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Pratique des langues romanes

De
244 pages
Cet ouvrage scrute les caractéristiques phonétiques et morpho-syntaxiques d'une catégorie de mots -ceux qu'on appelle les pronoms personnels- pour reprendre via une application aux langues romanes, la question du rapport entre systématique actuelle et genèse. A l'aide de nombreux exemples parallèles, l'ouvrage suit, à partir du latin, à travers les anciens états de langues, et jusqu'à aujourd'hui, la façon dont un paradigme nouveau se crée, comment s'établit un semblant d'équilibre, et par quelles voies un déclin s'annonce.
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~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9168-9 EAN : 9782747591683

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L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

PRÉSENTATION

eis-nos aqui outra vez! jhenos aqui otra vez! nous revoici! eccoci di nuovo! iata-ne din nou! Le globe-trotter romaniste qui a voyagé avec Pratique des langues romanes I sous le bras a pu se faire comprendre partout où il est passé, non seulement en anglais, mais aussi en portugais, espagnol, italien, roumain - et en français. Il a reconnu des mots grâce aux règles phonétiques qui ont mené du latin au français et qui permettent de détecter les correspondances interlinguistiques, il a pu conjuguer les verbes réguliers et irréguliers dont il a eu besoin, il a combiné des adjectifs avec des substantifs, et quand tout ça n'a pas suffi, il lui restait le dictionnaire. En somme, il ne lui manque pas grand-chose, sauf qu'il ne sait pas former de phrase puisqu'il ne connaît pas les déterminants, et qu'il ne sait donc pas former un syntagme nominal. Notre intention a été de combler cette lacune en parant au plus pressé: Pratique des langues romanes II concerne une espèce toute faite de syntagmes nominaux, les pronoms personnels. On donne le nom de pronoms personnels à un ensemble de formes de type nominal qui renvoient à un référent à la fois sur la base d'informations de type lexical et sur la base d'informations de type grammatical. D'après cette caractérisation, les pronoms personnels sont bâtis sur deux types différents de signes, des indices référentiels d'une part, et des marques flexionnelles de l'autre. Leur ensemble est un ensemble fermé, qui, du point de we référentiel, comprend:

(i) les pronoms personnels de première et deuxième personne (singulier et pluriel). Ce sont des embrayeurs, qui désignent les partenaires du discours le locuteur, celui qui dit "je" (dorénavant écrit 1.), l'interlocuteur, celui auquel le locuteur s'adresse en disant "tu" (dorénavant 2.), le groupe dans lequel le locuteur s'inclut (dorénavant 4.), le groupe dans lequel le locuteur inclut l'interlocuteur (dorénavant 5.) et d'où il s'exclut lui-même I:
- Est-ce à vous ou à moi

(H) les pronoms dits réfléchis, qui représentent le sujet de la proposition dans laquelle ils apparaissent:
que ce livre; sj'adresse?

(Hi) les pronoms de troisième personne (singulier et pluriel, dorénavant notés 3. et 6. respectivement). Ceux-ci se prêtent tant à un emploi déictique -l'objet-référent est fourni par le contexte situationnel-: - Ni à moi, ni à vous, ni à c:? elle, mais aux étudiants j, qu'à un emploi anaphorique - l'objet-référent est alors fourni par le cotexte, plus ou moins large: pour que, grâce à luii, ilsj apprennent à s'intéresser à ces formes mystérieuses. Les indices flexionnels inscrits dans les pronoms personnels 3./6. et permettant d'en retrouver le référent sont le genre du nom sous lequel le référent a déjà été mentionné dans le discours ou sous lequel il est généralement connu, et souvent, mais pas toujours, le nombre:

- Un

livre de linguistiquej... Peut-être qu'ili fera réfléchir? Mais en général, on ne les aime pas.

Sauf pour ce qui est de certaines expressions figées, ce référent est saillant (ou rendu saillant dans l'emploi déictique) pour le locuteur, et en principe aussi pour l'interlocuteur. En emploi déictique, lorsque le référent est humain, le genre grammatical fourni par le pronom correspond au sexe du référent, masculin pour un référent mâle, féminin pour un référent femelle:

I

Cf. Benveniste

1966, J, 252 sv. Les pronoms.

8

Ce jeune homme, là, n'a pas l'air convaincu. Mais
le défi.

