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Parlons live

Collection Parlons... dirigée par Michel Malherbe

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Fanny de SIVERS

PARLONS LIVE
Une langue de la Baltique

LtHarmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

LtHarmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

LtHarmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:

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Analyse grammaticale de l'estonien parlé, G. de Bussac, Clermont-FeITand, 1969. Les préfixes lettons du verbe live, Berger-Levrault, Nancy, 1971. Les emprunts suédois en estonien littéraire, Bibliothèque de l'Association pour le Développement des études finno-ougriennes n° 1, Akademiai Kiâd6, Budapest, 1974. (éd.) - I. Structuration de l'espace dans les langues de la Baltique Orientale, SELAF, aris, 1978. P - II. Organisation de l'espace habité, SELAF, aris, P 1984. (éd.) - La main et les doigts dans l'expression linguistique, I. et II., SELAF, aris, 1979 et 1981. P (éd.) - Questions d'identité, Peeters-SELAF,Paris, 1989. Parlons estonien, Une langue de la Baltique, l'Harmattan, Paris, 1993.

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cg L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1337-8

CARTE TERRITOIRE DES LIVES

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PRÉFACE
Évaluant à 14 locuteurs actifs et une vingtaine de sympathisants la communauté d'expression live, Eduard Vaari évoquait en 1996, dans sa contribution aux Mélanges Fanny de Sivers, le processus tragique de déclin et de mort des langues qu'illustre ce destin. Il formulait ainsi le dilemme qui se pose aux linguistes:
« [faut-il] s'attacher exclusivement à sauver pour la postérité les composantes principales de l'héritage live» ou «enhardir les derniers survivants de cette originale ethnie (...) à conserver,

voire à développerleur langue et son expressionculturelle? »1

Chère est la langue live au cœur des ouralistes : langue mineure au sein de cette famille amie, les langues fenniques de la région baltique, le live ne dispose pas comme le finnois et l'estonien d'une vigoureuse tradition d'écriture, mais il jouit d'un intérêt marqué pour ses contacts avec le letton. Dès le 1ge siècle, plusieurs des grands noms de la finno-ougristique européenne sont associés à son étude. Le Finlandais A.J. Sjogren et l'Estonien F.J. Wiedemann recueillent et publient, sous l'égide de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, une importante documentation. E.N. Setalü scrute en marge de ses traités de grammaire finnoise les dialectes des Lives de Courlande, relayé par son compatriote Lauri Kettunen. Des deux États frères, seuls les Estoniens ont accès au terrain durant la période soviétique: les Professeurs de Tartu, Paul Ariste puis Eduard Vaari, y
1 « Les Lives et la langue live », in Contacts de langues et de cultures dans l'aire baltique - Contacts of Languages and Cultures in the Baltic Area - Mélanges offerts à Fanny de SIVERS, Uppsala, Acta Universitatis Upsaliensis, coll. Uppsala Multiethnic Papers, 39, 1996, p. 253-264.

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conduisent différentes missions. Les Suédois ne sont pas en reste, qui archivent la parole des immigrés: Julius Magiste, un ancien de Tartu lui aussi, poursuit à Lund son œuvre de fenniste. Fanny de Sivers, bientôt, reprend le flambeau. Son départ précoce de l'Estonie natale l'a conduite, à l'issue d'un long périple, à Paris où elle s'est formée à la linguistique; chercheur au CNRS, fonctionnaliste avec André Martinet, c'est à Magiste qu'elle soumettra finalement sa thèse sur Les préfixes lettons du verbe live (1967). Le présent ouvrage, laissé en sommeil durant 40 ans, actualise sa visée profonde: élaborer, avec l'étude interdisciplinaire du patrimoine de la Baltique, une ethnogrammaire qui rende justice à ce qu'il est dans les langues d'identité et de culture. Des langues fenniques mineures, on avait esquissé jusqu'ici la grammaire et le vocabulaire, sur la base surtout de textes folkloriques qui, constitués de récits plus que de dialogues, sont jugés parfois de nos jours inaptes à l'étude pragmatique2. Fanny de Sivers n'exclut pas ces textes du début du 20e siècle: convaincue par sa longue expérience que les structures impromptues, redécouvertes par la linguistique moderne, n'émergent pas uniquement du dialogue, elle centre son étude sur des textes, à tonalité folklorique certes, mais débridés par une parole naturelle en diable (lequel joue, on le sait, un rôle non négligeable dans la tradition populaire). L'Histoire du Vieux Zuonko, recueillie en 1925 par Kettunen, en est un témoin d'élite.
2 Voir Johanna Laakso, «Contribution of the small Finnic languages to the research on areal and general linguistics», Actes du Colloque International L'émancipation linguistique et culturelle des minorités nordiques - The Linguistic and Cultural Emancipation of Nordic Minorities, Paris, 22-24 mars 2001, à paraître.

