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Perspectives alterlinguistiques Volume 1

De
304 pages
Le volume I, Démons, engage une critique des linguistiques structurales, nationalistes et systémistes, liées à la construction des états-nations et des colonisations. Le volume 2, Ornithorynques, propose en tenant compte des conditions socio-historiques actuelles, une approche qui tient compte des enjeux de l'altérité, avec nombre de conséquences importantes.
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Perspectives

alterlinguistiques

Volume 1 - Démons

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels...) à l'élaboration/représentation d'espaces - qu'ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,. .. - où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace francophone - autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique. Derniers ouvrages parus Laurent PUREN et Sophie BABAULT (Sous la direction de), L'Education au-delà des frontières, 2007. Michelle AUZANNEAU (dir.), La mise en œuvre des langues dans l'interaction, 2007. Sigrid BEHRENT, La communication interalloglotte, 2007. Jeanne-Marie BARBERIS, Maria Caterina MANES GALLO (dir.), Parcours dans la ville, 2007. Aude BRETEGNIER (éd.), Langues et insertions, 2007. Christine HELOT, Du bilinguisme en famille au plurilinguisme à l'école, 2007. Gudrun LEDEGEN (Sous la direction de), Pratiques linguistiques des jeunes en terrains plurilingues, 2007. Jean-Michel ELOY & Tadhg 6 hIFEARNAIN (dir.), Langues proches - Langues collatérales, 2007. Sabine KLAEGER, La Lutine, 2007. P. LAMBERT, A. MILLET, M. RISPAIL, C. TRIMAILLE (dir.), Variations au cœur et aux marges de la sociolinguistiques, Mélanges offerts à Jacqueline Billiez, 2007. Christine BIERBACH et Thierry BULOT, Les codes de la ville. Cultures, langues et formes d'expression urbaines, 2007 Thierry BULOT, La langue vivante, 2006

Didier de Robillard

Perspectives

alterlinguistiques

Volume 1 - Démons

L'HarlTIa ttan

cg L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr hannattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05612-1 EAN: 9782296056121

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Etirements, échauffement
Comment s'est fait ce livre: avec, contre, pour, sans, malgré... Ces relateurs marquent l'importance travail. .. de la relation dans ce

Un mot avant de commencer pour dire toute la difficulté d'écrire une recherche qui essaie de penser autre, pour ainsi dire à côté, sans s'interdire de penser avec seulement, en essayant de ne pas toujours penser contre. Tout en restant malgré tout dans un discours intelligible, donc compréhensible au dominantl. Sans pourtant s'y laisser piéger dans des contradictions préjudiciables, notamment celles liées à la terminologie maj oritaire, que l'on est bien obligé d'utiliser pour se faire comprendre, pour éviter de se faire taxer d'hermétique, et rejeter sans autre forme de procès. Il faut aussi dire la difficulté, dans une approche échappant partiellement à la tradition cartésienne qui fonde les sciences2 occidentales dans le surplomb et le rapport instrumental au monde, de tenter de montrer la nécessité de son raisonnement, d'écrire clairement sans tout simplifier, de laisser sourdre malgré tout le complexe, les chemins de traverse, les multiples
1 Qu'il soit clair que, lorsque je parle de domination ou d'hégémonie socio-scientifique, ces processus sont dommageables surtout parce qu'ils privent les sociétés de ressources (celles minorées) dont elles pourraient tirer profit. 2 J'utiliserai, plus bas, souvent « recherche» plutôt que « science », ce dernier terme étant trop souvent entendu, quoi qu'on fasse, l'inertie sémantique semble trop forte, dans le sens restreint de techno-science, y compris dans les sciences «humaines» (Les autres seraient donc inhumaines ?).

6 Perspectives alterlinguistiques - Vol. I - Démons

parcours latéraux possibles, sans que cela obscurcisse les trajectoires principales. De laisser voir le processus de construction, les détours, parce que, comme en alpinisme ou en voile, le parcours fait partie du sens de l'aboutissement: «le Mont Blanc par la face nord» signifie bien plus que simplement qu'on a «dominé» cette montagne; «le tour du monde par les trois caps », ou « d'ouest en est », ce n'est pas du tout le même tour du monde, dès lors que l'on postule que le processus est indissociable du sens donné au produit, et que ce qu'on appelle le « produit» est simplement une halte, un bilan provisoire dans un processus permanent. L'objectif de ce livre n'est pas de projeter l'image de « domination» et de «maîtrise» d'un objet achevé «parfait» au sens littéral qui « s'impose» avec évidence et sans failles. Il s'agit de tâtonnements revendiqués, de traj ectoires, peut-être équivalentes, interchangeables selon les contextes3. D'ouverture, d'inachevé, d'appel à collaboration, contradiction et partage.

3 Une réflexion s'impose sur ce terme, mais je ne peux la mener ici dans le détail. Je ne peux m'empêcher en effet de considérer avec une celiaine perplexité les recherches qui tiennent compte uniquement du « contexte », et jamais de 1'« histoire », comme si le second était déductible du premier (à l'instar de I'hypothèse newtonienne prédictibiliste selon laquelle la course des astres serait déductible de quelques paramètres synchroniques comme la vitesse, la masse, etc., et réciproquement). Cela me semble un vestige patent de structuralisme, le «contexte» étant une synchronie, certes, élargie, peut-être dynamique. . ., mais ne permettant aucunement de prendre en compte la dimension «construction» des hommes dans un tissu de relations, avec une dimension relationnelle donc historique (ce que ne traduit pas « interaction », pseudo-synchronique) et du monde dans le temps, avec ce que cela comporte d'imprédictible. Par ailleurs, un contexte est toujours l'histoire racontée d'un contexte, par quelqu'un, pour quelqu'un, etc. On peut donc se demander si le contexte n'est pas une sous-catégorie de l' histoire puisqu'elle y est enchâssée par un récit de contexte, comme tout corpus d'ailleurs.

Chapitre 1 - Etirements, échauffement

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«La conscience de l'inachèvement du savoir4 est certes bien répandue, mais nous n'en avons pas tiré les conséquences. Ainsi, nous construisons nos œuvres de connaissance comme des maisons avec leur toît, comme si la connaissance n'était pas à ciel ouvert; nous continuons à faire des œuvres closes, fermées au futur qui fera surgir le nouveau et l'inconnu, et nos conclusions apportent la réponse assurée à l'interrogation initiale, avec seulement in extrelnis, dans les œuvres universitaires, quelques intelTogationsnouvelles. » (Morin, 1986, 30) «Aussi nous semble-t-il souhaitable que toute œuvre soit travaillée par la conscience de l'inachèvement. Que toute œuvre, non pas masque sa brèche, mais la marque. Il faut, non pas relâcher la discipline intellectuelle, mais en inverser le sens et le consacrer à l'accomplissement de l'inachèvement.» (Morin, 1986, 30) Je n'ai donc pas reconstitué, réécrit a posteriori (cf chapitre 2), pour faire croire que la trajectoire s'est construite, comme par miracle, de manière purement rationnelle, comme « nonnalisée », rabotée par la raison, programmée, maîtrisée du début à la fin, «de main de maître », par un «expert» qui savait tout à l' avance (et pouvait donc se dispenser de chercher ?). On a plutôt ici une sorte de compte-rendu de recherche, parce qu'il me semble important, aussi, pour mes étudiants, de montrer comment la recherche se fait derrière la façade des articles trop bien léchés qui ne donnent que des « résultats », comme des lapins sortis du chapeau de magiciens en queue de pie impeccable. Je ne veux pas, pour ne pas intimider, laisser croire que le «contrôle », la «maîtrise », le « rationnel» ont seuls été à la barre de ce travail. Cela a d'ailleurs sans aucun doute des conséquences sur la façon dont ces écrits attirent ou repoussent les étudiants qui pourraient s'intéresser, participer à la recherche. Notre écriture de la recherche participe de sa (re)production sociale et constitue donc une lourde responsabilité (Chapitre 2).