(7"

elle, je crois, relèvera

Les trois types de pronoms personnels peuvent en outre présenter des marques de cas, renseignant par là sur sa fonction par rapport au verbe et sur le rôle que joue le référent dans la situation décrite par la proposition:
Les étudiants j, ce livre;, nous lei leurj dédions.

Les pronoms personnels forment un thème de recherche qui a divisé les linguistes depuis le début de la philologie romane, et les points de vue interprétatifs, notamment sur les pronoms personnels faibles clitiques, n'ont cessé de se multiplier et de proliférer au gré des théories adoptées, ce dont la bibliographie en fin de volume ne donne qu'un aperçu sommaire, que l'étudiant intéressé parviendra aisément à compléter. En même temps, le champ d'investigation n'a cessé de s'étendre, aux faits dialectaux, aux situations hors d'Europe, aux systèmes non romans. De ces approches, souvent incompatibles entre elles, ce livre n'en retient aucune en particulier, mais nous avons essayé d'appliquer ce qui, dans leur dimension explicative, pouvait se traduire en langage commun, et nous leur

avons de cette manière emprunté beaucoup. 2 En même temps nous avons
cherché à esquisser l'éclatement du système latin original et sa lente

2

La matière de ce livre a fait l'objet de séminaires aux universités d'Anvers, de

Bucarest, de Paris-7 et à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Nous remercions les collègues et les étudiants qui nous ont aidées par leurs réflexions, leurs critiques, et leur intérêt. Et nous remercions aussi tous ceux à qui nous empruntons des explications et des matériaux, et qui peut-être ne se reconnaîtront pas suffisamment. Nous leur devons tout, ou presque - à part les erreurs, qui nous appartiennent en propre. Tout comme dans Pratique des langues romanes J, les observations sont limitées au portugais et à l'espagnol européens, au français, à l'italien et au roumain. Dans l'énoncé des exemples, c'est dans cet ordre qu'elles sont données, sauf mention explicite du contraire. Le cas échéant, les exemples empruntés au latin précèdent les exemples empruntés aux langues romanes. Nous remercions tout particulièrement pour leur aide dans les jugements de grammaticalité: Florica Bechet, Maria Helena Araujo Carreira, Masina Depperu, Teresa Ferro, Simona Fianu, Bruno Mazzoni, Benjamim Moreira, Maria Abreu Pinto, Fernando Sanchez Miret, Monique da Silva et Pilar Veiga. Ce livre a bénéficié de subventions du Fond flamand pour la Recherche Scientifique et de l'Académie Royale flamande de Belgique, auxquels nous exprimons ici notre reconnaissance. 9

réorganisation à travers les siècles obscurs pour lesquels il n'y a pas de textes, jusqu'à nos jours, où il y en a peut-être trop. Si le globe-trotter romaniste y trouvera son compte? Tout tient dans ce qu'on entend par Pratique.

10

I. MUTATIONS DU SYSTÈME PRONOMINAL DU LATIN

1 Pronoms personnels et fonctions phrastiques
Dans les langues romanes, le verbe est par excellence l'élément structurant de la phrase, l'unité grammaticale qui tend à décrire une situation (état ou événement), avec ses protagonistes, agent, patient, récipiendaire, circonstances. En tant que lexème, le verbe implique un certain nombre de places en attente (entre zéro et trois), pour un sujet, un complément d'objet dit direct et un complément d'objet indirect (parfois un complément prépositionnel ou adverbial). En dehors de cela, les compléments ajoutés ne dépendent plus de la valence - de la force constructionnelIe - du verbe, bien qu'ils doivent être compatibles avec sa sémantique. Dans un rapport prototypique, l'agent s'exprime par le sujet, le patient par le complément d'objet direct, le destinataire par le complément d'objet indirect et les circonstances par un complément prépositionnel. Cette organisation est caractéristique aussi du latin, leur langue-source, même si le latin est une langue de type synthétique alors que les langues romanes sont analytiques, et même si le latin est une langue où l'ordre des constituants peut facilement être modifié, tandis que dans les langues romanes il est plus ou moins fixe.