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Les variations sur le «un peu tard, trop tard et quand même pas trop tard» échangées entre un vieux paysan cabochard et l'instituteur du village n'ont, côté argumentation, rien à envier aux stéréotypes du dialogue moderne adjacent, pièce obligée d'un manuel destiné aux apprenants. Est-ce à dire qu'un tel corpus permettrait d'étudier le comportement langagier d'une minorité, ou les «alternances codiques» dont se nourrit aujourd'hui la sociolinguistique? Certes non, mais ce n'est à l'évidence pas là l'objectif. En nous faisant profiter de sa longue pratique - près d'un demi-siècle - de parlers populaires exotiques, peu connus et pourtant si proches - ne s'agit-il pas de la Région Baltique? - en nous brossant le portrait d'une langue qui est une «mine de renseignements pour ceux qui s'intéressent au bilinguisme et aux contacts de langues» (p. 20), dans un style alerte voire impertinent

vis-à-vis des excès de la spécialisation (<< les plaisanteries
de la palatalisation»), F. de Sivers nous met en mains les clefs d'une énigme: la survie d'une langue tant de fois condamnée par son atavisme et par l'Histoire aréale. Les choix de l'auteur sont clairs: elle ne fera qu'esquisser l'évolution de la langue (une tendance analytique compensée par quelques innovations casuelles), préférant nous délecter de sa convivialité dans le labeur, de ses kyrielles de joyeux jurons jaillis d'un substrat de mythes et de croyances. Ce faisant, F. de Sivers ne répond pas, il est vrai, à la question alternative initialement posée par

son collègue en livologie (<<faut-il... ou... ? »). Elle fait
mieux: elle livre, pour présager implicitement la résurrection de la langue, les preuves au quotidien de sa vitalité. Il

Lisez ce livre, pratiquez la «gymnastique des alternances », découvrez les secrets du «translatifcomitatif », savourez la sagesse et l'humour d'un parler multimillénaire - et rejoignez la cohorte de ses nouveaux locuteurs. M.M. Jocelyne Femandez- Vest Quartier latin, avril2001

12

INTRODUCTION
LE LIVE ? OU PLUTÔT LA LIVONIE
Qui en France a entendu parler du peuple live? Qui d'entre nous sait que la palette linguistique de notre vieille Europe comporte aussi une petite langue live parlée quelque part dans la région de la Baltique? Quelques spécialistes, sans doute, qui s'intéressent aux traditions populaires ou aux particularités des langues peu connues et peu étudiées. La Livonie, par contre, est présente dans nos livres d'histoire et dans les encyclopédies. On y apprend qu'elle se trouve au bord de la mer Baltique, au Nord de la Lituanie, et que sa « vraie» histoire a commencé au 13e siècle avec l'arrivée des Allemands qui ont colonisé le pays et converti les populations autochtones au christianisme. On dit ensuite qu'il Y a eu le vaillant évêque Albert de Buxhoevden qui a fondé la ville de Riga en 1201, les chevaliers Porte-Glaive et le fameux Ordre Teutonique qui a semé la telTeur partout où il passait. En fait, c'est un peu plus compliqué et même beaucoup plus, quand on prend la peine de suivre de près les événements. L'affaire commence avec le moine missionnaire allemand Meinhard qui apparaît à l'embouchure du Daugava (aIl. Düna) en 1184 avec l'intention d'apporter aux païens la foi chrétienne. Mais comme cela se produit souvent dans des cas analogues, l'évangélisation inspire le commerce et en même temps les convoitises tenitoriales des ordres militaires de sorte que bientôt l'on constate une 13

