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Parlons estonien

De
222 pages
L’auteur a réussi à concilier le sérieux de l’information et de la pédagogie avec la légèreté et l’humour du style dans cet ouvrage, première publication en français sur l’estonien. On y trouve une description de la langue, les éléments de la conversation courante, les données essentielles de la culture ainsi qu’un lexique très fourni. C’est un instrument indispensable pour découvrir ce pays avide de s’ouvrir sur l’Occident.
Voir plus Voir moins

PARLONS
ESTONIENCoUection dirigée par Michel Malherbe
Déjà parus:
Parlons coréen, 1986, M. MALHERBE,O. TELLIER, CHOE
JUNGWHA.
Parlons hongrois, 1988, CAVALIEROS, M. MALHERBE. wolof, 1989, M. MALHERBE,CHEIKHSALL.
Parlons roumain, 1991, G. FABRE. swahili, 1992, A. CROZON,A. POLOMACK.
Parlons kinyarwanda-kirundi, 1992, E. GASARABWE. ourdou, 1993, M. ASLAMYOUSUF,M. MALHERBE.
En préparation:
Parlons binnan, mongol, bengali, lapon, turc, malgache,
tsigane, amharique, hébreu, letton, kabyle, indonésien,
etc.
@
L'Harmattan, 1993
ISBN: 2-7384-1978-XFanny de SIVERS
PARLONS
ESTONIEN
Une langue de la Baltique
Editions l'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique
75005 Parisfj
~
o
RL~L'ESTONIE
Routes internationales
Routes nationales
Routes secondaires-------
, Distances en km.'25
[@ p~
67INTRODUCTION
DE LA BALTIQUE À L'OURAL .._ ET AU-DELÀ
Il Y a la mer Baltique. Il y a les Etats Baltes: Estonie,
Lettonie et Lituanie. Il y a les langues baltes: le lituanien, le
letton et le vieux prussien qui a disparu au XVIIesièclc. Les
linguistes les appellent aussi langues balto-slaves car leur
parenté avec les langues slaves, russe et polonais par exemple,
est évidente; tout comme ces dernières, elles appartiennent à la
grande famille indo-européenne dans laquelle on trouve égale-
ment la plupart des langues parlées en Europe occidentale,
telles le français, l'anglais, l'allemand, etc.
Et l'estonien?
Parlé dans un "Pays Balte", au bord de la mer Baltique, on a
spontanément tendance à le classer panni les "langues baltes".
Or l'estonien ntest ni une langue balte, ni une langue indo-
européenne. Il fait partie des langues flnno-ougriennes, tout
comme le finnois et le hongrois, dont les origines se trouvent
quelque part du côté de l'Oural.
LtEurope connaît donc trois peuples finno-ougriens qui ont
gardé leur langue et qui ont pu se constituer en nations. Mais en
réalité, les langues finno-ougriennes sont beaucoup plus nom-
breuses et la plupart dtentre cnes sont encore parlées aujour-
d'hui. Reportez-vous au tableau, c'est impressionnant!
Il semblerait que les Finnois de la Baltique - les ancêtres
des Estoniens et des Finnois d'aujourd'hui - aient vécu ensem-
ble sans trop de difficultés entre le ve siècle avant J.-C. et le xe
siècle après J.-C., occupant un territoire relativement vaste qui
s'étendait de la côte lettone jusqu'à Novgorod, et du lac Ladoga
à la mer Blanche. Ils commerçaient déjà avant la naissance de
la Russie avec les colons scandinaves - entre Peipsi et Ladoga
- et participaient à leurs entreprises militaires. Le chroniqueur
russe Nestor, qui les appelle les T.?'ud,les compte, avec les
Varyags et les Slaves, panni les fondateurs de l'Etat russe.
9A l'heure actuelle, le groupe des Finnois de la Baltique
constitue une liste assez longue de "grandes" et de "petites"
langues qui toutes ont été marquées par leur voisinage et les
événements historiques qu'ils ont subis. Au nord, nous. avons
les Finnois qui sont sortis d'Estonie au cours des premiers
siècles de notre ère; à l'est, du côté de Narva, les Votes; à la
frontière orientale de la Finlande actuelle, les Caréliens et les
Ingriens ; en Estonie, les Estoniens bien entendu, et sur la côte
courlandaise, en territoire letton, les restes du peuple live qui
ont donné leur nom à la Livonie, une construction purement
politique qui englobait la Lcttonie et une partie de l'Estonie et
constituait encore au XIXe siècle une province de l'Empire
russe.