1.1

L'expression

du sujet

Tant en latin que dans les langues romanes, le sujet qui n'est pas immédiatement fourni par le contexte, ou qui doit être répété pour assurer la continuité discursive, ou sur lequel il y a lieu d'insister, s'exprime à l'aide

d'un syntagme nominal (pour une première mention) ou d'un pronom (quand il y a insistance ou mise en contraste): et cum lux inciperet fieri rogabat Paulus omnes sumere cibum (Actus Apostolorum 27, 33-35) Quando veio a luz da madrugada, Paulo pediu a todos que comessem Cuando comenzo a amanecer, Pablo animaba a todos a comer algo Avant que le jour parût, Paul exhorta tout le monde à prendre de la nourriture Mentre si aspettava che facesse giorno, Paolo insisteva perché tutti mangiassero Chiar Înainte de a se crapa de ziua, Pavel i-a Îndemnat pe toti sa manânce
Nos autem ascendentes navem, navigamos in Asson (AA 20, 13) .
[H'] nos seguimos à frente por mar

Habiendo ido nosotros al barco con anticipacion, navegamos hasta Ason Pour nous, prenant les devants par la mer, nous fîmes voile vers Asson Noi poi, che eravamo partiti per nave, facemmo vela per Asso Noi am venit Înaintea lui Pavel la corabie, ~i am plecat cu corabia la Asos.

Là où le discours précédent a déjà introduit un référent fournissant le sujet, celui-ci s'interprète grâce à la désinence du verbe: au verbe est agglutinée
une marque

(singulier/pluriel) - 3, imposée par la personne et le nombre du sujet (explicite ou implicite):
Et cum lux inciperet fieri rogabat Paulus omnes sumere cibum [H']; sumens panem gratias egit Deo in conspectu omnium (AA 27, 33-35) Quando veio a luz da madrugada, Paulo pediu a todos que comessem [...]; pegou num pao, agradeceu a Deus na presença de todos Cuando comenzo a amanecer, Pablo animaba a todos a comer algo [...]; tomo el pan y dio gracias a Dios en presencia de todos Avant que le jour parût, Paul exhorta tout le monde à prendre de la nourriture [H']; il prit du pain, et, après avoir rendu grâces à Dieu devant tous, il le rompit Mentre si aspettava che facesse giorno, Paolo insisteva perché tutti mangiassero [H']; poi prese del pane, ringraziô Dio alla presenza di tutti Chiar Înainte de a se crapa de ziua, Pavel i-a Îndemnat pe toti sa manânce
[H .];

d'accord

-

de personne

(personne

1./2./3.),

et de nombre

a luat pâine, i-a multumit lui Dumnezeu înaintea tuturor

Adnavigavimus Cretae secundum Salmonem et vix iuxta navigantes venimus in locum quendam qui vocatur Boni portus (AA 27, 7-8)
3 Par convention, comme signalé dans la présentation, nous employons les notations 4.,5. et 6. pour 1. + pluriel, 2. + pluriel, 3. + pluriel

14

Atravessamos para Creta, passando 0 porto de Salmone. Navegando contra o vento corn grande dificuldade, e avançando lentamente ao longo da costa sul, chegamos a Bons Portos Navegamos a sotavento de Creta, frente a Salm6n. y costeândola con dificultad, lIegamos a un lugar que lIaman Buenos Puertos Nous passâmes au-dessous de l'île de Crète, du côté de Salmone. Nous la côtoyâmes avec peine, et nous arrivâmes à un lieu nommé Beaux Ports Navigammo al riparo dell'isola di Creta in direzione di capo Salmone. Dopo averlo superato con grande difficoltà, giungemmo in una certa località detta "Beiporti" Am trecut pe la capàtul Cretei, alàturi de Salmona. De abia am mers cu corabia pe marginea insulei, ~i am ajuns la un loc numit Limanuri bune.

Comme le montrent ces derniers exemples, le français se distingue des autres langues: en français, la désinence verbale ne suffit pas. Même si le sujet est tout à fait prévisible et attendu, une forme pronominale particulière (au nominatif) en annonce la personne et le nombre. Le français serait dès lors caractérisé ici par un degré de redondance plus élevé que celui des autres langues romanes, le sujet étant énoncé deux fois (p. ex. nous V-âmes), n'était le fait qu'au cours des temps, la désinence verbale du français est elle-même devenue beaucoup moins informative que celle des autres langues:
canto, cantas, cantat, cantamus, cantatis, cantant

canto, cantas,canta, cantamus, -,

4

cantam

canto, cantas, canta, cantamos, cantâis, cantan [fat] [fat] [fat] [fat] 5 [fêite] [fat] canto, canti, canta, cantiamo, cantate, cantano cânt, cânti, cântà, cântam, cântati, cânta

