Parlons maya classique

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Forte de plusieurs millions de locuteurs, la famille de langues maya est l'une des principales familles de langues amérindiennes vivantes. C'est aussi celle dont on connaît le plus de témoignages écrits remontant à l'époque antérieure à l'arrivée des Européens en Amérique, transmettant ainsi de précieuses informations sur l'histoire précolombienne et sur les états anciens de la langue. Cet ouvrage est une introduction à la lecture des textes en maya classique et est enrichi d'un DVD : "Les Mayas, le calendrier et le 21/12/2012".
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336359489
Nombre de pages : 340
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Parlons maya classique


Parlons…
Collection dirigée par Michel Malherbe


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Parlons taiwanais, Rémy GILS, 2011.
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Parlons xhosa, Zamantuli SCARAFFIOTTI, 2011.
Parlons géorgien, Irina ASSATIANI et Michel MALHERBE,
2011.
Parlons tedim, Joseph RUELLEN, 2011.
Parlons serbe, K. DJORDJEVIC, 2011.
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Parlons gagaouze, Güllü KARANFIL, 2010.
Parlons dogon, Denis Amadingue DOUYON, 2010.
Parlons nheengatu, Ozias ALVES Jr., 2010.
Jean-Michel Hoppan



Parlons maya classique


Déchiffrement de l’écriture glyphique
(Mexique, Guatemala, Belize, Honduras)




































Un DVD est inclus dans l’ouvrage. Il contient quatre vidéos
réalisées en 2012, par Hervé Colombani et Didier Ozil.
La principale d’entre elles, « Les Mayas, le calendrier et le
21-122012 », avait été mise en ligne sur le site de la vidéothèque du
CNRS, où il demeure possible de la visionner à l’adresse suivante :
http://videotheque.cnrs.fr/index.php?urlaction=doc&id_doc=3968.
Le propos en avait été de répondre à la demande au sujet du
phénomène médiatique engendré par la fin imminente du grand
cycle en cours de 13 /baktun/, selon la corrélation la plus largement
admise entre calendriers maya et chrétien. La date « fatidique »
appartient désormais au passé, mais ce document audiovisuel reste
une présentation claire et heuristique du calendrier maya.






© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03546-8
EAN : 9782343035468
Ce livre est dédié au peintre animalier Zdenek Burian, qui
par son lumineux talent a révélé – en l’enfant que j’étais – un
goût demeuré aussi puissant d’en savoir toujours plus au sujet
de ce qui nous a précédé. Je le dédie également au professeur
Louis-René Nougier, dont la lecture de l’ouvrage de 1974 a
ensuite donné une dimension plus humaine, et humaniste, à
cette soif passionnée de connaître le passé. À Pierre Ivanoff,
dont la lecture des ouvrages m’a amené, quelques années plus
tard, à décider que cette passion se vivrait dans le domaine
mayaniste. À Michel Davoust, qui à partir de 1988 m’a avec
dévouement formé à l’étude de l’écriture maya. À Marc
Thouvenot, à André Cauty et à Duna Troiani, les ancien(ne)s
collègues qui se sont donnés la peine de voir que j’existais et
ont cru en moi, alors que mon avenir était des plus incertains.
Aux directeurs du CÉLIA puis de SeDyL (Francesc Queixalós,
Anaïd Donabédian-Demopoulos, Isabelle Léglise) qui m’ont
permis de mener à bien la réalisation de cet ouvrage. À Marina
Besada, à mon ami Jean-François Rutka (qui a relu plusieurs
fois le manuscrit), à Olga, ma mère qui – sans forcément s’en
rendre toujours bien compte – a laissé entre mes mains les livres
qui allaient engendrer ma vocation, à Maria Trinidad, ma
charmante épouse, à Igor et à Maya, mes deux enfants et, bien
sûr, à toi aussi Alain…
Jean-Michel Hoppan, juin 2014Fragment de corniche, provenant de Xcochá (Campeche, Mexique)Avant-propos
La collection Parlons comprend actuellement un titre sur
une langue maya contemporaine : Parlons tzeltal, par Aurore
Monod Becquelin (1997). À l’instar de nombreux autres titres
de cette collection, cet ouvrage peut être utilisé en tant que
méthode pour l’auto-apprentissage de cette langue de la famille
maya, parlée de nos jours par plusieurs centaines de milliers de
personnes.
Parlons maya classique aborde en revanche un aspect des
états anciens des langues de cette famille, à travers les vestiges
parvenus jusqu’à nous de ce qui fut écrit par les Mayas avant
eleur assujettissement à la couronne d’Espagne, aux XVI et
eXVII siècles. Cette production écrite prit forme au moyen de
l’écriture dite glyphique. Né il y a environ 2500 ans, ce système
graphique de représentation du langage est le seul à avoir été
élaboré par les Amérindiens eux-mêmes, pour transposer leur
parole de façon à la fois tangible et pérenne.
Cet ouvrage a par conséquent été pensé d'abord comme un
manuel de langues mortes, destiné aux personnes spécialistes
des Mayas ou non, du moment qu'elles sont amateurs de
philologie et désireuses d’apprendre à lire les glyphes, afin
d’acquérir les bases nécessaires pour aborder par elles-mêmes
l’interprétation des textes mayas antérieurs à l'époque de la
conquête espagnole. Les témoignages qui ont subsisté de ces
textes sont loin de rendre compte de domaines thématiques
nombreux et variés et, le déchiffrement de l’écriture glyphique
maya n’étant pas encore complètement achevé aujourd’hui (en
dépit d’avancées récentes considérables), l’auteur invite ses
lecteurs à approfondir leur connaissance des langues mayas
avec Parlons tzeltal, ainsi qu'avec quelques titres en préparation
dans la même collection : Parlons lacandon et Parlons quiché.
Le choix du titre du présent ouvrage provient de ce que la
tendance en cours, parmi les mayanistes, est de désigner comme
étant le maya classique – initialement dit cholano oriental –la langue disparue depuis plusieurs siècles, pour laquelle, selon
l’avis actuel de la plupart des épigraphistes, l’écriture glyphique
des Mayas a été élaborée. Les plus nombreux témoignages à
nous en être parvenus sont ceux qui furent produits à l’époque
e edite classique (III -X siècles), selon la chronologie la plus
largement acceptée de nos jours.
8PREMIÈRE PARTIE
L’ESPACE ET LE TEMPS DES LANGUES MAYASFigure 1a Distribution géographique de la langue maya
(en orange)
Figure 1b Distribution géographique des langues mayas
(en vert)Chapitre 1
LE CADRE GÉOGRAPHIQUE
De fait, le terme maya est traditionnellement le nom de la
langue amérindienne parlée depuis des siècles dans l’ancien
"pays" du Yucatán – c'est-à-dire la partie de l’Amérique
centrale qui approximativement correspond aux actuels États
1mexicains de Yucatán, Campeche et Quintana Roo – ainsi que
dans les régions limitrophes au Guatemala et au Belize, tel que
l’on en voit une représentation cartographique en figure 1a.
