Sémiotique, phénoménologie, discours

De
Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 742
Tags :
EAN13 : 9782296316928
Nombre de pages : 222
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

«
SOU

s
S

é
1 a

m

a

n

t
d e

q
Mar

u
c

e

s

»

direction

Arabyan

M. Arrivé C. Bouazis F. de Chalonge M. Deguy L.Janvier D. Leeman C. Normand

N. Batt C. Calame M. Costantini G. Deledalle A. Kharbouch H. Meschonnic H. Parret Wang L.
~ ~

A. Bezzazi C. Chabrol I. Darrault-Hanis J. Fontanllle J.-P. Klein C. Mouchard

J. Petitot

~

SEMIOTIQUE,

PHENOMENOLOGIE,

DISCOURS

Du corps présent au sujet énonçant
Textes réunis et présentés par Michel Costantini et Ivan Darrnult-Harris en hommage à Jean-Claude Coquet

L'Harmattan
5.7, rue de l'Ecole.Polytechnique
75005 PARIS. FRANCE

L'Harmattan Inc.
55, rue Saint. Jacques MoNTRÉAL(Qc) . CANADA H2Y lK9

Les éditeurs remercient vivement Florence de Chalonge pour sa contribution à la réalisation de ce recueil.
M. C. et 1. D."H.

1
Michel Costantini et Ivan Darrault-Harris

Vers une sémiotique du continu

D

ANS années cinquante, quand Jean-Claude Coquet achevait ses études, puis les commençait de travailler dans ce champ de la quête du sens qu'il ne devait plus

cesser de labourer jusqu'à aujourd'hui, la sémiotique n'existait pas en France où notre auteur écrivait précisément:
4(

-

et pas

davantage ailleurs, comme en témoignent les bibliographies du Champ sémiologique, la sémiotique a pris naissance dans les années 60 ~1.En effet, les pratiques qui plus tard en relèveraient étaient éparses, erratiques, balbutiantes ou déjà trébuchantes. Ce qui devait servir de base, plus tard, à cette nouvelle discipline, à l'a~ semiotica que nous connaissons bien2

-

ou tout au moins dont

nous évaluons correctement les contours et les lieux de passage ou de raccordement tournés vers d'autres modes de recherche -, se trouvait rangé au rayon de la linguistique, de Saussure à Hjelmslev, de Jakobson à Benveniste. On ne frayait que peu avec
les autres disciplines

- anthropologie ou philosophie -, dont le frottement, eût dit Montaigne, contribua ensuite grandement à l'évolution des études sur la signifiance.
Ne rapporte-t-on pas que deux collègues d'un même prestigieux établissement parisien, deux collègues enseignant au même numéro de la place Marcelin-Berthelot, Emile Benveniste et Maurice Merleau-Ponty, le linguiste de l'énonciation et le philosophe phénoménologue - on verra bientôt le rôle décisif de cette rencontre des deux thèmes chezJean-Claude Coquet3 - ne dialoguèrentjamais- scientifiquement parlant, au moins (il n'y a en tout cas aucune trace de tel dialogue) ?

1 Il s'agit de l'ouvrage dirigé par André Helbo,Le Champ sémiologique: perspectives internationales, Bruxelles, Complexe, 1979. La citation est extraite de la page 11. 2 Ars sem/oUca, cette aventure (cf. infra la contribution de Claude Chabrol) qu'illustrent plus particulièrement ici des chercheurs de la troisième génération de 1'«Ecole de Petris~,Ahmed Kharbouch, Wang Lun-Yue, Florence de Chalonge.

3

Rencontre avec la philosophie illustrée dans le présent ouvrage par les contributions de Jean Petitot, Jacques Fontanille, Herman Parret et, d'une autre façon, Charles Bouazis.

6

SÉMIOTIQUE,

PHÉNOMÉNOLOGIE,

DISCOURS

I 1950-1966 Sous l'égide de Benveniste La linguistique de l'énonciation

La linguistique4, donc, avec en perspective, au futur, la sémiotique. A l'époque, encadrée de ce point de vue par le livre de Buyssens [1943] en amont et celui de Mounin [1970] en aval, la question était: sémiologie de la communication et/ou sémiologie de la signification? Les tenants de la seconde - de sa possibilité, de sa légitimité - se regroupèrent autour de Roland Barthes, au cours de la phase qui devait aboutir aux «Eléments de sémiologie» [1964]. C'est alors que se noua le paradoxe: la modernité et la fécondité se trouvaient du côté de cette dernière position, quand le premier choix était voué à la stérilité et à la désuétude. Or, la conception féconde prenait néanmoins le risque d'oublier que même si on ne le formulera ainsi que plus tard, mais l'esprit était déjà là -, « hors du texte point de salut», il reste que, dans la réalité des faits, de ces faits qui sont si têtus, si résistants, l'énoncé tout bonnement n'existerait pas sans que lui préexistât, ne disons pas un auteur mais très exactement et, osons-le soutenir, tautologiquement, un énonciateur. A l'inverse, quoique qu'eUe le réduisît assez facilement à un pur pôle émetteur, la thèse fonctionnaliste car c'est ainsi qu'on la nommait - avait le mérite, minime certes au regard de ses défauts dont le moindre n'était pas la pauvreté de ses champs d'application (que n'a-t-on daubé sur sa puissance d'analyse limitée aux signaux maritimes et aux galons des hiérarchies militaires ou autres sémiologies du code de la route f), avait le mérite de conserver en quelque recoin cette notion de producteur de I'énoncé, dont on exigeait au moins une modalité, le vouloir, thématisé sous le nom d'« intention de communiquer ». Et la modernité triompha - au point que, dans un articlepassé à peu près inaperçu de 1974, Georges Mounin, sans se rallier le moins du monde à quelque mooe que ce soit, et sans vraiment se déjuger, pouvait admettre enfin que l'image, à laquelle il avait toujours refusé un statut de sémiose pour, notamment, absence de ce vouloir, devait sous un certain angle être considérée comme un système de communication. Il admettait même qu'il était loisible de parler, non sans précautions certes, d'une «grammaire de l'image ». Umberto Eco note ([ 1984], p. 8) qu'en ce temps-là, «à l'époque du plein essor de la sémiotique structurale - je veux dire au début des années soixante », le «dogme courant »,effectivement, était l'exclusion de l'énonciation; dans son cas, c'est «l'intervention interprétative du destinataire [qui] était laissée dans l'ombre, quand elle n'était pas carrément éliminée, parce que considérée comme une impureté méthodologique ». Mais il en allait de même pour l'énonciateur. La mooernité se présentait explicitement comme le triomphe de l'objectivation et l'élimination de la subjectivité. Ainsi que le rappelait opportunément Jean-Claude Coquet en 1987, le résumé le plus

-

-

4 Ce point de départ linguistique est aujourd'hui attesté par les contributions de Michel Arrivé, Claudine Normand, Danièle Leeman.

VERS UNE SÉMIOTIQUE

DU CONTINU

7

décidé et le plus radical de la thèse de l'objectivation fut sans doute constitué par les pages 153 et 154 de Sémantique structurale. On y trouvait à la fois, en 1966 doncd'où, pour une part, notre limite chronologique -, les marques du combat encore incertain mais à l'heure décisive, avec sa batterie d'assertions ou de négations tranchées (notons: éliminer, élimination, éliminer, tous, seule, élimination, tous, exclus, seule, tous, ensemble, élimination, suppression, élimination, toute), et, cependant, il ne paraît pas indifférent de le souligner, ce qui semble être une ouverture vers la sémiotique à venir. Expliquant, en effet, que le contexte d'énonciation introduit dans la manifestation discursive ~ un paramètre de subjectivité, non pertinent pour la description »,

