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Plurilinguisme et migration

De
262 pages
Ce livre qui se situe dans le champ de la sociolinguistique interactionnelle essaie de comprendre des phénomènes langagiers observés et insérés non seulement dans leur contexte historique et géopolitique mais également dans une problématique générale, celle des comportements langagiers issus de contacts de langues. Il se propose donc d'analyser le phénomène de bilinguisme se manifestant dans les communautés arabophones et berbérophones immigrées dans la ville de Rennes.
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PLURILINGUISME ET MIGRATION

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels. ..) à l'élaboration /
représentation d'espaces

- qu'ils

soient sociaux, géographiques,

symboliques,

territorialisés, communautaires,... - où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace francophone - autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique.

Isabelle LÉGLISE (dir.), Pratiques, langues et discours dans le travail social, 2004. C. BARRE DE MINIAC, C. BRISSAUD, M. RISPAIL, La littéracie, 2004. Marie LANDICK, Enquête sur la prononciation du français de référence. Les voyelles moyennes et I 'harmonie vocalique, 2004. Eguzki URTEAGA, La politique linguistique au pays basque, 2004. Sous la direction de D. CAUBET, J. BILLIEZ, T. BULOT, I. LEGLISE et C. MILLER, Parlers jeunes, ici et là-bas (Pratiques et représentations), 2004. Bernard ZONGO, Le parler ordinaire multilingue à Paris, 2004. Dominique CAUBET (Entretiens présentés et édités par), Les mots du
bled, 2004.

Cécile VAN DEN A VENNE, Changer de vie, changer de langues. Paroles de migrants entre le Mali et Marseille, 2004. Jean-Michel ELOY (sous la dir.), Des langues collatérales :Problèmes linguistiques, sociolinguistiques et glottopolitiques de la proximité linguistique (Volume I et II), 2004 M.A. AKINCI, J.J.DE RUITER, F. SAGUSTIN, Lyon, 2003. Le plurilinguisme à

SAFIA ASSELAH

RAHAL

PLURILINGUISME MIGRA TION

ET

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7553-5 EAN : 9782747575539

A CHANT ALE,

REMERCIEMENTS
Je remercie profondément toutes les personnes qui ont contribué à la parution de ce livre. Mes remerciements s'adressent tout particulièrement à Thierry Bulot pour son engagement amical et ses encouragements. Je voudrais, par ailleurs, exprimer toute ma reconnaissance aux membres de ma famille pour leur soutien constant.

S.A.R

INTRODUCTION
Ce livre1 est consacré à une recherche qui se situe dans le champ de la sociolinguistique interactionnelle. Nous essayerons de comprendre des phénomènes langagiers observés, insérés non seulement dans leur contexte historique et géopolitique mais également dans une problématique générale, celle des comportements langagiers issus de contacts de langues. Nous tentons, d'une part, de traiter de l'alternance des codes, manifestations, qui, du fait de l'urbanisation et des migrations contemporaines est en extension; d'autre part, de cerner ces phénomènes selon une approche communicationnelle et discursive. L'objet du présent ouvrage est donc d'étudier la dynamique des pratiques bilingues en situation migratoire, de décrire et essayer de comprendre le changement linguistique, en fonction d'un certain nombre de facteurs externes. Il est une approche comparative entre les alternances arabe/français et kabyle/français dans deux situations marquées: l'une en privé (la famille), l'autre en public (le marché). L'objectif ainsi visé est de découvrir la réalité et le dynamisme du parler bilingue, non seulement transgénérationnel mais aussi inter et intra phrastique, articulant ainsi les approches macro et micro linguistiques. Après une définition de certains concepts nécessaires tels que ceux de plurilinguisme, de diglossie, d'interaction, etc... nous analysons les pratiques bilingues (arabe/ français et kabyle/ français)

1 Ce livre est issu d'une thèse de doctorat soutenue à l'Université de Haute Bretagne (Rennes 2): «Etude micro-sociolinguistique et communicationnelle des pratiques bilingues (arabe- français et kabyle français) chez deux famille immigrées », 2000, 404 p.