Il ne faut pas non plus oublier les Lapons (ou Sames) qui
vivaient en Finlande avant l'arrivée des Finnois. Leur origine
est aujourd'hui encore entourée de mystère mais leur langue,
sans appartenir au groupe des langues finnoises de la Baltique,
en est une proche parente. Ils sont tellement différents des
Finnois, et pourtant. .. Allez savoi r ce qui s'est passé!
En fait, on trouve des peuples flnno-ougriens un peu partout
entre la mer Baltique et les monts de l'Oural, et plus loin
encore, vers l'est dans les territoires de la Sibérie asiatique. Ils
ont été nombreux, ils ont été influents. Pourtant ils n'ont jamais
créé d'empire. Curieux, n'est-cc pas?
Mais toute cohabi tation laisse des traces. Le russe, surtout
dans les dialectes du nord, a été fortement influencé par le
flnno-ougrien, non seulement dans le lexique mais aussi dans
les constructions gralllmaticales. Les Russes, à leur tour, ont
modifié les habitudes et les expressions de plusieurs peuples
flnno-ougriens qui ont puisé dans le discours russe des éléments
absents de leur propre langue (particules, conjonctions, etc.).
Le letton porte lui aussi J'empreinte du flnno-ougrien, parti-
culièrement du live. Au cours de l'histoire, les Lives se sont
lettisés et les Lettons de sont livisés. Le résultat, sur le plan
linguistique, est assez remarquable: Par exemple, le verbe live
utilise tous les préfixes verbaux du letton qui semblent tout à
fait adaptés à son système pourtant non indo-européen.
JOLES LANGUES FINNO-OUGRIENNES *
7°~
proto-ougrienprolo- fin no-penn icn
~/\
prolo-finno proto- proto-ob-
volgaïque
ïnn\ 7i\
zyriène vOlyakhongrois vogoul ostyak
, ,
proto-finnois
proto- finnoIs
de la Volra
de la B~ltique ~
ancien ~I
lchérémisse
t~
proto-finnois proto-same
de la Baltique récent
~
dialectes sanles
actuels
eston icn
,vote
lIve
ingricn
finnois
carélien
vepse
* reproduit et traduit de Valcv Uibopuu, Mcie ja meic h6imud, Eesti
kirjanike koopcrativ, Lund 1984,
IlMême l'allemand parlé par la noblesse balte qui croyait
maîtriser à la perfection la langue de Goethe a pris quelques
couleurs locales. L'estonien lui a prêté son intonation, et son
système quantitatif a bien marqué le parler des seigneurs.
Malgré notre sympathie pour les Lituaniens et la solidarité
balte qui s'est forgée au xxesiècle, nous n'en parlerons pas. Les
Lituaniens portent toujours dans leur cœur leur grand-duché
médiéval et leurs regards sont tournés surtout vers la Pologne.
Ils n'ont rien à voir avec le contexte flnno-ougrien.
Quant aux Finnois, nos voisins du nord, séparés de l'Estonie
par le golfe de Finlande, c'est un peuple frère. En effet, les
Estoniens n'ont pas oublié que pendant l'occupation soviétique,
seuls les Finnois eurent le courage d'apporter leur soutien moral
à l'Estonie en détresse.
L'ESTONIE ET SES HABITANTS
La révolution russe de 1991 a pennis à l'Estonie de récu-
pérer son indépendance qu'elle avait perdue lors de son
rattachement à l'Union Soviétique en 1940.
Il est difficile de décrire un pays pris dans le tourbillon de
l'histoire. Au moment où cet ouvrage voit le jour, l'Estonie est
officiel1ement indépendante, mais l'armée d'occupation n'a pas
encore évacué le territoire et les frontières de l'Etat semblent très floues. Avant la deuxième guerre mondiale, la
République d'Estonie s'étendait sur une superficie de 47 549
kilomètres carrés dont les Soviétiques prélevèrent plusieurs
milliers de kilomètres carrés pour les rattacher à la Russie; la
superficie actuel1e est de 45 215 kilomètres carrés. Cette région
frontalière lui sera-t-elle restituée un jour?