confusion totale entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu. L'évêque Albert avait créé l'ordre des Porte-Glaive pour convertir manu militari toutes les tribus récalcitrantes. Celui-ci fut remplacé en 1237 par l'Ordre Teutonique qui à son tour céda ses pouvoirs et ses
fonctions à sa filiale appelée « Ordre Livonien »

.

Le pouvoir politique était partagé entre l'évêque de Riga et l'Ordre qui s'entendaient assez mal: chacun avait ses ambitions et ses vues sur l'administration des tenitoires conquis. Il y avait aussi, bien entendu, des difficultés avec les voisins, particulièrement avec le duché de Lituanie et les Slaves orientaux. Après l'introduction de la Réforme en 1522, la Livonie est rapidement morcelée: les Danois mettent la main sur la Courlande et achètent l'Estonie. Les Russes attaquent en force. Devant leur invasion en 1557, l'évêque de Riga se voit obligé d'appeler au secours Sigismond (Zygmunt) II Auguste, roi de Pologne, le dernier des Jagellons, qui, évidemment, profite de l'occasion pour annexer la Livonie ou ce qui en reste. Toute la deuxième moitié du 16esiècle est dominée par la guerre de Livonie (1558-83). Les Russes, les Suédois, les Danois, les Polonais, les colons allemands eux-mêmes, tout le monde s'y met. La Suède se fait remarquer particulièrement tout le long du 17e siècle. Finalement, avec le traité de Nystad (en finnois Uusikaupunki) en 1721, la paix russe s'abat sur la région. La Livonie devient une province de l'Empire. En 1918, à la création des républiques indépendantes d'Estonie et de Lettonie, on ne parle plus de la Livonie. La Livonie a cessé d'exister. 14

En survolant l'histoire mouvementée de la Livonie, il n'est pas facile de voir clair dans les découpages successifs de son tenitoire. Au début, les Allemands appelaient «Livonie» les quelques kilomètres carrés sur la côte où ils avaient débarqué et rencontré les. premières communautés lives. Ensuite, ils utilisaient le même nom pour désigner tous les tenitoires qu'ils occupaient. C'était pratique et paraissait même justifié, puisque les populations qui y habitaient se ressemblaient toutes - comme l'explique le chroniqueur Henri - de sorte que les Allemands ne savaient pas toujours contre qui ils se battaient: il leur anivait même de massacrer leurs alliés qu'ils confondaient avec leurs adversaires! La Livonie des origines englobait donc tous les tenitoires de la Baltique orientale du golfe de Finlande jusqu'à la frontière lituanienne. Dans les livres d'histoire, on l'appelle « Vieille Livonie », en allemand Alt-Livland. Mais comme nous l'avons vu, avec les Danois et les Suédois, on commence à identifier les composants de ce conglomérat d'ethnies et de langues bien différentes. On découvre la Courlande, l'Estonie et ensuite les Latgales et d'autres tribus balto-slaves. Mais quelquefois il paraît bien difficile de tracer avec exactitude leurs frontières. Il n'y a jamais eu de royaume de Livonie, malgré quelques tentatives des envahisseurs pour créer une unité politique autonome. Mais il y a eu l'Ordre de Livonie, la guerre de Livonie, la province de Livonie de l'Empire russe et la noblesse livonienne qui s'est mise au service des tsars. Et, il Y a eu Jules Verne avec son «Drame en Livonie ». La Livonie garde sa place dans l'histoire du Nord et de l'Est européens.

