Principes d'identification et de catégorisation du sens

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Cet ouvrage étudie un domaine très peu exploré des langues, celui de la comitativité, qu'il relie au thème plus général de la polysémie en ouvrant une fenêtre nouvelle et fondamentale sur les relations entre signification, interprétation et catégorisation cognitive. Il s'adresse à un public aussi diversifié que les domaines qu'il touche : sémanticiens, philosophes du langage, lexicologues, logiciens.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296320987
Nombre de pages : 476
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Alda MARI

PRINCIPES D 'IDENTIFICATION ET DE CATÉGORISATION DU SENS

Le cas de avec ou l'association par les canaux

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Langue & Parole
Recherches en Sciences du Langage dirigée par Henri Boyer

La collection Langue & Parole se donne pour objectif la publication de travaux, individuels ou collectifs, réalisés au sein d'un champ qui n'a cessé d'évoluer et de s'affIrmer au cours des dernières décennies, dans sa diversification (théorique et méthodologique), dans ses débats et polémiques également. Le titre retenu, qui associe deux concepts clés du Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure, veut signifier que la collection diffusera des études concernant l'ensemble des domaines de la linguistique contemporaine: descriptions de telle ou telle langue, parlure ou variété dialectale, dans telle ou telle de leurs composantes; recherches en linguistique générale mais aussi en linguistique appliquée et en linguistique historique; approches des pratiques langagières selon les perspectives ouvertes par la pragmatique ou l'analyse conversationnelle, sans oublier les diverses tendances de l'analyse de discours. Il s'agit donc bien de faire connaître les développements les plus actuels d'une science résolument ouverte à l'interdisciplinarité et qui cherche à éclairer l'activité de langage sous tous ses angles. Déjà parus

Florence LEFEUVRE, La phrase averbale en français, 1999. Shirley CARTER-THOMAS, La cohérence textuelle. Pour une nouvelle pédagogie de l'écrit, 2000. Corine ASTESANO, Rythme et accentuation en Français, 2001. Iva NOV AKOV A, Sémantique du futur. Etude comparée françaisbulgare, 2001. Valérie BERTY, Littérature et voyage au xrx: siècle, 2001. Alain COÏANIZ, Apprentissage des langues et subjectivité, 2001. Ursula BECK, La linguistique historique et son ouverture vers la typologie,2001. Jeannine GERBAULT, TIC et diffusion du français, 2002. Milagros EZQUERRO, Fragments sur le texte, 2002. Kofi ADU MANY AH, Introduction à la phonétique et la phonologie africaines, 2002. Anne-Marie HOUDEBINE-GRA VAUD (dir.), L'imaginaire linguistique, 2002. Henri BOYER, De l'autre côté du discours, 2003

A Pascal

Fle~ercie~ents

La liste des personnes qui, de près ou de loin et des manières les plus diverses, ont contribué à la naissance de cet ouvrage qui repose sur ma thèse de doctorat soutenue en 2000, à l'EHESS, à Paris, est très longue. Parmi ceux qui ont été les plus proches, intellectuellement ou moralement, et qui ont le plus compté pour la réussite de ce travail, Jacques Jayez, mon directeur de thèse, à qui va toute ma reconnaissance pour m'avoir fait découvrir et aimer la recherche. Merci pour sa patience, ses dôles d'encouragements que j'ai compris comme tels presque trop tard, et merci surtout pour la complicité intellectuelle qu'il a su créer. Merci aussi à Danièle Godard, pour avoir suivi les péripéties de ma thèse, discrètement, mais avec assiduité. Ma gratitude va également à Francis Corblin pour ses commentaires utiles, pour ses encouragements et pour la confiance; merci à Patrick Saint-Dizier pour ses (sages) conseils. Parmi ceux que je préfère considérer des amis plutôt que des collègues, merci à David Nicolas, Olivier Bonami, Philippe Schlenker. Un clin d'œil sincère à mon professeur de grec Marisa Marini du Lycée Parini de Milan. Un grand merci à tous mes collègues et amis du département Infres de l'Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications, toujours présents, joyeux et patients. Et enfin, je n'aurai jamais assez remercié mes parents qui, avec leur confiance, leur soutein et une affection sans faille ont rendu ce livre possible.

INTRODUCTION GENERALE

Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie.

Introduction générale Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie

1.

Problématique

générale

Par l'étude du cas de avec, nous voulons apporter de nouveaux éléments de réflexion au débat sur la polysémie. Ce travail est organisé en deux parties: la première, philosophique, autour de cette notion, la deuxième, descriptive et formelle, autour de avec. Bien que la problématique de l'existence de la signification (saussurienne) des mots polysémiques demeure unique dans l'ensemble de l'ouvrage, les deux parties peuvent être consultées et étudiées de manière indépendante. La première présente une introduction critique au débat autour d'une des questions fondatrices en sémantique et elle le fait en réinterprétant certaines approches philosophiques qui, sans nécessairement évoquer explicitement le problème de la polysémie, apportent à cette discussion une contribution essentielle. La deuxième partie autour de avec, est une étude d'un des domaines les plus complexes des langues, celui de la comitativité ou, plus généralement de l'association. Le problème que nous y posons concerne la manière dont les êtres humains expriment, dans le langage le plus quotidien, des relations moins fortes que la causalité mais plus fortes que la simple concomitance. Cette problématique, on le reconnaîtra facilement, dépasse le cadre de la simple préposition avec. Elle concerne, pour ne citer que les questions les plus connues dans la littérature, les pluriels, les expressions de la collectivisation, la réciprocité, et un certain nombre de quantificateurs. L'ensemble de ces domaines demande qu'on explique les notions de «groupe» ou d' «événement complexe» qui sont trop Il

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. souvent posées comme telles dans l'ontologie ou dans la forme logique des énoncés, en restant ainsi inexpliquées (cf. par exemple Lasersohn, 1998)1. Ce travail sur avec, qui institue de manière prototypique ces notions, représente une première étape dans l'analyse des entités complexes (objets ou des événements) en ouvrant ainsi un programme de recherche qui prétend dépasser les réponses en termes extensionnels soient-ils ensemblistes ou inspirés des logiques vériconditionnelles. Après une analyse très détaillée de ses emplois, nous proposons un modèle formel maniant des propriétés et situant ainsi l'explication à un niveau intensionnel. Pour y parvenir, nous nous inspirons d'une théorie récente du traitement humain de l'information: la théorie des canaux de Barwise et Seligman (Barwise & Seligman 1997). Nous relions enfin cette question au thème plus général de la polysémie, en démontrant ainsi que l'étude des constructions comitatives (ou associatives) - dont les emplois de avec représentent un échantillon restreint mais suffisamment exemplaire et consistant - ouvre une fenêtre nouvelle et fondamentale sur les relations entre signification, interprétation et catégorisation cognitive. 1. 1. Polysémie, règles, valeurs et notions

Il est généralement admis qu'un mot est polysémique (1) s'il possède plusieurs sens et (2) si ces sens entretiennent certaines relations. Cependant, au-delà de l'unanimité que cette définition plutôt vague fait autour d'elle, dans le détail, les débats autour de la notion de polysémie sont très vifs (Kleiber 1999a). Afin de cerner le cœur de la question, nous avons choisi de l'aborder sous l'angle du problème de la décidabilité. Prenons le fameux exemple du mot jeu. Il est possible de l'utiliser, ou l'appliquer, pour un certain nombre d'activités différentes entre elles. Au jeu d'échecs, par exemple,

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Il existe de nombreuses études autour des notions de «groupe»

et «événement

complexe ». Citons à titre d'exemple, outre celle de Lasersohn dont il sera question dans cet ouvrage, celles de Schein (Schein 1994), et Landaman (Landman 2001). Toutes présupposent les entités de groupe et d'événement complexe dans le modèle. C'est pourquoi nous referons à celle de Lasersohn comme typique d'une manière particulière de procéder dans l'explication.

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Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. ou de cartes, ou encore à des activités plus mouvementées des enfants, impliquant des règles et la distribution de certains rôles entre les participants. La question que nous posons, avec Wittgenstein (Wittgenstein 1953/1961), est alors celle de savoir en vertu de quels principes il est possible d'appliquer le même mot pour désigner des emplois aussi divers. 1.1.1. Polysémie et décidabilité : les trois réponses

La question de la décidabilité trouve, dans la littérature courante, trois types de réponse. Toutes soulèvent des interrogations fondamentales. (1) Les uns estiment qu'il est possible de définir précisément les mots, ou, en d'autres termes d'établir une règle spécifiant les conditions dans lesquelles on peut les utiliser ou les appliquer. Nous employons les termes règle et définition dans un sens très proche. Il s'agit dans les deux cas d'un ensemble d'assertions spécifiant les conditions d'applicabilité de l'unité concernée. Par exemple, toujours pour le mot jeu (game) Wierzbicka définit les conditions d'emploi en posant la définition ou règle d'application suivante: Game: (a) many kinds ofthings that people do (b) for some time (c) «for pleasure» (because they want to feel something good) (d) when people do thee things, one can say these things about these people: (e) they want some things to happen (f) if they were not doing these things, they wouldn't want these things to happen (g) they don't know what will happen (h) they know what they can do (i) they know what they cannot do Cette définition prétend couvrir tous les emplois possibles du mot. Cependant, un certain nombre de questions fondamentales doit être posé: comment établir les règles? Pour que le mot puisse être appliqué, faut-il que l'ensemble des assertions contenues dans la règle soit vérifié, ou seulement un certain nombre d'entre elles? Est-ce que des définitions 13

