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PARLONS HÉBREU

De
190 pages
Cet ouvrage s'adresse d'abord à tous ceux qui veulent se familiariser avec la langue hébraique, celle qui se parle aujourd'hui en Israël et qui n'est pas si éloignée de ses sources bibliques. Ce livre ne se borne pas à être un manuel d'hébreu : à la fois précis grammatical et guide de conversation, aperçu historique et compagnon de voyage en Israël, il n'entre dans aucune des catégories habituelles. Il se veut avant tout une introduction à la civilisation hébraique des origines à nos jours dans ses aspects historiques, religieux et littéraires, tout en proposant aussi une approche concrète de la vie politique, économique et culturelle de l'Israël contemporain. Sa présentation est conçue de telle sorte que chacun puisse s'orienter immédiatement vers le domaine qui correspond à sa curiosité et à ses goûts.
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PARLONS HÉBREU

DU MÊME AUTEUR

Le De Providentia de Philon d'Alexandrie, éd. du Cerf, 1973. Histoire de la langue hébraïque des origines à l'époque de la Mishna, POF, 1976, 1977, 1986 ; éd. Peeters, Louvain, 1995. Anthologie de la prose israélienne, Albin Michel, 1980. Avec A. CAQUOTet J. RIAUD(éd.) : Hellenica et Judaica, Hommage à Valentin Nikiprowetzky, éd. Peeters, Louvain, 1986. Flavius Josèphe, le Juif de Rome, Fayard, 1989, 1991, 1993. Jérusalem contre Rome, éd. du Cerf, 1990. Manuel d 'hébreu, L'Asiathèque, en collaboration avec Sonia Barzilaï-Naud, 1991, 1994. L 'hébreu" trois mille ans d 'histoire, Albin Michel, 1992. Massada, Histoire et s:vmbole, Albin Michel, 1995. Entre la Bible et l 'Histoire. Le peuple hébreu, coll. Découvertes, n° 313, Gallimard, 1997.

Mireille Hadas- Lebel

Parlons Hébreu

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École- Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Parlons... dirigée par Michel Malherbe
Déjà parus
Parlons coréen, 1986, M. MALHERBE, O. TELLIER, C. JUNG WHA. Parlons hongrois, 1988, CAVALIEROS, M. MALHERBE. Parlons wolof, 1989, M. MALHERBE, Cheikh SALL. Parlons roumain, 1991, G. FABRE. Parlons swahili, 1992, A. CROZON, A. POLOMACK. Parlons kinyarwanda-kirundi, 1992, E. GASARABWE. Parlons ourdou, 1993, M. ASLAM YOUSUF, M. MALHERBE. Parlons estonien, 1993, F. de SIVERS. Parlons birman, 1993, M. H. CARDINAUD, Yin Xin MYINT. Parlons lao, 1994, C. NORINDR. Parlons tsigane, 1994, M. KOCHANOWSKI Parlons bengali, 1994, J. CLÉMENT. Parlons pashto, 1994, L. DESSART. Parlons telougou, 1994, O. et D. BOSSÉ. Parlons ukrainien, 1995, V. KOPTILOV Parlons euskara, 1995, T. PEILLEN Parlons bulgare, 1995, M. VASSILEVA. Parlons népali, 1996, P. et E. CHAZOT Parlons soninké, 1995, Ch. GIRIER Parlons somali, 1996, M. D. ABDULLAHI Parlons indonésien, 1997, A.-M. VAN DIJCK, V. MALHERBE Parlons géorgien, 1997, I. ASSIATIANI, M. MALHERBE. Parlons japonais, 1997, P. PIGANIOL Parlons breton, 1997, P. LE BESCO. Parlons tchétchène - ingouche, 1997, P. PARTCHIEVA et F. GUÉRIN Parlons lapon, 1997, J. FERNANDEZ Parlons quechua, 1997, C. ITIER Parlons mongol, 1997, J. LEGRAND Parlons gbaya, 1997, P. ROULON-DOKO Parions tzeltai. Une langue maya du Mexique, 1997, A. MONOD BECQUELIN Parlons biélorussien, 1997, A. GOUJON

