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Saussure : la langue, l'ordre et le désordre

De
251 pages
Cet essai propose une reconstruction de la pensée de Ferdinand de Saussure à partir d'une étude chronologique de tous les textes originaux actuellement connus et non à partir du Cours de Linguistique Générale considéré comme la première synthèse interprétative du XXème siècle (1916). Ce changement de perspective permet de découvrir "un autre Saussure", celui dont les conceptions du Temps et de la Complexité trouvent des échos inattendus dans l'épistémologie contemporaine.
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SAUSSURE: LA LANGUE, L'ORDRE ET LE DÉSORDRE

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Créée en 1994 pour valoriser la recherche en sciences du langage, la collection « Sémantiques» accueille principalement des thèses nouveau régime

et des synthèses d' habilitation. Elle publie une nouveauté par mois

dans les différents domaines de la linguistique: phonologie, lexicologie, syntaxe, sémiologie et philosophie du langage, épistémologie, psycholinguistique et sociolinguistique, études littéraires à base de linguistique générale et de sémiotique,
orthophonie, didactique du FLM et du FLE, traduction, terminologie et

industries de la langue en général, mise en œuvre de l'outil sémio-linguistique au service de l'entreprise
(analyse de contenu, marketing, publicité).

* *

*

Contact:
Marc Arabyan CeReS - Centre de Recherches Sémiotiques

Université de Limoges
39E, rue Camille-Guérin 87000 LIMOGES (France)

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Arabyan

s

»

André-dean

Pétraff

SAUSSURE: LA LANGUE L'ORDRE ET LE DÉSORDRE

Préface de Rudolf Engler

L 'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole

France
Polytechnique

L'Harmattan

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L'Harmattan

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Hargita u. 3
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Valéry et le langage dans les Cahiers (1894-1914)
Marielle RISP AIL Le Francique: De l'étude d'une langue minorée à la socia-didactique

des langues

cgL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6511-4
EAN: 9782747565110

Du même auteur

1989, Ferdinand de Saussure: Lefacteur TEMPS et l'étude des transformations des systèmes sémiologiques: Gestion informatisée des ressources manuscrites, Habilitation à diriger des recherches. Université de Franche-Comté. 1990, «La question du sens dans les discours des communautés techno-linguistiques », in La quadrature du sens, p. 181-198, PUP. 1990, « Saussure, Prigogine et le temps aujourd'hui », in Sprachtheorie und Theorie der Sprachwissenschaft, Mélanges Rudolf Engler, p. 183-194, Tübingen, GNV. 1995, « Le temps perdu et le temps retrouvé de Ferdinand de Saussure» in Ferdinand de Saussure and Today's Linguistic Theory, Roma, Bulzoni (conférence au Symposium International de Waseda University, Tokyo, 1992).

1995, «L'ordre et le désordre: l'interaction langue -H- parole» in Saussure aujourd'hui, numéro spécial de LINX, Université Paris X Nanterre (conférence à la Décade Cerisy-Ia-Salle, 1992).
1999, « La Langue, l'Ordre et le Désordre, Les analyses de Ferdinand de Saussure », in Cahiers Ferdinand de Saussure, n° 52, p. 253-282, Genève, Droz (conférence à la Société de Linguistique de Paris, École pratique des Hautes Études, 1999).

Alors dist pantagruel : cc Si les signes vous faschent, ô quant vous fascheront les choses signifiées! »

Rabelais

A la mémoire

de Rudolf

Engler.

À tous les niveaux, la science redécouvre le temps. Et peutêtre cette problématique du temps nous permettra-t-elle de voir se dessiner un nouveau type d'unité de la connaissance scientifique.
Prigogine I. Stengers (Prix (Philosophe Nobel de Chimie), des sciences)

Je ne vois qu'une infime proportion de linguistes, ou peut-être aucune, qui soit disposée elle-même à croire que la question du TEMPS crée à la linguistique des conditions particulières. Ferdinand de Saussure (Notes Autographes)

Par sa genèse, un procédé vient de n'importe quel hasard. Ferdinand de Saussure (Notes Autographes) /I est merveilleux de voir comment, de quelque façon que les événements diachroniques viennent troubler, l'instinct linguistique s'arrange à en tirer le meilleur parti. Ferdinand de Saussure (Notes Autographes) Le hasard cause le désordre, la sélection cause l'ordre. E. Mayr (Biologiste)