2Parlé par près d’un million de locuteurs , le maya appartient
à la famille linguistique dite "maya", qui comprend une bonne
vingtaine de langues principales, voire une trentaine si l’on
considère les différents dialectes ou parlers locaux. L’étroite
parenté existant entre la plupart de ces langues est ce qui a
conduit les linguistes à désigner cet ensemble sous le nom de
3famille des langues mayas . On voit une carte de la répartition
géographique de ces langues en figure 1b.
Les langues les plus apparentées au maya stricto sensu, dites
4du groupe yucatèque, sont le mopan et le lacandon . Le mopan
est parlé par plusieurs milliers de personnes au Belize, ainsi que
dans la partie limitrophe du Petén, au Guatemala. Le lacandon
1En effet, ces trois États de la République mexicaine divisent
administrativement le territoire qui correspond, historiquement parlant, à
l’ancien pays du Yucatán. Antérieurement à l’arrivée des Espagnols, la
capitale en fut la ville de Mayapán, dont les ruines se trouvent dans l’actuel
État de Yucatán.
2 Compte tenu de la nature aussi vague que fluctuante des estimations, on a
dans cet ouvrage délibérément pris le parti de ne fournir que des ordres de
grandeurs approximatifs.
3 Dans l’intention de le distinguer plus clairement des autres langues de sa
famille, le maya proprement dit – ou maya du Yucatán – est de plus en plus
souvent appelé le yucatèque. Les locuteurs du yucatèque sont les seuls à
toujours s’être auto-déclarés comme étant des Mayas, à savoir les gens qui
parlent la langue maya.
4 Récemment disparu, l’itza appartenait également au groupe yucatèque. Cette
langue était parlée dans le nord du département guatémaltèque de El Petén.n’est parlé que par un millier de personnes dans l’État mexicain
du Chiapas, près des rives du fleuve Usumacinta (dans la région
dite de la Selva Lacandona, entre les anciennes cités de
Palenque et Yaxchilán). La localisation géographique de ces
noms de lieux est indiquée dans la carte illustrée en figure 2.
Les autres groupes de langues mayas sont les groupes dits
"tzeltal-chol", "kanjobal-chuj", "quiché-mam" et huaxtèque.
Voici les différentes langues mayas appartenant au groupe
"tzeltal-chol". Son appellation provient de ce que l’on peut y
5distinguer une branche "tzeltal" et une branche "chol" .
- Le chol – ou ch’ol – proprement dit, appelé aussi lakt’an
(branche "chol") : plusieurs dizaines de milliers de locuteurs
6dans le Chiapas , principalement autour des villes de Tila et
Tumbala.
- Le chontal, ou – selon le vocable maya – yokot’an (branche
7"chol") : quelques dizaines de milliers de locuteurs dans l’est
de l’État mexicain de Tabasco.
- Le chorti, ou ch’orti (branche "chol") : quelques dizaines de
8milliers de locuteurs dans les départements guatémaltèques de
Zacapa et Chiquimula. Récemment encore, il était également
parlé au Honduras voisin, autour de l’ancienne cité de Copán.
- Le tzeltal proprement dit, appelé aussi bats’il k’op (branche
"tzeltal") : quelques centaines de milliers de locuteurs dans le
9Chiapas et le Yucatán .
- Le tzotzil, également appelé bats’i k’op (branche "tzeltal") :
quelques centaines de milliers de locuteurs, autour de San
Cristobal de Las Casas et Simojovel, dans les Hautes Terres du
Chiapas.
5 Actuellement disparu, le cholti appartenait aussi à la branche "chol" de ce
egroupe. Cette langue était encore parlée au début du XVII siècle dans l’Alta
Verapaz, au sud du Petén.
6 Le chol pourrait actuellement être parlé par plus de 100.000 personnes.
7 Le nombre de personnes parlant chontal serait supérieur à 50.000 mais
inférieur à 100.000.
8 Le nombre de personnes parlant chorti est actuellement inférieur à 50.000.
9 Plus de 200.000 personnes parlant tzeltal habitent autour d’Ocosingo,
Bachajon, Oxchuc et Cancuc dans les Hautes Terres du Chiapas. À ce nombre
doit être ajouté celui de nombreux migrants, qui (essentiellement en raison des
évènements survenus dans le Chiapas au cours des années 90) se sont déplacés
vers le Yucatán.
12Figure 2 Noms de lieux mentionnés dans l'ouvrage
13Voici à présent les différentes langues mayas appartenant au
groupe "kanjobal-chuj".
- Le chuj : quelques dizaines de milliers de locuteurs
habitant dans le département guatémaltèque de Huehuetenango,
ainsi que dans les parties limitrophes du Chiapas.
- Le tojolabal : quelques dizaines de milliers de locuteurs
dans le Chiapas, juste à l’ouest de la zone d’expression chuj.
- Le kanjobal, ou q’anjob’al (selon les orthographes) :
plusieurs dizaines de milliers de locuteurs dans le département
de Huehuetenango et les parties limitrophes du Chiapas, juste
10au sud et à l’est de la zone d’expression chuj .
- Le jacaltèque, ou popti : quelques dizaines de milliers de
locuteurs aux confins des zones d’expression chuj et kanjobal.
- Le mototzintlèque, ou mocho : en voie d’extinction, moins
de 200 locuteurs à Mototzintla, dans le Chiapas.
Voici maintenant les différentes langues mayas du groupe
"quiché-mam". Son appellation provient de ce que l’on peut y
distinguer une branche "grand-quiché" et une branche
"grandmam", dite aussi "mam(-ixil)". Dans les Hautes Terres du
Guatemala, la branche "grand-quiché" possède elle-même un
certain nombre de ramifications.
- Le mam (branche "grand-mam" / "mam(-ixil)") : langue
fortement dialectalisée, plus de 500.000 locuteurs habitant dans
les Hautes Terres du Guatemala et du Chiapas, entre les zones
11d’expression kanjobal et mototzintlèque .
- L’ixil (branche "grand-mam" / "mam(-ixil)") : quelques
dizaines de milliers de locuteurs dans le département
guatémaltèque de El Quiché.
- L’aguacatèque (branche "grand-mam" / "mam(-ixil)") :
près de 20.000 locuteurs dans le département de
Huehuetenango.
10 Ces indications incluent ce qui est relatif à l’acatèque, considéré par certains
comme un dialecte du kanjobal et par d’autres comme une langue distincte
dans le même groupe.
11 Parmi les nombreux dialectes du mam figure le q-yool ou "(tecti)tèque"
(teco), considéré par certains comme une langue distincte dans la même
branche.
