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Parlons Pijin

De
253 pages
Le Pidgin des Iles Salomon est l'un des trois pidgins qui existent en Mélanésie, dans le Pacifique sud-ouest. Son origine remonte au début du XIXè siècle et est maintenant la langue principale de l'archipel des Salomon. Cet ouvrage présente une histoire sociale du développement de cette langue ainsi qu'une description de sa structure et de son lexique. Il se termine par une série de textes en pijin tirés de la tradition orale et accompagnés de leur traduction.
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PARLONS PIJIN

Parlons.. .
Collection dirigée par Michel Malherbe Dernières parutions
Parlons maori, Michel MALHERBE, 2007. Parlons soundanais, Viviane SUKANDA-TESSIER, 2007. Parlons oromo, Christian BADER, 2006. Parlons karen, Julien SPIEWAK, 2006. Parlons ga, Mary Esther DAKUBU, 2006. Parlons isangu, Daniel Franck IOIA TA, 2006. Parlons kuna, Michel MALHERBE, 2006. Parlons boulou, Marie-Rose ABOMO-MAURlN, 2006. Parlons kami, Yves AVRIL, 2006. Parlons zarma, Sandra BORNAND, 2006. Parlons citumbuka, P. J. KISHINDO et A. L. LIPENGA, 2006. Parlons mordve, Ksenija DJORDJEVIC et Jean-Léo LEONARD, 2006. Parlons lissou, William DESSAINT, Avounado NGW ÂMA, 2006. Parlons tuvaluan, Michel MALHERBE, 2005. Parlons kouy, Jacques RONGIER, 2005. Parlons koulango, Kouakou Appoh Enoc Kra, 2005. Parlons karatchay-balkar, Saodat DONIYOROV A et Chodiyor DONIYOROV,2005. Parlons slovène, Mojca SCHLAMBERGER BREZAR, Vladimir POGACNIK et Gregor PERKO, 2005. Parlons mas hi, Constantin BASH! MURHI-ORHAKUBE, 2005. Parlons massai, Grace MESOPIRR SICARD et Michel MALHERBE,2005. Parlons viii, Gervais LOËMBE, 2005. Parlons ciyawo, P. J. KISHINDO et A. L. LIPENGA, 2005. Parlons afrikaans, Jaco ALANT, 2004. Parlons Ewé, Jacques RONGIER, 2004. Parlons bété, Raymond ZOGBO, 2004 Parlons baoulé, Jérémie KOUADIO N'GUESSAN, Kouakou KOUAME, 2004. Parlons minangkabau, Rusmidar REIBAUD, 2004.

Christine Jourdan

PARLONS PIJIN
Histoire sociale et description du pidgin des Iles Salomon

L'HARMATTAN

Toutes les photographies publiées dans ce livre ont été prises par l'auteur, à l'exception des quatre photographies provenant de la Bibliothèque nationale du Queensland.

@

L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02830-2 EAN : 9782296028302

À Kevin

Liste des abréviations

Adj Adv Art Asp Aux Caus Conj Deic Dir Dur Emph Excl Exp Fut Hab Inter/int Irr Loc Mod Neg Num Obj ObI Plu Pass Predi Prep Prog Pron Quant ReI Stat Suj Top Trans V Voc 2pp 3pp

adjectif adverbe article aspect auxilliaire causatif conjonction deictic direction duratif emphase exclamation expressIOn futur habituel interrogatif irrealis locatif modal négation adj. numéral objet direct oblique pluriel possessif prédicat preposition progressif pronom adj. numéral pro. relatif v. d'état sujet topicalisation transitif verbe vocatif 2ème personne pluriel 3ème personne pluriel