Pour aborder sainement la linguistique, il faut l'aborder du dehors, mais non sans quelque expérience des phénomènes prestigieux du dedans. Un linguiste qui n'est que linguiste est dans l'impossibilité, à ce que je crois, de trouver la voie de classer les faits. Peu à peu la psychologie prendra pratiquement la charge de notre science, parce qu'elle s'apercevra que la langue n'est non pas une de ses branches, mais l'ABC de sa propre activité. Ferdinand de Saussure (Notes Autographes)

Préface
de Rudof Engler

Voici

une

nouvelle des

interprétation que puisque présenté (Les

de

la pensée de 1916 Ferdinand

de

Saussure,

de sa n'avait pas

pensée publié On du

linguistique. en date d'ouvrage a cependant maître. édition en quoi Toutefois,

Il faut considérer interprétations aurait qui nous

le CLG

est dans

les faits

la première générale. même

de Saussure Générale

sa conception Sources

de la linguistique du CLG, 1968/1974)

vite pris ce Cours de Godel du Cours ment

de Linguistique Générale

pour la parole 1957)

Les travaux critique précisé

manuscrites (CLG/E

et mon

de Linguistique

ont montré

le CLG était toujours que

une interprétation. c'était la meilleure interprétation possible à ce de son générale langues des

j'affirme

moment-là de l'histoire de la linguistique. époque, lorsqu'on commençait seulement digne multiples de ce nom, une linguistique elles-mêmes. La linguistique influences a commencé

Elle répondait aux besoins à construire une linguistique centrée sur l'étude scientifiques, celle des d'exister lorsqu'elle

uniquement

a su se libérer religieuses... qui avait celui

et dépendances cette

philo sophiques, linguistique

Et voilà Pétroff qui réintègre
s'isoler, s'est se singulariser, dévelo dans

saussurienne, épistémologique

dû qui

un ensemble

nouveau,

ppé à la fin du xxe siècle. très bien le soir où André-Jean à l'Université de Berne d'ordre permettre des surpris, langues. incrédule. avec quatre-vingt. de Prigogine, qui pourrait évolutions Il en était Il était venu Pétroff Georges d'une a paru, Rédard. de Robert découverte la conception trouver des lors d'un C'était Godel. séminaire au début Pétroff saussupistes de en thermo-

Je me rappelle que nous rienne je donnais parlait des des années dynamique recherche. En tout cas, sure,

sur la suggestion comprendre s'informer, donc!

et de désordre, de mieux Il voulait Et nous

il faut que je dise qu'en et même nous

ce qui concerne fasciné. n'avons cessé à étayer

sa connaissance

de Saus-

il m'a vite persuadé ces temps ssances

Et depuis de connai

lointains s'est élargi,

de discuter. ses

Son

propre Quant Notes

champ à moi,

il a cherché

intuitions.

de transcrire et de classer de nouvelles j'ai eu la chance depuis nees de Saussure, dont l'Essence double de novembre-décembre

personCe d'une

1891. espéré.

Cela m'est donc un grand plaisir
qu'il a tenté, analyse notes c'est une rangés reconstruction précise de cours, des textes dans

de saluer

la parution

de ce livre tant saussurienne les nouveaux ou supposé

de la pensée

à partir
Écrits)

autographes leur ordre

(y compris
chronologique

et des

tel.

J'ai dit du CLG de Bally et Sechehaye qu'il était, à l'époque, la meilleure interprétation possible de ce qu'est la pensée linguistique de Saussure. On verra que Pétroff donne 1916,

la conteste,
pas que

la remet

en question, porte moins

parfois

d'une

façon

drastique. et son

Je ne lui rôle en

tort. Sa critique sur ce qui a permis

sur ce qu'était

le CLG,

les interprétations

structuralistes.

16

SAUSSURE:

LA LANGUE,

L'ORDRE

ET LE DÉSORDRE

Ces courants qui ont fait du « système»

saussurien une « structure en soi» font souvent dire à Saussure ce à quoi il n'aurait jamais souscrit, en particulier dans des domaines qu'il se gardait bien d'aborder. Je pense, comme Pétroff, que Saussure se limitait volontairement dans son grand dessein à une sémiologie linguistique qui ne peut être transposée telle quelle sur d'autres objets, dans d'autres domaines. Saussure voulait s'en tenir aux faits, uniquement aux faits et refusait les conce ptions a priori. En témoigne ce projet de lettre des Nouveaux documents (Don BPU 1996) adressée, certainement, à Navi lie, dans laquelle il évoque la nécessité d'un point de vue d'observation et la différence qu'il faut établir entre loi et faits:
«