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. trop rigides ne risquent pas de figer les emplois et de poser ainsi des limites trop étroites à la créativité de la langue? Dans la terminologie de Wittgenstein, la notion de règle ou de définition appelle celle plus générale de principe explicatif. Considérons le rôle joué par les définitions. On peut désigner un emploi par un certain mot parce que le designatum satisfait les conditions énumérées dans la règle ou définition. Dans ce sens, la règle définit ce en vertu de quoi le mot peut être appliqué, et constitue ainsi un principe explicatif. (2) Une deuxième option théorique (Wittgenstein ibid.) consiste précisément à nier l'existence d'un tel principe. L'applicabilité des mots ne serait pas dictée par des principes causaux abstraits, soient-ils cognitivement plausibles, mais elle serait tributaire de l'action de mécanismes agissant à un niveau local. Considérons à nouveau le mot jeu. Dans cette perspective, il est possible de l'appliquer à certaines activités parce que celles-ci partagent certains traits communs avec les activités qui sont par ailleurs désignées par le mot jeu. Il est important de souligner que les défenseurs de ces options ne nient pas l'existence des règles ou des définitions. Le point fondamental est que ces règles ne sont pas générales, et ne prétendent pas rendre compte de tous les emplois du mot, comme c'est le cas pour Wierzbicka, par exemple. Parmi les mécanismes possibles permettant d'appliquer un mot à de nouveaux emplois, nous reconnaissons la métaphore et la métonymie. Dans le premier cas, le mot est appliqué selon un critère de ressemblance. Dans le deuxième, selon le critère de l'association. Là encore, des questions fondamentales doivent être posées: quel est le fonctionnement précis de ces mécanismes? Comment contrôler l'espace polysémique? Quelle est la pertinence d'un transfert se basant sur la métaphore ou la métonymie? Quels sont les facteurs déclenchant? (3) Une troisième option théorique, à l'autre extrême, nie toute validité aux règles. L'idée défendue par les contextualistes (Recanati 1997) est que les mots ont un sens uniquement en contexte, et que ce sens est défait et refait continuellement au fil des emplois. Nous ne considérons pas dans le détail cette option qui, en niant tout statut au sens en tant qu'entité abstraite codable, ne nous semble pas apporter une contribution majeure au débat sur la polysémie. 14

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. Dans la première partie de ce travail nous adressons ces questions et nous discutons les réponses qui y ont été apportées. Nous pouvons de plus spécifier la problématique générale. Plus particulièrement, envisagée sous l'angle de la question de la décidabilité, la notion de polysémie interroge la notion de règle de deux points de vue : celui de la place qu'elle occupe dans la structure de la signification des mots polysémiques et celui de son statut.

2. Le problème de la place de la règle dans la structure des mots polysémiques
La question de la place de la règle au sein de la structure des mots polysémiques est fondamentale. Les trois options théoriques que nous venons d'énumérer fournissent des réponses différentes, tout en soulevant, une fois de plus, un certain nombre d'interrogations. Le problème est le suivant: un mot est polysémique s'il possède plusieurs sens partageant des relations privilégiées. Où faut-il alors positionner les règles? Au niveau de ses différents sens ou au-dessus de ceux-ci? (1) Les défenseurs de l'existence des définitions admettent, par la reconnaissance même de l'existence de règles générales, qu'il est possible de poser, par-dessus les différents sens du mot, un sens plus abstrait, ayant la fonction d'englober ou d'envelopper les différents sens du mot. Prenons toujours l'exemple du mot jeu et considérons la définition de Wierzbicka. La fonction de cette définition est celle de chapeauter l'ensemble des sens contextuels. Qu'il s'agisse du jeu en tant que jeu d'échecs ou du jeu en tant que jeu de ballon, la définition est, pour ainsi dire super partes. On parle alors d'instruction abstraite ou de sens-chapeau ou encore de sens-enveloppe, pour référer à cette définition reconstruite par une démarche purement intellectuelle et que l'on pose au-dessus des différents sens du mot polysémique. Nous précisons qu'il s'agit d'une démarche intellectuelle car, si les différents sens sont attestés au fil des emplois, l'instruction abstraite, elle, n'est jamais instanciée comme telle. Nous introduisons ainsi une deuxième distinction, celle entre sens locaux et sens généraux. Les sens locaux sont les différents sens attestés et que l'on peut énumérer pour une seule unité; par sens général, nous 15

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. faisons référence à l'instruction abstraite que l'on peut poser par-dessus les différents sens locaux. Les défenseurs de l'existence des instructions abstraites générales, placent les règles au niveau de sens généraux et non pas de sens locaux. Ce choix est lourd de conséquences et soulève une série de problèmes: comment générer les sens contextuels? Faut-il poser des règles de dérivation? Comment peut-on gérer les problèmes liés à la surgénéralisation ? Comment vérifier la validité de ce sens-chapeau? (2) Les défenseurs de la deuxième option théorique, au contraire, en niant toute existence aux règles en tant qu'instructions abstraites expliquant et déterminant les emplois possibles du mot polysémique, placent les règles au niveau local. Pour un seul et même mot, ils posent alors autant de règles que de sens locaux. Toujours pour le mot jeu, il existe autant de définitions que d'emplois. Là encore nous devons nous poser des questions bien précises: quelle est la différence, au niveau du traitement, entre la polysémie et l'homonymie? Où faut-il poser la barrière de d'expansion polysémique? Faut-il poser un critère de pertinence? 2.1.1 . Le problème du statut des règles et la distinction valeurs notion /

Le problème du statut des règles est aussi au centre du débat lorsqu'on envisage la polysémie du point de vue de la question de la décidabilité. Les défenseurs des deux options théoriques que nous considérons se partagent aussi sur ce point. Ceux qui croient en l'existence de principes explicatifs par-dessus les différents sens, attribuent aux règles générales un statut cognitif particulier. Ceux qui, par contre, associent les règles aux sens locaux, ne se prononcent pas sur la question de la vraisemblance cognitive. De plus, une distinction doit être introduite: celle entre notions et valeurs. La définition de ce qu'est la valeur d'un mot, remonte à de Saussure (de Saussure 1972/1985, p. 160-161). Il affirme que: «les valeurs... sont touj ours constituées: 1 par une chose dissemblable susceptible d'être échangée contre celle dont la valeur est à déterminer; 20 par des choses similaires qu'on peut comparer avec celle dont la valeur est en cause... ».
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Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. Dans le cadre de la notion de « système où tout se tient », la valeur des mots de la langue est un concept strictement linguistique. Comme la signification, elle est définie à partir des relations que les mots en question entretiennent avec d'autres mots. Elle ne peut donc être définie qu'à l'intérieur d'un système linguistique défini (le français, dans notre cas). Les notions, par contre, renvoient à des concepts qui sont partagés par plusieurs cultures et que l'on retrouve, du moins, au fil des langues d'une même famille. Quelle que soit la valeur linguistique des unités avec, with, con, en français, anglais et italien, il demeure que les trois cultures partagent la notion d'association. Nous faisons ainsi correspondre à la distinction notion / valeur, la distinction linguistique / cognitif. Revenons alors à la question de la règle et de son statut. Un certain nombre de problèmes doit être discuté: les règles correspondent-elles aux notions ou aux valeurs? Et encore, les notions et les valeurs sont-elles identifiables respectivement aux règles générales et locales? Pour conclure sur la problématique générale de la thèse, nous pouvons identifier le cœur de la question dans les trois interrogations suivantes: 1. le problème de la décidabilité: quels sont les principes permettant d'établir si un mot peut être employé pour un certain emploi? 2. le problème du niveau de la règle: faut-il la placer au-dessus des sens attestés? Et si oui, comment l'établir? Si non, peut-on avoir autant de règles que de sens locaux? 3. le problème du statut de la règle: s'agit-il d'un modèle abstrait, utile pour les linguistes ou pour les utilisateurs lorsqu'ils consultent un dictionnaire,ou s'agit-il d'entités ayantun statut cognitifprécis ?
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2.2. Le cas de avec L'étude du cas de avec apporte de nouveaux éléments à ce débat. Le choix de cette préposition n'a pas été opéré au hasard. Mot grammatical au sémantisme complexe, elle est généralement considérée comme une préposition mixte (Jaeggi 1956). A la différence des prépositions incolores (à, de) elle semble posséder un sens la définissant en propre, mais à la différence des prépositions dites colorées (dans, sur) ce sens ne 17

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. peut être atteint qu'au prix d'une grande abstraction. Bien évidemment, par cette étude, nous essayons d'apporter quelques éléments de réponses aux questions générales que nous venons de poser: 1. Est-ce qu'il existe un seul sens abstrait pour avec?, Si oui, peut-on le coder dans une règle générale? 2. Si l'on parvenait à dégager des règles locales, faudrait-il les rattacher aux notions ou aux valeurs? Enfin quel est le statut cognitif de ces règles? Ces questions peuvent paraître paradoxales quand on les pose relativement à des mots qui ont été traditionnellement conçus comme « vides» et ayant la simple fonction de «mettre en relation» (Hagège 1997). Cependant, nous croyons qu'il est légitime de poser la question de savoir si cette impression de vacuité n'est précisément pas une conséquence de la grande diversification sémantique de ces unités. Le chemin qui nous amène à répondre à ces questions est complexe. 1. Première étape: la description. Nous commençons par décrire les différentes valeurs de la préposition en partant des études existantes, qui ont déblayé le champ sémantique de la préposition de manière tout à fait remarquable (Cadiot 1997b). Dans la première étape de notre travail nous parcourons un long chemin à travers des notions aussi disparates que fondamentales dans le système linguistique: il s'agit de l' agentivité, de la co-localisation, de l'affectation et de la causalité... Nous présentons une analyse détaillée des valeurs de avec, au terme de laquelle nous parvenons à cerner les axes porteurs du comportement de la préposition. Les questions qui ponctuent la description sont très précises: Quelle est la relation entre avec et son environnement cotextuel ? Quelles sont les contraintes régissant les emplois? Que signifie définir le sens instrument, accompagnement, manière, etc.? S'agit-il d'étiquettes abstraites, ou existe-t-il un comportement particulier pour chaque unité de la langue? Et si oui, quel est le comportement de avec? 2. Deuxième étape: l'explication. Une fois le stade de la description dépassé, nous essayons d'analyser et modéliser la notion de comitativité ou plus généralement d'association, en opérant un saut dans l'abstraction. Nous élaborons un modèle pour avec reposant sur la notion de canal d'information que nous empruntons à Barwise et Seligman (Barwise & 18 3.