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6255-3

CHAPITRE

I

UN PEU D'HISTOIRE

L'hébreu est la langue officielle de l'État d'Israël. Ce simple énoncé mérite qu'on s'y arrête un instant: il implique 1) qu'il existe de nos jours un État qui se réclame de I' IsraëI antique, 2) que I'hébreu, langue de la Bible, est encore ou à nouveau parlé. Nous avons donc là sans qu'il y paraisse le constat d'une double résurrection: résurrection d'un peuple, résurrection d'une langue. Pour mieux la comprendre, il nous faut évoquer I'histoire trimillénaire de I'hébreu.

L'antiquité biblique et postbiblique
L'hébreu n'a jamais occupé une superficie importante sur la carte des langues. C'est semble-t-il, dans le courant du second millénaire que la langue parlée par les Hébreux (Ivrim) a commencé à se différencier d'autres langues de la même famille parlées au Proche-Orient. Vers - 1300, douze

tribus d'Hébreux, descendantes du patriarche Jacob, nommé aussi Israël, reviennent s'établir dans une bande côtière de la Méditerranée orientale, alors connue comme « le pays de la pourpre», la terre de Canaan qui, après leur long séjour en Égypte, est plus que jamais pour elles la Terre Promise. Les plus anciennes inscriptions hébraïques qui nous soient parvenues ne sont pas antérieures au règne du roi Salomon (calendrier de Gezer - 950). Après le schisme qui lui succède, c'est surtout dans le royaumedu sud - celui de Juda, avec pour capitale Jérusalem que l'on trouve des documents épigraphiques (inscription du tunnel de Siloë - 701, lettres de Lakish - 587). Il est vrai que le royaume du Nord avec pour capitale Samarie est conquis dès - 721 par les troupes assyriennes et sa population en partie déportée vers l'Est (la quête des « dix tribus perdues» nourrira par la suite bien des mythes). Le royaume de Juda, lui, dure jusqu'à la prise de

Jérusalempar Nabuchodonosoren - 586, mais dès la fin du
VIesiècle, ses exilés commencent à revenir puis entreprennent de rebâtir un second Temple. Les inscriptions du royaume du Sud, dont les habitants sont les Judéens ou Juifs, ressemblent beaucoup par la langue à tout un corpus de textes sacrés alors en formation et qui constitue le noyau de la Bible (du pluriel grec ta biblia, les livres). C'est à la Bible que l'hébreu doit sa survie dans des conditions où tout autre langue aurait péri. La Bible hébraïque, que les chrétiens appellent Ancien Testament (par opposition au Nouveau transmis en grec) comporte trente neuf ou vingt quatre livres suivant la façon de compter. Leur rédaction s'étale depuis l'époque des rois (- Villesiècle) jusqu'à celle des Maccabées (livre de Daniel- 167). Il est clair qu'en six siècles une langue évolue. Bien qu'il y ait eu un parti pris d'imiter les textes anciens après l'exil de l'élite judéenne à Babylone en - 586, il faut distinguer l'hébreu préexilique de I'hébreu post-exilique. L'âge des différents textes bibliques est difficile à détenniner. Le contenu de certaines prophéties se date de lui-même d'avant l'exil (Amos, Osée, Michée, Isaïe ch. I à 39), de la 8