10

Introduction

de deux familles issues de l'immigration algérienne dans la région rennaise. Cela afin de voir si des facteurs externes tels que, participants, thèmes de discussion, lieu/cadre, actes de langage jouent un rôle déterminant dans le choix des langues. L'adoption de la grille d'analyse préconisée par l'ethnolinguiste Dell Hymes dénommée « speaking» permet une prise en compte des principes essentiels de l'échange linguistique: les participants, le cadre, les actes, les genres, les instruments, et de répondre ainsi à la question: existe-t-il une corrélation étroite entre les choix linguistiques et les composantes sus-citées? Ce modèle peut ainsi être appliqué pour étudier le phénomène qu'est la communication au sein d'un milieu familial bilingue où est opéré un choix quant aux langues qui doivent être parlées.
Il s'agit plus précisément de faire une étude sur un des microphénomènes en situation, à savoir, la conversation. D'autant que John Gumperz introduit dans la démarche sociolinguistique une approche pragmatique puisqu'il resserre l'analyse sur des microphénomènes en contexte telles que les conversations en tenant compte de l'autonomie des protagonistes de la communication quant à leurs choix sociolinguistiques. Il précise que « les analystes de la conversation prenant pour objet des échanges langagiers ordinaires se réclament eux aussi d'une autre tradition de recherche. Celle-ci privilégie les processus discursifs réels permettant de distribuer les tours de parole, de négocier les changements de sujets, de gérer et de diriger le déroulement de l'action» (Gumperz J., 1989 : 149).

Ensuite, dans la perspective de dégager le mode de fonctionnement de l'alternance codique, notre analyse examine un corpus oral constitué de 5 heures d'enregistrement. Celui-ci a permis d'organiser notre réflexion autour d'une classification systématique des éléments favorisant le glissement d'une langue à l'autre et surtout de montrer qu'ils servent de médiateurs dans l'élaboration de stratégies discursives, assurant non seulement des échanges bilingues plus dynamiques mais permettant également de viser un certain nombre d'effets puisque « Les participants plongés dans l'interaction elle-même sont souvent tout àfait inconscients du code utilisé à tel ou tel moment. Ce qui les intéresse avant tout, c'est l'effet obtenu lorsqu'ils communiquent ce qu'ils ont à dire»

Introduction

Il

(Gumperz J., 1989: 59). C'est dire que les échanges bilingues ont des visées communicatives voire pragmatiques. Dès lors, ce livre vise l'objectif principal suivant: contribuer à une analyse du phénomène de bilinguisme se manifestant présentement dans les communautés arabophones et berbérophones immigrées, et plus précisément sur une des situations de contact de langues en milieu d'accueil; en l'occurrence, ici, le bilinguisme français-arabe algérien et français- kabyle. Nous abordons, de fait, différents champs d'investigation, à savoir, socio-historique, sociolinguistique et linguistique. Nous devons prendre en compte ces différentes perspectives car il semble que pour circonscrire et comprendre ce champ d'analyse assez complexe, le contact des langues, nous n' y arrivons qu'en abordant l'ensemble de ces éléments réunis. Cette manière de procéder participe plus ou moins à donner un aspect interdisciplinaire à notre réflexion. Elle vise, en outre, à appréhender l' objet langue en portant un intérêt tout particulier à ses productions dans un milieu naturel, c'est-à-dire, en étudiant de très près, et ce, sur la base d'enregistrements de données authentiques, le fonctionnement des échanges langagiers réellement avérés. C'est pourquoi, il est particulièrement intéressant de voir si les membres d'une même famille témoignent de pratiques différentes dans l'usage langagier.Aussi, la situation décrite est celle de travailleurs migrants, qui, arrivant dans le pays d'accueil sans en connaître la langue, ou la connaissant à peine, sont amenés à l'acquérir sur le tas.C'est donc ce type d'acquisition qui est, à plus d'un titre, intéressant à étudier et toutes les conséquences qui en découlent.