14- Le quiché proprement dit (branche "grand-quiché",
ramification dite "quiché") : plus de 2 millions de locuteurs à
12l’ouest du lac Atitlán .
- Le cakchiquel (branche "grand-quiché", ramification
"quiché"): quelques centaines de milliers de locuteurs au nord et à
l’est du même lac.
- Le tzutujil (branche "grand-quiché", ramification "quiché")
: quelques dizaines de milliers de locuteurs au sud du lac.
- Le pokomam (branche "grand-quiché", ramification
"pocom") : quelques dizaines de milliers de locuteurs à l’est de
la zone d’expression quiché.
- Le pokomchi (branche "grand-quiché", ramification
"pocom") : plusieurs dizaines de milliers de locuteurs dans le
sud de l’Alta Verapaz.
- L’uspantèque (branche "grand-quiché") : quelques milliers
de locuteurs au nord de la zone d’expression quiché, autour de
la ville d’Uspantán (département du Quiché).
- Le sipacapense (branche "grand-quiché") : près de 10.000
locuteurs dans les environs de la ville de Sipacapa (département
de San Marcos).
- Le sacapultèque (branche "grand-quiché") : quelques
dizaines de milliers de locuteurs au nord de la zone
d’expression quiché, autour de la ville de Sacapulas
(département du Quiché).
- Le kekchi (branche "grand-quiché") : quelques centaines de
milliers de locuteurs dans le nord de l’Alta Verapaz ainsi que le
sud du Petén et du Belize.
À cela on ajoutera donc le groupe huaxtèque, dont une
langue disparue – appelée le chicomuceltèque (ou kabil) – était
principalement parlée dans les Hautes Terres du Chiapas, tandis
que le teenek, unique langue encore vivante de ce groupe de la
famille maya, est parlé loin de l’aire d’expression de toutes les
autres langues apparentées, par un peu plus de 100.000
13personnes dans la région dite de la Huasteca .
12 L’achi est considéré par certains comme un dialecte du quiché mais par
d’autres comme une langue distincte dans la même ramification.
13 Cette région est située aux confins des États mexicains de Veracruz et de
San Luis Potosí (voir figure 1b, en haut à gauche).
15Une première observation notable peut être faite à propos de
cette répartition géographique des langues mayas, par rapport à
celle des autres grandes familles de langues amérindiennes en
Mésoamérique. Élaboré à partir de notions qui initialement
furent formulées en 1943 par l’anthropologue Paul Kirchhoff, le
concept de Mésoamérique désigne un espace géographique
situé dans le sud de l’Amérique du Nord, dans lequel s’est
développée – antérieurement à la colonisation espagnole – une
ehaute civilisation dont les origines remontent à la fin du II
millénaire avant J.-C. Dans les années qui précédèrent l’arrivée
des Espagnols, peu après 1500, cette aire culturelle englobait :
- l’intégralité des régions non arides situées dans les
limites de ce qui de nos jours constitue le territoire de la
République mexicaine – à l’exception du nord de la côte du
golfe du Mexique – c’est-à-dire toute la partie tropicale de ce
epays, qui se trouve globalement au sud du 25 parallèle (voire
e ejusqu’au 30 le long de la côte pacifique mais pas au-delà du 20
dans les régions les plus éloignées de la mer),
- l’intégralité des actuels Guatemala, Belize et Salvador,
- les régions du sud-ouest du Honduras, du Nicaragua et
du Costa Rica (jusqu’à la péninsule de Nicoya).
Nombre des régions situées au centre de cette aire étaient
alors tributaires de la confédération aztèque, et ce, en dépit
d’une considérable diversité autant géographique, environnementale
et climatique que linguistique, permettant de définir une dizaine de
grandes régions – ou "zones" – correspondant chacune à un
ensemble géographico-culturel particulier :
- la zone dite des "Plateaux Centraux" – dans les régions
septentrionales de la Mésoamérique situées à l’altitude la plus
élevée – qui s’étend autour du Bassin de Mexico et constitua le
cœur des empires bâtis par les Aztèques et leurs prédécesseurs
les Toltèques,
- à l’ouest des Plateaux Centraux, la zone de
l’"Occident", qui s’achève au sud dans l’actuel État mexicain de
Guerrero et où, à l’époque aztèque, la culture la plus remarquable
fut celle des Tarasques,
- au sud, la zone de Oaxaca, dont les limites
correspondent approximativement à celles de l’actuel État
mexicain du même nom et où les cultures les plus notoires
furent celles des Zapotèques et des Mixtèques,
16- au nord-est, la Huasteca, qui se distingue comme une
zone dont l’identité est définie par la culture huaxtèque,
d’origine maya ainsi que le montre l’appartenance du teenek à
la famille des langues mayas,
- à l’est, la zone dite de la "Côte du Golfe Centre", où la
culture la plus caractéristique fut celle des Totonaques,
- au sud-est, la zone de la "Côte du Golfe Sud", qui fut la
région d’origine de la culture olmèque – laquelle est à bien des
égards considérée comme étant la "culture-mère" de la
Mésoamérique – et qui correspond à la région atlantique de
l’isthme de Tehuantepec, aux confins des actuels États de
Veracruz et de Tabasco,
- à l’est de cette zone, les "Basses Terres mayas", où s’est
développée sur toute l’étendue de la péninsule yucatèque ce que
les mayanistes appellent la «culture maya classique», et
immédiatement au sud de celles-ci, les "Hautes Terres mayas",
dont la position de passage naturel vers le sud-est de la
Mésoamérique allait assurer un développement plus intimement
lié à celui des régions situées plus à l’ouest – et ce, depuis
l’époque des Olmèques jusqu’à celle des Aztèques – en même
temps qu’elles allaient rester en marge de la culture maya
classique,
- et enfin, aux confins orientaux de la Mésoamérique, la
zone dite de la "Frontière Sud", zone de transition en direction
de l’Amérique du Sud.
- Outre cela, on pourra identifier une "Frontière Nord",
vaste zone de transition vers le sud-ouest des États-Unis, dans
laquelle des avant-postes mésoaméricains implantés dans les
oasis cohabitaient avec les populations nomades qui se
déplaçaient constamment dans ces régions arides.
En dépit de cette grande diversité, les différentes cultures de
la Mésoamérique partageaient ensemble de nombreux traits de
civilisation communs. Les plus caractéristiques en sont une
agriculture du maïs combinée à celles de la courge et du haricot,
la préparation du maïs par trempage des grains dans de l’eau de
chaux, la culture du cacaoyer, celle de l’agave, l’utilisation du
caoutchouc (notamment pour la fabrication des balles destinées
à l’ulama ou "jeu de balle"), l’utilisation d’une écriture dite
glyphique (ou "hiéroglyphique"), un calendrier basé sur la
combinaison – par le produit au Plus Petit Commun Multiple –
entre un cycle de calendrier divinatoire ou "rituel" de 260 jours
17et un cycle "solaire" de 365 jours (cette combinaison étant à
l’origine des grands cycles de 52 ans que l’on nomme "siècles
mésoaméricains"). On citera également l’importance d’une
architecture monumentale, basée sur l’emploi généralisé des
plateformes à gradins, dites aussi "pyramides à degrés".