4 Ce terme, comme celui, de « connaissance» lesquels je ne peux m'appesantir ici.

pose des problèmes sur

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Vol. l - Démons

Le jour ne viendra peut-être jamais de faire un « manuel» de cette recherche, qui serait l'impossible et peut-être l'indésirable bréviaire du complexe, car il risquerait de le stabiliser, alors, justement, que c'est l'instabilité qui lui permet de s'adapter, qui l'y oblige. En ce sens, il s'agit d'une sorte de « linguistique qui penche »5, qui avance parce qu'elle tombe et transforme ses chutes successives en évolution, selon la définition traditionnelle de la marche, qui avance mieux d'être penchée, imparfaite aux yeux des parfaits, déstabilisée, en travail, au travail, travaillée, avec les résonances et harmoniques du terme. Car cette approche, d'être moins sûre d'elle, experte, dominatrice, catégorique, revendique quelque chose de ce que l'on attribue traditionnellement aux dominés6. Un mot aussi de l'usage des métaphores, qui peut être irritant pour un lecteur pas encore habitué à une écriture comme celle qui se construit ici, la tradition de l'écriture rationalisante étant de fuir comme la peste la métaphore, réputée incontrôlable, glissante, fugitive. Les métaphores ne sont pas ici coquetterie, recherche d'esthétique, divertissement du lecteur, mais effort de traduire comment l'on cherche, comment on cherche à traduire, 7 avec ses métaphores à soi, qui disent une partie de l'expérience et de l'imaginaire du chercheur.

5 Bertrand de Robillard, L 'Homme qui penche, Editions de l'Olivier, 2003, si l'on me permet cet hommage fraternel, envers un ouvrage qui est sans doute une autre façon que la mienne de travailler des origines créoles, ces sociétés qui se nourrissent de ce que d'autres considèrent comme des déséquilibres. 6 On poun"ait évidemment songer à me reprocher de ne pas être, personnellement, actuellement et par le passé, un représentant typique du dominé. Si je l'étais je ne poulTais évidemn1ent pas écrire ce livre: ce sont souvent les «hybrides» qui tentent de faire passer les messages entre sphères incommunicables. 7 J'essaierai de ne pas confondre « expérience », «expérienciation» et «expérimentation », puisque cela fonde une des différences fondamentales entre des postures épistémologiques différentes. Cela est explicité un peu plus bas.

Chapitre 1 - Etirements, échauffement

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On trouvera au chapitre 2 une brève réflexion sur la métaphore dans l'écriture de la recherche. On peut déjà rappeler qu'il en va de la métaphore comme du reste. Il y a celles qui sont estampillées, autorisées, que l'on croit avoir contrôlées, normalisées, comme, de nos jours, celles du Cours de linguistique générale (ne peut-il y avoir un lien génétique des métaphores du signe comme monnaie à celles, récurrentes, du marché linguistique chez L.J. Calvet8? Ces métaphores apparemment figées n'en continuent pas moins de faciliter ou de faire obstacle à certaines façons de penser et surtout (préoccupation permanente chez A. Comillet, 2005), de ne pas penser. Des métaphores devenues normes nous apparaissent d'autant plus naturelles que ces normes nous constituent partiellement et nous semblent «naturelles », mais ces métaphores ne sont pas plus « éteintes» pour autant, comme on le dit d'un volcan qu'il est éteint, ou de la chaux, que celles que j'utiliserai plus bas9. Elles sont d'autant plus actives qu'elle nous empêchent de penser du dedans, et qu'elles nous empêchent de voir que nous en sommes empêchés (les métaphores de l'arbre (hiérarchie - chapitre 4), du découpage

(ordre univoque - chapitre 8), etc.
On choisit sur les pentes de quel volcan métaphorique skier, et lorsque cela devient une norme sociale, d'y résider, on finit par se persuader qu'il est éteint, et que ce sont les autres qui sont «allumés », alors qu'il s'agit simplement de métaphores « autorisées» ou non, «naturalisées» ou non, constitutives de nos idéologies, de nos représentations, de nos façons de voir, de ressentir, ou non. La métaphore occupe une place importante ici parce qu'il faut faire des propositions pour diversifier l'imaginaire savant des sciences, des linguistes particulièrenlent. Celui-ci s'asphyxie dans les métaphores des structuralismes qui dominent avec excès ce champ, en contribuant à construire, à
8 Notamment, Calvet, 2002. 9 J .L. Le Moigne (1994) se fait l'écho de la querelle faite à E. Morin pour son style par R. Thorn, qui, en définitive, al' air de se réduire à un désaccord sur le style d'écriture.

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côté de celui, hégémonique, des techno-sciences, celui des ontosciences, dont il sera question ici, des sciences helméneutiques, interprétatives, compréhensives, réflexives et constructivistes. La métaphore fait probablement partie des moyens efficaces pour y parvenir. Pourquoi ce livre? Elaborer réponses et questions dans le temps long Ce livre, tout simplement «pour prendre le temps de répondre, de discuter », avec mes étudiants, avec mes collègues, avec ceux avec qui j'entretiens un débat, sur des modes divers, allant de l'unisson à la dissonance en passant par 1'hannonique, depuis si longtemps. Depuis plusieurs années en effet, des bribes de réponses aux questions que l'on me pose sur ma vision d'ensemble de mon métier de linguiste se trouvent dispersées au gré de chacun des petits cailloux semés au fil d'articles publiés pendant une vingtaine d'années maintenant. Je n'en voyais pas au début la cohérence, je la vois mieux maintenant, mais je comprends bien qu'un œil extérieur ne peut pas la voir aussi facilement, en raison d'évolutions, de recouvrements partiels. Ce parcours n'a pas été linéaire, il est tissé de contradictions, d'articles auxquels les hasards de l'édition donnent une allure de simultanéité alors qu'ils ont été rédigés à des périodes différentes, ou l'inverse, sans compter des contextes de rédaction, qui imposent parfois des contraintes stylistiques, thématiques, etc. L'espace des cours, des interventions dans les colloques ne pelmet pas un certain type de réponse, lorsque celle-ci doit être longue, un peu méditative sans doute, et, comme le saumon, en remontant parfois aux sources, et c'est ce que je voudrais faire ici, pour éviter les raccourcis, les réponses en fOlme de pirouette ou escamotées faute de temps. Ce temps est d'autant plus difficile à trouver, et il faut y insister, que le point de vue développé plus loin est minoritaire, et risque de le demeurer à une époque où la technologie est considérée comme la panacée qui évite de se poser bien des questions de fond, l'actualité nous en fournit des exemples tous les jours. Cela signifie, par exemple, que les questions qui me sont posées sont souvent