Carte du Pacifique sud-ouest

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INTRODUCTION

Le pidgin des Îles Salomon, petit pays indépendant situé dans le Pacifique sud-ouest, est connu localement sous le nom de pijin. Il n'est qu'une des nombreuses langues des Îles Salomon où il coexiste avec 64 langues vernaculaires et avec l'anglais, langue de l'ancienne puissance coloniale. Le pijin, langue de contact, est l'un des trois pidgins mélanésiens qui descendent, plus ou moins directement selon les auteurs (voir chapitre 2), du Beach-la-mar, jargon de contact qui existait dans le Pacifique au XIXcsiècle. C'est donc une langue jeune. Comme les deux autres pidgins mélanésiens (le tok pisin, pidgin de la Papouasie Nouvelle-Guinée et le bislama, pidgin de Vanuatu, anciennement Nouvelles-Hébrides) le pijin a dérivé la plus grande partie de son lexique, soit environ 80 %, de l'anglais. Sa grammaire semble être directement calquée sur les langues mélanésiennes parlées par les locuteurs du pijin au point que cette ressemblance structurelle entre le pijin et les langues locales austronésiennes a poussé certains linguistes, dont R. Keesing (1988), à qualifier le pijin de langue austronésienne. Nous le verrons aux chapitres 4 et 5. Le pijin partage avec ses deux cousins mélanésiens la caractéristique d'être resté la langue secondaire de ses locuteurs pendant au moins 80 ans avant de devenir la langue principale d'une grande partie de la population. Ce changement s'est effectué en parallèle avec l'urbanisation du pays, le développement des voies de communication, de l'éducation nationale, et de la radio. Le tok pisin et le bislama ont statut de langue officielle dans leur pays; ce n'est pas le cas pour le pijin aux Îles Salomon où des préjugés négatifs à son égard, hérités de la période coloniale, demeurent. Pourtant, le pijin est la seule langue des Salomon qui peut prétendre être nationale, c'est-à-dire, parlée sur tout le territoire. Alors que dans les zones rurales le pijin a encore conservé son rôle de langue d'appoint, ou du moins secondaire, dans les villes il est vite devenu la langue essentielle de la vie sociale. L'usage urbain du pijin, par contraste avec l'usage rural, requiert que différentes stratégies de communication soient mises en place pour faire face au multilinguisme, à la différentiation sociale et au passage des générations. Il en résulte des différences dialectales et le développement d'une norme sociolinguistique définie autour de concepts de bon et de mauvais pijin. Le chapitre 3 sur les effets de l'urbanisation sur l'usage qui est fait du pijin par les citadins illustre ces questions. On trouvera au chapitre I des considérations d'ordre

PARLONS PIJIN

général sur la géographie, l'histoire, et l'anthropologie. Elles permettront au lecteur de saisir l'ancrage culturel du pijin. Les recherches qui sous-tendent ce livre ont été réalisées grâce à des fonds de recherche du Conseil de Recherche en Sciences Humaines du Canada que je remercie ici. Le chapitre deux est la traduction d'une version augmentée et mise à jour du chapitre deux de Jourdan (1985). Le chapitre 5 est la traduction d'une version abrégée de Jourdan et Selbach (2004). Je remercie de tout coeur les communautés salomonaises qui m'ont accueillie avec générosité lors de mes séjours à Honiara, en pays Kwaio et sur la côte sud de Guadalcanal. Je tiens à remercier particulièrement Seda et Muina Fifi'i, Ellen Maebiru et ses enfants, Loyce et Scriven Pabulu, et Rex et Mary Horoi. Merci aussi à Michel Malherbe, Rachel Selbach et Kevin Tuite pour la lecture attentive qu'ils ont faite des chapitres du manuscrit et à Andrée Bélanger pour le soin qu'elle a apporté à la mise en page et à l'édition de ce texte.

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CHAPITRE 1 LES ÎLES SALOMON: HISTOIRE ET CULTURE
1. Un peu de géographie Les Îles Salomon sont situées dans le Pacifique sud-ouest entre 155 degrés 30' et 170 degrés 30' de longitude est et 5 degrés 10' et 12 degrés 45' de latitude sud. La superficie totale du pays est de 28,450 km carrés, dont 910 km carrés de mer. L'archipel géographique des Îles Salomon fait partie de l'arc mélanésien qui s'étend d'ouest en est depuis la Papouasie Nouvelle-Guinée jusqu'à Fidji, et qui comprend également le Vanuatu (anciennement Nouvelles-Hébrides) et la Nouvelle-Calédonie. L'archipel des Salomon prend la forme d'une double chaîne d'îles séparées par le chenal Iron Bottom Sound, ainsi nommé du fait qu'un grand nombre de navires de guerre américains et japonais y coulèrent pendant la Seconde Guerre mondiale. L'archipel comprend de nombreuses îles, dont les principales, d'est en ouest, sont: l'archipel des Santa Cruz, l'île de Makira (anciennement connue sous le nom de San Cristobal), l'île de Malaita, l'île de Guadalcanal, l'île de Nggela (anciennement Florida), l'île d'Ysabel (anciennement Santa Isabel), l'archipel de la Nouvelle-Géorgie, l'île de Choiseul et l'île de Bougainville. Cette dernière, bien que faisant partie intégrale de l'archipel géographique, appartenait au protectorat australien de la Nouvelle-Guinée et est maintenant rattachée à la Papouasie Nouvelle-Guinée. Le reste de l'archipel des Salomon devint un protectorat britannique en 1893 sous le nom de British Salomon Islands Protectorate. Il obtint son autonomie en 1976, l'indépendance politique le 7 juillet 1978 et le pays prit le nom de Salomon Islands. À ces grosses îles dites mélanésiennes', s'ajoutent des îlots et atolls dits polynésiens situés à la périphérie géographique de l'archipel. Ce sont les îlots de Tikopia, Anuta et Sikaïana à l'est; les îles de Rennell et Bellona au sud et l'atoll d'Otong Java au nord. À l'exception de certains petits atolls, les îles de l'archipel des Salomon sont d'origine volcanique. De nombreuses secousses sismiques se font sentir régulièrement tout le long de l'année: certaines sont plus

,

Le Pacifique

a été divisé

en trois zones

distinctes

par l'explorateur

français

Dumont

d'Urville: Mélanésie, Polynésie et Micronésie. Cette division a été faite sur la base de critères aussi divers que la couleur de la peau des populations indigénes (Mélanésie), la taille (Micronésie) et le nombre des îles (Polynésie). Elle est trés contestée par les anthropologues.