PARTIE 1
LE PLURILINGUISME DANS LA VARIETE DE SES MANIFESTATIONS GEOPOLITIQUES ET HISTORIQUES

PREMIER

CHAPITRE

LA SITUATION SOCIO- HISTORIQUE ET SOCIOLINGUISTIQUE DE L'ALGERIE

Le fonds historique
Avant tout il paraît indispensable de rappeler certaines caractéristiques qui aident à la compréhension de l'actuelle situation socio- historique et sociolinguistique de l'Algérie. Elle s'est construite sur un fonds berbère dont les sources originelles restent encore et à certains égards un mystère pour les historiens. Nous ne parlions pas alors de l'Algérie mais du Maghreb, cette île du couchant qui séparait la Méditerranée et le Sahara. Dès les derniers siècles du lIe millénaire avant J.Christ, les Phéniciens se sont établis sur les côtes, édifiant des comptoirs ou des escales, prémices de la mission méditerranéenne de la berbèrie. Ce commerce va contribuer à la pénétration de leur langue. Chronologiquement, nous rappellerons les principales conquêtes que la future Algérie allait connaître. Ce fut d'abord, l'invasion romaine, après l'anéantissement de Carthage (146 avant J.C) et le triomphe de Rome sur les royaumes numides. Dans la population berbère, certaines couches sociales vont alors être assimilées en adoptant spontanément la langue du conquérant. Cette population est influencée par la civilisation romaine d'une part, et la spiritualité chrétienne, d'autre part, mais elle n'en sauvegardera pas grande chose si ce n'est un patrimoine

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Partie 1 - Le plurilinguisme dans la variété. . .

archéologique assez remarquable. L'inaccessibilité à cette emprise est d'autant plus intéressante que la conquête arabe débutant au VIle siècle, va entraîner des changements fondamentaux. Elle réussit à installer son autorité sur l'ensemble du pays. Ainsi les Arabes vont convertir les Berbères à l'islam, leur donnant un modèle de société tout en leur procurant un outil linguistique approprié aux nécessités de l'époque. En réalité, sur certains territoires, de nombreux berbères ont survécu en tant que minorités converties à l'islam mais qui n'acceptent pas la langue et les structures sociales introduites. Malgré ce particularisme, l'Algérie médiévale est pour ainsi dire à jamais islamisée et assez fortement arabisée. Après une période plus ou moins confuse, la régence turque s'est établie en Algérie au XVIe siècle après que les gens d'Alger ont appelé à leur secours des corsaires turcs pendant que des armadas du nord de la méditerranée s'emparaient de Mers- el-Kébir, d'Oran et de Bougie2. C'est ainsi qu'un pirate turc nommé « capitan-pacha» fut à l'origine en 1534 de la création de l'Etat d'Alger. Néanmoins, les régions montagneuses sont restées rebelles à toute intégration. Les Turcs étant en nombre restreint (15 000 hommes environ au début du XIXe siècle), ils ne sont pas parvenus à administrer l'Algérie tout entière. Le régime turc est devenu impopulaire en raison notamment de difficultés économiques et financières, qui ont entraîné des révoltes tribales. Par ailleurs, bien que le turc soit la langue officielle des institutions ottomanes de la régence d'Alger, il n'exerce guère de domination sur la situation linguistique au Maghreb. En effet, il n'est pratiqué que par l'aristocratie navale et militaire qui est constitué uniquement de Turcs ou d'assimilés tels que les Albanais, les Grecs, et les Crétois. La communauté ottomane était uniquement masculine puisque le:sfemmes turques ne pouvaient pas émigrer. De fait l'emploi de la langue turque était inévitablement restreint. L'arabe restait la langue la plus utilisée dans les villes de la régence. C'est ainsi que dans la « lingua franca », sabir employé dans les relations.commerciales entre les différentes communautés du bassin

2

Il s'agit de la ville de Béjaïa située à 350 km d'Alger.

Chapitre 1: Situation Socio- Historique et Sociolinguistique. ..

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méditerranéen de l'époque, le turc n'était pas prépondérant, bien au contraire. Ce parler mixte comportait beaucoup plus de termes appartenant aux langues romanes comme l'espagnol, l'italien, le provençal, et dans une moindre mesure, à l'arabe plutôt qu'au turc. La langue franque était surtout constituée d'un mélange de divers mots espagnols ou italiens pour la majorité. Cependant, la présence turque pendant trois siècles, en Algérie, ne pouvait pas ne pas garder de traces linguistiques. En effet, des mots d'origine turque sont employés actuellement, aussi bien dans le parler arabe que kabyle. Ces termes empruntés ont, dans la majorité, transité par l'arabe avant de s'intégrer dans le kabyle. On peut proposer à titre indicatif quelques emprunts du kabyle au turc: [baI aRa] «bachagha» ; [ad8 rwiç] «fou» ; [d8rbuka] « tambour» ; [sniwa] «plateau de service» ; [baqlawa] «gâteau aux amandes» ; [aqahwad3i] « cafetier ». Finalement, les Turcs n'avaient pas encore réussi à rétablir leur domination lorsque éclate le conflit avec la France. C'est en 1830, sous le prétexte du fameux « coup d'éventail» (1827), que le général de Bourmont décide le débarquement en Algérie. La conquête française, à laquelle une défense acharnée était opposée, représentée au début par l'Emir Abdelkader a été interminable. De nombreuses révoltes sporadiques menées notamment par les Bouamarna, Mokrani, Cheikh El Haddad furent durement réprimées. Un siècle à peine après l'occupation, le soulèvement du 1er novembre1954 amenait à l'indépendance en juillet (1962). La réalité sociolinguistique
Situation de plurilinguisme.