Chapitre 1 - Etirements, échauffement

Il

formulées de manière à les limiter à des problèmes de méthodologielO, d'instrumentation, comme lorsque Louis-Jean Calvet, dans son dernier ouvrage (2004, 16), me demande quel serait l' « apparat» qui devrait accompagner les théories inspirées de celles dites «du chaos ». Je formulerai ici les choses autrement, dans une logique différente, mais il me faut un peu d'espace et de temps pour le faire, d'où la nécessité d'un livre pour dire que l'apparat n'est pas indispensable. Je voudrais ici remercier tous ceux qui m'ont posé ces questions auxquelles je n'ai pas su répondre en leur temps, parce que cet ouvrage en sera tissé, qu'elles m'aient été posées avec agressivité, hargne parfois, ou complicité, l'une et l'autre étant motivantes, de manière différente, les premières parfois plus que les secondes d'ailleurs peut-être? Cet ouvrage sera donc, l'occasion de poser « mes» questions, à « ma » façon: si j'ai retenu une chose des ouvrages d'Henri Meschonnic, que j'ai dévorés dans les années quatre-vingt au moment de mes années de formation entre îles et continent (lIe Maurice, la Réunion, et Aix-en-Provence), et qui m'ont certainement considérablement influencé, c'est le fait que le plus important est souvent de trouver comment poser les questions, quelles sont celles auxquelles on tient véritablement, et sous quelle forme on veut les poser. Ce sera l'occasion ici de répondre aux questions que d'autres m'ont posées, en les reformulant à ma façon pour mieux y répondre ici, et en espérant que cela relance le débat et nos interprétations de ce qu'est la linguistique, la recherche. Poursuivre un travail d'évolution collective et y contribuer Une autre motivation importante réside dans l'envie, le sentiment de nécessité peut-être, de participer à une évolution collective de la linguistique ou des sciences du langage, tout particulièrement celle qui s'est amorcée chez les
10 Il faut se souvenir que, pour certains épistémologues, l' obj ectif d'une méthode est de garantir la validité d'une activité indépendamment de son contenu, de son objectif (Popelard / Vernant, 1997, 57).

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« sociolinguistes» au sens large, avec W. Labov dans les années 1960, qui s'est diffusée en Europe et en France. Cette évolution collective a pris un tour plus concret en France ces dernières années notamment avec la mise en œuvre du Réseau français de sociolinguistique, qui a accentué certains débats, les a rendus plus denses, et a tenté de rompre l'isolement dans lequel chacun pouvait se trouver. Des événements divers ont donné plus d'acuité à ces évolutions, comme la crise autour des enseignements des sciences du langage au printemps 2004, à l'occasion duquel plusieurs d'entre nous avons pris position collectivemene 1. Le sentiment de ne pas évoluer de manière isolée, de contribuer à un travail commun a sans doute joué un rôle important dans le désir de coucher des idées sur le papier. En effet, depuis les premières tentatives de mise en place de formations professionnalisantes à l'Université François Rabelais, avec Véronique Castellotti tout d'abord, Aude Bretegnier ensuite, j'ai obscurément l'impression d'une forte et sourde discordance entre ces tentatives et ce qu'est actuellement la linguistique, sans pouvoir la cerner. Progressivement, le plus souvent dans des groupes divers (par exemple le jury du CAPES12 de créole(s), langue «minoritaire », entre 2002 et 2004), j'ai essayé d'identifier les obstacles. Après la réunion organisée à Renne's en 2003 (Blanchet / Robillard, éds., 2003), j'ai commencé à avoir la conviction qu'il fallait cesser de ne se poser des questions qu'en termes restrictifs de méthodologies, d'instrumentation, parce que les causes de la stagnation de la linguistique doivent être bien plus profondément enracinées, probablement dans des champs comme ceux de l'épistémologie et de l'éthique, et surtout dans l'absence de questionnement sur ces thèmes.

Il http://infolang.u-parisIO.fr/sauvons-sdI/ 12 Concours donnant accès aux postes d'enseignant dans l'Education nationale française.

Chapitre 1 - Etirements, échauffement

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Cet ouvrage est donc une façon de poser ces questions, et de proposer des éléments de réponses pour contribuer à un débat collectif. Un exercice de bilan réflexif individuel et d'élaboration de perspectives Je ne serais ni complet, ni vraiment réflexif (et on verra que la réflexivité est un impératif central dans ma perspective) si je n'ajoutais à ces éléments une composante de bilan personnel rigoureusement inséparable du reste car il se trouve à la source d'une partie de ce travail. On reparlera de ces aspects dans le corps de cet ouvrage, et on verra à la fin que cette dimension de «lecture de parcours» est bien plus qu'anecdotique dans l'approche que je vais proposer des langues, de la linguistique, des sciences humaines. Cependant cette dimension individuelle sera indissociablement liée à une dimension « sociale» qui fera que je m'intelTogerai aussi sur les spécialités au sein desquelles j'ai puisé beaucoup de matériaux mis en œuvre ici, et qui ont contribué à me former. Je pense, de manière maj oritaire, aux domaines constitués par la sociolinguistique, les études créoles et francophones, la philosophie, un regard anthropologique sur les langues, la sociologie de la connaissance, les sciences de l'éducation, mais pas uniquement, puisqu'on verra que j'emprunte des idées à des secteurs comme ceux de l'histoire de la linguistique, oÙ de l'épistémologie générale, voire à la pratique des sports nautiques comme le surf et le kayak d'eau vive, où j'ai beaucoup appris sur la recherche. Je me souviens d'une conversation avec Louis-Jean Calvet il y a 15 ans, où il me demandait pourquoi je m'intéressais à la sociolinguistique (dans la salle d'attente «Fumeurs» de l'aéroport de Marignane, comme il se doit pour une conversation avec Louis-Jean !). Je lui avais répondu que cela m'avait été nécessaire pour donner sens à la situation d'intense plurilinguisme conflictuel qui avait marqué mes années de formation à l'lIe Maurice, mais je n'avais pas su en dire beaucoup plus. Nous en avons reparlé quelques années après, mon souvenir est moins précis, mais j'ai alors un peu stupidement éludé la question, pensant sans doute que cela