Par rapport à cet espace de civilisation mésoaméricain, l’aire
maya apparaît – si l’on excepte le cas particulier du teenek –
comme un ensemble remarquablement localisé et continu, à la
différence de ce qu’on constate avec les grandes familles
linguistiques voisines, dont les aires de répartition sont parfois
bien plus étendues, dépassant éventuellement les limites de
14l’espace mésoaméricain, et dispersées de façon clairsemée .
L’aire maya correspond ainsi à un continuum géographique qui
comprend la totalité de la péninsule yucatèque, en débordant sur
les montagnes qui la limitent au sud. Y sont donc regroupées
des langues voisines non seulement en termes linguistiques
mais aussi géographiques, langues dans lesquelles s’expriment
aujourd’hui encore des millions de personnes au Mexique, au
Guatemala et au Belize (ainsi qu’autrefois au Honduras et,
15probablement aussi, dans l’ouest du Salvador) .
On observera également que, l’aire mésoaméricaine étant
essentiellement comprise entre le tropique du Cancer au nord et
ele 10 parallèle nord au sud, l’ensemble géographique maya est
14 La distribution géographique des autres principales familles de langues
mésoaméricaines est plus clairsemée, en même temps qu'elles paraissent plus
entremêlées. En termes d’importance quantitative, figure en premier lieu la
famille linguistique nahua – dite aussi yuto-aztèque – dont les nombreuses
langues sont parlées depuis le sud-ouest des États-Unis, vers le nord, jusqu’au
Panama vers le sud-est. La principale langue de cette famille, le nahuatl, fut la
langue des Toltèques puis des Aztèques et elle est aujourd’hui encore, de par le
nombre de ses locuteurs (plus d’un million), la première langue amérindienne du
Mexique. En second lieu figure la famille otomangue, dont l’aire de répartition
est – bien que limitée au seul Mexique – à peine moins étendue que celle de la
famille nahua. Les principales langues en sont l’otomi (troisième langue
amérindienne du Mexique après le nahuatl et le maya), le mixtèque et le
zapotèque. Après les familles nahua, otomangue et maya, la principale autre
famille de langues mésoaméricaines est celle que l’on connaît sous le nom de
mixe-zoque, dont l’aire de répartition se situe essentiellement entre les deux
premières (nahua et otomangue) à l’ouest et la troisième (maya) à l’est. On tend
actuellement à considérer que la langue qui serait à l’origine de cette famille fut
celle que parlaient les Olmèques.
15 En termes de nombre de locuteurs, cela fait de la famille linguistique maya la
deuxième famille de langues autochtones d’Amérique, après la famille quechua.
18caractérisé – de même que de nombreuses autres régions du
monde situées sous ces latitudes – par des températures et une
pluviométrie en général élevées. Ces conditions climatiques ont
favorisé le développement d’une végétation tropicale parfois
exubérante, hormis dans les régions méridionales des Hautes
Terres perchées à plus de 800 m (rafraîchies par l’altitude) et
dans les régions très chaudes mais moins humides du nord du
Yucatán. Les grands animaux les plus emblématiques de cet
environnement – dans lequel les importants taux d’hygrométrie
vont globalement de pair avec la chaleur – sont le jaguar, les
16"cerfs de Virginie" , les singes (atèles et alouates), le tapir, le
pécari et le fourmilier.
Le nord de cet ensemble, domaine d’expression de la langue
yucatèque, est un vaste plateau calcaire. Il n’est que peu élevé
audessus du niveau de la mer et la porosité de son sous-sol rocheux
a eu pour conséquence l’absence de cours d’eau superficiels. Le
réseau hydrographique y est ainsi entièrement souterrain et le
plafond des grottes qui abritent ces "rivières", particulièrement
abondantes, longues et complexes, s’est souvent effondré. Cela
est à l’origine de la formation de ces nombreuses dolines
17localement appelées cenotes , qui sont comme autant de puits
naturels. Ces cenotes apparaissent comme les grands points
d’approvisionnement en eau potable du Yucatán. C’est autour
d’eux que se sont en général développées les anciennes
agglomérations mayas. L’érosion karstique qui a façonné ce
paysage particulier lui confère une autre singularité : si la seule
région de reliefs – dite "sierrita" des collines du Puuc, aux
confins du Yucatán et du Campeche – n’atteint pas 200 m
d’altitude, le sol de cette table rocheuse est néanmoins rarement
tout plat. En effet, le terrain y est dans la plupart des cas, entre
dolines ou autres cavernes et petites excroissances du sous-sol,
très accidenté localement. En dépit d’une grande humidité
ambiante durant la majeure partie de l’année (c’est-à-dire en
saison humide, du "printemps" à l’"automne"), le nord de la zone
maya tend ainsi à devenir presque semi-aride, en particulier dans
les régions les plus septentrionales. Les sols du Yucatán sont
d’ailleurs pauvres, la couche humifère y est irrégulière et mince,
et la forêt, bien que curieusement aussi envahissante et dense que
16 Il s’agit de deux espèces de cervidés, du genre odocoileus.
17 Le mot cenote est un emprunt hispanisé au lexème maya ts’onoot.
19plus au sud, n’y est jamais très haute, la canopée n’y atteignant
pas 20 m. En outre, elle perd de sa verdeur pour devenir grise en
"hiver", c’est-à-dire durant la saison sèche.
Le sous-sol du sud de la péninsule, au centre de la zone maya,
est de même principalement calcaire. Les fleuves importants qui
s’y déjettent depuis les montagnes des Hautes Terres – Usumacinta
et Grijalva vers le golfe du Mexique, à l’ouest, et Motagua vers la
mer des Caraïbes via le golfe du Honduras à l’est – en font
toutefois une terre considérablement plus humide où les sols, sans
pour autant excéder quelques dizaines de centimètres d’épaisseur,
supportent une forêt tropicale drue et luxuriante. La canopée y
atteint parfois 50 m et l’arbre le plus emblématique en est le
fromager du genre ceiba. Le relief, quoique semblable à ce que
l’on trouve plus au nord, y est plus important, culminant à 1000 m
dans les Maya Mountains du Belize.
Au sud du pays maya, un environnement similaire
caractérise le littoral de l’océan Pacifique, mince bande côtière
de quelques dizaines de kilomètres de largeur située au pied des
Hautes Terres. Ces dernières occupent la partie la plus
importante de cette troisième grande région de l’ensemble
maya. Les Hautes Terres ne sont pas assez élevées pour qu’on y
trouve des montagnes aux sommets éternellement enneigés,
ainsi que c’est le cas – plus à l’ouest – dans la zone des
"Plateaux Centraux" mésoaméricains ; néanmoins l’altitude y
constitue un paramètre suffisant pour impliquer des
modifications considérables de l’environnement végétal.