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. Seligman 1997). L'idée fondatrice de la notion de canal d'information est que les propriétés de plusieurs entités ou éventualités peuvent être associées les unes aux autres de manière régulière ou intensionnelle. Cette association peut être exprimée sous forme de contraintes. La notion d'intensionnalité s'oppose à celle d'accidentalité. Considérons un exemple. Soit deux passants qui sont dans la rue et qui marchent pendant un certain temps parallèlement. Personne ne dira que les deux passants marchent ensemble ou que le passant X marche avec le passant Y. La question que nous posons explicitement est de savoir pourquoi. Nous soutenons que dans le premier cas l'association est accidentelle, c'est le hasard qui «met» les deux passants côte à côte. Les phrases utilisant ensemble ou avec, excluent cette notion de hasard ou d'accidentalité. Comment rendre alors compte de la notion d'association non~accidentelle ? Notre modèle veut capter cette nuance. Nous montrons alors que nous pouvons associer à avec une instruction abstraite ayant la forme d'un canal. Enfin, le problème théorique que nous posons, en faisant écho à la discussion de la première partie de la thèse, est de savoir: A quel niveau se situe cette instruction? Faut-il l'associer à la notion abstraite d'association ou au niveau des valeurs instrument, accompagnement etc. .. ? S'agit-il d'une notion cognitivement plausible, ou simplement d'un modèle formel vide?

3. Méthode de travail et objectifs scientifiques
Nous avons eu recours à une méthode de travail très différente dans la première et la deuxième partie de la thèse. La première partie se présente en effet sous forme de discussion de type philosophique, alors que la deuxième consiste en un travail de description et d'analyse linguistique que l'on pourrait qualifier de lexicologique. Cette diversité est principalement justifiée par les objectifs que nous visons, à savoir, entre autres, celui d'apporter des réponses concrètes à un débat théorique complexe. Nous tenons ainsi à préciser que le but de la 19

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. première partie de ce travail n'est pas de fournir des instruments de travail concrets pour la deuxième partie. Les raisons de ce choix ne sont pas épuisées par la visée scientifique générale de notre travail. Nous sommes obligée de constater que, dans la littérature courante, il n'existe quasiment pas d'études qui abordent explicitement la question de la polysémie par rapport aux mots grammaticaux. Nous n'avons tout simplement pas trouvé d'outils concrets dont nous pourrions nous servir pour analyser un mot grammatical comme avec. Il existe bien sûr de nombreuses études sur les prépositions (Cadiot 1997a, pour une vue d'ensemble). Il est très rare, par contre, que ces études définissent des stratégies d'analyses particulières, et ceci en relation avec le problème plus général de la polysémie. Nous discutons les rares études qui vont dans ce sens (comme celle de Victorri, par exemple, (Victorri 1999)), mais nous montrons aussi qu'elles restent à un niveau trop générique d'analyse sans fournir d'instruments exploitables de manière concrète. 3.1. Objectifs de /a première partie

Conformément à la problématique générale que nous avons présentée dans la section précédente, nous analysons et discutons les options théoriques que nous avons mentionnées. Le but que nous visons dans la première partie est celui de comprendre les réponses qui ont été données aux trois questions que nous avons dégagées: celle de la décidabilité, celle du niveau et du statut de la règle. Pour ce faire nous: distinguons trois options théoriques: théories de la métaphore, de la métonymie et théories restituant des instructions abstraites, discutons, pour chaque groupe de théories, différentes approches: philosophique, logique, lexicologique, applications en intelligence artificielle et linguistique computationnelle, analysons, pour chacune des approches considérées, le traitement qui est réservé à la métaphore et à la métonymie en tant que mécanismes de production de nouveaux sens, présentons les différents outils conceptuels fournis par chaque approche, ainsi que les solutions proposées,

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Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. considérons des problèmes spécifiques comme celui de la pertinence des transferts, ainsi que de leur vraisemblance cognitive, introduisons et élaborons les concepts de découpage et de frontière, et analysons leur traitement au sein de chaque théorie. Au cours de notre discussion nous revenons sur un certain nombre de notions que nous définissons à l'intérieur de chacun des cadres considérés: celle de règle, de notion, de valeur, de décidabilité, de sens, de définition. 3.2. Objectifs de la deuxième partie

Comme nous l'avons mentionné, la méthode de travail que nous adoptons dans la deuxième partie est très différente de celle utilisée dans la première et consiste en l'étude du cas de la préposition avec. Les buts que nous visons sont conformes aux problématiques présentées ci-dessus. 1. Première étape: objectifs de la description: établir une typologie des cadres syntaxiques dans lesquels avec peut rentrer, identifier les sens existants. Ensuite, pour chaque sens nous voulons: dégager les contraintes cotextuelles, définir un certain nombre de paramètres abstraits de manière très concrète; nous pensons notamment à des notions comme « agentivité », «sentiment », «concomitance », «co-localisation », « association », «affectation ». Pour chacune d'entre elles nous voulons cerner les contraintes linguistiques spécifiques que l'on rencontre au fil des emplois, analyser les relations sémantiques complexes entre avec et son entourage (par exemple: relation avec les déterminations, contraintes de sélection sur le sujet et objet, construction avec article zéro etc.), définir le plus précisément possible les contraintes liées aux emplois, qui permettent de les identifier les uns par rapport aux autres et qui donnent accès à une compréhension précise des notions véhiculées par avec. Nous parvenons ainsi à une description très fine et complexe des emplois principaux de avec. 21

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. 2. Deuxième étape: objectifs de l'explication. Nous passons ensuite au stade de l'explication. Nous voulons dégager le fonctionnement profond de la préposition et de la notion d'association qu'elle véhicule de manière prototypique, et pour ce faire nous recourons au modèle des canaux de Barwise et Seligman (Barwise & Seligman 1997). Afin de parvenir à saisir le sens de avec, nous: considérons les problèmes posés par la notion d'association et nous explorons différentes solutions. Nous optons pour celles s'appuyant sur les canaux. Nous nous arrêtons sur la notion d' intensionnalité et de contrainte, et nous présentons un modèle formel, associons à chaque sens une règle ou définition particulière, chacune d'entre elles prenant la forme d'un canal et déclinant la même notion d'association régulière, comparons les différentes définitions, et regroupons le sens, selon les ressemblances plus ou moins fortes entre les formes de canaux qui leur sont associées, établissons une cartographie précise de la structure sémantique de avec en distinguant notamment deux grandes familles: les cas d'influence et les cas de co-localisation. Les résultats les plus intéressants de notre recherche consistent, (i) relativement à avec, dans l'analyse et modélisation de la notion d'association qui ne repose pas sur les notions a priori de « groupe» et de « métonymie des événements» (Lasersohn 1998). (ii) relativement à la question générale de la polysémie, dans la distinction entre notion et valeurs. Nous soutenons que les règles, conçues comme instructions, peuvent et doivent être situées au niveau des valeurs et non pas des notions. Nous revenons dans le chapitre conclusif sur la question de départ, et nous tirons les conséquences de la distinction entre notions et valeurs pour la question plus fondamentale des principes régissant l'expansion de l'espace polysémique. Nous nous arrêtons sur la notion de sens et de règle et nous réfléchissons sur le statut et sur la nature que, au vu de la distinction entre notion et valeurs, il faut (ou qu'on peut) leur attribuer.

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Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie.