PARLONS PIJIN

Carte des Îles Salomon

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LES ÎLES SALOMON:

HISTOIRE ET CULTURE

dévastatrices que d'autres. Les îles ont souvent de hautes montagnes au profil effilé couvert de forêt vierge à la canopée très dense, des vallées profondes et étroites et de grandes rivières ayant des débits importants. Le mont Makarakomburu situé sur l'île de Guadalcanal est la montagne la plus élevée du pays et culmine à 2447 mètres d'altitude. Les îles de Savo et de Kolombangara sont d'anciens volcans maintenant éteints et leur silhouette parfaitement ronde est facilement reconnaissable. Les montagnes couvertes de forêts vierges, de savanes ou encore de jardins vivriers tombent presque dans la mer et les plaines côtières sont très rares. Dans certaines îles, comme Guadalcanal, la côte offre peu de points d'ancrage aux bateaux qui font le cabotage. Mais en général, les îles Salomon sont riches de passages maritimes protégés, de baies profondes, et surtout de magnifiques lagunes et lagons. Le lagon de Marovo, dans l'ouest de l'archipel, est réputé être le plus beau du pays et est devenu au cours des ans un endroit très prisé pour la plongée sous-marine et l'écotourisme. Hormis les îles Russell et la plaine de Guadalcanal sur lesquelles se trouvent les plantations les plus importantes du pays, on trouve très peu de plaines aux Salomon. Le nombre limité de plaines littorales n'est pas sans poser de problèmes, particulièrement dans les îles, comme Malaita par exemple, où la densité de population est très élevée. Le manque de terre cultivable à proximité des villages et la pression démographique provoquent un exode rural vers la capitale Honiara. Dans certains endroits de l'archipel, la culture sur brûlis a fait reculer la forêt et a souvent laissé place à de la savane. C'est particulièrement le cas dans certains endroits du nord de Malaita, au nord-ouest de Guadalcanal et à Nggela, où la saison sèche de quatre mois environ empêche la forêt primaire de se régénérer. Le climat subéquatorial insulaire de l'archipel provoque peu de variations de température, avec des maxima de 31 à 33 degrés et des minima de 20 degrés, selon les endroits en bord de mer. En altitude la température est plus basse, les amplitudes entre les maxima et les minima plus grands et les nuits y sont fraîches et même froides pendant la saison des pluies. Les habitants des montagnes sont souvent obligés d'allumer un feu la nuit afin de pouvoir s'y réchauffer. On rapporte des gelées nocturnes sur les sommets les plus élevés de Guadalcanal, mais la température diurne moyenne est d'environ 18 à 20 degrés au-dessus de 1000 mètres. L'humidité est écrasante, surtout en bord de mer. La saison des moussons, de novembre à mars, apporte son lot de pluies diluviennes et de cyclones dont le dernier en date (2003) a ravagé les îles de Tikopia et d'Anuta. Ces 5

PARLONS PIlIN

cyclones

marquent

la conscience

collective

et deviennent

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importants dans la vie des gens. 'C'était avant le cyclone Namu

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dra-t-on dire par exemple par quelqu'un qui cherche à situer un évènement dans le temps sans pouvoir en donner la date précise. Dans l'ensemble, il pleut beaucoup aux Salomon, mais les différences géographiques sensibles sont dues au degré d'exposition des îles aux alizés du sud-est. La côte au vent de Guadalcanal (connue sous l'appellation anglaise de Weather Coast, Wedakos en pijin) et celle de Makira reçoivent beaucoup plus de pluie que les côtes nord de ces îles. Le taux de pluviométrie y est tellement élevé qu'il arrive que les cultures de patates douces, de taro ou d'ignames pourrissent sur pied. Ailleurs, les risques de sécheresse sont toujours présents. La circulation entre les îles se fait surtout par l'intermédiaire des bateaux qui font la liaison entre les différentes capitales régionales (Auki sur Malaita, Buala sur Isabel, Gizo dans la province occidentale, Kirakira sur Makira et Tulagi sur Nggela) et Honiara la capitale nationale située sur Guadalcanal.

Bateaufaisant

le cabotage le long des côtes. Atoifi, Malaita. 1996.