Cette perte d'informativité ne saurait être étrangère au développement du pronom sujet indispensable du français. On note pourtant que ce qui fait fonction de pronom de la troisième personne, {il, elle}, est de toute évidence de même origine étymologique que ptg. {ele, ela}, esp. {él, ella}, roum. {el. ea} 6, qui eux aussi sont des pronoms sujet. Mais dans ces dernières langues, le pronom appartient à la catégorie des pronoms dits "forts", et non à celle des "faibles" comme {il,

4

En portugais, la personne 5. du verbe ne s'emploie que dans certaines variétés de la langue. En lieu et place, on a recours à la désinence pour la personne 6. 5 [fat] pour "on chante" = "nous chantons". 6 Et que l'italien {eg/i, el/a}, qui sont des formes qui ne font pas partie de l'usage standard, et qui ont des caractéristiques particulières, cf. infra HI.3 .1.2. 15

elle} français. Cette distinction sera reprise infra III.I., et on verra alors comment cette "coïncidence" étymologique a pu se produire.

1.2

L'expression

de l'objet et du circonstant

Des similitudes entre latin et langues romanes existent aussi en ce qui concerne l'expression des objets directs et indirects. Pour ce qui est des personnes de discours, ils s'expriment par un pronom personnel:
Et cum coepisset induci in castra Paulus, dicit tribuno: Si licet mihi loqui aliquid ad te? (AA 21, 37) Ao ser levado para dentro, Paulo perguntou ao comandante: É-me permitido dizer-te alguma coisa? Cuando ya iba a ser metido en la fortaleza, Pablo dijo al tribuno: loSe me permite decirte algo? Sur le point d'être introduit dans la forteresse, Paul dit au tribun: Me seraitil permis de te dire un mot? Sul punto di esser condotto nella fortezza, Paolo disse al tribuno: Posso dirti una parola? Tocmai când era sa fie bàgat în cetâ~uie, Pavel a zis càpitanului: Îmi este îngaduit sa-fi spun ceva?

et pour ce qui est des personnes 3./6., une fois le référent introduit dans l'univers du texte - ce qui se fait en général via un syntagme nominal - , il peut par la suite être repris, en latin par un pronom anaphorique démonstratif, et dans les langues romanes par un pronom personnel:
Apprehendentes Paulum;, trahebant eumi extra templum (AA 21, 30) E agarrando Paulo;, arrastaram-no; para fora do templo Se apoderaron de Pablo; y lei arrastraron fuera dei templo On s'empara de Paul;, on se mit à le; traîner hors du temple Impadronitisi di Paolo;, lOitrascinarono fuori dei tempio Au pus mâna pe Pavel;, ~i Ii-au scos afara din Templu.

Ces pronoms et démonstratifs se trouvent au cas accusatif pour le complément d'objet direct, au cas datif pour le complément d'objet indirect.
Le latin dispose aussi d'adverbes pour la reprise de certains compléments de lieu, et ces adverbes sont construits à l'aide de ces mêmes démonstratifs qui servent d'anaphoriques pour le sujet et les objets:

16

-

Tale sepulcruminveniesmediain silva [...]- Optime! tu nos eOjducturus
es! (Faix aurea 31 7) Saepe Lucrifigem tempus locumque cum Brutalige constituisse sub

Dic mihi, latro: novistine sepulcrum cippis exstructum in hac silva?

-

sepulcro cippis exstructOj audiebam (..)

-

Vestigium parvulum est, attamen

vestigium. Eamus ilUe!(Falx aurea 26)

lei non plus, toutes les langues modernes n'ont pas les mêmes possibilités: seuls le français et l'italien disposent de formes adverbiales faibles, les
autres langues n'en possèdent pas (ou plus).
- Parfait! Tu vas nous y conduire! - Perfetto! Ci porterai tu!
8

- Allons-y! - Andiamoei!