4. Plan de l'ouvrage
Ce travail est organisé de la manière suivante: PREMIEREPARTIE.La première partie est consacrée à l'étude de la polysémie envisagée sous l'angle du problème de la décidabilité. Nous clarifions les termes du problème dans l'introduction à la première partie et nous développons la question en trois chapitres. Introduction à la première partie. Dans l'introduction à la première partie nous revenons sur la notion de décidabilité et nous détaillons les problèmes qu'elle pose. Nous argumentons notamment qu'elle remet fondamentalement en cause le principe frégéen de la correspondance directe entre sens et dénotation. Chapitre 1. Nous étudions les théories qui, sans postuler une instruction abstraite par-dessus les sens locaux, reconnaissent dans la métaphore le mécanisme fondamental de l'expansion polysémique. Nous envisageons cette notion de plusieurs points de vue. Le point de vue philosophique (section 1) : nous analysons la position de Wittgenstein (Wittgenstein 1953/1961), qui pose le problème de la décidabilité et du statut des règles. Nous interprétons sa pensée dans une perspective philosophico-linguistique, en nous arrêtant sur les enjeux posés par la notion de «sens» et de «règle ». Nous passons ensuite à un point de vue plus logique (section 2) avec les théories du vague (Keefe & Smith 1996) qui essaient de répondre à la question de savoir en vertu de quels principes on peut dire de quelqu'un qu'il est « grand» ou « beau ». Nous montrons que, derrière ces mots dits vagues, se cache le problème même de la décidabilité. Nous passons en revue quelques solutions. A la section 3, nous considérons la perspective de la lexicologie avec le modèle de Cruse, en nous arrêtant sur la notion de découpage et de frontière et en définissant la notion de lexème. Pour conclure, section 4, nous présentons un modèle en intelligence artificielle, qui, de manière très concrète utilise la notion de métaphore dans la résolution de problèmes: Ie Case-Based Reasoning (Kolodner 1993). Chapitre 2. Dans le deuxième chapitre nous considérons la question de la décidabilité en l'envisageant du point de vue de la métonymie ou association. Nous commençons (section 1) par établir une typologie des relations métonymiques sur la base de la proposition de Winston, Chaffin et Hermann (Winston, Chaffin & Hermann 1987). Ils soutiennent que les 23

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. différents cas de figure possèdent une réalité cognitive, et nous sélectionnons les transferts à proprement parler métonymiques dont il sera question tout au long du reste du chapitre. Dans les sections 2, 3, et 4 respectivement, nous traitons la question de la métonymie en l'envisageant de trois points de vue différents. Nous considérons chacun à son tour les modèles de Lakoff (Lakoff 1987), Nunberg (Nunberg 1979, 1995) et Kleiber (Kleiber 1999a), qui identifient les transferts métonymiques à trois mécanismes différents. Lakoff considère les transferts de référents, Nunberg les transferts de propriétés, et enfin Kleiber propose le principe de métonymie intégrée. A la section 5 nous analysons deux modèles de traitement de la métonymie en linguistique computationnelle, le Lexique Génératif dé Pustejovsky (Pustejovsky 1991, 1995) et l'approche par Préférences de Fass (Fass 1991, 1993). Chapitre 3. Nous dédions le troisième chapitre à la discussion des théories qui restituent un sens unique ou principe explicatif par-dessus les sens locaux d'une unité polysémique. Nous considérons à la section 1 les théories de la sous-spécification. L'idée défendue est qu'il est possible d'associer aux mots des instructions abstraites lâches, que l'on peut préciser contextuellement. Ces instructions lâches peuvent être codées et représentent le véritable sens des unités. Les sens contextuels sont dérivés par des calculs qui prennent en compte le contexte d'usage. Nous discutons les modèles de Pinkal (Pinkal 1983, 1985) et de Victorri (Victorri 1999). Nous continuons (sections 2 et 3) avec deux modèles qui associent explicitement sens et notion et qui placent les règles au niveau des notions. Il s'agit de la théorie du prototype dans la version standard de Rosch (Rosch 1978) et de la théorie de la lingua mentalis de Wierzbicka (Wierzbicka 1980, 1996). Nous concluons notre parcours (section 4) avec la discussion du système WordNet (Miller & Fellbaum 1991). Nous montrons que derrière les listes de sens produites, il existe une réelle réflexion autour de la notion de polysémie et de manière fondamentale, autour de son traitement. Conclusion de la première partie. Dans la conclusion de la première partie nous revenons sur les trois questions que nous avons adressées dans cette introduction: celle de la décidabilité, du niveau et du statut des règles. Nous esquissons un panorama des théories existantes, en résumant les points principaux de notre discussion. 24

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. DEUXIEMEPARTIE.Dans la deuxième partie nous nous consacrons à l'étude de la préposition avec. La réflexion philosophique laisse ici la place à la description et à l'analyse des emplois, ainsi qu'à leur formalisation et explication. Introduction à la deuxième partie. Dans l'introduction à la deuxième partie nous explicitons le problème de la décidabilité en relation avec le sens des prépositions. Nous nous arrêtons sur ce point et passons en revue les différentes manières de concevoir le sémantisme de ces mots, en argumentant en faveur d'une conception instructionnelle du sens. Chapitre 4. Dans le quatrième chapitre nous nous arrêtons longuement sur la description des emplois de avec. Nous commençons par établir unè typologie des constructions syntaxiques dans lesquelles avec peut rentrer, ainsi qu'une typologie des sens connus et étudiés. Nous nous basons sur les études existantes et notamment celle de Cadiot (Cadiot 1997b). Nous passons ensuite en revue les sens de la préposition, en commençant (section 3) par celui dit de réciprocité, qui correspond, du point de vue syntaxique, aux cas de sous-catégorisation. Nous passons (section 4) aux emplois de avec-ajout et étudions dans l'ordre l'instrumental (section 4.1), la manière (section 4.2), le comitatif(section 4.3) et l'affectation (section 4.4). Nous continuons avec l'emploi interpropositionnel (section 5) et établissons un bilan des résultats à la section (5.7). Nous concluons que avec capte une notion intermédiaire entre la concomitance et la causalité, sans pour autant pouvoir, à ce stade, la formuler précisément. Chapitre 5. Dans le chapitre 5, nous opérons un saut dans l'abstraction, et nous présentons un modèle capable de capter la spécificité du sens de avec. Nous commençons par considérer (sections 1 et 2) les modèles existants (Cadiot 1997b, Lasersohn 1988) et montrons que la notion définitoire de avec, celle d'association, n'est pas définie dans ces cadres. Nous présentons à la section 3 le modèle du flux de l'information et des canaux, inspiré de Barwise et Seligman (Barwise & Seligman 1997). A la section 4 nous passons en revue tous les emplois décrits au chapitre 4 et pour chacun, nous formulons une définition précise et 25

Introduction générale. Le cas de avec: contributions à la réflexion sur la polysémie. illustrons le fonctionnement du modèle sur les cas étudiés. Nous nous arrêtons tout particulièrement sur les cas difficiles pour lesquels la description simple ne s'était pas avérée suffisante. A la section 4.3 nous abordons une question particulièrement délicate pour avec, celle de l'autonomie référentielle. Conclusion de la deuxième partie. A la fin de notre parcours, nous sommes en mesure d'associer des règles précises aux valeurs de avec et de dégager ainsi des relations privilégiées entre ses sens. Nous concluons qu'il est possible d'associer une forme vague de canal à la notion d'association et que cette forme est instanciée conformément aux instructions relatives à chacun des sens de la préposition. Conclusion générale. Dans la conclusion générale nous revenons sur les trois questions posées dans la première partie: celle de la décidabilité, du niveau et du statut des règles. Les résultats obtenus pour avec nous permettent de conclure que, pour certaines unités de la langue, il n'est pas possible d'associer des règles aux notions, mais uniquement aux valeurs. Nous nous arrêtons sur la distinction cognitif / linguistique qui semble coïncider avec celle entre notion et valeurs et concluons enfin sur le statut de la règle, relativement au comportement des locuteurs et au travail des linguistes.

26

PREMIERE PARTIE

Polysémie et décidabilité

Introduction

à la première partie. Polysémie: la relation problématique entre sens et usages.

Introduction à la première partie Polysémie: la relation problématique entre sens et usages

La polysémie de Bréal à Kleiber (Bréal 1897; Kleiber 1999a) est communément définie par deux conditions: (i) à une seule forme est associée une pluralité de sens (ou significations dans la terminologie saussurienne), (ii) l'ensemble de ces sens n'est pas constitué au hasard, mais ceuxci doivent partager certains éléments communs. Ces deux conditions permettent de capter la spécificité de la notion de polysémie en la distinguant de ses deux complémentaires. Le caractère non arbitraire de l'ensemble des sens permet de la différencier de l'homonymie. Le fait qu'à une seule forme soit associée une pluralité des sens permet de distinguer la polysémie de la monosémie avec modulation contextuelle. Les cas de figure sont ainsi bien distincts. Il en résulte par exemple que: avocat est homonymique car l'intersection des propriétés de l'ensemble des fruits et des professionnels de la loi est vide, jeu est polysémique car les intersections des ensembles des propriétés des différentes activités qui peuvent être nommées par ce terme ne sont pas vides, amour est monosémique et il est spécialisé selon les contextes en amour fraternel, amour parental, etc2. Ainsi définie entre homonymie et monosémie, la polysémie remet en cause la relation entre sens et dénotation: à la différence de deux homonymes ou du mot monosémique, elle casse la correspondance 1 : 1
2 Bien sûr, on pourrait discuter longuement sur l'analyse de amour ou même de jeu. Pour l'instant, nous acceptons ces choix et nous nous concentrons sur la question plus générale de la définition de la polysémie.