Audelà de 1800 m, la végétation tend ainsi à devenir une forêt de
conifères, les arbres se maintenant jusqu’aux plus hauts
sommets du Guatemala (dont l’altitude ne dépasse que de peu
les 4000 m). À la différence du sous-sol des Basses Terres du
centre et du nord de la zone maya, essentiellement calcaire et
géologiquement stable, celui des Hautes Terres est surtout
volcanique, riche en tufs, basalte et obsidienne. Les éruptions et
18les séismes y sont fréquents, et parfois fort dévastateurs .
18 Les Basses Terres mayas ne sont cependant pas plus exemptes de désastres
naturels. Les plus dévastateurs y sont les cyclones, ou tempêtes tropicales, que
l’on appelle ouragans dans l’ensemble atlantique.
20Chapitre 2
LE CADRE LINGUISTIQUE
Nombre des particularités propres aux langues mayas sont
amplement décrites dans l'ouvrage déjà paru de cette collection
(Parlons tzeltal). Ce que l’on peut fondamentalement en
dégager – d’un point de vue linguistique qui transparaît dans
l’écriture en glyphes – est que l’originalité maya réside pour
l’essentiel dans trois caractéristiques majeures, tant au niveau
lexical que grammatical et phonologique.
En ce qui concerne le lexique des langues mayas, le constat
qui principalement s’impose est effectivement que les racines
monosyllabiques, de type Consonne-Voyelle-Consonne, ont une
nette prédominance parmi les autres. Cela se vérifie également
en maya classique, ainsi que le lecteur a la possibilité de
19l’observer avec le lexique fourni en annexe 5 (p. 289 à 314) .
En ce qui concerne d’autre part la grammaire des langues de
la famille maya, l’observation incontournable est qu’un rôle très
important y est joué par l’existence d’un système de flexion
20appartenant au type appelé ergatif par les linguistes .
L’ergativité des langues mayas est, pour la plupart d’entre elles,
"scindée" en un paradigme ergatif d’une part, communément dit
de "série A", et un paradigme absolutif d’autre part, dit de "série
21B" . Dans le paradigme de la "série A", les pronoms marquant
la flexion des racines verbales et nominales sont des préfixes.
19 En raison du nombre de pages limité de cet ouvrage, ce lexique n’est pas un
dictionnaire des glyphes mayas. Il est plus précisément la liste des signes dont
les valeurs logographiques sont actuellement déchiffrées. Par ailleurs, on
connaît en effet les notations (totalement ou en partie) phonétiques d’un
certain nombre d’autres lexèmes, non incluses dans ce lexique.
20 Le trait le plus notoire des langues dites ergatives est que les marques de
flexion verbale portent sur l’objet, et non sur le sujet. Ainsi, le sujet d’un
verbe transitif a dans ces langues une forme différente de celle du sujet d’un
verbe transitif.
21 Cette "scission" se vérifie notamment dans les langues des Basses Terres,
celles qui appartiennent aux groupes "tzeltal-chol" et yucatèque de la famille
maya.Dans le paradigme de la "série B", ces pronoms sont au
contraire des suffixes. Les suffixes sont par ailleurs ce qui dans
la plupart des cas permet de dériver les racines lexicales afin de
produire des substantifs, des verbes ou bien encore des
adjectifs, sachant qu’en maya la distinction entre ces types de
lexèmes est en général peu tangible au niveau de leur racine. En
revanche, la différence entre verbes transitifs et intransitifs est
22plus nette et déterminante : les préfixes de la "série A" servent
à la fois de pronoms personnels pour la conjugaison des verbes
transitifs et de pronoms possessifs dans la flexion nominale,
tandis que les suffixes de la "série B" servent de pronoms
personnels pour la conjugaison des verbes intransitifs et sont,
dans la flexion nominale, un équivalent du verbe être qui de fait
23n’existe pas en tant que tel dans les langues mayas .Par
ailleurs, une autre caractéristique notoire de la grammaire maya
est que, dans la flexion verbale, l’aspect – accompli ou
inaccompli – est ce qu’il importe de marquer, avant les temps
eux-mêmes.
La phonologie du maya, enfin, a également ses spécificités.
Notamment en ce qu’elle comprend de nombreuses consonnes
glottalisées, dites aussi éjectives, parmi les 20 consonnes (dont
les semi-consonnes) qu’on peut dénombrer en yucatèque par
24exemple . En voici, dans le tableau ci-dessous, les deux séries
majeures de transcriptions alphabétiques :
22 Par exemple, les mots signifiant «manger (intransitif)» et «manger
quelque chose » n’ont en maya pas les mêmes racines.
23 Si, en effet, il n’y a pas dans les langues mayas de verbe « être » équivalent
à ce qu’est par exemple ser en espagnol, il existe un verbe dit "existentiel",
équivalent à estar « être / se trouver (à tel endroit) », également traduisible par
« il y a (que) ».
24 Absents de la phonologie du français, les sons glottalisés sont les seuls à
poser des difficultés au lecteur francophone : on les nomme ainsi car ils
s’accompagnent d’un "coup de glotte" (qui existe aussi en maya comme
phonème consonantique indépendant). Ce coup de glotte est produit par une
brusque fermeture du chenal expiratoire, au niveau de l’orifice du larynx
délimité par les cordes vocales.
Le x de l’orthographe Cordemex (Barrera Vásquez 1980) se prononce tout
simplement comme le ch dans « chenille », le ch comme dans « tchin-tchin »,
le w comme dans « ouate » et le y comme dans « yoyo ».
22Alphabet phonétique international Transcription Cordemex 1980

bb
hj
šx
kk
k’k
ll
mm
nn
pp
p’p
ss
tt
t’t
ww
yy
ch
ch’
¢ts
¢ ts’
On observera toutefois que si les autres langues du groupe
yucatèque n’ont pareillement qu’une consonne fricative vélaire
(forte et notée h ou j selon les graphies), plus au sud le tzeltal
distingue une fricative vélaire avec aspiration faible – notée
25 26exclusivement h – d’une autre à aspiration forte, notée j . Par
ailleurs, le quiché possède aussi une vibrante dentale : r.
Au plan vocalique, le système phonologique du maya est
certainement moins particulier. Il comprend 5 voyelles : a, e, i,
o et u. Ces voyelles ressemblent à celles de l’espagnol (donc le
e se prononce comme « é » en français et le u se prononce
comme « ou ») mais elles peuvent être courtes ou longues, dans
de nombreuses langues de la famille. Dans le groupe yucatèque,
le second cas est transcrit par une duplication du caractère,
25 Cette consonne est très semblable au h de l’anglais.
26 Cette consonne rappelle effectivement la j de l’espagnol.
23indiquant la gémination de la voyelle. En yucatèque
spécifiquement, les voyelles longues ont en outre un ton
27montant , que l’on marque par un accent aigu sur le premier
caractère, ou descendant, que l’on marque par un accent
28grave . Dans les langues du groupe "tzeltal-chol", la longueur
se réalise par contre en une aspiration : Voyelle-h en tzeltal,
Voyelle-j en chol. Certaines langues aussi – telles que l’itza, le
chol et le chontal – ont par ailleurs une voyelle neutralisée, dite
aussi "sixième voyelle" et que l’on note , ä ou selon les
graphies.