Mais même amputée d'une partie de son territoire, l'Estonie
est plus grande que le Danemark, la Suisse, la Belgique ou les
Pays-Bas. Ene est située sur la côte orientale de la Baltique, en
face d'Helsinki et de Stockholm, à quelques pas de Saint-Péters-
bourglLeningrad. Elle constitue un lieu stratégiquement impor-
tant et, par conséquent, plein de risques pour ses habitants. Le
grand tsar Pierre 1er avait dit clairement ce qu'il en pensait;
12j]pour lui, s'agissait d'une "fenêtre sur l'Europe". Et bien
entendu, il est intéressant d'occuper une bonne place à ladite
fenêtre, ce qui explique les multiples convoitises dont elle a été
l'objet et les malheurs subis par les populations qui sty étaient
installées.
On pense que les ancêtres des Estoniens et des Finnois sont
arrivés dans la région de la Baltique à la fin du 3ème millénaire
avant J.-C. A l'époque viking, ils étaient en contact permanent
avec les autres peuples riverains de la Baltique: Scandinaves,
Slaves, Lapons, etc. La Baltique constituait un merveilleux ter-
rain d'aventures: à la fois place du marché et champ de bataille,
elle pennettait de se procurer marchandises, esclaves, connais-
sances techniques, et d'y accomplir toutes sortes d'exploits
spectaculaires à raconter à la postérité, comme 'par exemple la
mise à sac de Sigtuna par les Estoniens au XIIe siècle.
Le grand tournant de l'histoire des Estoniens se situe au
XIIICsiècle quand les Croisés allemands (devenus plus tard les
Chevaliers teutoniques) entreprirent la colonisation de la côte
orientale de la Baltique. L'opération avait officiellement pour
but de christianiser les populations païennes qui s'étaient
pourtant déjà trouvées en contact avec les chrétiens slaves, mais
en fait, il s'agissait bel et bien d'effectuer une conquête et sous
les bonnes paroles se cachait une irrépressible envie de s'appro-
prier des terres. Mais les Allemands ne furent pas les seuls
envahisseurs: au cours des siècles, les Estoniens eurent affaire
aux Danois; aux Suédois, aux Polonais, et bien entendu aux
Russes. Les "frères baltes" de l'époque actuelle, c'est-à-dire les
Lettons et les Lituaniens, n'ont jamais fait partie des enva-
hisseurs. Il faut toutefois avouer que les Lettons ont quelquefois
prêté main forte aux Allemands, particulièrement au XIIIesiècle
où il leur arrivait de se battre contre les Lives et les Estoniens
du Sud (de Sakala, d'Ugala, etc.) mais eux aussi ont fini par être
asservis par le conquérant et, jusqu'à l'aube du xxe siècle, ils
ont bel et bien partagé le sort des paysans autochtones exploités
par une noblesse souvent d'origine étrangère (allemande ou
scandinave), mais qui comptait quand même quelques notables
indigènes assimilés depuis l'époque des Croisades.
Les Lituaniens, nous l'avons signalé, avaient cu des problè-
13mes à résoudre avec les Russes et les Polonais et aussi, chez
eux, avec les Chevaliers Teutoniques, ce qui devait leur ôter
toute envie de monter vers le nord~
Que dire des autres étapes historiques?
Le XVIe siècle apporte la Réfonne qui fait basculer les
Estoniens dans l'église luthérienne. Les autres confessions -
orthodoxes, catholiques - sont toujours restées minoritaires.
Avec la colonisation suédoise, le XVIIe siècle connaît un
certain "âge d'or" ; en 1632 Gustave II Adolphe crée une uni-
versité à Tartu. Mais au début du XVIIIesiècle, la grande guerre
nordique entre les Suédois et les Russes vide le pays de la
presque totalité de ses habitants.