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n'était pas scientifique, et donc non pertinent, ou plutôt sans doute en fait parce que je craignais de ne pas savoir expliquer en quoi cela était pertinent, sans tomber dans l'anecdote, le nombrilisme ou une apparence de narcissisme. En même temps qu'une sorte de halte après vingt ans de

linguistique

G 'ai

commencé ma thèse en 1985, à l'Université

Aix-Marseille I sous la direction de R. Chaudenson), c'est une façon de répondre à Louis-Jean Calvet de manière plus élaborée que la première fois, c'est une manière de bilan, et de programme pour les années qui viennent. C'est aussi une façon de poursuivre des discussions avec R. Chaudenson, avec lequel nous avons eu des débats chroniques autour de l'importance que j'accordais à la dimension identitaire dans mes analyses de la situation mauricienne, avec V. Castellotti autour de l'équilibre entre être13, savoir, faire, C. Moïse, P. Blanchet, J.M. Eloy. De manière plus épisodique et plus récente, A. Boudreau, D. Coste, J. Boutet, F. Gadet, J. Billiez; L. Mondada et M. Heller, plus souvent à travers leurs écrits. Avec des amis et collègues qui nous ont quittés, G. Manessy, D. Baggioni, G. HazaëlMassieux, parce que je crois que c'est une façon de ne pas laisser disparaître ceux qui comptent que de continuer à réinterpréter leur pensée. D. Baggioni pour sa passion de l' histoire de la linguistique et son articulation avec l'intervention sur' les langues, G. Manessy pour sa vision dynamique, oscillante et plastique des langues entre véhicularisation et vernacularisation, G. Hazaël-Massieux enfin, pour ses définitions qui ouvraient des abîmes vertigineux dans ce que je croyais savoir des sociétés créoles (vues comme des « cascades de mépris» socio-ethniques, ou des « communautés réduites aux acquêts », parmi ses favorites), ce qui m'a beaucoup instabilisé, donc fait réfléchir. Je lui dois aussi l'idée, que le désordre peut être fonctionnel, lorsqu'il faisait ainsi l'apologie de l'état dans lequel se trouvait son bureau.

13 Cette notion sera définie, chapitre 6. Il ne s'agit pas ci'essence stable, mais ci'un devenir dynamique.

Chapitre 1 - Etirements, échauffement

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A tous ces amis et collègues, j'ai emprunté des fragments d'arguments, de postures, d'objections stimulantes, que j'ai parfois retravaillés, et que j'essaie ici de restituer, dans une synthèse de ce que pourrait être une sorte d'alterlinguistique que nous appelons de nos vœux, que nous tricotons ensemble depuis longtemps, en souhaitant des évolutions que je vais résumer en trois points, parce que les autres caractéristiques en découlent. Action donc altérité: je place ma réflexion sur la linguistique dans la lignée des travaux de S. Auroux (1994), qui montre bien ce que la linguistique doit à l'intervention, ainsi que dans celle d'E. Morin: « Il n'y a pas, d'un côté, un domaine de la complexité qui serait celui de la pensée, de la réflexion, et, de l'autre, le domaine des choses simples qui serait celui de l'action. L'action est le royaume concret et parfois vital de la complexité» (Morin 1990, 108). Si on résume un peu sèchement le propos de S. Auroux (1994) pour ce qui est de l'histoire de la linguistique (cf chapitre 4), la théorisation a en général suivi et non précédé les si mal nommées «applications ». La théorisation a donc été, dans I'histoire de la linguistique, sinon réflexive, au moins rétrodictive14 (Veyne, 1971). Dans ce cadre, il me semble indispensable de rechercher une « assiette» pour la linguistique qui favorise cette dimension. Il ne suffit sans doute pas de développer des orientations «applicatives» à la linguistique actuelle, en en conservant le cadre général qui oppose « fondamental» et «appliqué », et donc son organisation en « noyau dur» consacré à la soi-disant description prioritaire du code, et périphérie, pulpe molle qui en découlerait, « en aval », recherchant le contact avec le concret. Je voudrais ici tenter de rechercher une façon de placer l'action et l'intervention au cœur de la linguistique. Plus qu'au cœur: dans son code génétique même, de manière à ce que chaque cellule en contienne, que l'on ne puisse pas poser de question de linguistique sans
14 Le symétrique de la prédiction. Cela est explicité aux chapitres 4 et 6.

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question sur l'action. Une conséquence logique de cela est la composante réflexive dans la recherche 15, «cette interaction entre action et pensée» (Dortier, 2004, article Réflexivité). Une autre en sera que l'éthique devra accompagner ce mouvement, et informer la manière même dont nous concevons nos termes clés, tels que « science », « recherche », « langue », « chercheur ». La dimension éthique, dès lors qu'une activité est conçue comme action, en sciences humaines, souvent, avec l'autre, ne peut pas rester à la périphérie, reléguée dans les «codes de déontologie », «comités d'éthique », «chartes» et autres cache-misère. On peut craindre, par ailleurs, que ces dispositifs peuvent servir de coupe-feux pour éviter que ces questions ne deviennent trop centrales, et que les réponses à ces questions ne produisent trop de changements. On peut se demander, pour motiver cette nécessité de débats éthiques, si l'idéologie « générositaire » ou « humanitariste » prédominante qui prévaut dans les milieux des sciences humaines, et que dénoncent L.J. Calvet et L. Varela (2000) ne vient pas du sentiment d'illégitimité dont ces thématiques sont frappées, parce que réputées non scientifiques. A défaut de pouvoir faire état explicitement et légitimement de ces questions, on tend à se donner une position moralement irréprochable et consensuelle, donc plutôt du côté de ceux que le consensus et l'idéologie du moment considèrent comme «faibles », « victimes », en oubliant que ce statut est construit, donc variable. Une telle linguistique, il me semble, sera aussi mieux à même de nous permettre de discerner, dans les besoins sociaux autour de nous, ceux qui peuvent structurer des fonctions, des métiers de la linguistique pour nos étudiants, car cette discipline s'asphyxie (Gadet, 2005) faute de se penser aussi dans l'intervention. Une linguistique de l'action permet aussi à la linguistique de concevoir l'action de professionnels, et à ceux-ci
15 P. Blanchet en parle sous le terme «auto-analyse» (Blanchet, 2002, 97), M. Heller y fait clairement allusion dans sa démarche critique, qui concerne clairement l'auto-critique du chercheur (2002, 10) Elle utilise « réflexivité » (2002, 22, 32), dans un sens cependant un peu différent.

Chapitre 1 - Etirements, échauffement

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d'assumer leurs responsabilités dans des milieux où les approches qui se prétendent purement descriptives ou expérimentales sont peu envisageables. Hétérogénéité, lnultiscalarité, chaos, histoire, donc constructivité: J'essaierai de montrer comment la linguistique contemporaine est fondée sur un postulat d'homogénéité dont au moins deux grands linguistes, F. de Saussure et A. Martinet, ont vu les limites, apparemment sans oser, probablement plus que pouvoir, concevoir de linguistique qui les évite. L' « homogénéisme» même de leur linguistique peut s'interpréter comme une façon de se mobiliser contre l'hétérogénéité qu'ils n'ont que trop bien perçue, de partir en guerre contre ce moulin à vent qu'ils avaient construit, à califourchon sur la Rossinante de leur méthodologie. Sans nier les apports de ce que les linguistiques de I'homogénéité ont pu réaliser, il est temps de construire aussi des linguistiques de I'hétérogénéité. Au sein de I'hétérogénéité, il me semble nécessaire de souligner la multiscalarité: tenter de penser, comme le propose H. Meschonnic pour sa poétique nourrie d'anthropologie, qui irrigue clairement ma réflexion sur ce point, une linguistique sans rupture de la plus petite unité à la plus grande (1970, 175, entrée Style). La linguistique de l'homogénéité a tenté de penser cela en constituant un modèle pour la phonologie, qui a le mérite, pour une perspective positive, de s'appuyer sur le signifiant matériel, et de tenter de transférer ensuite ce modèle aux autres niveaux (morphologie, syntaxe, lexique) un peu à la manière mécanique et quantitative d'un pantographe. Ce transfert s'est donc effectué en faisant fi de ce qu'A. Martinet souligne pourtant bien, et mieux que d'autres, à savoir le passage d'une articulation (absence de sens) à une autre (présence du sens), avec l'irruption irréversiblement qualitative du sens, de la prise en charge énonciative de la contextualité et de l'historicité. C'est cela qui pelmet à P. Ricœur de penser, dès 1969, l'herméneutique comme critique de la linguistique structurale. Penser les rappoli micro- / macro- n'est peut-être possible qu'en les posant tantôt dans la continuité, le transfert, I'harmonie la prédictibilité, tantôt dans le conflit, l'aléatoire, l'instabilité, les équilibres