Greimas demande qu'on l'élimine, à moins que l'analyse n'ait choisi ce paramètre
4(

comme objet de description». Un discours assez général, par ailleurs, se tenait alors sur le JE linguistique, en relation avec le travail structuraliste qui abolissait le moi - ce que nous pouvons appeler le JE on tique - en le réduisant à quelque point d'entrecroisement de multiples réseaux auxquels il eût donné figure. Mais ce JE linguistique s'exprimait-il? Non point, il n'extériorisait rien de son intériorité. Il mettait en scène la langue et même, sous la forme lacanienne, lalangue, cette chose qui n'apparaissait nulle part ailleurs que dans le CIG (Saussure [c. 1~]), et encore pas sous cette dernière forme, comme on sait. On prélèvera tout de même ce fragment de la bible d'alors: «Mais qu'est-ce que la langue? Pour nous, elle ne se confond pas avec le langage» (ibid., , p. 25). La langue, qui est tout, sauf individuelle et concrète. Ainsi le JE n'expectorait rien, il déployait une structure. Dès lors, simple opérateur d'une manifestation, inconsistant pour le regard philosophique, inexistant pour le regard sémiotique, qui vouliez-vous qu'il intéressât? Même pas qui s'intéressaitaux énoncés! Aussibien, pour ce dernier, seul comptait le système- utili.. sons désormais le terme hjelmslevien qui avait nom ailleurs langue, structure, code, etc. -, le système fondé sur la triple exclusion de l'histoire, du monde et du JE, ou, pour parler jargon, de la diachronie, du référent et de l'énonciation (car exclure leJE, c'est s'empêcher de penser un TIJ, donc cette relation intersubjective que constitue le phénomène de l'énonciation)5 . Pourtant, en marge de cette symphonie, qui ne manquait pas de ténors, les plus attentifs entendaient revenir de façon récurrente la petite musique benvenistienne, qui d'ailleurs ne se trouvait pas totalement dissonnante, quoi qu'on en ait, avec cette koinè sémiotique, sinon avec la koinè structuraliste. Il suffit, pour le montrer à l'évidence, de reprendre la définition du JE comme opérateur d'une manifestation. Si pour la plupart ce statut rendait inutile l'étude, excluait le JE de leur visée, c'est à partir du même jugement sur sa fonction que Benveniste pouvait légitimement, au contraire, investir une bonne part de sa recherche dans ce JE et les autres déictiques. Rappelons tout d'abord qu'une des plus importantes évocations« modernes» de cette question est une adresse de Benveniste à une rencontre de philosophie, non de linguistique: sa communication

5 Phénomène qui retient au contraire, dans le présent ouvrage, toute l'attention, sous des formes différentes mais convergentes, de Claude Calame, de Ahmed Bezzazi, de Noëlle Batt et de Jean-Pierre Klein.

8

SÉMIOTIQUE,

PHÉNOMÉNOLOGIE,

DISCOURS

devant les congressistes de Genève en 1966, au colloque des Sociétés de Philosophie de langue française; est-ce là le facteur qui déterminera quelques errements? Quoi qu'il en soit, lorsque dans le système abstrait que la linguistique structurale, depuis le début du siècle, se donnait pour tâche de construire, cette mise en évidence eut lieu, entre les articles de Jakobson et de Benveniste qui s'échelonnent de 1950 à 1959 (notammentJakobson, [1957] = [1963], p. 176-196; Benveniste [1958]), le changement de préoccupation pointa. Ce n'est cependant qu'au tournant des sixties que l'affaire se noue, et une décennie après, que la petite musique devient une scie de supermarché: comme toujours dans ce domaine, méfions-nous des contrefaçons, ces retours du moi le plus subjectivement psychologique sous couvert de rigueur linguistique... Cela dit, nous pouvons retenir comme la pointe extrême de la définition structurale duJE benvenistien cette citation de Coquet ([ 1986], p. 4) : «un agent d'effectuation, un actant énonçant son rapport au monde », présupposé ou à tout le moins postulé par le« discours ». Soyons attentifs, en effet, à l'évolution de la problématique: le point de départ est le repérage du rôle important des déictiques dans le fonctionnement de l'énoncé, spécialement du JE ; la suite est le travail intensif des phénomènes énonciatifs; la fin -le
risque que cela finisse ainsi, en tout cas

- est

le retour incontrôlé

au JE, presque unique

pôle subsistant des nombreux déictiques, qui englobent, outre les quatre de base ceux par rapport à quoi l'énonciateur opère le fameux débrayage créant l'énoncé du non-Je, non-Tu, non-maintenant et non-ici -, certains emplois de « papa », de «maman »,et bien d'autres occurrences. Or, c'est presque là le plus grand piège -celui que n'évitent pas nécessairement les philosophes qui reprennent les intuitions benvenistiennes, celui où sont tombés nombre d'essayistes portés sur le« nouvel individualisme» -, oublier que sémiotiquement parlant, la solidarité est absolue entre tous les déictiques qui «se réfèrent à des objets dont la nature particulière ne se détermine qu'à l'intérieur de l'instance particulière de discours qui les contient» (Kerbrat-Orecchioni [1980] , p. 44), mais qui ont toujours une significationen langue, comme le souligne Jakobson ([1957], p. 179) contre Husserl: On a souvent pensé que ce caractère particulier du pronom personnel et des autres embrayeurs résidait dans l'absence d'une signification générale unique et
constante. Ainsi Husserl: Das Wort
«

-

ich

»

nennt von Fall zu Fall eine andere Person,

und es tut dies mittels immer neuerer Bedeutung. A cause de cette prétendue multiplicité de leurs significations contextuelles, les embrayeurs, par opposition aux symboles, furent traités comme de simples index. Chaque embrayeur, cependant, possède une signification générale propre. Ainsi «je» désigne le destinateur (et «tu» le destinataire) du message auquel il appartient. Considérés ainsi dans leur fonction d'articulation de l'énoncé sur l'énonciation, les déictiques devenaient des embrayeurs (selon le terme utilisé en 1963 par le traducteur français de Jakobson), et la différence est d'importance, car« déictique» dit plutôt l'ostension du réel qu'ils sont supposés effectuer, «embrayeur» ne dit que le rapport, interne à la sémiosis, entre l'énoncé et le Sujet énonçant. le danger signalé, oublier la nature commune de tous les déictiques, et que cette nature commune n'est pas

VERS UNE SÉMIOTIQUE

DU CONTINU

9

d'offrirle discoursà la « morsure du réel »,comme le soutenait Ricœur vers 1969, mais d'embrayer sur l'énonciation - ou, aussi bien, de permettre à l'énonciateur de
débrayer son énoncé -, ce danger n'était pas illusoire, mais peut passer désormais pour écarté. EtJean-Claude Coquet n'est pas le dernier à l'avoir écarté, lui qui non seulement a reconnu dans le JE au moins un des éléments de ce qu'il préférera appeler l'instance d'énonciation, puis l'instance énonçante, mais s'est ensuite longuement intéressé à la structuration non pas du moi de l'auteur, mais bien de ce JE-là. Les fruits de cette formation et de cette attitude se révéleront très vite: certes, c'est dans l'article« Poétique et linguistique », par exemple, publié en 1972, ou dans Sémiotique littéraire [1973c] - dont le titre, pour certains, pouvait constituer alors un oxymore, en tout cas une provocation -, ouvrage de l'année suivante, que nous avons appris à envisager de reconnaître un «statut pleinement scientifique» à la linguistique du discours - celle qui fait la place au JE. Dans le premier article, Jean-Claude Coquet, écartant les deux palliatifs proposés d'un côté par Julia Kristeva, de l'autre par Georges Mounin aux «insuffisances de la théorie linguistique», trace une troisième voie qui n'emprunte rien à la formalisation para (ou pseudo-) mathématique que prône la première et qui récuse la possibilité même d'une visée du vécu -l'intimité du JE réel, donc - qu 'évoque le second. Cette voie, qui entend articuler entre eux les niveaux grammatical, phonique, prosodique et sémantique, et décrire les règles de transformation, permet d'établir la relation du Sujet à l'Objet, dans laquelle le Sujet, s'il renvoie au JE, n'en a pas forcément l'allure - dans un exemple célèbre emprunté à Apollinaire, il se transforme en tramways et en cafés -, et surtout, comme il est dit [1973c, p. 8] , « ce "je" ne peut être qu'une forme linguistique ». Mais les recherches qui aboutissaient à ces conclusions avaient déjà été publiées ou communiquées partiellement bien des années auparavant - on pense ici notamment au travail sur L'Etranger de Camusqui remonte à l'intervention au symposium de Varsovie, c'est-à-dire à 1968.

