité. C'était le cas de Raymond Schwartz dont l'œuvre a fait l'objet d'une thèse d'université? Il suffit de couper un mot à la bonne place pour lui donner un tout autre sens, les mots composés se prêtant particulièrement bien à ce jeu: filologo/filo-Iogo (attirancedufils), "sekretarisorto" (ressortsecret)/sekretari-sorto sort de secré(un taire)... ou bien d'inverser des lettres ou des syllabes pour donner naissance à des contrepèteries: bagateloj/batalegoj(grandesbatailles),"pola mastro"(patron
polonais)/"mola pastro" (prêtre mou)... Mais au fait, l'espéranto a-t-il des expressions familières, des injures, des" gros mots" ? Eh bien oui, il en a ! On dit familièrement" gis" ou "gis la" pour "gis la revido" (au revoir). Le recueil "Knedu min, sinjorino" (Pétrissez-moi, madame)3 donne de nombreux exemples d'injures. Par exemple: "fermu la kranon" (ferme le robinet = ferme-la), "elkotigu mem" (démerdez-vous) ou, pire, elfekigu mem à partir de fek ! (merde !)...

uant à la littérature, elle constitue la plus grande partie d'un ensemble de quelque 35 000 ouvrages et permet à tous d'accéder à toutes les littératures. Cette littérature comporte en effet:

'" V

C'est le père de Zamenhof qui, dans ce domaine, avait comparé le russe, le polonais, le français et l'allemand. 2 Marie-Thérèse Lloancy, Espéranto et jeux de mots dans l'œuvre de Raymond Schwartz, Université René Descartes (Paris V), UER de linguistique générale et appliquée, 1985 3 Copie de "Kredu min, sinjorino" (Croyez-moi, madame), ouvrage littéraire.

!

Culture

29

* des traductions (de l'ordre de 15 000) : - grandes œuvres connues dans le monde entier: . relatives aux religions: Bible, Coran, Baghavad Gita... . ou mettant en scène les caractères fondamentaux de l'homme: Molière (Les Femmes savantes...), Racine (Andromaque, Phèdre), Shakespeare (Hamlet), Dante (La Divine comédie), Goethe (Iphigénie en Tauride), Cervantès... - mais aussi les œuvres des langues dites minoritaires: le Kalevala fmlandais, la Tragédie humaine du hongrois Imre Madach. .. - et même celles des langues non écrites, à tradition orale: l'ouvrage "Elpafu la sagon" (Tirez la flèche)1 a été écrit pour que des peuples comme les Bochimans puissent être lus. - enfm, ne les oublions pas, des BD telles que Tintin ou Astérix. Tous ces exemples constituent "mieux que tous les essais de bilinguisme ou de trilinguisme, le seul progrès vraiment irréversible accompli à ce jour en direction d'une culture universelle" (B4). * des oeuvres originales: Il sort actuellement 3 à 4 ouvrages par semaine dont un tiers en Asie du sud-est: romans, nouvelles, contes, poésies, pièces de théâtre... L'anthologie de la poésie, compilée par l'écossais W. Auld, un des grands poètes en espéranto, comprend 706 poèmes de 163 auteurs de 35 pays. Cet ouvrage illustre très bien comment les "variantes nationales", dont on a parlé plus haut, contribuent à la culture internationale véhiculée par l'espéranto. En effet, l'utilisation des rimes riches dans la poésie espéranto dépend beaucoup de la nationalité de l'auteur:

- les

poètes fiançais, hongrois ou russes les recherchent

anglais ou italiens les évitent Mais cette influence n'apparaît pas que dans les rimes. L'espéranto véhicule la culture écossaise avec l'œuvre de W. Auld, la culture lettone avec Nicolas Kurzens, japonaise avec Miyamoto Masao... Par ailleurs, "Faktoj kaj Fantazioj " (Faits et Fantaisies) de la poétesse anglaise Marjorie Boulton rassemble une foule de contes, de fables... de plus de 20 pays. Et ce livre est très utilisé pour les cours d'espéranto! Cette diversité d'influences pourrait apparaître sous d'autres formes. Par exemple, la littérature comparée, négligée par les "nations" actuelles, devrait servir à renforcer encore le caractère international de la littérature Espéranto. La littérature alpine en est l'exemple type. Comparer les différentes façons d'appréhender la montagne chez un Ramuz (Suisse), un Thomas
1 De l'explorateur espérantophone Tibor Sekelj, DEA, Rotterdam, 1983

- les poètes

30

Culture