27 À l’oral, la réalisation d’une ré-articulation vocalique, de type V’V, paraît
souvent très proche de celle d’un ton montant.
28 Ces tons sont phonologiques en yucatèque. Ils permettent par exemple de
distinguer ’éek’ «noir, noirâtre, sale» de ’èek’ «étoile (générique), astre
(autre que soleil et lune) ».
24Chapitre 3
LE CADRE CHRONOLOGIQUE
Ainsi que cela a été fait pour bien d’autres familles de langues, des
eétudes de type glotto-chronologique ont été menées durant le XX
siècle sur les langues mayas. Ces études ont permis de postuler
qu’une langue dite proto-maya, à l’origine de toutes les autres
elangues de la famille, aurait été parlée au cours du III millénaire
avant J.-C. Le groupe huaxtèque est celui qui se serait d’abord
séparé du tronc commun, au cours du millénaire suivant
(probablement à partir des environs de 1600 avant J.-C.). Cette
séparation aurait en moins d’un millénaire été suivie par celles du
groupe yucatèque puis celles des groupes "tzeltal-chol",
"kanjobalchuj" et "quiché-mam". Ces groupes se seraient par la suite
ramifiés selon le schéma illustré en page suivante (figure 3).
Les langues mayas ont aussi cela de particulier, au moins
dans le contexte américain, qu’elles ont été très tôt (depuis la fin
erdu I millénaire avant J.-C.) et durant une exceptionnellement
longue période transcrites par une écriture, thème de cet
ouvrage. Cette écriture "glyphique" fut probablement le système
de transposition graphique du langage qui, parmi toutes les
écritures de l’Amérique avant l’arrivée des Européens, aura
représenté une langue parlée de la façon la plus plénière. En
dépit des immenses destructions qui ont anéanti la plus grande
partie de sa production jusqu’à l’oubli définitif du système à
epartir du XVII siècle, ce qui nous en est parvenu constitue
aujourd’hui le plus grand corpus antérieur à l’époque moderne
d’écrits en langue amérindienne. Les travaux de déchiffrage
econduits à partir de la seconde moitié du XIX siècle sur ce qui
était alors connu de ce corpus ont dès le début du siècle suivant
permis d’établir les bases d’une chronologie de l’antiquité
maya. Celle-ci fut notamment définie par rapport à ce que les
mayanistes allaient convenir d’appeler une "époque classique"Figure 3 "Arbre phylogénétique" des langues mayas
29maya , qui, selon la corrélation la plus communément admise entre
ecalendriers maya et chrétien, s’est étendue de la fin du III
esiècle après J.-C. au début du X . La définition de cette époque
classique allait ainsi déterminer aussi celle d’une époque
29 Cette période classique fut désignée ainsi car on la considère comme étant
celle qui a marqué l’apogée de la culture maya. Elle se caractérise notamment
par le fait d’être l’époque durant laquelle fut produit le plus grand nombre
d’inscriptions à nous être parvenues. Fréquemment, le contenu de ces écrits
était positionné dans le temps au moyen d’un système particulier de datation,
indiquant le nombre de jours écoulés depuis le début d’un grand cycle du
calendrier. Le positionnement des dates au sein de ce cycle, vu comme
correspondant à l’ère en cours, était en général marqué au moyen d’une
notation connue sous le nom de "compte long", dans des séquences dites
"séries initiales" (voir le chapitre 6, en troisième partie).
26epostclassique, allant du X siècle à la période de la conquête
espagnole, et celle d’une époque préclassique, s’achevant avec
ele III siècle.
Sachant que cette division tripartite de la chronologie maya
préhispanique concorde globalement avec ce que l’archéologie
a entretemps révélé être approximativement valable aussi sur
l’ensemble de la Mésoamérique, une vision de l’histoire en
ePréclassique-Classique-Postclassique a au cours du XX siècle
été adoptée pour semblablement fractionner la chronologie des
autres zones de civilisation mésoaméricaine. On y reconnaît les
principales subdivisions suivantes.
- Initialement, le "Préclassique ancien" est ce que l’on pourrait
considérer comme étant équivalent au Néolithique, pour la
Mésoamérique. Plus ou moins tardivement selon les zones,
ecette période commence au cours du III millénaire, en même
temps que les débuts d’un genre de vie villageoise, qui fut
rendu possible au terme d’une sédentarisation basée sur
l’agriculture du maïs, cultivé en symbiose avec les courges et
les haricots. La céramique est l’innovation technologique la
plus notoire du Préclassique ancien. Chez les Mayas, cette
époque semblerait correspondre approximativement à celle où
l’on parlait le proto-maya, tel que cette langue a pu être plus ou
moins reconstituée par le biais de la glottochronologie, la phase
finale en paraissant marquée par la séparation entre la branche
huaxtèque et le reste du tronc commun. Le Préclassique ancien
es’achève durant le troisième quart du II millénaire, alors
qu’émerge dans la Côte du Golfe Sud la culture olmèque. Le
rayonnement de cette culture sur la plupart des autres zones
allait marquer la période suivante, dite "Préclassique moyen".
e- Le Préclassique moyen débute ainsi avec la fin du II
millénaire et correspond à la première époque de l’histoire
mésoaméricaine où une culture, en l’occurrence la culture
olmèque, a exercé sa suprématie sur les autres. Cette culture
s’était formée et avait émergé entre la Huasteca et le restant du
pays maya, au cours des derniers siècles de la période
précédente, et les Olmèques sont à bien des égards considérés
comme des initiateurs, à l’origine d’une haute civilisation en
Mésoamérique. C’est en effet au cours de cette phase que l’on
pourrait dire "protohistorique" que – avec les Olmèques –
27apparaissent les premières cités, dotées de centres urbains aux
proportions considérables et qui comprenaient une architecture
monumentale (en général de terre à cette époque), basée sur
l’utilisation généralisée de la plateforme à degré – ou
"pyramide" mésoaméricaine – ainsi qu’un art de la sculpture
monumentale en pierre et un artisanat lapidaire prisant en
particulier les pierres fines bleu-vert, telles que le jade. Les
Olmèques sont aussi à l’origine d’une sémasiographie
combinant une imagerie très normalisée – ou "écriture sans
mots" – aux premiers éléments d’un répertoire de glyphes qui,
semble-t-il, permettait de noter au moins des dates ainsi que,
30possiblement, déjà certains noms propres . De même se
manifestèrent alors bien d’autres traits culturels typiquement
mésoaméricains, tels que le calendrier à cycles divinatoires de
260 jours, le papier d’écorce, le jeu de balle avec ses terrains si
spécifiques et l’emploi du caoutchouc (utilisé entre autres pour
la fabrication des balles). En ce qui concerne les langues mayas,
le début de cette période correspondrait à la date de séparation
du groupe yucatèque. Les autres groupes se seraient ensuite
eséparés avant la fin de la période, au V siècle avant J.-C.