Le XIXe siècle amène le réveil culturel et national qui sait
résister à la fois à la domination de la noblesse a1lemande et à la
russification entreprise par les tsars. En 1869 eut lieu le premier
grand festival de chant qui aida à créer des liens entre tous les
estophones.
Enfin, au xxe siècle, après bien des vicissitudes, les Esto-
niens réussirent à secouer le joug étranger. L'indépendance de
la République d'Estonie fut déclarée le 24 février 1918, évé-
nement qui fut à J'origine de la "guerre d'indépendance" (1918-
1920) contre les Allemands d'abord, puis contre les Russes qui
tentaient de mettre à profit le désordre occasionné par la
première guerre mondiale pour faire main basse sur les
"provinces baltes". La jeune république reçut de l'aide de la
marine anglaise et d'un régiment de Finnois. La participation du
Danemark et de la Suède fut plutôt symbolique. Les Allemands
furent vaincus' le 23 juin 1919 et les envahisseurs russes
acceptèrent de signer le Traité de Tartu (3 janvier 1920) qui
devait garantir la paix entre les Estoniens et les Russes, et de
payer à l'Estonie des dommages de guerre pour quinze millions
de roubles-or.
La république estonienne commença par promulguer une
importante réforme agraire: les grandes propriétés qui avaient
appartenu à la noblesse balte furent morcelées et distribuées
aux paysans. Tout châtelain eut droit de garder son château
avec cinquante hectares de terres et un dédommagement pour
14les terres perdues. La vie culturelle fut encouragée par le
gouvernement qui subventionna les écoles, les théâtres, les
clubs sportifs, etc. Les minorités ethniques (Allemands, Russes,
Juifs, etc.) se virent accorder une autonomie culturelle (une
innovation pour J'époque) : ils purent organiser librement leurs
activités, et les écoles furent subventionnées par l'Etat.
Le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939 mit fin à cette
existence pacifique. Hitler et Staline se mirent d'accord sur le
partage de l'Europe, et l'Armée Rouge put donc envahir les
Pays Baltes. Les Soviétiques commencèrent par imposer à
l'Estonie la présence de bases militaires, l'annexion devint
effective en juin 1940. Une partie de la population fut déportée
en Sibérie, plusieurs dizaines de miniers de personnes réussi-
rent à s'enfuir et vivent aujourd'hui aux Etats-Unis, au Canada,
en Australie, en Suède. On trouve même de ces exilés en Alle-
magne, en Angleterre, en France et ailleurs.
Pour créer les conditions favorables à une colonisation dura-
ble, Staline entreprit de "repeupler" le pays par l'envoi massif
de Russes, quelquefois contre leur gré. Aujourd'hui, la plupart
d'entre eux, civils ou militaires, ne semblent pas souhaiter
retourner dans leur pays d'origine.
Avant l'occupation soviétique, l'Estonie comptait approxi-
mativement un million d'habitants. L'invasion massive de russo-
phones a fait 'grimper ce chiffre et on parle de nos jours d'un
million et demi d'habitants, dont environ 400/0de Russes. Le
pourcentage d'étrangers a augmenté depuis 1945 de la façon
suivante1: 1945 : 2,7% - 1959 : 25,4% - 1970: 31,8% - 1979 :
35,30/0- 1989 : 38,5%, dont 800/0de Russes, soit un peu plus de
40 000 personnes. Les autres groupes ethniques importants sont
les Ukrainiens et les Biélorusses; viennent ensuite les "Finnois"
- en fait des Ingriens qui ont fui l'occupation russe dans leur
propre pays.
Cette situation comporte plusieurs éléments inquiétants:
issus d'un milieu culturel très différent, peu instruits mais
fortement politisés, les Russes d'Estonie considèrent qu'ils ont
1 Chiffres donnés par le journal Eesti Piievaleht du 24 février 1993.
15le droit et le devoir d'imposer leur façon de vivre au pays tout
entier. Ceux qui les désapprouvent sont automatiquement clas-
sés panni les "fascistes". De plus, l'estonien utilise l'alphabet
latin, ce qui constitue une hérésie pour ceux qui ne connaissent
que le cyrillique.
ÇA S'ÉCRIT ... COMMENT?