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ET LES LIVES DANS TOUT CELA?
La Livonie est, en principe, le pays des Lives. Avant la colonisation, les Lives habitaient sur toute la côte du golfe de Riga (appelé aussi «golfe Live» ou «golfe de Livonie »), au Nord jusqu'au fleuve Salatsi (en letton Salaca), à l'Est jusqu'au cours supérieur du DünaDaugava et à l'Ouest jusqu'à l'actuelle ville de Ventspils (all. Vindau). Selon l'estimation d'Eduard Vaari, le grand spécialiste des questions lives, la Livonie comptait au 13c siècle environ 30 000 habitants. Ils étaient probablement plus nombreux que les Lettons, et peut-être aussi nombreux que les Estoniens du Sud et les habitants de l'île de Saaremaa toute proche. Au 19c siècle il n'yen a plus que - approximativement - 2 000. Le recensement soviétique de 1959 en trouve encore 200, et dans les années 70, on n'en parle plus. Pourtant les chercheurs finno-ougristes les ont rencontrés et ils ont recueilli des récits passionnants et des traditions populaires. La «Livonie» s'était concentrée dans les 14 villages de la côte courlandaise, dans la presqu'île de Domesnas. Que s'était-il passé? Évidemment, beaucoup d'entre eux ont été massacrés. Car les combats commencèrent chez eux, et au début, les Lives étaient assez seuls à s'opposer à l'envahisseur. Malheureusement, il n'y avait pas cette belle unité balte dont les hommes politiques rêvent à notre époque! «La soumission créa pour les Lives une situation économique et spirituelle très difficile. Ils avaient plus que les autres souffert de la guerre: leurs voisins s'étaient tenus prudemment à l'écart, et les batailles avaient eu lieu surtout en tetritoire live. Ils furent ensuite décimés par la peste et perdirent plusieurs de leurs chefs. Les Lives 16

furent contraints par la force à participer à la lutte des Croisés contre les Estoniens, leurs terres arables furent distribuées aux étrangers, les Lives devinrent taillables et corvéables à merci. Beaucoup de villages se vidaient de leur population, de la population masculine en particulier, et les conquérants profitaient de cette situation pour y implanter des Latgales et des Semgales. Ceux-ci étaient préférés à cause de leur docilité. .. » (Ed. Yam) Par conséquent, les Lives qui avaient survécu aux massacres et à la peste se sont assimilés assez rapidement aux tribus baltes, excepté les habitants des villages de Courlande, restés, grâce à leur situation géographique, à l'écart du remue-ménage général. En tout cas, tous les vaincus ont été asservis de la même façon, et les chercheurs futurs pourront toujours discuter les motivations exactes du fait que les Lives se sont lettisés et que les Lettons ne se sont pas livisés. Les drames du 20e siècle faillirent liquider tout ce qui restait de ce malheureux peuple. Les Soviétiques verrouillèrent la côte live, tout contact avec le monde extérieur fut interdit, toute activité culturelle également. Officiellement, le peuple live ne devait pas exister. Toutefois, vers la fin de l'Empire soviétique, les petits peuples de la Baltique pouvaient à nouveau respirer un peu. On découvrit encore 14 locuteurs natifs de live! Mais en même temps, quelques Lettons se rappelaient que leurs ancêtres étaient Lives. Et actuellement, on constate un phénomène époustouflant: une partie de la Lettonie est en train de se liviser ! On organise des cours de live, on chante en live, on essaie de raviver les traditions populaires lives. Des étudiants lives inscrits à l'Université de Tartu en 1998 pour y apprendre l'estonien racontent que, actuellement, être Live est très bien vu en Lettonie, et déjà plus de 200 citoyens de la République de Lettonie 17