fin du royaume de Juda (Sophonie, Jérémie, Nahum, Habacuc) ou de la déportation à Babylone (Ezéchiel, second Isaïe ch. 40 à 55). Parallèlement à la littérature prophétique, se constitue une littérature historique composée à partir d'éléments plus anciens: livres de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois. Un recueil de textes attire très tôt une vénération particulière, ce sont les cinq livres de la Tora ou « Loi de Moïse », plus tard appelés d'après la traduction grecque des Septante (- nIe-nesiècles) : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome. Le Pentateuque (du grec penta: cinq et teuche livres) est jusqu'à nos jours le seul livre sacré des Samaritains qui ont pris la place des dix tribus perdues d'Israël dans la région de Samarie, ancienne capitale du royaume du Nord. L'âge des différentes sources de ce recueil s'est trouvé au centre de la critique biblique depuis la distinction lancée en 1753 par Jean Astruc, médecin de Louis XV, entre celles qui désignent Dieu par le tétragramme YHWH ou par le nom Elohim. L'école allemande du XIXe siècle dominée par Wellhausen a abouti à distinguer quatre traditions yahviste (J), élohiste (E), deutéronomiste (D) et sacerdotale (P) mais les découpages trop systématiques du texte se heurtent à de sérieuses difficultés. Parmi les livres inclus dans le canon biblique, il en est dont il ne fait aucun doute qu'ils ont été composés après le retour de l'exil de Babylone amorcé par l'édit de Cyrus en - 538. Aggée, Zacharie, Malachie sont des prophètes de la restauration.Le contenu même des livres d'Esdras, de Néhémie ou d'Esther atteste une date postexilique. Les Chroniques sont pour une large part un remaniement de textes historiques antérieurs. Le livre de Daniel se situe à l'époque de la révolte juive contre le roi grec de Syrie, Antiochus Epiphane (-167). Pour d'autres livres qui ne se datent pas par leur contenu même, c'est souvent l'analyse linguistique qui permet de pencher vers une datation postexilique: tel est le cas de Jonas, d'une partie des Psaumes et de la plupart des livres 9

poétiques (Ruth, le Cantique des Cantiques, Qohelet ou Ecclésiaste, Proverbes, Job). Des fragments de l'original hébreu du Siracideou Ecclésiastique,traduit en grec vers - 132 ont été découverts en 1896 puis à Massada en 1964. Pendant la période post-exilique, l'hébreu se trouve en contact avec une langue qui l'influence d'autant plus aisément qu'elle est lui est très semblable: l'araméen. Lors du siège de Jérusalem par Sennachérib, roi d'Assyrie en -701, seuls les chefs étaient capables de parler l'araméen en Judée: « Daigne parler en araméen à tes serviteurs car nous l'entendons, mais ne parle pas avec nous en judéen aux oreilles de la population qui se trouve sur les murailles» demandent les délégués du roi Ezéchias au général ennemi (II Rois 18, 26 et Isaïe 36, Il). L'élite judéenne déportée à Babylone y apprend encore mieux l'araméen qui est devenu la langue officielle de l' empire babylonien finissant avant d'être celle de l'empire perse qui la remplace. Elle entretient néanmoins le souvenir vivant de la langue hébraïque, si bien qu'au retour d'exil, elle s'indigne de l'état d'abandon où elle trouve les traditions nationales chez le petit peuple resté en Judée: « la moitié de leurs fils parlaient l'ashdodien et n'étaient pas capables de parler le judéen » (Néhémie 13, 24). L'araméen ne fait que progresser vers l'Ouest pendant cette période; la Judée a des voisins de langue araméenne sur ses frontières orientales et septentrionales. L'araméen dit « d'empire» est devenu la langue administrative de tout le Croissant fertile qui reste soumis à la Perse pendant deux siècles (de - 538 à - 333). Ainsi, une garnison militaire juive stationnée à Eléphantine en Égypte, au vc siècle, correspond en araméen avec Bigvaï, gouverneur de Judée. Quelques chapitres de la littérature biblique (Esdras, 416 à 6, 18 et 7, 12-26 et Daniel2, 4 à 7, 28) nous sont parvenus en araméen d'empire. Sous la domination grecque (- 333 à - 166), le grec bien que langue officielle à son tour ne réussit pas à évincer l'araméen mais il l'influence de plus en plus. Avec l'entrée en 10