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antagoniques, le chaos, au sens épistémologique du terme (chapitre 5), au sein duquel la créativité construit rétrodictivement des significations plurielles, nécessairement contradictoires. Ces caractéristiques rendent nécessaire une approche constructiviste, à la faveur de laquelle on croise tôt ou tard la réflexivité. Si le monde est construction, il est historicisé (Heller, 2002, 26). Dès lors, une façon de comprendre le monde auquel nous participons est de tenter d'en raconter réflexivement la construction quotidienne. Si l'on croit dans l'univocité des signifiants analysés hors-contexte et de manière anhistorique, l'observation peut peut-être suffire à en décoder la construction, sinon, la réflexivité en est un adjuvant pertinent, peut-être indispensable, mais qui ne garantit cependant pas le succès de l'entreprise, ce qui introduit de manière critique et rigoureuse à la réflexivité, en commençant par en montrer les limi tes:
«Il n'est que trop vrai que tout ce que nous disons de nousmême trahit, dans les deux sens du verbe, notre praxis; nous vivons sans savoir formuler la logique de nos actes, notre action en sait plus long que nous mêmes et la praxéologie est implicite chez l'agent comme les règles de grammaire chez le locuteur; aussi ne peut-on pas décemment exiger, de la moyenne des croisés, des donatistes ou des bourgeois, qu'ils sachent exprimer, sur la croisade, le schisme et le capitalisme une vérité que l'historien serait bien en peine de formuler. L'intervalle entre la pensée et l'action est une expérience universelle; s'il y avait mensonge, il serait partout: chez l'artiste qui professe une esthétique qui n'est pas exactement celle de la Critique du jugement, chez le chercheur qui n'a pas la méthodologie de sa méthode. C'est pourquoi les intéressés, artistes, chercheurs, ou petits-bourgeois, se révoltent quand on s'en prend à la formulation qu'ils donnent de leurs raisons: eux qui «se comprennent» savent bien qu'ils ne mentent pas, même quand ils n'arrivent pas à exprimer exactement l'infracassable noyau de nuit que leur action est à eux-mêmes. » (Veyne, 1971, 254) Réflexivité, expérientialité, altérité et lotèque : je m'inspire, pour les deux premiers termes de G. Pineau pour désigner quelque-chose d'un peu différent sans doute. Je suis frappé, mais sans doute est-ce l'effet de mes années de formation dans

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le tiers-monde, de l'inflation méthodologique et technologique qui est censée accompagner le développement des sciences et le favoriser, par exemple à la faveur d'opérations de constitution, encodage, archivage de corpus qui fascinent par leur clinquant « aïethèque », et qui mettent tant de temps à aboutir que parfois, au moment où ils sont enfin disponibles, on regrette que la forme qu'ils ont prise ne pelmette déjà plus de répondre aux questions que l'on se pose, parce que les questions qui ont structuré leur recueil ont mal vieilli. Je crois qu'il est temps d'y réfléchir de manière un peu critique en cherchant du côté d'une linguistique qui pourrait aussi être «lotèque» et non moins intelligente, même et surtout si ce n'est pas de l'intelligence artificielle. Mais, de plus, cette explosion technologique a probablement aussi des effets sur ceux qui croient les utiliser, car ils peuvent devenir les instruments de leurs outils lorsque ceux -ci ont tendance à remplacer la réflexion en général, et la réflexion critique qui doit faire paliie du mode d'emploi de tout dispositif abstrait, codifié, transplanté d'un contexte à un autre. L'approche que je proposerai dans les pages qui vont suivre, en mettant l'accent sur l'expérience que l'on fait de l'autre, et son corollaire, la réflexivité chez le chercheur, dessinera des perspectives un peu différentes, qui feront écho aux travaux de P. Blanchet et M'. Heller. De surcroît, cette orientation me semble prendre une résonance (géo )politique. Tant que l'on fait de la technicité une condition pratique de scientificité, les pays riches conservent nécessairement l'avantage, car, quels que soient les efforts de diffusion de technologies, les pays joliment dits «du sud» sont condamnés à rester à la traîne et à « consommer» sciences, méthodologies, technologies importées, y compris concernant « leurs propres» environnements et sociétés, puisqu'ils sont censés devoir importer des instruments prétendus universels pour étudier leur propre terrain. Réfléchir à la valeur de l' expérientialité et de la réflexivité me semble une manière de mener une réflexion en faveur de la construction plurielle de connaissances au moins dans les sciences humaines. Il me semble que c'est un bien juste retour de boomerang, que de penser que la linguistique que je

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tente de construire, qui s'est élaborée entre pays créoles et hexagone, partiellement dans des situations d'hétérogénéité linguistique et culturelles, poun"ait questionner la linguistique monolithique des pays qui se sont construits monolingues16 et ont construit la linguistique qui construit des monolinguismes identitaires, ainsi que des disciplines fermées. En dernière analyse, si on s'assume constructiviste, donc responsable (partiellement au moins, si le monde n'est pas complètement prédictible), il est nécessaire de passer du temps à expliciter comment on le construit, puisque le sens du construit se trouve un peu dans le processus de construction, qui l'historicise, le contextualise (Heller, 2002, 24). Cela prend du temps, de l'espace, et équivaut, pour le lecteur, sans doute à une expérience d'altérité, si celui qui rédige joue le jeu de sa part de particularité, d'historicité, notamment biographique, ce qui ne peut se marquer que pa11iellement par l'expérience du travail de et dans l'écriture-traduction et la lecture-interprétation. Faire ce livre, c'est aussi bien sûr le plaisir d'écrire, de

s'immerger dans la dimension L 17 par le biais de la lecture et de
16 L'utilisation du couple « monolingue / plurilingue» est redoutable: concerne-t-il les compétences linguistiques (connaître, parler une plusieurs .langues) ou une culture qui s' accol11mode et / ou revendique la pluralité, et donc est susceptible d'en créer là ou un autre peut n'y voir qu'unimodalité (avoir tendance à envisager le monde comme unimodal ou plurimodal)? C'est probablement la tension entre ces deux tendances qui est pertinente. Ainsi, pour W. Labov: «L'existence de variations et de structures hétérogènes dans les communautés linguistiques étudiées est une réalité bien établie. C'est plutôt l'existence d'un autre type de communauté linguistique qu'il convient de mettre en doute. [...] Nous soutenons que c'est l'absence de permutations stylistiques et de systèmes de communication stratifiés qui se révélerait dysfonctionnelle » (Labov, 1976, 283). Le plurimodal est-il celui à qui l'autre assigne ce statut, ou celui qui se vit ainsi, parfois contre l'assignation qui lui est signifiée? 17 J'utiliserai cette notation lorsqu'il me semble inutile, voire nocif, de distinguer «langue(s) », «langage(s) », «discours ». La solution consistant à choisir soit « Langue » (Linguistique), soit « Langage» (Sciences du langage), soit «Discours» (Analyse du discours) comme