II 1966-1983 Aux côtés de Greimas Les débuts de l'Ecole de Paris
C'est donc très tôt que la sémiotique du sujet - apport central de J.-C. Coquet-,
dénommée aussi subjectale en regard de la sémiotique objectale de Greimas, manifesta les premiers éléments de sa construction, avec un décalage temporel faible, beaucoup plus faible qu'on ne le dit généralement, par rapport à la théorie greimassienne, laquelle semblait pourtant occuper, dans les années 70, la totalité de l'espace sémiotique. Simplement, il fut longtemps considéré, et sans doute à tort, que cette sémiotique pourtant originale restait de plain pied, épistémologiquement, théoriquement, avec la théorie-mère, se contentant de la prolonger dans des directions inédites. En notre qualité de témoins privilégiés de cette époque, comme étudiant pour l'un et jeune collègue pour l'autre de Jean-Claude Coquet, nous voudrions rétablir ici une

10

SÉMIOTIQUE,

PHÉNOMÉNOLOGIE,

DISCOURS

certaine vérité historique sur l'édification d'un parcours de recherche étroitement solidaire d'un enseignement si innovant (dans son ton comme dans son fond) qu'il détourna définitivement maint étudiant d'études littéraires très classiques vers la construction rigoureuse du sens des textes. En effet l'un de nous (1. D.-H.) eut la chance de participer à l'Université de Poitier~ dans les années 1965, au tout début de ce qui allait devenir l'Ecole sémiotique de Paris. L'ouvrage de 1973 intitulé Sémiotique littéraire contient les traces des premiers enseignements de ).-C. Coquet, de ces cours qui piquèrent la curiosité intellectuelle de bien des étudiants familiers d'un enseignement de la littérature alors on ne peut plus traditionnel. Après le départ de Greimas7,).-C. Coquet maintint à Poitiers le seul pôle d'enseignement et de recherche en sémiotique littéraire, et dirigea les premiers mémoires de maîtrise dans cette approche considérée avec méfiance, sinon condescendance, par les tenants pictaves de l'analyse historico-biographique du texte littéraire (parmi ces premiers étudiants, F. Rastier avait choisi de travailler l'œuvre de Stéphane Mallarmé, I. Oarrault-Harris celle de Lautréamont, A. Prévost celle d'Eugène Ionesco). Au moment donc où paraissait la Sémantique structurale,).-C. Coquet élaborait et enseignait une sémiotique certes fortement influencée par Greimas et Lévi-Strauss (cf. les chapitres 2 à 6 de Sémiotique littéraire), mais manifestant, avec le recul, des caractéristiques théoriques et méthodologiques originales dignes d'être relevées, et prophétiques des constructions ultérieures comme de la prise d'indépendance épistémologique8. Au contraire de Greimas qui planta son camp de départ à la fois en sémantique de la langue et en Iittérature9 orale (cf. la réanalyse du corpus de V. Propp dans Sémantique structurale, celle aussi de tel mythe bororo du corpus lévi-straussien dans Communications 8), une première et conséquente originalité consistait tout simplement à s'occuper d'emblée et exclusivement de textes littéraires modernes: la rencontre avec la sémiotique, dès le début, se fit donc à travers les Illuminations de Rimbaud, les poèmes d'Apollinaire, ou L'Etranger de Camus. Une telle démarche était audacieuse et convaincante pour les étudiants de l'époque qui pouvaient juger de l'intérêt et de la validité d'approches contrastées, car appliquées

6 Selon la dénomination entérinée par l'ouvrage collectif dirigé par j.-C. Coquet, Sémiotique: l'Ecole de Paris, Hachette, Paris, 1982.

7 A.J. Greimas, au retour de Turquie (il quittait les universités d'Ankara et d'Istanbul), fit un
assez bref mais remarqué passage (1962-65) dans cette université, occupant la chaire des « Dialectes du Haut-Poitou», lieu d'un tout autre enseignement! Il mettait à cette époque la dernière main au manuscrit de Sémantique structurale. Il fut élu dès la rentrée universitaire de 1965 Directeur d'Etudes à la sixième section de l'E.P.H.E., devenue plus tard E.H.E.S.S. 8 Le premier article de J .-C. Coquet, intitulé « L'Objet stylistique», parut dans la revue Le Français moderne (1967,1) ; il fut écrit (1964) avant la rencontre avec Greimas et contient déjà des préoccupations orientées vers le discours et la question du sujet. 9 Toutefois, on le sait, Sémantique structurale contient la réanalyse, sémiotique, de la thèse de doctorat de T. Yûcel consacrée à l'œuvre de Bernanos (p. 222-256).

VERS UNE SÉMIOTIQUE

DU CONTINU

Il

quelquefois aux mêmes textes par le linguiste et l'enseignant traditionnel. S'installer ainsi au sein des textes littéraires modernes eut une double conséquence expliquant en (grande?) partie le décours de la recherche poursuivie parj.-C. Coquet. Lapremière conséquence fut l'intérêt constant, concernant les textes poétiques, pour le signifiant 10 et son analyse sémiotique (et non pas seulement phonologique ou prosodique) suggestive, alors que beaucoup d'analyses de tels textes s'empressaient, après quelques rapides remarques formelles, de se centrer sur les structures sémio-narratives. On fait ici référence, par exemple, au projet de vérification du principe d'équivalence11

de Jakobson (chapitre « Poétique et linguistique »,dans Sémiotique littéraire), ou
encore, au sein du même ouvrage, à la construction d'actants de transition, dont la fonction est modale (et non narrative) et la nature phonique et prosodique (<<Sémantique du discours poétique» : analyse de Colchi£[W!s d'Apollinaire). Laseconde conséquence du choix d'un tel corpus de textes fut la fréquentation permanente d'une problématique inhérente à la littérature moderne, problématique d'ailleurs clairement repérée par Greimas lui-même mais non exploitée, celle de la prégnance de l'identité des actants dans un tissu événementiel et narratif passant au second plan, voire réduit à presque rien (Greimas évoque à ce propos le dépérissement du niveau événementiel au profit d'interrogations sur l'être des actants). Bien plus, le recours privilégié à l'œuvre théâtrale de Paul Claudel (voir le dernier chapitre de Sémiotique littéraire et surtout le second tome du Discours et son sujet [1985]) fournissait une exceptionnelle richesse, celle d'une foisonnante ontogénèse de sujets en construction, en quête d'identité. On sait d'autre part qu'avec Marcel Proust, Paul Claudel figure panni les auteurs particulièrement affectionnés et cités par les phénoménologues: une raison supplémentaire de reconnaître toute sa pertinence à l'apport d'un MerleauPont y, collègue, ainsi qu'on l'a déjà rappelé, d'Emile Benveniste au Collège de France. L'apparition du couple oppositionnel sujet / non-sujet dans la théorie de Jean-Claude Coquet marque clairement (on s'y arrêtera infra) l'avènement déclaré de la sémiotique dite subjectale, dont le lieu de construction et d'explicitation reste Le discours et son sujet, en ses tomes 1 & 2, parus respectivement en 1984 et 1985. Ce qui ne signifie nullement qu'on ne puisse relever antérieurement bien des signes avant-coureurs, précurseurs de cette opposition conceptuelle capitale démarquant nettement l'approche subjectale de la théorie greimassienne et néo-greimassienne. Et l'on peut observer, dans les années qui ont précédé la présentation cohérente de la nouvelle théorie, chez les tenants de la sémiotique objectale, de réelles difficultés (ainsi, pour Greimas et Courtés, dans leur D~tionnaire de Sémiotique [1979]) à apprécier, par exemple, l'originalité des propositions de l'auteur d'un article déjà bien prometteur: La Relation sémantique
4(

10Cet intérêt pour le plan du signifiant est sans doute pour beaucoup dans l'intérêt soutenu pour la psychanalyse lacanienne et les travaux de J. Kristeva, entre autres. On y reviendra en détail infra. la foncIl Voici commentJakobson [1963, p. 220] définit lui-même le principe d'équivalence: tion poétique projette le prindpe d'équivalence de l'axe de la sélection sur l'axe de combinaison. L'équivalence est promue au rang de procédé constitutif de la séquence~.
4(

12

SÉMIOTIQUE,

PHÉNOMÉNOLOGIE,

DISCOURS

Sujet -Objet» [1973b], article paru la même année, donc, que Sémiotique littéraire. Car gare aux malentendus et aux confusions! La notion de non-sujet existe bel et bien dans

lathéorie sémiotiquestandard: en effet tout actant peut « éclater paradigmatiquement
(...) en au moins quatre positions prévisibles sur le carré sémiotique» (Dictionnaire de sémiotique, s. v. sujet, [1979] p. 371). On aura ainsi le sujet, l'anti-sujet, le non-anti-sujet et le non-sujet12. Suit sous la même entrée la référence à l'article précité de J.-C. Coquet sur fond de tentative d'intégration de son apport à la théorie standard: D'autre part le schéma narratif prévoit, pour tout sujet perfonnateur, une instance d'acquisition de la compétence qui est de nature modale: selon la nature de la compétence dont ils sont dotés, une typologie des sujets cÔmpétents est envisageable: J-C. Coquet, par exemple, note symboliquement les quatre sujets correspondant aux quatre positions du carré sémiotique: «je+», «je

- », «on»

et « ça » ;

une telle typologie des sujets, qui n'en est qu'à ses débuts, semble particulièrement promettewe. Or, un examen attentif du modèle logique organisant ces quatre positions (p. 82 de l'article de Iangages [1973a]) montre qu'il ne s'agit pas d'un carré sémiotique orthodoxe mais du groupe de Klein, à cause de la nécessité de poser, outre les relations de contradiction et de contrariété, une relation d'inversion de l'ordre des modalités, par exemple entre Je + (vps) et Je- (spv)13. D'autre part, fait saillant, la modalité du vouloir se détache du pouvoir et du savoir, devenant une modalité qui peut régler les autres. Et, surtout, surgissent, dans la paraphrase des quatre suites modales canoniques retenues, les termes de quête et de savoir de l'identité qui entrent en fort contraste avec la quête de l'objet traditionnellement centrale en sémiotique narrative. Plus de dix ans avant la parution du Discours et son sujet, on rencontre ici (et aussi dans la dernière partie de Sémiotique littéraire consacrée à Claudel et intitulée« Le Système des modalités et l'analyse transformationnelle du discours », p. 147-254) un modèle précurseur proche de celui des instances énonçantes, avec l'apparition de sujets clivés selon leur capacité, ou non, de quêter et/ou d'assumer leur identitél4. D'ailleurs, la lecture de l'index des symboles et notations comme celle de l'index des auteurs, dans les dernières pages de Sémiotique littéraire, montre clairement que l'ouvrage, qui est en partie un recueil d'articles s'échelonnant dans le temps, constitue bien une charnière entre deux périodes dont la première va s'achever.