se prennent pour des Lives. Si cette évolution continue, on pourra bientôt parler de la résurrection miraculeuse d'un peuple finno-ougrien que l'on croyait mort depuis longtemps. UNE LANGUE ORIGINALE ET ASTUCIEUSE Le live est une langue finno-ougrienne, comme l'estonien, le finnois et le lointain hongrois. Il fait partie du groupe des langues finnoises de la Baltique dites aussi balto-finnoises ou, aujourd'hui, fenniques. Selon certains chercheurs, le live et l'estonien du Sud ont été les premières langues à se séparer de ce que l'on appelle le proto-fennique de la Baltique récent (voir Tableau 1). Il paraît en tout cas évident que le live est très proche de l'estonien du Sud. Et le cas de l'estonien du Sud est assez curieux: on le classe en général parmi les «dialectes du Sud », mais en fait, par son vocabulaire et sa grammaire originale, il se distingue tellement de l'estonien littéraire basé sur les «dialectes du Nord» - qu'on tend de nos jours à lui accorder le « statut» de langue. L'appartenance du live au groupe méridional des langues fenniques est déjà signalée par la présence de la voyelle centrale 0 qui est attestée en estonien, mais pas en finnois. On constate aussi l'absence de l'harmonie vocalique, mais également une simplification de l'alternance vocalique ou consonantique, qui complique considérablement l'apprentissage du finnois et de l'estonien. Quand on peut, il faut simplifier, n'est-ce pas? Ainsi, le live a supprimé aussi des voyelles finales peu utiles et des éléments vocaliques à l'intérieur du mot, là où le locuteur a tendance à les «avaler» quand il parle plus ou moins vite.

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proto- finno-ougrien

proto- finno-permien

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proto-ougrien

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proto- finnovolgaïque

~
protopermien

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J~

protoob-ougrien

magyar man si hanti (hongrois) (vogoul) (ostyak)

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proto-fennique ancien

proto- voIgaïque

~
proto-fennique récent
(balto-finnois)

mordve mari (tchérémisse)

proto-same (lapon)

~
dialectes sames actuels

ingrien finnois carélien vepse

Tableau 1. L'évolution des langues tinno-ougriennes
reproduit et traduit de Valev Uibopuu, Meie ja meie h6imud, Eesti kirjanike kooperativ, Lund 1984.

19

Le trait le plus remarquable de la prononciation live se définit comme coup de glotte tel qu'on l'entend aussi en danois (stf/Jd): un élément vocalique est coupé en deux, ce qui permet aussi de distinguer entre une diphtongue et une simple suite de voyelles. Le plus souvent, il remplace le h ancien qui a disparu. Le live constitue une mine de renseignements pour ceux qui s'intéressent au bilinguisme et aux contacts de langues en général. Ayant vécu parmi les lettophones pendant des siècles, les Lives ont su s'approprier et adapter à leur système linguistique une quantité d'éléments lettons - donc indo-européens - qui enrichissent non seulement le vocabulaire, mais aussi les possibilités grammaticales. Ainsi, par exemple, l'adoption des préfixes du verbe letton offre au verbe live le moyen d'ajouter à son contenu sémantique toutes sortes de nuances que les langues voisines sont obligées d'exprimer
avec des locutions adverbiales. Et l'intégration est

parfaite; si l'on ne savait rien du letton, on pourrait imaginer qu'il s'agit d'une invention authentiquement Iive !

OSER L'ÉCRIRE...
Les langues à tradition orale doivent un jour ou l'autre, pour survivre dans le monde moderne, passer à l'écrit. Or elles n'ont au départ ni alphabet ni orthographe officiels. Les chercheurs du 1ge siècle qui ont commencé à transcrire des textes oraux lives les ont littéralement noyés dans la traditionnelle transcription finno-ougrienne: chaque mot est couvert de signes, il y en a au-dessus, endessous et au milieu, car on essaie de noter toutes les nuances de la prononciation du locuteur. L'analyse phono logique a permis de «nettoyer» certaines images graphiques, et au début du 20e siècle, lorsqu'on a édité les 20