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l'écriture, pour le bonheur de (re)lire les autres. De faire une pause après un certain nombre d'années à mettre en place en équipe des diplômes universitaires, une équipe de recherche avec ce que cela signifie de paperasses, de conflits, de renoncement à une «vie intellectuelle normale» pour un universitaire dans cette université française du début du 21 ème siècle. Cette situation est assez anormale pour qu'elle mérite d'être signalée, et que cela soit publiquement fait, notre silence sur ces problèmes participant de leur non résolution 18.Cela non pas pour notre confort, mais parce que, l'on peut concevoir la recherche comme ni « appliquée », ni «impliquée ». Si, fondamentalement on la pense comme action comme le propose M. Heller (2003), alors il est légitime de demander à la société d'investir avec nous dans ce travail (alors que dans l'état actuel, les chercheurs hésitent à le faire, de peur qu'on leur renvoie qu'on ne sait pas très bien à quoi ils servent). J'ai été heureux, en faisant ce livre pendant un semestre sabbatique, simplement d'avoir eu le temps de lire ou d'écrire en ayant plus d'une demi-heure devant moi, ou sans avoir à remercier celui de mes parents qui m'a transmis une certaine propension à l'insomnie bien utile pour un universitaire français actuel qui ne veut renoncer ni à un enseignement de qualité, ni à une participation aux prises de décision et à l'administration dans son établissement, ni à la recherche, mais, bien au contraire, essaie de concevoir recherche et action comme constitutives l'une de l'autre.
métonymique de l'ensemble me semble souvent nocive aussi, en polarisant l'attention sur une seule caractéristique. 18 En effet, à une époque où l'image internationale des universités françaises est considérée comme partie intégrante de la politique internationale de la France, de son rayonnement et de son attractivité, notamment économique, il est sans doute efficace de montrer publiquement le revers de la médaille. Ceci n'exonère pas les enseignants-chercheurs de leur part de responsabilité dans la situation actuelle: il est clair que ceux-ci portent, par une habitude d'inertie qui consiste plus à «gérer» qu'à «animer» les universités dans leur dimension formative, une pali de responsabilité. Je ne peux m'étendre sur ces questions qui ne constituent pas le centre de ce livre.

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Remerciements et « name-dropping» Je voudrais commencer par remercier l'Université François Rabelais de Tours pour cette occasion de travailler dans de bonnes conditions à la faveur d'un « Congé de recherche ou de conversion thématique» ou «Congé sabbatique» pendant le second semestre de l'année universitaire 2004 - 2005. Que soient aussi remerciées mes collègues et complices Véronique Castellotti et Aude Bretegnier, car elles ont dû assumer une partie des charges qui me sont habituellement dévolues, pendant que je menais mon sabbat. De manière un peu paradoxale, je dois beaucoup des réflexions exposées ici à R. Chaudenson. Moins dans leur contenu que dans l'attitude critique sans relâche qui est un des traits de sa recherche. Mais malgré tout dans le contenu aussi, comme je m'en explique de manière plus détaillée ailleurs (Robillard, 2007-a): un certain scepticisme à l'égard des approches formalistes, une certaine tendresse chez lui pour les irrégularités du lexique ont certainement induit les réflexions tenues ici sur le chaos. Mais je m'en voudrais d'avoir l'air de le rendre responsable ou caution de ce que je dirai plus bas. Sans tous les nommer, car ces remerciements prendraient l'allure d'un générique, je voudrais remercier tous ceux qui ont fondé le Réseau 'français de sociolinguistique et donc ainsi conforté certaines orientations exprimées ici, même si les éléments de réponse que j'y apporte restent discutables, et visent même à susciter le débat. Je pense à J. Billiez, P. Blanchet, C. Moïse, J. Boutet, C. Deprez, F. Gadet, Th. Bulot, J.M. Eloy, L.F. Prudent notamment, CI. Caïtucoli, D. Véronique, autrement. Il me reste à remercier ceux avec qui j'ai pu avoir des échanges contradictoires, ce qui m'a souvent permis de réfléchir et de mieux comprendre par la suite Ge pense peut-être particulièrement à quelques collègues linguistes de l'Université François-Rabelais, Tours, à tous ceux qui ont violemment critiqué le CAPES de créole, dont j'ai été le président de jury, la violence de ces derniers tentant parfois de masquer une indigence argumentaire qui fait réfléchir). Peutêtre particulièrement, et très sincèrement, les étudiants qui ont

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participé aux cours que je dispense, aux séminaires que j'anime, qui m'ont demandé de diriger leurs travaux. Ce sont souvent leurs questions insistantes et sans concessions, leurs enthousiasmes, leurs siestes discrètes pendant certains moments de mes cours qui m'ont aidé à mieux comprendre ce champ qu'on appelle « la linguistique» en essayant de cerner en quoi il peut être pertinent. Pendant ce semestre d'élaboration, je voudrais tout particulièrement remercier trois étudiants avec qui nous avons mis en place une sorte d'accompagnement mutuel, eux faisant leur thèse / mémoire, et moi cet ouvrage, avec des contraintes analogues dans Ie temps: Eve Andreu, Isabelle Violette et Valentin Feussi. Parmi les compagnons aussi, je voudrais mentionner les membres de la Jeune Equipe 2449 DYNADIV (désormais Equipe d'Accueil 4246 Dynamiques et enjeux de la diversité linguistique et culturelle), qui ont stoïquement suppolié la lecture de mes premiers brouillons, et m'ont encouragé malgré tout. Je voudrais aussi remercier Isabelle Pierozak avec qui j'ai discuté de tout, et sans qui cet ouvrage n'aurait pas la forme qu'il a prise actuellement. Une relecture, de sa part, de l'ensemble de cet ouvrage, dans un état bien moins avancé, m'a considérablement motivé à en améliorer l'écriture. Ses propres travaux sur les difficultés à rendre compte du chaos des discours sur internet dans les «tchats », ses critiques acérées ont constitué un soutien et une motivation constants. Que l'on ne pense pas que je fais ici, ou plus loin dans mon ouvrage, du «name-dropping» pour me mettre en valeur indirectement en exhibant mon carnet d'adresses. Un regard rétrospectif me fait en effet penser que je dois sans doute autant aux conversations et discussions à bâtons rompus que j'ai pu avoir avec de nombreux collègues et amis (parfois il y a longtemps, comme D. Véronique, M. Beniamino et C. Bavoux) qu'aux ouvrages que j'ai lus. Il me semble donc simplement juste d'indiquer ce type de travail collectif, et cela d'autant plus lorsqu'i! n'yen a pas de traces matérielles. Je ne voudrais pas m'attribuer, sous prétexte qu'il s'agissait d'oral, le mérite