algérienne

Ce qui surprend l'observateur lorsqu'il est confronté à une situation linguistique telle que celle vécue en Algérie, c'est sa complexité; situation très complexe car elle se caractérise par la coexistence de plusieurs langues voire de plusieurs variétés linguistiques: l'arabe dit littéral ou littéraire, l'arabe moderne, l'arabe algérien, le berbère, le français.

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Partie 1 - Le plurilinguisme dans la variété...

L'arabe littéral. L'arabe littéral a reçu dans les études modernes des appellations variées telles que arabe classique, littéraire etc... Cette langue venue du Proche-Orient et plus précisément de la tribu des Qoraïch de l'Arabie Saoudite, a connu une grande extension au lendemain de l'indépendance de l'Algérie. Les législateurs en ont fait la langue officielle et nationale. Cette langue qui est sur valorisée, est prise comme le modèle de la littérature classique. Elle s'est surpassée sur le terrain religieux et culturel. Il y a lieu cependant de souligner que cette variété n'a plus connu, depuis longtemps, un emploi spontané dans l'aire arabophone car c'est « une langue morte, comme le latin, que l'on apprend pour lire le livre saint» (Grandguillaume G., 1983 : 25). Dans l'état actuel des choses nous dirons que cette langue dite « savante », qualifiée d'outil d'islamisation, est totalement incompréhensible pour de nombreux locuteurs algériens
analphabètes. Elle n est pas du tout maîtrisée pour les besoins de la
~

communication; elle paraît être une langue étrangère à l'arabe de la vie, de la communication. Bien qu'elle soit considérée comme une langue sacrée et vénérée, elle est pour ainsi dire isolée de la vie quotidienne. Nous ne pouvons exiger d'un locuteur algérien de s'exprimer facilement en arabe littéral alors qu'elle lui est pratiquement étrangère. A 1'heure actuelle, la langue que les Algériens parlent est l'arabe algérien et non littéraire. C'est pourquoi nous ne pourrions passer sous silence le fait qu'une partie de la population algérienne, même parmi, les berbérophones, estime prématurée une généralisation de la langue arabe. Elle considère que les autorités veulent avant tout éradiquer non seulement la langue berbère (le tamazight) mais également, le français. Il faut rappeler que cette politique d'arabisation n'est pas une idée nouvelle, puisque quelques temps après l'indépendance le pouvoir en place imposa l'arabe classique à tout le pays L'objectif visé était, comme le pensent des commentateurs, «une façon de gommer l'identité berbère, de faire de l'anti-France et d'exciter le nationalisme de toute une nation. Mais c'était aussi une gageure dans une Algérie multiculturelle où personne ne parle dans sa vie quotidienne, cet arabe littéraire, celui du Coran. L'arabe dialectal (ou algérien) que f->arleune majorité de la population est bien différent. Les berbères, eux, sont attachés à leur langue maternelle,

Chapitre 1: Situation Socio- Historique et Sociolinguistique. ..

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le tamazight. Reste le français, la langue des colonisateurs, que presque tout le monde comprend et qui est très largement utilisée dans les universités mais aussi dans les milieux culturels, économiques, scientifiques» 3.