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Introduction à la première partie. Polysémie: la relation problématique entre sens et usages. entre sens et emploi. Qu'est-ce que cela signifie? et comment en effet peut-on sauver la notion de détermination de la référence par le sens (Frege 1879/1971) et en même temps garder la spécificité de la notion de polysémie? Pour sauver le principe frégéen, pour une unité polysémique il

faudrait:

soit énumérer les sens possibles et leur associer séparément une référence, auquel cas on traiterait la polysémie comme une homonymie, soit au contraire effacer la distance qui sépare les différents sens et les regarder comme des modulations contextuelles, auquel cas on traiterait la polysémie comme une monosémie. Considérons l'exemple du mot jeu avec ses différents sens correspondant aux différents emplois. Par exemple, pour simplifier, on aurait: sens} : activité en mouvement ~ dénotation} : jeux avec balle; senS2activité de réflexion ~ dénotation2 :jeu d'échecs. On peut, comme on le voit, pour une unité polysémique, (1) soit énumérer les sens en traitant la polysémie comme une homonymie (comme, dans notre brève énumération nous venons implicitement de le faire) ; ou alors (2) on peut supposer un sens unique comme activité avec des règles et considérer les différents emplois comme des modulations contextuelles. La polysémie, dans ce deuxième cas de figure, ne peut pas être distinguée de la monosémie. La spécificité de la notion même de poly-sémie serait ainsi perdue. Pour la maintenir, il faudra précisément reconnaître que, dans son cas, le sens ne permet pas de déterminer la référence de manière univoque. Par conséquent, il faudra chercher ailleurs que dans le sens le repère des emplois du mot ou du moins problématiser cette correspondance. Traiter la polysémie signifie rechercher les principes qui permettent d'appliquer un mot à un emploi donné. Malgré la prolifération des théories, il nous semble que les options explicatives sont limitées. Ces principes (ou options explicatives) peuvent être recherchés (1) dans une instruction abstraite que l'on restituerait pardessus les sens principaux du mot ou (2) dans des mécanismes spécifiques qui garantiraient la cohésion des différents sens au sein d'un même 30

. .

'

Introduction à la première partie. Polysémie: la relation problématique entre sens et usages. espace. Dans les deux cas, la question de la décidabilité est au centre du débat. Formulons-la plus précisément avant de revenir sur ces deux options.

1. Polysémie

et décidabilité

Pourquoi la polysémie est-elle, dans sa définition même, réfractaire au modèle frégéen ? Partons du constat suivant. En toute logique, afin d'énumérer et de prévoir les emplois d'un mot, il faut en connaître la définition; d'autre part, pour en connaître la définition, il faut pouvoir en énumérer et recenser tous les emplois. Deux questions majeures émergent alors: . puisque les emplois d'un mot sont en nombre indéfini, quel principe nous autorise à poser une définition et à affirmer qu'elle est valable pour tous les emplois? les emplois d'un mot sont généralement caractérisés par un continuum: comment peut-on les distinguer clairement les uns des autres et en poser un certain nombre comme nécessaires et suffisants pour l'analyse d'une unité donnée? Si on réfléchit à la notion de poly-sens on reconnaît facilement que ces deux questions lui sont sous-jacentes. Affirmer qu'un mot possède plusieurs sens signifie pouvoir reconnaître ceux qui lui appartiennent et ceux qui ne lui appartiennent pas. Il faut pourvoir établir des frontières: déterminer les emplois de l'unité et maîtriser le «nombre» de sens qu'elle peut prendre en contexte. De plus, pour affirmer qu'un mot possède plusieurs sens, il faut pouvoir les distinguer les uns des autres. Pour ce faire, à l'intérieur de l'espace sémantique de l'unité, il faut discrétiser le continuum qui le caractérise. La question de la décidabilité peut alors être formulée en deux temps: 1. selon quels critères est-il possible d'établir des frontières, s'il y en a, entre les emplois qui appartiennent à une certaine unité et les emplois adjacents qui ne lui appartiennent pas? A quel moment arrêtera-t-on d'étendre le / les sens d'un mot à de nouveaux emplois?, 2. selon quels critères, dans le continuum qui caractérise les emplois à l'intérieur de deux limites, peut-on repérer des sous-

.

31

Introduction à la première partie. Polysémie: la relation problématique entre sens et usages. groupes ou types d'emplois qui représenteraient les sens d'une même unité? Etudier la polysémie revient donc à rechercher des principes qui expliquent ces deux faits. Ils doivent guider la discrétisation du continuum, de manière à pouvoir affirmer que les découpages établis repèrent les différents sens d'une même unité. Ils doivent aussi établir une condition d'arrêt à l'expansion sémantique du mot. Si la distance entre deux sens d'un mot est plus grande que celle prévue par ces principes, on ne pourra plus affirmer qu'il s'agit d'un sens appartenant au mot en question. On comprend alors qu'étudier la polysémie signifie remettre au centre du débat la question problématique de la correspondance sens / emplois. En effet, que règlent en dernière instance ces principes? A la réflexion, on voit bien qu'ils permettent d'expliciter les conditions qui règlent les rapports entre sens et usages. Relativement à la question des frontières, ils doivent établir les conditions d'arrêt de l'expansion de l'espace polysémique associé au mot. Du point de vue du découpage interne, ils doivent diriger la discrétisation du continuum en types d'emplois. Dans le cas où sens et emplois ne se correspondent plus, polysémie et décidabilité vont donc de pair.

2. La notion de distance
Envisagée du point de vue de l'établissement des limites à l'expansion polysémique et des découpages internes entre les sens d'une même unité, la notion de polysémie met enjeu celle de distance. Par rapport aux frontières, la notion de distance interroge la relation entre deux mots de sens voisins. Il faut «mesurer» la distance qui sépare le dernier sens du premier mot et le premier sens du deuxième mot et conclure que cette distance est plus grande que celle qui sépare les différents sens appartenant à un seul de ces mots. Du point de vue des relations internes entre différents sens, la notion de distance sert à les distinguer les uns des autres, pour une seule et même unité. Il est en effet nécessaire de pouvoir affirmer que la distance qui les sépare est plus grande que celle entre deux simples modulations

32

Introduction à la première partie. Polysémie: la relation problématique entre sens et usages. contextuelles, mais plus petite que celle qui permet le passage à l'emploi d'un autre mot. Dans la théorie, la spécificité de la polysémie par rapport à la monosémie et à l'homonymie est alors évidente. Pour que l'on puisse passer de l'une à l'autre, il faut établir une notion de distance relative entre les sens. Si la distance est infime et qu'elle est due aux simples modulations contextuelles, on dira qu'il y a monosémie. Dans le cas contraire, lorsque le saut entre deux sens est trop grand, on dira qu'il y a homonymie. Dans la pratique, les distinctions ne sont pas touj ours claires. Apresjan évoque la question de la plus ou moins grande homonymie et de la plus ou moins grande polysémie. Les exemples invoqués sont tirés du russe (Apresjan 1974, p.13). La relation entre: Topit] = causer la noyade de quelqu'un Topit2 = causer la liquéfaction de quelque chose au moyen de la chaleur relèverait moins de l'homonymie que celle entre Brack] = mariage Brack2 = manque d'adéquation à la norme de qualité De même, Apresjan affirme que certains cas de polysémie qui relèvent du transfert métaphorique peuvent être «moins polysémiques» que les cas de transfert fonctionnel ou par métonymie. Ainsi: Plenit] = garder quelqu'un en captivité Plenit2 = captiver
Serait « moins polysémique» que Zamazka] = nettoyage Zamazka2 = produit pour nettoyer Enfin, certains cas de monosémie peuvent être interprétés comme des cas de polysémie. Soit: Vyosokij] muzcina = un homme de grande taille VYOSOkij2rost = de grande stature Vyosokij peut être interprété comme polysémique si on restitue pour: Vyosokij] = de grande taille VYOSOkij2= de grande stature

33

Introduction à la première partie. Polysémie: la relation problématique entre sens et usages. Il peut être interprété comme monosémique si on restitue un sens unique, en effaçant la distance entre les deux cas de figure: Vyosokij = de grande stature Ce sens serait dans le premier cas spécifié contextuellement en : Vyosokij} = de grande stature + muzcina (homme) ~ homme de grande taille et il donnerait lieu à un pléonasme dans le contexte rost qui d'ailleurs peut être omis: Vyosokij = de grande stature + rost (stature) ~ (stature) de grande stature Selon cette interprétation monosémique vyosokij présenterait un sens sous-spécifié qui peut être spécifié en vyosokij} dans le contexte muzcina. Les principes mis en œuvre par chaque modèle devront donc rendre compte de ces cas de transition, où l'interprétation des distances entre les sens peut amener à des conclusions très diverses. Et cela aussi bien en ce qui concerne l'établissement des frontières (relation polysémie / homonymie) que les découpages internes (relation monosémie / polysémie).

3. Les moyens de contrôle de l'espace polysémique
Revenons donc à la question de la décidabilité. Pour trancher sur l'application d'un mot à un certain emploi, comme nous l'avons mentionné, les options sont au nombre de deux: soit on restitue un sens au-delà des emplois et on affirme que ce sens explique les distributions possibles; soit on dégage d'autres mécanismes qui garantissent la cohésion de l'espace polysémique et permettent d'établir des découpages. Ces options ne sont pas exclusives l'une de l'autre. Nous disposons ainsi de deux axes d'analyse sur lesquels classer les différentes théories.

3. 1.Premier
explicatif

axe:

existence

d'un sens

comme

principe

Le théoricien peut choisir de réduire les emplois à un certain nombre de sens typiques et de poser par-dessus ces sens une instruction abstraite qui permette de calculer déductivement les possibilités d'instanciation du 34

Introduction à la première partie. Polysémie: la relation problématique entre sens et usages. mot. Cette instruction permettra d'établir la condition d'arrêt à l'expansion de l'espace sémantique associé et elle fournira une clé d'accès à la discrétisation du continuum caractérisant les emplois. Il est important de remarquer que la démarche de restitution d'un sens unique ne consiste pas à effacer le caractère polysémique de l'unité. Pour le mot monosémique la relation instruction / usage(s) est directe; pour l'unité polysémique la relation instruction / usages est médiatisée par l'existence de plusieurs sens spécifiques. Il y a dans ce cas trois paliers: instruction abstraite> sens typiques> emplois.