12Remarquons au passage que seules, et pour cause, les positions de sujet et d'anU-sujet sont véritablement fonctionnelles dans les descriptions sémiotiques greimassiennes. Ce qui n'est nullement le cas pour le carré sémiotique des Destinateurs où les quatre positions sont en général également occupées (cf. A..J. Greimas, Maupassant: la sémiotique du texte, Seuil, Paris, 1976, p. 63). 13Les trois lettres v, p, s notent respectivement les modalités du vouloir, du pouvoir et du savoir; on sera aussi sensible à l'ordre des modalités: la notation vps indique que le vouloir régit ou règle lepouvoir et le savoir. 141£vouloir devait se transformer en ~méta.vouloir» et le 4(ça» contribuer à la définition du

non.sujet. Quant au on »,ilnourrira la relationhétéronome au Destinateur.
4(

VERS UNE SÉMIOTIQUE

DU CONTINU

13

Cette première phase de la recherche est marquée, nous l'indiquions supra, par l'influence conjointe de Lévi.Strauss et Greimas, également cités, dont les formalisa. tions respectives coexistent dans l'index: relation inverse, converse, homologie, etc., pour le premier (voir p. 256) ; actants, fonction, qualification, modalité, aspect, etc., pour le second (voir p. 257). Les citations d'Emile Benveniste (en nombre équivalent à celles de Greimas et LéviStrauss) sont particulièrement intéressantes. Tout au long de l'ouvrage, on observe une transformation significative du contenu de ces citations, laquelle annonce l'imminence du début de la seconde période. En effet si le Benveniste des premières citations15 est bien le Benveniste saussurien, grammairien de la phrase, celui des dernières références est celui influencé par la phénoménologie, qui introduit la notion d' instance de parole» et qui met en avant le 4( discours où (le sujet) se pose désespérément» (Benveniste [l966b], p. 154 et 77, cité par j..C. Coquet [1973a], p. 160 et 208). Ainsi allait s'ouvrir la seconde période, à la faveur d'une convergence de facteurs: la nature même, littérnire, moderne, des textes soumis à l'analyse et pourvoyeurs de théorie, l'avènement, grâce à l'apport de Benveniste, d'une linguistique de l'énonciation sur s fond de retour du sujet (et de déclindu structuralisme4( tatique») et, surtout, le regain
4(

de vigueur de la phénoménologie qui n'avait d'ailleurs jamais démissionné, même aux moments où le structuralisme semblait avoir méthodologiquement annexé toutes les sciences humaines: on se souvient, dans les années 1960, des joutes verbales entre Lévi.. Strauss et Ricœur (comme en porte témoignage le numéro Il, daté de novembre 1963, de la revue Eçprit), et des rencontres publiques, plus confidentielles, entre Greimas et Ricœur, dont l'un des signataires (I. D..H.) avait été, à l'époque, coorganisateur16. Mais le pas à franchir pour fonder véritablement une sémiotique du sujet, fX>urtirer toutes les conclusions du primat du discours sur la langue, restait important et décisif: il était nécessaire de remettre en cause le point de vue logiciste et immanentiste, de rétablir le sujet énonçant dans la réalité charnelle d'un corps implanté dans l'ici et le maintenant de la relation au Monde et à l'Autre. Il fallait mettre radicalement en cause le célèbre parcours génératif greimassien (et la sécurisante stratification des niveaux patiemment construits) pour affirmer et démontrer que seule l'instance énonçante pouvait être source de discours.

15Ainsi cette citation - curieusement ambiguë - de Benveniste [1966, p. 83] en épigraphe de Combinaison et transformation en poésie» (Coquet [1973c, p. 67]) : « Un langage est d'abord une catégorisation, une création d'objets et de relations entre ces objets~, qui peut s'interpréter soit comme une déclaration immanentiste hjelmslévienne, soit comme une assertion audacieuse sur la « réalité» du langage, encore qu'il s'agisse vraisemblablement d'une simple fidélité à Saussure.
4(

160n pourra lire avec profit la transcription du dernier débat public (consacré à la sémiotique des passions) entre Greimas et Ricœur à la fin de l'ouvrage d'Anne Hénault, Le Pouvoir comme passion, Paris, P.U.F., 1995.

14

SÉMIOTIQUE,

PHÉNOMÉNOLOGIE,

DISCOURS

III 1984-1996 Sémiotique du continu, sémiotique De l'instance énonçante à la continuité des choses LorsqueJean-ClaudeCoquet prolonge Benveniste(cf.supra I), non seulement il restitue une place au JE jusqu'alors exclu du fonctionnement textuel- sauf à s'incarner dans un pronom de première personne dit possessifou, précisément personnel, trace réputée appartenir à l'énonciation énoncée -, mais il lui confère la place initiale
ratione cognoscendi, ceHe qu'elle occupe de fait dans le fonctionnement de l'énonciation, telle que nous la constatons empiriquement provenir d'un sujet énonçant (cf. supra 11),donc, d'une certaine façon, ratione essendi. C'est sans aucun doute ce renversement qui l'entraîne vers une attention particulière portée à la notion de distance, et d'une distance saisie dans sa continuité, perturbée le moins qu'il est possible par des étapes qu'articulent des ruptures (que l'on pense au rôle joué en sémiotique objectale par la transgression ou le départ). En effet, l'instance énonçante en vient à être pensée, par une comparaison partiellement empruntée au danseur et chorégraphe Merce Cunningham, comme un centre
4(

subjectale

qui se déplace à travers l'espace» commencement hétérotopique absolu initial-,

et le temps. Alors il ne peut plus être question

d'un

-

celui qui est conçu en narratologie classique comme l'espace non plus que d'une fin absolue - en narratologie classique

l'espace hétérotopique final. Au contraire, cette instance est à la fois un départ (pour la scolastique, elle est a quo, en termes aristotéliciens nous dirons qu'elle marque le potben), une fin (ad quem, qui marque le po,) et un lieu de traversée, parcours de la distance (per quem, soit le pet). Dès lors, la question essentiellement mesure, d'une mesure qui ne figerait pas le réel dans une quadrature en ce sens que les instruments son sujet constituent démarche de la sénliotique forgés par ).-C. Coquet et présentés antérieure. Rappelons-nous: une rupture ou, à tout le moins, un prolongement
4(

lieu mobile du et de sa

posée est bien celle de la distance,

définitive. C'est décisif de la

dans le Discours et

à la fin des sixties, le carré

ajoute» les subcontraires au résolument binaire sémiotique 4(
Sémantique structurale. plus fine à la structuration

axe sémantique» de

Ce faisant, le carré ne substitue pas seulement une division manichéenne par le deux. Bien au contraire, quand l'opposi-

tion par le versus était figée

-

pour autant que la distance que marque ce vs n'est par-

courable qu'en deux sens sur une longueur toujours équivalente -le parcours du carré, pour peu qu'on ne le fige pas à son tour dans une rigueur pseudo-Iogique, relie quatre pôles dont deux ne sont pas fIXeset ne sont pas définis autrement que négativement, ce qui introduit une tension-vers dotée, ou dotable de variabilité. Inutile de s'étendre ici sur la qualité particulière, la labilité des subcontraires, mais qu'il suffise de noter l'importance de ce passage d'une conception très occidentale du duel- on en trouve des indices multipliés dans ce qu'il faudrait nommer le binarisme grec, si clairement manifestée dans les nombreux sens d'un même mot, agon - à une idée de com-