Ces bateaux, toujours pleins à craquer, assurent le transport des passagers et des marchandises, et permettent d'une part une migration circulaire entre les provinces et la capitale et d'autre part l'approvisionnement de la capitale en denrées vivrières produites dans les provinces. 6

LES ÎLES SALOMON:

HISTOIRE ET CUL TURE

Bateau au départ d 'Honiara en partance pour Auki. Malaita. 1997. Certaines denrées sont réputées et les clients potentiels en attendent l'arrivage avec impatience: ananas de Malaita par exemple, patates douces d'Isabel, poissons pêchés autour de Gizo, etc. Les Salomonais sont de grands voyageurs et n'hésitent pas à circuler le long des côtes et entre les îles sur des embarcations très légères, souvent au péril de leur vie, car les eaux situées au-delà de Iron Bottom Sound sont dangereuses. La compagnie nationale Solair assure les liaisons aériennes internes du pays grâce à une flotte de petits avions à hélices qui peuvent transporter entre 6 et 12 passagers. Solair assure aussi la liaison extérieure entre Honiara, la Nouvelle-Zélande, Fiji, Vanuatu et l'Australie, grâce à son seul Boeing. 2. Un peu d'histoire Les îles Salomon apparaissent pour la première fois dans l 'histoire occidentale au XVIe siècle quand elles furent découvertes par Alvaro de Mendafia, le neveu du vice-roi du Pérou de l'époque. Il donna à l'archipel le nom qu'il porte actuellement, subjugué qu'il était par la richesse qu'il semblait contenir. Les jardins potagers, la forêt luxuriante, les eaux poissonneuses et les miroitements des parures corporelles en nacres portées par les quelques habitants indigènes rencontrés par l'expédition espagnole, tout portait à croire qu'il s'agissait d'une région riche. Il donna aussi leur

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PARLONS PIJIN

nom aux îles telles que Santa Y sabel, Santa Ana et Santa Catalina, San Cristobal, ainsi qu'au seul point d'ancrage situé sur la côte nord de Guadalcanal, Punta Cruz, autour duquel la capitale d'Honiara est maintenant construite. Mais Mendafia, piètre navigateur, ne put retrouver l'archipel lors de son second voyage dans le Pacifique occidental et les îles restèrent 'perdues' pendant plus de deux siècles. Ce n'est qu'au 18e qu'elles apparaissent sur les cartes géographiques après les voyages d'exploration de cette partie du monde par les navigateurs Bougainville, d'Entrecasteaux et Carteret. La toponymie locale porte encore cette empreinte française aux Salomon: on pense aux îles de Bougainville et de Choiseul en particulier. Dès le début du XIXe siècle, l'archipel fut visité régulièrement par les Occidentaux dont la majorité, surtout dans les deux premières décennies, était constituée surtout d'explorateurs, aventuriers, commerçants et missionnaires anglais. Les Français entrèrent dans la course plus tard, mais ne purent rivaliser totalement avec les Anglais (Oliver 1961). Se retrouva dans la région une panoplie de pêcheurs d'holothuries (trépang), chasseurs de baleines, amateurs de bois tropicaux, et autres commerçants qui changea l'histoire de la région. Dès cette époque s'était mis en place un commerce triangulaire entre le Pacifique, la Chine et l'Angleterre basé sur l'échange et la vente de denrées rares et les Salomon se trouvèrent rapidement parmi les régions détentrices des produits recherchés. De sporadiques qu'ils étaient au début, les contacts entre Européens et Salomonais s'accrurent. Au début de ces contacts, les commerçants contrôlaient les termes de l'échange qui se faisait le plus souvent au détriment des insulaires. Mais au fur et à mesure que le nombre de commerçants augmentait et que la concurrence s'établissait entre eux, les Océaniens purent obtenir des termes plus avantageux à leurs yeux: en échange des holothuries, des baleines et du bois exotique, les insulaires se procurèrent des fusils, des couteaux et machettes, des outils en métal et du tissu. Quoique sporadiques, ces contacts, en raison des outils obtenus lors des échanges, eurent un impact profond sur la vie quotidienne matérielle des insulaires. Ils transformèrent aussi leur vision du monde et ouvrirent la porte à d'importantes transformations sociales et culturelles. On se reportera avec profit aux travaux de l'historienne Judith Bennett sur cette partie de l'histoire des Salomon (Bennett 1987). Ce n'est qu'à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle que les contacts avec les Européens devinrent soutenus, particulièrement avec l'arrivée des premiers missionnaires et des recruteurs de la main-d'œuvre nécessaire à l'économie sucrière des îles Fidji et de l'Australie. Les

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LES ÎLES SALOMON:

HISTOIRE

ET CULTURE

premiers missionnaires appartenaient à la Melanesian Mission, branche locale de l'Église Anglicane basée en Nouvelle-Zélande. Grâce à leur bateau, le Southern Cross (la croix du Sud) maintenant mythique dans l'histoire du Pacifique occidental, les missionnaires purent se déplacer et établir des missions dans les îles orientales de l'archipel. Ils furent suivis quelques années plus tard par des missionnaires catholiques appartenant à la confrérie de Marie qui s'établirent surtout à Guadalcanal et à Makira (San Cristobal). L'évangélisation fut difficile et provoqua la mort d'un grand nombre de missionnaires. Pendant cette même période, les Nouvelles-Hébrides (maintenant Vanuatu) et les Îles Salomon devinrent un réservoir de main-d'œuvre pour les plantations de canne à sucre établies au Queensland (nord de l'Australie), et à Fidji un peu plus tôt. Le commerce de la main-d'œuvre qui a été établi à cette époque sous forme de contrats de travail renouvelables tous les deux ans permit que 63 000 Salomonais soient emmenés au Queensland pendant les 40 ans (1864-1904) que dura cet arrangement (Corris 1973 ; Priee et Baker 1976:110).