Il faut dire qu'à 1'heure actuelle, une grande partie de la presse écrite quotidienne, par exemple, est composée de journaux francophones. La plupart des administrations continuent par ailleurs à utiliser le français comme langue de travail. Compte tenu du contexte présent, la question se pose alors de savoir si l'entreprise linguistique tendant à imposer une arabisation à outrance et forcée est réalisable? Nous sommes portés à en douter car des universitaires spécialisés estiment que la loi sur la généralisation de la langue arabe ne peut être appliquée; elle aurait des conséquences économiques et financières considérables. D'un autre côté, des luttes linguistiques sont inévitables du fait que les Berbères, et en particulier, les Kabyles, sont très attachés à leur langue. Ils considèrent, que la dite loi est aussi dirigée contre la langue berbère. Il en résulte qu'une véritable prise de conscience linguistique s'est installée chez une grande partie des berbérophones, qui craint une glottophagie de leur langue maternelle. De fait, un combat de défense de cette langue a été instauré, nourri par une série de contestations. L'acharnement voire l'obstination à vouloir généraliser l'usage de la langue arabe, et de telle sorte que la langue du Coran devienne partout obligatoire, s'explique par des motivations d'ordre politique et idéologique plutôt que d'ordre linguistique. D'ailleurs l'attitude de certains hommes politiques et de certains écrivains l'a suffisamment prouvé. Ainsi, un écrivain de formation arabophone s'est particulièrement distingué en condamnant fondamentalement l'usage du français, le qualifiant d'outil linguistique que l'on utilise pour « s'adresser aux chiens ». Un ancien ministre s'est laissé aller à tenir le même type de propos en s'attaquant particulièrement à la presse francophone. Selon lui, cette presse n'a aucune relation ni avec le peuple algérien, ni avec sa culture, ni avec ses traditions.

3

Ouest-France Bretagne, 27-28 juin 1998, p.2

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Partie 1 - Le plurilinguisme dans la variété. . .

Ces attitudes extrémistes qui trouvent écho chez bon nombre d'arabisants parviendront-elles à peser sur le projet linguistique à caractère exclusif? Ce dernier rencontre et rencontrera inévitablement des résistances car irréaliste. Aussi interrogeonsnous sur le fait de savoir si la loi initiée par certains cercles du pouvoir politique et votée par une assemblée dite « enregistreuse» pourra être appliquée dans son intégralité et dans tous les domaines ? L'avenir nous fixera. Il se trouve beaucoup de gens à penser qu'un texte de loi voté sous la pression ne peut transformer fondamentalement le paysage linguistique d'un pays comme l'Algérie traversée par plusieurs langues.
L'arabe moderne. Très brièvement, nous dirons que cette variété de l'arabe est avant tout la langue des mass médias, des débats politiques, d'une littérature moderne qui connaît de plus en plus d'essor en Algérie. C'est aussi la langue des échanges universitaires et de la communication entre des locuteurs arabophones issus de pays arabes différents. En fait, ce serait la langue des temps modernes exprimant avec des nuances la technologie et la modernité de l'époque contemporaine. Mais, il est délicat de pouvoir définir cet arabe, qui n'est pas la langue pratiquée dans la vie quotidienne de la grande majorité des Algériens. Nous résumerons cette situation comme suit: «sans référence culturelle propre, cette langue est aussi sans communauté. Elle n'est la langue parlée de personne dans la réalité de la vie quotidienne (..) Ce manque de référence communautaire de la langue arabe moderne est bien apparu aux tenants de l'arabisation: c'est pourquoi ils tentent, contre toute évidence, d'établir une confusion entre cette langue et la langue maternelle» (Grandguillaume G., 1983 : 25). Cet arabe dit moderne va être au cœur des débats au moment de la mise en place du processus d'arabisation en Algérie, à partir de 1970. C'est par l'intermédiaire du système éducatif que le processus a commencé mais, loin d'être un succès, il va, au contraire, faire naître une génération que d'aucuns n'ont pas hésité à qualifier d'« analphabètes en arabe et en françai s ».

L'arabe dialectal. A 1'heure actuelle, l'arabe dialectal ou algérien reste la langue maternelle d'une grande majorité de la population Elle en constitue la langue de communication courante

Chapitre 1: Situation Socio- Historique et Sociolinguistique. ..