VERS UNE SÉMIOTIQUE

DU CONTINU

15

plémentarité dynamique dont la pensée extrême-orientale a poussé au plus loin la réflexion, et peut-être devrions-nous écrire la réflection. Dès lors, le carré lui-même appelle à être surpassé, car il suppose un troisième temps - entre la position du premier pôle et la 4(découverte» du deuxième. Ainsi,

entre 4(vie»

et 4(mort », iln'y a pas d'intermédiaire pour la théorie de l'axesémantique,

mais ilyen a un dans le parcours du carré: c'est une distance qui ne se parcourt pas instantanément par la simple opération d'antithèse, mais qui se déroule dans l'espace et dans le temps selon des passages différents, par le pôle de la non-vie et/ou de la nonmort, et par des avancées - éloignements ou approches - relatives à ces pôles. Ce qu'appelle le carré sémiotique ainsi entendu, et ce que commencent de réaliser, donc, les propositions deJ..C. Coquet en 1984, c'est une mesure de lagradation17. Ces propositions qui arriment les uns aux autres dans une chaîne continue les pôles qu'on a pu dénommer18 ignorance (virtualité de la relation), disjonction (actualisa. tion), affrontement, proximité, union, voire communion 19,et homologables en partie à ces scansions du temps, dans la relation à autrui, qu'il est loisible d'évoquer comme rencontre, description, comparaison, altération et création. A partir de là, une quête est possible, qui vise à rendre compte du continu par une sorte de proxémique mentale, où ni commencement ni milieu ni fin ne sont fixés non plus que figés. La problématique des théories picturales chinoises illustre assez bien cette vision des choses, que la tradition occidentale d'ordinaire minimise. Ainsi, pour l'auteur des célèbres Propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère, Shih t'ao (1641. c. 1710), c'est un même processus qui parcourt la création de l'Univers et la création de l'artiste, résultat, dans les deux cas, du jeu du yin et du yang. Le lettré mandchou Tan3 Dai20, son contemporain, le répétait dans son traité de 1717, où il écrit entre autres 1: Dans leur alternance de repliement et de déploiement, le Ciel et la Terre donnent fonne à toutes les créatures qui, toutes, naissent naturellement sous l'impulsion du
souffle; il en va de ntênte pour la création picturale: dans la peinture des Anciens,

le pinceau avec son activité fait office de Yang, l'encre avec son immobilité fait

17Une utilisation de ces instruments est proposée à-dessous par Florence de Chalonge. 18Les principaux textes de référence sont: Kim Young Hae, «L'Eternel Autre: l'Orient vu par l'Occident », in L'Etre différent et ses images Qournées Internationales de Blois, 27-28 septembre 1991), AnaJeJe Universitatii Bucurest; -Istarie, anul XLI, 1992 (Bucuresti), p. 51-56 ; Michel Costantini,« Subjectin Structure: AComeback ?», in SebeokTh. &). (ed.),Advances in VisuaJSe1niotics, TbeSe1niotic Web 1992-1993, New York/Berlin, Mouton de Gruyter, 317334. 1911n'est sans doute pas sans intérêt de noter ici que Benveniste, lorsqu'il s'inspire de Mali. novsky, conserve l'original et transcrit en «communion phatique» ce que Roman)akobson, pour sa part, infléchit en la (trop) bien connue «fonction phatique ». 20Autrement transcrit, parfois, T'ang Tai. Auteur d'une Initiation à l'ari pictural. 21Tf. Pierre Ryckmans, Les Propos sur lapeinture du moine Citrouille-Amère, ollection c «Savoir», Paris, Hermann, 1984, p. 63, note 1 (1ère éd. 1968).

16
produire poration

SÉMIOTIQUE,

PHÉNOMÉNOLOGIE,

DISCOURS

officede Yin ,.transmettre le soufflepar le moyen du pinceau est lefait du Yang

,.

les tonalités au moyen de l'encre est le fait du Yin,. et c'est par cette incordu Yin au Yang, réalisée par le pinceau et l'encre, que chaque peinture se

trouve produite (u.). Le naturel du pinceau et de l'encre correspondent au naturel du Ciel et de la Terre. Le quatrième chapitre des Propos de Shih t'ao, pour sa part, est intitulé, selon la traduction de Ryckmans22, «Vénérer la réceptivité ».Le concept de shou sert à désigner la perception du monde, mais dans une attitude de contemplation prête à recevoir tout ce que donne ce monde, d'où l'insistance sur l'aspect de réception, et, hors application, de réceptivité. La direction de la ligne dynamique qui unit les êtres - tout à l'inverse de la visée et de la fuite des lignes perspectivales -est clairement indiquée par ce passage de Shih t'ao: (...) la peinture résulte de la réception de l'encre,. l'encre, de la réception du pinceau,. le pinceau, de la réception de la main,. la main, de la réception de l'esprit: tout comme dans le processus qui fait que le Ciel engendre ce que la tem! ensuite accomplit, ainsi tout est lefruit d'une réception. Cette consécution n'est pas seulement une succession, mais le support de la transmission d'un tlux, que les Chinois ont thématisé en évoquant le yi des chosesconcept que nous interprétons comme intentionnalité, juste vision, disposition mentale au moment de la création (Cheng [1979], p. 109-110). Selon Wang Lü, peintre de la dynastie Yuan, au XIVesiècle, lorsqu'on a obtenu la forme juste, le yi s'y propage de lui-même. Et comme le déclarait le lettré, calligraphe et peintre de la dynastie Sung, Su Tung Po, avant de peindre un bambou, il faut que le bambou pousse en votre for intérieur. Alors je puis créer la forme: reste à l'énonciataire à «laisser infuser le sens: (...) laisser dissoudre librement en soi tout le sens possible, se prêter à ses sollicitations secrètes et s'engager ainsi dans un itinéraire qui se renouvelle toujours, à l'infini.» Oullien [1991], p. 15). C'est ainsi que s'installe la fluence dans le processus général de la communication, au sens le plus large, et c'est ainsi que la sémiotique peut désormais la rechercher. Substituer à l'antithèse la consécution, pousser le prolongement jusqu'à la co-incidence, prôner l'ajustement jusqu'à la quasi fusion - s'ingéniant à nuancer le presque et le pas-tout-à-fait -, voilà ce que semble devoir devenir en effet la tâche de la sémiotique continuiste, telle que Le Discours et son sujet en a posé les fondements. Paraphrasant Louis Althusser dans sa comparaison du philosophe idéaliste et du philosophe matérialiste23, oserons-nous affirmer que la sémiotique objectale sait d'où le Sujet vient (de l'espace hétérotopique initial), sait où le Sujet va (vers l'espace hétérotopique final), connaît la gare de départ (c'est la transgression de l'interdit) et celle

220p. cit., p. 43. 23Louis Althusser, L'Avenirdure longtemps, rédaction de 1985 (Livre de poche n° 9785, 1994, p. 243-244), reprenant partiellement un passage de Les Faits, reproduit dans le même volume

p.480.

VERS UNE SÉMIOTIQUE

DU CONTINU

17

d'arrivée (la reconnaissance, la marque de la sanction), quand la sémiotique subjectale, pour sa part, prend le train en marche (il n'ya pas de commencement absolu), ne sait pas où il va (il n'existe pas de fin déterminée), et, qu'entre une demi-douzaine de gares (nous en avons nommé quelques-unes, disjonction ou description, communion ou création), à la façon dont le philosophe matérialiste, selon Al, tu sers (le capitalisme)24, «découvre les installationsfactuelles du wagon et de quels compagnons il estfactuellement entouré »25,elle discerne les positions factuelles et mouvantes de

l'entre-deux (tel est le parcours de la distance) ?

.