Travailleurs mélanésiens au Queensland, autour de 1880. (Source: Bibliothèque Nationale du Queensland, n° de négatif: 22153) Les travailleurs étaient surtout recrutés dans la partie orientale de l'archipel et plus particulièrement des îles de Makira et Malaita, et au
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PARLONS PIJIN

début de la période de recrutement, seuls les jeunes hommes furent emmenés. Plus tard, quelques femmes furent aussi recrutées. Un certain nombre de travailleurs se maria sur place soit avec des aborigènes australiens soit avec des travailleurs provenant d'autres îles, et resta en Australie et à Fidji (Fatnowna 1989 ; Moore 1986). Mais pour la plupart, les travailleurs retournèrent aux Salomon à la fin de leur contrat. En 1904, l'Australie promulgua le décret du Australia White Policy qui mit fin au recrutement des Mélanésiens et provoqua le rapatriement obligatoire des travailleurs insulaires vers leurs pays d'origine. Ce fut une époque particulièrement sombre de l'histoire de l'archipel.

Couple de travailleurs mélanésiens au Queensland, autour de 1880. (Source: Bibliothèque Nationale du Queensland, n° de négatif: 9925).

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LES ÎLES SALOMON:

HISTOIRE

ET CULTURE

En 1893, l'Angleterre annexa le sud de l'archipel dans le dessein avoué de contrevenir aux désirs d'expansion de la France plus au nord dans le Pacifique. Il devint un protectorat britannique sous le nom British Solomon Islands Protectorate (BSIP). Le reste de ce qui est maintenant le pays des Îles Salomon resta sous contrôle allemand jusqu'en 1899 et fut annexé par les Anglais à cette date à la suite d'une entente avec le gouvernement allemand. Une fois la Pax Britannica dûment établie, processus qui dura une trentaine d'années et se termina vers 1920, le gouvernement britannique favorisa le développement d'une économie de plantations centrée sur la production de copra et d'huile de palme. À la suite d'appropriation ou d'achats de terres, de nombreuses plantations furent établies sur les plaines côtières des îles Russell, Guadalcanal et Isabel par des planteurs britanniques. Ces derniers firent appel à la main-d'œuvre locale et une migration circulaire de travailleurs se développa petit à petit entre les zones de plantations et les zones de recrutement, Malaita, Makira et Guadalcanal en particulier. Mais l'économie stagna pendant toute la période de la Grande Dépression et les Salomon devinrent progressivement un endroit relégué aux oubliettes de l'empire britannique. La situation changea rapidement pendant la Seconde Guerre mondiale, particulièrement au moment de l'avancée japonaise dans le Pacifique sud-ouest. En 1942, la bataille entre les armées japonaise et américaine sonna le début de la retraite de l'armée japonaise vers le nord du Pacifique. Durant cette période, de nombreux Salomonais, surtout des Malaitains, furent engagés dans le corps d'intendance, sous le commandement d'officiers britanniques ou de planteurs qui faisaient office de scouts pour l'armée (White, Gegeo, Akin and Watson-Gegeo 1988). À cette occasion, les Salomonais travaillèrent en contact régulier avec l'armée d'occupation américaine. Beaucoup d'entre eux furent surpris par la générosité, la gentillesse et la simplicité des soldats américains, attitude qui contrastait beaucoup avec celle des Britanniques à leur égard. Ce fut pour les Salomonais l'occasion de découvrir que de nouveaux types de rapports sociaux avec les Blancs étaient possibles. Mais au-delà de la découverte de ces nouveaux rapports sociaux, la guerre procura à bien des Salomonais une occasion supplémentaire de sortir de leurs milieux immédiats et de découvrir les habitants des îles avoisinantes.