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de cette dernière. Autrement dit, c'est leur moyen d'expression exclusif. En fait, c'est à travers elle que se construit non seulement l'imaginaire de l'individu mais également son monde affectif. La réalité linguistique algérienne montre que l'ensemble des locuteurs algériens tient à conserver ce patrimoine linguistique. Cette langue a, effectivement, une existence dans la production culturelle; elle est la langue de la musique nationale et du théâtre. Pour preuve, les pièces de Kateb Yacine sont écrites en arabe dialectal; la langue ainsi utilisée est bien la représentation de la réalité des pratiques linguistiques. Cet auteur maniait avec une aisance incomparable la langue dialectale pour écrire ses pièces. Pour lui, la langue parlée pouvait être d'un grand apport culturel. Il insiste particulièrement sur le fait que cette langue s'impose d' ellemême au théâtre comme au cinéma. En d'autres termes, pour un art vivant, il est nécessaire d'adopter une langue vivante. Or, ce n'est pas encore le cas de l'arabe littéraire. Il faudra que cette langue se modernise et fasse le lien avec celle du peuple, au lieu d'être celle des suffisants et des gens qui veulent se distinguer. L'arabe algérien a posé un réel problème aux tenants de l'arabisation généralisée puisque en 1963 une vive polémique a lieu par rapport aux chansons qui sont diffusées par la radio algérienne. On reproche à ces chansons d'être en arabe classique alors qu'il existe bien des chansons populaires en arabe dialectal. En fait, ceux qui prônent une arabisation forcée, cautionnent cette idée de dévalorisation de la seule vraie langue maternelle des arabophones d'Algérie, ce qui suscite une réelle haine de soi. Ce qui revient à dire que leur vision de la langue maternelle est totalement négative. Pour certains, et entre autres les puristes, pratiquer cette langue c'est être désavantagé dans la vie sociale de tous les jours. Ils vont donc adopter une attitude de mépris vis à vis de cette langue. Ils vont avoir un rapport négatif avec leur propre langue, et par la même, se nier, se détester en tant qu'individu. Cette langue est souvent méprisée par une certaine élite qui défend tout particulièrement la pureté de la langue littéraire. Cette élite considère l'arabe dialectal comme une forme altérée de l'arabe classique. Ce comportement est à rapprocher, me semble t-il, de la situation qui a été décrite à propos de la diglossie franco-occitane

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Partie 1 - Le plurilinguisme dans la variété. . .

par Robert Lafont (1971) qui par rapport au concept sociolinguistique «la haine de soi », présent dans certaines situations linguistiques, telles que la nôtre, note que « le rapport français-occitan (..) se prolonge jusqu'à notre époque dans des comportements de culpabilité linguistique ». Pourquoi ce comportement irrationnel? Pour la simple et bonne raison que l'occitan a été considéré comme un patois et donc, comme le signe d'une condition sociale inférieure. Il est observé, en outre, que ce sentiment de culpabilité est fortement ancré surtout dans les communautés rurales. Les enfants scolarisés vont être naturellement confrontés à une lutte scolaire contre l'occitan. Ils seront traumatisés par le fait d'un premier contact avec une langue qui leur est inconnue: le français. Paradoxalement ils subiront des punitions, non seulement parcequ'ils ne comprenaient pas et ne parlaient pas le français, mais également parce que l'occitan était considéré comme une langue grossière, une langue que seule « les bêtes comprennent », qu'il ne fallait donc pas utiliser. Pour justifier sa condamnation, « (oo.)on l'a très souvent présenté comme un français abâtardi, comme un mélange d'italien et d'espagnol. On lui a refusé toute « régularité grammaticale» » (Lafont R., 1967 : 97). Si l'arabe moderne est doté d'un statut officiel et de ce fait valorisé par rapport à l'arabe dialectal ou algérien, nous constatons que jusqu'à présent, aucune revendication concernant cette dernière en tant que langue dominante de la majorité des Algériens n'a été préconisée. Seuls quelques hommes de théâtre, des chanteurs de raï et de chaâbi, utilisent l'arabe algérien dans le cadre de leurs créations artistiques. Or, cette variété est bien présente chez les jeunes locuteurs qui ont connu un environnement urbain et qui ont été influencés par l'ancien parler algérois - rendu populaire-par le remarquable film Omar Gatlato de M. Allouache. Cet arabe algérois est aussi la variété choisie par un groupe de rap algérien. Il s'agit du groupe (M.B.S). Cette forme d'expression particulière se caractérise par la richesse et la diversité de ses textes et de ses auteurs issus pour la plupart des quartiers d'Alger. Nous assistons grâce à ce groupe à un retour au texte et ce, en mélangeant les langues. Ce brassage linguistique (arabe-français) a des visées pragmatiques tels que ironiser, insulter, tourner en dérision... puisque c'est le