La question du non-sujet S'il est un paradoxe dans ce dernier parallèle, c'est que la métaphore de Louis Althusser, «qui vaut ce qu'elle vaut », selon sa propre expression, est uti1isée alors dans le cadre de la pensée d'un« procès sans sujet ».Pour qualifier la sémiotique subjectale, on ne saurait faire mieux! Il reste néanmoins que cette sémiotique dite subjectale est aussi celle qui contribue le plus adéquatement à poser une notion dont l'avenir ne semble pas illusoire: celle de «non-sujet ». Le non-sujet n'est pas l'équivalent du sans sujet: il est le substitut de ce dernier dans une conception générale où la disparition du sujet est illusion. Le paradoxe n'en est donc pas un, en fait, si nous admettons que le système de référence, le paradigme, comme dit souventJ.-C. Coquet, a changé. 1. Du signifiant
Même si l'auteur des Ecrits est souvent cité, ainsi au tout début du Discours et son sujet (p. 16), dans un contexte, alors, de grande proximité entre le sujet du discours et le sujet parlant de la psychanalyse, ou encore, un peu plus loin (p. 31), pour convoquer la

célèbre analyse du « stade du miroir» comme «expérience d'anticipation »,ce n'est pas, à notre connaissance, chez Jacques Lacan qu'il faut rechercher quelque occurrence du «non-sujet». De fait, la distance entre la sémiotique subjectale et la psychanalyse lacanienne (surtout relayée par J. Kristeva) s'accentuera progressivement, dans la mesure même où J.-C. Coquet fera de plus en plus appel au «corps propre» comme instance énonçante
de base, préférant
«

l'autre côté» à « l'autre scène ». Et cette prise de distance n'est pas

sans évoquer celle qui, autrefois, éloigna si rapidement Benveniste de Lacan, pour, croyons-nous, les mêmes raisons fondamentales26. Mais si Lacan n'emploie pas le terme de« non-sujet », il semble frôler la synonymie en proposant, dans l'analyse du
Cogito de Descartes, celui de « pas-je»
:

24Panni les slogans les moins connus de 1968, que l'un d'entre nous (M. C.) a pu lire quotidiennement dans les couloirs de l'E.N.S., rue d'Ulm. 25L.Althusser,op. cil., p. 480, souligné par L.A

26Lacollaboration effectiveentre Lacanet Benveniste semble se limiter à ceci: « Lepremier
numéro [de la revue La Psychanalyse], agencé par Lacan, traite des problèmes de la parole et du langage [...]. Du côté de la linguistique; c'est Emile Benveniste qui rédige un article fondamental sur la fonction du langage dans la découverte freudienne» (E. Roudinesco, Histoire de la Psychanalyse en France, 1.2, p. 3(1). Cet article, intitulé précisément« Réflexions sur la

18
Le pasje

SÉMIOTIQUE,

PHÉNOMÉNOLOGIE,

DISCOURS

qui sy suppose

(dans

le «je ne pense

pas »), n'est d'être

pas, pas sans être.

C'est bien ça qui le désigne. (Annuaire de l'E.P.H.E., 1967-1968, p. 190, cité par J.-C. Coquet, Le Discours et son sujet [1984], p.41.) Voilà décidément qui est troublant, car on sait que le substitut ça symbolise chez J.-C. Coquet la position de non-sujet ([ 1994], p. 47). Mais Lacan, on s'en doutait, reste fort éloigné de l'opposition sujet / non-sujet qui va s'affirmer comme le couple fondateur des instances énonçantes (et non plus simplement d'énonciation, comme chez Benveniste )27. Et si Lacan s'intéresse à un problème de clivage ou, mieux, de discordance (dans le cas du «ne» explétif en français, par exemple) entre deux instances, deux sujets, il s'agit

bien de ce qu'il nommelui-même« sujet de l'acte de l'énonciation» et «sujet de
l'énoncé ». Et Michel Arrivé, dans sa belle analyse du texte lacanien28, ne manque pas de faire apparaître que si Lacan semble employer « énoncé» dans un sens acceptable par les linguistes, il n'en va pas de même pour« sujet de l'énonciation» qui signifie ici

tout bonnement « sujet du désir» : le «ne »explétifdevient,en quelque sorte, un «lapsus» inscrit en langue, attribuable On ne peut donc en définitive pour le signifié. Côté signifiant, il apparaît que le premier emploi soit dû àJ. Kristeva, aux travaux de donc à l'instance inconsciente. ni alléguer Lacan sur ce point, ni pour le signifiant,

laquelle )..C. Coquet rend constamment hommage
ries les plus fortes de la dernière quant, paradoxalement, décennie»,

(<<

auteur, écrit.iI,d'une des théoet son sujet, p. lOS), en mar.

Le Discours

les affinités encore à venir29 :
», ou, plus exactement, d"Urn sujet uniquement cartésien

Le refus d'un

« ego-cogito

et, corollairement,

d'un seul sens, univoque ([ 1973], p. 9), démarquer:
du discours

et plein, sera donc sans conteste l'une

des bases de la sénumalyse non sans toutefois se nettement
Quelles sont alors les règles

dénwnstratif

pour

J. Kristeva

? Quels

rap-

ports précis le sujet scientifique tant ajourner la réponse.

entretient-il

avec la signifiance

? Il faut pour l'ins-

([ 1973] , p. 15) et Greimas le privilège d'un examen litet son sujet), emploie donc, au

). Kristeva, la seule à partager avec Benveniste détaillé et approfondi téraire, p. 13-17) ; Diderot,
(<<

de ses analyses (Mallarmé, au premier chapitre de Sémiotique p. lOS à 108 du Discours

chapitre 7

Poésie et négativité»)

de Séméiotikè,

pour la première fois à notre

fonction du langage dans la découverte freudienne », a été repris dans Benveniste [1966b], p.75-9O. 27}.-C.Coquet, Note sur Benvenisteet la phénoménologie »,I1NX,26, 1992-1,41-48.
4(

28M. Arrivé, Langage et psychanalyse, linguistique et ineanseient, Paris, P.D.F., p. 166-172.

29Le refus d'un sujet unique, pensant et jugeant, marquera la position explicitée,quelque dix ans plus tard, dansLeDiscourset S01l ujet [1984]. s

VERS UNE SÉMIOTIQUE

DU CONTINU

19

connaissance, le terme de« non-sujet» qu'elle présente comme synonyme de« sujet zérologique» :
(. ..) nous serons induits à penser que ce type particulier de fonctionnemmt symbolique qu'est le langage poétique dévoile une région spécifique du travail humain sur le signifiant; elle n'est fJa5la région du signe et du sujet. Dans cet espace autre où les lois logiques de la parole sont ébranlées, signe c'est le heurt de signifiants s'annulant «zérologique», un non-sujet vient assumer 1969, p. 212). Tout en notant les convergences principal indique sémiotique du Neveu de Rameau, précisément subjectale: les différences (la reconnaissance d'un exemple qui séparent mutuelle, dans le personnage Coquet et sémanalyse le comportement de l'actant non-sujet),J.-C. le sujet se dissout et à la place du (...) Un sujet (Séméiotikè, l'un l'au/re qui s'instaure. ceUe pensée qui s'annule

irréductiblement

la seconde n'a nullement

le souci d'expliquer

déviant du neveu, mais se contente « d'assigner un statut à l'actant en fonction de son mode de jonction prédicative.» ([ 1984] , p. 107).Soucieuse,en revanche, « de maintenir son autonomie et sa cohérence conceptuelle et méthodologique» (op. cit., p. 106), et se limitant à l'analyse du discours, la sémiotique du sujet est maintenant capable

d'échapper à lacritiquestigmatisantla seule présence, en sémiotique, d'un « sujet statique» -« sujet normativisé », «sujet cartésien »,«ego transcendantal »,sémiotique pri-

vée du «sujet en procès» (...) «trans-linguistiqueet trans-contextuel » O. Kristeva,

« La

fonction prédicative et le sujet parlant »,in Langue, discours, société, Paris, Seuil, 1975, p. 254, cité par ].-C. Coquet, op. cit., p. 108). 2. Du signifié ].-C. Coquet, en introduisant dans la typologie actantielle le non-sujet, et, avec lui, la notion d'instance énonçante, quitte précisélnent le plan épistémologique du structuûllisme statique et la conception immanentiste du langage critiquée, entre autres, par Julia Kristeva dès les années 70, mais sans pour autant se rallier à une position impliquant que le discours, et son analyse, soient assujettis à l'instance de l'inconscient. La sémiotique du sujet, on le voit, s'est édifiée dans le dialogue nourri avec les autres grandes théories et pratiques du discours et du texte: la sémanalyse, donc O.-C.Coquet et]. Kristeva ont cosigné l'article« Sémanalyse» dansSemiotica, V, 1972), la pensée « moniste» de H. Meschonnic (voir Sémiotique littéraire, p. 17-22), la conception marxiste (P. Barbéris, P. Macherey) et, parallèlement, le dialogue avec les écrivains30: ainsi, récemment, Michel Deguy, Ludovic janvier, Claude Mouchard (voir «Ecrivains à l'Université »,entretien, Littérature, 100, déco95, p. 105-124). Si nous tentons de reconstituer brièvement la genèse de la théorie des instances énonçantes et l'apparition du couple sujet/ non-sujet, nous rencontrons la proposition de Benveniste, introduite dès 1956, ainsi reformulée par ].-C. Coquet:

30Trois textes ici témoignent de cette proximité avec les écrivains et plus particulièrement les poètes: ceux d'Henri Meschonnic, Michel Deguy, Claude Mouchard et LudovicJanvier.