Il

PARLONS PUIN

Dès 1944, se développa à Malaita un mouvement politique appelé Maasina2 Rule (Keesing 1978, 1979 ; Laracy 1983) qui s'étendit rapidement aux îles de Guadalcanal, Nggela et Makira. Au centre des revendications se trouvait le désir de résister politiquement et économiquement à l'administration coloniale britannique. Utilisant le pijin comme langue unificatrice, ce mouvement bénéficia de l'appui massif de la population. Le pijin permit que des gens appartenant à des groupes linguistiques, des congrégations religieuses ou des groupes de parenté différents s'unissent autour d'une cause commune: la remise en question de l'assujettissement colonial. Mais dès 1947, l'administration britannique s'attaqua à Maasina Rule. Commença alors une période de répression sévère contre les dirigeants du mouvement. Des procès eurent lieu. Les chefs, dont Aliki Nonohimai et Jonathan Fifi'i, furent envoyés en prison pour de longues peines. On considère que le mouvement prit fin en 1953. C'est à cette époque que Honiara, située sur l'île de Guadalcanal, et site de l'ancienne base de l'armée américaine, fut établie comme capitale du pays. Tulagi, l'ancienne capitale, avait été détruite par les Japonais en 1942, et Honiara avait l'avantage d'être située à 10 kilomètres de l'aéroport Henderson, doté de la seule piste d'atterrissage pavée du pays. La période qui suivit la guerre, et surtout l' après-maasina Rule, fut caractérisée par une augmentation du mouvement des Salomonais à travers l'archipel. Honiara devint la plaque tournante par laquelle transitaient les travailleurs et voyageurs, et devint non seulement un lieu de passage, mais une destination pour beaucoup d'entre eux. On se réfèrera à la section sur Honiara pour comprendre l'importance de cette ville dans l'histoire contemporaine des Salomon. En 1978, le pays devint indépendant sous le nom de Solomon Islands. Membre du Commonwealth, le pays se dota d'un gouvernement parlementaire élu au suffrage universel. Le pays se développa petit à petit, ayant à faire face à de lourdes obligations sociales avec de maigres moyens. Les différents groupes ethniques participèrent à la vie économique et politique du pays, mais les Malaitains devinrent rapidement les plus visibles dans la capitale et dans la vie politique. Dès 1996, des tensions s'installèrent progressivement entre les Malaitains résidant sur Guadalcanal et les Guadalcanalais. Elles dégénérèrent en conflit ethnique en 1998 et menèrent à un coup d'État qui renversa le gouvernement en place. Dix
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LES ÎLES SALOMON:

HISTOIRE ET CULTURE

mille Malaitains furent forcés de retourner à Malaita par peur de représailles. Une grande instabilité politique et sociale s'installa et mit rapidement en péril l'économie locale. Sous l'égide du gouvernement australien, une paix fut signée en l'an 2000 à Townsville (Australie) entre les protagonistes. La stabilité politique revint peu à peu, mais la fragilité du gouvernement et de l'harmonie sociale est un fait. L'économie souffre toujours du retard pris pendant ces années de crise. 3. Familles de langues et pratiques linguistiques Comme c'est le cas dans toutes les autres parties de la Mélanésie, les Îles Salomon sont caractérisées par une grande diversité linguistique. En 1983, Tryon et Hackman ont identifié 64 langues différentes et de nombreux dialectes de ces langues qui appartiennent à deux familles linguistiques : la famille austronésienne (anciennement connue sous le nom de malayo-polynésienne) et la famille papoue. Les langues austronésiennes des Salomon sont au nombre de 56 incluant les 6 langues des îles polynésiennes. Les langues papoues sont au nombre de 7 et sont réparties dans divers endroits de l'archipel (Nouvelle Géorgie et îles Russell). Aux Îles Salomon comme dans le reste de la Mélanésie, les unités linguistiques correspondent souvent aux unités culturelles, avec pour résultat que le nom des groupes culturels est souvent le même que celui de la langue qui y est parlée. Les Kwaios de Malaita parlent kwaio, les Arosi de Makira parlent arosi, et ainsi de suite. Cependant, il arrive souvent que les groupes linguistiques ne correspondent pas aux unités politiques. Jusqu'à la colonisation (fin du XIXc siècle), la plupart des Salomonais habitaient à l'intérieur des terres: cette pratique était souvent liée aux besoins qu'avaient les habitants de se protéger contre les attaques de leurs voisins proches ou éloignés, mais elle était aussi liée à une économie de subsistance basée sur l'horticulture extensive qui demandait de grandes quantités de terre cultivable. À l'exception du sud de Malaita et des îles Shortlands où de grandes unités politiques reposaient sur un système de chefferie héréditaire, les unités sociales typiques des grandes îles étaient petites et consistaient surtout en unités familiales. Le hameau était le modèle de résidence collective le plus courant. Ces hameaux étaient dispersés dans la forêt. Il arrivait également que des populations voisines ayant le même mode de vie parlent des langues différentes et appartiennent à des unités politiques différentes. Mais il arrivait aussi que des groupes éloignés au mode de vie différent (axé sur la mer ou sur la forêt par exemple) s'identifient comme appartenant au même groupe culturel, mais non au