1.3

Non-expression des objets et des circonstants

Par ailleurs, il se fait que le latin lui-même, pas plus que le portugais, l'espagnol ou le roumain modernes, ne connaît d'équivalent de en français et de ne italien en fonction de complément d'objet indéfini:
{Tres, nonnullos...} volo Quero {três, alguns...} Quiero {tres, algunos...} J'en veux {trois, quelques-uns... } Ne voglio {tre, qualcuno...} Vreau {trei, câtiva...}

En outre, même si tant la langue-mère que les langues filles disposent de formes pour exprimer les objets ou les eirconstants, elles n'en font pas usage sous les mêmes conditions ni dans les mêmes proportions. Ainsi, - lorsque le verbe se trouve à un mode non fini, le latin renonce très facilement à l'expression d'un complément dont le référent peut être rétabli via une proposition précédente à forme finie:
7 Uderzo & Goscinny, Faix aurea. Amsteladami, Sumptibus agonis Elseviri, 1975. Pour le français voir: Uderzo & Goscinny, La serpe d'or. Paris, Dargaud, 1962. 8 Les formes faibles ont eu cours en portugais et en espagnol. Le roumain ne les a jamais connues. 17

sublatus est mortuus. Ad quem cum descendisset Paulus, incubuit super eum: et complexus 0 dixit [...] (AA 20, 9-10) foi levantado morto. Paulo desceu e, levantando-o nos braços, disse [...] fue levantado muerto. Entonces Pablo descendio y se echo sobre él, y al abrazarlo dijo [...] et il fut relevé mort. Mais Paul, étant descendu, se pencha sur lui et le prit dans ses bras, en disant [...] e venne raccolto morto. Paolo alIora seese giù, si gettb su di lui, 10 abbraccib e disse [...] a fost ridicat mort. Dar Pavel s-a pogorât, s-a repezit spre el, I-a luat în brate, ~i a zis [...]

- souvent aussi il n'y a pas de complément exprimé lorsque le référent est donné dans ou par la situation:

-

IlIa pica parat clavem auferre. - Demitte clavem! - Habeo 0! (De insula nigra 19-20) 9

ou dans le pré-texte 10: Et iam tibi discipulus crescit [. ..]. Ingeniosus est et bono filo, etiam si in aues morbosus est. Ego iIIi iam tres cardeles occidi, et dixi 0 quia musteIla o comedit. (Petronius, Satyricon XLVI) Il
Ja tens urn pequeno aluno que cresce, meu felizardo [.. .]. É inteligente e de born carâcter, embora fique doente quando se trata de pâssaros. Matei-Ihe três pintassilgos e disse-Ihe que a doninha os tinha comido. y ademâs ya va creciendo un discipulo para ti [...). Es avispado y de buen temple, aunque es apasionado por los pâjaros. Yo ya le maté tres jilgueros, y le dije que los habia comido la comadreja Et puis j'y ai un élève qui grandit pour toi [...]. Il est intelligent, et d'une bonne trempe, mais il aime les oiseaux. Je lui ai déjà tué trois chardonnerets, et je lui ai dit que la belette les avait mangés.

9 Hergé, De insula nigra. Tournai, Casterman, 1987. En français: Hergé, L'île noire. Tournai, Casterman, 1956. 10Cf. Pinkster (1990, 251). Il Traductions de Jorge de Sampaio (publicaçôes Europa-América, 1973), Manuel C. Diaz y Diaz (Barcelona, Alma Mater, 1968), AlfTed Emout (paris, Librairie générale trançaise, 1995), G. A. Cibotto (Roma, Newton, 1992), Eugen Cizek (Bucure~ti, EPL, 1967).

18

E poi troverai un nuovo discepolo [...J. È intelligente e di pasta buona, anche se ha la mania degli uccelli. Infatti ho dovuto uccidergli tre cardellini, dandogli poi a intendere che Ii aveva mangiati una donnola. ~i apoi îti cre~te viitorul elev [...]. E de~tept ~i de soi bun, cu toate ca moare dupa piisiiri.Eu, în persoana, i-am omorât trei stic1eti~ii-am spus ca i-a mâncat nevastuica.