C'est à dessein

je pense

que vous parlez

au début

des "attitudes"

et 'points

de vue" de l'esprit, dans chaque sci[ence), mais non de ses opérations; en tout cas à dessein que les mots d'opération et d'expérience sont, si je n'ai pas fait erreur, absents du livre entier. La science synthétique, celle qui existerait après idéale exploration de tous les domaines par n'importe quelles voies est la seule qui existe à vos yeux et qui devienne l'objet de la classification. /I me semble que ce principe est d'une justesse admirable. Vous m'encouragez à l'appliquer plus hardiment que je ne l'aurai fait à la linguistique en particulier, quoique déjà porté [..]. En somme on peut dire que tout résultat tiré de l'observation ce qui touche les lois (et non les faits) se résout après coup en des éléments qui auraient permis d'affirmer a priori la même vérité. Le défaut du raisonnement déductif et de la méthode constructive est uniquement dans le danger d'oublier un facteur ou de n'en pas mesurer la valeur; il est en soi <[b}exempt du reproche [... }>. Mais cela même crée un caractère de la loi, par opp[osition} au fait. \ [2} - (caractère subsidiaire) - La loi est ce qui est à la portée de notre raisonnement ou prévision par la simplicité relative des facteurs, et le fait ce qui lui échappe par la trop grande co mplic[ation} de ces fact[eurs} »
Ce que je voulais dire avec tout cela, c'est que l'interprétation d'une œuvre n'est jamais l'œuvre même, ni sa vérité intégrale. Elle dit deux vérités, celle qu'elle attribue à l'œuvre et la sienne propre.

Pétroff a pris le parti d'éclairer l'épistémologie saussurienne par l'épistémologie scientifique moderne issue des travaux en thermodynamique et dans d'autres sciences, celle qui traite du Temps et de l'interaction entre ordre et désordre. Cela ouvre un champ fascinant de discussion. Précisément, c'est parce que toute interprétation est d'abord une prise de p os i-

tion par rapport à l'œuvre, qu'elle invite à la discussion. Il y a toujours eu matière à
dire et à redire dans Saussure, dans le CLG, dans les interprétations critiques, dans les gloses, et qui le nierait? C'est évidemment le cas de l'interprétation de Pétroff. Ce que je pourrais regretter, c'est que ces discussions n'aient pas lieu. Rudolf Engler Worb, juin 2003.

Avant-propos

Évoquer le nom de Ferdinand de Saussure en l'associant à la notion de désordre surprendra évidemment tous ceux qui le considèrent comme le premier des structuralistes. Le structuralisme a revendiqué cette filiation,mais au prix d'une séle ction, d'une mutilation: la conception saussurienne des évolutions a été jugée obsolète et radicalement écartée. Ceux qui se considéraient volontiers comme des héritiers ont donc voulu conserver tout ce qui concernait l'étude des systèmes, des états de langue, et ils ont condamné sans appel la linguistique diachronique, c'est-àdire l'étude des transformations des langues au cours de leur histoire. Ils voulaient ainsi séparer, dans l'héritage de Ferdinand de Saussure, le bon grain de l'ivraie, ce qu'ils pensaient porteur d'avenir, de ce qui n'était que résurgence malheureuse du passé. R. Jakobson 1973.1
La grande force (de Saussure) est d'avoir compris que la description de la langue doit être orientée vers le système, vers les lois structurales de ce système. Mais en ce qui concerne la linguistique historique, Saussure est resté dans l'ornière néogrammairienne. Je dirais que c'est un des symptômes et un des noyaux de la tragédie vécue par Saussure. n'a pas su trouver les nouvelles voies dans ce " domaine.

La linguistique contemporaine n'est jamais véritablement revenue sur ce jugement. Le dossier du Temps a été refermé, définitivementsemble-t-il. Seuls les concepts de la linguistique synchronique sont présentés, critiqués, analysés. C'est ainsi que Ferdinand de Saussure est devenu « le père du structuralisme, » et qu'actuellement, tout ce qui concerne la diachronie, les transformations des systèmes, est quas iment hors du champ des études saussuriennes. On est en présence de deux conceptions du temps radica lement antinomiques, et partant inconciliables. Pour le structuralisme, le temps est un simple cadre (Benveniste) à l'intérieurduquel se déroulent des changements, des évolutions. Pour Ferdinand de Saussure, le temps est un acteur, l'unique acteur des transformations, c'est le facteur Temps. C'est en référence à cette question du Temps que l'on peut affirmer que Ferdinand de Saussure n'est pas un structuraliste. De plus, l'épistémologie contemporaine, celle qui traite des interactk:ms entre l'ordre et le désordre, permet désormais d'envisager autrement la thèse de Saussure et de lever cette déclaration d'obsolescence prononcée dès le Congrès de Prague de 1929. Ces nouvelles données épistémologiques perme ttent de réhabiliterl'approche saussurienne des évolutions.