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même groupe politique, et partagent malgré tout la même langue. Sur les îles polynésiennes où le système politique était uniquement hiérarchique et dominé par des chefs héréditaires, l'unité linguistique coïncidait avec l'unité politique. Soixante-quatre groupes ethniques et autant de langues différentes créent une situation de multilinguisme qui rappelle celle qui prévaut en Mélanésie en général. Comme Gillian Sankoff (1980) l'a fait remarquer à propos de la Papouasie Nouvelle-Guinée, le multilinguisme aux Îles Salomon est la règle plutôt que l'exception. Il convient toutefois de qualifier cette affirmation quelque peu. En effet, dans les zones rurales, la connaissance et l'usage de plusieurs langues sont plus typiques du comportement linguistique des hommes que de celui des femmes ou des enfants. Traditionnellement, les hommes ont été et sont toujours impliqués plus que les femmes et les enfants dans des réseaux d'échanges et des activités socio-économiques qui nécessitaient la connaissance des langues des groupes socioculturels voisins. D'un point de vue pratique, le fait de parler plusieurs langues apporte bien des avantages à un locuteur. Ils sont évidents et nous ne nous y attarderons pas. D'un point de vue symbolique, les avantages ne sont pas négligeables non plus: le fait de parler plusieurs langues permet au locuteur de s'ancrer culturellement, même temporairement, dans le monde social avec lequel il interagit ainsi. Le fait de parler deux langues ou d'en parler plusieurs est un exercice de création et d'affirmation identitaire. Aux Îles Salomon, et ce, jusqu'à l'époque coloniale, le multilinguisme entre groupes culturels semble avoir été réciproque. Il a souvent pris la forme d'un multilinguisme en chaîne rendu possible par la proximité dans laquelle vivaient les groupes culturels différents et par les contacts qu'ils entretenaient. Il en résultait une pratique linguistique qui fonctionnait à peu près comme suit: Je connais les langues de mes voisins immédiats et ils connaissent les langues de leurs voisins immédiats, y compris la mienne. Les groupes ethnolinguistiques situés à chaque extrémité ne connaissaient pas les langues de ceux situés à l'autre bout, mais à l'intérieur de la chaîne, tous les groupes connaissaient la langue de leurs proches voisins. Ce que nous savons de la vie sociale de ces groupes à l'époque nous laisse supposer que tout le monde n'était pas multilingue de la même façon. Les hommes l'étaient davantage que les femmes, ainsi que nous l'avons vu plus haut. Une question importante demeure: pourquoi choisir le multilinguisme comme solution à la diversité linguistique plutôt que de préférer 14

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utiliser une langue commune à tous? On peut proposer qu'il y ait au centre du multilinguisme une préoccupation pour la réciprocité que l'on trouve également dans les autres sphères sociales comme l'échange ou les obligations lignagères. Le multilinguisme réciproque peut être compris comme une autre manifestation de l'échange élargi caractéristique des groupes en question (voir Jourdan 2006 pour d'autres détails). Tout cela a changé avec la colonisation. Tout d'abord, les missions imposèrent une langue de culte dans leur sphère d'influence: l'Église anglicane imposa le mota, langue de l'archipel des Banks (dans le Vanuatu), aux populations converties de l'est des Îles Salomon; l'Église méthodiste imposa le roviana, langue de Nouvelle Géorgie (province des Îles Salomon) aux convertis de la partie occidentale du pays. L'anglais fit aussi son apparition, non seulement comme langue de l'administration coloniale et de la justice, mais aussi de l'éducation. Finalement, le pijin apparut avec les travailleurs qui rentraient des plantations du Queensland (État du nord de l'Australie) où ils l'avaient appris. Toutes ces langues changèrent pour toujours le paysage linguistique du pays; le multilinguisme égalitaire fut remplacé par une hiérarchie sociolinguistique imposée par le régime colonial et qui plaçait l'anglais à son apex, le pijin à sa base, et les langues vernaculaires locales entre les deux. Comme nous le verrons dans le chapitre suivant, la situation changea de nouveau après l'indépendance en 1978. 4. Le système politique Jusqu'au début du colonialisme, le système politique prédominant aux îles Salomon avait une assise locale. Deux modèles coexistaient: celui de chefferies héréditaires et celui de grands hommes dont le pouvoir n'était pas héréditaire. Dans un texte parmi les classiques de l'ethnologie du Pacifique, l'ethnologue américain Marshall Sahlins (1963) a créé une dichotomie fixe entre ces deux modèles et a proposé que les systèmes à chefferie soient typiques des sociétés polynésiennes et micronésiennes, et les systèmes à bigmen typiques des sociétés mélanésiennes. De plus, ils seraient mutuellement exclusifs: dans les endroits où les chefferies héréditaires existent, on ne trouve pas de système politique dit 'à Big-Men'. Nous verrons, ce qu'il en est pour les Salomon tout en gardant à l'esprit, que la thèse de Sahlins est très contestée de nos jours, ce sur quoi nous sommes d'accord. On doit aussi comprendre que l'organisation politique du Pacifique précolonial en général et de la Mélanésie en particulier donnait divers types de pouvoir politique à ce que Roger Keesing (1985) a
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appelé la troïka mélanésienne.