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problème de la jeunesse algérienne qui affleure partout dans leurs textes. C'est l'expression d'une révolte contre le système social (pouvoir, école, armée, justice, chômage...). En fait, ce sont toutes les frustrations sociales d'une jeunesse rejetée qui ressortent, qui sont mises à nu grâce à ce genre musical. C'est aussi un procès d'intention vis à vis des politiques à cause de cette « mal vie» d'une grande partie des jeunes blasés. Le berbère. La langue berbère comme la langue arabe appartient au groupe chamito-sémitique. De nos jours, elle se présente sous la forme de différentes variétés, comme par exemple: le kabyle (région de Kabylie) qui est d'ailleurs le groupe le plus important parmi les berbérophones ; le chaoui (dans les Aurès), mais où il est en train d'être supplanté de plus en plus par l'arabe; le touareg (dans le sud), et le mozabite (région du Mzab). Nous citerons également une variante du berbère parlée dans le Mont Chénoua (région de Cherchell). Au Maroc, pays frontalier de l'Algérie et faisant partie du Maghreb, les berbérophones sont nombreux. En effet, la langue berbère avec ses trois grandes variétés régionales (rifain: dans le nord, chleuh: dans le sud et plus précisément, dans le Haut-Atlas, amazigh : dans le Moyen-Atlas) est parlée par environ 40% de la population marocaine. Il faut savoir que parmi ces 40%, le quart est unilingue berbérophone, composé principalement de femmes, de jeunes enfants et de vieux n'ayant pas résidé en milieu urbain. Les populations marocaines ont connu également une arabisation accélérée depuis la fin du protectorat français, et ce, sous l'influence de la scolarisation, des mass média et de l'exode rural. En outre, au Maroc, certaines régions berbérophones (le Souss, le Rif...) sont connues pour être des foyers anciens et importants d'émigration.
Nous avons noté que dans le milieu d'accueil des locuteurs (Bretagne, France), l'affirmation identitaire est portée avant tout par les Kabyles alors que les berbérophones marocains immigrés ne paraissent pas précisément touchés par ce phénomène. Concernant plus précisément l'Algérie, il faut rappeler que c'est face à l'islamisation et surtout à une arabisation accélérée depuis 1962 que les parlers berbères ont reculé et se sont réfugiés dans les montagnes (les Aurès, la Kabylie).

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Partie 1 - Le plurilinguisme dans la variété...

Nous constatons que parmi les minorités berbérophones d'Algérie, il en existe encore deux - les Kabyles surtout et les Chaouias plus ou moins - qui ont gardé avec succès et une certaine fierté des institutions et des coutumes très tenaces; plus précisément, un profond attachement à leur outil linguistique qu'est la langue berbère. En Kabylie, plus particulièrement, le kabyle, jouit encore d'un dynamisme considérable et semble résister avec opiniâtreté au forcing de la langue arabe. On a ainsi des «îlots berbérophones, en Kabylie et dans les Aurès notamment, qui constitueraient quelque cinq millions d'individus », (Cohen D., 1968 : 1295). Les spécialistes ont toujours considéré que l'ensemble des berbérophones représente approximativement 30% de la population algérienne. Langue maternelle, le berbère est essentiellement l'instrument de communication d'une minorité de la population algérienne. Les habitants dont la langue maternelle est le berbère, sont d'une manière générale, bilingues, c'est-à-dire, berbère et arabe dialectal, ce qui est particulièrement vrai pour les jeunes générations Par contre, les femmes, particulièrement âgées, éloignées généralement du monde extérieur, sont restées unilingues. L'emploi du berbère particulièrement présent dans le registre domestique et familial, a connu surtout depuis les années 1940-1950 une certaine extension dans la chanson et la poésie populaire. Sous la pression du mouvement associatif, il faut dire qu'à I'heure actuelle, le berbère ne se trouve plus exclu de l'enseignement et qu'il a une place significative dans les mass médias. Nous constatons, par exemple, que certaines écoles du primaire, dans les régions berbérophones, dispensent un enseignement en langue berbère; de même que, tout dernièrement, un journal télévisé en berbère d'une durée d'une heure a été introduit dans le paysage linguistique algérien.
Nous sommes donc en mesure de dire aujourd'hui que le berbère n'est plus considéré en situation d'infériorité; au contraire, il est réinséré dans le système statutaire. En outre, nous pensons de plus en plus que, «le berbère apparaît comme un pôle renforcé et non plus comme un pôle statutairement dominé, ce qui était le cas durant les périodes précédentes» (Manzano F., 1996 : 28). Somme

Chapitre 1: Situation Socio- Historique et Sociolinguistique. ..