3.2. Deuxième axe: deux mécanismes de contrôle
Le deuxième axe d'analyse prend en compte les mécanismes possibles d'expansion du sens des unités. Ces mécanismes sont identifiables soit dans la métaphore soit dans la métonymie. En dépit des innombrables théories et discussions auxquelles ces deux notions ont donné lieu, leur définition générale est claire. La métaphore doit être considérée comme une comparaison (Morier 1961, p. 676) : «elle opère une confrontation entre deux objets ou réalités plus ou moins apparentés ». Les termes sous-jacents à l'opération de transfert métaphorique sont ceux de comme, ainsi, sembler, ressembler. Les deux objets en question dans la métaphore sont un comparé et un comparant. Elle agit sur ces deux entités comme une fonction et elle restitue le comparant pour le comparé. Par exemple, pour désigner la «femme» (comparé) on pourra recourir à l'image de la «lune» (comparant)3. La métaphore peut opérer parce qu'il existe un ensemble de propriétés communes, partagées par le comparé et le comparant. Ce point est essentiel. Dans le cas de la femme et de la lune, la propriété abstraite partagée est celle de « être resplendissantes, belles ». On comprend alors que la métaphore consiste essentiellement en une analogie. Dans la discussion qui suivra, nous utilisons ces termes comme synonymes.

3 Bien sûr, il existe des métaphores plus ou moins figées. Le mécanisme même que celui que nous considérons ici.

qui les fonde est le

35

Introduction à la première partie. Polysémie: la relation problématique entre sens et usages. Au niveau de l'application du mot à un nouvel emploi, le mécanisme est simple. Pour qu'un mot puisse être appliqué, il faut que le vieil emploi (comparé) et le nouveau (comparant) partagent certaines caractéristiques. Prenons à titre d'exemple le mot oiseau. Il s'applique (ou peut décrire) au moineau. Peut-il s'appliquer au pingouin? Pour décider de l'applicabilité on doit comparer le pingouin au moineau. S'ils partagent des caractéristiques communes, on peut transférer le mot oiseau pour désigner le pingouin. La métonymie est définie par Morier (ibid. p. 749) comme une «figure par laquelle un mot, sans changer de forme, ni perdre son sens premier, acquiert dans l'élargissement ou le rétrécissement de sa compréhension, un signifié nouveau grâce auquel il se substitue à un terme propre ». Par compréhension Morier entend (ibid. p. 750): «la somme des caractères suffisants et nécessaires à la définition de la réalité qu'il représente ». Prenons par exemple le terme 4 x 4 qui désigne le moyen de transmission d'une voiture. Sa compréhension peut être élargie, et il vient ainsi à désigner la voiture dotée de ce type de transmission 4.

4. La clé de lecture des théories polysémie

courantes

sur la

Résumons. Toute théorie de la polysémie est concernée par la question fondamentale de la décidabilité : quels sont les principes qui permettent d'appliquer un mot à un certain emploi? On a vu que cette question peut et doit être formulée en deux temps: 1. quels sont les critères qui permettent d'établir une frontière à l'expansiQn polysémique d'une unité, et donc de faire en sorte que le mot ne soit employé selon l'arbitre de chaque locuteur, selon un principe de ressemblance ou association qui lui serait tout à fait personnel?, 2. comment peut-on découper de manière nette les différents sens qu'une unité peut prendre?

4 Cela en ce qui concerne la définition minimale de la métonymie. Au chapitre 3 nous montrons que la question est dans les faits très complexe et que les théoriciens, tout en partant de cette base commune, opèrent des choix très différents. 36

Introduction à la première partie. Polysémie: la relation problématique entre sens et usages. Les réponses peuvent être classées sur deux axes distincts. Sur le premier axe d'analyse nous distinguons entre: . les modèles qui restituent une instruction abstraite par-dessus les types sémantiques principaux. Ceux-ci font de cette instruction le principe explicatif de l'expansion polysémique du mot: elle contiendra la clé d'accès aux découpages entre ses sens et la condition d'arrêt à son emploi, les modèles qui ne restituent pas un sens unique par delà les emplois. Sur le deuxième axe, nous distinguons entre: . les modèles qui procèdent par analogie, . les modèles qui s'appuient sur la notion de métonymie. Ces deux axes de classification des théories peuvent être croisés. Toute théorie qui accepte de poser un sens par-dessus les emplois pourra également recourir à la métaphore ou à la métonymie pour expliquer les relations locales entre les sens d'une même unité. D'autre part, toute théorie qui refuse de postuler l'existence d'un sens par dessus les emplois pourra choisir entre métaphore et métonymie, ou faire coexister les deux au sein d'un seul modèle. Il est souvent le cas qu'un auteur fonde ou choisisse une théorie et qu'il analyse la langue selon un modèle unique. Nous montrons par contre que la langue peut imposer, à différents moments, de recourir à l'une ou à l'autre de ces options. Dans les chapitres qui suivent nous discutons un certain nombre de théories de la polysémie en les classifiant selon ces deux critères. Nous prenons d'abord en compte un ensemble de théories qui, si elles ne refusent pas toujours de poser un sens englobant par-dessus les emplois, refusent d'y voir un principe explicatif. Nous discutons dans le chapitre 1 celles qui s'appuient sur la notion de métaphore ou analogie et dans le chapitre 2 celles qui exploitent celle de métonymie. Dans le chapitre 3, nous passons en revue certaines théories qui non seulement acceptent de poser un sens abstrait par-dessus les sens typiques attestés, mais qui, de plus, y voient une véritable règle. Pour chaque groupe de théories nous essayons de comprendre comment elles répondent au problème de la décidabilité. Les trois chapitres qui suivent doivent donc être évalués et compris à la lumière de

.

37

Introduction à la première partie. Polysémie: la relation problématique entre sens et usages. cette question. Le fil rouge de notre discussion étant: en vertu de quels principes est-il possible d'appliquer un certain mot pour un certain emploi?

5.

La distinction la polysémie

lexicall

grammatical

dans le débat sur

La plupart des théories en sémantique lexicale traitant de la polysémie s'occupent prioritairement des mots dits «pleins» comme les noms ou les verbes. Les mots grammaticaux, et donc les prépositions, sont très peu souvent pris comme exemples dans l'établissement de principes généraux. Cela s'explique par deux raisons. Il est tout d'abord facile de constater que les intuitions (sémantiques) relatives aux mots grammaticaux sont très souvent faibles. Il est parfois même impossible de créer une image mentale qui puisse rendre compte, ne serait-ce que de manière évocatrice, du sens du mot considéré. On comprend alors que, pour illustrer des propos fondamentaux et d'une haute portée théorique, les auteurs choisissent de recourir aux mots pleins pour lesquels les intuitions sont plus facilement accessibles et partagées. De manière plus fondamentale, la notion même de catégorie grammaticale a souvent empêché d'étudier le sens des mots grammaticaux. Considérés comme relateurs ou catégories accessoires (Hagège 1997), on leur a souvent nié le statut de mots à part entière et donc doués d'un sens et à plus forte raison d'un sens polysémique. L'appellation de mots « vides» reflète bien une telle conception. La conséquence de ces a priori, a été que, non seulement dans les discussions les plus abstraites sur la polysémie, mais aussi dans les applications existantes aujourd'hui, on trouve peu de références aux prépositions (à la différence de ce qui se passe pour les verbes, par exemple ). Toutefois, le problème de la décidabilité, traité sous l'angle de la question de l'analogie ou du vague, de la métonymie ou de l'existence d'un sens commun, fournit une clé d'accès à la compréhension profonde de phénomènes à première vue disparates. Bien que traitées à propos de mots « pleins », ces questions sont transversales à tout le domaine lexical. Notre étude de la préposition avec veut apporter quelques éléments de réflexion supplémentaires à ce débat théorique. Dans la deuxième 38

Introduction à la première partie. Polysémie: la relation problématique entre sens et usages. partie nous interrompons donc notre traitement de la question de la polysémie pour y revenir dans la conclusion de la thèse, à la lumière des résultats obtenus. Notre but est de les interpréter dans le cadre des questions soulevées dans la première partie, et réciproquement d'enrichir
le débat théorique sur la polysémie grâce aux conclusions relatives à avec.

6.

Le point de vue adopté

Le domaine abordé se caractérise par une immense quantité de matière, difficile à traiter dans son ensemble en raison notamment de la diversité des approches existantes aujourd'hui. Que ce soit en intelligence artificielle, en lexicologie, en linguistique computationnelle, ou en sciences cognitives, la question de la polysémie est souvent au centre du débat. De plus, la terminologie utilisée par les différents auteurs, même au sein d'une même approche, est aussi sujette à des variations considérables, et les concepts doivent être redéfinis à l'intérieur de chaque théorie. Enfin, une seule et même problématique peut prendre différentes formes selon les différentes approches, et il est extrêmement difficile d'établir des comparaisons et des évaluations sans se référer au domaine d'études spécifique. La discussion entreprise dans cette première partie se présente sous une forme délibérément philosophique ou du moins tout à fait théorique. y sont discutées les théories qui adressent explicitement la question de la décidabilité. Les exemples considérés, anodins en apparence, soulèvent des questions théoriques de grande portée. Afin de rendre notre discussion plus concrète et d'évaluer les possibilités concrètes d'une mise en œuvre des concepts étudiés, quelques modèles en intelligence artificielle et linguistique computationnelle sont considérés. Dans ce but d'illustrer des propos plutôt théoriques, nous avons ainsi choisi de présenter les modèles qui exploitent au mieux les notions discutées, à savoir celle de métaphore {Ie Case-based Reasoning (Kolodner 1993)), de métonymie {Ie Lexique Génératif (Pustejovsky 1991, 1995)) et l'approche de Fass (Fass 1991, 1993)) ou de sens / notion (WordNet (Fellbaum 1997)). Du moment que ces modèles traitent en premier chef les mots pleins et surtout les verbes, ils ne semblent pas directement exploitables dans l'analyse de la préposition avec. L'utilité de leur prise en compte réside essentiellement dans le fait de fournir des outils et des stratégies d'analyses susceptibles d'inspirer une certaine approche descriptive. 39

Chapitre 1. Ressemblance

de famille et analogie.