- enfin, lorsque le verbe a la fonction de prophrase, comparable au roman "si, oui, da", il sous-entend en général les compléments donnés dans la proposition qui est contestée ou confirmée:
- Silentium, pumile Gallice! - Ne modum excesseris. Alioqui pacem vestramj rumpam! - Ah, rumpes 0j! - Eh, rumpam 0j! (Faix aurea 19) Du fait que pour exprimer les fonctions syntaxiques, les langues romanes disposent de formes de pronoms personnels qui n'existaient pas en latin, et du fait que le verbe latin pouvait laisser ses compléments sous-entendus dès l'instant où le contexte en permettait la récupération, on peut s'attendre à ce que les occurrences des formes pronominales dans les langues romanes seront nettement plus fréquentes qu'en latin.

2 Pronoms personnels et catégories morphologiques
Si on compare:

- É ele!; - Eles!; -

- cr Hie

me adortus est. (De insula nigra 3)

jEs él!; - C'est lui!; - È lui!; - El e!

- Isti! (De insula nigra 26) jEllos!; - Eux!; - Loro!; - Ei sunt! - Ille fuit! (De insula nigra 6) - É ele!; - jSi era él!; - C'était lui!; - Era lui!; - El e! on voit bien que trois termes différents du latin trouvent une même expression dans les langues romanes. C'est qu'en grammaire latine, comme pronoms personnels, on ne reconnaît que les pronoms qui réfèrent aux personnes en relation de communication dans le discours (1.12.14.15.)et le réfléchi. 19

Pour référer à ce que Benveniste nomme la non-personne, et qui est noté ici 3. ou 6., il était fait recours à la catégorie du démonstratif. Celle-ci comprenait: - un anaphorique type, {is, ea, id}, qu'on utilisait s'il s'agissait de renvoyer à des entités déjà saillantes:
Et dum seminat, quaedami ceciderunt secus viam, et venerunt volucres et comederunt eaj. (Matthaeus 13,4) Enquanto espalhava a sementei pelo campo, parte dela caiu num caminho, e as aves vieram e comeram-nai' y mientras sembraba, parte de la semil1!lj cayo junto al camino; y vinieron las aves y lai comieron. Comme il semait, une partie de la semencei tomba le long du chemin; les oiseaux vinrent, et lai mangèrent. E mentre seminava una parte del semei cadde sulla strada e vennero gli uccelli e lai divorarono. Dar, în timp ce el semàna, 0 parte din semintei au càzut lângà drum ~i au venit pàsàrile ~i lei-au mâncat.

-

Hic; me adortus est. EUroi recognosco

(De insula nigra 3)

- É elei! Reconheço-oj bem!; - jEs éli, lei reconozco!;

reconnais!; - È luii! LOiriconosco!; - Eli este! ÎI; recunosc!

-

C'est luii! Je lei

- des démonstratifs
- Isti

(hic, iste, ille), dont certains permettaient de retrouver le

référent voulu, en situation, par sa proximité par rapport aux personnes de discours:
catenas exuite, iIIis induite! (Falx aurea 44),

ou, en texte, par sa proximité par rapport au point de lecture:
Gallia est omnis diuisa in partes tres, quarum unam incolunt Belgae, aliam Aquitani, tertiam qui ipsorum lingua Celtae, nostra GaIli appellantur. [...] Horuro omnium fortissimi sunt Belgae (Caesar, De bello gallieo 1; "La Gaule dans son ensemble est divisée en trois parties; la première est habitée par les Belges, la seconde par les Aquitains, et la troisième par des gens qui dans leur propre langue s'appellent Celtes, et dans la nôtre Gaulois. [...]. De tous ceux-là, les Belges sont les plus braves.") negatque Zeno Platonem eadem esse in causa qua tyrannum Dionysium: huic mori optimum esse propter desperationem sapientiae, iIIi propter spem uiuere (Cicero, De finibus bonorum et malorum 4; "et Zénon nie que la position de Platon soit comparable à celle du tyran Denys: pour celui-ci, mieux vaut mourir si les chances de sagesse sont si minimes, pour celui-là, ce peu d'espoir doit faire vivre")

20

et d'autres (en particulier ipse), qui insistaient sur une opposition exprimée ou latente ou sur la permanence d'identité d'un référent:
Gallia est omnis diuisa in partes tres, quarum unam incolunt Belgae, aliam Aquitani, tertiam qui ipsorum lingua Celtae, nostra Galli appellantur. docebo uos, discipuli, id quod ipse non didici (Cicero, Ad Quintum II 7; "chers élèves, je vais vous enseigner ce que moi-même je n'ai pas appris") Caesar singulis legionibus singulos legatos et quaestorem praefecit [... J; ipse a dextro cornu [...J, proelium commisit (Caesar, De Bello Gal/ieo 1; "César mit à la tête de chaque légion un de ses lieutenants et un questeur [oo.J; lui-même il engagea le combat par son aile droite")