20

SÉMIOTIQUE,

PHÉNOMÉNOLOGIE,

DISCOURS

L'instance est au sens propre, comme l'étymologie le suggère, ancrée dans le réel, dans le temps et dans l'espace. Tempus instans, disait Quintilien. C'est à elle qu'est rapportée l'origine du discours ([1992], p. 67). La dette contractée à l'égard de Benveniste, constamment reconnue, est conséquente : à l'auteur des Problènles de linguistique générale revient la mise en lumière, entre autres, de deux phénomènes-clé: 1. Celui du lien indissoluble entre la présence au monde du sujet parlant et l'engendrement de l'espace« topologique» tout comme du« présent », l'un et l'autre à l'origine de la relation à autrui et au monde; de là sera posé le primat du discours sur la langue;
2. Celui de la double face, de la« double épaisseur prédication constitueront, et, d'autre part, l'assertion pour J-C. Coquet, J'énonciateur »de l'acte de langage: l'assomption, en sujet). de la phénoménologie, va bien au-delà chorégra([1984], p. 9) et en fond'une part, la le jugement (seule l'assertion,

Mais J.-C. Coquet, attentif aux enseignements des limites que Benveniste phiquement» rappelant damental31 comme«

semble s'être imposées

en osant définir l'actant«

un centre qui se déplace à travers l'espace»

que« l'instance de base, c'est le corps» (id.). à un dédoublement
» -la

Poser le corps comme instance de base aboutit logiquement prenant

appui (et c'est bien là le noyau dur, parfaitement

original, de la

théorie) sur une définition modale des instances, autour du « métavouloir
lité faîtière - ou de son absence: ...le« je peux» précède et supporte

moda-

le «je pense ». L'acte non réflexif est premier,

d'où l'importance du corps, du corps agissant et du corps percevant (de l'actant non-sujet dans ma tenninologie) et le renvoi du jugement (de l'actant-sujet, de la «personne») Les instances à un stade ultérieur énonçantes, ou à un autre moment. (id.) bien des centres (<< C'est un

source même du discours,

constituen.t

mouvants capables de générer d'une part un espace non euclidien, anisotrope Gallimard, 1964, p. 59), d'autre part un temps dédoublable tivé, respectivement reliables à l'expérience et phénoménologie propre (voir« Temporalité

espace corn pté à partir de moi», dit Merleau-Ponty dans son ultime texte, L'Œil et l'esprit, en temps objectivé et subjècou à celle du corps 5, p. 9-27). du monde commun

du langage », Sémiotiques,

31A ce dédoublement

du« prime-actant»

constitué du non-sujet et du sujet correspond

un

autredédoublement,celuidu « tiers actant» amenant la relation d'hétéronomie. Outre le
tiers actant transcendant (proche du Destinateur de la sémiotique objectale de Greimas), il faut prévoir un tiers actant immanent, instance énonçante liée au corps propre et permettant, entre autres, de décrire lapassian comme structure, au delà de l'opposition triviale action vs passion. Le tiers actant immanent permet de reconsidérer des phénomènes discursifs comme la b/asphétnie ou, en pathologie, l'écho/alie différée, et, plus généralement, tauit phénomène à la fois endogène et irrépressible.

VERS UNE SÉMIOTIQUE

DU CONTINU

21

IV
Pour conclure Si la théorie des instances énonçantes permet de rendre compte de l'usage le plus commun, spontané, conversationnel du langage, si elle autorise de reconsidérer radicalement des faits syntactico-sémantiques essentiels (on pense ici, entre autres, au statut des prépositions31), elle pose surtout les fondements d'une nouvelle stylistique. Les textes littéraires peuvent être (re)lus à partir de la reconnaissance des instances mises en scène considérées comme le point -origine de toute l'organisation textuelle: les actants, les modalités, l'espace, le temps, et même le choix des tropes. Ainsi, chez Proust, l'un de nous32 a pu montrer que l'instance non-sujet, manifestée, par exemple, par le corps s'éveillant, perçoit le monde à travers la figure vedette de la métonymie, tandis que l'instance sujet, le narrateur réveillé dans une rêverie diurne, reconstruit le monde de son passé, classé en souvenirs, par la métaphore, laquelle peut aller jusqu'à tenir le texte comme un véritable filrouge. Concluons donc par une touche personnelle: il serait en effet bien ingrat de ne pas reconnaître tout ce que la théorie des instances énonçantes a pu apporter à nos propres recherches, sans que cette revue se prétende exhaustive. D'une part, dans le domaine psychosémiotique, centrées sur l'analyse des discours produits dans la relation thérapeutique, recherches que le seul recours à une sémiotique objectale, du _plan de l'énoncé, conduisait à l'impasse. Sur la dimension clinique, tout d'abord: l'analyse du comportement verbal et non verbal du patient permet, par exemple, de reconnaître, ou non, l'existence d'un va-et-vient normal entre les instances sujet et non-sujet, et d'étayer solidement le diagnostic - ainsi dans le cas de suspicion d'état psychotique33. Nous avons pu, d'autre part, en utilisant la typologie actantielle de J.-C. Coquet, réexaminer la définition d'une entité nosologique des plus floues: celle de sujet «étatlimite» ou« borderline »34,en faisant apparaître le phénomène d'oscillation, d'bystérésis caractérisant ce type de sujet si instable. Sur la dimension thérapeutique, la théorie des instances énonçantes autorise la mise en place de procédures d'évaluation de l'éventuelle évolution du discours du patient au cours de la thérapie, et du processus thérapeutique lui-même. La recherche des opérateurs de changement dans la relation thérapeutique permettrait de les maîtriser et de poser les règles de véritables actes énonciatifs soignants intégrables dans la formation des thérapeutes. D'autre part, dans le domaine de la sémiotique visuelle, la double considération d'une gradation des positions au sein d'une optique continuiste et d'une définition du sujet, comme du non-sujet, par présence et absence des modalités, permet d'aborder la signification des images d'une manière très fine. En effet, la sémiotique objectale 32Voirl'avant-propos (<<LePouvoirde la phénoménologie ~)de l'ouvrage à paraître aux P.U.F.
en 1996 :La Quête du seils: Je langage ell question. 33 I. Darrault-Harris,« Tropes et instances énonçantes~, Sémiotiques, 10, 1996 (à paraître). 34 Cf. le cas de «Yann~, in I. Darrault-Harris et] .-P. Klein, Pour une psychiatrie de l'ellipse: les aventures du sujet en créatioll, J>-dris, PUF, 1993.

22

SÉMIOTIQUE,

PHÉNOMÉNOLOGIE,

DISCOURS

débouche sur une aporie, ou, à tout le moins, se trouve soumise à un feu critique nourri. Ou bien elle prétend décréter le sens de cette image que voici et on lui oppose une (prétendue) polysémie irréfragable; ou bien elle entend se contenter de repérer des universaux, ceux qui y sont, y seraient, à l'œuvre - et on lui objecte alors que la variation du sens est historique. C'est que cette analyse désormais classique, qui a fourni des résultats indiscutables - et nous n'irons pas icien évacuer les acquis -, suppose néanmoins un Sujet évaluateur figé dans une position absolue, alors que la théorie de l'instance énonçante permet d'envisager une gradation des positions, et par là même la variation de sens d'une image donnée en fonction des déterminations modales du Sujet énonciataire, en particulier son vouloir et son savoir: à partir de ce point de vue, la question terriblement piégée de la trop fameuse polysémie de l'image commence à trouver une solution35. Les ouvertures et les perspectives, on le voit, ne manquent pas. Acondition toutefois de franchir le seuil épistémologique qui nous nIène vers une sémiotique du temps, du devenir, du continu. J.-C. Coquet nous convie au voyage, passeur36 et guide, lui qui a longuement éprouvé les limites de la sémiotique qu'il laisse derrière lui, sans pour autant la délaisser: « Ce serait d'ailleurs une autre cécité que de tenir pour caduc le paradigme de l'énoncé »,reconnaît-il volontiers ([1992], p. 69). On mesure aujourd'hui l'importance de sa présence dans la petite salle du Collège de France qui contenait sans peine, rappelle-t-iI à l'occasion, la quinzaine d'assistants au cours d'Emile Benveniste. Disciple assidu, dans l'hellénisme et le latinisme partagés, si éloigné de toutes les tentatives - quelquefois violentes -de récupération pure et simple, sous le maquillage d'éloges superlatifs, de l'œuvre de l'éminent linguiste. Lecteur et actualisateur, aussi et surtout, de Maurice Merleau-Ponty. Greimas, on le sait, le fut pour sa part, lisant la Phénoménologie de la perceptian et s'en faisant écho dans Sémantique structurale. Maisle destin de cette lecture fut tout différent, malgré qu'il affichât un intérêt épistémologiquement décalé à l'époque du structuralisme triomphant: Depuis Saussure et sa conception de la structure signifiante (nous souscrivons entièrement à ce qu'a dit Merleau-Ponty sur ce sujet), la catégorie dichotomique de la conscience s'opposant à l'inconscient n'est plus pertinente dans les sciences de l'homme et nous suivons, personnellement, avec beaucoup d'intérêt les efforts d'un Lacan qui cherche à lui substituer le concept d'assomption (op.cit., p. 190). Or la théorie deJ.-C. Coquet est bien une théorie sémiotique de l'assomption-

-

engendrant

significativement

le discours

par sa présence

ou son absence

-

une théorie

«philologique» (amoureuse) du discours, le préservant des impérialismes toujours à l'affût. Equilibre nécessaire mais difficile à maintenir, entre immanentisme et réalisme, solitude et absorption. Laissons-lui le mot de la fin :

34 Voir I. Darrault-Harris,« Instabilité et devenir aux marges de la psychose: sémiotique de l'état-limite~, in Fontanillej. (éd.),Ledevenir, limoges, PULIM,1995, p. 47-56.