L'alphabet actuel se compose des lettres suivantes: a, b, d,
e, f, g, h, i, j, k, 1,fi, n, 0, p, r, s, S,z, z, t, u, v, 0, a, 0, Ü..
Un Français habitué aux acrobaties orthographiques telles
saut, sceau, seau, sot, trouvera l'écriture estonienne d'une
simplicité enfantine: à chaque lettre correspond un son, et vice-
versa. La réalité est, bien entendu, un peu plus nuancée mais
pas de nature à troubler la compréhension essentielle.
Les voyelles sont plus nombreuses qu'cn français. Pour ceux
qui aiment les tableaux, voici celui des voyelles:
postérieures antérieures
(degré u ü i
d'ouverture) o oo e
a â
Le tréma sur les voyelles attire tout de suite l'attention. Ceux
qui ont fait un peu d'allemand s'y habitueront vite: ü se
prononce que comme u français, 0 serait eu chez nous, mais a
se réalise comme un e très ouvert; quant au u estonien, il
correspond au ou de récriture française.
L'élément le plus curieux, c'est la voyelle dite centrale 0, qui
s'écrit avec un tilde, mais si l'on ne dispose pas de cc caractère,
on peut le remplacer par l'accent circonflexe, Ô. La réalisation
de cette voyel1e originale, inconnue en finnois et en hongrois
n'est pas compliquée: il arrive aux bébés de la prononcer tout
naturel1ernent. On commence par dire 0, et tout en continuant à
dire 0, on met les lèvres en position de e. Avec quelques
exercices, vous y parviendrez et vous poutTez étonner vos amis
phonéticiens qui n'ont pas souvent l'occasion d'entendre une
chose pareille. Mais si cela vous paraît vraiment trop difficile,
16ne vous tracassez pas. Vous pouvez dire 0 à la place de 6,
comme le font les Allemands qui essaient de parler estonien.
Les mots qui contiennent réellement le son 0 ne sont pas
nombreux et la compréhension n'en souffrira pas. Et surtout
n'ayez aucune honte: les habitants de Saaremaa - la plus
grande île estonienne - dont le dialecte n'est pas très éloigné de
l'estonien commun, ne savent pas prononcer 0 ; souvent même,
ils sont incapables de faire la différcnce entre les deux voyelles.
Les consonnes qui figurent dans le vocabulaire de base,
c'est-à-dire n'incluant pas les emprunts récents, sont relative-
ment peu nombreuses:
occlusives k t P
g d b
nasales n m
spirante s
Ilatérale
vibrante r
jsemi-voyelles v
laryngale h
Elles se prononcent toutes à peu près comme en français. Le
seul élément de cette liste qui pourrait déconcerter le lecteur
français est lc.i qui sc réalise comme le y (i consonantique). A
noter aussi que lc h initial est souvent inaudible, comme en
français.
A ce tableau s'ajoutent encore d'autres signes qui sont entrés
dans l'alphabet avec des emprunts récents: f, S,z, z. prononcés
respectivement comme f, ch, ts, j en français. Mais ricn n'em-
pêche d'cn ajouter d'autrcs encorc. Par exemple, si vous voulez
décrire votre week-end à Bordeaux ou raconter vos aventures à
New York City, vous avez évidemment le droit de compléter
votre alphabet par ~v,x, y, c.
Un phénoIllène particulier dont i1 faut parler est ]a palata-
lisation2 possi bIc de l, Il, r, s, t. Cel1e-ci permet quelquefois de
distinguer entre deux Inots qui s'écrivent de la même façon:
2 Le mot" palatal isation" sign ifie que la consonne en question est
"colorée" par un i.
17palk "salaire" prononcé [paYIk] signifie "poutre" ; kann "pot"
(kohvikann "cafetière", teekann "théière") prononcé fkaYnYn]
devient "jouet" ; kurk "gorge" ressemble dans J'écriture à
[kuYrk] "concombre". La même comparaison est valable pour
la particule d'interrogation kas et [ka Yss] "chat", toutefois ce
dernier s'écrit avec deux s.