La confrontation des textes avec leur traduction permet aussi de repérer un emploi particulier du réfléchi latin, qui au lieu de référer au sujet du verbe dont il dépend directement, se rapporte au sujet de la principale ou à un sujet de conscience. Dans ce cas, les langues romanes ont recours à un pronom "faible" 3.16. de forme non-réfléchie:
et cadens in terram audivi~ vocem dicentem sibij Saule Saule quid me persequeris (AA 9, 4) Caindo no chao, ouviu uma voz que Ihe dizia: Saulo, Saulo, por que me persegues? ÉI cay6 en tierra y oy6 una voz que le decia: Saulo, Saulo, (,por qué me persigues? Il tomba par terre, et il entendit une voix qui lui disait: Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? Cadendo a terra udi una voce che gli diceva: Saulo, Saulo, perché mi perseguiti? El a cazut la pamânt, ~i a auzit un glas, care-i zicea: Saule, Saule, pentru ce ma prigone~ti?

At illej perpauca locutus hanc summam habuit orationis, ut sibij ignoscerem; se; rebus suis impeditum nobiscum ire non posse (Cicero, Ad Attieum I; ("il n'a trouvé que quelques mots à me dire et qui se résument ainsi: il me faut l'excuser; ses affaires l'empêchent de venir avec nous"). En résumé, à la base du pronom personnel 3.16. des langues romanes, le seul dans la série de nos pronoms personnels à exhiber des marques de genre, il y a il/e: il/e est devenu dans toutes nos langues pronom personnel de la troisième personne (singulier et pluriel). Autrement dit, le pronom personnel roman a repris des fonctions à la fois de hic, iste, il/e, ipse, et se. D'où on conclura que les occurrences des pronoms personnels 3.16. dans les langues romanes doivent avoir moins de pouvoir référentiellexématique que leur étymon latin.

21

Ce n'est pas à dire que les langues romanes ne possèdent plus de démonstratifs. En réalité, quand les démonstratifs latins les plus courts ont disparu en latin tardif par usure phonétique, il s'en est suivi un réaménagement qui se lit dans le tableau suivant, dû à Viiananen (1981, 121) 12:
,1.( ,1.<

is.

I hic.

iste

ilIe

ipse I
"

idem*
)t

t
1<

t<

It<

Iste, ipse et ille se sont cependant maintenus dans leur rôle de démonstratifs, mais sous une forme souvent étoffée, qui les distingue du pronom personnel proprement dit (cf. les modernes ptg. este, ese, aquele; esp. éste, ése, aquél; fro celui-ci, celui-là; it. questo, queI/o; roum. acesta, acela). Ipse se retrouve dans it. esso et, sous une forme altérée, dans le roumain dânsul, un pronom de politesse (cf. le chapitre III.5.)

3 Pronoms personnels et variantes
Comme on l'a vu sous 1., que ce soit en latin ou dans les langues romanes, le sujet-personne de discours s'exprime moyennant un pronom personnel au nominatif si le référent n'est pas saillant ou s'il est mis en contraste. Il se récupère via les marques flexionnelles de personne faisant partie de la forme verbale (combinées en français avec un pronom nominatif "faible") quand il est donné par le co(n)texte et qu'il n'a pas de valeur emphatique: -Ivane!.. .Ego.. .(De insula nigra 51) - Ivan!...Eu...; i-Ivan...! Yo...; - Ivan!... Moi, je...; - Dan!... - 10...; Ivan...! Eu...
- Sumne tam terribilis? (De insula nigra 61) - Entào? Tenho urn ar assim tào terrivel? -l.Pero qué pasa? l.Tengo un aspecto tan terrible? - Eh bien, quoi? J'ai donc l'air si terrible? - Oh, bella! Ho un' aria cosi terri bile? 12L'astérisque signifie que la forme a disparu en tant que telle, la flèche indique quelle forme a remplacé telle autre. 22

- Dar

ce? Sunt oare 0 sperietoare?