18

SAUSSURE:

LA LANGUE,

L'ORDRE

ET LE DÉSORDRE

La problématique du Temps, redécouverte par les sciences, la reconnaissance du rôle du désordre dans les processus évolutifs, permettent de placer déso rmais Saussure dans un tout autre paradigme scientifique, celui de l'évolutionnisme. La conception du Temps de Ferdinand de Saussure est ainsi tout à fait originale, étrangère à celle des néo-grammairiens et fondamentalement différente de celle du structuralisme ou de l'ensemble des conceptions linguistiques contemporaines. Contrairement donc à ce que pensait R. Jakobson, Saussure a effectivement trouvé de nouvelles voies dans le domaine de l'évolutiondes langues. Mais les outils épistémologiques pour en comprendre la portée étaient alors inconnus. Ce changement de perspective concernant la conception du Temps de Ferdinand de Saussure va de pair avec une autre approche des textes saussuriens. On considère généralement que l'organisationdu Cours de Linguistique GénéraIeest fidèle à la pensée de Saussure, l'utilisationdes trois cours qui constituent les sources manuscrites ne venant qu'en complément éventuel, pour approfondir tel ou tel concept, en vérifierl'exactitude ou en contester la formulation. Cet essai adoptera un point de vue totalement différent. Ce seront uniquement les textes originauxqui seront pris en compte dans leur déroulement chronologique de 1891 à 1911. En effet, une possibilité nous est donnée depuis l'éditioncritique du Cours de Linguistique Générale par Rudolf Engler (1969/1975) d'accéder non seulement à tous les manuscrits qui ont servi à élaborer en 1916 le Cours de Linguistique Générale, mais aussi aux notes autographes que les Éditeurs de 1916 n'avaient pas retenues comme pertinentes pour leur projet. Ce à quoi s'ajoutent désormais d'autres notes autographes, ce sont les Écrits de linguistiquegénérale par Ferdinand de Saussure (Bouquetet Engler, 2002). Tous ces textes originaux sont évidemment connus des spécialistes. Mais ce qui n'a pas encore été exploité, 'est de les considérercomme un cc c tout» indépendant du Cours de Linguistique Générale, et surtout de les articuler dans leur déploiement chronologique. Il s'agit bien de tous les textes connus, des notes autographes (essentiellement celles de 1891, 1894, 1898) aux notes prises par les étudiants qui ont suivi les trois cours de 1906 à 1911. C'est cette clé de lecture qui va permettre de rouvrir le dossier Saussure, y compris dans sa théorie du signe. L'idée fondamentale est de retrouver les cheminements de la pensée de Saussure tout au long de ces vingt années qui séparent les premières conférences à l'Université de Genève des dernières notes autographes après 1911. Cette lecture chronologique permet surtout de découvrir le filrouge qui relie tous ces textes: c'est la recherche systématique des fondements d'une linguisti ue rationnelle,d'une linguistique scientifique. q Ce changement de perspective de lecture, dont il ne faut pas sous-estimer la difficultématérielle, remet tout d'abord le C.L.G.à sa juste place, celle d'être une première interprétation de la pensée de Saussure, qui, tout en étant une synthèse remarquable, ne peut plus être considérée comme l'expression définitiveet immuable de la conception saussu rienne.