Chapitre Ressemblance

1 et analogie

de famille

Aperçu du chapitre En envisageant la question de la polysémie du point de vue de celle plus spécifique de la décidabilité, nous discutons dans ce premier chapitre des modèles qui refusent de poser par-dessus les emplois un sens qui fonctionnerait comme principe explicatif; ces modèles remettent à des mécanismes reposant sur l'analogie ou la métaphore la responsabilité de maintenir la cohésion de l'espace polysémique. Nous commençons par considérer (section 1) la position de Wittgenstein (Wittgenstein 1953/1961). Elle présente pour nous un double intérêt. Non seulement Wittgenstein formule de manière explicite la question des conditions d'application, mais en plus il y apporte une réponse avec laquelle la sémantique lexicale doit continuellement se mesurer: le vague est omniprésent et l'espace sémantique des unités ne peut être contrôlé ni prévu à l'avance par un sens ou règle unique indépendant des emplois. Tout modèle qui se veut prédictif est pour Wittgenstein un modèle pour la langue, mais non pas de la langue. Seules des analogies entre les sens, a priori incalculables, garantissent la cohésion de l'espace polysémique d'un mot. De cette manière, Wittgenstein nie toute validité théorique à la notion de règle comme existant en dehors de ses applications et comme définissant les conditions de son applicabilité. Une série de modèles dits du vagueness est née autour de cette idée. Ils se concentrent sur des unités bien précises qui manquent de limites inhérentes: grand, beau, tas de etc. Ces unités représentent une sorte de laboratoire pour la question plus large du vague ou du manque de frontières. Nous prenons en compte (section 2) trois modèles qui tentent de décrire et d'expliquer cet état de faits. Nous discutons ensuite (section 3) la théorie de Cruse (Cruse 1986). Une fois constatée la difficulté à distinguer les différents sens d'une 41

Chapitre 1. Ressemblance de famille et analogie. même unité ainsi que l'impossibilité d'établir des frontières quand une instruction unique fait défaut, Cruse recherche des outils concrets pour faire face à ces deux problèmes. Nous considérons les instruments qu'il propose aussi bien en ce qui concerne l'établissement de découpages entre les différents sens d'un mot que l'établissement de frontières à son expansion polysémique. Nous présentons ensuite (section 4), très brièvement, une application en Intelligence Artificielle: le Case-Based Reasoning (Kolodner 1993) et nous montrons comment le raisonnement par cas exploite la notion de transfert par analogie. Nous établissons enfin un bilan (section 5) en mettant en évidence le problème du degré de saillance des propriétés qui permettent à l'analogie ou métaphore d'avoir lieu.

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Chapitre 1. Ressemblance

defamille

et analogie.

1. Wittgenstein: applicabilité et vague
La discussion de la théorie de Wittgenstein présente un double intérêt: Wittgenstein exprime pour la première fois de manière explicite le problème de la décidabilité et lui apporte une réponse nouvelle. Naît avec Wittgenstein la notion de ressemblance defami/les. 1. 1 Philosophie et grammaire

Pour comprendre le cheminement qui mène Wittgenstein à poser la question de la polysémie en termes de conditions d'applicabilité, nous rappelons d'abord les fondements de sa philosophie et nous nous penchons ensuite sur les conséquences de cette conception de la philosophie sur une théorie plus strictement linguistique. La prise en compte des fondements de la pensée philosophique de Wittgenstein est tout à fait pertinente pour la discussion que nous entreprenons dans ce chapitre: si ses affirmations sont aussi fortes et péremptoires lorsqu'il s'agit de langage, c'est parce que celui-ci occupe la place privilégiée de seul commencement possible de toute philosophie. Il n'existe pas pour Wittgenstein un monde des essences qui ferait de la philosophie une métaphysique.

1.1.1 . Jeux de langage, description

inexistence

d'un ordre causal

et

Wittgenstein conçoit donc la philosophie comme grammaire, et comprendre la pensée philosophique de Wittgenstein signifie pour nous cerner le rôle joué par la linguistique. Cette position qui fonde le développement de sa pensée est exprimée de façon lapidaire dans les deux

5 Avant d'entamer toute discussion, il nous semble fondamental de souligner la signification du mot «vague» lui-même et d'introduire une précision terminologique capitale. En effet, dans les théories actuelles de vagueness, il est spécialisé dans la désignation de termes qui sont eux-mêmes vagues, comme grand, tas, chevelu etc. Chez Wittgenstein ceux-ci ne représentent qu'un cas particulier à l'intérieur d'une conception plus vaste du vague. Cette notion renvoie chez Wittgenstein à l'impossibilité de fixer une frontière qui détermine le nombre et le type exact des emplois d'un mot. Cela est aussi valable pour des unités qui en elles-mêmes ne sont pas « vagues ».

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Chapitre 1. Ressemblance de famille et analogie. aphorismes suivants des Investigations Philosophiques 1953/1961) : (Wittgenstein

IP371 « .. .L' essence s'exprime par la grammaire... ». IP373 «.. .C'est la grammaire qui dit quel genre d'objet est quelque chose... ». Affirmer que la philosophie est basée sur la grammaire revient à reconnaître que les usages de la langue ou jeux de langage fournissent le point de départ pour la description des formes et des essences des choses: les usages ne sont pas des étiquettes d'un système qui leur serait transcendant. Si donc, d'une certaine manière, la philosophie de Wittgenstein peut être qualifiée de naturaliste, c'est parce qu'il reconnaît l'existence de faits que l'on peut prendre pour acquis et que l'on peut
observer: les faits de langue. En effet l'essence des choses

-

s'il y en a

une - n'est pas accessible à la connaissance: IP654 «.. .Notre faute (notre erreur) est de rechercher une explication là où nous devrions concevoir les faits en tant que «phénomènes originels». Là où nous devrions dire: tel jeu de langage se joue... ». IP655 « .. .Ce n'est pas de l'explication d'un jeu de langage par nos expériences vécues dont il s'agit, mais de la constatation d'un jeu de langage... ». De cette idée centrale et fondatrice de la théorie de Wittgenstein découle un certain nombre de conséquences, dont trois au moins sont fondamentales pour la discussion que nous poursuivons. Tout d'abord, le fait de ne pas reconnaître l'existence d'un ordre supérieur qui fonderait la grammaire implique que les jeux de langage, en tant que faits naturels, sont conçus comme partie intégrante de la vie humaine, légitimés par leur insertion dans des contextes particuliers. Par conséquent, les mots qui constituent ces jeux de langage ne sauraient recevoir leur sens que dans et par ces j eux, à savoir dans des contextes déterminés, sans puiser dans un ensemble pré-constitué de sens qui se révélerait au travers d'eux. IP 19 « ... se représenter un langage, signifie se représenter une forme de vie... ». RPP9136 « .. .les mots ont un sens seulement dans le courant de la vie... ».
6 Wittgenstein (1994). 44

Chapitre 1. Ressemblance

de famille et analogie.

Une deuxième conséquence qui dérive de la conception du monde comme totalité de faits qui, sans fondement ontologique, constituent les formes de vie en tant que «flux» - est que l'ensemble de ce qui existe ne pourra qu'être contingent, dépourvu de toute nécessité intrinsèque. En effet, les notions de nécessité et d'impossibilité appartiennent à un ordre logico-sémantique (Graver 1996) sans être justifiées par une causalité constitutive du monde externe du langage (Wittgenstein 1953/1961, TLP 6.37 et 6. 375). De même, d'autres notions comme essence, connaissance, certitude, ne représentent, elles aussi, que des faits grammaticaux, à savoir un mode particulier de l'expérience humaine: elles n'appartiennent pas au monde en tant qu'objets, mais uniquement en tant que types possibles de relations que I'homme entretient avec lui et qui sont exprimées par la langue. Enfin, un tel constat vaut aussi pour le vrai et le faux: ceux-ci sont considérés comme des catégories descriptives qui signifient l'accord entre deux personnes ou plus, plutôt que l'adéquation d'une proposition au monde; encore une fois on se situe au niveau des jeux de langage en tant que faits insérés au sein de l'activité humaine. IP241 « .. .Ainsi vous dites que la conformité des vues humaines décide de ce qui est vrai et de ce qui est faux? Est vrai et faux ce que les hommes disent l'être; et ils s'accordent dans le langage qu'ils emploient. Ce n'est pas une conformité d'opinions, mais de forme de vie... ». Enfin, si les jeux de langage ne doivent pas exister, mais simplement ils sont - cela est un simple constat - pour les appréhender, le seul instrument que l'on ait à disposition est l'observation. Cela explique qu'il ne faille pas rechercher les causes, mais que l'instrument privilégié de la connaissance soit la description de ce qui tombe sous nos yeux. IP 126 «.. .La philosophie place seulement toute chose devant nous, et n'explique ni ne déduit rien. - Puisque tout est étalé sous nos yeux, il n'y a rien à expliquer. Car ce qui est caché, par exemple, ne nous intéresse pas... ». Pour comprendre les répercussions d'une telle pensée dans le domaine plus strictement linguistique, nous retenons ces trois points: (1) les jeux de langage s'insèrent dans l'activité humaine et sont légitimés dans et par le contexte où ils ont lieu. (2) Il n'est d'aucun intérêt de rechercher un système causal caché sur lequel le langage même se baserait: c'est uniquement dans la langue que l'on peut reconnaître des 45