Si, pour la compréhension, la palatalisation ne joue pas un
rôle très important - ce qui explique son absence dans l'écriture
- il est utile de la percevoir. Ecoutez bien quand les Estoniens
vous parlent: une consonne palatalisée en fin de mot annonce
en général un génitif en -i. Et cette forme est essentielle pour la
déclinaison des noms. Ainsi, hull "fou" génitif hullu, mais pull
"taureau" prononcé [puYI}'I]génitif pulli.
Nous avons dit: une lettre vaut un son, et vice-versa. Une
lettre doublée -les fameuses géminées de la grammaire - signi-
fie donc, logiquement, que le son correspondant est plus long.
Exemples: veri "sang" et veeri impératif de veerima "épeler".
Ainsi, nous arrivons à parler d'un phénomène phonétique
qu'on appelle "quantité" et qui a rendu l'estonien célèbre dans le
monde de la linguistique.
On sait que beaucoup de langues distinguent entre les brèves
et les longues. L'estonien y ajoute encore un troisième degré:
les ultra-longues. Mais celui-ci est négligé par l'écriture et si la
brève se contente d'une seule lettre, la longue et l'ultra-longue
s'expriment de la même façon, c'est-à-dire par une géminée. Il
faut donc deviner la différence. Exemples:
sada "cent"
saada impératif de saatma "envoyer
a ultra long saada 2ème infinitif de saama "obtenir
viii "[roit"
villi géniti f de viII (avec I palataIisé) "ampoule"
I ultra long villi partitif du précédent
Toutefois, cette négligence de l'écriture est excusable car
l'opposition entre le deuxième et le troisième degré n'est pas
trop fréquente et si le lecteur les confond quelquefois, ce n'est
18pas dramatique3.puisque certains dialectes ne les distinguent
même pas. Mais une ultra longue peut être très expressive.
Dans le cas des voyelles, elIc utilise une petite mélodie descen-
dante, et avec les consonnes, elle pennet quelquefois d'extério-
riser les scntimcnts du locutcur.
Prenons comme exemple un juron extrêmement populaire:
kurat! "diable". C'est une expression qui n'est pas très vulgaire,
mais pas très distinguée non plus, et on peut l'cntendre à peu
près partout. Kurat! indique que le locuteur est mécontent. S'il
passe le r au deuxième degré, ce qui donne approximativement
[kurratl (comparez harra "monsieur"), il est certainement
furieux. S'il insiste sur la consonne intervocalique, c'est que la
situation peut devenir inquiétante. Mais ricn ne vous empêche
de l'essayer vous-mêmc, chez vous, sans témoin, juste pour
apprendre à rouler les r à l'estonienne.
L'écriture et la quantité ont donc des rapports tout à fait
normaux: une lettre: un son, deux lettrcs : un son double en
durée. Mais pour évitcr la monotonie, considérons le cas
particulier des occlusivcs k, t, p, et g, d, b. Les dernières sont
sonores dans la plupart des langues, y compris le français. Or
l'estonien néglige la sonorisation: à l'initiale par exemple k et g
se disent de la même façon. Pour l'écriture, évidemment, il est
utile de pouvoir distinguer entre les deux consonnes, ainsi on
voit tout de suite que gaas "gaz" n'est pas la même chose que
kaas "couvcrcle", de même dokk "dock" et tokk "bâton", bass
"basse" et pass "passeport".
C'est en position intervocaliquc que les "sonorcs" g, d, b se
rendent utiles. E11es distinguent notamment les consonnes
brèvcs, c'est-à-dire, tandis que k, t, P symbolisent lc dcuxième
degré (les longues). Et, doublant ces signes, kk, tt, pp, on aura
claircment le troisième dcgré ultra long. Exemplcs :
3 Afin de pcnncttrc la distinction, ilnpossiblc avec la graphie normale,
le troisième degré sera indiqué par une apostrophe (') devant le son ou
le groupe de sons concerné dans les exemples et le vocabulaire.