scène des Romains (-63), le grec demeure la langue administrative des provinces d'Asie. La littérature hébraïque de ce temps est beaucoup plus considérable que celle qui a subsisté. Il existait notamment nombre d'écrits de tendance apocalyptique dont certains nous sont parvenus dans des traductions tandis que l'original hébreu s'est perdu, du fait qu'ils n'ont pas été inclus dans le canon biblique. Quelques originaux hébreux de ces textes ont été retrouvés à Qumran parmi les fameux manuscrits de la Mer Morte qui contiennent, outre des écrits bibliques canoniques, des livres propres à la secte, vraisemblablement essénienne, qui vivait en ce lieu avant la grande révolte des Juifs contre les Romains (66-73). La plupart de ces textes (Rouleau de la Règle, Règlement de la guerre des fils de lumière contre les fils des Ténèbres, Hymnes, Rouleau du Temple) sont écrits en hébreu, le reste est en araméen, à part quelques fragments grecs de la Septante. On sent dans ces textes qui datent sans doute du ne ou 1er iècle avant l'ère chrétienne une volonté d'imiter l'hébreu s prééxilique, mais I'hébreu parlé doit déjà être fort éloigné de la langue écrite. Le résultat du travail souterrain de la langue parlée éclate dans I'hébreu de la Mishna, ensemble de textes rassemblés vers l'an 200 sous la direction du patriarche Juda le Prince dit « Rabbi». La Mishna forme la base de la « Loi orale» propre au courant pharisien; dès le me siècle, elle s'enrichit de commentaires araméens (Gemara) tant en Palestine qu'en Babylonie, ce qui aboutit à la constitution des deux Talmuds, Talmud de Jérusalem (fin IVe siècle), Talmud de Babylone
(fin Ve siècle).

À côté de la Mishna, corpus à tendance juridique, classé par sujets (agriculture, fêtes, statut de la femme, dommages, etc. ..) se développe le Midrash qui commente la Bible, verset par verset, dans un hébreu parfois mêlé d'araméen. L'hébreu dans lequel sont rédigés ces textes est appelé hébreu « mishnique » ou « langue des sages ». Il surgit sous sa forme écrite après un double effondrement national en appaIl

rence irrémédiable: celui de 70 qui voit la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains et celui de 135 qui voit sous Hadrien l'écrasement de la révolte du chef charismatique Bar Kokhba (le « Fils de l'Étoile», de son vrai nom Bar Kosiba). Mais avait-il des racines dans la vie du peuple? Correspondait-il à un usage parlé? Cette question est encore débattue. Selon une opinion très répandue, l'araméen était la langue de Jésus, comme semblent en témoigner quelques passages des Evangiles. Or, en admettant qu'il ait été celle de Galiléens, comme lui, on ne saurait exclure que I'hébreu ait continué d'être parlé en Judée autour de Jérusalem. Après 70, Il aurait continué d'être pratiqué par les réfugiés réunis autour des sages de Yavné dans la plaine côtière puis, après 135, autour des écoles qui avaient refleuri en Galilée cette fois. Les arguments invoqués en faveur de l'éviction de I'hébreu par l'araméen à l'époque du Second Temple sont anciens. L'institution du Targunl, paraphrase araméenne de la Bible, incluse alors dans la liturgie synagogale, remonterait selon certains, à l'époque du retour de Babylone; la rédaction en araméen de quelques textes destinés à être compris du plus grand nombre comme les contrats de mariage ou les actes de divorce, semble indiquer que l'usage de l'hébreu s'était perdu. Ces arguments ont été déjà combattus au début de ce siècle sur la base du témoignage interne de la Mishna et du Midrash où I'hébreu apparaît souvent comme une langue d'une grande spontanéité. Depuis une quarantaine d'années, les découvertes archéologiques ont quelque peu modifié les données du problème. Deux lots de documents découverts dans le désert de Judée en 1952 et 1960 font apparaître que l'hébreu pouvait servir concurremment avec l'araméen (et le grec) à rédiger des actes juridiques et qu'il continuait d'être utilisé dans la correspondance puisqu'on a retrouvé en ces lieux des lettres du chef de la seconde révolte, Bar Kokhba, rédigées en hébreu panni d'autres rédigées en araméen et même en grec. Preuve est ainsi faite de la complexité crois12