35 On se reportera par exemple à M. Costantini, « Le tableau d'une exposition ~,L'Affiche
urbaine, Degrés 60-61, avril 1990, d1-d10, et« Subject in Structure: AComeback?~, 36 Cf. la contribution de Michel Deguy, «Le Passage ~. n. 17.

VERS UNE SÉMIOTIQUE

DU CONTINU

23
à

(...) la réalité n'est pas une grandeur

à exclure,.

elle n'est pas non plus assimilée

la référence, que nous la concevions comme correspondance ou comme objet intentionnel. Elle est une grandeur intégrée au langage. Autrement dit, l'analyse du langage ne peut être conduite convenablement que si langage et réalité sont considérés conlnle deux grandeurs qui s'interpénètrent ([ 1991], p. 29).

Références bibliographiques
BARTIIES [1964] : Roland Barthes,
(BSL, XLIII,

4( Eléments
4(

de sémiologie~,

Communications,

4, p. 91..135.
~

BENVENISTE [1946] : Emile Benveniste,

Structure des relations de personne dans le verbe fuse. 1, n° 126), repris in Benveniste [1966b], p. 225..236.
Noms d'agent et noms d'action dans le langage en indo-européen,

BENVENISTE [1948] : Emile Benveniste, Paris, Maisonneuve. BENVENISTE [1958] : Emile Benveniste, chologie, juil.-sept.), BENVENISTE [1959] : Emile Benveniste, UV, fasc. 1), repris in Benveniste BENVENISTE [1962] : Emile Benveniste, international des linguistes, BENVENISTE [1966a] : Emile Benveniste,

4(De la subjectivité
4(

~

(Journal de psy~

repris in Benveniste

[1966b], p. 258-266.
(BSL,

Les Relations de temps dans le verbe français
[1966b], p. 237..250.

4(

Les Niveaux de l'analyse linguistique
Mass.), etin Benveniste

~

(IXe congrès
p. 119-131.

Cambridge,
4(

[1966b],

~ Forme et le sens dans le langage ~ (Le Langage ll, Actes du XIIIe Congrès des Sociétés de Philosophie de langue française, Genève [1966], La Baconnière, Neuchâtel, 1967,29..40), et in Benveniste [1974], p. 215-238.

BENVENISTE [1966b] : Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1, Paris, Gallimard, rééd. 1986. Sémiologie de la langue ~ (Semiotica, 1.I, fuse. 1 et 2), BENVENISTE [1969] : Emile Benveniste, etin Benveniste [1974], p. 43-66.
4(

BENVENISTE[1970] : Emile Benveniste, L'Appareilfonnel de l'énonciation ~ (Langagesn° 17, mars), et in Benveniste [1974], p. 79-88.
4(

BENVENISTE [1974] : Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 2, Paris, Gallimard, rééd. 1985. BÜHLER [1933] : Karl Bühler, Die Axiomatik der Sprachwissenschaften, Klostermann, 1969, rééd. 1972. Frankfurt am Main,

BlNSSENS [1943] : Eric Buyssens, Les Langues et le discours: essai de linguistique fonctionnelle dans le cadre de la sétniologie, collection Lebègue, Office de publicité, Bruxelles. BUYSSENS[1967] : Eric Buyssens, La com m unicatian et l'articulation linguistique, Travaux de la Faculté de Philosophie et des Lettres XXI, Bruxelles.. Paris, Publications Universitaires de Bruxelles - P.U.F., 1967.

CHENG[1979]: FrançoisCheng, Vide et plein:
1991.

le Jangagepictural chinois, Paris,Seuil,rééd.

CHENG [1989] : François Cheng, Souffle-esprit: textes théoriques chinois sur J'art pictural, Paris, Seuil. COQUET [1968] :Jean-Claude Coquet, 4(Problème de l'analyse structurale du récit: L'Etranger de Camus », in M.W. [1973a], 379-380. COQUET [1973a] :Jean-Claude Coquet, 4(Sémiotiques~, Langages, 31, septembre, p. 3-12. COQUET [1973b] :Jean-Claude Coquet, 4(LaRelation sémantique Sujet-Objet~,Langages, 31,

24

SÉMIOTIQUE,

PHÉNOMÉNOLOGIE,

DISCOURS

septembre, p. 80-89. COQUET [1973c] :Jean-Claude Coquet, Sémiotique littéraire, Cantribution à l'analyse séman-

tique du discours, collection « Universsémiotiques»,Tours, Marne.
COQUET [1976] :Jean-Claude Coquet, «Les Modalités du discours »,Langages, 43, septembre, p.64-70. COQUET [1984] :Jean-Claude Coquet, Le Discours et son sujet, l, collection « Semiosis », Paris,
Klincksieck. COQUET [1985] : Jean-Claude KIincksieck. COQUET [1986] : Jean-Claude COQUET [1988] : Jean-Claude TIE, 6 (Université tembre, COQUET p. 23-35. Coquet, «Qu'est-ce qu'un objet de recherche? interprétative », Arrêt sur dans les textes Hors cadre, 10 (Université de Paris-VII!), p. 61-70. ou la coopératian P'aris, Grasset, 1985. Coquet, Linguistique Coquet, et sémiologie, Actes sémiotiques sémiotique Coquet, Le Discours et san sujet, II, collection« Semiosis », Paris,

- docuà l'autre »,

ments, vol. IX, 88, 1987 (G .R.S.L., Paris). « VEtee et le passage p. 91-112. d'immanence »,Langages, 103, sepou d'une

de Paris-VIII, Saint-Denis), Coquet,«

COQUET [1991] :Jean-Claude [1992] : Jean-Claude recherches, narratift,

Réalité et principe

ECO [1979] : Umberto ECO [1984] : Umberto JAKOBSON

Eco, Lector in fabula Eco, introduction

te. fr. de Myriem Bouzaher,

à Eco [1979]. Les Embrayeurs, les catégories verbales et le verbe

[1957] : RomanJakobson,«

russe»,inJakobson Jakobson 248.

[1963], p.176-196. «la Notion de signification «linguistique et poétique grammaticale », in Jakobson chez Boas », in [1963], p. 209-

JAKOBSON [1959] : Roman Jakobson, [1963], p. 197-206. JAKOBSON [1960] : Roman Jakobson,

JAKOBSON [1963] : Roman Jakobson, Essais de Linguistique
Paris, Seuil, 1970. JULLIEN [1989] : François Jullien, Procès ou Création: chinois, Paris, Seuil. à parlir

générale,

tr. fro de Nicolas Ruwel, à la pensée des lettrés

une introduction

JULLIEN [1991] : François Jullien, Eloge de la fadeur: la Chine, Marseille, Philippe Picquier.

de la pensée

et de l'esthétique

de

JULLIEN [1993] : François Jullien, Figures de l'immanence: Yi king, Paris, Grnsset. KERBRAT-ORECCHIONI MO UNIN [1970] : Georges MOUNIN Langages, Documents [1980] : Catherine vité dans le lm.,gage, Paris, Armand Colin. Mounin, Introductian p. 48-55. narrative

pourunelecturephilosoph;quedu L'Enonciation: de la subjecti-

Kerbrat-Orecchioni,

à la sém iologie, Paris, Minuit.

[1974] : Georges Mounin, « Pour une sémiologie de l'image », Communication
22, 2e trimestre, La Grarnmaire de Greimas, Actes Sémiotiques-

et

RICŒUR [1980] : Paul Ricœur,

II, 15 (G.R.S.L., Paris). Paris, Seuil.

RICŒUR [1983] : Paul Ricœur, Temps et récit, I, collection« L'ordre philosophique»,

SAUSSURE[c.1906] : Ferdinand de Saussure, Cours de Linguistique générale, éd. Tullio de ~auro,P'ayot,~ar~, 1973.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.