Pour ce qui est des autres fonctions, dans les langues romanes les pronoms s'organisent dans une double série de formes, phonétiquement réduites et ne pouvant se passer d'un hôte sur lequel s'appuyer les unes, étoffées et capables de fonctionner d'une façon comparable à celle des syntagmes nominaux les autres. Cette distinction formelle, le latin ne la connaît pas:

- Non - Nâo
-

magis tibi loquor. - Cui non magis loqueris? - Tibi te falo mais. - A quem nâo falas mais? - A ti No te hablo mas. - i.,Aquién no le hablas mas? - A ti Je ne te parle plus. - À qui ne parles-tu plus? - À toi Non ti parlo più - A chi non parli più? - A te NU-fi mai vorbesc. - Cui nu-i mai vorbe~ti? - Tie

(tibi = tibi) (te ti) (te "*ti) 1(te 1-toi) (ti 1-te) (ti"* fie)

-

IlIum bene recognosco. - Quem recognoscis? - IlIum (ilium = ilium) Reconheço-o bem. - Quem reconheces? - A ele (01- ele) jLe reconozco! - i.,Aquién reconoces? -A él (le"* él) Je le reconnais! - Qui reconnais-tu? - Lui! (le 1-lui) Lo riconosco! - Chi riconosci? - Lui! (lo 1-lui) ÎI recunosc! - Pe cine recuno~ti?- Pe el! (îl 1-el)

Dans l'exemple suivant, on voit les formes réduites et les formes longues apparaître ensemble dans la même proposition, sans que cela affecte le sens, mais en latin cette possibilité n'existe pas:
Mihi dixit se venturum esse a mim disse-me que vem a mi me dijo que viene à moi il m'a dit qu'il viendrait a me ha detto che sarebbe venuto mie mi-a spus ea va veni sed vobis dieo qui auditis (Lucas 6, 27) Mas eu digo-vos, a vos que me estais ouvindo...I digo-Ihes, a vocês que me estào ouvindo... Pero a vosotros los que ois, os digo... Mais je vous dis, à vous qui m'écoutez... Ma a voi che aseoltate, io dieo... Va spun însa voua, eei eare ma auziti...

Bref, au cours de la transformation du latin en langues romanes, un seul et même paradigme s'est scindé en deux: les "forts" et les "faibles".

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4 Pronoms personnels et syntaxe
En latin, le pronom personnel peut occuper n'importe quelle position dans la proposition. On le trouve tout autant à l'initiale, qu'en position médiane et finale, et il peut séparer les différents termes d'un même syntagme, ceci dans un style plutôt archaïsant:
ego autem uoluntatem tibi profecto emetiar (Cicero, Brutus 16; "en fait de bonne volonté, en ce qui me concerne, je te ferai large mesure") consulem ego turn quaerebam (Cicero, In Pisonem 9; "c'est au consul que je m'adressais alors") nos uti expectaremus se, reliquit qui rogaret (Varro, Res rusticae 1; "il laissa quelqu'un qui devait nous demander de l'attendre") atque ut post Cannensem illam calamitatem primum Marcelli ad Nolam proelio populus se Romanus erexit, (...) sic post rerum nostrarum et communium grauissimos casus nihil ante epistulam Bruti mihi accidit quod (...) sollicitudines adleuaret meas (Cicero, Brutus 12; "Et tout comme après le désastre à Cannae, le peuple romain se reprit pour la première fois avec la bataille de Marcellus à Nola, ainsi à moi ne m'est-il rien arrivé qui eût pu alléger mes anxiétés après les lourds désastres qui ont atteint et moi et la cause commune, jusqu'à l'arrivée de la lettre de Brutus").

Dans les langues romanes, les pronoms personnels appartenant au paradigme faible ne disposent pas de cette liberté de positionnement: on les trouve toujours dans le voisinage immédiat du verbe, qu'ils lui soient pré- ou postposés:
Da-me isso! iDame esto! Donne-moi ça! Dammi questo! Da-mi asta! Nào 0 esquecerei! jNo le/lo olvidaré! Je ne l'oublierai pas! Non 10 dimentichero! Nu il voi uita!

Les formes faibles sont donc des formes liées, en général clitiques, c'est-àdire directement accrochées à un terme de soutien, en l'occurrence une forme verbale, tandis que les formes fortes sont des formes libres.

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