sante de la situation linguistique du pays à l'époque de la domination romaine. Effectivement, 1'hébreu de ce temps est non seulement largement aramaïsé, mais aussi pénétré de mots grecs et, dans une bien moindre mesure, latins. Malgré les importantes différences qui les séparent, on peut considérer que 1'hébreu mishnique est bien le continuateur de l'hébreu biblique. L'écart linguistique se double d'un écart stylistique dû à la nature des sujets traités: on ne cherchera pas de poésie élevée dans un recueil juridique ou homilétique. L'hébreu mishnique est la langue de l'exégèse, du droit, du sermon, mais c'est aussi une langue populaire très savoureuse où l'on rencontre une foule d'expressions pittoresques attestant une origine parlée. En tant que langue parlée, il ne semble pas toutefois avoir survécu longtemps au déplacement du centre spirituel vers la Galilée puisque aux llIcet IVC siècles, la Gemara du Talmud palestinien (dit « de Jérusalem») se présente en araméen.

L 'hébreu en exil
Après les persécutions de l'Empire byzantin qui portèrent de nouveaux coups au judaïsme palestinien, 1'hébreu survécut partout où il y avait des Juifs de par le monde (de la Gaule à la Babylonie et tout autour du bassin méditerranéen). Pour ne pas laisser se perdre la prononciation d'une langue qui n'était plus parlée et risquer d'altérer les textes sacrés en les lisant, on élabora entre le vc et le VIllC siècle, en Babylonie d'abord puis en Palestine, des systèmes de voyelles destinés à pallier les incertitudes de l'écriture consonantique (voir infra). Le système vocalique qui a prévalu est celui de Tibériade, probablement inventé dans les académies de cette ville au VIllC siècle. L'invention des voyelles a favorisé l'épanouissement de la grammaire (à l'origine auxiliaire de l' exégèse). Le culte de la langue coranique observé chez les Arabes amena aussi bien les Juifs à décrire leur propre langue sacrée (l'hébreu biblique) dans des traités de grammaire (rédigés en 13

arabe) qu'à développer l'élégance du style poétique en hébreu. Dans l'ensemble, la poésie de l'âge d'or espagnol (XIc_XIIc siècles) accompagnée de la grammaire imprima une sorte de renaissance à I'hébreu si l'on prend le terme de renaissance avec sa valeur de retour au modèle classique. Les musulmans qui avaient à consolider leur doctrine face à des religions rivales et des schismes menaçants, s'intéressèrent à la pensée hellénique et traduisirent en arabe des ouvrages philosophiques et scientifiques grecs au DC'et XCsiècle. Cet intérêt se retrouve chez leurs contemporains juifs: le Ka/am est représenté par Saadia Gaon, le platonisme par Salomon ibn Gabirol (Avencebron)qui fit connaître Platon à l'Europe chrétienne, l'aristotélisme par Maïrnonide, pour ne citer que les plus célèbres. Ces philosophes juifs dont certains composaient parallèlement des poèmes en hébreu, n'envisageaient pas de rédiger leurs traités philosophiques dans une autre langue que l'arabe. De ce fait, ces écrits échappaient au reste du monde juif. Quand les temps se flfent plus troublés, la philosophie juive revint à I'hébreu mais avec une orientation nettement plus théologique (avec Gersonide, Crescas, Albo, Abravanel). Dès les XIIeet xme siècles, quatre générations de traducteurs appartenant à une famille espagnole réfugiée dans le Midi de la France, les Tibbonides (Juda, Sainuel, Moïse et Jacob ibn Tibbon) avaient mis à la portée du public juif un grand nombre de traités philosophiques et scientifiques rédigés en arabe ou traduits du grec en cette langue. Pour les besoins de leurs traductions, ils durent forger une terminologie nouvelle qui enrichit I'hébreu médiéval. La Cabbale, forme de théosophie juive éclose en Provence (XIIe siècle) et en Espagne (xme siècle), s'épanouit à Safed au XVIC siècle après l'expulsion des Juifs d'Espagne, et contribua aussi à enrichir la langue hébraïque. L'activité rabbinique pendant des siècles s'exerça surtout .dans le domaine de l'exégèse. Le plus célèbre des exégètes, auteur de commentaires de la Bible et du Talmud est Rashi (acronyme de Rabbi Salomon fils d'Isaac) qui vivait à Troyes en Champagneau XIC siècle. Les autorités rabbiniques renom14