19lagi "plafond"
laki impératif de lakkima "venir",
ou génitif de lakk "vernis"
lakki partitif de lakk
tigu "escargot"
tt
tiku génitif de tikk allumette"
tikku partitif du précédent
kadus 3ème pers. prétérit de kaduma "disparaître"
katus "toit"
kattus 3èrne pers. prétérit de kattuma "couvrir"
kabi "sabot de cheval"
kapi génitif de kapp "armoire"
kappi partitif ou illatif de kapp
Les degrés long et ultra-long apparaissent même avec les
consonnes qui ne sont pas très fréquentes ou que l'on utilise
surtout dans les mots d'origine étrangère. Exemples:
ahi "poêle"
2ème degré tsehhi adjectif ou génitif de tsehh tchèque"
3ème degré tse'hhi partitif de tsehh .
C'est justement dans le domaine de la quantité que les semi-
voyelles révèlent leur nature vocalique: maja prononcé [maya]
"maison", iIlatif majja prononcé [maïya] "dans la maison". Le
deuxième degré apparaît dans les diphtongues: maias prononcé
à peu près [maïas] "goutmand".
L'écriture présente donc les trois degrés de la semi-voyelle j
de la façon suivante: j - i - jj.
En ce qui concerne v, les parentés vocaliques sont moins
évidentes. On trouve quelques rares exemples pour le 3ème
degré, le plus courant est donné par kivi "pierre" dont l'illatif
abrégé donne ki'vvi "dans la pierre". Bien que le deuxième
degré soit facilement prononçable, il n'intervient nulle part.
Mais dans certains dialectes, on remplace le u intervocalique
par v, ce qui donne [kavva] pour ka ua "longtemps". Ouf!
L'équilibre est rétabli: les consonnes ont toutes leurs trois
degrés de quantité.
Comme on le voit dans les exemples que nous venons de
20citer, la quantité a surtout un rôle grammatical: elle aide à
distinguer entre les génitifs et les partitifs-illatifs. Mais si le
débutant les confond,cn général le contexte aide à corriger
l'erreur.
Bien entendu, il y a .des groupes de voyelles, que l'on
appelle "diphtongues", (on en compte 25) et des groupes de
consonnes. Il ne faut pas oublier que tous les composants se
prononcent. Exemple: "le mois de mai" mai est bien [maï] et
non pas [mé]
Les diphtongues et les groupes consonantiques aussi parti-
cipent au jeu de la quantité. Mais comme il s'agit de groupes,
c'est-à-dire de plusieurs sons juxtaposés qui donnent déjà de la
"longueur", il est inutile d'y chercher des "brèves". Il n'y a que
les 2ème et 3ème degrés. Exemples:
taevas "ciel", inessif t~aevas "dans le ciel"
laine "onde, vague", génitif l'aine
kangas "tissu", ilJaLifka'ngas
targa génitif de tark "intelligent; sage", partitif tarka
A noter que dans les groupes vocaliques, c'est en général le
premier composant qui porte le "poids" du 3ème degré. Mais
plutôt que d'essayer de le mesurer soi-même, il est préférable
d'ouvrir ses oreil1es.
Les groupes consonantiques figurent en général à l'intérieur
ou à la finale du mot: korsten "cheminée", vangla "prison",
nahk "peau", lôplik "définitif'.
Les composants d'un groupe consonantique sont au nombre
de deux ou de trois. Mais exceptionnellement, i1peut y en avoir
plus. Et on cite dans les manuels scolaires des merveilles
phonétiques comme vintsklema "se rouler, se tordre".
Après ce coup d'œi1 sur l'alphabet et les matériaux sonores
de l'estonien, il convient de signaler encore que l'accent tombe
en général sur la première syllabe de mot et que la mélodie est
descendante.
Maintenant, vous pouvez essayer de déchiffrer le journal du
matin!
Vous remarquerez que l'estonien utilise beaucoup de
21voyelles; certaines langues comme l'anglais, l'allemand, le
tchèque emploient dans Je parler courant 35-10% de voyelles.
En français, comme en russe ou en hongrois, on en compte 42-
450/0(contre 58-550/0 de consonnes). Le latin, le grec ancien,
l'italien et le finnois sont encore plus "vocaliques" : leur rapport
est de l'ordre de 46-51 %/54-49%. L'estonien, avec 46% de
voyelles ef 54% de consonnes, appartient à ce troisième groupe.