Chapitre 1. Ressemblance de famille et analogie. catégories, celles-ci n'ayant pas de statut ontologique propre et indépendant de l'utilisation du langage dans des types donnés de situations. (3) La seule méthode qui permette de saisir les essences en tant que faits grammaticaux, est la description, et on se souviendra à ce propos du fameux aphorisme IP66, où il est question de l'injonction: «Ne pensez pas, mais voyez! ». 1.1.2. Contexte, arbitraire de Wittgenstein et description: la pensée linguistique

Nous en venons donc aux conséquences sur le plan linguistique d'une telle position. Tout d'abord, si les faits de langue sont des faits de l'activité humaine, ils sont toujours situés; du point de vue de la description qu'on peut en donner, il sera alors nécessaire de prendre en compte au moins deux paramètres: le discours et non pas le mot, la langue en contexte et non pas en tant que système construit suivant une démarche analytique. Soit premièrement la notion de catégorie grammaticale comme catégorie discursive. Pour Wittgenstein, comme d'ailleurs pour Aristote, les catégories grammaticales sont identifiées par et dans des jeux de langage, et prennent une forme particulière relativement aux circonstances de discours d'une part et aux potentialités de continuation du discours de l'autre. L'attention doit donc se tourner non pas sur la notion de mot en tant que doué d'une forme et d'un sens, mais plutôt sur celle de catégorie (linguistique) en tant que se dégageant dans des circonstances énonciatives particulières. De là découle le caractère central de la notion de contexte, et non pas de la forme prise isolément. Le but de Wittgenstein n'est pas de construire un système issu d'une démarche analytique, prenant en compte des traits morphologico-syntaxiques ou même sémantiques. Au contraire, son attention est plutôt dirigée vers des contextes particuliers de la vie humaine, qui précisément la caractérisent et la sortent de l'aplatissement sous lequel la présentent les propositions vériconditionnelles. Ce sont les actes performatifs qui intéressent Wittgenstein, les ordres, les promesses, les jeux, comme strictement liés à des formes de vie. En deuxième lieu, on reconnaît facilement la notion d'arbitraire dans l'affirmation qu'il n'existe pas de système causal caché sur lequel le langage même se baserait, et que les catégories n'ont pas un statut
-

46

Chapitre 1. Ressemblance de famille et analogie. ontologique propre et indépendant de l'utilisation du langage. Nous lisons en effet (Wittgenstein 1980) : GP184 «...la Grammaire ne rend compte d'aucune réalité. Ce sont les règles de la grammaire qui déterminent le sens (qui l'instituent). Ainsi elles-mêmes ne répondent à aucun sens et de ce point de vue elles sont arbitraires... ». Cette notion paraît d'autant plus importante chez Wittgenstein, qui, à la différence de de Saussure, nie la possibilité intellectuelle de saisir une réalité autre que celle de la langue: la structure grammaticale n'est donc pas simplement et uniquement sui generis relativement à une autre structure, mais elle est même la seule qui soit accessible. Dans ce sens, et nous y reviendrons, la philosophie trouve dans la grammaire l'instrument critique et auto-référentiel sur lequel elle peut prendre appui: les jeux de langage en tant que seule structure existante et connaissable sont à la fois outil de description et objet. Outil car ils décrivent la langue en tant qu'instrument de communication, objet car en tant que langage, ils sont aussi sujets à être étudiés. D'ailleurs on remarque au travers de ses écrits un double emploi du terme grammaire: il peut soit référer aux règles et à l'outil descriptif, soit à l'usage décrit. On peut considérer que ce double emploi est justifié au niveau de la théorie elle-même, du mO,mentqu'il n'y a pas deux niveaux distincts mais un seul niveau, celui des jeux de langage, comme Wittgenstein l'explique dans son traité De la certitude (Wittgenstein 1976) : DC318 «. ..la question ne se pose pas. Votre réponse caractériserait une Méthode. Or, il n'y a pas de limite nette entre une proposition méthodologique et une proposition dans la Méthode... ». Enfin, si les jeux de langage s'insèrent dans l'activité humaine et sont légitimés dans et par le contexte où ils ont lieu, alors, comme on l'a vu, la seule méthode qui permette de saisir les essences en tant que faits grammaticaux est leur description. L'aphorisme 75 des Investigations Philosophiques illustre très clairement ce point: IP75 « ... Que signifie: savoir ce qu'est un jeu? Que signifie le savoir et ne pouvoir le dire? Ce savoir est-il l'équivalent quelconque d'une définition non exprimée? En sorte que, si elle était exprimée, je pourrais la reconnaître pour l'expression de mon savoir. Mon savoir, mon concept du jeu n'est-il pas tout entier exprimé dans les explications que je pourrais donner? Notamment 47

Chapitre 1. Ressemblance de famille et analogie. dans le fait que je décris des exemples de jeux de différentes sortes; que je montre comment on peut construire par analogie toutes les sortes d'autres jeux; que je dis que je ne saurais à peine nommer tel ou tel genre d'activité; et ainsi de suite... ». Si on en vient enfin aux conséquences de la position de Wittgenstein pour la sémantique lexicale, on peut réitérer exactement les mêmes observations: seuls les usages d'un mot sont accessibles, seule une démarche descriptive est admise car on ne saurait pas trouver un principe explicatif qui rendrait compte de tous les emplois. Ce principe explicatif serait un sens unique et commun, tel que tous les emplois trouveraient leur raison d'être en tant qu'extensions possibles de ce sens. Avant de regarder dans les détails ce à quoi conduit la démarche de Wittgenstein relativement à la question des conditions d'applicabilité, nous rappelons les fameuses lignes où les trois concepts d'usage, description, et inexistence d'un ordre causal indépendant sont condensés en une seule formule. IP66 «.. .Considérons par exemple les processus que nous nommons les «jeux ». J'entends les jeux de dames et d'échecs, de carte, de balle, les compétitions sportives. Qu'est-ce qui leur est
commun à tous?

-

Ne dites pas:

Il faut que quelque chose leur

soit commun, autrement ils ne se nommeraient pas «jeux» - mais voyez d'abord si quelque chose leur est commun. - ... Comme je l'ai dit, ne pensez pas, mais voyez! ... ». En disposant maintenant des éléments nécessaires pour ne pas aplatir la position de Wittgenstein à un parti pris sur le sens et les emplois, nous dédions la section suivante à la discussion des conséquences de la théorie sur les problèmes de polysémie. 1.2. Analogie et conventions locales comme réponses à

l'inexistence d'un sens unique
Si la notion explicative de cause est bannie du système philosophique de Wittgenstein, le sens en tant que principe explicatif des emplois l'est par conséquent aussi. La notion de ressemblance de famille est introduite comme seul recours possible devant un constat: il est impossible d'établir un sens par-dessus les emplois qui permettrait de prévoir l'application du mot. Ce sens n'est tout simplement pas observable. Faut-il alors considérer qu'un mot est employé au hasard? La réponse est négative: il existe des principes qui permettent d'établir des liens entre les différents 48

Chapitre 1. Ressemblance de famille et analogie. sens d'un mot et qui garantissent la cohésion de l'espace polysémique caractérisant l'unité. 1.2.1 . Inexistence d'un sens unique

La thèse de l'inexistence d'un sens comme principe explicatif émerge d'une argumentation qui se développe en trois points. Considérons la première étape de l'argumentation. Si on observe les emplois d'un mot, il est impossible de repérer un élément unique qui leur serait commun. Et puisque l'extension - seul observable - ne donne accès à aucune intension, le sens n'existe pas. Considérons à nouveau l'aphorisme 66 : IP66 «.. .Considérons par exemple les processus que nous nommons les «j eux». J'entends les j eux de dames et d'échecs, de carte, de balle, les compétitions sportives. Qu'est-ce qui leur est commun à tous? - Ne dites pas: Il faut que quelque chose leur soit commun, autrement ils ne se nommeraient pas «jeux »- mais voyez d'abord si quelque chose leur est commun. - CARSIVOUSLE
CONSIDEREZ, VOUS NE VERREZ SANS DOUTE PAS CE QUI LEUR

SERAIT COMMUN TOUS, A Comme je l'ai dit, ne pensez pas, mais voyez! ... ». Ce constat a pour conséquence directe le fait que la catégorie est privée de son principe explicatif. Wittgenstein est ferme là-dessus: pointer aux emplois n'est pas une manière indirecte d'expliquer, c'est seulement « exemplifier ». La deuxième étape de l'argumentation de Wittgenstein introduit une réplique potentielle à ce qu'il vient d'affirmer. La sémantique lexicale et encore plus la lexicologie se voient dépouillées de leur objet d'étude et elles tentent donc de réintroduire la notion de sens-repère sous forme disjonctive. L'objection potentielle à Wittgenstein consisterait à affirmer que, contrairement à ce qu'il soutient, on est à même de rendre au sens un statut au niveau de la théorie si l'on prend en compte l'ensemble des traits qui se retrouvent au fil des emplois. La troisième et dernière étape de l'argumentation est représentée par la réponse de Wittgenstein à cette objection. Lisons-la: IP68 « ...Mais si quelqu'un disait: « Donc quelque chose est commun à toutes ces formulations, - à savoir la disjonction de
toutes ces caractéristiques communes

- je

répondrais:

ici vous ne

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