mées étaient souvent consultées d'un bout du monde juif à l'autre: la question(she'éla)donnaitlieu à une réponse (teshuva) soigneusementétudiéeet recopiée; à partir du xmCsiècle, on commença à constituer des recueils de responsa généralement rédigés dans un hébreu mishnique qui pouvait être influencé tant par la langue philosophique des traducteurs que par les divers parlers vernaculaires locaux. En effet, dans les différents pays où ils vivaient, les Juifs avaient adopté le parler local mais ils le transcrivaient dans l'alphabet hébreu (c'est ainsi que parmi les gloses de Rashi,

'

on trouve quelque 2500 termes champenois du

XIC siècle

écrits en lettres hébraïques). Les langues vernaculaires parIées par les juifs se chargèrent avec le temps de traits spécifiques. On vit se développer un judéo-grec, un judéo-arabe, un judéo-persan, un judéo-italien, un judéo-espagnol, un judéoallemand plus connu sous le nom de yiddish. Toutes ces langues s'écrivaient ou s'écrivent en caractères hébreux et sont chargées d'un certain nombre de termes hébreux, notamment dans le domaine religieux. Le judéoespagnol s'est surtout développé parmi les exilés d'Bspagne après 1492 et garde des traits des différents dialectes espagnols du xvc siècle; la révolution jeune turque lui a fait abandonner en Turquie l'écriture hébraïque au profit des caractères latins. Quant au yiddish à base de haut-allemand partiellement slavisé, il a produit une immense littérature surtout à partir du XIXC siècle; il était avant la seconde guerre mondiale la langue maternelle de onze millions de Juifs dont la moitié ont disparu dans la shoa. La résurrection de 1'hébreu

La véritablt résurrection de la langue hébraïque à laquelle nous assistons de nos jours constitue un phénomène unique dans I'histoire des langues du monde. Pour la comprendre, il faut remonter à la fin du XIXC siècle et même un peu plus haut, à la période dite de la Haskala. 15

La Haskala (terme qui traduit l'allemand AufkHirung, ère des Lumières) est un mouvement de renaissance hébraïque amorcée dès la fin du xvmCsiècle, en Allemagne, par le philosophe Moses Mendelssohn. Dans le contexte des immenses espérances que le règne de la Raison fit entrevoir aux premiers Juifs sortis du ghetto, il parut bon de renoncer au yiddish senti comme un « jargon» et, en attendant d'apprendre l'allemand, de retrouver I'hébreu biblique qui reflétait un antique et glorieux passé. Or, à mesure que se répandait la connaissance de l'allemand, le développement d'une littérature et d'une presse hébraïques dans lequel s'était engagée la Haskala parut de moins en moins nécessaire. D'Allemagne, la Haskala émigra donc progressivement vers des régions où les Juifs étaient moins exposés à l'assimilation, surtout en Galicie (qui faisait alors partie de l'Empire austro-hongrois) et en Lituanie. Elle y prit un tour différent; on vit alors renaître la philosophie, la poésie profane et l'intérêt pour la grammaire, tandis qu'apparaissaient le roman et la satire sociale. Au prix de contorsions plus ou moins ingénieuses, l'hébreu biblique réussit ainsi à s'adapter à tous les genres littéraires nouveaux. Mais le public des maskilim était problématique ; la Haskala ne pouvait toucher ni les milieux ultraorthodoxes (qui servaient souvent de cible à la satire), ni les milieux en voie d'assimilation. « Qui sait si je ne suis pas le dernier des poètes de Sion et si vous n'êtes pas le dernier de mes lecteurs? » s'exclame en 1871 le poète Y.L. Gordon. Quel que soit le bilan qu'on peut en faire, la Haskala, en plein éveil des nationalités, avait fait acquérir à I'hébreu un statut analogue à celui des langues européennes qui avaient eu nouvellement accès à la dignité littéraire. Restait une différence essentielle: I'hébreu n'était pas une langue parlée; parler l'hébreu n'était pas au programme de la Haskala. En 1878, un étudiant en médecine lituanien envoyait de Paris au périodique HaShahar (l'Aurore) de Vienne un article retentissant où il invitait les Juifs à revenir sur leur terre ancestrale et se remettre à parler leur langue. Lui-même commença à réaliser ce programme en 1881 quand il s'installa à 16