Cette richesse en voyelles explique peut-être le haut degré
d'évolution du chant choral qui a rendu l'estonien célèbre dans
le monde entier. Il est évidemment plus facile et plus harmo-
nieux de chanter des voyelles que des groupes de consonnes. Le
lecteur remarquera aussi que a est la voyelle la plus fréquente
(33% de toutes les voyelles). Ensuite viennent e et i. Les
voyelles les plus curieuses, comme fi, ü et Ô sont rclativement
rares, et ne figurent qu'en première syllabe de mot. C'est
comme pour ajouter un peu de piment au vocalisme de base.
Les consonnes les plus fréquentes sont s et t, car elles
ponent souvent des fonctions grammaticales (s représente 10%
de tous les sons, et t (- d) 10,5%).
22I. LA GRAMMAIRE
A. LE NOM ET SES EXTRA VAGANCES
Pour pouvoir communiquer ses pensées et ses souhaits, il
faut avant tout connaître les noms des objets et des êtres dont
on veut parler. Pour les Finno-ougriens le nom est l'élément
capital de la langue; il ne connaît pas de genre, et ne s'en-
combre pas d'articles 1. Il permet d'exprimer nombre de choses
sans avoir recours au verbe qui, lui, sert essentiellement à ren-
seigner les locuteurs sur le temps et sur les personnes concernés
par l'action.
Par exemple, le mot raamat "livre", peut, à lui tout seul,
porter plusieurs messages qui seront complétés par la situation.
On peut le traduire, selon les circonstances, par "ceci est un
livre", ou "montrez-moi ce livre", ou encore "donnez-moi ce ou peut-être "prenez-donc ce livre", "n'oubliez pas le
livre", etc. De même pilet "ticket, billet" : "ceci est le billet",
"prenez le billet", "montrez-lui (moi) le billet", "payez le billet",
"le billet est tombé sous la banquette", etc.
Les désinences casuelles (la langue compte officiellement
quatorze cas !) suffixées au nom permettent de préciser la
situation, le mouvement, etc., de sorte que l'on en arrive à pou-
voir se passer du verbe, comme dans les exemples suivants:
Peremees Iinnas (inessifde linn"ville")
"Le patron (est!habite/travaille/... en ce moment) en ville"
Kari metsa (illatifdemets"forêt")
"Le troupeau (va/alla/est conduit/s'enfuit/...) dans la forêt"
Cette façon de s'exprimer reste toutefois populaire, pay-
sanne même; il est donc conseillé, si l'on veut utiliser un
niveau de langage plus châtié, de faire appel au verbe pour bien
préciser la nature d'une action.
1 Mais quelques fois il distingue quand même l'homme de la femme.
(voirIes suffixes utilisés, p. 93 à 106).
23Pour vous permettre d'y voir clair dans la terminologie utilisée
par les grammairiens, voici la liste des "cas" de l'estonien:
Nominatif le mot pour "nommer" ; on le trouve comme entrée
dans les dictionnaires.
Génitif forme à terminaison vocalique, très utile dans les
constructions grammaticales, marque surtout une pos-
session.
Partitif cas de l'objet direct, correspond en général à l'accusatif
des langues indo-européennes.
Cas locaux internes:
Illatif "dans, en" : indique un mouvement dirigé vers l'inté-
rieur d'un objet.
Inessif "dans, en", comme position.
Elatif "de, de l'intérieur", mouvement de sortie.
~ ElatifIIlatif Incssif~
"dans"
Cas locaux externes:
Allatif mouvement: "vers, à".
Adessif position, situation: "à, chez, sur"
Ablatif mouvement à partir de quelque chose, séparation: "dett
(AdeSSif
Allatif ~ ~ Ablatifc)
"sur"
Translatif indique une transformation: "en".
Terminatif "jusque, à la frontière de"
Essif "(étant) cornlne"
Abessif "sans"
Comitatif "avec".
Selon la typologie traditionnel1e, - à la différence des lan-
gues indo-européennes qui sont flexionnelles - les langues
finno-ougriennes sont agglutinantes, ce qui signifie qu'elles
expriment leurs rapports grammaticaux par des affixes. En fait,
elles sont également flexionncl1cs puisqu'cnes modifient le
radical dc ccrtains mots selon un phénomène appelé alternance.
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