AVANT-PROPOS

19

Le C.L.G. garde cependant toute sa valeur didactique, essentielle et irremplaçabe pour une première acquisition des concepts linguistiques fondamentaux. Mais le retour aux textes originaux envisagés dans leur perspective chronologique permet en fait de mettre en évidence une heuristique tout à fait différente de celle qui nous est présentée dans le Cours de Linguistique Générale. La définitiondu signe n'est pas une donnée immédiate et primaire,mais le résultat de toute une démarche qui part de la complexité d'un système pour en déterminer l'unité. Ainsi~ lecture chronologique de tous les textes originaux va permettre de mieux comprendre la conception des évolutions de Ferdinand de Saussure, et de découvrir l'heuristique de la linguistiquequ'il propose. Voici les grandes étapes du parcours. On commencera par les notes autographes, celles qui ont été écartées par les éditeurs de 1916, mais qui sont à considérer, dans cette perspective, comme les véritables Prolégomènes de la théorie saussurienne. \I s'agit de trois données fondamentales concernant l'approche de « l'objet» langue. Ce sont 10) l'absence de substance ce qui implique la primauté du point de vue de l'observateur (et celle des sujets parlants), 2°) le principe de dualité de tous les phénomènes linguistiques, 3°) la contingence absolue des transformations' due au hasard du changement de point de vue des sujets parlants. Les nouvelles notes autographes (découvertes en 1996) prennent naturellement leur place dans ces prolégomènes puisqu'elles traitent essentiellement de la dualité. Après ces Prolégomènes, sera abordée la conception du Temps et du hasard de Ferdinand de Saussure, conception que les structuralismes ont rejetée, lui préférant une vision téléologique des évolutions. Saussure démontre que les langues évoluent par des faits de hasard à la suite de perturbations phonétiques ou sémantiques, d'erreurs dans la parole des sujets parlants d'une époque donnée. Ce sont des événements linguistiques. Le structuralisme lui a substitué la thèse kantienne d'une téléologie des modifie ations, la synchronie dynamique, qui veut que les changements se préparent dans le passé, et que le futur soit en germe dans notre présent. Cette conception déterministe est toujours acceptée en linguistique, tout comme elle l'avait été dans l'ensemble des sciences. Or ilse trouve que nous sommes les contemporains d'un événement épistémologique important dans l'histoire des sciences, celuide la mise à jour dans les sciences physiques de la possibilité qu'un ordre puisse se mettre en place à partir d'un événement, d'un désordre. La thèse de Saussure retrouve ainsi une légitimitéscientifiquequi luiavait été déniée. Qui plus est, il faut savoir que la conception téléologique des évolutions est désormais complètement abandonnée dans l'ensemble des sciences. L'évolutionnisme de Saussure est ainsi proche de celui de Darwin lequel rejetait la téléologie et donnait un rôle primordial à l'individu(il ne s'agit absolument pas d'un quelconque darwinisme social, ou d'un rapprochement avec les thèses de Schleicher, critiquées avec raison par Saussure).

20

SAUSSURE:

LA LANGUE,

L'ORDRE

ET LE DÉSORDRE

La grande force de Saussure est donc, non seulement d'avoir compris que la description de la langue devait être orientée vers le système, comme le disait R. Jakobson, mais de nous proposer une nouvelle approche des évolutions. Toute la recherche de Saussure est centrée sur la question de savoir ce que devient un système tel que la langue lorsqu'il est lancé dans la spirale du temps, le tourbillon du temps. Le problème n'est pas de suivre tous les avatars de tel 0 u tel mot au cours du temps, c'est l'objet de la philologie, de l'étymologie, mais de comprendre comment on passe d'un système à un autre système. L'étape suivante est donc celle de l'étude des systèmes. C'est cette linguistique synchronique qui est apparue comme fondamentale aux yeux des contemp 0rains, telle qu'elle était présentée par le Cours de Linguistique Générale. Celle qui

fait que Saussure est pour un chacun un

cc

structuraliste

».

Mais, là encore, la lecture de l'ensemble des textes originaux, dans leur progression chronologique réserve une surprise majeure. L'heuristique de Ferdinand de Saussure n'est pas celle que nous a présentée le C.L.G. On sait que le Cours de Linguistique Générale, dans la perspective didactique qui est la sienne, nous propose (impose) tout de go une définitiondu signe linguistique. Or, quand on retrouve les textes originaux qui se succèdent de 1891 à 1911, on s'aperçoit que la démarche de Saussure est effectivement tout à fait différente. Saussure, dans les dernières conférences de mai 1911, nous dit qu'il faut partir du tout, du globe, pour déterminer ce qu'est une unité. Le fameux schéma ?i9~ i.fié slgnlIan n'est pas initialdans la langue, dit-il alors explicitement, remettant en f t cause son raisonnement antérieur du Cours III,et du même coup le raisonnement que les Éditeurs tenaient pour fondamental. Le C.L.G. commence effectivement par une définitionprimitivedu signe. C'est dans le Cours Il que l'on retrouvera cette démarche scientifique proposée par les dernières conférences du Cours III, celle qui par étapes progressives et rationnelles permet de déterminer l'unité, la définitiondu signe. Le point de départ de Saussure, ce n'est pas la définitiondu signe comme nous le présente le C.L.G., mais c'est l'affirmationque la langue est un système de valeurs. C'est une démarche qui part de lacomplexité et de la totalité du système pour découvrir la complexité de l'unité. Cette heuristique se caractérise égaIement par la présence du sujet observateur dans l'objet observé. /I existe bien une théorie du signe chez Saussure, mais elle est à redécouvrir dans la lecture des Cours Ifet III,pris dans leur continuité. Par cette définition du signe, on comprendra enfin comment un événement linguistique,dû au hasard, introduitun désordre dans le système, et comment un autre ordre se met en place. En somme, cet essai propose de se réapproprier la conception du Temps de Ferdinand de Saussure que la traditionstructuraliste a complètement éliminée et de redécouvrir le rôle du sujet dans l'approche du système, tant au niveau de l'observateur dans sa relation avec l'objet obse rvé, que celui du rôle du sujet