- Après le Préclassique moyen, le "Préclassique récent" dura des
eenvirons de 400 avant J.-C. jusqu’à la fin du III siècle après J.-C.
Cette période fut marquée par l’apparition avérée de l’écriture
31"linéaire" , en zone olmèque mais aussi, vers l’ouest, chez les
Zapotèques de la zone de Oaxaca et, vers l’est, en zone maya.
En même temps, le Préclassique récent est l’époque du déclin
de la culture olmèque, en faveur du développement régional des
zones autres que la Côte du Golfe Sud (dans laquelle se trouvait
jusqu’alors la plupart des plus grands centres). Ceci aboutit à la
formation des grandes régions de civilisation mésoaméricaine,
telles que globalement on peut continuer à les distinguer jusqu’à
l’arrivée des Espagnols. Quatre écritures distinctes quoique
30 L’existence d’une véritable écriture, "linéaire", n’est pas encore prouvée
pour cette époque, bien que certains indices controversés – tels que le fameux
"bloc de Cascajal" publié par María del Carmen Rodríguez Martínez et ali
(2006) – laissent envisager l’hypothèse que les Olmèques auraient dès lors
disposé d’un tel outil.
31 Les glyphes y étaient disposés en colonnes, selon un modèle qui allait rester
prépondérant plus tard.
28possédant un indéniable "air de famille" apparurent dès les
débuts du Préclassique récent : l’écriture zapotèque en Oaxaca,
l’écriture dite épi-olmèque ou "isthmienne" dans l’ancienne
zone métropolitaine olmèque de la Côte du Golfe Sud, l’écriture
maya dans les Basses Terres mayas – là où se développera à la
période suivante la culture maya classique – et, dans les Hautes
Terres Mayas, une écriture spécifique dont l’identité reste
controversée. Cette écriture ressemble en effet beaucoup au
système isthmien, tout en présentant en même temps des
caractéristiques nettement mayas. De nombreux États régionaux
semblent alors s’être mis en place, autour de capitales dont les
centres monumentaux demeurent parmi les vestiges les plus
imposants de l’Amérique précolombienne. Dans les Hautes
Terres comme dans les Basses Terres mayas, cette émergence
des États s’est manifestement effectuée dans le cadre politique
et social d’un système de monarchies héréditaires de droit divin,
préfigurant visiblement celui qui marquera le paysage politique
de l’époque classique. L’ensemble monumental composé par
une stèle associée à un "autel" y devient le support prépondérant
de la propagande dynastique. Le compte long apparut chez les
"Epi-olmèques" (dits aussi "Isthmiens"), ainsi que chez les
32Mayas . L’apparition de ce système de datation permet de
commencer à disposer d’une chronologie absolue. En ce qui
concerne la culture matérielle, se généralise en même temps
l’architecture monumentale en pierre – avec emploi de la voûte
33pour couvrir des espaces souterrains – ainsi qu’une "sphère"
céramique de qualité – dite Chicanel – aux lignes souvent
élégantes et au décor sobre, réalisé en général au moyen d’un
engobe de couleur ocre finement poli. Cette sphère relève d’un
ensemble de productions de poterie qui pour la première fois fut
diffusé sur l’ensemble des Basses Terres mayas. Au niveau des
langues, les deux branches du groupe "quiché-mam" se seraient
séparées dès le début de cette période, puis serait venu le tour,
vers le début de l’ère chrétienne, des branches du groupe
e e"tzeltal-chol" et, à la fin du Préclassique récent, aux II et III
32 Ce système de datation ne fut en revanche pas utilisé en Oaxaca.
33 Les céramologues mayanistes appellent sphère un ensemble de types
céramiques similaires, largement diffusé sur plusieurs régions.
29siècles, de celles du groupe "kanjobal-chuj". Les données de
l’archéologie montrent que d’importants bouleversements se
sont alors produits, aboutissant au terme d’un profond
remaniement du découpage politique des Basses Terres mayas à
un nouveau paysage, au sein duquel la cité de Tikal, dans le
nord du Petén, allait se manifester comme étant la nouvelle
34métropole prédominante . Cette phase finale du Préclassique
est également appelée le Protoclassique.
- Conventionnellement, le "Classique ancien" débute ensuite
avec l’érection, en 292, de la Stèle 29 de Tikal, qui porte la plus
ancienne "série initiale" de type maya classique connue à ce
ejour. Cette période dura jusqu’au VI siècle. Elle correspond
globalement à une deuxième phase d’"horizon" culturel
panmésoaméricain (la première ayant été placée sous le signe de la
culture olmèque), marquée cette fois par l’hégémonie, exercée
depuis les Plateaux Centraux du Mexique, de la cité de
Teotihuacán, dans l’actuel État de Mexico. Cette domination
que lui avait assurée le monopole presque exclusif du
35commerce de l’obsidienne s’est très concrètement manifestée
à Tikal à partir de 378, par le biais d’une intervention militaire
de Teotihuacán qui s’accompagna d’un changement dynastique
signifiant. Les conséquences en auraient manifestement été
l’intronisation d’un roi vraisemblablement originaire – au moins
en partie – de la grande métropole mésoaméricaine. Le
eClassique ancien prit fin avec le deuxième quart du VI siècle,
lorsque de violents conflits éclatèrent entre Tikal et Calakmul,
une puissante cité rivale dont les ruines se trouvent actuellement
dans le sud-est du Campeche. La brève phase finale de cette
période, jusque vers 590, est parfois appelée le "Classique
moyen". Elle est marquée par la déroute de Tikal face à
Calakmul. Le Classique ancien fut caractérisé par la
34 Sans toutefois avoir provoqué un effondrement de l’organisation en
citésÉtats gouvernées par des rois divinisés, ces bouleversements ont notamment
entraîné la chute de El Mirador, qui avait été la principale métropole des
Basses Terres mayas au Préclassique récent.
35 D’origine volcanique, ce verre naturel fut, dans une telle civilisation sans
métallurgie, le matériau fondamental de l’outillage, tout comme de
l’armement (de façon similaire à ce que le bronze fut en général dans les
autres "premières civilisations").