Jérusalem et prit le nom d'Eliézer ben Yehuda. Son action individuelle inlassable (enseignement, journalisme, dictionnaire, création d'un Comité de la langue) eut certainement une influence dynamisante, mais ce sont les maîtres d'école des nouveaux villages créés par les pionniers juifs qui réussirent véritablement à faire renaître l'hébreu en le mettant dans la bouche des enfants dès leur plus jeune âge. Les mots de base manquaient pour l'enseignement des disciplines modernes; au prix d'une persévérance inouïe, l'hébreu devint néanmoins la langue de l'école primaire (1888), du jardin d'enfants (1898), de l'école secondaire (1904). Quand, en 1913, un groupe de philanthropes qui envisageait de créer un établissement scientifique supérieur - le futur

Technionde Haïfa - voulut imposerla langueallemande,ce
fut une véritable révolution (<< guerre des langues ») dans la la jeunesse du pays. En 1918, lorsque fut posée la première pierre de l'Université Hébraïque de Jérusalem (ouverte en 1925), un point était acquis sans discussion: l' enseignement s'y donnerait en hébreu. Après la première guerre mondiale, la SDN instaura un mandat britannique sur la Palestine. Dès 1922, l'article 22 du Mandat établit que l'anglais, l'arabe et l' hébreu seraient les langues officielles du pays. Le plus étonnant était encore à venir: à partir de 1948, I'hébreu redevenait la langue d'un État juif souverain. Le Comité de la langue créé par Ben Yehuda fut à partir de 1904 l'un des moteurs de la renaissance hébraïque: il eut à fixer la prononciation et l'orthographe et à suppléer aux lacunes du vocabulaire. À partir de 1953, il céda la place à l'Académie hébraïque, qui, de nos jours, s'efforce de réglementer l'évolution de l'hébreu. Plus qu'aucune autre au monde, l'Académie est en contact avec le public; cela n'empêche pas l'hébreu parlé d'évoluer dans un sens qui est parfois en contradiction avec ses décisions - sur le plan de la prononciation, de l'orthographe, de la grammaire ou du remplacement de termes étrangers par des mots nouveaux. La langue hébraïque ressuscitée donne en effet des signes de grande vitalité tant dans le domaine littéraire (et ce depuis 17

le début de ce siècle) que dans la sphère du quotidien: l'argot est florissant, I'hébreu est employé dans tous les domaines par environ cinq millions de locuteurs en Israël et se diffuse également à travers le monde. Malgré le nombre des innovations récentes, l'Israélien reste persuadé qu'il parle la langue de la Bible.

18

CHAPITRE

II

CARACTÉRISTIQUES

DE LA LANGUE

La famille « sémitique »
. Apparition du terme « sémitique» La question de la langue originelle de I'humanité a souvent été posée dans le passé par les théologiens comme par les philosophes. Quelle langue pouvaient parler Adam et Eve au Paradis? Quelle était la langue primitive qui a précédé la confusion de Babel? Dans quelle langue Dieu s'adressait-il à Moïse et aux prophètes? La réponse fut le plus souvent: I'hébreu. « Hebraea est mater linguarum» enseignaient les théologiens chrétiens qui, sur ce point du moins, rejoignaient les théologiens juifs. Ainsi, I'hébreu, langue sacrée des Écritures sacrées, occupait une place à part et tout à fait unique dans la conscience d'une partie de l'humanité. Au temps de l'exil de Babylone, les Juifs ne purent manquer de prendre conscience de la proximité de I'hébreu et de l'araméen; cette conscience ne fit que se renforcer à l'époque talmudique. Quand l'Islam imposa la langue arabe dans les pays conquis, les Juifs de ces régions constatèrent la parenté de l'arabe avec les deux autres langues qu'ils pratiquaient. C'est ainsi que les grammairiens juifs du Moyen Âge jetèrent