premiers livres de lecture et périodiques en langue live, on est arrivé à créer une écriture raisonnable. Le dictionnaire live le plus important, celui le Lauri Kettunen (Livisches Worterbuch mit grammatischer Einleitung, Lexica Societatis Fenno- Ugricae V, Helsinki 1938), présente un alphabet de 55 signes. En finnoougriste consciencieux, l'auteur a noté toutes les variantes qu'il a pu percevoir, de sorte que la lettre a par exemple apparaît sous cinq formes. En fait, on peut se contenter d'un alphabet simplifié tel qu'il apparaît dans les textes édités pour le lecteur live: a, b, d, e, f, g, i, j, k, l, m, n, 0, p, r, s, S, z, z, t, u, v, a, o. Évidemment, chaque communauté exprime ses petites nuances - les savants distinguent entre les parlers occidental et oriental-, mais ces différences sont minimes et variables d'un locuteur à l'autre. Il n'est pas indispensable de s'y arrêter. Le tableau des voyelles est simple: fermées ouvertes postérieures u a centrale 0 antérieures e

a

Pour un locuteur français, il faut rappeler que la lettre u se prononce ou et que le tréma sur it indique qu'il s'agit en fait d'un ê beaucoup plus ouvert que, par exemple, dans même. Pour le reste, il n y a pas de problème, excepté le cas de la voyelle centrale o. Dans les textes scientifiques on utilise un e renversé chargé de signes diacritiques. La voyelle centrale, caractéristique des langues fenniques du Sud, est facile à prononcer, quand on a appris l'estonien. Pour la réaliser, on commence par dire 0, et tout en 21

continuant à dire 0, on met les lèvres en position de e. Il en sort un son presque guttural. Les linguistes l'appellent « e postérieur». Comme l'accent principal tombe sur la première syllabe de mot, celle-ci peut utiliser toutes les richesses de la gamme vocalique. Dans les syllabes suivantes, on ne rencontre que les voyelles fermées (i et u) et les voyelles ouvertes (ii et a), et assez rarement e, comme dans kure « diable ». La centrale domine en position finale où elle se définit souvent comme « voyelle réduite». Comme on le sait, en parlant plus ou moins vite, le locuteur a tendance - probablement dans toutes les langues du monde - à « avaler» les parties non accentuées de son discours. Ainsi donc, la voyelle centrale accueille les restes de la voyelle en train de s'évanouir et se «prononce» quelquefois presque comme le e muet en français! Parmi les diphtongues, les combinaisons voyelle + i et voyelle + u sont les plus fréquentes. Ici, on pourrait saisir l'occasion pour plaider la cause du coup de glotte, noté' dans la littérature finno-ougrienne et supprimé dans les textes récents. En effet, le coup de glotte coupe en deux la mélodie de la voyelle. C'est un trait original de la prononciation, qui paraît, dans la plupart des cas, assez superflu. Que le « chien» soit pi'l} ou pif}, cela revient au même. Par contre, dans des mots où il a remplacé un phonème disparu, il prend valeur phono logique, ex. juodo «boire» / ju'odô «diriger»; pallo « prier» / pa'lIo « brûler» ; tiedo « savoir» / ti'edo « faire ». On voit aussi qu'il peut servir à distinguer entre les diphtongues et les simples groupes vocaliques. Rappelons-nous que le live n'utilise pas la lettre h! Évidemment, on peut aussi considérer qu'il existe partout des homonymes et que la forme tiedô peut tout simplement avoir deux significations. (Comparez en 22

français « le vol ». Qu'est-ce que c'est? Un déplacement
aérien ou un geste indélicat dans un porte-monnaie étranger?) De toutes façons, le coup de glotte varie souvent selon le locuteur et quelques chercheurs, tel l'ethnologue Oskar Loorits, ont avoué qu'ils ne l'entendaient pas toujours. Mais il constitue quand même l'un des traits caractéristiques de cette langue, ainsi que son intonation légèrement chantante qui rappelle le suédois. Il nous faudrait des linguistes-poètes pour nous expliquer les liens que peut créer la mer Baltique avec ses vagues et ses tempêtes! Si nous ne voulons pas considérer le coup de glotte comme une consonne, on peut dire que la liste des consonnes ne propose rien de spectaculaire: occlusives sourdes occlusives sonores fricatives sourdes fricatives sonores nasales latérale vibrante P b
f v t d s z n I r k 9 5 Z j