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toute, nous assistons depuis le « printemps berbère» de 1980 à une reconnaissance de la spécificité berbère, à une tentative de revalorisation des parlers et de la culture berbérophones. Il y a donc une reconnaissance de cette langue, et sur le terrain statutaire et sur le terrain scolaire; Le berbère a, aujourd'hui, le statut de langue nationale. En effet, concrètement il a été prévu d'introduire «l'enseignement de tamazigh, langue, nationale, en
tant que discipline dans le système éducatif»4 .

Nous devons par conséquent admettre que sa reconsidération par une prise en charge officielle, c'est-à-dire en l'institutionnalisant et en l'intégrant dans le système scolaire, contribuera sans doute à le sauvegarder. C'est la raison pour laquelle une mobilisation de moyens pédagogiques est indispensable pour garantir cet enseignement sur tout le territoire national. Il est cependant à craindre que la généralisation de la langue arabe imposée par les pouvoirs politiques et juridiques, entrave cet objectif
A notre point de vue, l'essentiel est que l'attitude d'une communauté linguistique à l'égard d'une autre communauté soit empreinte de compréhension. La tolérance linguistique doit être de rigueur dans toute communauté linguistique et nous devons accepter l'autre avec toutes ses différences. Car « c'est par notre langue que nous existons: Cette langue transmise par ma mère est mon âme. C'est grâce à elle que je me suis construit. Cette langue porte des valeurs sûres. Des valeurs morales très profondes comme la dignité, I 'honneur, la rigueur, tout ce qui a fait notre peuple au cours des siècles» (Matoub L., 1998 : 87).

En d'autres termes, c'est par sa langue que l'individu parvient à se construire une identité, elle l'autorise à se rapprocher d'autrui tout en lui offrant l'occasion de se différencier. Mais, des craintes se dessinent pour le berbère qui risque de faire les frais de l'entreprise linguistique instruite par le pouvoir en place et plus précisément par l'appareil juridique visant l'usage exclusif de la langue arabe.

4 Propos recueillis dans le journal Liberté du 31 juillet 2003

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Partie 1 - Le plurilinguisme dans la variété...

Cette arabisation imposée au détriment du berbère ne peut être qu'une menace pour sa survie. Les défenseurs de cette langue parlée par près d'un tiers de la population considèrent que la loi sur l'arabisation a comme premier objectif autoritaire de «faire la chasse» à la langue berbère ou mieux encore, à instituer une véritable purification linguistique. A l'appui de cette hypothèse, nous rappellerons la répression du pouvoir en place qui, à l'époque, dans les années 1970, supprima la chaire de berbère dirigée par l'écrivain Mouloud Mammeri à l'Université d'Alger ainsi que la revue « le fichier berbère» (1976). En outre, en 1980 une conférence sur la poésie kabyle proposée par celui-ci fut annulée sans aucun commentaire. Cette interdiction entraîna fatalement des conséquences inévitables, et ce fût la goutte qui fit déborder le vase puisque à partir de là, la grogne s'installa dans la communauté berbérophone qui se mobilisa et qui déclencha le «printemps berbère ». Depuis lors, les mouvements de revendication du berbère ou « Tamazight » comme langue nationale et officielle ne se sont pas arrêtés. Le français: Pendant la période coloniale, une entreprise de « désarabisation » et de « déberbérisation» menée en même temps qu'une politique de francisation est instituée dans le but de mieux conquérir l'Algérie. Le colonisateur a considéré que c'était là un des moyens les plus efficaces pour dominer rapidement le pays. La langue arabe est alors reléguée à des usages réduits et à un enseignement sommaire et quasi clandestin dans les écoles coraniques. Une politique acharnée de francisation est mise en œuvre pour imposer l'usage du français à l'école, dans les administrations, le commerce etc Comprenant l'intérêt de l'instruction, les Algériens passent alors à la revendication du droit à la scolarisation considérant l'école comme un besoin social. Ils ont compris la nécessité de s'approprier la langue française pour mieux se défendre contre l'oppression et reconquérir ne serait-ce qu'une petite place au sein de la société. Après l'indépendance, ce qui peut paraître comme un paradoxe, l'emploi du français s'est développé parmi la population indigène. L'expansion de cette langue après 1962 se justifie par le fait que de