AVANT-PROPOS parlant

21

dans les phénomènes linguistiques. Il s'agit, en un mot, d'une tentative de présenter le projet scientifique de Ferdinand de Saussure dans sa cohérence interne dans sa globalité, sans exclusion. Le structuralisme n'a vait voulu garder que l'étude de l'ordre, du système. En réintégrant le Temps, on réintègre le désordre en linguistique. Saussure n'est pas un structuraliste dans la mesure précisément où il prend en compte à la fois l'ordre et le désordre. Tout s'articule donc sur le statut scientifique de l'événement désordre qui prend un sens dans l'évolution en provoquant mettre en place un nouvel ordre, un nouvel état de la langue. linguistique, ce la nécessité de

Dans cette perspective, on s'apercevra que le concept d'événement linguistique de Ferdinand de Saussure, qui a été ignoré jusqu'alors, a probablement des parentés très étroites avec le lapsus psychanalytique. Ce sont des désordres qui se produisent dans la parole d'un sujet parlant, mais leurs destins et leurs limites sont nécessairement différents. Ce fait épistémologique ouvre toutefois la possibiité d'un dialogue différent entre ces deux sciences qui traitent du langage.

Références

S'il a été nécessaire de présenter intégralement les textes initiaux, tels qu'ils étaient de Linguistique Générale, il a été important aussi de ne pas truffer le raisonnement par de constantes citations justificatives. La solution retenue a été de placer tous les textes originauxen notes en bas de page (et seulement eux).

avant leur réécrituredans le Cours

Références des Cours
La structure de la codification des références On trouvera donc:
Cours Cours Cours I RX, p. XXX, E : XXXX. Il R, p. XXX, E : XXXX. III C, p. XXX, E : XXXX.

reflète l'option de la lecture chronolo gique.

Cours I R Cours Il R Cours IIIC Cours Il R, p. XXX E : XXXX

Ce sont les manuscrits de A.Riedlingerpour les CoursI (trois cahiers) et Il, et celui de Constantin pour le Cours III, qui m'ont semblé les plus complets et les plus clairs.
Indique la page exacte du manuscrit ce qui est indispensablepour comprendre l'économie de la pensée de Saussure.

Situe le passage dans l'édition Engler.

Notes autographes
Les notes autographes suivent la codification adoptée par R. Engler.

Note N. XXX,

Notes qui ne se trouvent que dans le fascicule 4.

3XXX, p.XXX
Note N. XXX,

Notes situées dans le C.L.G./E

3XXX, p. XXX, E : XXXX. Note N. 15, item 33XXX Notes dites notes item.

24

SAUSSURE:

LA LANGUE,

L'ORDRE

ET LE DÉSORDRE

Textes de 1891

Ms de 1891, ELG p. XXX

Renvoie aux Ecrits de linguistique Engler.

générale

publiés par Bouquet

et

Autres sources

manuscrites

En ce qui concerne les Anagrammes, les Légendes et autres sources, on s'est contenté de renvois aux pages des ouvrages dans lesquels on les a trouvés. On peut rappeler toutefois que les Anagrammes commencent vers 1906 (en même temps pratiquement que le Cours I), et que les Légendes semblent contemporaines des deux derniers Cours (à partir de 1909).

Starobinski,
1971, p. XXX

Textes

présentés

par J. Starobinski

(Anagrammes

ou Légendes)

dans Les mots sous les mots. Textes rassemblés niche, Zielo, Este. Textes présentés par R. Godel dans Les Sources manuscrites du par Marinetti et Meli dans Le Leggende germa-

Marinetti,

Meli,

1986, p. XXX

Godel, 1969, p. XXX.

Cours de Linguistique Générale.

I. AUTRES

PERSPECTIVES