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d'idées que je dois paliiellement à des échanges avec des personnes stimulantes qui savent être disponibles à l'autre. Enfin, je voudrais remercier aussi ceux qui ont lu soit des versions préliminaires de ce travail et m'ont aidé à l'améliorer, soit des aliicles qui en ont été issus: V CastelIotti, P. Blanchet, R. Chaudenson, A. Boudreau, L.J. Calvet, M. Heller, M. Carayol, I. Pierozak, D. Coste, M.M. Bertucci, Th. Bulot, L.F. Prudent, 1.M. Klinkenberg, F. Gadet, M. Beniamino, L. Pourchez, S. Auroux. Il va de soi que les imperfections qui demeurent ne peuvent être imputées qu'à mon entêtement ou mon ignorance, quand les deux ne se cumulent pas. Tentative d'explicitation préventive: foire aux questions L'expérience de plusieurs présentations de ces points de vue à des publics divers m'a appris que cette alterlinguistique pose des problèmes d'accessibilité et / d'acceptabilité à qui ne s'y est pas accoutumé. En outre, et dans la mesure où c'est une linguistique qui essaie de laisser plus de place aux minorités, il est clair que cela ne peut pas plaire à tout le monde, et que, par conséquent, tout est bon pour minoriser une telle approche, y compris la prétendre illisible, incompréhensible (quand on connaît certaines théorisations technolinguistique cela laisse songeur). Il me semble donc utile de préparer la lecture de ce qui suit, car c'es~ une certaine expérience d'altérité qui est proposée plus bas, puisque c'est une autre façon de construire la démarche linguistique et scientifique, à laquelle, le plus souvent, notre formation (j'ai sans doute eu largement la même que le lecteur) nous prépare mal (notre démarche est largement platonicienne, cf plus bas). On a donc du mal à ne pas juger ces points de vue à partir de critères qui ne lui sont pas pertinents, de manière très ethnocentriste. Il me semble donc utile de faciliter cette expérience d'altérité en proposant des éléments de réflexion face à des questions que le lecteur se posera peut-être en cours de route. Le lecteur peut donc sans encombre sauter cette partie et y revenir seulement si le besoin s'en fait sentir. La forme «Foire aux questions» a l'avantage de me permettre d'être concis, en simplifiant un peu ce qui sera discuté de manière plus nuancée plus bas.

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L'approche alterlinguistique semble bien plus compliquée que l'approche linguistique classique. On évoquera plus bas l'articulation du compliqué (quantité d'objets et de relations) et du complexe (qualité de relations, différence, altérité) (chap. 5). La question de fond est: «compliqué (ou complexe) pour qui? » Il faut rappeler une première chose: le démantèlement d'une centrale nucléaire est aussi compliqué que sa construction. Ce que j'essaie de faire ici, c'est à la fois de démanteler ce que j'appelle la « technolinguistique », en exposant ses présupposés, implicites, conséquences, et de proposer autre chose. Et cela de manière détaillée. Une telle entreprise ne peut pas être simple, ne peut pas s'écrire facilement. Il faudrait alors renoncer à toute critique, à tout changement parce que c'est compliqué? Ce serait tentant, si cette fuite ne pouvait avoir des conséquences, que j'essaie de montrer. Il faut donc faire face à la complication et surtout au complexe, même si c'est coûteux en ressources. La complication et / ou la complexité s'est déplacée: l'approche linguistique classique pose des questions simples, ce qui l'oblige à des réponses compliquées pour ne pas avoir l'air de se contredire. Si on décide de n'utiliser qu'une main pour vivre au quotidien, c'est une approche qui al' air plus simple que celle qui propose d'utiliser les deux, qui évite d'avoir à coordonner les deux mains, etc. Essayez de craquer une allumette avec une seule main: cela oblige alors, dans les réponses aux problèmes de la vie quotidienne, à une grande ingéniosité, à d'habiles contorsions. Si on pose, au départ, que l'on utilisera les deux mains, et s'il le faut, les dents, et qu'on se pelmettra aussi de se coincer des choses sous les bras, sous les pieds, entre les jambes, entre la tête et les épaules, etc. on complexifie la donne de départ, on s'oblige à envisager, dès le début, des complexités qui font un peu peur. En même temps, on se donne des ressources qui seront utiles par la suite. Dans un cas on renvoie les difficultés au futur, dans l'autre on y fait face dès le début. L'avantage de présenter une question simple est de suggérer que l'on a immédiatement les solutions, en

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renvoyant les problèmes à une phase plus tardive, et peut-être à d'autres vers qui on se décharge de la lourde charge de cette phase (chapitre 4). L'avantage de poser les questions de manière complexe est de faire face dès le début aux difficultés. L'approche alterlinguistique essaie de ne pas simplifier les questions. Une fois que l'on s'est habitué à cela, comme on a su s 'habituer aux différentes moutures des théories génératives sophistiquées, à grands efforts successifs, on apprivoise facilement ce qui est dit ici. Il faut simplement admettre que les questions aussi peuvent être complexes, et que ne pas s'y confronter est un choix. On a parfois du mal à savoir ce qui est préconisé exactement. Tout ouvrage de linguistique n'a pas obligation d'être un manuel initiant à des méthodologies, instruments, protocoles qui déchargent le chercheur de toute créativité et de toute responsabilité face à ses méthodologies et instruments. Tout dépend du contrat de lecture qui est fait. L'approche proposée ici considère justement que le plus important n'est pas constitué par les protocoles, instruments, mais par la posture du chercheur (Heller, 2002, 10) face à ce qu'il essaie de traduire, parce que cette «chose », cet «obj et» pour reprendre la terminologie consacrée n'est justement, ni une « chose» ni un « objet », mais un, des êtres humé,lins en relations, que l'on a aucune raison, a priori en tout cas, de considérer d'une position de surplomb, en le réduisant à une seule dimension, celle d'objet d'étude. Cela ne signifie absolument pas que l'on doive renier les instruments traditionnels, patiemment construit par des siècles de travaux de linguistes, mais qu'il faut en expliciter les conditions et limites d'utilisation. Ce qui est préconisé ici, c'est la réflexion sur les obj ectifs poursuivis (qui ne sont jamais identiques), dans des contextes différents, et dans des historicités variables, le tout constituant une importante partie du travail à effectuer par le linguiste. Cela signifie que le linguiste ne peut pas se contenter d'être un spécialiste « étroit» déroulant les étapes de protocoles prescrits, parce que tout travail réclame une contextualisation, une historicisation, qui nécessitent la capacité de voir « large », et « loin », et nécessite

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que l'on puisse expliciter sa position dans le monde environnant, auquel les langues participent (elles ne peuvent en être dissociées, donc on ne peut pas être uniquement un spécialiste). Cela a pour conséquence logique l'impossibilité de donner, une fois pour toutes, une méthodologie qui permette à coup sûr d'agir, et cela fait que cet ouvrage ne peut pas être « simple », «direct », car il postule, notamment, que le chercheur fait partie de sa recherche. Il est donc le mieux à même de savoir ce qui convient à sa recherche, à condition de pouvoir avoir une vision globalisante et un regard sur lui-même au milieu de tout cela. N os habitudes intellectuelles, qui ne privilégient pas cela, font que cette approche a donc l'air plus compliquée. Cette approche dissout les différences disciplinaires, et dissout la linguistique. Elle part de l'idée que les disciplines scientifiques sont des moyens, pas des fins, qu'elles ont été construites historiquement pour répondre à des besoins, et que si ces besoins changent, elle peuvent évoluer ou disparaître. Leur utilité, dans l'optique qui est développée plus bas, réside surtout dans la possibilité de constituer des lieux de rassemblement et de traitement collectif organisé de connaissances, et de multiplier les points de vue sur le monde, par exemple celui des langues. Dans ce cadre, cette approche ne peut. souhaiter la dissolution des différences qui fondent ces points de vue. Elle n'est pas attachée à ce que la pluralité soit fondée prioritairement par des « disciplines », où à ce que la configuration actuelle perdure sans changement. Ce qui importe, c'est qu'il y ait des lieux de recueil et de traitement des connaissances historiquement construites, c'est la pluralité de points de vue pertinents plus que leur ancrage spécifiquement disciplinaire, dans la configuration actuelle. Concrètement, il importe peu que I'héritage saussurien soit traité par des linguistes ou des philosophes: l'essentiel est qu'il ne soit pas laissé en friche, parce que ce point de vue unique et original permet de travailler les questions L. Simultanément, cette approche postule une profonde articulation des sciences humaines, ou, sciences de I'homme, ou