Celle-ci

est composée

du chef (siC) ou
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bigmen (bigman), du spécialiste religieux-prêtre (pris) ou chaman

et du

guerrier (ramo ou lamo). Chacun de ces trois ordres compose avec le pouvoir des autres en complémentarité et en synergie. Il arrive aussi que le bigman et le ramo cumulent les rôles. On se rappellera que les Îles Salomon comprennent des populations polynésiennes (sur les îles de Rennell et Bellona, Tikopia, Anuta, Sikaina, Otong-Java) et des populations mélanésiennes dans le reste de l'archipel. Les îles polynésiennes sont peu peuplées et sont culturellement homogènes. Les îles mélanésiennes sont en général très peuplées (pour la région) et le plus souvent sont hétérogènes sur le plan culturel. Par exemple, l'île de Malaita compte environ 60 000 habitants répartis en 10 groupes culturels et linguistiques différents alors que l'île de Sikaiana n'en compte qu'un. Cependant, à chaque île polynésienne correspond une unité politique dirigée par un chef héréditaire. Le seul système qu'on y trouve est la chefferie. Cette dernière repose sur une différence sociale et politique très importante entre les lignages aristocrates et les lignages plébéiens

termes utilisés par Maranda et Kongas-Maranda (1970) et Maranda (2001) en parlant des Lau. Dans son ouvrage sur Tikopia, Raymond Firth (1936) n'hésite pas à parler de classes sociales. Ces différences étaient surtout dues à l'ordre de la naissance (la primogéniture garantissait la primauté sociale). Elles s'exprimaient dans le droit d'accès à la terre ou au rivage, dans le choix du conjoint que l'on prend même si le plus souvent les lignages aristocrates et plébéiens se mariaient entre eux (on associait les enfants nés de ces mariages au lignage du père), dans les responsabilités sociales, dans le nombre de fois qu'on donne des ordres plutôt qu'on en reçoive, etc. Le rôle du chef est loin de correspondre à l'image romantique que les premiers Européens ont pu se faire des chefs hawaïens et tahitiens, cas extrêmes de la chefferie polynésienne. On a ici un chef qui doit à la primogéniture son autorité sur les membres de son lignage et de son groupe de descendance. Sa fonction est surtout d'organiser les rituels et les fêtes au cours desquelles les échanges entre les groupes de descendance ont lieu, et de veiller à ce que les règles coutumières soient respectées. Il fait aussi figure d'autorité morale. Dans les îles mélanésiennes, on trouve des sociétés à chefferie comme les Lau du nord de Malaita et des sociétés à bigmen. La distribution géographique de ces formes d'organisations politiques est similaire à celle que l'on retrouve en Nouvelle-Guinée à savoir que la première se trouve dans les populations situées en bord de mer et la seconde parmi les
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populations situées à l'intérieur. Les archéologues estiment que cet état de fait est lié aux types de populations qui migrèrent en Mélanésie à diverses périodes: papoues d'abord, et austronésiennes ensuite. Selon ce scénario, les premières auraient été repoussées à l'intérieur des terres par les austronésiens (Bellwood 1979). De nos jours, la distinction entre les gens de la mer et les gens de la terre organise encore la conception identitaire des Salomonais. Mifala blong si (nous sommes de la mer) vous diront les Lau ou les LangaLanga de Malaita ou encore les Marovo de la Province Occidentale en parlant d'eux-mêmes, faisant ainsi référence à l'orientation maritime de leur société. Olketa blong bus (ils sont de la forêt, « bush») vous diront-ils en parlant de leurs voisins qui habitent à l'intérieur des terres et dont le mode de vie est orienté vers la forêt. Cette dichotomie s'étend aussi à la nomenclature générale de la vie naturelle associée à la mer (blong si) et celle associée à l'intérieur, couvert de forêt (blong bus). Dans les sociétés à bigmen (le terme est devenu technique en français et nous continuerons de l'employer ici) le pouvoir politique du dirigeant n'est pas héréditaire, loin de là. Dans ces sociétés où l'échange organise la vie sociale des groupes, le pouvoir est acquis et maintenu au prix d'efforts personnels visant d'une part à permettre la tenue de festins et rituels qui serviront de cadre à l'échange et d'autre part à rendre service ou à faire des dons. Les prestataires accumuleront ainsi des dettes, en service et en nature qu'ils se devront de rembourser, en valeur équivalente, à une date ultérieure, soit quand ils le pourront, soit quand ils le devront. L'apprenti bigman essaiera très tôt de s'immiscer dans les réseaux d'échanges, d'offrir ses services, et même de postuler pour obtenir le droit d'organiser un festin en l'honneur d'un ancêtre clanique, ou d'organiser les obsèques d'une personne importante du groupe. C'est en accumulant des biens et en les distribuant sous forme de dons et de prestations que le bigman augmente son prestige. Les spécialistes parlent de ce processus en terme d'économie de prestige. Il est à la base du pouvoir du bigman et il est donc essentiel pour ce dernier de pouvoir continuer à distribuer des biens ou des services qui serviront à augmenter le nombre de gens qui leur seront redevables. Ces derniers deviendront les fidèles du leader et permettront que son statut soit accru. J'offre à titre d'exemple une anecdote personnelle. Dès le début des années 1980, j'avais eu l'honneur de connaitre et de côtoyer Jonathan Fifi'i, un des anciens chefs du mouvement Maasina Rule. Je logeais chez son fils et sa belle-fille, lesquels, avec leurs enfants sont vite devenus ma famille salomonaise. Jonathan m'avait prise en 17