30généralisation, en architecture, de l’usage de la "voûte maya"
pour couvrir les espaces intérieurs même en élévation, mais
aussi par la fin de la sphère céramique Chicanel et l’apparition
d’une nouvelle sphère, dite Tzakol. Celle-ci est remarquable par
ses décors exubérants, qui deviennent alors l’un des principaux
36supports de l’écriture et de l’imagerie mayas , tandis que les
premiers codex ou manuscrits sur papier d’écorce sont attestés
autant par l’imagerie et l’écriture que par des vestiges
découverts dans des tombes. Dans les Hautes Terres mayas, une
présence particulièrement importante de Teotihuacán – via la
37cité de Kaminaljuyú – est allée de pair avec une interruption
apparente de la tradition écrite.
- À bien des égards considéré comme étant l’époque de
l’apogée de la culture maya (tout comme de celles d’autres
zones de la Mésoamérique restées périphériques au cours du
deuxième horizon), le "Classique récent" est à un niveau
mésoaméricain une nouvelle période de régionalismes,
correspondant à la chute de Teotihuacán. S’étendant des
e edernières années du VI siècle aux premières années du X
(avec la dernière série initiale maya classique, gravée en 909 sur
le Monument 104 de Toniná, dans le Chiapas), cette période fut
également celle d’un formidable apogée démographique pour
les Basses Terres mayas. En ce qui concerne les langues, n’était
toujours parlée dans le nord qu’une seule et même langue
yucatèque, tandis qu’existaient plus au sud une langue cholano
oriental – de nos jours dite aussi "maya classique" et de laquelle
dériveront à l’époque postclassique le cholti ainsi que le chorti –
et une langue cholano occidental, de laquelle dériveront le chol
et le chontal. La sphère céramique dite Tepeu remplaça
parallèlement la sphère Tzakol. Dans le cadre d’une semblable
exubérance ostentatoire où la calligraphie joue un rôle très
considérable, cette nouvelle sphère se démarque techniquement
par une prédominance des décors peints avant cuisson. Appelée
fréquemment "Classique final", "Classique terminal" ou bien
36 Ces décors étaient en général gravés ou incisés, ou bien peints à froid,
comme sur un mur, après application d’un enduit de chaux, tel que cela était
courant à Teotihuacán.
37 Les ruines de cette cité se trouvent sous les faubourgs de l’actuelle capitale
du Guatemala.
31encore époque "Épiclassique", la fin du Classique récent, après
ele début du IX siècle, apparaît comme une violente phase de
bouleversements sans précédents, dite aussi période de
l’"effondrement maya classique". En a périclité à jamais tout le
centre de la zone maya, c’est-à-dire pratiquement l’ensemble
des régions du sud des Basses Terres, dont Tikal, Calakmul et la
plupart des grandes cités mayas classiques. En même temps, de
nettes influences nahuas – ou "toltèques" – de nouveau venues
du Mexique central commencèrent à se faire sentir dans
l’ensemble de la zone maya (y compris dans les Hautes Terres),
et ce, notamment par l’intermédiaire de populations de Mayas
"mexicanisés", telles que les Itza (ou Putun). Le nord des
Basses Terres prit alors un essor spectaculaire, en particulier
dans la région du Puuc, mais aussi plus à l’est autour de
Chichén Itzá. Cette ultime phase de l’époque classique
préfigure les grands changements du Postclassique en même
temps qu’elle marque la fin précipitée du système monarchique
de droit divin, qui jusqu’alors avait été l’ordre établi dans les
cités-États mayas. Dans le domaine de la technologie, la
38métallurgie – de l’or et du cuivre – fit sa première apparition .
- Durant deux siècles, les profonds bouleversements qui
s’étaient esquissés au Classique final, ébranlant toute la
civilisation en Mésoamérique, s’accomplirent durant la
première phase d’un troisième horizon pan-mésoaméricain.
Cette période initiale du second horizon "mexicain" fut marquée
par l’hégémonie des Toltèques de Tula. Tandis que le sud des
Basses Terres mayas avait subi un effondrement
démographique aussi spectaculaire qu’encore mal expliqué
aujourd’hui, c’est au cours de cette époque dite "Postclassique
e eancien" (XI -XII siècles) que le nord aurait été pour la première
fois unifié politiquement, en un État maya qui englobait tout
l’ancien pays du Yucatán. La tradition indique que ses trois
capitales auraient simultanément été Uxmal, Chichén Itzá et
Mayapán. Les données archéologiques tendent cependant à
38 Les rarissimes attestations antérieures du métal en zone maya étaient dues à
des importations, faites depuis des régions d’Amérique centrale situées
audelà des limites de la Mésoamérique, là où l’orfèvrerie était déjà une tradition
fort ancienne.
32montrer qu’Uxmal – la première, qui avait été une métropole du
Puuc au Classique final – était d’ores et déjà abandonnée au
Postclassique ancien et que Mayapán, la dernière, n’était en
revanche qu’une agglomération encore insignifiante. Un autre
changement politique considérable est que le gouvernement de
cet État maya n’était plus du type en vigueur antérieurement,
mais assuré par une assemblée de chefs (militaires) appelée
multepal, tandis que les commerçants sembleraient avoir joué
alors un rôle grandissant dans la société. Au plan technologique,
la métallurgie continuait de prendre son essor – le bronze fit son
apparition, même si l’obsidienne allait demeurer jusqu’à
l’époque moderne le matériau privilégié de l’outillage et de
l’armement – et l’usage de la colonne prenait en architecture
une dimension inconnue auparavant, marquée en particulier par
l’apparition des vastes salles hypostyles caractéristiques de
Chichén Itzá et de sa "jumelle" toltèque Tula. À la même
époque, la seule céramique à glaçure connue de l’Amérique
précolombienne était diffusée dans toute la Mésoamérique,
39depuis les Hautes Terres du Chiapas . Un recul ostensible de la
tradition écrite est aussi un trait distinctif du Postclassique
ancien. Manifestement, l’écriture "linéaire" continua à exister,
au moins dans les codex, et ce qui apparaît comme sa
disparition du support monumental (notamment) serait lié à la
chute du système dynastique des époques antérieures – auquel
ce type de support servait amplement de propagande – mais en
même temps on n’excluera pas le rôle joué par une influence
évidente du système graphique "mexicain" (nahuatl en
particulier), dans lequel les glyphes n’avaient plus pour fonction
40de trancrire la plus grande partie des énoncés .
- Le "Postclassique récent" s’étend enfin sur tout le reste de
l’histoire préhispanique de la Mésoamérique. S’il s’achève ainsi
eau XVI siècle dans la plupart des régions de peuplement maya,
il ne prend totalement fin qu’avec les dernières années du siècle
suivant dans le centre de la péninsule, alors largement dépeuplé
39 Couverte d’une glaçure plombifère qui lui procure souvent l’aspect du
métal, cette céramique est connue sous le nom de plumbate dans la littérature
anglophone, et plomiza en espagnol.
40 En cela, ce système graphique rappellerait plus volontiers la sémasiographie
attestée au Préclassique moyen, avec les préfigurations olmèques de l’écriture.
33

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