m

Toutes les voyelles et toutes les consonnes peuvent être brèves et longues. La consonne longue en position intervocalique est géminée: saddô « tomber », rappi « sale », pallô « prier» etc. Pour marquer la longueur des voyelles, on a adopté le trait letton: Illam « difficile, pénible », brüt « fiancé », kTlma « froid », rôda « fer », etc. Ce trait de la voyelle longue lettone ajoute à l'orthographe live une petite note exotique, surtout quand on le voit sur un mot aussi typiquement fennique que mô « terre, pays », écrit en estonien et en finnois maa.

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LES PLAISANTERIES DE LA PALATALISATION
La palatalisation est un phénomène qui donne à une consonne la « couleur» de i, c'est-à-dire que l'articulation de la consonne voisine de i glisse dans la région antérieure du palais. C'est un détail qui n'est pas bien perçu par tous, et pour découvrir l'endroit exact où cet élément «i» se manifeste, il faut une oreille très fine. Ainsi, par exemple, il peut même y avoir des linguistes qui n'entendent pas la différence entre mat' /maty/ « mere» en russe et matt Imayt/ « tapis» en estonien. De ce fait, pour limiter les complications, plusieurs écritures omettent de la signaler. Les Lives semblent tenir à leur palatalisation. Ils la signalent dans l'écriture en mettant une cédille sous la consonne palatalisée (tandis que la transcription traditionnelle finno-ougrienne utilise un petit trait vertical sur la consonne concernée ou à côte de celle-ci). La cédille est évidemment d'origine lettone, mais si le letton l'associe uniquement à g, k, I, D, le live palatalise comme l'estonien - I, D, r, s, t. Il convient de noter ici l'importance du r palatal, rare en estonien standard, mais assez spectaculaire en estonien du Sud. Que se passe-t-il avec les autres consonnes? Il est difficile d'y répondre, puisque aucun d'entre nous n'a entendu le parler du début du 20e siècle. Mais le dictionnaire de Kettunen note aussi un k palatalisé : bra~
« désapprouver, blâmer» du letton bra!fët... Donc on

peut supposer que les mots d'emprunt peuvent garder leur palatalisation originale. Il est intéressant de voir que le letton emploie les consonnes palatales assez souvent en position initiale: lJemt « prendre », !fi/da « querelle », etc. Pour les langues fenniques, c'est un procédé assez inhabituel. Toutefois, on 24

trouve chez Kettunen, par exemple lip « fanion; pièce de raccommodage» qui s'oppose à lip « queue de mouton; talon de chaussette» du letton jipa. Le «pouvoir» de la palatalisation sur l'écriture apparaît surtout avec les géminés: neHoz «quatrième », piQQod « les Finnois », pa~~o « convenir », totti « grandpère, vieil homme », etc. Il Y a aussi des groupes consonantiques où tous les composants peuvent apparaître avec une cédille, par exemple vaQtlo «regarder» que quelques auteurs notent vaQtl6 ou vaQtlo. Actuellement, on a tendance à simplifier : vaQtlo. On peut se demander ici quelles sont les conditions réelles d'une palatalisation. Peut-on prononcer nell6z avec un I palatalisé à côté d'un I non-palatal? Si vous vous sentez très fort en phonétique, vous pouvez essayer de séparer les consonnes du groupe ntl de vaQtlô et de varier la prononciation. Si vous y parvenez... En tout cas, il existe des textes où les signes de palatalisation restent absents - et c'est bien plus simple ainsi - mais ceux-ci constituent quand même un élément décoratif irremplaçable pour les textes lives. Et si un jour, vous réussissez à composer des poèmes en live, ne lésinez pas sur les cédilles!

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