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de la société, entre elles, autour de l'idée que ce qui organise les sciences humaines, c'est I'historicité de I'homme, donc le fait qu'il se construit, dans le temps, et que la réflexivité est une façon de donner du sens à ce processus. C'est donc une approche qui pense que les disciplines ne doivent pas constituer des territoires étanches, voire dans la concun-ence, puisque, si le monde est « radicalement écologique », c'est considérer que ses éléments constitutifs sont susceptibles d'interagir entre eux sans que l'on puisse dire a priori lesquels ne pourront jamais interagir entre eux. Cette façon de voir les choses délégitime des disciplines trop étanches les unes aux autres, ou trop unifonnisées méthodologiquement. Ainsi par exemple, des travaux récents argumentent en faveur du fait que la taille des testicules des singes puisse être mise en relation avec le degré de contrôle social que les mâles ont des femelles: c'est la mise en relation directe de la physiologie et de la socialité, ce qui se fait rarement (Le Monde, mercredi 9 août 2006, pp. 14 15). Pourquoi? Plus les mâles contrôlent les femelles, moins il ressentent la nécessité de les féconder fréquemment, puisqu'ils ne craignent pas des fécondations concun-entes et peuvent donc s'économiser les inconvénients de testicules trop volumineux. Dans cette optique, ce qui distingue donc d'éventuelles disciplines, ce sont plus des points de vue, des façons de construire le monde, que des «obj ets» dont on postulerait qu'ils seraient foncièrement différents, ou des « méthodes », qui seraient distinctes. Si on prenait cela au sérieux, cela pourrait signifier que l'ensemble de ce qu'on appelle l'homme est constitué de sous-ensembles étanches, juxtaposés, et pas en interaction. Cela ferait de I'homme une sorte de kaléidoscope, de mosaïque ou de vitrail, dont chaque compartiment cOITespondrait à une science et à une seule. Enfin, cette approche rappelle que I'historicité touche les disciplines aussi: à certaines époques, on pensait que des approches globales siècle et le 20èmc étaient possibles, nécessaires; pendant le 19èmc èmc siècle? Un siècles, on a pensé l'inverse. Que sera le 21 regard simplement européen montre également que le degré d'étanchéité entre disciplines en France n'est heureusement pas

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répandu partout, et n'est pas garanti par les institutions ellesmêmes comme en France. De ce point de vue, il est vrai que les approches proposées ici contestent fortement les présupposés de la linguistique positive, celle qui se fonde prioritairement sur des signifiants matériels, conçus comme conservables, stabilisés et donc exhibables à titre de preuve. Non pas parce que cette approche nie que les langues existent, mais parce qu'elle propose un autre mode de construction du L que la simple différence des signifiants, en admettant, notamment, que le fonctionnement des unités linguistiques participent des contextes et des historicités, et réciproquement (lieux, situations sociales, identités, statuts des interactants, etc.. .). On ne peut donc dire que cette approche dissout les spécificités de la linguistique que si l'on pense sérieusement qu'il n'yen a qu'une, et que celle que l'on croit être la seule n'est pas destinée à évoluer (elle aurait atteint une sorte d'état de perfection, et cela pour jusqu'à la fin des temps ?). Il est cependant sans doute exact de considérer que les approches alterlinguistiques sont plus ouvertes aux autres points de vue disciplinaires, puisqu'elles ne pensent pas que le compartimentage disciplinaire actuel soit destiné à perdurer, avec le même degré d'étanchéité que celui que l'on connaît actuellement, et les même frontières. Tout dépend donc, en dernière analyse, du degré de spécificité que l'on attribue à «discipline », pour répondre à cette question. On a du mal à lire, parce que ce ne sont pas les termes habituels. Si on parle d' « objet» de recherche, cela implique qu'on croie que l'objectivation est possible: on pense que l'objet a une existence totalement autonome de tout observateur, ce qui peut s'argumenter, mais, ce qui est plus difficile à démontrer. Cela signifie aussi que l'on peut avoir accès aux modalités de cette existence en-soi sans que le point de vue de l'observateur colore les résultats obtenus. Dans l'approche proposée ici,

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fondée plutôt sur la notion pivot de «représentation », «phénomène» convient mieux qu'« objet» parce que le phénomène marque une réserve quant à l'accessibilité à la « vérité» de ce que l'on essaie de comprendre. Idem de « locuteur », impliquant donc que le linguiste ne s'intéresse qu'à ceux qui «parlent» les langues. Comment appeler le «locuteur» de J. Billiez (1985) (<< L'arabe c'est ma langue, mais je la parle pas») qui se réfère identitairement à une langue, sans la parler, sans en être même capable, au-delà de quelques termes d'adresse et de parenté? Conserver le terme « locuteur» consisterait à s'interdire implicitement de penser que ce cas de figure peut s'avérer extrêmement pertinent, par exemple pour comprendre les rappo11s de ce «locuteur» au français et aux autres langues. On est donc amené soit à inventer des termes, soit à les définir autrement, ce qui ne facilite pas les choses au lecteur. Interdire toute modification de la terminologie reviendrait à refuser tout changement dans une approche de recherche, ce qui est une contradiction dans les termes mêmes, une recherche figée devenant une idéologie, une religion. La réjlexivité mène au nombrilisme le nombrilisme conduit au narcissisme, et le narcissisme débouche sur.... On en apprend plus sur le chercheur que sur le monde des langues avec les approches réjlexives. On pourrait répondre trois ou quatre choses à cela. L'inverse des approches réflexives, la recherche de l' obj ectivité, poussée à l'extrême, conduit à un impossible et bien orgueilleux déni de soi (l'orgueil de ceux qui se proclament modestes), et à l'immodestie de penser que l'on détient le pouvoir de révéler le monde, un peu à la manière des prophètes, qui disent révéler la vérité. L'objectivité, quand on est convaincu qu'elle est intégralement possible, peut mener à l'intolérance. En effet, si on est sûr d'avoir «compris» le monde, cela peut conduire à rejeter toute autre vision, ou à se poser en rivalité avec elle, s'il n'y a qu'un monde (c'est une des bases du falsificationnisme (K. Popper- cf" chap. 6). On met alors à l'épreuve des théories concurrentes, et l'on ne conserve que celle qui «résiste» le mieux aux tests contradictoires, en éliminant les autres. Enfin,